{"id":9207,"date":"2022-10-18T11:47:49","date_gmt":"2022-10-18T09:47:49","guid":{"rendered":"http:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/?p=9207"},"modified":"2025-10-17T11:32:44","modified_gmt":"2025-10-17T09:32:44","slug":"consensus-dissensus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/consensus-dissensus\/","title":{"rendered":"Consensus \u2014\u00a0Dissensus"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 18pt; color: #000080;\"><strong>DISSENSUS<\/strong><\/span><\/p>\n<table style=\"border-collapse: collapse; width: 100%; height: 72px;\">\n<tbody>\n<tr style=\"height: 72px;\">\n<td style=\"width: 100%; height: 72px;\"><strong>Formes du consensus. Le dissensus est approuv\u00e9 dans son principe, mais pour \u00eatre mieux \u00e9limin\u00e9. Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 comme un p\u00e9ch\u00e9 de langue (<em>contentio),<\/em> le dissensus est rejet\u00e9 comme le lieu de la violence verbale et des sophismes. <span style=\"background-color: #ffff99;\">D\u00e9diaboliser le dissensus.<\/span><\/strong><\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<h1><span style=\"color: #ff6600;\">1. Consensus<\/span><\/h1>\n<h2><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>1.1 Consensus comme accord <\/strong><\/span><strong><span style=\"color: #0000ff;\">pos\u00e9 ou vis\u00e9 par l\u2019argumentation<\/span><\/strong><\/h2>\n<p><span style=\"color: #333333;\">V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/accord\/\">Accord<\/a> ; <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/persuasion\/\">Persuasion<\/a>.<\/span><\/p>\n<h2><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>1.2 <\/strong><strong>Argument du consensus<\/strong><\/span><\/h2>\n<p><em>L\u2019argument du consensus <\/em>couvre une famille d\u2019arguments qui fondent la v\u00e9rit\u00e9 d\u2019une proposition sur le fait qu\u2019il y a consensus \u00e0 son sujet, ou qui permettent de rejeter une proposition qui s\u2019oppose au consensus. Le locuteur all\u00e8gue que les donn\u00e9es sur lesquelles il fonde son argumentation font l\u2019objet d\u2019un consensus de tous les hommes et de tous les temps, et qu\u2019en ne s\u2019y ralliant pas, son interlocuteur s\u2019exclurait de cette communaut\u00e9. Ces arguments ont la forme g\u00e9n\u00e9rale :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><em>On a toujours pens\u00e9, d\u00e9sir\u00e9, fait\u2026 comme \u00e7a<\/em>. <em>Donc achetez (d\u00e9sirez, faites\u2026) comme \u00e7a<\/em>. <em>Tout le monde aime le produit Untel<\/em>.<\/p>\n<p><strong>Argument du plus gr<\/strong><strong>a<\/strong><strong>n<\/strong><strong>d nombre <\/strong>(lat. arg. <em>ad numerum <\/em>; <em>numerus <\/em>\u201cnombre\u201d) \u2014 L\u2019argument du (plus) grand nombre tend vers l\u2019argument du consensus universel.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><em>\u2014 La majorit\u00e9 \/ beaucoup de gens \u2026 pensent, d\u00e9sirent, font\u2026 X. Trois millions d\u2019Am\u00e9ricains l\u2019ont d\u00e9j\u00e0 adopt\u00e9 !<br \/>\n\u2014 <\/em><em>Mon livre s\u2019est mieux vendu que le tien.<br \/>\n\u2014 C\u2019est un acteur tr\u00e8s connu.