{"id":1980,"date":"2021-04-20T12:03:48","date_gmt":"2021-04-20T10:03:48","guid":{"rendered":"http:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/?p=1980"},"modified":"2024-11-05T02:03:08","modified_gmt":"2024-11-05T01:03:08","slug":"rhetorique-argumentative-classique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/rhetorique-argumentative-classique\/","title":{"rendered":"Rh\u00e9torique argumentative classique"},"content":{"rendered":"<h1 style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">RH\u00c9TORIQUE ARGUMENTATIVE CLASSIQUE<\/span><\/h1>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La rh\u00e9torique argumentative classique a pour objet le <em>discours rh\u00e9torique<\/em> (angl. <em>p<\/em><em>ublic addres<\/em>s) c&rsquo;est-\u00e0-dire le <em>discours<\/em> dans son acception traditionnelle. C&rsquo;est un discours d\u00e9livr\u00e9 face \u00e0 un auditoire, par un orateur qui, dans un contexte de comp\u00e9tition discursive, d\u00e9fend une position sur une question argumentative dont le traitement est l&rsquo;objet de la r\u00e9union. Cette premi\u00e8re th\u00e9orie d\u00e9taill\u00e9e de l&rsquo;argumentation a connu une fortune p\u00e9dagogique et \u00e9ducative extraordinaire en Occident.<\/p>\n<p>La rh\u00e9torique argumentative classique est une technique (Lausberg, \u00a71-11), qui <span style=\"background-color: #ffff99;\">part de la comp\u00e9tence naturelle de parole et la d\u00e9veloppe en l\u2019orientant vers les pratiques langagi\u00e8res institutionnelles<\/span><strong><u>.<\/u><\/strong> Elle combine des capacit\u00e9s \u00e9nonciatives et interactionnelles.<\/p>\n<p>La rh\u00e9torique argumentative classique a pour objet le <em>discours rh\u00e9torique<\/em> (angl. <em>p<\/em><em>ublic addres<\/em>s) c&rsquo;est-\u00e0-dire le <em>discours<\/em> dans son acception traditionnelle, soit <span style=\"background-color: #ffff99;\">\u00ab ce qui, dit en public, traite d\u2019un sujet avec une certaine m\u00e9thode et une certaine longueur \u00bb<\/span> (Littr\u00e9, art. <em>Discours<\/em>). Cette notion rh\u00e9torique de discours n\u2019a rien \u00e0 voir avec le <em>discours <\/em>tel qu\u2019il est d\u00e9fini par Foucauld (1969, 1971) ou P\u00eacheux (Maldidier, 1990). Le discours<em> rh\u00e9torique <\/em>ne figure pas parmi les six acceptions du mot <em>discours<\/em> retenues par Maingueneau dans le cadre de <em>l\u2019analyse du discours <\/em>(1976, p. 11-12).<\/p>\n<p>Une <em>adresse rh\u00e9torique <\/em>est un discours ayant les caract\u00e9ristiques principales suivantes<strong>.<\/strong><\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">\u2014\u00a0C\u2019est un discours <strong><em>ora<\/em>l<\/strong>, s&rsquo;inscrivant dans le cadre d&rsquo;un <em>d\u00e9bat<\/em> public \u00e0 propos d&rsquo;une question d&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 10pt;\">\u2014\u00a0C\u2019est un discours <strong><em>monolocuteur<\/em><\/strong>, relativement long, <em>planifi\u00e9<\/em>, compos\u00e9 d\u2019un ensemble d\u2019actes de discours construisant une <em>repr\u00e9sentation motiv\u00e9e de la situation <\/em>en vue d\u2019une action.<br \/>\n<\/span><span style=\"font-size: 10pt;\">\u2014\u00a0Il est prononc\u00e9 par un <strong><a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/orateur-auditoire\/\"><em>orateur<\/em><\/a><\/strong>, dans une situation de prise de d\u00e9cision <em>urgente <\/em>ou suppos\u00e9e telle.