{"id":3311,"date":"2021-05-03T18:41:00","date_gmt":"2021-05-03T16:41:00","guid":{"rendered":"http:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/?p=3311"},"modified":"2024-10-23T14:54:05","modified_gmt":"2024-10-23T12:54:05","slug":"evaluation-de-largumentation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/evaluation-de-largumentation\/","title":{"rendered":"\u00c9valuation des argumentations"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #000080;\"><strong><span style=\"font-size: 18pt;\">\u00c9valuer les argumentations<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<table style=\"border-collapse: collapse; width: 100%;\">\n<tbody>\n<tr>\n<td style=\"width: 100%;\"><span style=\"color: #000080;\"><strong>Les argumentations sont \u00e9valu\u00e9es sur leurs deux dimensions, <em>validit\u00e9 substantielle des pr\u00e9misses et validit\u00e9 formelle du raisonnement<\/em>.\u00a0 L&rsquo;\u00e9valuation est produite en direct, par tous les participants impliqu\u00e9s dans l&rsquo;action argumentative. Le sp\u00e9cialiste de l&rsquo;argumentation peut en outre intervenir comme <em>conseil<\/em>, et non pas comme <em>substitut<\/em> du juge.<\/strong><\/span><\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p><em>\u00c9valuer<\/em> un discours argumentatif, c\u2019est porter sur ce discours un \u201cjugement de valeur\u201d, positif ou n\u00e9gatif, justifi\u00e9<strong>. <\/strong><em>L\u2019activit\u00e9 d\u2019\u00e9valuation est une activit\u00e9 argumentative<\/em>, qui peut \u00eatre elle-m\u00eame tout aussi fallacieuse ou tout aussi bien fond\u00e9e que l&rsquo;argumentation qu\u2019elle approuve ou rejette. Les m\u00e9thodes, crit\u00e8res et \u00e9chelles d&rsquo;\u00e9valuation utilis\u00e9s doivent \u00eatre pr\u00e9cis\u00e9s. Comme pour n&rsquo;importe quelle autre argumentation, l&rsquo;\u00e9valuation doit, id\u00e9alement, pr\u00e9ciser ses <em>d\u00e9fauts<\/em> (ses conditions de r\u00e9futation, V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/raisonnement-defaut\/\">Raisonnement par d\u00e9faut<\/a>), en tout cas rester elle-m\u00eame ouverte \u00e0 la critique.<\/p>\n<p>Lorsque l&rsquo;argumentation se rapporte aux affaires humaines, l&rsquo;analyste est une personne impliqu\u00e9e dans les enjeux sociaux sur lesquels il se prononce, et cela peut influencer son jugement.<\/p>\n<h2><span style=\"color: #0000ff;\">1. Dimensions de l\u2019\u00e9valuation<\/span><\/h2>\n<h3><span style=\"color: #800000;\">1.1 \u00c9chelles d\u2019\u00e9valuation<\/span><\/h3>\n<p>L\u2019\u00e9valuation peut se faire selon diff\u00e9rentes dimensions, notamment l&rsquo;efficacit\u00e9 et la validit\u00e9.<br \/>\n<em>\u2014 L&rsquo;efficacit\u00e9 de l&rsquo;argumentation <\/em>: la meilleure argumentation est celle qui oriente le mieux sa cible vers la th\u00e8se qu\u2019elle d\u00e9fend ou l\u2019action qu\u2019elle pr\u00e9conise.<br \/>\n<em>\u2014 La validit\u00e9 substantielle et la validit\u00e9 formelle du raisonnement<\/em>. La validit\u00e9 substantielle du raisonnement (<em>soundness<\/em>) d\u00e9pend de la qualit\u00e9 des pr\u00e9misses, qui peuvent \u00eatre plus ou moins <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/vrai-veridique\/\">vraies<\/a>, <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/probable-vraisemblable\/\">probables<\/a>, ou simplement <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/probable-vraisemblable\/\">vraisemblables et plausibles<\/a> La validit\u00e9 formelle du raisonnement (<em>validity<\/em>) d\u00e9pend du mode d&rsquo;articulation des pr\u00e9misses selon qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un lien d\u00e9ductif (en sciences) ou d&rsquo;un lien <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/type-dargumentation\/\">topique<\/a> dans le discours ordinaire.