Langues et Littératures du Monde Arabe (LLMA)

Sous-axe LLMA “Langues et littératures du monde arabe”

Responsable : B. Paoli

Membres : G. Bohas, F. El Qasem, I. Hassan, F. Sanagustin, A. Saguer

Membres associés sur les projets : S. Fandie, Y. Garmi, S. Khchoum

Le champ général de recherches est constitué par : “les langues et les littératures du Monde Arabe étudiées à travers les productions et pratiques langagières donnant lieu à des productions de textes”. Il reprend celui que le CELLMA s’est donné dès l’origine. Cette définition reflète une ambition : remplacer la dichotomie traditionnelle entre “études linguistiques” et “études littéraires” par une pluralité de “sciences des textes”, reposant, au delà de la spécificité des interrogations et des programmes, sur un socle méthodologique commun. Cette méthodologie repose fondamentalement sur la décision d’exploiter de la façon la plus systématique toutes les potentialités qu’offre aujourd’hui le développement des nouvelles technologies de traitement de l’information : on pense ici notamment à la constitution et à l’exploitation de grandes bases de données textuelles, qui constitueront l’aspect fondamental, le “socle dur”, du travail des membres du sous-axe.

Le sous-axe LLMA publie une revue en ligne et en libre accès (http://icar.cnrs.fr/llma), qui a vocation à promouvoir la recherche sur les langues et les littératures du monde arabe. Fondée en 1999 par Georges Bohas et Djamel Kouloughli et un temps interrompue après le brutal et dramatique décès du second, sa publication a repris en 2016, avec une direction et un comité scientifique renouvelés. Au-delà d’un intérêt naturel et privilégié pour la langue arabe sous toutes ses variétés (anciennes et modernes, standard et dialectales, écrites et orales), la revue accueille également les recherches portant sur les langues anciennes ou modernes attestées dans la vaste aire géographique du monde arabe, que ces langues aient ou non un statut institutionnel, qu’elles disposent ou non d’un système d’écriture. Par ailleurs, les démarches formalisantes et les traitements automatiques coexistent avec les approches historiques et philologiques. Les contributions peuvent être soumises au comité scientifique à tout moment de l’année (http://icar.univ-lyon2.fr/llma/soumettre.htm).

Axe 1 : Littérature 

1. Littérature populaire : le Roman de Baybars 

Responsables  : G. Bohas, I. Hassan

Fruit d’une collaboration entre ICAR, l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo) et l’ENS de Lyon, Baybars est le plus ancien programme du sous-axe. Ses racines remontent aux années 1980 quand Georges Bohas et Jean-Patrick Guillaume ont entrepris la traduction du manuscrit de la recension alépine de la gigantesque Sīrat al-Malik al-Ẓāhir Baybarṣ conservée alors au musée des arts et traditions populaires de Damas (Palais Azem) par son directeur Chafiq Imam. Cette traduction partielle a paru en 10 tomes chez Actes Sud , de 1985 à 1998, alors que son texte arabe était encore inédit.

En 2000, un programme de recherche est mis en place après que l’Institut Français d’Études Arabes de Damas (IFEAD, département d’études arabes de l’Ifpo depuis 2003) ait acquis, quelques années plus tôt, 183 cahiers manuscrits d’un conteur populaire, datant de la 1 ère moitié du XX e siècle et contenant la recension damascène de ce même roman. Une équipe dirigée par Georges Bohas a alors entrepris l’édition critique de ce manuscrit en respectant scrupuleusement son expression populaire. Ce travail a permis de constituer le plus grand corpus numérique en arabe médian jamais rassemblé. Pour appuyer ces travaux et afin de réaliser l’édition la plus complète possible, deux autres manuscrits du même roman provenant de deux autres conteurs damascènes ont été acquis. La copie numérisée de ces deux manuscrits est conservée à Lyon par Georges Bohas.

Quinze volumes ont paru depuis 2000 aux Presses de l’Ifpo, avec la participation de l’ENS. Y ont collaboré Katia Zakharia (tomes 1 à 7), Salam Diab (tomes 8 et 9) et Iyas Hassan (à partir du tome 12). Les travaux d’édition sont programmés jusqu’en 2020, date prévue de la parution du dix-huitième et dernier volume.

