{"id":1857,"date":"2021-04-18T18:34:04","date_gmt":"2021-04-18T16:34:04","guid":{"rendered":"http:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/?p=1857"},"modified":"2024-11-13T07:56:49","modified_gmt":"2024-11-13T06:56:49","slug":"orientation-fr","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/orientation-fr\/","title":{"rendered":"Orientation 1"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>ORIENTATION ARGUMENTATIVE<\/strong><\/span><\/p>\n<p>La th\u00e9orie de l&rsquo;argumentation dans la langue d\u00e9finit la conclusion vis\u00e9e par un \u00e9nonc\u00e9 argument\u00a0 comme que l&rsquo;explicitation d&rsquo;un sens contextuel de l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9. La loi de passage argument \u2013 conclusion n&rsquo;est pas vue comme une loi physique, mais une loi grammaticale correspondant aux relations de s\u00e9lection de l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 argument . Dans : \u201c<em>c&rsquo;est une proposition absurde, il faut donc l&rsquo;\u00e9liminer<\/em>\u201d la pseudo-conclusion \u201c<em>\u00e0 \u00e9liminer<\/em>\u201d ne fait que d\u00e9velopper un trait d\u00e9finitionnel de \u201cc<em>&lsquo;est absurde<\/em>\u201d. L&rsquo;argumentation en langue ordinaire se d\u00e9veloppe sur le mode du cercle vicieux, et son caract\u00e8re rationnel &#8211; raisonnable est un leurre.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie des orientations argumentatives a \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 partir de l\u2019id\u00e9e de classe argumentative et d\u2019\u00e9chelle argumentative (Ducrot 1972) jusqu\u2019\u00e0 la th\u00e9orie dite de \u00abl\u2019argumentation dans la langue\u00bb, (AdL) (Anscombre et Ducrot 1983 ; Ducrot 1988 ; Anscombre 1995a, 1995b). Dans cette entr\u00e9e, le mot discours renvoie uniquement au monologue polyphonique, et non pas au dialogue ou une interaction.<\/p>\n<p>Les \u00e9quivalences suivantes permettent de saisir la notion <em>d&rsquo;orientation<\/em> d&rsquo;un \u00e9nonc\u00e9, dit \u201cargument\u201d vers l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 suivant, dit \u201cconclusion\u201d.<\/p>\n<p><strong>\u2014\u00a0L <\/strong>dit <strong>E1<\/strong>\u00a0; la question <em>Qu&rsquo;est-ce que \u00e7a veut dire\u00a0?<\/em> est ambigu\u00eb entre (1) <em>ce que le locuteur veut dire<\/em>, par opposition \u00e0 (2) <em>ce que l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 veut dire\u00a0<\/em>; en fait on ram\u00e8ne (2) la signification de l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 \u00e0 (1) l&rsquo;intention linguistique de son locuteur<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\"><strong>L<\/strong> dit <strong>E1 <\/strong>dans la perspective de <strong>E2<br \/>\n<\/strong>La raison pour laquelle <strong>L<\/strong> a dit <strong>E1 <\/strong>est <strong>E2<br \/>\n<\/strong>Le sens de <strong>E1, c&rsquo;est E2<br \/>\nE1<\/strong>, c\u2019est-\u00e0-dire<strong>E2<br \/>\n<\/strong><\/span><\/p>\n<p>Le sens est ici d\u00e9fini comme la <em>cause finale <\/em>de l\u2019\u00e9nonc\u00e9 ; l\u2019AdL r\u00e9actualise ainsi une terminologie ancienne, o\u00f9 l\u2019on d\u00e9signait la conclusion d\u2019un syllogisme comme son <em>intention<\/em>. Cela rend compte du fait qu\u2019un connecteur de reformulation comme <em>c\u2019est-\u00e0-dire <\/em>puisse introduire une conclusion :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">L1 : \u2014 <em>Ce restaurant est cher.