<\/p>\n<p>Une argumentation <em>efficace <\/em>peut \u00eatre fallacieuse\u00a0; en fait, les argumentations efficaces sont syst\u00e9matiquement soup\u00e7onn\u00e9es d\u2019\u00eatre fallacieuses. R\u00e9ciproquement, une argumentation <em>valide <\/em>peut \u00eatre totalement inefficace\u00a0: par exemple, \u201c<strong>P<\/strong>, donc <strong>P\u201d<\/strong> est une inf\u00e9rence d\u00e9ductive valide qui n\u2019a aucun pouvoir de persuasion, ni d&rsquo;autre int\u00e9r\u00eat que d&rsquo;affirmer cat\u00e9goriquement <strong>P<\/strong>. Le plus souvent, on a affaire \u00e0 la forme \u201c<strong>P<\/strong>, donc (<em>paraphrase de <strong>P<\/strong><\/em>)\u201d,<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">\u00c0 cause de son retard, le train ne partira pas \u00e0 l\u2019heure.<\/span><\/p>\n<p>On peut l&rsquo;entendre comme une lapalissade, les trains ne partant jamais en avance, en principe. Mais prise dans son contexte, la paraphrase est informative et fonctionnelle, elle affirme que la responsabilit\u00e9 des agents locaux n&rsquo;est pas engag\u00e9e :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">\u00c0 cause du retard <em>pris ant\u00e9rieurement<\/em>, le train ne partira pas \u00e0 l\u2019heure <em>de cette gare.<\/em><\/span><\/p>\n<h3><span style=\"color: #800000;\">1.2 \u00c9valuation binaire et \u00e9valuation graduelle<\/span><\/h3>\n<p>La mesure de <em>l&rsquo;efficacit\u00e9 <\/em>d&rsquo;une argumentation est graduelle ; elle se mesure selon les m\u00e9thodes du marketing politique et commercial.<\/p>\n<p>La validit\u00e9 formelle et substantielle d&rsquo;une argumentation peut \u00eatre \u00e9valu\u00e9e de fa\u00e7on binaire, ou graduelle.<br \/>\n<strong>\u2014 <em>L\u2019\u00e9valuation binaire formelle <\/em><\/strong>classe les argumentations en <em>valides <\/em>et <em>non valides<\/em>. L&rsquo;argumentation Elle n\u00e9cessite la traduction de l\u2019argumentation produite en langage ordinaire dans un langage logique qui en exprime l&rsquo;essence logique en la d\u00e9contextualisant. Cette traduction est \u00e9valu\u00e9e, et l&rsquo;\u00e9valuation report\u00e9e sur le discours originel, V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/evaluation-syllogisme\/\">Paralogisme<\/a>.<br \/>\n\u2014 L\u2019\u00e9valuation peut aussi se faire en termes de <strong><em>degr\u00e9 de validit\u00e9<\/em>.<\/strong> C\u2019est l\u2019approche qui est adopt\u00e9e en particulier dans le cadre de la logique informelle. Quand elle porte sur des argumentations types, l\u2019\u00e9valuation permet de conclure que tel type est valide \u00e0 telle et telle condition. Un ensemble des <em>questions critiques <\/em>permet de cerner la validit\u00e9 d\u2019un argument.