{"id":1634,"date":"2021-04-17T14:43:39","date_gmt":"2021-04-17T12:43:39","guid":{"rendered":"http:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/?p=1634"},"modified":"2024-10-20T14:56:22","modified_gmt":"2024-10-20T12:56:22","slug":"fallacieux-4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/fallacieux-4\/","title":{"rendered":"Fallacieux 4 : Les modernes, Port-Royal, Bacon, Locke"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><em><span style=\"font-size: 14pt;\">Fallacieux 4 :<\/span> <\/em><span style=\"font-size: 18pt;\">Les Modernes<\/span><\/strong><\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 18pt;\"><strong>BACON \u2013 <\/strong><\/span><span style=\"font-size: 18pt;\"><strong>PORT-ROYAL \u2013 <\/strong><\/span><span style=\"font-size: 18pt;\">LOCKE<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La <strong><em>Logique<\/em> de Port-Royal<\/strong> (1662) pr\u00e9sente une nouvelle s\u00e9rie de sophismes de nature anthropologique et morale. Dans le <strong><em>Novum Organum <\/em><\/strong>(1620) Francis Bacon groupe les sophismes particuliers sous quatre \u201csources\u201d qui conditionnent le fonctionnement de l&rsquo;esprit humain.<br \/>\nDans son <strong><em>Essai\u2026 <\/em><\/strong>(1690) Locke red\u00e9finit la notion de fallacie hors de toute probl\u00e9matique aristot\u00e9licienne, et reconna\u00eet comme seuls valides les arguments positifs de type scientifique, <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/ad-judicium-fr\/\"><em>ad judicium.<\/em><\/a><\/p>\n<h1><span style=\"color: #0000ff; font-size: 14pt;\">1. Fallacies et th\u00e9orie de l&rsquo;esprit : Bacon, <em>Novum Organum<\/em>, 1620<\/span><\/h1>\n<p>Hamblin consid\u00e8re que le <em>New Organon<\/em> (\u201cNouvel Organon\u201d) de Francis Bacon marque un tournant psychologique dans la conception des fallacies (Hamblin 1970, p. 146 ; voir Walton, 1999). Bacon rompt le lien des fallacies \u00e0 la logique et \u00e0 la dialectique pour r\u00e9orienter leur \u00e9tude vers le champ des sciences empiriques et du d\u00e9veloppement du savoir. Le savoir \u00e9tant construit par observation et induction, les fallacies sont le produit de d\u00e9formations de la perception, auxquelles Bacon assigne quatre sources, ou \u201cidoles\u201d. Le terme grec d\u2019o\u00f9 est tir\u00e9 <em>idole <\/em>signifie \u00ab\u00a0simulacre, fant\u00f4me\u00a0\u00bb (Bailly [1901], [<em>eidolon<\/em>]) ; litt\u00e9ralement, une fallacie est un <em>simulacre<\/em>, un <em>fant\u00f4me d\u2019argument<\/em>.<\/p>\n<p>XXXIX Quatre esp\u00e8ces d&rsquo;Idoles assaillent l&rsquo;esprit humain, et pour plus de pr\u00e9cision, nous leur avons donn\u00e9 des noms, appelant les premi\u00e8res Idoles de la Tribu (<em>I. of the Tribe<\/em>], les deuxi\u00e8mes Idoles de la Caverne (<em>I. of the Den<\/em>), les troisi\u00e8mes Idoles du March\u00e9 (<em>I. of the Market<\/em>) et les quatri\u00e8mes Idoles du th\u00e9\u00e2tre (<em>I. of the Theater<\/em>) ([1620], p. 20).<\/p>\n<p>\u2014 <strong>Les idoles de la tribu<\/strong>, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019humanit\u00e9, correspondent aux d\u00e9formations que l\u2019esprit humain impose, de par sa structure, \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. L\u2019esprit n\u2019est pas une table rase, mais un miroir d\u00e9formant ; ce fait est \u00e0 la source des fallacies de subjectivit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique, V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/fond\/\">Fond<\/a>.