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Interprétation – Exégèse – Herméneutique

INTERPRÉTATION, EXÉGÈSE, HERMÉNEUTIQUE

Interprétation, exégèse, herméneutique sont des arts de comprendre, d’attacher un sens aux textes anciens, lointains. La rhétorique, “art de persuader”, est la contrepartie de l’herméneutique, “art de comprendre” ; ensemble, elles fondent la compétence communicative ; comprendre et se faire comprendre.   La relation d’interprétation lie deux discours, et le lien entre énoncé interprété et énoncé interprétant se fait selon des règles qui ne sont pas différentes des règles liant l’argument à la conclusion. La relation argumentative n’est pas différente de la relation interprétative.

1. Des arts de comprendre

Herméneutique, exégèse et interprétation sont des arts de comprendre des données textuelles complexes comme – par ordre alphabétique – la Bible, le Code pénal, le Coran, l’Iliade, le Manifeste du parti communiste, le Talmud, les Upanishad (Boeckh [1886], p. 133 ; Gadamer [1967], p. 277 ; p. 280). Ces textes requérant une exégèse sont historiquement lointains, hermétiques, obscurs, profonds ou mystérieux ; leur sens n’est pas immédiatement accessible au lecteur contemporain. Il s’agit de l’établir le mieux possible afin de le préserver et de le transmettre correctement ; pour le croyant, une interprétation correcte est d’une importance vitale.

L’herméneutique est une approche philosophique de l’interprétation définie comme le partage d’une forme de vie, une recherche d’empathie avec le texte rapporté à la langue et à la culture où il a été produit. L’explication herméneutique s’oppose ainsi à l’explication physique, recherchée dans les sciences de la nature, où “expliquer” a le sens de “subsumer sous une loi physique”.

La psychanalyse et la linguistique ont montré que des actes et des paroles ordinaires demandent également être soumis à interprétation.

Mots et concepts — Le langage théorique est compliqué par la morphologie du lexique, comme toujours lorsqu’il n’a pas rompu avec la langue ordinaire. Quelle différence faut-il faire entre herméneutique, exégèse et interprétation ? Leurs trois séries lexicales ont un terme désignant l’agent (exégète, herméneute, interprète). Deux ont un processif-résultatif (interprétation, exégèse), qui sert aussi, avec herméneutique, pour désigner le champ d’investigation. Une seule comporte un verbe, interpréter; c’est donc sur ce verbe servant pour les trois séries, que fusionne leur sens.

 Substantif :
– domaine:                        exégèse – interprétation – herméneutique
– processif-résultatif:      exégèse – interprétation
– agent:                              exégète – interprète – herméneute

Adjectif :                    exégétique interprétatif herméneutique

Verbe :                       interpréter

Au sens philologique et historique, l’exégèse est une activité critique ayant pour objet un texte de la tradition pris dans ses conditions matérielles de production : conditions linguistiques (grammaire, lexique), conditions rhétoriques (genre), contexte historique et institutionnel, genèse de l’œuvre dans ses liens avec la vie et le milieu de l’auteur. Idéalement, l’exégèse établit un état du texte, en dégage le ou les sens, contribuant ainsi à trancher entre des interprétations en conflit ou permettant d’articuler en niveaux des interprétations également possibles. Faire l’exégèse, c’est, par l’activité critique, établir quelque chose comme “le sens littéral”, ou le noyau de signification de textes appartenant à la tradition et fixer ainsi les conditions de toute interprétation. Au sens large, l’exégèse recouvre l’interprétation, il s’agit, dans l’un et l’autre cas, de surmonter la distance creusée, principalement par l’histoire, entre le texte et ses lecteurs.

L’exégèse philologique vise à dire le sens du texte ; l’exégèse interprétative (l’interprétation, l’herméneutique) cherche en outre à reformuler ce sens pour le rendre accessible à un lecteur actuel. Le mouvement de l’exégèse philologique vise à permettre une certaine projection du lecteur dans le passé ; celui de l’exégèse interprétative vise à l’établissement (ou à la production) d’un sens actuel ; c’est là que se situe le lien entre herméneutique et rhétorique de la prédication religieuse.

L’exégèse vise la compréhension du sens dans le texte, le sens du texte ; l’interprétation et le commentaire poussent au-delà du texte le sens du texte. Contrairement à l’exégèse, l’interprétation peut être allégorique. L’interprétation philologique est exotérique, l’herméneutique peut être ésotérique.

2. Rhétorique et herméneutique

La tâche herméneutique est de rendre intelligible à une personne la pensée d’une autre via son expression discursive. En ce sens, la rhétorique, “art de persuader”, est la contrepartie de l’herméneutique, “art de comprendre” : l’une s’exerce du locuteur/ écrivain à l’auditeur/lecteur qu’il s’efforce de persuader, l’autre s’exerce du lecteur/ auditeur vers le locuteur/écrivain, qu’il s’efforce de comprendre. La rhétorique est liée à la parole immédiate, elle tient compte des croyances du lecteur auxquelles il s’agit d’adapter une parole projetée ; tout obéit au “principe du moindre effort pour l’auditeur”. L’herméneutique est liée à la parole distante, à la lecture : c’est le lecteur qui s’adapte au sens de la parole, qui remonte vers le texte. Ensemble, elles fondent la compétence communicative, il s’agit de comprendre et de se faire comprendre. Le refus de la rhétorique au nom de l’exigence intellectuelle pure a pour conséquence le transfert sur le lecteur du fardeau de la compréhension, ce qui rend nécessaire le recours à l’herméneutique.

3. Interprétation et argumentation

Le processus interprétatif part d’un énoncé ou d’une famille d’énoncés, pour en dériver le “sens”, qui ne peut s’exprimer que sous la forme d’un second énoncé. La relation d’interprétation lie donc deux discours, et le lien entre énoncé interprété et énoncé interprétant se fait selon des règles qui ne sont pas différentes des règles liant l’argument à la conclusion. Dans le cas de l’argumentation générale, l’énoncé argument est recherché dans la réalité disponible et produit au terme du processus d’invention ; dans le cas de l’interprétation, la donnée, l’énoncé argument, est l’énoncé à interpréter, sous la forme précise qu’il a dans le texte. Une fois posé cet énoncé, la mécanique langagière est la même. Si l’on considère, dans sa plus grande généralité, la relation “argument — conclusion”, on dira que la conclusion, c’est ce qu’a en vue le locuteur lorsqu’il énonce l’argument, et que le sens de l’argument, c’est la conclusion. Sous cette formulation, la relation argumentative n’est pas différente de la relation interprétative : la conclusion, c’est ce qui donne sens à l’énoncé ; seule la saisie de la conclusion caractérise une authentique compréhension de l’énoncé. Ce qui revient à considérer que le sens fait toujours défaut à l’énoncé, qui ne trouvera son sens qu’un énoncé plus loin, V. Orientation.

L’interprétation est légitime dans la mesure où elle s’appuie sur des principes qui correspondent à des lois de passage admises dans la communauté interprétative concernée, communauté des juristes ou des théologiens, par exemple :

Le rabbin considérait le Pentateuque comme un texte unifié, d’origine divine, dont toutes les parties sont consistantes. En conséquence, il était possible de découvrir un sens plus profond et de permettre une application plus complète de la loi en adoptant certains principes d’application (middot, “mesures”, “norme”).
L. J., Article “Hermeneutics”[1].

Les mêmes principes valent pour l’interprétation juridico-religieuse musulmane (Khallâf [1942]) et pour l’interprétation juridique. Mutatis mutandis, les formes argumentatives utilisées en droit sont les mêmes que celles qui régissent l’interprétation de tous les textes auxquels on prête un caractère systématique, pour quelque raison que ce soit, parce qu’ils sont l’expression de l’esprit légal-rationnel, de la pensée divine ou du génie d’un auteur.
La situation n’est pas différente pour l’interprétation des textes littéraires.