<\/p>\n<h2><span style=\"color: #0000ff;\">2. Le diagnostic de fallacie<\/span><\/h2>\n<p>L\u2019imputation de fallacie rejette et disqualifie le discours auquel on l\u2019applique. C\u2019est une proc\u00e9dure accusatoire\u00a0; or tout accus\u00e9 a droit \u00e0 sa d\u00e9fense, en vertu du principe \u201c<em>no execution without representation<\/em>\u201d. Les discussions sur le caract\u00e8re fallacieux ou non d\u2019une argumentation sont, dans leur principe, ouvertes et r\u00e9visables. Ces discussions sont des argumentations comme les autres, possiblement elles-m\u00eames fallacieuses. Elles constituent des corpus proposables \u00e0 l\u2019analyse argumentative.<\/p>\n<p><strong>Qui \u00e9value ? <\/strong>\u2014 Hamblin a apport\u00e9 une r\u00e9ponse nette \u00e0 cette question\u00a0: <em>le logicien n\u2019est pas l\u2019arbitre du d\u00e9bat argumentatif :<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">Voyons maintenant la position de l\u2019observateur [<em>onlooker<\/em>], et plus pr\u00e9cis\u00e9ment celle du logicien qui s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019analyse et, peut-\u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9valuation de ce qui se passe. S\u2019il dit \u201c<em>les pr\u00e9misses de Smith sont vraies<\/em>\u201d ou \u201c<em>l\u2019argumentation de Jones est invalide<\/em>\u201d, il prend part au dialogue exactement comme s\u2019il \u00e9tait un participant ; mais, \u00e0 moins qu\u2019il ne soit engag\u00e9 dans un dialogue de second niveau avec d\u2019autres observateurs, sa formulation ne dit rien d\u2019autre que \u201c <em>j\u2019accepte les pr\u00e9misses de Smith<\/em>\u201d ou \u201c <em>je ne suis pas d\u2019accord avec l\u2019argumentation de Jones<\/em>\u201d. Les logiciens ont bien entendu le droit de donner leur avis, mais il y a quelque chose de r\u00e9pugnant [<em>repugnant<\/em>] \u00e0 l\u2019id\u00e9e que la logique est au service de l\u2019expression des jugements d\u2019acceptation ou de rejet des affirmations et des argumentations. Le logicien ne se situe ni en dehors ni au-dessus de l\u2019argumentation pratique [<em>practical argumentation<\/em>] et il n\u2019en est pas n\u00e9cessairement l\u2019\u00e9valuateur. Il n\u2019est ni un juge ni une cour d\u2019appel, et ce genre de juge ou de cours n\u2019existe pas. Il est, tout au plus, un avocat bien form\u00e9. Il s\u2019ensuit que ce n\u2019est pas l\u2019affaire du logicien de se prononcer ni sur la v\u00e9rit\u00e9 d\u2019une affirmation [<em>statement<\/em>], ni sur la validit\u00e9 d\u2019une argumentation [<em>argument<\/em>]. Puisque nous utilisons une m\u00e9taphore juridique, il serait int\u00e9ressant de faire une analogie avec ce qui se passe en droit. Si un membre d\u2019une association priv\u00e9e, par exemple un club ou une soci\u00e9t\u00e9 anonyme, se plaint que les responsables ou l\u2019administration n\u2019ont pas respect\u00e9 telle r\u00e8gle ou telle disposition statutaire de l\u2019association, le tribunal refusera en g\u00e9n\u00e9ral de s\u2019en saisir. En pratique, on dira au plaignant \u201c<em>plaignez-vous \u00e0 votre organisation. Vous avez tous les pouvoirs n\u00e9cessaires pour convoquer les assembl\u00e9es, engager des proc\u00e9dures d\u2019annulation, voter des motions de censure, et d\u00e9mettre vos dirigeants. Nous n\u2019interviendrons \u00e0 votre demande que s\u2019il y a une infraction, par exemple une fraude<\/em>\u201d. C\u2019est \u00e0 cela que devrait ressembler l\u2019attitude du logicien vis-\u00e0-vis des argumentations authentiques [<em>actual argument<\/em>].