<\/em><\/p>\n<p><strong>Argument du sen<\/strong><strong>s commun <\/strong>\u2014 L\u2019argument du consensus se combine ais\u00e9ment avec celui de l\u2019autorit\u00e9 g\u00e9n\u00e9reusement accord\u00e9e \u00e0 la <em>sagesse<\/em> traditionnelle, au <em>sens commun<\/em> ou au <em>bon sens<\/em>, dans la mesure o\u00f9 il est la chose du monde la mieux partag\u00e9e , V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/autorite-2\/\">Autorit\u00e9 <\/a>; <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/fond\/\">Fond<\/a><strong>.<\/strong><\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><em>\u2014 Je sais que les Fran\u00e7ais m\u2019approuvent.<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Seuls les extr\u00eames m\u2019attaquent, tous les gens de bon sens seront d\u2019accord avec moi.<\/em><\/p>\n<p><strong>Critique du grand nombre : Le <\/strong><strong>su<\/strong><strong>ivisme <\/strong>\u2014 l\u2019argument du grand nombre est \u00e9galement li\u00e9 \u00e0 la <em>fallacie de suivisme <\/em>(en anglais <em>bandwagon fallacy<\/em>. Le <em>bandwagon <\/em>est litt\u00e9ralement le wagon d\u00e9cor\u00e9 qui prom\u00e8ne l\u2019orchestre \u00e0 travers la ville, et que tout le monde suit avec joie et enthousiasme. M\u00e9taphoriquement, suivre ou monter dans le <em>bandwagon<\/em>, c\u2019est prendre le train en marche, suivre le mouvement, se joindre \u00e0 une \u201c\u00e9motion\u201d populaire, au sens \u00e9tymologique. Parler de <em>bandwagon fallacy <\/em>c\u2019est donc condamner le suivisme : on fait quelque chose simplement parce que \u00e7a amuse beaucoup de gens de le faire. Cette fallacie est \u00e9galement li\u00e9e \u00e0 l\u2019argument populiste <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/ad-populum\/\"><em>ad populum<\/em><\/a>.<\/p>\n<h1><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>2. Dissensus<\/strong><\/span><\/h1>\n<p>Les approches les plus courantes de la rh\u00e9torique argumentative se focalisent sur la persuasion, l\u2019adh\u00e9sion, la communion, le consensus, la co-construction\u2026 ; ces termes sonnent comme des imp\u00e9ratifs moraux : \u201c<em>la diff\u00e9rence, c\u2019est mal, l\u2019identique, c\u2019est bien<\/em>\u201d, il faudrait \u00eatre bien m\u00e9chant pour ne pas \u00eatre d\u2019accord avec le principe de l\u2019accord. La mise au premier plan de la persuasion et du consensus laisse croire que l\u2019unanimit\u00e9 consensuelle serait l\u2019\u00e9tat normal et sain de la soci\u00e9t\u00e9 et des groupes, opposable \u00e0 l\u2019\u00e9tat <em>pathologique <\/em>que serait l\u2019\u00e9tat de controverse et de pol\u00e9mique, en bref de <em>dissensus<\/em>.<\/p>\n<p>Le <em>TLFi <\/em>ne donne pas le mot <em>dissensus <\/em>: cette forme r\u00e9guli\u00e8re, calqu\u00e9e sur le latin, de la famille de <em>dissentiment<\/em>, correspond \u00e0 l\u2019antonyme indispensable \u00e0 <em>consensus<\/em>.<\/p>\n<h3><span style=\"color: #993300;\"><strong>2.1 La parole argumentative pol\u00e9mique<\/strong><\/span><\/h3>\n<p>\u00ab Conflit, pol\u00e9mique, controverse \u00bb : d\u2019apr\u00e8s le <em>Petit Robert<\/em>, la pol\u00e9mique est un \u00abd\u00e9bat par \u00e9crit vif ou agressif =&gt; controverse, d\u00e9bat, discussion \u00bb (<em>PR<\/em>, <em>Pol\u00e9mique<\/em>). La controverse semble plus pacifique, au moins dans sa d\u00e9finition : \u00ab Discussion argument\u00e9e et suivie sur une question, une opinion \u00bb (<em>PR<\/em>, <em>Controverse<\/em>), sinon dans ses exemples, o\u00f9 la controverse est qualifi\u00e9e de \u00ab vive \u00bb, voire \u00ab inexpiable \u00bb. Pol\u00e9mique et controverse sont des esp\u00e8ces du genre d\u00e9bat (pas forc\u00e9ment \u00e9crit)<strong>,<\/strong> V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/debat\/\">D\u00e9bat<\/a>.