Dans les deux cas, l’argument génétique construit le sens d’un texte par des dérivations justifiées par les “travaux préparatoires” que sont les manuscrits, ou les “intentions” de l’écrivain, telles qu’on peut les saisir à travers sa correspondance par exemple, V. Intention du législateur.

Dans le cas des textes sacrés, le recours à des argumentations faisant appel à des données génétiques est un des aspects du travail philologique sur le texte. Il peut ne pas être vu favorablement par les vrais croyants, car le recours à cet argument suppose qu’on attribue au texte une origine non pas divine, mais au moins en partie humaine. De même, la critique structuraliste considère que le texte est fortement cohérent et auto-suffisant, et se méfie en conséquence d’une approche génétique qui conduirait à réduire l’œuvre à ce qui n’est pas elle.


[1] Encyclopedia Judaïca Vol. 8., 3e édition, 1974, col. 368-372. Jacobs & Derovan, 2007, p. 25.


 

Interprétation

Argumentation fondée sur l’INTERPRÉTATION

Le fils a désobéi à l’ordre du père de laisser mourir son oncle. L’ordre ayant été donné, il ne restait au fils qu’à obéir. Mais le fils argumente par interprétation de l’ordre donné par le père : il estime que cet ordre n’était pas valide, et contraire à l’intention du père ; et qu’il  a obéi (à l’intention du père), tout en désobéissant à son discours. La stase d’interprétation ainsi provoquée correspond à l’opposition d’Austin entre langage constatif (c’est l’intention qui donne à l’ordre sa réalité) et langage performatif (c’est la formule qui crée l’ordre). La défense récuse l’accusation en produisant une interprétation des faits (l’ordre donné) qui innocente l’accusé, et devrait même lui valoir des éloges.

La notion d’interprétation renvoie :
— Au processus général de compréhension, V. Interprétation, exégèse, herméneutique.
— En argumentation, on parle d’interprétation pour désigner :

    1. Une forme de question argumentative.
    2. Une figure de reprise d’un terme par un synonyme
    3. Un schème d’argument de la famille des mobiles et motifs.

1. Question d’interprétation

Dans la théorie des stases, l’interprétation correspond à un type de “question”, l’état de cause légal. Dans le cadre judiciaire, ou, plus largement, toutes les fois que le débat s’appuie sur une règle normative, il se pose une “question d’interprétation” lorsque les deux parties fondent leurs conclusions sur des lectures de la loi différentes, une des parties s’appuyant par exemple sur la lettre du règlement, et l’autre sur son esprit, V. Stase  ; Catégorisation ; Définition.

2. Interprétation, figure de reprise par un synonyme

Comme figure de répétition, l’interprétation consiste à reprendre, dans le même énoncé, un premier terme par un second terme, quasi-synonyme (À Her., IV, 38 ; p.177). On a donc affaire à une suite “Terme1, Terme2”, où le Terme2 “interprète” le Terme1, c’est-à-dire l’explique, le clarifie par une reformulation. Le Terme2 est par exemple une traduction du premier dans un langage plus courant :

Nous avons trouvé des marasmius oreades, des mousserons

L’interprétation peut porter sur toute une expression, qu’elle précise et dont elle maintient l’orientation argumentative :

Le Président a annoncé une politique de contrôle des dépenses, une politique de l’état sobre.

Dans la bouche d’un opposant, l’interprétation peut modifier l’orientation argumentative du Terme1 :

Le Président a annoncé une politique de contrôle des dépenses, c’est-à-dire une politique d’austérité.

Ce changement est marqué par l’introduction d’un connecteur de reformulation (on pourrait dire d’interprétation) : en d’autres termes, c’est-à-dire, autrement dit, ce qui veut dire que, …

3. La réfutation par interprétation

3.1 Le fils interprète l’ordre du père

Le Traité de l’Argumentation classe l’interpretatio parmi les figures du choix et donne un exemple emprunté à Sénèque dit l’Ancien (ou le Rhéteur). Sénèque l’Ancien est l’auteur d’un recueil de Controverses, recueil de cas judiciaires plus ou moins imaginaires, traités par différents rhéteurs de son époque (Ier siècle), dans le cadre d’une sorte de concours d’éloquence judiciaire.

Perelman et Olbrechts-Tyteca prennent pour exemple le premier cas de ce recueil ([1958] p.233). Le sujet proposé à une bonne vingtaine d’experts orateurs est une histoire ingénieuse de fils qui a nourri son oncle malgré l’interdiction de son père ; puis, la roue de la fortune ayant tourné, c’est le père qui se trouve dans la difficulté, et le fils, cette fois, nourrit son père malgré l’interdiction de son oncle. Le malheureux fils se trouve ainsi chassé successivement par le père et par l’oncle. Dans le passage suivant, il se justifie devant son père d’avoir nourri son oncle ; ses avocats parlent en son nom.

[Première plaidoirie] Fuscus Arellius Père […] Je pensais que ,nonobstant ta défense, tu voulusses que ton frere fût nourri. Tu ne le défendais que par la monstre [l’aspect] de ton visage, ou je le croyais ainsi.
[Seconde plaidoirie] Cestius parlait plus hardiment. Il ne se contenta pas de dire, j’ai pensé que tu le voulais & tu le veux encore aujourd’hui. Il dit avec une belle façon, toutes les raisons pour lesquelles il le devait vouloir. Pourquoi donc m’abdiques-tu ? [me chasses-tu ?] Je pense que tu t’es offensé de ce que je t’ai devancé en ce bon office que tu lui voulais faire.

Sénèque le Rhéteur, Controverses et suasoires.[1]

Les interventions des deux avocats sont co-orientées ; le premier, Fuscus Arellius, plaide sur un ordre donné à contrecœur ou sur une mauvaise interprétation de l’ordre ; le second, Cestius, va plus loin, il attribue au père une intention contraire à ses paroles. En théorie des stases, cette situation a trait à la qualification de l’acte “et même plus, au fond, vous souhaitiez que je vous désobéisse. Vous devriez plutôt me féliciter”.

Perelman et Olbrechts-Tyteca voient à juste titre dans ces interventions une « figure argumentative » ([1958], p.233). Il s’agit de la mise en œuvre d’un topos de la famille des mobiles privés et publics. Le jeu ici porte sur la substitution du vouloir privé réel, au vouloir publiquement affirmé, conforme aux valeurs sociales.

3.2 Argument de l’interprétation et analyse performative

Ce que dit la langue a pu dire et ce que l’esprit a pensé

Selon le fils, l’ordre du père n’était pas valide parce qu’il n’était pas soutenu par une intention. Ce cas rappelle l’exemple emprunté à l’Hippolyte d’Euripide par lequel Austin soutient son analyse de la performativité. Hippolyte se dégage du serment qu’il a prêté par un argument totalement identique, le défaut d’intention : “ma langue prêta serment, mais non pas mon cœur”.

Mais pour Austin, le serment est valide dès que la langue a dit, quoi que l’esprit, simple acteur de second plan, ait pu penser :

Il nous arrive souvent d’avoir l’impression que le sérieux des mots leur vient de ce qu’ils ont été prononcés seulement comme le signe extérieur et visible d’un acte intérieur et spirituel – signe commode dont le rôle serait de conserver les traces de l’acte ou d’en informer les autres. Dès lors, le pas est vite franchi qui mène à croire ou à supposer, sans s’en rendre compte, que dans bien des cas l’énonciation extérieure est la description, vraie ou fausse, d’un événement intérieur. On trouvera l’expression classique de cette idée dans Hippolyte (v. 612) où Hippolyte dit […] “ma langue prêta serment, mais non pas mon cœur” (ou mon esprit ou quelque autre acteur dans les coulisses [backstage artist]). C’est ainsi que “ je promets de…” m’oblige : enregistre mon acceptation spirituelle de chaînes non moins spirituelles.
Il est réconfortant de remarquer, dans ce dernier exemple, comment l’excès de profondeur – ou plutôt de solennité – fraye tout de suite la voie à l’immoralité.  ([1962] / 1970, p. 44)

Austin ne tient pas compte que l’échange se déroule dans un contexte argumentatif, comme c’est souvent le cas dans le drame classique. Phèdre aime le chaste Hippolyte, qui ne se rend compte de rien. Afin de tenter « [d’]arranger » les affaires de sa maîtresse, la Nourrice fait part à Hippolyte de l’amour de Phèdre. En réponse, Hippolyte l’accable d’injures, hurle, on l’entend à travers la porte (v. 575), mais indistinctement (v. 585) ; puis il « sort du palais » et prend à témoin les dieux élémentaires « Ô Terre-Mère, et toi, rayonnement du soleil ! Quels infâmes discours ont frappé mon oreille ! ». La nourrice lui demande de se « taire » ; c’est alors qu’elle lui rappelle son serment :

N — Ces propos, mon enfant, n’étaient pas faits pour tous.
H — Ce qui est bien, il vaut mieux le dire en public.
N — Mon enfant, ne va pas mépriser ton serment.
H — Ma langue l’a juré, mais non pas ma conscience.