<\/span><\/p>\n<p>Le diagnostic de discours fallacieux fonctionne \u00e0 un niveau m\u00e9ta-argumentatif. Mais il ne fait pas passer pour autant \u00e0 un niveau transcendant le dialogue, il fait partie int\u00e9grante du jeu argumentatif. Autrement dit, le jugement \u201c<em>cette argumentation est fallacieuse<\/em>\u201d fonctionne comme une r\u00e9futation ordinaire, qu\u2019il soit port\u00e9 par un participant (usage ordinaire du terme <em>fallacieux<\/em>) ou par un analyste, qui se comporte alors comme un participant. En ce sens, on peut parler d\u2019un v\u00e9ritable argument ou d\u2019une r\u00e9futation <em>ad fallaciam<\/em>, par accusation de fallacie.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\"><em>Dans une lettre \u00e0 Edmond Sch\u00e9rer, l\u2019\u00e9conomiste L\u00e9on Walras cite une controverse opposant Sch\u00e9rer lui-m\u00eame \u00e0 Adolphe Gu\u00e9roult. Sch\u00e9rer r\u00e9fute les th\u00e8ses de Gu\u00e9roult.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">\u00ab Je prends [&#8230;] votre \u00e9tude du 30 d\u00e9cembre [= <em>l\u2019\u00e9tude de Sch\u00e9rer<\/em>] au point o\u00f9 [&#8230;] vous abordez nettement et sans d\u00e9tour les consid\u00e9rations plus g\u00e9n\u00e9rales qui ont trait \u00e0 la divergence entre ses opinions [= <em>les opinions de Gu\u00e9roult<\/em>] et les v\u00f4tres.<br \/>\n\u201c<em>La perfectibilit\u00e9, dites-vous, est une id\u00e9e moderne, l\u2019une de celles qui marquent le mieux la distance entre le monde ancien et le monde nouveau. Elle porte en elle-m\u00eame son \u00e9vidence propre, si bien qu\u2019elle n\u2019a plus pour adversaire que quelques sophistes ou quelques misanthropes. Elle a pass\u00e9 dans le droit commun de l\u2019intelligence. Il ne faudrait pourtant pas, comme M. Gu\u00e9roult semble le faire quelquefois, confondre la perfectibilit\u00e9 avec la possibilit\u00e9 de la perfection. Cette confusion n\u2019est pas simplement affaire de mots ; pour qui sait comprendre la port\u00e9e des questions, elle marque le point de s\u00e9paration entre deux syst\u00e8mes, le lib\u00e9ralisme et le socialisme. Le socialisme ramen\u00e9 \u00e0 son principe n\u2019est pas autre chose, en effet, que la croyance \u00e0 la perfection possible de la soci\u00e9t\u00e9 et l\u2019effort pour r\u00e9aliser cet \u00e9tat.<\/em>\u201d<br \/>\n<\/span><span style=\"font-size: 10pt;\">On l\u2019avouera : voil\u00e0 qui est clair et pr\u00e9cis. M. Gu\u00e9roult et vous, vous \u00eates d\u2019accord jusqu\u2019\u00e0 un certain point : aux yeux de tous deux, l\u2019humanit\u00e9 avance et ne recule pas, la loi du d\u00e9veloppement et d\u2019organisation de la soci\u00e9t\u00e9 est une loi de progr\u00e8s et non de d\u00e9cadence. Au-del\u00e0 de ces limites, vous vous s\u00e9parez : vous pensez que la soci\u00e9t\u00e9 n\u2019est que perfectible, M. Gu\u00e9roult estime, de son c\u00f4t\u00e9, que la soci\u00e9t\u00e9, t\u00f4t ou tard, sera parfaite ; vous \u00eates lib\u00e9ral, M. Gu\u00e9roult est socialiste. Perfectibilit\u00e9 ou perfection, lib\u00e9ralisme ou socialisme, telle est l\u2019alternative et la question qui s\u2019agite.