<\/em><em><br \/>\n<\/em>L2 : \u2014 <em>C\u2019est \u00e0 dire\u00a0? Tu ne veux pas qu\u2019on y aille ?<\/em><\/span><\/p>\n<p>La th\u00e9orie des orientations s&rsquo;applique \u00e0 trois domaines principaux\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">\u2014 <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/connecteurs-argumentatifs\/\">Connecteurs argumentatifs<\/a><sup><br \/>\n<\/sup>\u2014 <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/morpheme-arg\/\">Morph\u00e8mes argumentatifs<\/a><sup><br \/>\n<\/sup>\u2014 <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/topos-en-semantique\/\">Topo\u00ef s\u00e9mantiques<\/a><\/span><\/p>\n<h2><span style=\"color: #0000ff;\">1. Exemples<\/span><\/h2>\n<h3><span style=\"color: #800000;\">1.1 <\/span><em><span style=\"color: #800000;\">Mais <\/span><\/em><span style=\"color: #800000;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/connecteurs-argumentatifs\/\">Connecteurs<\/a><\/span><\/span><\/h3>\n<h3><span style=\"color: #800000;\">1.2 Mots pleins<\/span><\/h3>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">La valeur argumentative d\u2019un mot est par d\u00e9finition l\u2019orientation que ce mot donne au discours. (Ducrot 1988 p. 51).<\/span><\/p>\n<p>L\u2019orientation argumentative d\u2019un terme exprime le <em>sens<\/em> de ce terme.<\/p>\n<p><em><strong>Intelligent<br \/>\n<\/strong><\/em>La signification linguistique du mot <em>intelligent <\/em>n&rsquo;est pas recherch\u00e9e dans sa valeur descriptive d\u2019une capacit\u00e9 que mesurerait le quotient intellectuel de la personne concern\u00e9e, mais dans <em>l\u2019orientation <\/em>que son usage dans un \u00e9nonc\u00e9 impose au discours subs\u00e9quent, par exemple<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">(3) Pierre est intelligent, <em>donc<\/em> il pourra r\u00e9soudre ce probl\u00e8me<\/span><\/p>\n<p>L&rsquo;argumentation (3) est convaincante dans la mesure o\u00f9 la conclusion <em>r\u00e9soudre des probl\u00e8mes<\/em> appartient \u00e0 l&rsquo;ensemble des pr\u00e9dicats s\u00e9mantiquement li\u00e9s au pr\u00e9dicat <em>\u00eatre intelligent<\/em>. Un ensemble de conclusions pr\u00e9\u00e9tablies est donn\u00e9 dans le s\u00e9mantisme du pr\u00e9dicat utilis\u00e9 comme argument.<\/p>\n<p><em><strong>Absurde<br \/>\n<\/strong><\/em>Ces contraintes de pr\u00e9dicat \u00e0 pr\u00e9dicat sont particuli\u00e8rement visibles sur des encha\u00eenements quasi-analytiques, comme \u201c<em>cette proposition est absurde, il faut donc la rejeter<\/em>\u201d. De par le sens m\u00eame des mots, dire qu\u2019une proposition est <em>absurde<\/em>, c\u2019est dire \u201c<em>il faut la rejeter<\/em>\u201d ; cette conclusion apparente est une pseudo-conclusion, car elle ne fait qu\u2019exprimer le <em>definiens <\/em>du mot <em>absurde<\/em>, \u00ab qui ne devrait pas exister \u00bb, comme en t\u00e9moigne le dictionnaire :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\"><strong>A.