<\/p>\n<p>\u2014 <strong>Les idoles de la caverne<\/strong> sont le produit de l\u2019\u00e9ducation et de l\u2019histoire de chaque individu, c\u2019est-\u00e0-dire les pr\u00e9jug\u00e9s et les fausses <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/evidence\/\"><em>\u00e9vidences<\/em><\/a>, notamment celles qui sont attach\u00e9es \u00e0 <em>l&rsquo;<a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/autorite-2\/\">autorit\u00e9<\/a><\/em>.<\/p>\n<p><strong>\u2014 Les idoles de la place publique<\/strong> sont les mots eux-m\u00eames, qui souffrent d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 et imposent \u00e0 la pens\u00e9e de fausses apparences. Ils \u00ab\u00a0font violence \u00e0 l&rsquo;entendement, jettent tout dans la confusion et entra\u00eenent l&rsquo;humanit\u00e9 dans de vaines et innombrables controverses et fallacies\u00a0\u00bb (p. 21), V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/fallacieux-3\/\">Fallacieux 3 <\/a>; <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/topique-politique\/\">Topique politique (\u00a72).<\/a><\/p>\n<p><strong>\u2014 Les idoles du th\u00e9\u00e2tre<\/strong> correspondent aux dogmes des syst\u00e8mes de philosophie et aux perversions des r\u00e8gles de la d\u00e9monstration (p. 22) (Bacon [1620], \u00a7 39-44 ; p. 17-20).<\/p>\n<p>Cette \u00e9num\u00e9ration rassemble des inf\u00e9rences fallacieuses et des fallacies substantielles.<\/p>\n<h1><span style=\"font-size: 14pt; color: #0000ff;\">2. Une perspective anthropologique et morale sur le d\u00e9bat,<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 14pt; color: #0000ff;\">Arnauld et Nicole, <em>La logique ou l\u2019art de penser<\/em>, 1662<\/span><\/h1>\n<p>La <em>Logique ou l\u2019art de penser, <\/em>dite \u201cLogique de Port-Royal\u201d d&rsquo;Arnauld et Nicole (1662) reprend les paralogismes aristot\u00e9liciens dans son chapitre XIX \u00ab\u00a0<em>Des mani\u00e8res de mal raisonner qu\u2019on appelle sophismes<\/em>\u00a0\u00bb, alors que son chapitre XX \u00ab\u00a0<em>Des mauvais raisonnements que l\u2019on commet dans la vie civile, &amp; dans les discours ordinaires<\/em> \u00bb consacre \u00e0 la fois l\u2019\u00e9clatement de la notion de fallacie et son ouverture sur l&rsquo;anthropologie et la morale. Les citations suivantes respectent l\u2019orthographe, l\u2019accentuation et la ponctuation du texte de l\u2019\u00e9dition de r\u00e9f\u00e9rence, Clair &amp; Girbal 1965.<\/p>\n<h3><span style=\"color: #800000;\">1.1 Reprise des sophismes aristot\u00e9liciens<\/span><\/h3>\n<p>La liste propos\u00e9e au chapitre XIX fusionne les deux types de fallacies aristot\u00e9liciennes, dans et hors du discours, V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/fallacieux-3\/\">Fallacieux : Aristote<\/a>. <em>Les fallacies li\u00e9es au discours <\/em>sont regroup\u00e9es sous deux rubriques, \u00ab <em>passer du sens divis\u00e9 au sens compos\u00e9, ou du sens compos\u00e9 au sens divis\u00e9<\/em> \u00bb et \u00aba<em>buser de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 des mots, ce qui se peut faire en diverses mani\u00e8res<\/em>\u00bb (homonymie, amphibolie, accentuation, forme du discours). Quant aux fallacies <em>hors du discours<\/em>, la liste ajoute deux nouveaux types, la fallacie de <em>d\u00e9nombrement imparfait<\/em>, V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/cas-par-cas\/\">Cas par cas<\/a>, et la fallacie d\u2019<em><a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/induction\/\">induction<\/a> d\u00e9fectueuse. <\/em>Dans les deux cas, l&rsquo;\u00e9num\u00e9ration des cas a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e pour compl\u00e8te, alors qu&rsquo;elle n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 poursuivie jusqu&rsquo;aux cas qui pourraient invalider les conclusions.