Cette édition a donné lieu à de nombreux articles, dont une partie a été publiée dans la revue Langues et Littératures du Monde Arabe . Un numéro spécial d’ Arabica (tome 51/1-2, 2004) dirigé par Katia Zakharia a été consacré à cette édition, ainsi qu’une monographie de Francis Guinle (Presses de l’Ifpo, 2011, accessible en ligne ).

Alors que les travaux d’édition et d’analyse se poursuivent à Lyon et à Beyrouth, le projet Baybars a connu de nouveaux développements depuis 2011. En effet, le déclenchement de la guerre en Syrie et la mise en péril du patrimoine culturel matériel et immatériel de ce pays a révélé l’extrême importance du travail accompli par les chercheurs d’ICAR et de l’Ifpo. Cette édition critique revient en définitive à conserver et à mettre hors du danger ce rare et précieux témoin de l’art narratif populaire arabe, disparu, dans des contextes de violence similaires, des autres grandes villes arabophones du Levant, telles Tripoli, Baalbek, Saïda, Naplouse ou encore Jérusalem, où elle était contée dans les cafés populaires jusqu’aux années 1960. Cette dimension patrimoniale du projet ne cesse de se développer. La rencontre en 2016, en Jordanie, entre l’équipe Baybars et de jeunes conteuses et conteurs jordaniens et palestiniens, dans le cadre du festival   Ḥakāyā , pendant le « Forum annuel des conteurs arabe » organisé par l’ Arab Education Forum , a donné lieu au projet   Les journées Baybars  (en arabe :  Ayyām   al- S īra ). Coordonné par Iyas Hassan (ICAR/Ifpo) et Sereene Huleileh ( Ḥakāyā ), et parrainé par le théâtre al-Balad (Jordanie), les Instituts Français d’Amman et de Jérusalem et l’Ifpo, cet événement vise à réintroduire ce récit dans les villes qui l’avaient perdu mais qui en gardent encore une mémoire lointaine et nostalgique. À la fois événement artistique et de vulgarisation de la recherche, les Journées ont eu lieu en mai et juin 2017 à Amman et Jedita (Jordanie), et Naplouse et Ramallah (Territoires Palestiniens). Une 2 e édition est envisagée en 2018 en incluant désormais deux villes libanaises, l’objectif à moyen terme étant de rétablir un lien avec les jeunes conteurs syriens, afin qu’ils se réapproprient ce texte, quand les circonstances le permettront.

Enfin, un programme pluridisciplinaire d’exploitation linguistique, littéraire et historique systématique du corpus, auquel participeront plusieurs membres de l’équipe, est actuellement en train d’être mis en place.

Dernière publication : 

•  Bohas, G. et Hassan, I. (éd.), Sīrat al-Malik al-Ẓāhir Baybarṣ ḥasab al-riwāya al-šāmiyya , t. 15, Beyrouth, Presses de l’Ifpo, 2017. ( http://www.ifporient.org/node/2136 )

2. Valorisation et édition critique des manuscrits arabes subsahariens (VECMAS) 

Responsable  : A. Saguer

Participants : G. Bohas, F. Sanagustin, I. Hassan, S. Fandie

L’équipe VECMAS (Valorisation et édition critique des manuscrits arabes subsahariens) a commencé ses travaux le 1 er janvier 2009 . Ce projet a bénéficié pendant trois ans de l’appui de l’ANR et se poursuit aujourd’hui dans le cadre du sous-axe LLMA. Son but initial était de combler un vide : l’absence presque complète d’éditions critiques de manuscrits arabes de Tombouctou et de sa région. Il regroupe une équipe pluridisciplinaire (linguistes, historiens, littéraires) incluant des Français, mais aussi des étrangers, européens et africains. Cette action est renforcée par une coopération avec les bibliothèques de Tombouctou, matérialisée notamment par une convention signée avec la bibliothèque Mamma Haïdara, en vue de l’édition et de la traduction des manuscrits. Des travaux sont également menés en relation avec d’autres bibliothèques de la région, comme celle des manuscrits anciens du Niger.

À cet effet, trois collections ont été créées :

– La première pour l’édition critique des manuscrits à l’ENS-Lyon (sept ouvrages publiés, un en préparation).

– La deuxième pour l’édition et la traduction, en collaboration avec les éditions Grandvaux, intitulée Les manuscrits du désert , s’adresse au public spécialisé dans le domaine africain (deux ouvrages publiés).