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 10pt;\">\u2014 L&rsquo;orateur d\u00e9veloppe <strong>une proposition<\/strong> concr\u00e8te devant un <em>auditoire<\/em> ayant un pouvoir de d\u00e9cision ou d&rsquo;influence sur la question trait\u00e9e.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 10pt;\">\u2014\u00a0Il <em>pr\u00e9tend s\u2019imposer <\/em>dans un contexte de <strong><em>comp\u00e9tition discursive <\/em><\/strong>entre diff\u00e9rents discours d\u2019opposants, porteurs de propositions incompatibles. Dans cet espace peupl\u00e9 de discours contradictoires, toutes les interventions sont re\u00e7ues et interpr\u00e9t\u00e9es en fonction les unes des autres ; m\u00eame si l\u2019orateur cherche \u00e0 effacer toute trace des contre-discours qui le cernent, son discours est n\u00e9anmoins structur\u00e9 \u201cen creux\u201d par ces contre-discours.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 10pt;\">\u2014 L&rsquo;<strong>auditoire<\/strong> est compos\u00e9 d&rsquo;ind\u00e9cis et de partisans d\u00e9cid\u00e9s de l&rsquo;une ou l&rsquo;autre proposition. L&rsquo;orateur doit simultan\u00e9ment persuader les ind\u00e9cis (\u00e9liminer le doute), renforcer les certitudes de ses partisans, et \u201cenfoncer\u201d\u00a0les opposants.<\/span><\/p>\n<p><em>La rh\u00e9torique argumentative <\/em>a d\u00e9crit, codifi\u00e9 et stimul\u00e9 cette pratique communicationnelle. Ses conditions d\u2019exercice ont \u00e9t\u00e9 transform\u00e9es par le monde de la radio, de la t\u00e9l\u00e9vision et de la communication \u00e9lectronique ; son objet th\u00e9orique, la circulation de la parole dans un groupe, d\u00e9cisionnel ou non, o\u00f9 circulent des discours contradictoires, reste bien d\u00e9fini<strong>.<\/strong><\/p>\n<h2><span style=\"color: #0000ff;\">1. Le \u00ab cat\u00e9chisme \u00bb<\/span><\/h2>\n<p>Depuis l&rsquo;antiquit\u00e9, la rh\u00e9torique argumentative a constitu\u00e9\u00a0 <span style=\"background-color: #ffff99;\">la colonne vert\u00e9brale de l\u2019enseignement humaniste dans le monde occidental<\/span> jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne (Curtius 1948).<br \/>\nAu Moyen \u00c2ge, l\u2019argumentation rh\u00e9torique est un des trois arts de la parole constituant le <em>trivium <\/em>(grammaire, logique, rh\u00e9torique), prop\u00e9deutique au <em>quadrivium <\/em>(g\u00e9om\u00e9trie, arithm\u00e9tique, astronomie, musique).<\/p>\n<p>La rh\u00e9torique se donne une autorepr\u00e9sentation normalisant aussi bien le <em>proc\u00e8s <\/em>de production du discours que son <em>produit<\/em>, le discours prononc\u00e9.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">\u2014\u00a0Cinq moments de la production du discours,<strong> <em>invention<\/em>, <em>disposition<\/em>, <em>\u00e9locution<\/em>, <em>m\u00e9morisation<\/em>, <em>prononciation<\/em><\/strong>.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 10pt;\">\u2014\u00a0Trois types de discours, <strong><em>d\u00e9lib\u00e9ratif<\/em>, <em>\u00e9pidictique<\/em>, <em>judiciaire<\/em><\/strong>.