<\/p>\n<p>Le lexique distingue, d\u2019une part, des interactions collaboratives non violentes, fortement argumentatives, comme <em>d\u00e9lib\u00e9rer <\/em>et des interactions \u00e9galement fortement argumentatives, mais plut\u00f4t conflictuelles, dont rel\u00e8vent la <em>pol\u00e9mique <\/em>et la <em>controverse <\/em>; on trouve parmi ces esp\u00e8ces aussi bien <em>pol\u00e9miquer <\/em>(acad\u00e9mique \/ politique, \u00e9crit \/ oral) que <em>s\u2019empoigner avec quelqu\u2019un <\/em>(ordinaire, verbal, mimo-posturo-gestuel), ce qui peut fort bien se produire dans une <em>controverse <\/em>; plus que de genres, il s\u2019agit de diff\u00e9rents <em>moments <\/em>ou de diff\u00e9rentes <em>postures <\/em>interactionnelles, \u00e9ventuellement tr\u00e8s br\u00e8ves. Pris dans son ensemble, le genre \u201cd\u00e9bat\u201d est \u00e0 distinguer d\u2019autres formes de violences verbales, non argumentatives, comme <em>l\u2019\u00e9change d\u2019injures<\/em>.<\/p>\n<p>La violence verbale dans la controverse ou la pol\u00e9mique est moins marqu\u00e9e par l\u2019injure que par une forme de dramatisation \u00e9motionnelle, souvent pr\u00e9sente dans l\u2019acte de parole ouvrant ce genre de d\u00e9bats : <em>s\u2019insurger contre<\/em>, <em>s\u2019indigner<\/em>, <em>protester<\/em>, mais pas toujours (<em>contester<\/em>). Du point de vue de leur retentissement \u00e9motionnel, controverse et pol\u00e9mique peuvent \u00eatre <em>blessantes<\/em>.<\/p>\n<h3><span style=\"color: #993300;\"><strong>2.2 <\/strong><strong>La passion du dissensus comme fallacie et p\u00e9ch\u00e9<\/strong><\/span><\/h3>\n<p>La pol\u00e9mique est pr\u00e9cis\u00e9ment une forme de d\u00e9bat sans fin. Les pol\u00e9mistes (et les pol\u00e9miqueurs) manifestent une passion pour le dissensus, qui leur fait sans cesse repousser la conclusion du d\u00e9bat ; l\u2019amour du d\u00e9bat l\u2019emporte sur l\u2019amour de la v\u00e9rit\u00e9. Les pol\u00e9miques prosp\u00e8rent donc sur fond de paralogismes ; \u00e0 la limite, le degr\u00e9 de pol\u00e9micit\u00e9 devient un bon indicateur du caract\u00e8re fallacieux de l\u2019\u00e9change : les paralogismes d\u2019\u00e9motions et de hi\u00e9rarchie (<em>ad personam<\/em>, <em>ad verecundiam<\/em>) sont immanquablement associ\u00e9s au d\u00e9bat \u00ab vif et agressif \u00bb. Le refus de se rendre devant les arguments de l\u2019autre est un paralogisme d\u2019obstination, stigmatis\u00e9 par la R\u00e8gle 9 de la discussion critique, qui demande au proposant de s\u2019incliner devant une r\u00e9futation men\u00e9e de fa\u00e7on concluante, V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/regle\/\">R\u00e8gles<\/a>. Mais qui d\u00e9cide que le point de vue a \u00e9t\u00e9 d\u00e9fendu de fa\u00e7on concluante ? Le pol\u00e9miste est pr\u00e9cis\u00e9ment celui qui refuse d\u2019admettre que le point de vue de son opposant a \u00e9t\u00e9 d\u00e9fendu de fa\u00e7on concluante, et qui pose que le sien est bien au-del\u00e0 de tout doute raisonnable.<\/p>\n<p>Cette condamnation de la pol\u00e9mique <em>fallacieuse <\/em>redouble celle que le Moyen \u00c2ge portait sur la dispute <em>peccamineuse<\/em>, consid\u00e9r\u00e9e comme un p\u00e9ch\u00e9 de la langue. Les th\u00e9ologiens m\u00e9di\u00e9vaux ont construit une th\u00e9orie des \u00ab p\u00e9ch\u00e9s de la langue\u00bb, parmi lesquels figure, en tr\u00e8s bonne place, le p\u00e9ch\u00e9 de <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/peches-de-langue-et-fallacies\/\">contentio<\/a><a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/peches-de-langue-et-fallacies\/\">.