Ex datis, Arg. —

Arg. ex datis, de datum, “don, présent”
Argument ad auditorem, du lat. auditor, “celui qui écoute”, le public. L’étiquette est utilisée par Schopenhauer ([1864], p. 43).

L’argumentation ex datis prend pour données non pas des faits d’expérience, mais ce qui a été admis, “donné”, ou concédé par l’interlocuteur, l’auditoire ou l’adversaire ; on raisonne « à partir de ce qui a été accordé » (Chenique 1975, p. 322) ; l’argumentation ex datis est parfois dite ex concessis (ibid.).
Par extension, on parle d’argumentation ex datis lorsque le n’a pas été explicitement accordé, mais lorsque l’orateur se limite aux prémisses qu’il  sait être admises de ses auditeurs.

Comme l’argumentation ad hominem, l’argumentation ex datis est fondée sur les croyances de l’auditoire, mais, alors que ad hominem exploite ces croyances à des fins de réfutation, ex datis les exploite à des fins de confirmation. Si la connaissance du caractère de l’auditoire est si importante pour la rhétorique argumentative, c’est en particulier parce qu’elle lui fournit un grand réservoir de prémisses ex datis, V. Éthos.

Si le cadre de l’échange n’admet pas la révision des croyances, ces données ne peuvent pas être remises en question, et les conclusions qu’elles permettent d’atteindre sont irréfutables par le partenaire, dans le cadre de cette discussion. Sur ces données, l’argument conclut positivement: “d’ailleurs, tu le dis toi-même !”.

Soit la question : “ faut-il intervenir militairement en Syldavie ?” :

Vous admettez que les troupes Syldaves sont mal formées et qu’elles risquent d’être dépassées par les événements, et que les troubles en Syldavie peuvent s’étendre aux pays voisins. Nous sommes d’accord que cette extension menacerait notre sécurité ; et personne ne nie que nous devions intervenir si notre sécurité est menacée. Donc, vous êtes d’accord avec moi, venez nous rejoindre, rangez-vous donc dans le camp des gens qui sont en faveur de notre présence en Syldavie. V. Ad hominem.

Cette stratégie d’argumentation a quelque chose à voir avec l’aveu ; c’est une maïeutique : elle fait accoucher une personne de la vérité de ses croyances, de la conclusion qu’elle n’ose pas, ou qu’elle est incapable de formuler parce qu’elle ne maîtrise pas l’art de combiner les énoncés pour en tirer les inférences nécessaires.

L’argument ex datis peut être délicat à manier, car, par ambiguïté ou confusion entretenue entre le locuteur et l’énonciateur, on peut attribuer au locuteur des croyances qu’il ne manie qu’ex datis. Le risque est bien repéré dans le domaine de l’argumentation religieuse ; un auteur qui se présente comme orthodoxe ayant entrepris de réfuter les hérétiques peut dissimuler son accord avec les thèses qu’il combat en prétendant ne les manipuler qu’ex datis.

En philosophie, Kant a proposé une distinction entre connaissance ex datis fondée sur l’expérience, et connaissance ex principiis déduite des premiers principes.
L’histoire est le prototype de connaissance ex datis, la philosophie et les mathématiques les prototypes de connaissance ex principiis ; la connaissance ex datis ne serait qu’une compilation de données. Dans le prolongement de l’acception kantienne, on pourrait penser que l’argumentation ex datis repose sur des données d’expérience, “sur le fond, sur les choses elles-mêmes” ; cette interprétation ferait de ex datis une sorte d’équivalent de ad rem, mais tel n’est pas le cas. L’usage de l’expression ex datis en argumentation est distinct de son usage en philosophie.

Critique de l’argumentation ex datis

Cette forme d’argumentation appelle deux critiques de principe, une critique fondationniste d’une part, et une critique déontologique.

Selon les principes fondationnistes, pour être valide, une inférence doit être fondée sur des prémisses vraies, sur des vérités relevant d’un savoir absolu ; or les prémisses de l’argumentation ex datis reposent seulement sur des croyances. Pour cette raison elle est dite fallacieuse : il ne s’agit pas du fait que l’argument soit extérieurement formaté pour ce public, mais du fait, plus fondamental, que l’argument ne vaut que pour ce public. Dans la mesure où elle tient compte d’un public spécifique, et des circonstances de la parole, toute argumentation rhétorique est contestable du point de vue fondationniste, V. Subjectivité.

Du point de vue déontologique, les affirmations correspondant aux croyances de l’auditoire ne sont pas nécessairement approuvées et prises en charge par le locuteur lui-même. Or, conformément au principe de coopération, l’auditoire de bonne foi attribue normalement au locuteur les croyances et les informations sur lesquelles il argumente. Lorsque l’orateur est mieux informé que son auditoire, c’est-à-dire, s’il sait que P est vrai (ou faux), mais que ses auditeurs croient que P est faux (ou vrai) ; s’il dispose d’informations sûres que ses auditeurs ignorent ; et s’il se limite à prendre en compte ce que croit l’auditoire, alors, dire qu’il argumente ex datis, ex concessis, ad auditores… c’est tout simplement dire qu’il ment et manipule son auditoire, V. Conditions de discussion ; Manipulation.