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 10pt;\">\u2014\u00a0<strong>Trois actants<\/strong> : l\u2019interaction rh\u00e9torique est tripolaire, elle rassemble \u00ab\u00a0<em>l\u2019orateur <\/em>qui veut persuader, <em>l\u2019interlocuteur <\/em>qu\u2019il doit persuader, et son <em>contradicteur <\/em>qu\u2019il doit r\u00e9futer \u00bb (Fumaroli 1980, p. iii), V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/roles-proposant-opposant-tiers-2\/\">R\u00f4les<\/a><\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 10pt;\">\u2014\u00a0<strong>Trois types de preuves<\/strong> correspondant \u00e0 trois types d\u2019action co-orient\u00e9es sur le public : l\u2019orateur cherche \u00e0 <em>plaire <\/em>par son <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/ethos\/\">\u00e9thos<\/a>, l\u2019image de lui-m\u00eame qu&rsquo;il projette dans son discours\u00a0; \u00e0 <em>informer<\/em>, <em>enseigner<\/em> par son <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/logos-pathos-ethos\/\">logos<\/a>, par la logique de ses descriptions, de ses narrations et de son argumentation\u00a0; \u00e0 <em>\u00e9mouvoir<\/em>, par son <em><a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/pathos-preuve\/\">pathos<\/a>.<\/em><\/span><\/p>\n<p>Traditionnellement, les actes visant \u00e0 produire ces effets sont concentr\u00e9s dans les moments strat\u00e9giques du discours. <em>L\u2019introduction <\/em>est le moment <em>\u00e9thotique<\/em>, l\u2019orateur capte l&rsquo;attention de l&rsquo;auditoire. <em>La narration et l\u2019argumentation <\/em>sont les lieux du <em>logos<\/em>, elles informent et argumentent\u00a0; la <em>conclusion <\/em>ferme le discours sur une envol\u00e9e <em>path\u00e9mique<\/em>, par laquelle l&rsquo;orateur esp\u00e8re arracher la d\u00e9cision.<\/p>\n<p>Cic\u00e9ron a dispos\u00e9 les concepts de la rh\u00e9torique ancienne sous une forme question-r\u00e9ponse dans les <em>Divisions de l\u2019art oratoire<\/em>, dont la forme est\u00a0 \u00ab toute semblable \u00e0 un cat\u00e9chisme \u00bb (Bornecque (Introd. \u00e0 Cic\u00e9ron, <em>Div.<\/em>, p. VII). La rh\u00e9torique a peut-\u00eatre souffert de sa mise en syst\u00e8me, pr\u00e9tendument p\u00e9dagogique, sous forme de listes rigides \u00e9num\u00e9rant des distinctions suppos\u00e9es claires et distinctes : la rh\u00e9torique de la pr\u00e9sentation de la rh\u00e9torique est singuli\u00e8rement fig\u00e9e.<\/p>\n<h3><span style=\"color: #800000;\">1.1 Ordonnancement proc\u00e9dural<\/span><\/h3>\n<p>Le proc\u00e8s de construction du discours rh\u00e9torique argumentatif comporte traditionnellement cinq \u00e9tapes.<\/p>\n<p><span style=\"color: #003300;\"><strong>\u2014 <\/strong><a style=\"color: #003300;\" href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/invention\/\"><strong>I<\/strong><strong>n<\/strong><strong>v<\/strong><strong>ention<\/strong><\/a><strong> (<\/strong><strong><em>i<\/em><\/strong><strong><em>nventio<\/em><\/strong><\/span><strong><span style=\"color: #003300;\">) \u2014 <\/span><\/strong><span style=\"color: #003300;\">C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9tape cognitive de l&rsquo;argumentation :<\/span><\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">L\u2019invention consiste \u00e0 trouver les arguments vrais ou vraisemblables propres \u00e0 rendre la cause convaincante (<em>\u00c0<\/em><em> Her.<\/em>, i, 3 ; p. 3). <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 10pt;\">Le mot latin <em>inventio <\/em>ne signifie pas \u201cinventer\u201d au sens moderne de \u201ccr\u00e9er\u201d quelque chose qui n\u2019existait pas auparavant. Le sens est celui de \u00ab trouver, d\u00e9couvrir\u00a0\u00bb (Gaffiot [1934], <em>Inventio<\/em>), V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/invention\/\">invention<\/a>. Le sens ancien subsiste dans l\u2019expression juridique qui d\u00e9signe comme \u201cl\u2019inventeur d\u2019un tr\u00e9sor\u201d celui qui l\u2019a d\u00e9couvert.