– La troisième, en collaboration avec Actes-Sud, intitulée Les belles histoires de Tombouctou, puis en collaboration avec les éditions Geuthner, intitulée Les manuscrits sauvés des sables , publie des éditions et traductions pour le grand-public (trois ouvrages publiés, un autre sous presse).

Sous la direction conjointe de Georges Bohas et de Bernard Salvaing ont été réalisées trois thèses de doctorat soutenues à l’ENS-Lyon et une quatrième est en cours sous la direction de Floréal Sanagustin et Bernard Salvaing.

Un poste d’ingénieur de recherche consacré à la continuation du projet a été créé à l’ENS-Lyon. Il est occupé par Abderrahim Saguer qui consacre toute son activité aux manuscrits sub-sahariens.

Dernière publication : 

•  Bohas G., Saguer A., Sinno A., 2016, Les prouesses de l’Imam Ali Ibn Abi Talib et de son fils al-Husayn , Paris, Geuthner. http://www.geuthner.com/livre/les-prouesses-de-l’imam-ali-ibn-abi-talibet-de-son-fils-al-husayn/1092 

À paraître : 

•  Bohas, G., Lélouma, A. M., Saguer A., Salvaing, B., Sinno, A. Islam et bonne gouvernance au XIX e siècle dans les sources arabes du Fouta-Djalon , Paris, Geuthner.

•  Hassan, I.,  Moïse l’africain. Migration de récits et brassage de mythologies. Édition critique bilingue du manuscrit n° 3785 – Bibliothèque de Niamey . Beyrouth, Presses de l’Ifpo.

•  Fandie, S., Catalogue analytique des manuscrits arabes de Tombouctou relatifs aux avis juridiques , Lyon, ENS-éditions.

•  Fandie, S., Des chrétiens, des femmes et du tabac. Choix d’avis juridique d’Afrique subsaharienne , Lyon, ENS-éditions.

3. Poétique arabe : recherches sur la poésie arabe classique et moderne 

Responsable  : B. Paoli

Participant  : G. Bohas

Les vers et poèmes anciens qui nous sont parvenus (soit approximativement de la seconde moitié du Ve siècle de l’ère chrétienne aux deux tiers du VIe siècle), représentent vraisemblablement un total de cinquante à soixante-quinze mille vers, dont une partie seulement est disponible sous forme électronique. Un des objectifs de l’équipe est la constitution d’un corpus et d’une base de données concernant spécifiquement ces poètes. L’analyse formelle de la poésie porte en premier lieu sur la métrique et le style formulaire, dont l’interaction semble être au fondement de la tradition poétique orale de l’époque. Une monographie tirée du mémoire inédit présenté par B. Paoli pour son HDR est actuellement en préparation.

Dernières publications : 

•  B. Paoli, « Métrique arabe : au-delà du cercle vicieux des théories », Bulletin d’études orientales 65 (2016), p. 177-216.

•  B. Paoli, « Traders, Innkeepers and Cup-Bearers: Foreigners and People of the Book in Arabic Wine Poetry », dans K. Dmitriev et I. Toral-Niehoff (éds.), Religious Culture in Late Antique Arabia. Selected Studies on the Late Antique Religious Mind , Piscataway, Gorgias Press, 2017, p. 147-161.

4. Sciences, philosophies et religions 

4.1. Médecine arabe 

Responsable  : F. Sanagustin

Participants : R. Jaumonet, M. Mairif

La médecine ocupe une place éminente dans ce qu’il est convenu d’appeler les sciences arabes rationnelles qui se développèrent entre le IX e et le XIII e siècle. Toutefois, dans les siècles suivants, cette science se mêla aux traditions populaires pour donner des courants nouveaux tells que la médecine prophétique. Dans le cadre des travaux de notre sous-axe LLMA sur les manuscrits de Tombouctou, F. Sanagustin a édité un manuscrit medical intitulé Livre de la guérison des maladies internes et externes affectant les corps (3 vol., 2011, ENS Editions) et il a traduit Le livre des clés pour la médecine, ou la méthode à l’usage des étudiants du médecin médiéval Ibn Hindu (Geuthner, 2014). Parmi les textes médicaux majeurs de la science arabe, certains ne furent jamais traduits en français, ce qui paraît paradoxal vu les attentes des chercheurs ne pouvant avoir accès au texte arabe directement. C’est pourquoi F. Sanagustin a entrepris la traduction du Canon de la médecine d’Avicenne (XI e s.) en français. Il s’agit d’une somme considerable (1200 pages dans l’édition Boulaq) dont il n’existe à ce jour aucune traduction sauf la traduction latine réalisée au Moyen-Âge par Gérard de Crémone. Des tentatives ont été faites en anglais, mais elle n’ont pas abouti.