Hippolyte sauvera son honneur en n’agissant pas dans le sens de son argument ; il tiendra son serment en ne disant rien à Thésée : « C’est ma piété qui te sauve, femme. Si je n’avais été surpris sans défense par des serments sacrés, jamais je ne me serais tenu de tout conter à mon père » (v. 656). La toute-puissance de la formule est donc bien respectée, mais pour des raisons religieuses, et non pas austiniennes ; ce sont les lois des dieux, et non pas celles du langage qu’entend respecter Hippolyte.
Le serment d’Hippolyte, du moins dans cette traduction française, parle non pas d’événement intérieur mais de « conscience », qui n’est pas forcément un backstage artist quelconque pour Hippolyte. Quoi qu’il en soit, l’essentiel est ailleurs : le serment Hippolyte est un serment très spécial, cataphorique, de ne rien révéler de ce qui allait lui être dit. Le serment préliminaire, à contenu vide, a la forme des serments conditionnels explicites ou sous-entendu : “ je te le promets sauf si ça va contre mon honneur, ma morale, mes intérêts, ou quelque chose de ce genre”. Or la Nourrice a proposé à Hippolyte des « horreurs » (v. 604), qui l’ont souillé (v. 653). Que faire? On voit émerger une stase : se taire et laisser le vice impuni, ou parler et trahir son serment imprudent ?
Hippolyte et la nourrice, le fils et le père du drame de Sénèque, parlent dans en situation argumentative. Dans la stase où ils sont pris, la sémantique, la pragmatique, la moralité se discutent et s’argumentent.
Il est en fait extraordinaire de voir Austin taxer le chaste Hippolyte d’immoralité parce qu’il viole son serment, alors qu’Hippolyte viole son serment parce qu’il veut sauver sa moralité.

3.3 La réfutation par interprétation

Dans Sénèque, le fils, par la voix de ses avocats, reconnaît les faits et plaide non coupable de désobéissance, en soutenant que l’ordre exprimé ne reflétait pas la volonté réelle du père. On est exactement dans le cas de l’opposition chère à Austin entre ce qu’a dit la langue du père,  et ce qui se passait dans son esprit. La question est celle de la validité de l’interdiction formulée par le père.
— Pour l’avocat du fils comme pour le fils, une condition de bonne formation de l’acte d’interdiction est d’avoir l’intention d’interdire. Ils considèrent que, pour être valide, l’énoncé “ je t’interdis de P” doit dénoter un contenu qui est “la volonté de non-P”. En l’absence de ce contenu, l’interdiction est mal formée.
— Pour le père et pour Austin, l’interdiction est valide car il a prononcé la formule, c’est le dire seul qui fait, qui rend l’acte valide. Le fils est coupable du double péché austinien, fallacie analytique et péché moral.

Mais l’analyse du père austinien est contestable. Il faut prendre en compte les conditions pragmatiques de l’énonciation, et notamment la notion de polyphonie. La situation est analogue à celle de l’ironie. Le locuteur ironique dit quelque chose de manifestement faux et fait porter ce dire par une voix qui n’est pas la sienne. Le récepteur ironique entend quelque chose de faux, d’incroyable, de stupide, dit par quelqu’un dont il prend généralement la parole au sérieux, ce qui le contraint à une interprétation de ce dire étrange. De même dans le cas présent, on doit se situer du côté de la réception : le fils entend son père proférer un interdit dans une voix dans laquelle il ne reconnaît pas celle de son père. Il doit résoudre ce paradoxe, donc interpréter : l’ordre du père va évidemment contre la nature (selon le topos de l’amour fraternel, du père à l’oncle) ; or il a capté les indices lui permettant d’inférer que cet ordre n’était pas donné dans la voix morale du père, mais dans sa voix sociale ; et qu’en conséquence, lui, le fils, s’est aligné sur la première, et abstenu. Chacune de ces voix correspond à un type de loi, loi morale et loi sociale du langage, et il n’y a pas de raison de penser que la loi sociale du langage soit supérieure à la loi morale.

Décider que cette dernière interprétation serait “la bonne” c’est prendre parti pour le fils contre le père ; décider que l’interprétation d’Austin est la bonne, c’est prendre le parti du père contre le fils. Dans les deux cas, prendre position pour l’une ou pour l’autre analyse, c’est prendre position pour l’une ou l’autre des parties.


[1] Les controverses et suasoires de M. Annaæus Seneca, Rhéteur, de la traduction de M. Mathieu de Chalvet […]. Rouen, Robert Valentin, 1618, p. 16.


 

Interaction – Dialogue -Polyphonie – Intertextualité

INTERACTION – DIALOGUE
POLYPHONIE – INTERTEXTUALITÉ

La conversation, le dialogue et l’interaction supposent prototypiquement le face à face, le langage oral, la présence des interlocuteurs (face à face ou à distance), et l’enchaînement continu de tours de parole relativement brefs à propos d’un thème développé par les participants. Le dialogue est orienté vers un thème précis et suppose une certaine distance entre les positions des locuteurs. Il suppose la prééminence du langagier dans une situation supposée égalitaire. L’interaction prend en compte les inégalités de statut des participants.
Goffman et Ducrot ont montré la pluralité des rôles  qui interviennent aussi bien dans le format de production polyphonique de la parole que dans son format de réception . Selon la vision monolithique classique du locuteur, la rhétorique considère que l’argumentateur est la source de son discours, qu’il maîtrise et pilote à volonté. Selon le concept d’intertextualité, les discours préexistent aux locuteurs.

Les approches rhétoriques de l’argumentation sont fondées sur l’examen de données monologales écrites. Les approches dialectiques prennent pour objet une forme de dialogue régi par un système de règles inspirées de celles définies par la dialectique ancienne ; ces dialogues spéciaux sont analysés sur des cas reconstruits par l’analyste. L’étude des dialogues formels reconstruit les lois logiques au moyen de dialogues normés, V. Logiques du dialogue.

Les approches interactionnelles de l’argumentation sont liées au développement des études d’interactions verbales (en français Kerbrat-Orecchioni 1990-1992-1994 ; Vion 1992 ; Traverso 2000). Elles sont apparues à partir des années 1980 aux États-Unis (Cox & Willard 1982 ; Jacobs et Jackson 1982 ; van Eemeren et al. 1987). L’argumentation est nécessairement biface, elle combine du monologal et de l’interactionnel, V. Argumentation: Définitions

Les questions argumentatives peuvent être discutées de façon pertinente sous une grande variété de formats, depuis le traité philosophique jusqu’au forum internet en passant par la conversation à table.

1. Interaction, dialogue, dialogue argumentatif

La conversation, le dialogue et l’interaction supposent prototypiquement le face à face, le langage oral, la présence des interlocuteurs (face à face ou à distance), et l’enchaînement continu de tours de parole relativement brefs à propos d’un thème développé par les participants.

