Topos en sémantique

Dans la théorie de l’argumentation dans la langue de Ducrot et Ancombre, les topoï sont définis comme des principes généraux, communs « présentés comme acceptés par la collectivité » (Ducrot 1988, p. 103 ; Anscombre & Ducrot, 1986 ; Anscombre 1995a). Ces principes mettent en relation graduelle des propriétés (prédicats ou échelles) elles-mêmes graduelles. Ils prennent quatre formes :

+ D, + B « Plus on s’élève dans l’échelle P, plus on s’élève dans l’échelle Q » (Ducrot 1988, p. 106) : (+) régime démocratique, (+) bonheur des citoyens
– T, – S Plus on descend dans P, plus on descend dans Q :
(–) temps de travail, (–) stress
+ A, – V Plus on a P, moins on a Q : (+) argent, (–) vrais amis
– S, + M Moins on fait P, plus on est Q : (–) sport, (+) maladies

Ce type de liaison entre prédicats est utilisé par Perelman & Olbrechts-Tyteca dans leur discussion des valeurs ([1958], p. 115-128).

1. Donc, et, pourtant

Les mêmes prédicats peuvent être associés par les quatre formes d’un même topos associant par exemple argent (A) et bonheur, (B). Selon M. Tout-le-monde :

(i)         +R, donc +H     il est riche (donc, etdonc ) heureux
(ii)        –R, donc –H      il est pauvre (donc, etdonc ) malheureux

Ces deux cas se correspondent par application du topos des contraires.

Par ailleurs, “l’argent ne fait pas le bonheur”, comme le montre le cas du savetier heureux et du financier malheureux (La Fontaine, Le savetier et le financier) :

(iii)       +R, mais –H      il est riche, (mais, pourtant) malheureux
(iv)       –R, mais +H      il est pauvre, (mais pourtant) heureux

Ces derniers cas correspondent à la version en pourtant des topoï (i) et (ii).

Ces quatre formes délimitent ce que la doxa, les croyances communes portées par la langue, infèrent entre l’argent et le bonheur, la santé et le sport. Il s’agit d’inférences sémantiques, donc de pseudo-raisonnements dans la mesure où ils ne disent rien du réel ; c’est la langue qui parle. Cette vision fonde le scepticisme de la théorie de l’argumentation dans la langue vis-à-vis de l’argumentation ordinaire comme forme de raisonnement, V. Critique ; Démonstration.

Le Nouveau testament organise les topoï de la richesse – pauvreté ; les riches sont heureux en attendant, mais seront finalement malheureux et les pauvres sont malheureux en attendant, mais seront finalement heureux :

Je vous le dis encore, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. (Matthieu, 19, 24 ; Bible Louis Segond)
Ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers. (Matthieu, 20, 16 ; Bible Louis Segond)

On trouve donc les quatre inférences : “+/– P, +/– Q”, mais pas dans les mêmes systèmes de croyances, sachant qu’un même locuteur peut avoir recours, selon ses nécessités, à plusieurs systèmes de croyances contradictoires. Certaines croyances sont préférées, aucune n’est interdite par la langue, mais les croyances paradoxales sont des croyances militantes, qui s’accompagnent d’une argumentation.

2. Trop

Considérons le cas du sport Sp et de la santé Sa. L’existence d’un lien de causalité est reprise dans les topoï suivants :

<+, +>, <–, –>

+Sp, +Sa          il fait du sport, donc il est en bonne santé
–Sp, –Sa          il irait mieux s’il faisait plus de sport !  Quand  j’arrête le sport, je me sens mal !

Cependant, le développement < +, + > peut trouver sa limite, marquée par trop.