En outre, une doctorante, R. Jaumonet, travaille sur le traitement des maladies mentales au Maroc par les thérapeutes traditionnels ; et une autre, M. Mairif, édite, traduit et commente, quant à elle un manuscrit de la Bibliothèque Nationale de Niamey : Zâd al-musafir ou la médecine du voyageur , texte qui appartient à un genre d’écrits médicaux très en vogue durant la période médiévale.

Dernières publications : 

•  Sanagustin, F. (éd.), Kitâb Shifâ’ al-asqâm al-‘ârida fîl-zâhir wal-bâtin min al-ajsâm , Cheikh Ahmad ibn Umar al-Raqqâdî al-Kuntî, Lyon, ENS Editions, 3, vol., 2011.

•  Sanagustin, F. (trad.) Ibn Hindû, Le livre des clés pour la médecine ou la méthode à l’usage des étudiants, Paris, Geuthner, 2014.

4.2. Philosophie arabe 

Responsable  : F. Sanagustin

Participants : Y. Garmi

Si l’on envisage la naissance de la philosophie arabe comme le fruit d’une influence de la culture grecque sur la vie intellectuelle et scientifique du monde arabe classique (VIII e -XI e s.), l’étude des conditions de son apparition et de ses influences permet de préciser cette position.

1. La philosophie politique de Fārābī 

Une étude attentive de la philosophie politique de Fārābī (m. 950) montre que l’héritage philosophique grec dont il se réclame l’a amené à fonder une nouvelle tradition philosophique. La philosophie politique dont il est le père fondateur en terre d’islam se définit ainsi comme une science hybride qui combine la philosophie de Platon et d’Aristote et les préceptes de la religion musulmane tout en s’en démarquant. Opposé à l’idée selon laquelle l’homme peut obtenir son salut par lui-même comme le soutient son adversaire le médecin-philosophe Razī (m. 925-935), Fārābī considère la philosophie, la politique et la religion comme des données essentielles du vivre-ensemble. A cette fin, il conçoit l’existence d’un modèle de cité nommé la « cité vertueuse », dirigée un premier chef qui est idéalement un imâm-philosophe doublé d’un prophète. Sous sa direction, l’homme peut espérer obtenir son bonheur, mais également atteindre sa perfection et éviter la déperdition de son être à travers la bestialisation de son âme, voire pire, son engourdissement dans une mort symbolique qui suppose la non-résurrection de son âme après la mort et la privation des châtiments de l’Enfer.

À paraître : 

•  Garmi, Y., « La pensée religieuse de Fārābī à l’épreuve de l’Histoire », déposé et approuvé pour publication en 2015, à paraître courant 2018 aux éditions de L’Harmattan dans un ouvrage collectif en hommage aux attentats de Paris du 13 Nov. 2015.

2. Séminaire annuel : la réappropriation de la philosophie arabe par les théologiens musulmans (oct. 2017-avril 2018) 

Séminaire organisé en partenariat avec la faculté de philosophie de l’Université Jean Moulin Lyon 3 ; les séances sont visibles sur Youtube via le lien suivant : https://www.youtube.com/channel/UCXI7BMnjh7oUhiKKPwx0Cyw 

Si la philosophie arabo-musulmane a été initialement conçue par des intellectuels non-arabes influencés par la pensée grecque tels que Fārābī et Avicenne (m. 1037), l’étude de son histoire indique qu’elle finit par s’imposer dans la culture arabo-musulmane. Les philosophes qui en sont les adeptes, que l’on nomme falāsifa ou ḥukamā’ , vont alors exercer une influence considérable sur les intellectuels musulmans, toute discipline confondue ( fiqh kalām , etc.). Toutefois, une analyse attentive de l’influence de cette sagesse sur les théologiens de l’islam invite à formuler le constat suivant : si ces derniers semblent s’être illustrés par un rejet de la philosophie d’inspiration grecque, celui-ci apparaît s’être accompagné d’une entreprise de réappropriation de cette dernière qui impliquera selon les cas, sa survivance au moins partielle, voire, sa renaissance en Iran.