Le dialogue est orienté vers un thème précis et suppose une certaine distance entre les positions des locuteurs. Il est pratiqué d’abord entre humains, et, par extension, entre humains et animaux supérieurs, entre humains et machines.
Ce n’est pas forcément le cas pour l’interaction : les particules interagissent, elles ne dialoguent pas. On parle d’interactions verbales ou non verbales, mais difficilement d’un dialogue non verbal, seulement des aspects non verbaux d’un dialogue. On peut ne pas dialoguer, mais on ne peut pas ne pas interagir. Les organisations sociales interagissent nécessairement ; elles peuvent ouvrir un dialogue, peut-être précédé par des conversations informelles, afin de promouvoir leurs intérêts respectifs ou communs, ou de résoudre leurs différends.

La notion de dialogue suppose la prééminence du langagier dans une situation supposée égalitaire. La notion d’interaction prend en compte les inégalités de statut des participants. Elle met l’accent sur la coordination entre langage et autres formes d’action (collaboratives ou compétitives) se déroulant dans un environnement matériel complexe, incluant des tâches de tmanipulations d’objets.
On parle d’interactions de travail, et non pas de dialogues de travail ; le dialogue au travail évoque plutôt des discussions entre partenaires sociaux. Les conversations au travail excluent le travail. Les notions de dialogue argumentatif et d’interaction argumentative ne se recouvrent donc pas ; le dialogue est un cas particulier d’interaction.

La perspective interactionnelle a ouvert le champ de l’argumentation en situation de travail et d’acquisition de connaissances scientifiques, et l’a ainsi amené à se poser le problème de l’exercice de l’argumentation au cours d’activités pratiques matérielles, imposant la manipulation d’objets et de savoirs.

Le dialogue a une unité de propos, qui l’oppose à la conversation ordinaire, qui tend à se développer d’un thème à un autre. Le mot dialogue a une orientation positive quasi prescriptive : le dialogue est bon, il faut dialoguer ; les philosophies du dialogue ont une couleur humaniste marquée; les personnalités ouvertes au dialogue s’opposent aux fondamentalistesfermés au dialogue. Entre deux parties, dialoguer signifier se concerter, et pratiquement “négocier” ; rompre le dialogue ouvre un espace à la violence. Comme en témoigne le titre de l’ouvrage de Tannen, The argument culture : Moving from debate to dialogue (1998), il est possible d’opposer le débat un peu vif — argument en anglais — au dialogue, et de voir un progrès dans le passage de l’un à l’autre.

2. Dialogal, dialogique, dialogisme

Les concepts de dialogisme, de polyphonie et d’intertextualité permettent d’appliquer les méthodes et les concepts issus de l’analyse des dialogues et des interactions aux discours monologiques et, plus généralement, aux textes écrits. Le discours monologique est défini comme un discours tenu par un seul locuteur, parlé ou écrit, éventuellement long et complexe.

Sur le mot dialogue sont formés les deux adjectifs, dialogal et dialogique.
— L’adjectif dialogal renvoie au dialogue authentique, quotidien, ou naturel, entre deux ou plusieurs participants, dans une situation de face à face.

— L’adjectif dialogique et le nom dialogisme,$ s’utilisent pour désigner un ensemble de phénomènes correspondant à la mise en scène d’une situation de dialogue dans la parole d’un locuteur unique. Ce locuteur lie des contenus sémantiques à des sources constituant une gamme de voix auxquelles il peut s’identifier ou non.

En rhétorique, le dialogisme est une figure de rhétorique mettant en scène un dialogue dans un passage d’une œuvre littéraire ou philosophique Mikhaïl Bakhtine a introduit les concepts de dialogisme et de polyphonie, pour décrire un arrangement fictionnel spécifique. Dans la perspective classique du roman du XIXe siècle, les personnages de la fiction sont pilotés par le narrateur ; leurs actes et discours sont cadrés en fonction de leur contribution à l’intrigue. Dans une disposition dialogique, le narrateur est en retrait ; les discours des personnages tendent à se développer de façon autonome par rapport aux exigences de l’intrigue qui en vient à se dissoudre. L’unité de l’œuvre est celle d’une polyphonie, elle tient aux rapports des voix entre elles.

Le dialogisme n’est pas réservé au discours monogéré. Dans une conversation, il est courant qu’un tour de parole, forcément dialogal, soit également dialogique. Dans un dialogue entre L0 et L1 il se peut que l’interlocuteur réel L1 (plan dialogal) ne cadre pas avec l’interlocuteur L’1 construit dans les divers tours de L0, V Connecteurs argumentatifs. Ce hiatus se manifeste alors par divers ajustements et négociations entre les partenaires (Kerbrat-Orecchioni, 2000b).

On peut utiliser le mot dialogal pour couvrir à la fois le dialogal proprement dit, et le dialogique (polyphonique et intertextuel), afin de mettre l’accent sur un aspect fondamental de l’argumentation, celui d’articuler deux discours contradictoires, à l’oral comme à l’écrit.

3. Polyphonie

Les concepts bakhtiniens de dialogisme et de polyphonie permettent d’étendre la conception dialoguée de l’argumentation au discours monolocuteur.

En musique, une polyphonie est « la combinaison de plusieurs mélodies ou de parties musicales, chantées ou jouées en même temps », par opposition à une texture à une seule voix ou monophonique (Wikipédia, Polyphonie).
Le mot polyphonie peut être utilisé métaphoriquement pour désigner un ensemble de phénomènes correspondant globalement à la mise en scène monologique d’une situation de dialogue, par un seul locuteur (Ducrot, 1988) ou animateur (Goffman, 1981).
La théorie de la polyphonie conceptualise le discours monologique comme un espace polyphonique, articulant une série de voix clairement distinctes, chacune développant sa propre mélodie, c’est-à-dire exprimant un point de vue spécifique. À la différence de la citation directe qui mentionne la personne source, ces voix polyphoniques ne sont pas rapportées à des personnes.

Dans la théorie de la polyphonie, le “for intérieur” est vu comme un espace dialogique, où différents contenus sont attribués à différentes “voix” que le locuteur prend en considération et par rapport auxquelles il se situe pour s’aligner ou s’opposer à elles. L’activité du “locuteur polyphonique” est celle d’un “metteur en scène”, l’énoncé produit exposant le résultat de ses identifications et distanciations.

Ce concept d’identification est au cœur de la théorie de l’argumentation dans la langue. Il est totalement étranger au concept psychologique d’identification qui est discuté à propos de la question de la persuasion.

Le dialogue polyphonique est libéré des contraintes du face à face, mais il reste un discours biface, articulant des positions opposées. Par exemple, l’énoncé “Pierre ne participera pas à la réunion” met en scène deux voix, la première exprimant le contenu positif Pierre participera à la réunion, et une seconde rejetant la première : Non ! Le locuteur s’identifie à la deuxième voix et se fait l’énonciateur de ce rejet, V. Négation . L’analyse de la coordination P, mais Q, est menée dans le même cadre conceptuel.

Un même locuteur peut développer un discours à deux faces, mettant en scène deux voix, chacune articulant des arguments et des contre-arguments, comme dans une interaction argumentative. Le dialogue argumentatif est alors intériorisé, dans une confrontation intérieure libérée des contraintes liées à l’interaction face à face. C’est le cas au théâtre, lorsqu’un personnage s’engage dans un monologue délibératif. Le locuteur polyphonique parle d’une voix, puis d’une autre, opposée à la première, pour finalement rejeter telle option pour accepter l’autre, en s’identifiant à cette dernière voix.

Le concept de polyphonie n’est pas limité à l’analyse des monologues développés. Un tour de parole conversationnel, nécessairement dialogique, peut aussi être polyphonique, comme le montre l’utilisation de la négation. Les décalages possibles entre l’interlocuteur en tant que personne réelle et l’interlocuteur tel que le voit, le comprend et le fait parler son partenaire peuvent être analysés dans une perspective polyphonique.