\u2212 <\/strong>[En parlant d\u2019une manifestation de l\u2019activit\u00e9 humaine : parole, jugement, croyance, comportement, action] Qui est manifestement et imm\u00e9diatement senti comme contraire \u00e0 la raison au sens commun ; parfois quasi-synonyme de <em>impossible <\/em>au sens de \u201cqui ne peut ou ne devrait pas exister\u201d. (<em>TLFi<\/em>, <em>Absurde<\/em>)<\/span><\/p>\n<p>Le langage n\u2019est pas inerte. Invoquer l&rsquo;existence d&rsquo;une absurdit\u00e9 inh\u00e9rente au r\u00e9el de la proposition discut\u00e9e pour soutenir la conclusion \u201c<em>il faut la rejeter<\/em>\u201d serait ignorer l\u2019existence de la dynamique propre au langage.<\/p>\n<p>La relation argument <strong>E1 <\/strong>&#8211; conclusion <strong>E2 <\/strong>est r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e dans une perspective \u00e9nonciative o\u00f9 c\u2019est la conclusion qui donne le sens de l\u2019argument (dans un discours id\u00e9al monologique). Comprendre ce que signifie l\u2019\u00e9nonc\u00e9 \u201c<em>il fait beau<\/em>\u201d, ce n\u2019est pas le r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 un \u00e9tat du monde, mais aux intentions affich\u00e9es par le locuteur, c\u2019est-\u00e0-dire \u201c<em>allons \u00e0 la plage<\/em>\u201d. Ce sens contextuel d\u00e9pend du monde dans lequel on se trouve, on peut dire &lsquo;il fait beau pour signaler que la terre s&rsquo;est r\u00e9chauff\u00e9e et qu&rsquo;on peut planter le millet.<br \/>\nCette vision du sens est en accord avec le proverbe (Chinois) : \u201cquand le sage montre les \u00e9toiles (<em>sens contextuel<\/em>), le fou regarde le doigt <em>(sens r\u00e9f\u00e9rentiel<\/em>)\u201d.<\/p>\n<h2><span style=\"color: #0000ff;\">2. L&rsquo;orientation comme relation de s\u00e9lection d&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 \u00e0 \u00e9nonc\u00e9<\/span><\/h2>\n<p>Comme les approches classiques, l&rsquo;AdL consid\u00e8re l&rsquo;argumentation comme une combinaison d&rsquo;\u00e9nonc\u00e9s \u201c<strong>E1<\/strong>, argument + <strong>E2<\/strong>, conclusion\u201d. La diff\u00e9rence essentielle est dans la nature du lien (<a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/topos-en-semantique\/\">topos s\u00e9mantique<\/a>) permettant le passage de <strong>E1<\/strong> \u00e0 <strong>E2<\/strong>. Ducrot d\u00e9finit l<em>\u2019orientation argumentative <\/em>(ou la <em>valeur <\/em>argumentative) d\u2019un \u00e9nonc\u00e9 comme<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">L\u2019ensemble des possibilit\u00e9s ou des impossibilit\u00e9s de continuation discursive d\u00e9termin\u00e9es par son emploi. (Ducrot 1988, p.51)<\/span><\/p>\n<p>Cette id\u00e9e peut s\u2019exprimer dans le langage syntaxique des <span style=\"background-color: #ffff99;\">restrictions de s\u00e9lection<\/span>. Dans son emploi non m\u00e9taphorique (<em>le chef aboyait dans son bureau<\/em>), l\u2019\u00e9nonc\u00e9 \u201c<em>Titsu aboie<\/em>\u201d suppose que Titsu est un chien\u00a0; <em>aboyer <\/em>est porteur d\u2019une restriction de s\u00e9lection d\u00e9terminant la classe des \u00eatres qu\u2019il admet pour sujet, les chiens.