<br \/>\n<\/span><span style=\"font-size: 10pt;\">L\u00e9on Walras, <em>Socialisme et lib\u00e9ralisme<\/em> [1863]<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a><\/span><\/p>\n<p>Sch\u00e9rer affirme que Gu\u00e9roult conclut de la possibilit\u00e9 du <em>perfectible <\/em>(donn\u00e9e sur laquelle ils sont d\u2019accord) \u00e0 la possibilit\u00e9 du <em>parfait <\/em>(sur laquelle ils ne sont pas d\u2019accord) ; il s\u2019agit typiquement d\u2019une question de <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/derives\/\">d\u00e9rivation<\/a>. On n&rsquo;est pas dans le domaine du sophisme : Sch\u00e9rer n&rsquo;attribue pas \u00e0 Gu\u00e9roult d\u2019intention trompeuse, il simplement que Gu\u00e9roult est dans l\u2019erreur. Cette critique n\u2019est pas adress\u00e9e d\u2019un point de vue ext\u00e9rieur, que pour simplifier nous pourrions appeler celui du linguiste (qui veillerait \u00e0 l\u2019usage correct des d\u00e9rivations lexicales) ou du logicien (qui astreindrait le langage \u00e0 la bonne d\u00e9signation du concept et \u00e0 la transmission correcte de la v\u00e9rit\u00e9), mais de la part d\u2019un adversaire politique. La d\u00e9nonciation du paralogisme est ici prise dans le d\u00e9bat argumentatif lui-m\u00eame, et ne d\u00e9pend d\u2019aucune objectivation linguistique ou conceptuelle. Elle a son sens comme moment du d\u00e9bat \u201c<em>Lib\u00e9ralisme ou socialisme ?<\/em>\u201d. Cette remarque <em>ne <\/em>signifie <em>en aucun cas <\/em>que la critique de Sch\u00e9rer n\u2019est pas fond\u00e9e : que Sch\u00e9rer pr\u00e9tende parler au nom du vrai n\u2019implique pas qu\u2019il dise le faux.<\/p>\n<h2><span style=\"color: #0000ff;\">3. Pour un <em>laissez-faire <\/em>en argumentation<\/span><\/h2>\n<p>Certaines argumentations ordinaires sont men\u00e9es dans un domaine sp\u00e9cifique, entre personnes qui forment ce que Hamblin appelle \u00ab a civil association \u00bb. Dans ce domaine, le logicien, en tant que tel, n\u2019a pas la comp\u00e9tence sp\u00e9ciale requise. Il peut fort bien l\u2019avoir par ailleurs, par exemple \u00e0 titre de citoyen conscient et responsable, mais s\u2019il l\u2019exerce au nom de sa profession de logicien, il y a confusion \u2013 un probl\u00e8me de d\u00e9ontologie. Il faut donc se r\u00e9soudre \u00e0 une \u201cdescente critique\u201d : l\u2019accusation de fallacie est analysable comme une strat\u00e9gie de r\u00e9futation parmi d\u2019autres, qu&rsquo;elle soit port\u00e9e par le logicien ou par un participant quelconque. Cette remarque est au fondement du \u201clib\u00e9ralisme critique\u201d, c\u2019est-\u00e0-dire du <em>laissez-faire<\/em>, en argumentation.<\/p>\n<p>Qui \u00e9value? L&rsquo;observation fondamentale est celle de Finocchiaro : les participants \u00e0 un dialogue argumentatif passent beaucoup de temps \u00e0 \u00e9valuer les arguments de leurs partenaires (1994, p. 21) [1].<br \/>\nLa perspective interactionnelle-dialogale int\u00e8gre ais\u00e9ment l\u2019objection de Hamblin en confiant en effet l\u2019\u00e9valuation des argumentations \u00e0 \u00ab l&rsquo;association civile \u00bb des argumentateurs int\u00e9ress\u00e9s par la question. Les donn\u00e9es brutes prises en compte pour l&rsquo;\u00e9valuation sont constitu\u00e9es par l&rsquo;ensemble des discours <em>pro<\/em> et <em>contra<\/em> interagissant autour d\u2019une question. Un corpus constitu\u00e9 d\u2019une seule intervention prise au hasard serait incomplet.<\/p>\n<p>Les modalit\u00e9s de l\u2019\u00e9valuation peuvent \u00eatre document\u00e9es empiriquement, \u00e0 deux niveaux.<\/p>\n<p><strong>\u2014\u00a0Au niveau des participants<\/strong><\/p>\n<ul>\n<li>Pratiques d\u2019\u00e9valuation non th\u00e9matis\u00e9es : concessions, objections, r\u00e9futations et contre-discours.