<em><br \/>\n<\/em><\/p>\n<h3><span style=\"color: #800000;\">1.2 Une approche anthropologique et morale des fallacies<\/span><\/h3>\n<p>Le chapitre XX ne correspond plus \u00e0 un souci logique ou scientifique, et n\u2019a aucun lien avec les exercices dialectiques. Il est orient\u00e9 vers la construction d\u2019une \u00e9thique, voire d\u2019une asc\u00e8se du d\u00e9bat ; on peut en extraire des r\u00e8gles pour la discussion guid\u00e9e par la recherche de la v\u00e9rit\u00e9. Dans ce qui suit, les diff\u00e9rents sophismes sont d\u00e9sign\u00e9s par une expression extraite de leur d\u00e9finition.<\/p>\n<p><strong>(1) \u00ab <em>Prendre notre int\u00e9r\u00eat pour motif de croire une chose <\/em>\u00bb <\/strong>\u2014 La premi\u00e8re des causes qui d\u00e9terminent la croyance est l\u2019esprit d\u2019appartenance \u00e0 \u00ab une nation, une profession, un Institut &#8230; un pa\u00efs&#8230; un Ordre\u00a0\u00bb (p. 261-262). Les croyances d\u2019un individu sont d\u00e9termin\u00e9es non par le vrai en soi, mais par sa position sociale ; il les emprunte au groupe o\u00f9 il trouve \u00ab son int\u00e9r\u00eat \u00bb et qui fonde son identit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>(2) \u00ab <em>Sophismes et illusions du c\u0153ur\u00a0<\/em>\u00bb <\/strong>\u2014 Ce sophisme correspond aux fallacies d\u2019amour et de haine (<em>ad amicitiam<\/em>, <em>ad amorem<\/em>, <em>ad odium<\/em>), c\u2019est une forme d\u2019argumentation <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/pathetique-arg\/\"><em>path\u00e9tique<\/em><\/a>.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">De sorte qu\u2019encore que [les hommes] ne fassent pas dans leur esprit ce raisonnement formel : Je l\u2019aime, donc c\u2019est le plus habile homme du monde : je le hai, donc c\u2019est un homme de neant; ils le font en quelque sorte dans leur c\u0153ur. (P. 263).<\/span><\/p>\n<p><strong>(3)<em> \u00ab\u00a0[Les personnes] qui veulent tout emporter par autorit\u00e9\u00a0\u00bb<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">[Elles] d\u00e9cident tout par un principe fort general &amp; fort commode, qui est qu\u2019ils ont raison, qu\u2019ils connaissent la v\u00e9rit\u00e9; d\u2019o\u00f9 il ne leur est pas difficile de conclure, que ceux qui ne sont pas de leurs sentimens se trompent : en effet, la conclusion est n\u00e9cessaire. (P. 263).<\/span><\/p>\n<p>La pr\u00e9tention \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 de la personne autoritaire lui apporte une certitude imm\u00e9diate, dans le domaine profane comme dans le domaine sacr\u00e9\u00a0; elle ne voit pas la n\u00e9cessit\u00e9 de l&rsquo;argumentation, V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/autorite-2\/\">Autorit\u00e9<\/a>.<\/p>\n<p><strong>(4) \u00ab <em>L\u2019habile homme <\/em>\u00bb <\/strong>\u2014 Selon le sophisme de l\u2019habile homme,<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">si cela \u00e9toit, je ne serois pas un habile homme, or je suis un habile homme, donc, cela n\u2019est pas. (P. 264).<\/span><\/p>\n<p>Ce sophisme est une sp\u00e9cification du pr\u00e9c\u00e9dent. C&rsquo;est un sophisme, un argument path\u00e9tique.