<\/p>\n<p>De m\u00eame, mais au niveau du discours, le pr\u00e9dicat <em>absurde<\/em> de <strong>E1 <\/strong>est porteur d\u2019une restriction de s\u00e9lection sur la classe des \u00e9nonc\u00e9s <strong>E2 <\/strong>qui peuvent lui succ\u00e9der\u00a0; <em>rejeter<\/em> respecte cette restriction. Une argumentation est constitu\u00e9e d&rsquo;une paire d&rsquo;\u00e9nonc\u00e9s (<strong>E<sub>1<\/sub><\/strong>, <strong>E<sub>2<\/sub><\/strong>) tels que <strong>E<sub>2<\/sub><\/strong>, la <em>conclusion<\/em>, respecte les conditions d&rsquo;orientation impos\u00e9es par <strong>E<sub>1<\/sub><\/strong>, l&rsquo;argument.<\/p>\n<h3><span style=\"color: #0000ff;\">4. Cons\u00e9quences<\/span><\/h3>\n<p>Le concept d&rsquo;orientation red\u00e9finit la notion d\u2019argumentation\u00a0; Anscombre parle ainsi d\u2019argumentation \u00ab en notre sens. \u00bb (1995b, p. 16). Elle entra\u00eene \u00e9galement une nouvelle vision de notions linguistiques fondamentales<\/p>\n<p><strong>Homonymie<br \/>\n<\/strong>La th\u00e9orie des orientations a pour cons\u00e9quence que, si le m\u00eame segment <strong>S <\/strong>est suivi dans une premi\u00e8re occurrence, du segment <strong>Sa, <\/strong>et, dans une seconde occurrence, du segment <strong>Sb<\/strong>, contradictoire, incompatible avec <strong>Sa<\/strong>,<span style=\"background-color: #ffff99;\"> alors <strong>S <\/strong><em>n\u2019a pas la m\u00eame signification <\/em>dans ces deux occurrences<\/span>. Puisqu\u2019on peut dire \u201c<em>il fait chaud <\/em>(<strong>S<\/strong>), <em>restons \u00e0 la maison <\/em>(<strong>Sa<\/strong>)\u201d aussi bien que \u201c<em>il fait chaud <\/em>(<strong>S<\/strong>), <em>allons nous promener <\/em>(<strong>Sb<\/strong>)\u201d, c\u2019est qu\u2019 \u00ab <em>il ne s\u2019agit pas de la m\u00eame chaleur dans les deux cas\u00a0<\/em>\u00bb (Ducrot 1988, p.55). C\u2019est une nouvelle d\u00e9finition de l\u2019homonymie. Par des consid\u00e9rations analogues, Anscombre conclut qu\u2019il y a deux verbes <em>acheter<\/em>, correspondant aux sens de \u201c<em>plus c\u2019est cher, plus j\u2019ach\u00e8te<\/em>\u201d et \u201c<em>moins c\u2019est cher, plus j\u2019ach\u00e8te<\/em>\u201d (Anscombre 1995, p. 45).<\/p>\n<p><strong>Synonymie<br \/>\n<\/strong>Inversement, on peut penser que doit s\u2019\u00e9tablir une forme d\u2019\u00e9quivalence entre \u00e9nonc\u00e9s orient\u00e9s vers la m\u00eame conclusion : si le m\u00eame segment <strong>S <\/strong>est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, dans une premi\u00e8re occurrence, du segment <strong>Sa<\/strong>, et ,dans une seconde occurrence du segment <strong>Sb<\/strong>, <span style=\"background-color: #ffff99;\">alors <strong>Sa <\/strong>et <strong>Sb <\/strong>ont la m\u00eame signification car ils servent la m\u00eame intention\u00a0: \u201c<em>il fait chaud <\/em>(<strong>Sa<\/strong>), <em>restons \u00e0 la maison <\/em>(<strong>S<\/strong>)\u201d vs \u201c <em>j\u2019ai du travail <\/em>(<strong>Sb<\/strong>), <em>restons \u00e0 la maison <\/em>(<strong>S<\/strong>)\u201d.<\/span> C\u2019est une nouvelle d\u00e9finition de la synonymie, relativement \u00e0 une m\u00eame conclusion.<\/p>\n<p><strong>Signe<br \/>\n<\/strong>\u00ab Si le segment <strong>S1 <\/strong>n\u2019a de sens qu\u2019\u00e0 partir du segment <strong>S2<\/strong>, alors la s\u00e9quence <strong>S1 <\/strong>+ <strong>S2 <\/strong>constitue un seul \u00e9nonc\u00e9 \u00bb (Ducrot 1988, p. 51). On pourrait sans doute dire <em>un seul signe<\/em>, <strong>S1 <\/strong>devenant une sorte de signifiant de <strong>S2<\/strong>. Cette conclusion ram\u00e8ne l\u2019ordre propre du discours \u00e0 celui de l\u2019\u00e9nonc\u00e9, voire du signe.