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 10pt;\">L\u2019argumentation religieuse a introduit un changement fondamental dans la technique de production des arguments en les tirant non plus d\u2019une ontologie linguistique mais du texte sacr\u00e9 fondationnel et, \u00e0 un degr\u00e9 moindre, des textes de la tradition : le pr\u00e9dicateur m\u00e9di\u00e9val utilisait des encyclop\u00e9dies. C\u2019est une m\u00e9thode de travail peut-\u00eatre plus moderne, en tout cas compl\u00e9mentaire de celle qui consiste \u00e0 rechercher des arguments dans le fonds commun de l\u2019esprit humain, V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/subjectivite\/\">Subjectivit\u00e9<\/a>\u00a0; <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/topos-lieu-commun-endoxon\/\">Topos<\/a>; ; <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/typologie\/\">Typologies <\/a>; <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/script\/\">Script<\/a>. Les recherches en psycholinguistique et en sciences cognitives ont pris le relais de la r\u00e9flexion rh\u00e9torique sur la production du discours \u00e9crit et oral.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #333300;\"><strong>\u2014 D<\/strong><strong>i<\/strong><strong>sposition (<\/strong><strong><em>di<\/em><\/strong><strong><em>s<\/em><\/strong><strong><em>positio<\/em><\/strong><strong>) <\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">La disposition ordonne et r\u00e9partit les arguments. (<em>\u00c0<\/em><em> Her.<\/em>, <em>ibid<\/em>.). <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 10pt;\">La d\u00e9termination de l&rsquo;ordre dans lequel les arguments seront pr\u00e9sent\u00e9s \u00e0 l&rsquo;auditoire est le moment de la <span style=\"background-color: #ffff99;\">planification du discours<\/span>.<br \/>\n<\/span>Ces deux premi\u00e8res \u00e9tapes, <em>inventio <\/em>et <em>dispositio<\/em>, sont d\u2019ordre linguistico-cognitif.<\/p>\n<p><span style=\"color: #333300;\"><strong>\u2014 E<\/strong><strong>x<\/strong><strong>pression (<\/strong><strong><em>e<\/em><\/strong><strong><em>l<\/em><\/strong><strong><em>oc<\/em><\/strong><strong><em>ut<\/em><\/strong><strong><em>io<\/em><\/strong><strong>)\u00a0<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\"> Le style adapte, \u00e0 ce que l\u2019invention fournit, des mots et des phrases appropri\u00e9es. (<em>\u00c0 Her.<\/em>, <em>ibid<\/em>.) <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 10pt;\">Le terme \u201cstyle\u201d utilis\u00e9 dans la traduction risque d\u2019\u00e9voquer un arrangement ornemental superficiel de l\u2019expression. L\u2019<em>elocutio <\/em>est plus que cela, elle correspond \u00e0 <span style=\"background-color: #ffff99;\">la mise en langue des arguments, \u00e0 leur s\u00e9mantisation, correspondant \u00e0 la totalit\u00e9 de l\u2019expression linguistique<\/span> aboutissant au discours.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 10pt;\"><em>L\u2019elocutio <\/em>est caract\u00e9ris\u00e9e par quatre qualit\u00e9s, l<span style=\"background-color: #ffff99;\">a correction <\/span>grammaticale (<em>latinitas<\/em>), la <span style=\"background-color: #ffff99;\">clart\u00e9<\/span> du message pour les interlocuteurs (<em>perspicuitas<\/em>), l\u2019<span style=\"background-color: #ffff99;\">adaptation du message aux circonstances sociales de l\u2019adresse<\/span> (<em>aptum<\/em>), et enfin <span style=\"background-color: #ffff99;\">la force de son langage<\/span> et de son style (<em>ornatus<\/em>).