<br \/>\nLa <em>Logique<\/em> de Port-Royal a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e en 1662 ; le principe de la circulation du sang avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert et publi\u00e9 en 1628 par Harvey :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">Quoi ? si le sang, disoient-ils, avoit une revolution circulaire dans le corps [&#8230;] j\u2019aurois ignor\u00e9 des choses importantes dans l\u2019Anatomie [\u2026]. Il faut donc que cela ne soit pas. (P. 264).<\/span><\/p>\n<p>C\u2019est une fallacie d\u2019orgueil, <em>ad superbiam<\/em>. <em>L\u2019orgueil <\/em>am\u00e8ne au rejet de la d\u00e9couverte, qui aurait d\u00fb rendre <em>humble <\/em>tous les orgueilleux qui ne l\u2019ont pas faite, et qui auraient pu la faire.<\/p>\n<p>Les sophismes (1) \u00e0 (4) rel\u00e8vent de la psychologie individuelle.<br \/>\nLes sophismes suivants, de 5 \u00e0 9, \u00e9num\u00e8rent les pi\u00e8ges de l&rsquo;argumentation en interaction.<\/p>\n<p><strong>(5) \u00ab <em>Ceux qui ont raison, &amp; ceux qui ont tort parlent presque le m\u00eame langage\u00a0<\/em>\u00bb <\/strong><\/p>\n<p>Tout est dans le <em>presque\u00a0<\/em>:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">Il n\u2019y a presque point de plaideurs qui ne s\u2019entr\u2019accusent d\u2019allonger les proc\u00e8s, &amp; de couvrir la verit\u00e9 par des adresses artificieuses* ; &amp; ainsi ceux qui ont raison, &amp; ceux qui ont tort parlent presque le m\u00eame langage, &amp; font les m\u00eames plaintes, &amp; s\u2019attribuent les uns aux autres les m\u00eames d\u00e9fauts. (*<em>des artifices<\/em>\u00a0\u00a0; \u00a0p. 261-262).<\/span><\/p>\n<p>De ce constat d\u00e9rive une recommandation, \u00e0 l\u2019adresse \u00ab des personnes sages et judicieuses, \u00bb que l\u2019on peut d\u00e9signer comme une <em>Premi\u00e8re R\u00e8gle <\/em>:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">[\u00e9tablir suffisamment] la verit\u00e9 &amp; la justice de la cause qu\u2019ils soutiennent (p. 265),<\/span><\/p>\n<p>avant de passer \u00e0 la m\u00e9ta-discussion critique sur la fa\u00e7on de discuter de leurs opposants. Ceci pr\u00e9suppose que l&rsquo;argumentateur soit capable d&rsquo;\u00e9tablir la v\u00e9rit\u00e9 et de rendre la justice en solitaire.<\/p>\n<p><strong>(6) \u00ab <em>La contradiction maligne et envieuse <\/em>\u00bb <\/strong><\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\"><em>\u201cC\u2019est un autre que moi qui l\u2019a dit, cela est donc faux : ce n\u2019est pas moi qui ai fait ce Livre, il est donc mauvais\u201d<\/em>. C\u2019est la source de l\u2019esprit de contradiction si ordinaire parmi les hommes, &amp; qui les porte, quand ils entendent ou lisent quelque chose d\u2019autrui, \u00e0 consid\u00e9rer peu les raisons qui les pourraient persuader, &amp; \u00e0 ne songer qu\u2019\u00e0 celles qu\u2019ils croient pouvoir opposer. (p. 266).<\/span><\/p>\n<p>De ce constat d\u00e9rive une nouvelle recommandation sur la fa\u00e7on de se comporter vis-\u00e0-vis de ses opposants, soit une <em>Deuxi\u00e8me R\u00e8gle <\/em>: \u00ab N\u2019irriter que le moins qu\u2019on peut leur envie &amp; leur jalousie en parlant de soi \u00bb, et \u00ab se cacher dans la presse [<em>la foule<\/em>]\u00a0 \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire ne pas se singulariser. (p. 266)<\/p>\n<p><strong>(7) \u00ab <em>Les contredisans <\/em>\u00bb ; \u00ab <em>l\u2019esprit de dispute <\/em>\u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">Ainsi, \u00e0 moins qu\u2019on ne se soit acco\u00fbtum\u00e9 par un long exercice \u00e0 se poss\u00e9der parfaitement, il est difficile qu\u2019on ne perde de v\u00fbe la v\u00e9rit\u00e9 dans les disputes, parce qu\u2019il n\u2019y a gueres d\u2019activit\u00e9 qui excite plus les passions.