Qui sont les pères de la philosophie arabo-musulmane ? Quels sont les artisans de sa contestation et de sa réappropriation parmi les théologiens musulmans ? Dans quelle mesure la philosophie arabo-musulmane fait-elle l’objet d’un renouvellement en Iran ? Telles sont, entre autres, les questions auxquelles ce séminaire vise à apporter des réponses.

Calendrier et programme (Université Lumière-Lyon II, salle AR 46 (séance 1 à 3), salle B207 (séance 4 à 6)) :

  • Séance 1 : Mercredi 18 Octobre 2017, inauguration, Ch. E. Butterworth, Université du Maryland, Washington DC, L’approche philo-théologique de Fārābī (m. 950) et d’Averroès (m. 1198).
  • Séance 2 : Mercredi 15 Novembre 2017, Mme Garmi Yosra, Université Lumière-Lyon II, Ġazālī (m. 1111) et la réappropriation de la falsafa.
  • Séance 3 : Mercredi 13 Décembre 2017, M . Aman Yamin, Faculté de Philosophie, Université Jean Moulin-Lyon III, Sohrwardī : entre la théologie illuminative et la philosophie syncrétique.
  • Séance 4 : Mercredi 28 Février 2018, Emmanuel Pisani (op.), Institut Catholique de Paris, Al-Ġazālī (m. 1111) entre critique et apologie de la philosophie ou comment la philosophie est convoquée pour son projet politique.
  • Séance 5 : Mercredi 21 Mars 2018, Mme Nadjet Zouggar, Université d’Aix-Marseille, Aspects du discours antiphilosophique du théologien juriste ḥanbalite Ibn Taymiyya (m. 1328/728).
  • Séance 6 : Mercredi 25 Avril 2018, synthèse et clôture, F. Sanagustin, Université Lumière-Lyon II, La réappropriation de la pensée rationnelle par les théologiens musulmans : un cadre épistémologique nouveau.

4.3. Histoire et littérature alaouites 

Responsable : B. Paoli

La communauté alaouite de Syrie est une ethnie religieuse qui trouve son origine dans une interprétation esotérique du Coran basée sur les enseignements secrets des imams chiites. Cette doctrine, soumise au principe de l’arcane ( taqiyya ), est encore insuffisamment connue. En particulier, l’abondante littérature religieuse et poétique alaouite est encore en grande partie inédite.

1. Littérature poétique et religieuse 

Un catalogue est en cours de réalisation. Il comprend, dans son état actuel, plus de cent-cinquante titres. Par ailleurs, deux éditions sont actuellement en préparation :

•  Celle du Kitāb al-dastūr (ou Kitāb al-maǧmūʿ ), premier manuel d’initiation à la doctrine, dont j’ai découvert qu’il existe deux versions, orrespondant à deux courants issus de divergences doctrinales qui remontent à la fin du Moyen-Âge.

•  Et celle de l’épître d’al-Ḫaṣībī (10e siècle) intitulée Rastbāšiyya , traité fondamental probablement en usage lors de la deuxième phase de l’initiation et dont j’ai pu me procurer deux copies manuscrites.

2. Ethnogenèse (10 e -13 e siècles) 

Le recoupement des sources existantes et l’exploitation d’un ouvrage bio-bibliographique manuscrit dont une copie est préservée dans la bibliothèque de l’Ifpo à Damas ont permis de reconstituer le processus d’ethnogenèse de la communauté alaouite et de comprendre comment une divergence doctrinale [ou une doctrine marginale] s’était incarnée dans le corps social en délimitant et en définissant, de manière exclusive, une communauté particulière, aujourd’hui forte de deux millions et demi d’individus. Mais le détail de ce processus est encore mal connu et l’exploitation de sources alaouites inédites devrait permettre d’en savoir plus.