<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 10pt;\">Le mot latin <em>elocutio <\/em>et le mot fran\u00e7ais contemporain <em>\u00e9locution <\/em>sont des faux amis. L\u2019\u00e9locution correspond \u00e0 la qualit\u00e9 de la voix, ce qui la rattache \u00e0 l\u2019action oratoire (<em>pronuntiatio<\/em>).<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #003300;\"><strong>\u2014 M<\/strong><strong>\u00e9<\/strong><strong>m<\/strong><strong>orisation (<\/strong><strong><em>m<\/em><\/strong><strong><em>e<\/em><\/strong><strong><em>m<\/em><\/strong><strong><em>o<\/em><\/strong><strong><em>r<\/em><\/strong><strong><em>i<\/em><\/strong><strong><em>a<\/em><\/strong><\/span><strong><span style=\"color: #003300;\">)<\/span><br \/>\n<\/strong><span style=\"font-size: 10pt;\">Le discours doit \u00eatre m\u00e9moris\u00e9 puisqu\u2019il est suppos\u00e9 \u00eatre d\u00e9livr\u00e9 oralement, sans le support d\u2019un document papier ou d\u2019un prompteur. Comme l\u2019invention et la disposition, la m\u00e9moire met en jeu des facteurs cognitifs. L\u2019enjeu civilisationnel de ce travail de m\u00e9morisation, qui pourrait para\u00eetre anecdotique, a \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par Yates ([1966]).<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #003300;\"><strong>\u2014 A<\/strong><strong>ct<\/strong><strong>i<\/strong><strong>on oratoire (<\/strong><strong><em>p<\/em><\/strong><strong><em>r<\/em><\/strong><strong><em>o<\/em><\/strong><strong><em>nuntiatio<\/em><\/strong><strong>)\u00a0<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\"> L\u2019action oratoire consiste \u00e0 discipliner et \u00e0 rendre agr\u00e9ables la voix, les jeux de physionomie et les gestes (<em>\u00c0<\/em><em> Her.<\/em>, <em>ibid<\/em>.).<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 10pt;\">Le mot latin <em>pronuntiatio <\/em>renvoie non seulement \u00e0 ce processus physique de production et de modulation de la parole, mais exprime en outre l\u2019id\u00e9e <em><span style=\"background-color: #ffff99;\">d\u2019affirmer le discours<\/span> <\/em>(Gaffiot [1934] <em>Pronuntiativus<\/em>).\u00a0 De m\u00eame qu&rsquo;au tribunal la sentence n&rsquo;est pas \u201cdite\u201d ou \u201clue\u201d, mais <strong><em>prononc\u00e9e <\/em><\/strong>par le juge, le discours est un acte, une d\u00e9claration et une proposition.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 10pt;\">La tradition rh\u00e9torique voit la <em>pronuntiatio <\/em>comme <span style=\"background-color: #ffff99;\">le moment de la performance<\/span>, de la d\u00e9livrance, de la spectacularisation du discours. La technique rh\u00e9torique est ici celle du corps, du geste, de la voix. Les contraintes de l\u2019action rh\u00e9torique p\u00e8sent \u00e9galement sur le rh\u00e9teur, sur l\u2019acteur ou le pr\u00e9dicateur, m\u00eame si les genres de ces exercices et les statuts sociaux des locuteurs sont tr\u00e8s diff\u00e9rents (Dupont 2000).<\/span><\/p>\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, chercher des arguments, les mettre en ordre, les exprimer par \u00e9crit ou oralement : les prescriptions rh\u00e9toriques forment un syst\u00e8me p\u00e9dagogique facile \u00e0 enseigner, sinon \u00e0 mettre en pratique, que l\u2019on invoque toujours pour la dissertation de bureau sans document.