<\/a> Ce mot latin, qui a donn\u00e9 en fran\u00e7ais <em>contentieux<\/em>, signifie \u00ab lutte, rivalit\u00e9, conflit (Gaffiot [1934], <em>Contentio<\/em>) :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><strong>La <em>contentio <\/em>est une guerre que l\u2019on m\u00e8ne avec les mots<\/strong>. Ce peut \u00eatre la guerre d\u00e9fensive de celui qui, t\u00eatu, refuse sans raison de changer d\u2019avis. Mais il s\u2019agit le plus souvent d\u2019une guerre d\u2019agression qui peut prendre de nombreuses formes : une attaque verbale inutile contre le prochain, non pour chercher la v\u00e9rit\u00e9 mais pour manifester son agressivit\u00e9 (aymon); une querelle de mots qui, d\u00e9laissant toute v\u00e9rit\u00e9, engendre le litige et va jusqu\u2019au blasph\u00e8me (Isidore) ; une argumentation raffin\u00e9e et malveillante qui s\u2019oppose \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9cout\u00e9e pour satisfaire un irr\u00e9pressible d\u00e9sir de victoire (<em>Glossa ordinaria<\/em>) ; une altercation m\u00e9chante, litigieuse et violente avec quelqu\u2019un (Vincent de Beauvais) ; une attaque contre la v\u00e9rit\u00e9 conduite en s\u2019appuyant sur la force du <em>clamor <\/em>(<em>Glossa ordinaria<\/em>, Pierre Lombard). Souvent, cependant, la <em>contentio <\/em>appara\u00eet dans les textes sans \u00eatre d\u00e9finie, comme si la connotation d\u2019antagonisme verbal violent attach\u00e9e au terme suffisait \u00e0 indiquer le danger qu\u2019il faut \u00e9viter et le p\u00e9ch\u00e9 qu\u2019il faut condamner.<br \/>\nCarla Casagrande et Silvana Vecchio, <em>Les p\u00e9ch\u00e9s de la langue. Discipline et \u00e9thique de la parole dans la culture m\u00e9di\u00e9vale <\/em>[1987], Paris, Le Cerf, 1991, p. 213-214).<\/p>\n<p>La <em>contentio <\/em>est un p\u00e9ch\u00e9 de \u201csecond niveau\u201d, d\u00e9riv\u00e9 d\u2019un p\u00e9ch\u00e9 capital, essentiellement l\u2019orgueil (\u00ab filiation de la vaine gloire \u00bb, <em>ibid.<\/em>), mode d\u2019expression de la col\u00e8re et de l\u2019envie.<br \/>\nUne r\u00e9serve cependant : les d\u00e9finitions restreignent le p\u00e9ch\u00e9 de <em>contentio <\/em>aux attaques violentes men\u00e9es contre, ou en d\u00e9ni, de la v\u00e9rit\u00e9 ; mais attaquer violemment l\u2019erreur n\u2019est pas un p\u00e9ch\u00e9; la col\u00e8re, peccamineuse l\u00e0, devient ici une <em>sainte <\/em>col\u00e8re.<\/p>\n<h3><span style=\"color: #993300;\"><strong>2.3 <\/strong><strong>L\u2019\u00e8re post-persuasion et la normalit\u00e9 du dissensus<\/strong><\/span><\/h3>\n<p>Tout d\u00e9bat argumentatif un peu s\u00e9rieux contient des \u00e9l\u00e9ments de radicalit\u00e9, et cette radicalit\u00e9 est normale, nullement dramatique, ni du point de vue social ni du point de vue moral. l\u2019appr\u00e9ciation exacte d\u2019une situation argumentative demande une r\u00e9\u00e9valuation du r\u00f4le des participants tiers ratifi\u00e9s dot\u00e9s du pouvoir de trancher, et par-dessus tout, une d\u00e9-diabolisation du dissensus. Comme le dit Willard, qui a beaucoup \u00e9crit \u00e0 ce sujet :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">Faire l\u2019\u00e9loge du dissensus va \u00e0 l\u2019encontre d\u2019une tradition ancienne en argumentation, qui valorise moins l\u2019opposition que les r\u00e8gles qui la contraignent. (Willard 1989, p. 149).