Les deux adjectifs dialogal et dialogique font tous deux référence au dialogue. On peut utiliser dialogique pour couvrir les aspects polyphoniques et intertextuels du discours d’une part, et dialogal pour couvrir les phénomènes liés à l’interaction d’autre part. De toute façon, l’argumentation à part entière articule deux voix contestataires, c’est une activité dialogique.

4. Intertextualité

Selon la vision monolithique classique du locuteur, la rhétorique considère que l’argumentateur est la source de son discours, qu’il maîtrise et pilote à volonté. Selon le concept d’intertextualité, les discours préexistent aux locuteurs, ils lui imposent leurs propres réalités et leur propre dynamique. Dans le cas de l’argumentation, ces rapports d’intertextualité sont spécifiquement pris en compte à travers la notion de script argumentatif,
Le concept d’intertextualité rabaisse le rôle du locuteur, qui ne vient qu’en second par rapport aux nappes textuelles dans lesquelles il baigne. Il est considéré comme une instance de coordination et de reformulation de discours déjà élaborés et affirmés ailleurs. Le locuteur n’est pas la source intellectuelle de ce qui est dit, mais simplement le vocalisateur plus ou moins conscient de formules et de contenus préexistants. Le discours n’est pas produit par le locuteur, mais le locuteur par le discours.
Appliquée à l’argumentation, cette vision du locuteur comme machine à répéter et à reformuler arguments et points de vue hérités est en totale opposition avec l’image classique d’un orateur créatif et “inventif”. L’objet de l’étude de l’argumentation n’est plus seulement les productions concrètes de tel ou tel locuteur, mais la façon dont sa parole manifeste le script de la question qu’il aborde.


 

Intention du législateur, arg. de l’–

Arg. de l’INTENTION DU LÉGISLATEUR

L’argument de l’intention du législateur est un principe d’interprétation qui prend en compte l’ensemble des conditions historiques de production de la loi, à côté ou en concurrence avec la lettre de la loi.

1. Intention du législateur

En droit, l’argumentation de l’intention du législateur, (ou argument téléologique), prend pour argument non pas la lettre de la loi, mais l’intention du législateur : dans quel type de situation se trouvait-il, quel type de problème envisageait-il et quelle solution entendait-il y apporter. Cette forme d’argumentation est reconnue comme pertinente, V. Topique juridique.

2. Argument historique ; argument génétique ;
argument psychologique

Ces buts peuvent être établis en exploitant les matériaux fournis par l’histoire de la loi en question : on parle alors d’argument historique ou d’argument génétique. Cette histoire est connue par les travaux préparatoires, les exposés des motifs de la loi, les débats auxquels son adoption a donné lieu, etc. Lorsqu’il s’appuie sur l’état antérieur de la législation, l’argument historique suppose que le législateur est conservateur et que les textes nouveaux s’inscrivent dans la tradition juridique (présomption de continuité du droit).

L’intention du législateur peut également être dégagée en référence à l’esprit de la loi : on parlera d’argument psychologique (Tarello, cité in Perelman 1979, p. 58).

3. Des principes généraux d’interprétation

Ces différents types d’argumentation fonctionnent pour toutes les normes; on reconnaît la validité d’une argumentation appuyée non pas sur la lettre du règlement mais sur l’intention de la personne ayant produit le règlement ou la norme. Ils ont des correspondants hors du domaine juridique. Par exemple, dans le domaine philosophique ou littéraire, il est possible de légitimer une interprétation d’un texte en s’appuyant sur l’intention de l’auteur, elle-même fondée sur les travaux préparatoires et des données historiques (notes, manuscrits ; déclarations de l’auteur accompagnant son œuvre), ou sur des données psychologiques (l’esprit de l’œuvre ou de l’auteur tels que les comprend l’interprète).

L’argument de l’intention est considéré comme fallacieux par l’analyse structurale, qui prône une approche immanente du texte littéraire.


 

Inférence

INFÉRENCE

L’inférence est définie comme « la dérivation d’une proposition (la conclusion) à partir d’un ensemble d’autres propositions (les prémisses) » (Brody 1967, p.66-67). Elle permet d’établir une vérité nouvelle sur la base de vérités déjà connues (resp. une croyance nouvelle sur la base de croyances déjà établies).

La notion d’inférence est une notion primitive, c’est-à-dire qu’elle ne peut être définie que par des concepts tout aussi complexes (« dérivation”), ou illustrée par des exemples provenant d’un domaine particulier, comme la logique.

1. Connaissance immédiate et connaissance par inférence

L’argumentation est une forme d’inférence, et, comme telle, elle peut produire une connaissance. D’une façon générale, les connaissances proviennent de diverses sources par diverses opérations, qu’on peut présenter schématiquement de la manière suivante.

Cette présentation doit simplement permettre de situer l’argumentation comme affirmation d’une connaissance par inférence.

L’affirmation porteuse d’une connaissance est produite dans un discours composé :

D’un seul énoncé : la connaissance est obtenue directement, c’est-à-dire sans intervention d’une inférence. Cette connaissance (dite immédiate) correspond à la certitude qui naît de l’évidence, V. Évidence.

De deux énoncés : la connaissance est exprimée dans un énoncé conclusion inféré directement, par inférence immédiate, d’un autre énoncé. C’est une inférence à prémisse unique, V. Proposition.
L’inférence immédiate peut se faire sur la base des quantifieurs, (inférence immédiate logique), ou bien sur la base des mots pleins (inférence sémantique).

De trois (ou plus de trois) énoncés : la connaissance est exprimée dans un énoncé conclusion inféré à partir de deux (ou de plus de deux) énoncés (prémisses), l’un ayant la fonction de loi de passage, V. Syllogisme ; Modèle de Toulmin.

L’inférence est “illative” (Peirce). Elle permet d’acquérir des connaissances nouvelles à partir de vérités déjà admises. Elle correspond à la problématique de la démonstration syllogistique comme à celle de l’argumentation qui est présentée comme sa “contrepartie” rhétorique.

2. Inférence logique

L’inférence proprement dite part de trois propositions. La logique traditionnelle distingue l’inférence déductive ou déduction et l’inférence inductive ou induction ; elle traite à la marge la question de l’analogie.
On oppose traditionnellement la déduction à l’induction sur deux critères.

L’orientation particulier / général — L’inférence déductive et l’inférence inductive sont considérées comme deux processus complémentaires. L’induction va du moins général au plus général :

Ce Syldave est roux, donc les Syldaves sont roux.

alors que, la déduction irait du plus général au moins général :

Les hommes sont mortels, donc Socrate est mortel.

Mais la déduction syllogistique peut être généralisante :

Tous les chevaux sont des mammifères, tous les mammifères sont des vertébrés,
donc tous les chevaux sont des vertébrés.

Le degré de certitude L’inférence déductive conclut de façon certaine et l’inférence inductive ’seulement de façon probable. qu’en conséquence, la déduction seule peut apporter un savoir scientifique substantiel (science étant pris au sens aristotélicien du terme).

3. Inférence argumentative

3.1 Théorie standard de l’argumentation

L’enthymème est la contrepartie rhétorique de l’inférence déductive et l’exemple la contrepartie de l’inférence inductive.
En argumentation, on considère que l’inférence de la donnée à la conclusion repose sur une loi de passage caractérisant un type d’argument et un mode de raisonnement.
La grande diversité de types d’arguments considérés comme des modes de raisonnement mêlant le substantiel et le formel s’oppose à l’unicité de l’inférence déductive.

3.2 Inférence et suite idéale

La théorie de l’argumentation dans la langue établit une opposition fondamentale entre l’acte d’argumenter et l’acte d’inférer. Par l’acte d’argumenter, le locuteur préforme les suites qu’il va donner à son propre discours. iIl prétend “enrégimenter” la parole de son interlocuteur, en la limitant à ces suites ; il trace une suite idéale à son propre discours.
L’acte d’inférer prend appui sur un énoncé pour en calculer des conséquences indifférentes à la suite idéale (Ducrot 1980, p. 7-10).