<\/p>\n<h3><span style=\"color: #800000;\">1.2 Ordonnancement structural<\/span><\/h3>\n<p>Au terme de ce proc\u00e8s, on obtient le <em>produit <\/em>fini, c\u2019est-\u00e0-dire le discours en situation tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 \u00e9nonc\u00e9. Il s\u2019articule en parties, traditionnellement nomm\u00e9es :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><strong>Exorde <\/strong><br \/>\n<strong>Narration <\/strong><br \/>\n<strong>Argumentation <\/strong>(confirmation <em>suivie de <\/em>r\u00e9futation)<br \/>\n<strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019argumentation est la partie centrale du discours. Elle repose sur l\u2019expos\u00e9 des points litigieux et des positions soutenues ; elle comprend une partie positive, la <em>confirmation <\/em>de la position d\u00e9fendue et une partie n\u00e9gative, la <em>r\u00e9futation <\/em>de la position de l\u2019adversaire. Contrairement \u00e0 une vision scolaire, <span style=\"background-color: #ffff99;\">il n\u2019y a pas d\u2019opposition entre argumentation et narration, pas plus qu\u2019il n\u2019y en a entre argumentation et description<\/span>, qui ont toujours une orientation argumentative particuli\u00e8re, d\u00e9termin\u00e9e par les int\u00e9r\u00eats et les valeurs sous-tendant le point de vue d\u00e9fendu dans le discours.<\/p>\n<h2><span style=\"color: #0000ff;\">2. Extensions et restrictions<\/span><\/h2>\n<p>La rh\u00e9torique argumentative ancienne a \u00e9t\u00e9 red\u00e9finie sur diverses dimensions.<\/p>\n<p><span style=\"color: #800000;\"><strong>2.1 Restriction \u00e0 sa dimension expressive<\/strong> <\/span><br \/>\nLa rh\u00e9torique argumentative peut \u00eatre orient\u00e9e vers la communication persuasive ou vers la justesse de l\u2019expression, V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/persuasion\/\">Persuasion<\/a>.<\/p>\n<p><span style=\"color: #800000;\"><strong>2.2 G\u00e9n\u00e9ralisation \u00e0 sa dimension persuasive<\/strong><\/span><br \/>\nNietzsche assimile la fonction rh\u00e9torique \u00e0 la fonction persuasive du langage<strong>, <\/strong>V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/persuasion\/\">Persuasion<\/a><a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/persuasion\/\">, \u00a76<\/a><\/p>\n<p><strong><span style=\"color: #800000;\">2.3 Restriction \u00e0 sa dimension langagi\u00e8re et litt\u00e9raire aux d\u00e9pens de sa dimension cognitive<\/span><br \/>\n<\/strong>L\u2019apparente logique des cinq composantes de la production rh\u00e9torique a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment mise en cause \u00e0 la Renaissance, notamment par Ramus (Ong 1958). <span style=\"background-color: #ffff99;\">Tout ce qui rel\u00e8ve de l\u2019exercice de la pens\u00e9e (invention, disposition, m\u00e9moire) a \u00e9t\u00e9 s\u00e9par\u00e9 de ce qui rel\u00e8ve du langage (\u00e9locution et \u00e9nonciation).<\/span> Orpheline de <em>l\u2019inventio<\/em>, la rh\u00e9torique recentr\u00e9e sur la modulation du discours red\u00e9finit son objet discursif en se d\u00e9tournant des discours sociaux pour aller vers les <strong>belles-lettres<\/strong>, et se passionne pour une pens\u00e9e exclusive des figures.<\/p>\n<p>L\u2019argumentation, renvoy\u00e9e \u00e0 la pens\u00e9e, n\u2019est plus consid\u00e9r\u00e9e comme le moment fondamental du processus discursif ; elle est rejet\u00e9e hors rh\u00e9torique et hors langage. Le probl\u00e8me est alors celui d\u2019un langage sans pens\u00e9e et d\u2019une pens\u00e9e sans langage. C\u2019est cette rh\u00e9torique des belles-lettres, orpheline de la cognition, qui sera l\u2019objet des violentes attaques de Locke, V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/ornement-argument\/\">Ornement<\/a>.