<\/p>\n<p>La pr\u00e9f\u00e9rence pour le consensus n\u2019exclut pas la normalit\u00e9 du dissensus. L\u2019une rel\u00e8ve des pr\u00e9f\u00e9rences, l\u2019autre des faits. La question engage une vision du champ des \u00e9tudes d\u2019argumentation. L\u2019\u00e9tude de l\u2019argumentation prend pour objet des situations o\u00f9 les diff\u00e9rences d\u2019opinion sont <em>produites<\/em>, <em>g\u00e9r\u00e9es<\/em>, <em>r\u00e9solues<\/em>, <em>amplifi\u00e9es <\/em>ou <em>transform\u00e9es <\/em>\u00e0 travers leur confrontation discursive. Savoir dans quelles conditions il convient d\u2019\u0153uvrer \u00e0 <em>r\u00e9duire <\/em>les diff\u00e9rences d\u2019opinions par la persuasion ou d\u2019une autre mani\u00e8re, et dans quelles conditions il convient au contraire de <em>favoriser <\/em>leur d\u00e9veloppement est une question sociale et scientifique majeure ; elle a des implications p\u00e9dagogiques cruciales, qui ne peuvent \u00eatre discut\u00e9es que sur la base d\u2019une appr\u00e9hension correcte de ce qui se passe quand on argumente.<\/p>\n<p>il existe des conflits d\u2019int\u00e9r\u00eats entre les humains et les groupes humains, et il arrive que ces conflits s\u2019expriment dans des discours porteurs de points de vue diff\u00e9rents. Ces diff\u00e9rences d\u2019int\u00e9r\u00eat <em>peuvent <\/em>\u00eatre trait\u00e9es par le langage (partiellement ou enti\u00e8rement), et l\u2019argumentation est <em>un des <\/em>modes de traitement langagier de ces diff\u00e9rences d\u2019int\u00e9r\u00eat, qui se mat\u00e9rialisent dans des diff\u00e9rences d\u2019opinion.<\/p>\n<p>L\u2019argumentation <em>peut servir \u00e0 <\/em>travailler l\u2019opinion de l\u2019autre, le convaincre, cr\u00e9er des accords, r\u00e9duire les diff\u00e9rences d\u2019opinion et produire du consensus ; c\u2019est une affirmation empiriquement vraie. On peut prendre pour programme de recherche les conditions dans lesquelles une argumentation \u00e9labor\u00e9e a \u00e9t\u00e9 partie prenante d\u2019une r\u00e9solution de conflit, et de ce programme en d\u00e9coule un autre, portant sur la recherche des moyens par lesquels on peut favoriser l\u2019accord, entre individus, nations, groupes religieux ou groupes humains en g\u00e9n\u00e9ral ; rien ne dit que le m\u00eame syst\u00e8me de r\u00e8gles et les m\u00eames proc\u00e9dures soient efficaces \u00e0 tous ces niveaux, seule une investigation empirique peut, \u00e9ventuellement, en d\u00e9cider.<\/p>\n<p>L\u2019argumentation <em>peut servir \u00e0 <\/em>diviser l\u2019opinion et approfondir les diff\u00e9rences de point de vue : c\u2019est ce que fait, dans la vision chr\u00e9tienne du monde, le discours du Christ :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">34. Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l\u2019\u00e9p\u00e9e. 35. Car je suis venu mettre la division entre l\u2019homme et son p\u00e8re, entre la fille et sa m\u00e8re, entre la belle-fille et sa belle-m\u00e8re ; 36. et l\u2019homme aura pour ennemis les gens de sa maison. (Matthieu 10.34-36).