Il fait trop de sport, donc il est en mauvaise santé

<+, –>
D’autre part, le topos “+Sp, +Sa” peut être contesté par le topos <+, –>, qui a ses partisans :

+Sp, –Sa : Les sportifs meurent jeunes

<–, +>
Ou, par application au précédent du topos des contraires, “–Sp, +Sa ” :

–Sp, +Sa : « no sport » (Churchill, interrogé sur les raisons de sa bonne santé)

3. Application des topoi et effets de seuil

Il est parfois délicat d’appliquer les quatre formes topiques “+/– P, +/– Q”, à certaines combinaisons de prédicats. Considérons la situation où deux personnes, L1 et L2, doivent prendre le train, et sont soucieuses à la fois de ne pas manquer le train et de ne pas arriver trop en avance à la gare. Soit elles “vont y arriver”, soit elles ont déjà irrémédiablement “raté leur train”. T note le prédicat “avoir du temps” ; D note le prédicat “se dépêcher”. + T” note “plus on a de temps” ; “– T” note “moins on a de temps” ; idem pour D.

1. On va y arriver : sans se dépêcher ou en se dépêchant

Trois situations correspondent à ce cas.

<+T, –D>
L1 se dépêche ; L2 trouve qu’il n’y a pas de raison de se dépêcher :

Pas la peine de te dépêcher, il est huit heures, et même huit heures moins cinq.
On a beaucoup de temps, donc on va y arriver, prenons notre temps !

Cet enchaînement correspond au topos < + T, – D >, “plus on a de temps, moins on doit se dépêcher”.

<–T, +D>
L1 traîne dans les préparatifs ; L2 pense que, si ça continue comme ça, ils vont rater leur train. Il alerte L1 :

Déchetoi : il est huit heures, il est même huit heures cinq.
On n’a plus beaucoup de temps, il reste peu de temps, vraiment peu !

Cet enchaînement correspond au topos < –T, +D >, “moins on a de temps, plus on doit se dépêcher”.

<–T, +D> réfute “on n’a plus le temps nécessaire pour attraper le train
L
1 pense qu’ils ont raté leur train ; L2 pense qu’ils ont encore une chance, à condition de se dépêcher :

L2 : — Dépêche-toi : il est huit heures, il est même huit heures moins cinq.
Mais si, on va y arriver ! On n’a pas beaucoup de temps, mais il reste quand même un peu de temps ! ; On est en retard, mais on peut encore y arriver !

Cet enchaînement semble utiliser directement le topos “+T, +D”, “plus on a de temps, plus il faut se dépêcher”, ce qui peut sembler paradoxal. Le contexte montre qu’il y a un effet de seuil.
L2 part de la représentation de L1 on n’a pas assez de temps”, donc “pas la peine de se dépêcher, puisqu’on va sûrement rater le train”. L2 réfute cette représentation :

L2 : —il reste en effet peu de temps (–T), mais suffisamment pour qu’on puisse attraper le train si tu te dépêches, donc dépêche-toi ! (“–T, +D”)

L2 n’applique pas “+T, +D”, il réfute “on n’a pas assez de temps”. Ce n’est pas “plus on a de temps” qui joue ici, mais “plus de temps que tu ne penses”, à savoir “encore un peu de temps”, et cette prémisse mobilise normalement le topos “–T, +D”.

(2) On ne va pas y arriver, même si on se dépêche

(d) L1 s’active fébrilement alors que L2 a perdu tout espoir d’attraper le train :

L2 : — Pas la peine de te dépêcher : il est huit heures, et même huit heures cinq.

On ne va pas y arriver, on n’a plus assez de temps”. L2 raisonne a fortiori : à huit heures, on n’aurait plus le temps d’y arriver, a fortiori à huit heures cinq on n’y arrivera pas.

Se dépêcher pour faire quelque chose présuppose qu’on a assez de temps pour le faire en se dépêchant. C’est ce présupposé que rejette L2 ici. L1 se comporte comme s’il pensait avoir suffisamment de temps en se dépêchant. L2 ne présuppose pas “moins on a de temps, moins on doit se dépêcher ”, il réfute “on peut y arriver si on se dépêche”. Comme dans (c), il faut tenir compte d’un effet de seuil. Dans ce contexte, l’évocation du topos “–T, –D” “moins on a de temps, moins on doit se dépêcher” serait ironique.