3. Religion savante et croyances populaires 

La métempsycose joue un rôle fondamental tant dans la religion savante que dans les croyances populaires. Un article récemment paru à Beyrouth dans l’ouvrage Explorer le temps publié par les Presses de l’Ifpo et de l’Université de Balamand résume les premiers résultats des enquêtes menées avant le déclenchement du conflit syrien en 2011. Le nombreux récits de réincarnations et de vies antérieures recueillis constituent un patrimoine oral partagé (notamment parmi les femmes, qui ne sont pas initiées) dont l’articulation avec la doctrine savante et la fonction sociale restent à évaluer avec précision.

Dernière publication : 

« Temps cyclique et transmigration des âmes chez les Alaouites : entre doctrine savante et croyances populaires », dans S. Chiffoleau, E. Dannaoui, A. Madoeuf et S. Slim (éds.), Explorer le temps au Liban et au Proche-Orient , Beyrouth, Presses de l’Ifpo & Publications of the University of Balamand, 2017, p. 45-58.

Axe 2 : Langue 

1. Linguistique : organisation du lexique des langues sémitiques dans le cadre de la théorie des matrices et des étymons 

Responsable  : G. Bohas

Participants  : S. Khchoum, B. Paoli, A. Saguer

Sur le plan épistémologique, la théorie des matrices et des étymons (TME) constitue un paradigme doublement révolutionnaire, dont les hypothèses et prédictions se trouvent jusqu’ici largement validées empiriquement. Premièrement, elle tient que, contrairement à la tradition sur laquelle s’alignent encore de nos jours la majorité des arabisants, l’unité significative minimale pertinente n’est pas la racine trilitère mais un combiné de traits articulatoires entrant dans sa constitution. Deuxièmement, contrairement à la doxa saussurienne, elle tient que le rapport du signe à l’objet est motivé – non au niveau du signifiant pris comme un tout, mais au niveau des traits articulatoires qui le constituent : ce n’est pas le mot nez en français qui a un lien naturel avec la partie du corps ainsi dénommée, mais la consonne /n/, nasale, donc articulée au niveau du nez , qui s’avère en outre commune à un ensemble de lexèmes relevés dans plusieurs langues ayant également un trait de sens en commun en relation avec cette partie du corps, illustrant ainsi le principe de naturalité, consubstantiellement lié à la définition de la langue comme système, selon lequel toute différence de forme suppose une différence de sens, et à toute similitude de forme répond une similitude de sens.

Ces conclusions se fondent, pour le domaine sémitique, sur quatorze thèses (soutenues entre 2000 et 1017) portant sur le lexique de l’arabe et deux thèses (2002 et 2013) portant sur le lexique de l’hébreu, une dizaine de livres et une trentaine d’articles rédigés par G. Bohas et/ou ses collaborateurs (entre 1993 et 2017). Publié en 2016, l’ouvrage L’illusion de l’arbitraire du signe (Presses universitaires de Rennes) étend l’enquête à des langues non reliées au domaine chamito-sémitique : turc, peul, songhay et même français (langue dans laquelle a été formulé le postulat de l’arbitraire du signe et qui fournit d’excellents arguments en faveur de la motivation).

Dans cette optique, le concept de « racine » n’a pas de place. Pour continuer la démonstration, il s’agit de reprendre l’étude des principaux phénomènes de la phonologie de l’arabe en se fondant sur des radicaux apparents et non des représentation abstraites à la manière des grammairiens arabes, ce que G. Bohas a commencé dans l’article : « Hollow and defective verbs : a lexical explanation », Langues et littératures du monde arabe 10, p. 104-121.

Cette réorganisation du lexique de l’arabe (avec ses implications pour la linguistique générale) a été facilitée par la création de la base de données Kazimiro qui a été réalisée par le regretté Djamel Kouloughli, Georges Bohas et une quinzaine de ses étudiants. Elle consiste en la mise sur support DBASE du dictionnaire arabe-français de Kazimirski. Tout le dictionnaire a été saisi et la base comporte dans l’état actuel 49 122 entrées. Elle permet de rechercher des étymons, des racines, des mots et des concepts, pourvu qu’on les formule de manière assez fine à partir de la traduction française.

Réalisée sous DBASE4, elle va être transférée sur la version plus récente DBASE10 par Salem Khchoum. Ce transfert s’accompagnera d’une recherche des quelques omissions lors de la saisie et d’une correction orthographique. Surtout, le logiciel sera développé pour que l’on puisse procéder en croisant des traits phonétiques et non plus des phonèmes.