\u00a0(P. 270)<\/span><\/p>\n<p>C&rsquo;est ce qui rend les disputes interminables (ibid). D\u2019o\u00f9 la recommandation adress\u00e9e aux disputeurs, <em>Troisi\u00e8me R\u00e8gle <\/em>:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">Ils n\u2019accuseront jamais leurs adversaires d\u2019opiniatret\u00e9, de temerit\u00e9, de manquer de sens commun, avant que de l\u2019avoir bien prouv\u00e9. Ils ne diront point, s\u2019ils ne l\u2019ont fait voir auparavant, qu\u2019ils tombent en des absurdit\u00e9s &amp; des extravagances insupportables : car les autres en diront autant de leur c\u00f4t\u00e9. (<em>Id<\/em>.)<\/span><\/p>\n<p>On prendra soin \u00ab de ne tomber pas soi-m\u00eame le premier dans ces defauts \u00bb (p. 271). Le d\u00e9faut est d\u00e9nonc\u00e9 non pas en tant que violation d\u2019un principe logique, mais par une petite com\u00e9die de m\u0153urs o\u00f9 est mis en sc\u00e8ne un dialogue de sourds (p. 270-271). L\u2019\u00e9ducation au d\u00e9bat n&rsquo;est pas confi\u00e9e \u00e0 la logique dialectique, mais au th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p>Les observations (6) et (7) ont un lien \u00e9vident avec le p\u00e9ch\u00e9 de <em>contentio<\/em>, V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/peches-de-langue-et-fallacies\/\">P\u00e9ch\u00e9s de langue<\/a> ; <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/consensus\/\">Consensus et dissensus<\/a>.<\/p>\n<p>De la constatation que \u00ab parler de soi-m\u00eame et des choses qui nous concernent \u00bb peut \u00ab exciter l&rsquo;envie et la jalousie \u00bb d\u00e9coule une nouvelle recommandation : lorsqu&rsquo;on d\u00e9fend la v\u00e9rit\u00e9, il convient de ne pas s&rsquo;exhiber ; les argumentateurs devraient plut\u00f4t \u00ab chercher, en se cachant dans la foule, \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;observation, afin que la v\u00e9rit\u00e9 qu&rsquo;ils proposent puisse \u00eatre vue seule dans leur discours \u00bb (p. 273).<\/p>\n<p><strong>(8) \u00ab Les complaisans \u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">Car comme les contredisans prennent pour vrai le contraire de ce qu\u2019on leur dit, les complaisans semblent prendre pour vrai tout ce qu\u2019on leur dit ; &amp; cette acco\u00fbtumance corrompt premi\u00e8rement leurs discours, &amp; ensuite leur esprit.<\/span><\/p>\n<p>Ce sophisme d\u2019acceptation sans examen anticipe sur la fallacie de <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/modestie\/\"><em>modestie<\/em><\/a>\u00a0(<em>ad verecundiam) <\/em>d\u00e9finie par Locke. Sont vis\u00e9s ceux qui \u00ab\u00a0au milieu de la contestation se mutinent \u00e0 se taire, affectant un orgueilleux m\u00e9pris ou une <em>sottement modeste fuite de contention <\/em>\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire de la dispute (p. 270-271 ; nous soulignons)<strong>.<\/strong><\/p>\n<p><strong>(9) \u00ab <em>D\u00e9fendre son sentiment et non pas la v\u00e9rit\u00e9 <\/em>\u00bb <\/strong>\u2014 L\u2019attachement \u00e0 sa fa\u00e7on de penser fait que<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">L\u2019on ne regarde plus dans les raisons dont on se sert si elles sont vraies ou fausses ; mais si elles peuvent servir \u00e0 persuader ce que l\u2019on soutient ; l\u2019on emploie toute sorte d\u2019arguments bons et mauvais, afin qu\u2019il y en ait pour tout le monde. (p. 272).