<\/li>\n<li>\u00c9mergence d\u2019un m\u00e9talangage critique de l\u2019argumentation : mise en cause du raisonnement ; accusations de fallacie, d\u2019amalgame, de proc\u00e8s d\u2019intention, d\u2019argumentation passionnelle, etc. (Doury 2000 ; Vi\u00e9-Largier 2005).<\/li>\n<\/ul>\n<p><strong>\u2014 Au niveau des professionnels des domaines concern\u00e9s<\/strong><\/p>\n<p>Ce niveau, qui inclut celui de l\u2019expertise scientifique, est le niveau ultime d\u2019\u00e9valuation. Il revient aux savants d\u2019\u00e9valuer les fallacies de leurs coll\u00e8gues, aux historiens d\u2019\u00e9valuer les fallacies des historiens (Fisher 1970) et aux professeurs, mais aussi aux \u00e9l\u00e8ves, d\u2019appr\u00e9cier les arguments des \u00e9l\u00e8ves et des professeurs. De m\u00eame, il revient aux citoyens et non pas aux th\u00e9oriciens de l&rsquo;argumentation de valider ou de sanctionner par leur vote les arguments des politiques.<\/p>\n<p>Le logicien peut intervenir \u00e0 tous les niveaux, si son intervention est souhait\u00e9e. Sa fonction et sa posture d\u00e9ontologique sont celles d\u2019un \u201cavocat bien form\u00e9\u201d, comme le dit Hamblin. Il peut, \u00e0 ce titre, \u00e9valuer toutes les argumentations du monde, sa posture \u00e9tant celle de <em>l\u2019\u00e9valuateur participant<\/em>, soumis \u00e0 une situation classique de double contrainte. En particulier, si sa pr\u00e9sence est jug\u00e9e utile, le sp\u00e9cialiste de l&rsquo;argumentation peut intervenir devant les tribunaux, en tant que jurilogicien ou jurilinguiste, en tant que <em>conseil<\/em>, et non pas <em>substitut<\/em> du juge.<\/p>\n<p>Comme le souhaitait Guizot, <em>laissez faire, laissez aller<\/em>. Le discours argumentatif est par essence critique ; l\u2019\u00e9valuation, savante ou non, est un processus d\u2019expansion et d\u2019approfondissement argumentatif. Il n\u2019y a pas de super-\u00e9valuateur capable d\u2019arr\u00eater le processus critique par une \u00e9valuation terminale qui, en s&rsquo;imposant, ferait taire tout le monde.<\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> <em>\u00c9tudes d\u2019\u00e9conomie sociale \u2013 Th\u00e9orie de la r\u00e9partition de la richesse sociale<\/em>, Lausanne, Rouge et Paris, Pichon, 1896, p. 4.<\/p>\n[2] Finocchiaro M. A. (1994). The positive versus the negative evaluation of arguments. In Johnson R. H. &amp; Blair J. A. (eds) (1994). <em>New Essays in Informal Logic<\/em>. Windsor, Informal Logic. P. 21-35.<\/p>\n<hr \/>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9valuer un discours argumentatif c\u2019est porter sur ce discours un \u201cjugement de valeur\u201d, positif ou n\u00e9gatif, justifi\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-3311","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3311","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3311"}],"version-history":[{"count":11,"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3311\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":12225,"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3311\/revisions\/12225"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3311"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3311"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3311"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}