Dernières publications : 

•  Bohas, G., 2016, L’illusion de l’arbitraire du signe , Presses universitaires de Rennes.

•  Bohas, G. 2017, Une organisation phonosémantique du lexique de l’arabe , Institut d’arabisation, Rabat.

•  Bohas, G., 2016, « Les relations de type métonymique dans la lexicalisation en arabe », Langues et littératures du monde arabe 10, p. 31-47.

•  Bohas, G., 2016 « Hollow and defective verbs: a lexical explanation », Langues et littératures du monde arabe 10, p. 104-121.

•  Bohas, G., 2012-2013, « Organisation and Consequences of the “Theory of Matrices and Etymons” (TME) », Al -Abhath , 60-61, p. 15-38. [paru en juin 2016].

•  Bohas, G., 2016, « La conjugaison des verbes creux : approche lexicale vs. approche phonologique », Bulletin d’Etudes Orientales , 65 p. 37-50.

•  Bohas, G. et Saguer, A., 2013-2014, « La motivation corporelle du signe linguistique et ses conséquences pour l’organisation du lexique de l’arabe » [en arabe] Abhâth lisâniyya 31, p. 27-72 [Ouvrage paru en 2016].

•  Bohas, G. et Bachmar, K., 2017, L’énantiosémie dans le lexique de l’arabe classi que, Leuven-Paris, Peeters.

•  Khchoum, S., 2018, «  Le ʿayn final dans le lexique de l’arabe : un suffixe submorphémique intensif  » , Langues et littératures du monde arabe 11.

•  Paoli, B., 2015, « Le lexique arabe des odeurs », Bulletin d’études orientales 64, p. 63-97.

2. Etude de la tradition grammaticale arabe 

Responsable  : G. Bohas

Participant  : A. Saguer

Georges Bohas a fait partie du laboratoire d’Histoire des théories linguistiques (UMR7597) de 1985 à 2000. Absorbé par la direction de l’équipe VECMAS, il a délaissé quelque peu ce domaine pour s’y remettre récemment. Il étudie particulièrement les deux grands grammairiens syriaques des XII ème et XII ème siècles : Bar Zoʿbî et Bar Hebraeus. Ce dernier a une approche hautement originale qui consiste à fondre les grammaires antérieures rédigées selon la ligne de la Technè de Denys le Thrace dans le modèle du traité Šarḥ al-Mufaṣṣal de Zamaḫšarī ; de plus, il introduit dans la grammaire syriaque des notions développées dans les grammaies arabes, comme la transitivité, la ressemblance ( muḍāraʿa ) entre le verbe et le nom, la dérivation de l’impératif à partir du futur. Il développe une conception de la phonologie à partir de radicaux concrets très différente de celle des grammairiens arabes qui se fondent sur des représentations abstraites reconstituées par analogie ( qiyās ).

L’objectif de ce programme est d’étudier les relations entre la tradition grammaticale arabe médiévale et, d’une part, les autres traditions grammaticales du Moyen-Orient et, d’autre part, les théories linguistiques modernes.

Publications à paraître : 

•  Bohas, G. et Saguer, A., « Motivation of the linguistic sign in the Arabic grammatical tradition », John Benjamins Publishing Co., 2018.

•  Bohas, G., Rolland, J.-C. et Saguer, A., « Une nouvelle dimension du domaine de la kashkasha  » , Al-Abhath 78 (2018).

•  Bohas, G. et Sinno, A., à paraître 2018, «  Ibn Ğinnī et la théorie des matrices et des étymons (TME)  » , Bulletin d’études orientales 66 (2018).

3. Expression et traduction en arabe moderne 

Responsable  : F. El Qasem

Participants : G. Bohas

3.1. Métalangage de l’enseignement de la traductologie 

Responsable  : F. El Qasem

Participants institutionnels  : ESIT/Université Diderot Paris7, Université Saint-Joseph (Beyrouth), Université libanaise, Université de Montréal

Ce projet vient d’abord répondre à un besoin qui se fait de plus en plus ressentir en traductologie, une discipline relevant des sciences humaines et de nature pluridisciplinaire. Cette discipline relativement jeune dans le domaine universitaire se distingue par ses différentes approches (linguistique, herméneutique, idéologique, poétologique, textuelle, sémiotique, communicationnelle, cognitive), ses théories diversifiées (interprétative, actionnelle, skopos, etc.) et ses nombreuses problématiques (sens, équivalence, fidélité, etc.). Par ailleurs, la réflexion traductologique porte, entre autres, sur la définition des concepts et les termes sont parfois difficiles à stabiliser.