Soit l’énoncé : Cette fois, Pierre était presque à l’heure.
— Suite idéale : Excusez-le !
— Suite inférée :

S’il était presque à l’heure cette fois, c’est qu’il était encore une fois en retard : punition renforcée !

Soit les énoncés :

    1. Pierre n’a pas lu tous les romans de Balzac,
    2. Il a lu quelques romans de Balzac

Suites idéales :

— Sur 1. : Il ne pourra pas te donner les informations que tu cherches
— Sur 2. : Il pourra peut-être te donner l’information que tu cherches.

Mais les locuteurs à qui l’on demande à qui ils s’adresseraient pour avoir l’information cherchée, à celui qui n’a pas lu tous les romans ou à celui qui en a lu quelques-uns, choisissent celui qui ne les a pas lus tous (Ducrot 1980, p. 7-11). Il y a donc intervention d’un calcul implicite. Par exemple, si on dit qu’il ne les a pas lus tous, c’est qu’il en a lu au moins beaucoup ; ou que la négation montre qu’on pourrait penser qu’il les a lus tous.

3.3 Inférence pragmatique

La notion d’inférence pragmatique est utilisée pour rendre compte de l’interprétation des énoncés dans le discours. Dans le dialogue :

L1 : — Qui avez-vous rencontré à ce dîner ?
L2 : — Paul, Pierre et Ginette

De la réponse de L2, L1 infère que L2 n’a rencontré aucune autre connaissance commune. Cette inférence se fait sur la base d’une loi de passage, qui correspond à la maxime de quantité (loi d’exhaustivité) de Grice. Si cette loi n’a pas été respectée, si Bruno, personne bien connue de L1, a rencontré L2 à la soirée, alors L2 a menti par omission, V. Coopération.

3.4 Inférence immédiate analytique

Un énoncé analytique est un énoncé vrai “par définition”, c’est-à-dire en fonction de son sens : “un célibataire est une personne adulte non mariée”. Alors que l’inférence immédiate logique procède à partir des quantificateurs ou “mots vides”, l’inférence immédiate analytique opère à partir du sens même des “mots pleins” de l’énoncé de base :

Il est célibataire, donc il n’est pas marié.

Dans des argumentations comme “c’est notre devoir, nous devons donc le faire”, la proposition introduite par donc, “nous devons le faire” est tirée analytiquement de l’argument “c’est notre devoir”. Si l’on peut parler ici de conclusion, c’est de conclusion “immédiate” qu’il s’agit. Plus largement, l’inférence analytique est une inférence où la conclusion est inscrite dans l’argument, la conclusion développant seulement les contenus sémantiques de l’argument, ainsi, à partir de “Pierre a cessé de fumer”, je peux déduire que, dans le passé “Pierre fumait” : “si tu dis que Pierre a cessé de fumer, tu affirmes que Pierre fumait autrefois”.

3.5 Coexistence des formes d’inférence dans l’argumentation ordinaire

V. Orientation


 

Induction

INDUCTION

L’induction est un procédé de généralisation fondé sur l’examen systématique d’un grand nombre de cas.
La méthode inductive appliquée en histoire et en littérature procède par enquêtes sur des cas concrets significatifs et les reprend dans des synthèses susceptibles d’être améliorées.

L’induction est un des deux modes d’inférence classiques, V. Déduction. L’induction va du particulier au général, elle généralise à tous les cas des constatations faites sur un nombre restreint de cas. Si on ne dispose que d’un seul cas, on a affaire à un exemple, V. Généralisation.

Je plonge la main dans le sac et j’en retire un grain d’avoine.
Je plonge une 2e fois la main dans le sac, et j’en retire un 2e grain d’avoine.
… Je plonge une 294e fois la main dans le sac, et j’en retire un 294e grain d’avoine.
Pour conclure avec certitude, il faudrait examiner grain à grain tout le volume restant ; mais cela prendrait beaucoup de temps. Je procède à un arbitrage entre le degré de certitude atteint et la durée de la tâche, en utilisant l’induction, je décide de gagner du temps et je conclus :
J’ai (certainement) affaire à un sac d’avoine.

La généralisation universelle et nécessaire (apodictique) est le produit de la déduction démonstrative. Elle est notée par une affirmation étendue à tous les cas.
L’article défini pluriel convient bien à la totalisation faite sur la base d’une expérience locale répétée : “les consommateurs apprécient les tomates noires de Crimée. L’affirmation portant sur les X admet des exceptions, “mais moi je préfère les Green zebra”. Autrement dit, les est orienté vers tous les, sans être équivalent à tous les.

On réfute une conclusion obtenue par induction en montrant qu’elle procède d’une généralisation hâtive, reposant sur l’examen d’un nombre de cas insuffisants ; pour cela, on exhibe des exemplaires de la collection qui ne possèdent pas la propriété qui a été généralisée à partir des cas précédents.

Cette induction, que l’on pourrait appeler induction catégorielle, repose sur l’analogie catégorielle:

C’est par la production de cas individuels présentant une similitude que nous nous sentons autorisés à induire l’universel. (Aristote, Top. Brunschwig, I, 18, 10 ; p. 32),

Les grains tirés sont “analogues” au sens où, même s’ils sont plus ou moins beaux, ils appartiennent tous à la même catégorie “être un grain d’avoine”.

1. Formes de l’induction

1.1 Induction complète

L’induction est par nature incomplète. L’induction est dite complète si on procède par inspection de chaque cas ; elle permet alors d’attribuer au groupe une propriété constatée empiriquement sur chacune de ses membres. Soit un hameau H composé des trois familles, X, Y, Z :

La famille X a une salle de bain.
La famille Y a une salle de bain.
La famille Z a une salle de bain
Conclusion : Les H-iens ont tous une salle de bain.

Les installations examinées sont analogues en ce qu’elles correspondent toutes aux critères définissant la salle de bain : une pièce isolée, avec un lavabo et une douche. L’induction complète procède en extension, par examen exhaustif de chaque cas et totalise de façon certaine ; elle n’est pas toujours possible, non seulement pour des raisons matérielles (temps), mais parce qu’on n’a pas accès à tous les membres de la catégorie. C’est pourquoi on lui préfère l’induction de la partie représentative au tout.

1.2 Induction de la partie représentative au tout

L’induction permet d’inférer, en intension, une proposition portant sur le tout à partir du fait qu’on a constaté qu’elle était vraie sur une partie, qui peut être quelconque ou représentative. Si la partie examinée est quelconque et petite, les risques d’erreur sont grands. Ils se réduisent si la partie est représentative. Soit E un échantillon représentatif de la population P,

40% d’un échantillon représentatif des votants a déclaré avoir l’intention de voter pour Untel, donc Untel obtiendra 40% des votes le jour de l’élection.

Selon que l’échantillon est ou non réellement représentatif, que les gens ont ou non donné des réponses fantaisistes, et si rien de nouveau ne se produit, la conclusion varie du quasi certain au vaguement probable, V. Composition.

1.3 Raisonnement par récurrence

En mathématique, le raisonnement par récurrence constitue une forme d’induction qui permet de conclure de façon certaine (Vax 1982, art. Induction mathématique ou raisonnement par récurrence). Il se pratique sur des domaines tels que l’arithmétique, où peut être définie une relation de succession. On montre que la propriété vaut pour 1 ; puis que si elle vaut pour un individu quelconque i, elle vaut pour son successeur i + 1. On en conclut qu’elle vaut pour tous les individus du domaine.

3. L’induction comme méthode positive de l’histoire littéraire

Le procédé inductif est typique de la méthode positive, en littérature comme en histoire. On ne peut dégager les lignes de force des événements et leurs causes générales qu’à partir d’études particulières en nombre suffisant, dont la synthèse suscitera de nouveaux travaux :

De ces travaux partiels, méthodiquement conduits, nous n’avons encore qu’un petit nombre et d’aucuns soutiendront peut-être, non sans pertinence, que le temps d’une étude d’ensemble n’est pas encore venu. On peut objecter pourtant qu’il n’est pas mauvais de faire le point, et qu’en signalant les questions à résoudre et en suggérant des solutions on a chance de susciter et d’orienter des recherches nouvelles.
Georges Lefebvre, La grande peur de 1789, 1932[1]

En science historique de la littérature, on procède de même, par accumulation de témoignages.