<\/p>\n<p>En opposition \u00e0 l\u2019ancienne rh\u00e9torique dite \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9rale\u00a0\u00bb, Genette qualifie de \u00ab\u00a0<span style=\"background-color: #ffff99;\">restreinte<\/span> \u00bb (1970), cette rh\u00e9torique des figures, dont Fontanier ([1827], [1831]) serait, au XIXe si\u00e8cle, la figure embl\u00e9matique. Douay (1992, 1999) a montr\u00e9 que la situation \u00e9tait plus complexe, et que la position de Fontanier n\u2019\u00e9tait pas forc\u00e9ment repr\u00e9sentative ni du d\u00e9veloppement th\u00e9orique ni des pratiques scolaires rh\u00e9toriques \u00e0 cette \u00e9poque.<\/p>\n<p>La question d\u2019une \u201crenaissance\u201d de la rh\u00e9torique, sous l\u2019une ou l\u2019autre de ses formes, est un <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/topos-lieu-commun-endoxon\/\"><em>topos<\/em><\/a>\u00a0(au sens de Curtius) des \u00e9tudes de rh\u00e9torique, parfois utilis\u00e9 pour situer le <em>Trait\u00e9 de l&rsquo;argumentation. <\/em><span style=\"font-size: 10pt;\"><strong>[2]<\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #800000;\"><strong>2.4 G\u00e9n\u00e9ralisation de la dimension langagi\u00e8re<\/strong>\u00a0<\/span><br \/>\nLa rh\u00e9torique <em>restreinte <\/em>au langage est elle-m\u00eame <em>g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e <\/em>: cette expression paradoxale correspond \u00e0 l\u2019approche du \u201cGroupe \u00b5\u201d, qui reprend la question des figures (de <em>l\u2019elocutio<\/em>) dans le cadre de sa <span style=\"background-color: #ffff99;\"><em>Rh\u00e9torique g\u00e9n\u00e9rale <\/em><\/span>(1970). Cette approche linguistique inscrit la rh\u00e9torique dans la langue d\u00e9finie par ses deux axes, syntagmatique et paradigmatique. Cette rh\u00e9torique exploite une vision structuraliste de la langue, qui ne touche pas aux questions d\u2019argumentation, de parole, d\u2019interaction ou de communication, ni d\u2019ailleurs \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique des figures.<\/p>\n<p>Cette <em>R<\/em><em>h\u00e9<\/em><em>t<\/em><em>o<\/em><em>r<\/em><em>i<\/em><em>que g\u00e9n\u00e9rale <\/em>\u00e9tait pratiquement la seule prise en compte dans la litt\u00e9rature francophone en rh\u00e9torique des ann\u00e9es 1970, o\u00f9 le <em>Trait\u00e9 de l\u2019Argumentation <\/em>n\u2019occupait qu\u2019une position marginale\u00a0; Wenzel a consacr\u00e9 un paragraphe vengeur \u00e0 l<span style=\"background-color: #ffff99;\">a vision \u00ab\u00a0alarmante\u00a0\u00bb<\/span> que, selon lui, elle donne de la rh\u00e9torique (1987, p. 103 ; voir Klinkenberg 1990, 2001).<\/p>\n<p><span style=\"color: #003300;\"><strong>2.5 E<\/strong><strong>x<\/strong><strong>t<\/strong><strong>en<\/strong><\/span><strong><span style=\"color: #003300;\">sion \u00e0 la parole ordinaire<\/span><br \/>\n<\/strong>La <em>rh\u00e9torique de la parole <\/em>\u00e9tend l\u2019approche rh\u00e9torique \u00e0 toutes les formes de parole, dans la mesure o\u00f9 elles impliquent un mode de gestion des faces des interactants (<a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/ethos\/\">\u00e9thos<\/a>) ; un traitement des donn\u00e9es orient\u00e9 vers une fin pratique (logos) ; un traitement corr\u00e9latif des affects (<a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/5306-2\/\">pathos<\/a>) (Kallmeyer 1996). La trilogie rh\u00e9torique peut ainsi \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme l\u2019anc\u00eatre des diff\u00e9rentes th\u00e9ories sur les <em><span style=\"background-color: #ffff99;\">fonctions du langage<\/span> <\/em>(B\u00fchler 1933 ; Jakobson 1963).