Cette discipline est aussi en constante évolution puisque son champ d’étude, à savoir la traduction tout autant écrite et orale, est appelé à s’adapter sans cesse aux changements qui interviennent notamment avec la montée de l’informatique et d’Internet.

Enfin, les publications dans le domaine de la traductologie en langues française et anglaise sont nombreuses et diversifiées. Même la langue arabe compte désormais une série de publications originales et traduites. Cependant, il manque un répertoire terminologique dans ces trois langues.

Pour ces trois raisons principalement, il s’avère nécessaire de recenser et de répertorier la terminologie de base de cette discipline en français et en anglais et de proposer des équivalents en arabe afin d’harmoniser la terminologie arabe en matière de traductologie dans le but de répondre aux besoins de l’enseignement et de la recherche dans ce domaine.

Calendrier du projet 

Étape 1 : Constitution du corpus : recensement des références utilisées dans les cours de traductologie

Étape 2 : Dépouillement du corpus dans les trois langues et choix des entrées et des données terminologiques (définitions, contextes, observations) (mai 2018 – janvier 2019)

Étape 3 : Validation des entrées et des données terminologiques (janvier –mai 2019)

Étape 4 : Élaboration du répertoire terminologique (mai- septembre 2019)

Étape 5 : Publication du répertoire terminologique – version papier (janvier 2020)

Étape 6 : Conception et mise en ligne de la version électronique (février –décembre 2020)

Ces deux dernières années, le sous-axe LLMA a participé à l’organisation de deux colloques internationaux qui se sont tenus à l’ESIT, dont F. El Qasem est la directrice : en 2016, Traduire, écrire, réécrire dans un monde en mutation  ; et, en 2017, Traducteurs et Interprètes face aux défis sociaux et politiques : la neutralité en question , colloque organisé à l’occasion du 60éme anniversaire de l’ESIT.

3.2. Rédiger en arabe 

Les méthodes d’arabe pour débutant absolu en arabe ne manquent pas. Ce qui manque c’est une méthode pour développer la capacité à l’expression littéraire écrite et orale. Georges Bohas a commencé en 1980 à réaliser des petits logiciels dans cette perspective. On a d’abord constitué empiriquement une base d’énoncés courants, puis on s’est inspiré du livre Un niveau Seuil (pour le français .) Fayza El Qasem l’a alors rejoint et leurs recherches ont donné lieu à une première publication : Rédiger en arabe (2003). Depuis ils ont développé la base de données et réalisé plusieurs batteries d’exercices exploitant cette base dans le but d’amener les étudiants à progresser effectivement dans la rédaction, ce qui donné lieu à une nouvelle publication : L’art de rédiger en arabe moderne (2006). Cet ouvrage, unique en son genre dans le domaine arabe et plusieurs fois réédité, est, à l’heure actuelle, utilisé par un grand nombre d’institutions académiques. L’objectif des auteurs est maintenant de réaliser un manuel en ligne dont l’objectif affiché est l’acquisition d’une compétence rédactionnelle exigeante et nuancée. L’accent est mis sur les règles formelles, sémantiques, et d’usage. Des exercices interactifs permettront d’illustrer l’ensemble de ces règles.

Dernières publications : 

•  El Qasem, F. et Plassard, F., (éds.), Traduire, écrire, réécrire dans un monde en mutation Writing and Translating as changing Practices, Edited by Fayza El Qasem and Freddie Plassard dans Forum 15/2 (2017), Special Issue, John Benjamins Publishing Compagny.

•  El Qasem, F., «  La voix du traducteur comme instance préfacielle. L’exemple de l’ Orientalisme de Edward Said » , Bulletin d’études orientales 65 (2016), p. 109-122.

•  El Qasem, F., « Expertiser les sections et les départements chargés de la formation aux métiers de l’interprétation et de la traduction », Guide de l’expertise des formations de français, Editions des Archives contemporaines, 2016, p. 85-99.