<\/p>\n<p>L\u2019approche langagi\u00e8re de l\u2019argumentation s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la fa\u00e7on dont sont g\u00e9r\u00e9s discursivement les conflits d\u2019int\u00e9r\u00eats et les diff\u00e9rences d\u2019opinion. L\u2019argumentation donne des mots aux conflits, c\u2019est une m\u00e9thode de gestion non seulement <em>des diff\u00e9rents, <\/em>mais <em>des diff\u00e9rences<\/em>, parfois en les r\u00e9duisant, parfois en les faisant cro\u00eetre et se multiplier.<\/p>\n<p>Dans un contexte social, id\u00e9ologique ou scientifique marqu\u00e9 par le consensus, le premier moment dans la g\u00e9n\u00e9ration d\u2019une question argumentative est de cr\u00e9er un discours \u201calternatif \u201d, s\u2019opposant au consensus. Comme les situations de consensus n\u2019ont pas besoin de justification, les discours alternatifs doivent \u00eatre puissamment justifi\u00e9s pour devenir audibles dans la sph\u00e8re pertinente : c\u2019est une noble t\u00e2che pour la th\u00e9orie de l\u2019argumentation que de r\u00e9fl\u00e9chir aux conditions dans lesquelles elle peut contribuer \u00e0 la construction de ces discours de dissensus, c\u2019est-\u00e0-dire <em>\u00e0 l\u2019\u00e9mergence des diff\u00e9rences d\u2019opinion<\/em>.<\/p>\n<p>La mise au premier plan du consensus suppose que l\u2019unanimit\u00e9 serait l\u2019\u00e9tat normal et surtout souhaitable de la soci\u00e9t\u00e9 et des groupes. S\u2019il n\u2019y a pas unanimit\u00e9, il y a une majorit\u00e9 dans le vrai et une minorit\u00e9 fallacieuse, qui a r\u00e9sist\u00e9 au pouvoir de persuasion de l\u2019orateur et a refus\u00e9 de reconna\u00eetre la d\u00e9faite que lui a inflig\u00e9e le dialecticien. Il ne lui reste plus qu\u2019\u00e0 faire s\u00e9cession ou \u00e0 \u00e9migrer vers un monde nouveau. On peut faire l\u2019hypoth\u00e8se que la coexistence d\u2019opinions contradictoires repr\u00e9sente l\u2019\u00e9tat normal, ni pathologique ni transitoire, que ce soit dans le domaine socio-politique ou dans celui des id\u00e9es ; le d\u00e9saccord profond est la r\u00e8gle, V. <a href=\"https:\/\/icar.cnrs.fr\/dicoplantin\/desaccord-conversationnel\/\">D\u00e9saccord<\/a><strong>. L<\/strong>a d\u00e9mocratie ne vit pas de l\u2019\u00e9limination des diff\u00e9rences, et le vote n\u2019\u00e9limine pas la minorit\u00e9 ; les choses sont plus complexes. Comme l\u2019a \u00e9crit tr\u00e8s heureusement un correspondant du quotidien espagnol <em>El Pa\u00eds<\/em>,<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">Il ne s\u2019agit pas de convaincre, mais de vivre ensemble ([<em>No se trata de convencer sino de convivir<\/em>] A. Ortega, La raz\u00f3n razonable, <em>El Pa\u00eds<\/em>, 25-09-2006)<\/span><\/p>\n<p>Le probl\u00e8me n\u2019est pas de convaincre l\u2019autre, mais de vivre avec lui. L\u2019argumentation est une fa\u00e7on de g\u00e9rer ces diff\u00e9rences, en les \u00e9liminant ou en les faisant prosp\u00e9rer pour le bien de tous.<\/p>\n<p>Il s\u2019ensuit que la th\u00e9orie de l\u2019argumentation peut rester agnostique sur la question de la persuasion et du consensus. Le d\u00e9bat profond est banal, tous les d\u00e9bats s\u00e9rieux comportent des \u00e9l\u00e9ments de radicalit\u00e9, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment en cela qu\u2019ils se diff\u00e9rencient de la clarification : argumenter, ce n\u2019est pas seulement dissiper un malentendu.<\/p>\n<hr \/>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>DISSENSUS Formes du consensus. Le dissensus est approuv\u00e9 dans son principe, mais pour \u00eatre mieux \u00e9limin\u00e9. 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