<\/span><\/p>\n<p>C\u2019est en somme ce que disait d\u00e9j\u00e0 le sophisme (1), avec la pr\u00e9cision que non seulement la justification du pr\u00e9jug\u00e9 remplace l\u2019argumentation du vrai, mais que ces causes jug\u00e9es bonnes s\u2019accommodent fort bien d\u2019\u00eatre soutenues par de mauvais arguments.<\/p>\n<p>Pour clore cette section, la <em>Logique <\/em>formule une nouvelle recommandation, qui correspond \u00e0 une sorte de <em>R\u00e8gle pr\u00e9liminaire <\/em>:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">N\u2019avoir pour fin que la verit\u00e9, &amp; n\u2019examiner avec tant de soin les raisonnemens, que l\u2019engagement m\u00eame ne puisse pas tromper. \u00a0(p. 274).<\/span><\/p>\n<p>\u2014 Mais c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que dira de lui-m\u00eame chacun des disputeurs, voir (5). \u00c0 travers cette recommandation se lit l\u2019\u00e9chec pratique de l\u2019entreprise de d\u00e9nonciation des sophismes.<\/p>\n<h1><span style=\"font-size: 14pt; color: #0000ff;\">3. Raisonnement scientifique <em>vs<\/em> raisonnements fallacieux\u00a0: <\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 14pt; color: #0000ff;\">Locke, <em>Essai philosophique concernant l\u2019entendement humai<\/em>n, 1690<\/span><\/h1>\n<p>Dans une br\u00e8ve section de l&rsquo;<em>Essai<\/em>, Locke pr\u00e9sente<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">quatre sortes d\u2019arguments dont les hommes ont accoutum\u00e9 de se servir en raisonnant avec les autres hommes, pour les entra\u00eener dans leurs propres sentiments, ou du moins pour les tenir dans une esp\u00e8ce de respect qui les emp\u00eache de contredire. ([1690], L. IV, chap. 17, <em>De la raison<\/em>, \u00a7 19-22) :<\/span><\/p>\n<p>Ces arguments sont les arguments\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/ad-judicium\/\"><em>Ad judicium<\/em><\/a><em> \u2013<\/em> V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/fond\/\">Fond<\/a><br \/>\n<em>Ad verecundiam \u2013 <\/em>V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/modestie\/\">Modestie<\/a><br \/>\n<em>Ad ignorantiam \u2013\u00a0<\/em> V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/ignorance\/\">Ignorance<\/a>\u00a0; <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/vertige\/\">Vertige<\/a><br \/>\n<a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/ad-hominem\/\"><em>Ad hominem<\/em><\/a>.<\/p>\n<p>Leur d\u00e9finition est conforme \u00e0 la d\u00e9finition rh\u00e9torique de l&rsquo;argument comme moyen de pression exerc\u00e9e sur l&rsquo;auditoire, V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/logos-pathos-ethos\/\">Logos &#8211; Ethos &#8211; Pathos<\/a>.<\/p>\n<p>Locke red\u00e9finit la notion de fallacie hors de toute probl\u00e9matique aristot\u00e9licienne, et reconna\u00eet comme seuls valides les arguments sur le fond (<em>ad judicium<\/em>), c\u2019est-\u00e0-dire les \u00ab preuves tir\u00e9es de quelqu\u2019une des sources de la connaissance ou de la probabilit\u00e9 \u00bb, \u00e9clair\u00e9es par \u00ab une lumi\u00e8re qui na\u00eet de la nature des choses elles-m\u00eames \u00bb ([1690], p. 573-574). Il rejette les trois premiers arguments au motif que, au mieux, ils peuvent \u00ab me disposer peut-\u00eatre \u00e0 recevoir la v\u00e9rit\u00e9, mais ils ne contribuent en