<\/p>\n<p><strong>Information<br \/>\n<\/strong>La th\u00e9orie de l\u2019argumentation dans la langue suppose donc que <span style=\"background-color: #ffff99;\">deux \u00e9nonc\u00e9s peuvent avoir des <em>contenus informationnels identiques<\/em> et ne pas admettre les m\u00eames conclusions, <strong>s&rsquo;ils ont des orientations argumentatives diff\u00e9rentes<\/strong>.<\/span> Autrement dit, l&rsquo;argumentation est d\u00e9finie non pas par les contenus qu&rsquo;elle articule, mais par l&rsquo;orientation de l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9, qui n&rsquo;est pas d\u00e9termin\u00e9e par les contenus. Par exemple, selon Ducrot (1970) <span style=\"font-size: 10pt;\"><strong>[1]<\/strong><\/span> l&rsquo;alternance <em>peu<\/em> \/ <em>un peu<\/em> 1) n&rsquo;affecte pas la quantit\u00e9 du pr\u00e9dicat qu&rsquo;ils modifient et 2) <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/orientation-2\/\">inverse son orientation<\/a> argumentative<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><em>Pierre est malade et on s&rsquo;inqui\u00e8te pour son r\u00e9tablissement. Quelqu&rsquo;un annonce:<\/em><br \/>\nPierre a <strong>peu<\/strong> mang\u00e9 : <em>est <\/em><em>orient\u00e9 vers:<\/em> son \u00e9tat ne s&rsquo;am\u00e9liore pas<br \/>\nPierre a <strong>un peu<\/strong> mang\u00e9 :\u00a0 <em>est<\/em> <em>orient\u00e9 vers:<\/em> son \u00e9tat s&rsquo;am\u00e9liore.<\/p>\n<h2><span style=\"color: #0000ff;\">3. Argumentation \u00e0 la Ducrot et \u00e0 la Toulmin\u00a0:<br \/>\nDeux visions du langage<\/span><\/h2>\n<p>Le point de vue \u00ab\u00a0s\u00e9mantique\u00a0\u00bb de Ducrot, s&rsquo;oppose \u00e0 ce qu\u2019il appelle <span style=\"background-color: #ffff99;\">la vision \u00ab\u00a0traditionnelle ou na\u00efve\u00a0\u00bb de l\u2019argumentation<\/span>, sans la rapporter \u00e0 des auteurs pr\u00e9cis, (Ducrot 1988, p. 72-76). Cette vision dite traditionnelle correspond bien \u00e0 celle que repr\u00e9sente le mod\u00e8le de Toulmin :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\"><span style=\"background-color: #ffff99;\">\u2014 Elle distingue <strong>deux \u00e9nonc\u00e9s<\/strong><\/span>, deux segments linguistiques, l\u2019argument et la conclusion.<br \/>\n<\/span><span style=\"font-size: 10pt;\"><span style=\"background-color: #ffff99;\">\u2014 Chacun de ces \u00e9nonc\u00e9s est pourvu d\u2019une <strong>signification autonome<\/strong><\/span>, il d\u00e9signe des faits distincts, ils sont donc \u00e9valuables ind\u00e9pendamment, l\u2019\u00e9nonc\u00e9 argument renvoie \u00e0 un fait <strong>F1 <\/strong>et l\u2019\u00e9nonc\u00e9 conclusion renvoie \u00e0 un fait diff\u00e9rent, <strong>F2<\/strong>. Le point essentiel est que <strong>F1 <\/strong>et <strong>F2 <\/strong>sont des faits bien d\u00e9finis, constatables ind\u00e9pendamment l\u2019un de l\u2019autre.<br \/>\n<span style=\"background-color: #ffff99;\"><strong>\u2014 <\/strong>il existe une <strong>relation d\u2019implication<\/strong>, une loi physique, extralinguistique, unissant ces deux faits<\/span> (Ducrot 1988, p. 75).