<\/p>\n<p>Ce rapprochement de la parole rh\u00e9torique et de la parole ordinaire rappelle que l&rsquo;une et l&rsquo;autre sont des interventions langagi\u00e8res li\u00e9es au d\u00e9veloppement d&rsquo;une action, la premi\u00e8re d&rsquo;une action sociale parfois dramatique, la seconde d&rsquo;une action microsociale quotidienne, V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/question-argumentative\/\">Question<\/a>\u00a0; <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/stase\/\">Stase<\/a>. Cette extension peut rappeler la d\u00e9finition que Bitzer donne de la situation rh\u00e9torique marqu\u00e9e par \u201c<strong>l&rsquo;urgence<\/strong>\u201d d&rsquo;une t\u00e2che en cours\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">On peut d\u00e9finir les situations rh\u00e9toriques comme des complexes de personnes, d\u2019\u00e9v\u00e9nements, d\u2019objets et de relations pr\u00e9sentant une urgence [<em>exigence<\/em>] actuelle ou potentielle, qui peut \u00eatre partiellement ou enti\u00e8rement \u00e9limin\u00e9e par une intervention discursive permettant d\u2019orienter la d\u00e9cision ou l\u2019action humaine dans le sens d\u2019une modification souhait\u00e9e de cet imp\u00e9ratif [<em>exigence<\/em>]. (Bitzer [1968], p. 252)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #003300;\"><strong>2.6 E<\/strong><strong>x<\/strong><strong>t<\/strong><strong>en<\/strong><\/span><strong><span style=\"color: #003300;\">sion aux diff\u00e9rents domaines s\u00e9miotiques<\/span><br \/>\n<\/strong><span style=\"background-color: #ffff99;\">Toute mise en \u0153uvre strat\u00e9gique d\u2019un syst\u00e8me s\u00e9miotique peut \u00eatre l\u00e9gitimement consid\u00e9r\u00e9e comme une pratique rh\u00e9torique<\/span> : rh\u00e9torique de la peinture, de la musique, de l\u2019architecture, etc. ; rh\u00e9torique \u00e9tendue du verbal au co-verbal mimo-posturo-gestuel, etc.<\/p>\n<p>Les rh\u00e9toriques restreintes, la rh\u00e9torique introvertie, les rh\u00e9toriques \u00e9tendues \u00e0 la langue ou \u00e0 la parole ordinaires, dans leur version nietzsch\u00e9enne ou dans leur version interactionniste, remettent en cause le rapport de la rh\u00e9torique \u00e0 <em>l\u2019\u00e9loquence<\/em>, et sugg\u00e8rent la possibilit\u00e9 d\u2019une \u00ab\u00a0<span style=\"background-color: #ffff99;\">rh\u00e9torique sans \u00e9loquence<\/span>\u00a0\u00bb, selon l\u2019expression de L\u00e9vinas ([1981]).<\/p>\n<hr \/>\n<p><span style=\"font-size: 10pt;\"><strong>[1]<\/strong> \u00ab La R\u00e9forme protestante invente le cat\u00e9chisme. \u00bb (Wikipedia, <em>Cat\u00e9chisme<\/em>)<br \/>\n<\/span><span style=\"font-size: 10pt;\"><strong>[2] <\/strong>Avant<em> la Nouvelle Rh\u00e9torique<\/em>, il existait une <em>Rh\u00e9torique nouvelle<\/em>, Dionys Ordinaire, Paris, Hetzel (1867).<br \/>\n<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RH\u00c9TORIQUE ARGUMENTATIVE CLASSIQUE &nbsp; La rh\u00e9torique argumentative classique a pour objet le discours rh\u00e9torique (angl. public address) c&rsquo;est-\u00e0-dire le discours dans son acception traditionnelle. 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