2 Diffusion de l’irréligion dans la noblesse et le clergé
Cette diffusion est considérable dans la haute noblesse. Les témoignages généraux abondent : “L’athéisme, dit Lamothe-Langon, était universellement répandu dans ce que l’on appelait la haute société ; croire en Dieu devenait un ridicule dont on avait soin de se garder”. Les mémoires de Ségur, ceux de Vaublanc, ceux de la marquise de la Tour du Pin confirment Lamothe-Langon. Chez Mme d’Hénin, la princesse de Poix, la duchesse de Biron, la princesse de Bouillon, dans les milieux d’officiers, on est, sinon athée, du moins déiste. La plupart des salons sont “philosophes” et des philosophes en sont le plus bel ornement. Non seulement chez ceux ou celles qui font profession de philosophie, chez d’Holbach, Mme Helvétius, Mme Necker, Fanny de Beauharnais (où l’on voit Mably, Mercier, Cloots, Boissy d’Anglas) mais chez les grands seigneurs. Chez la duchesse d’Enville, on rencontre Turgot, Adam Smith, Arthur Young, Diderot, Condorcet ; chez le comte de Castellane, d’Alembert, Condorcet, Raynal. Dans les salons de la duchesse de Choiseul, de la maréchale de Luxembourg, de la duchesse de Grammont, de Mme de Montesson, de la comtesse de Tessé, de la comtesse de Ségur (sa mère), Ségur rencontre ou entend discuter Rousseau, Helvétius, Duclos, Voltaire, Diderot, Marmontel, Raynal, Mably. L’hôtel de la Rochefoucauld est le rendez-vous des grands seigneurs plus ou moins sceptiques et libéraux, Choiseul, Rohan, Maurepas, Beauvau, Castries, Chauvelin, Chabot qui s’y mêlent aux Turgot, d’Alembert, Barthélémy, Condorcet, Caraccioli, Guibert. Il faudrait en énumérer bien d’autres : salons de la duchesse d’Aiguillon “ très entichée de la philosophie moderne, c’est-à-dire de matérialisme et d’athéisme”, de Mme de Beauvau, du duc de Lévis, de Mme de Vernage, du comte de Choiseul-Gouffier, du vicomte de Noailles, du duc de Nivernais, du prince de Conti, etc.
Daniel Mornet, Les origines intellectuelles de la révolution française. 1715-1787. [1]

L’affirmation à justifier est : « la diffusion de l’irréligion est considérable dans la haute noblesse » ; elle est soutenue d’un témoignage explicite, accompagné de trois autres simplement évoqués. Suit une affirmation du même ordre, « la plupart des salons sont philosophes, et des philosophes en sont le plus bel ornement », soutenue par vingt-huit noms de philosophes. La lecture est ennuyeuse, mais le raisonnement irrésistible.

L’induction suppose une abondance qui n’a rien à voir ni avec l’exagération ni avec le verbiage.


[1] Paris, Armand Colin, p. 270-271.

Indice

INDICE

L’indice (signe naturel) est une trace, une donnée constatable, liée à un état de chose hors d’atteinte directe. L’argumentation indiciaire conclut de la présence de l’indice à l’existence nécessaire ou probable de l’état de chose associé. Groupés en faisceaux convergents, les indices simplement probables peuvent devenir concluants.

Un indice [1] est une donnée perceptuelle directe, qu’on sait être matériellement liée, à un état de chose non accessible perceptuellement. Si je vois de la fumée (indice), je peux inférer qu’il y a du feu, en vertu des observations résumées par le principe “il n’y a pas de fumée sans feu”.
L’indice permet parfois d’inférer de manière certaine à l’existence du phénomène global, parfois l’inférence est seulement par défaut.
Les liens entre le signe naturel présent et son référent absent peuvent être de types très divers :

— La première manifestation d’un phénomène : un soleil couchant rouge / un temps pluvieux demain
— Un vestige d’une activité passée : le reste / le repas
— Une trace : empreintes digitales, traces de pas, traces de pneus
— Une partie d’un tout : un cheveu / une personne
— Un effet à sa cause : être fatigué / avoir travaillé

En lui-même, l’indice est irréfutable. L’indice est un fait certain, et « nous tenons pour certain d’abord ce que perçoivent les sens, par exemple, ce que nous voyons, ce que nous entendons, tels les indices [signa]» (Quintilien, V, 10, 12).

On emploie parfois le mot signe au sens d’indice. Un signe est :

Une chose dont l’existence ou la production entraîne l’existence ou la production d’une autre chose, soit antérieure, soit postérieure. (Aristote, P. A., II, 27)

Un signe naturel est très différent d’un signe linguistique, pour lequel le lien entre le signifiant et le signifié est social et arbitraire. Le signe naturel n’est pas une représentation symbolique du phénomène associé, ni un analogon global de la chose qu’il “représente”, comme dans le cas de la pensée analogique.

Argumentation indiciaire

La relation du signe naturel avec le phénomène qu’il révèle autorise des inférences ; l’argumentation fondée sur l’indice peut s’exprimer sous la forme d’un syllogisme. La majeure est un topos substantiel, c’est-à-dire un principe admis dans une communauté, qui exprime le lien de l’indice au phénomène ; la mineure affirme l’existence de l’indice, et la conclusion affirme l’existence du phénomène associé à cet indice.
La qualité de l’argumentation dépend de la nature du lien qu’elle exploite, selon que le lien du signe au phénomène est nécessaire ou probable.
La probabilité des signes naturels n’est pas la même chose que la vraisemblance des idées courantes majoritaires (les riches méprisent les gens / les gens méprisent les riches).

— L’indice concluant (tekmerion) est nécessairement lié au phénomène, l’association signe-phénomène correspond à une réalité empirique (non pas logique). L’indice a donc force de preuve. Il entre dans un syllogisme valide, dont la conclusion est certaine, comme dans l’argumentation suivante allant de l’effet à la cause :

Toute femme qui a du lait a enfanté (si L, alors E).
Cette femme a du lait, elle a donc enfanté.

Les empreintes digitales sont spécifiques de chaque individu
Vos empreintes digitales ont été relevées sur le volant de la voiture,
Vous avez pris le volant de la voiture.

Qui dit cicatrice, dit blessure. Comment avez-vous été blessé ?

Tes mains sentent la poudre, tu es un émeutier !

— L’indice probable, ou contingent (semeion), est un signe ambigu, qui peut être lié à plusieurs états de choses. Le syllogisme associé n’est pas valide :

Les femmes qui ont enfanté sont pâles (si E, alors P).
Cette femme est pâle, elle a donc enfanté.

Une condition nécessaire est prise pour suffisante : on peut être pâle par complexion, ou parce qu’on est malade. L’indice n’apporte pas de preuve, mais peut orienter les recherches ou jeter la suspicion.

Typiquement, les indicateurs périphériques ne sont pas des signes nécessaires : “il a un air coupable, donc il se sent coupable, donc il est coupable”, V. Circonstances.

Indice, symptôme, syndrome

La théorie des indices est liée à l’observation médicale : la rougeur est indice (signe, symptôme) de fièvre ; la souplesse de la peau est indice (signe) de l’âge. L’existence d’indices convergents justifie une accusation ou un diagnostic.

Les indices peuvent se constituer en faisceau convergent, constituant une argumentation à prémisses liées, qui elle est concluante. Une zone du corps peut être rouge, parce qu’elle a été frottée ; chaude, suite à un début de coup de soleil ; douloureuse ou enflée parce qu’elle a subi un choc. Mais si elle est à la fois rouge, douloureuse, chaude et enflée (rubor, dolor, calor, tumor), c’est qu’il y a une inflammation.