<\/span><\/p>\n<p>Cette conception dite na\u00efve, et qui ne l&rsquo;est dans aucun des deux sens du mot, peut se sch\u00e9matiser comme suit. Les fl\u00e8ches en pointill\u00e9 allant du plan du discours au plan de la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rialisent le processus de signification r\u00e9f\u00e9rentielle.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-8219 aligncenter\" src=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Capture-de\u0301cran-2022-02-06-a\u0300-15.06.07-300x138.png\" alt=\"\" width=\"607\" height=\"279\" srcset=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Capture-de\u0301cran-2022-02-06-a\u0300-15.06.07-300x138.png 300w, https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Capture-de\u0301cran-2022-02-06-a\u0300-15.06.07-1024x471.png 1024w, https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Capture-de\u0301cran-2022-02-06-a\u0300-15.06.07-768x353.png 768w, https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Capture-de\u0301cran-2022-02-06-a\u0300-15.06.07-624x287.png 624w, https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Capture-de\u0301cran-2022-02-06-a\u0300-15.06.07.png 1092w\" sizes=\"auto, (max-width: 607px) 100vw, 607px\" \/><\/p>\n<p>Cette conception postule un langage qui soit un m\u00e9dium transparent et inerte, pur reflet de la r\u00e9alit\u00e9, ce qui n\u2019est pas le cas du langage naturel (R\u00e9canati 1979). Ces conditions de transparence ne sont r\u00e9alis\u00e9es que pour des langages contr\u00f4l\u00e9s comme les langages des sciences, en relation avec une r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019ils construisent autant qu\u2019ils la d\u00e9signent.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019oppos\u00e9 de cette vision, la th\u00e9orie de l\u2019argumentation dans la langue met l\u2019accent sur les contraintes inter-\u00e9nonc\u00e9s proprement langagi\u00e8res. L&rsquo;orientation d&rsquo;une assertion est sa capacit\u00e9 \u00e0 projeter sa signification non seulement sur, mais aussi sous la forme de l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 qui suit, de sorte que <span style=\"background-color: #ffff99;\">ce qui appara\u00eet comme ladite \u201cconclusion\u201d n&rsquo;est qu&rsquo;une reformulation dudit \u201cargument\u201d. Le discours est une machine \u00e0 argumenter, qui fonctionne selon le principe du <a style=\"background-color: #ffff99;\" href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/cercle-vicieux\/\"><em>cercle vicieux<\/em><\/a>.<\/span><\/p>\n<h3><span style=\"color: #800000;\">3.1 Raison et discours<\/span><\/h3>\n<p>Tarski soutient qu&rsquo;il n&rsquo;est pas possible de d\u00e9velopper un concept coh\u00e9rent de <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/vrai-veridique\/\"><em>v\u00e9rit\u00e9<\/em><\/a> dans le langage ordinaire. Selon Ducrot,<span style=\"background-color: #ffff99;\"> il n&rsquo;est pas non plus possible d&rsquo;impl\u00e9menter, dans le langage ordinaire, un concept de <em>raisonnement<\/em> comme capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper des connaissances par inf\u00e9rence.<\/span> La <em>validit\u00e9<\/em> d&rsquo;une argumentation est r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e comme une <strong>validit\u00e9 grammaticale.