rien \u00e0 m\u2019en donner la connaissance \u00bb :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">Car I. [<em>ad verecundiam<\/em>] de ce que je ne veux pas contredire un homme par respect, ou par quelque autre consid\u00e9ration que celle de la conviction, il ne s\u2019ensuit point que son opinion soit raisonnable. II. [<em>ad ignorantiam<\/em>] Ce n\u2019est pas \u00e0 dire qu\u2019un autre homme soit dans le bon chemin, ou que je doive entrer dans le m\u00eame chemin que lui par la raison que je n\u2019en connais point de meilleur. III. [<em>ad hominem<\/em>] D\u00e8s-l\u00e0 qu\u2019un homme m\u2019a fait voir que j\u2019ai tort, il ne s\u2019ensuit pas qu\u2019il ait raison lui-m\u00eame. Je puis \u00eatre modeste [<em>ad verecundiam<\/em>], et, par cette raison, ne point attaquer l\u2019opinion d\u2019un autre homme. Je puis \u00eatre ignorant [<em>ad ignorantiam<\/em>], et n\u2019\u00eatre pas capable d\u2019en produire une meilleure. Je puis \u00eatre dans l\u2019erreur [<em>ad hominem<\/em>], et un autre peut me faire voir que je me trompe. Tout cela peut me disposer peut-\u00eatre \u00e0 recevoir la v\u00e9rit\u00e9, mais il ne contribue en rien \u00e0 m\u2019en donner la connaissance : cela doit venir des preuves, des arguments, et d\u2019une lumi\u00e8re qui naisse de la nature des choses m\u00eames, et non de ma timidit\u00e9, de mon ignorance, ou de mes \u00e9garements. (<em>Id<\/em>)<\/span><\/p>\n<p>On remarque que si les trois arguments fallacieux correspondent bien \u00e0 des sch\u00e9mas d&rsquo;argumentation, l&rsquo;argument <em>ad judicium<\/em> ne correspond pas \u00e0 un seul sch\u00e9ma d&rsquo;argumentation, mais \u00e0 tout type de raisonnement reconnu comme scientifiquement valide.<\/p>\n<p>Leibniz ([1765]) a nuanc\u00e9 cette vision des arguments fallacieux (voir aux entr\u00e9es mentionn\u00e9es ci-dessus).<\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><strong><span style=\"font-size: 14pt;\">NB<br \/>\n<\/span><\/strong><\/span>\u2014 L&rsquo;approche aristot\u00e9licienne est introduite sous <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/fallacieux-3\/\">Fallacieux 3 : Aristote.<\/a><br \/>\n\u2014 Les approches contemporaines de la notion de fallacie sont pr\u00e9sent\u00e9es sous <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/fallacieux-2\/\">Fallacieux 2 : D\u00e9finitions &#8211; Th\u00e9ories \u2013 Listes<\/a>.<\/p>\n<hr \/>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fallacieux 4 : Les Modernes BACON \u2013 PORT-ROYAL \u2013 LOCKE &nbsp; La Logique de Port-Royal (1662) pr\u00e9sente une nouvelle s\u00e9rie de sophismes de nature anthropologique et morale. Dans le Novum Organum (1620) Francis Bacon groupe les sophismes particuliers sous quatre \u201csources\u201d qui conditionnent le fonctionnement de l&rsquo;esprit humain. Dans son Essai\u2026 (1690) Locke red\u00e9finit la [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-1634","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1634","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1634"}],"version-history":[{"count":35,"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1634\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":12172,"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1634\/revisions\/12172"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1634"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1634"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1634"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}