<\/strong> Une argumentation est valide si la conclusion est grammaticalement en accord avec son argument, si elle respecte les restrictions impos\u00e9es par l&rsquo;argument, si l&rsquo;encha\u00eenement argument-conclusion est fortement soud\u00e9. Il s&rsquo;ensuit que <span style=\"background-color: #ffff99;\">le caract\u00e8re<\/span> <span style=\"background-color: #ffff99;\"><em>rationnel<\/em> et\u00a0 <em>raisonnable<\/em> <\/span>qu&rsquo;on souhaiterait attacher \u00e0 la d\u00e9rivation argumentative ne sont que les reflets inconsistants d&rsquo;une concat\u00e9nation discursive routini\u00e8re de moyens, ou, comme le dit Ducrot, une simple \u201c<span style=\"background-color: #ffff99;\">illusion<\/span>\u201d, V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/demonstration-et-argumentation\/\">D\u00e9monstration<\/a>. Cette cons\u00e9quence est coh\u00e9rente avec le projet structuraliste r\u00e9duisant l&rsquo;ordre du discours \u00e0 celui de la langue (saussurienne).<\/p>\n<h3><span style=\"color: #800000;\">3.2 Coexistence des formes d&rsquo;inf\u00e9rence dans la langue ordinaire<\/span><\/h3>\n<p>La transition de l\u2019argument \u00e0 la conclusion peut reposer sur une loi physique ou sociale ou sur le couplage s\u00e9mantique de leurs pr\u00e9dicats. Ces deux types d&rsquo;inf\u00e9rences se combinent sans probl\u00e8me dans le discours ordinaire\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">(1a) Tu parles de la naissance des dieux, donc (1b) tu affirmes qu\u2019\u00e0 une certaine \u00e9poque, les dieux n\u2019existaient pas\u2026<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 10pt;\">(2a)\u00a0Nier l\u2019existence des dieux (relativement \u00e0 une \u00e9poque quelconque), (2b) constitue une impi\u00e9t\u00e9.<br \/>\n<\/span>Donc (3) tu dois subir le ch\u00e2timent pr\u00e9vu par cette loi, tout comme le subissent, d\u2019ailleurs, <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/a-pari\/\"><em>a pari<\/em><\/a>, ceux qui parlent de la mort des dieux.<\/p>\n<p>Dans (1a), la <em>naissance <\/em>est d\u00e9finie comme le \u00ab <span style=\"background-color: #ffff99;\">point de d\u00e9part de l\u2019existence<\/span>\u00a0\u00bb (<em>TLFi<\/em>, art. <em>Naissance<\/em>). La conclusion (1b) ne reproduit pas directement cette d\u00e9finition, elle est obtenue au terme d\u2019une \u00e9tape suppl\u00e9mentaire, <span style=\"background-color: #ffff99;\">d\u00e9veloppant le sens de \u201cpoint de d\u00e9part\u201d<\/span> ; pour cette raison, la conclusion (1b) peut rester inaper\u00e7ue. On est<strong>,<\/strong> dans le domaine de<em> l&rsquo;inf\u00e9rence s\u00e9mantique<\/em>, exploitant en plusieurs \u00e9tapes les seules ressources du langage.<\/p>\n<p>Sur la base de cette conclusion s\u00e9mantique, (2a-2b) exploite une loi sociale, externe au discours et \u00e0 la langue, qui qualifie les faits discut\u00e9s comme une impi\u00e9t\u00e9 punissable par le tribunal. Finalement, par (3) le juge d\u00e9termine la peine applicable par un alignement <em>a pari<\/em>.\u00a0Parfois, les deux types de loi se m\u00e9langent :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">Tu es un impie, l\u2019impi\u00e9t\u00e9 est punie de mort, tu dois mourir.<\/span><\/p>\n<p>Il est difficile de dire dans quelle mesure le sens m\u00eame du mot \u00ab\u00a0impie\u00a0\u00bb a int\u00e9gr\u00e9 la loi \u00ab\u00a0l&rsquo;impi\u00e9t\u00e9 est punie de mort\u00a0\u00bb. N\u00e9anmoins, le lien avec la r\u00e9alit\u00e9 sociale est clair : si je souhaite r\u00e9former la l\u00e9gislation sur l&rsquo;impi\u00e9t\u00e9, ma r\u00e9volte n&rsquo;est pas une r\u00e9volte s\u00e9mantique.<\/p>\n<h2><span style=\"color: #800000; font-size: 12pt;\">3.3 La persuasion comme contrainte langagi\u00e8re<\/span><\/h2>\n<p><strong>La th\u00e9orie de l\u2019argumentation dans la langue<\/strong> est une th\u00e9orie s\u00e9mantique. Elle rejette les conceptions de la signification comme ad\u00e9quation au r\u00e9el, qu\u2019elles soient d\u2019inspiration logique (th\u00e9ories des conditions de v\u00e9rit\u00e9) ou analogique (th\u00e9ories des prototypes), au profit d\u2019une conception du sens comme <em>direction <\/em>: ce que l\u2019\u00e9nonc\u00e9 <strong>E1<\/strong> (ainsi que le locuteur en tant que tel) <em>veut dire<\/em>, c\u2019est la conclusion <strong>E2<\/strong> vers laquelle cet \u00e9nonc\u00e9 est orient\u00e9.<br \/>\nCette vision de l&rsquo;argumentation <span style=\"background-color: #ffff99;\">s&rsquo;oppose aux conceptions anciennes ou n\u00e9oclassiques de l&rsquo;argumentation<\/span> comme technique de planification discursive consciente, fonctionnant selon des donn\u00e9es et principes r\u00e9f\u00e9rentiels, jouant sur le probable, l&rsquo;improbable, le vrai et le faux, le valide et le fallacieux.<\/p>\n<p>L&rsquo;argumentation ainsi d\u00e9finie ne fait que d\u00e9velopper un \u00e9nonc\u00e9, en mettant en relief un de ses contenus s\u00e9mantiques. La force de la contrainte argumentative est enti\u00e8rement une question de langage ; plus la contrainte de <strong>E1<\/strong> sur<strong> E2<\/strong> est stricte, plus l&rsquo;argumentation est sinon convaincante, du moins difficile \u00e0 r\u00e9futer. C&rsquo;est une affaire de coh\u00e9rence; <span style=\"background-color: #ffff99;\">L&rsquo;art d&rsquo;argumenter est l&rsquo;art de g\u00e9rer les transitions discursives<\/span>. Si les transitions inter-\u00e9nonc\u00e9s sont bien faites, si elles suivent les lignes de forces trac\u00e9es par la langue, alors l&rsquo;interlocuteur se laissera porter jusqu&rsquo;\u00e0 la conclusion, et trouvera l&rsquo;argumentation tr\u00e8s convaincante.<br \/>\nCe fait est largement corrobor\u00e9 par l&rsquo;exp\u00e9rience commune : en fait, il suffit d&rsquo;entendre l&rsquo;argument, pour conna\u00eetre la conclusion, autrement dit, la conclusion est d\u00e9j\u00e0 toute enti\u00e8re dans l&rsquo;argument.<\/p>\n<hr \/>\n<p><span style=\"font-size: 10pt;\"><strong>[1]<\/strong> DUCROT Oswald (1991) \u00ab Peu et un peu \u00bb in Dire et ne pas dire : Principes de s\u00e9mantique linguistique, Paris : Hermann, p. 191-220 (1\u00e8re \u00e9d. 1970).<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>ORIENTATION ARGUMENTATIVE La th\u00e9orie de l&rsquo;argumentation dans la langue d\u00e9finit la conclusion vis\u00e9e par un \u00e9nonc\u00e9 argument\u00a0 comme que l&rsquo;explicitation d&rsquo;un sens contextuel de l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9. 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