Les signes médicaux qui se présentent de façon groupée constituent un syndrome, c’est-à-dire un groupe de signes et de symptômes qui apparaissent simultanément et caractérisent une anomalie ou une condition physique particulière.

Le syndrome de Widal […] est un syndrome associant asthme, polypose naso-sinusienne et intolérance à l’aspirine, aux anti-inflammatoires non stéroïdiens, ainsi qu’à certains colorants alimentaires (Wikipedia, Syndrome de Widal)

Ce regroupement de signes est à la base d’un raisonnement médical concluant à une action justifiée : si un patient souffre d’asthme et a un problème de polypes naso-sinusiens, il est probablement allergique à l’aspirine, il doit être testé dès que possible.

Indice et intentions dissimulées

Le raisonnement indiciaire est également celui du militaire qui observe les actes et les mouvements de l’ennemi pour deviner ses intentions, sur la base d’un ensemble d’indices convergents.

Roland Dorgelès a eu « [le] singulier privilège de baptiser une guerre » : c’est lui qui le premier a appelé « drôle de guerre » la situation sur le front entre le 3 septembre 1939, date de la déclaration de guerre, et le 10 mai 1940, date de l’invasion de la Belgique, des Pays-Bas, du Luxembourg et de la France par l’Allemagne nazie. Son ouvrage, « La drôle de guerre », est constitué d’une série de reportages effectués sur le front pendant cette période. En avril 1940, il est en Alsace, sur un poste d’observation.

De là-haut, on domine les lignes ennemies comme d’un balcon. […] Le sergent qui ne les quitte pas des yeux, connaît maintenant leurs habitudes, sait d’où ils viennent et où ils vont.
— Là, montre-t-il du doigt, ils creusent une sape. Regardez la terre remuée… Cette maison grise, ils l’ont certainement bétonnée. Vous remarquez l’embrasure ? Et ces tuiles déplacées ? Leurs travailleurs en ce moment s’occupent surtout par là. Ce matin, j’en ai compté soixante qui revenaient du chantier. Avec des lampes : donc ils piochent dessous. De l’aube à la nuit, nos guetteurs restent penchés sur la lunette.
Roland Dorgelès, La drôle de guerre 1939-1940.[1]

Tout l’art de Sherlock Holmes réside dans l’observation, l’interprétation et la combinaison des indices, V.  Déduction. L’indice est une trace de l’action qui laisse inférer le modus operandi. Si les éclats de verre provenant de la fenêtre sont sur les tiroirs arrachés aux armoires et jetés dans la chambre, c’est qu’on a d’abord saccagé la chambre et qu’on a ensuite fracturé les vitres de l’extérieur, pour faire croire qu’on était entré par la fenêtre – alors qu’on est entré par la porte. Le coupable avait donc la clé. Quelles sont les personnes qui ont cette clé ?

Sciences des indices

L’exploitation des indices pour la reconstruction du scénario d’un crime, du déroulement d’une bataille, la reconstruction d’un squelette ou du tracé d’une ville est le fond des professions de détective, d’historien, de paléontologue et d’archéologue (Ginzburg 1999). Les conditions qui permettent d’inférer de l’existence d’un indice à celle d’un état de chose ou d’un être inaccessibles à l’observation directe définissent les techniques argumentatives spécialisées de ces différentes professions.


[1] Grec semeion σημεῖον, “signe ; marque ; preuve” ; tekmérion τεκμήριον “signe de reconnaissance, preuve”.
[2] Paris, Albin Michel, 1957, p. 9 ; p. 194.


 

Imitation – Parangon – Modèle

IMITATION, PARANGON, MODÈLE

1. Donner l’exemple / prendre (en) exemple

2.1 Prendre exemple, donner en exemple

Lorsque A prend B pour modèle, A justifie ses actions en disant qu’il suit l’exemple de B ; B lui-même n’est pas nécessairement conscient d’être un modèle pour A.
Pour amener quelqu’un à faire quelque chose, on peut procéder argumentativement, en lui exposant discursivement toutes les bonnes raisons de le faire. On peut en particulier argumenter par le modèle, en lui donnant en exemple des gens importants qui l’ont fait (variante de l’argumentation d’autorité). Cet “argument de l’exemplarité” peut être considéré comme un exemplum émergent.

2.2 Donner l’exemple

On peut également donner l’exemple, et faire soi-même ce qu’on souhaite que l’autre fasse, sans passer par le langage. On évite ainsi l’accusation de faire la morale aux autres, de faire du prosélytisme, et on se garde par définition des réfutations ad hominem, “vous faites pas ce que vous demandez aux autres de faire”.
Il ne s’agit plus de dire la norme, mais de la montrer en actes, de s’instituer soi-même comme norme. On ne peut alors parler d’argumentation par l’exemple que de façon métaphorique, comme on parle d’argumentation par la force pour ouvrir avec un tournevis une boîte de conserve. L’argumentation par l’exemple donné joue sur les mécanismes non verbaux de l’alignement (imitation sociale, entraînement, identification, empathie). Séduction et répulsion sont des forces qui poussent une personne à s’aligner sur un modèle et à se distancier d’un «antimodèle» (Perelman & Olbrechts-Tyteca, [1958], p 488 et suiv.)

L’argumentation éthotique est une forme d’argumentation par l’exemple, poussant l’auditoire à l’identification à un modèle particulier, l’orateur lui-même, V. Éthos.

La stratégie de l’exemple pour “faire faire” peut être utilisée pour toutes les formes de comportements qu’on souhaite modifier, comment manger proprement, parler de façon correcte, mener une vie digne de récompense dans l’au-delà. Au cours de ce processus, il peut y avoir persuasion (transformation des systèmes de comportement), mais tout ce qui persuade n’est pas le produit d’une argumentation, V. “Toi aussi!”.

2. Parangons et “grands analogues”

Dans l’argumentation politique, certains événements jouent le rôle de parangons : la signature des accords de Munich en 1938 et la défaite diplomatique des démocraties face à la volonté expansionniste nazie, le génocide des juifs, des tziganes et des homosexuels au cours de la seconde guerre mondiale, sont autant de grands analogues qui servent d’antimodèles pour penser tous les conflits actuels (Perelman & Olbrechts-Tyteca, [1958], id.). Pour les Américains, le Vietnam est le grand analogue appelé à la rescousse lorsqu’il s’agit de s’opposer à de possibles interventions militaires à l’étranger; il tend à être remplacé dans ce rôle par l’Irak, ou l’Afghanistan.
Ces événements parangons fournissent une grille de lecture et d’action applicable aux événements nouveaux ; ils fonctionnent en cela sur le principe du précédent. Ils mettent en scène des personnages source d’antonomase (figure par laquelle un membre de la catégorie est désigné par le nom du parangon de cette catégorie) : un Daladier ou un Chamberlain est une personne qui capitule devant un dictateur au lieu de le combattre, comme se sont conduits à Munich Édouard Daladier ou Neville Chamberlain vis-à-vis de Hitler.

3. Modèle

— En épistémologie, un modèle est une représentation d’un objet ou d’un état de choses. Le modèle reprend les éléments essentiels du donné correspondant et schématise ce qu’il représente dans son essence et ses fonctions afin de faciliter sa compréhension et sa manipulation. Un modèle est plus ou moins adéquat à son objet, et peut être révisé.

— Dans le domaine moral, un modèle est une personne qui incarne ou qui produit une norme.

— En théorie des catégories, le modèle correspond au prototype de la catégorie. Il fonctionne comme :

— L’élément générateur de la catégorie
— L’élément le plus représentatif de la catégorie, qui la définit
— L’élément le plus souvent cité en relation avec la catégorie
— La norme et le critère d’évaluation des membres de la catégorie
— Ce vers quoi tendent tous les membres de la catégorie.

— Dans la culture classique, l’autorité fonde la doctrine de l’imitation, et contribue à définir les genres littéraires en rapportant chacun d’eux à un modèle fondateur : le genre historique à Thucydide, la fable à Ésope et à la Fontaine, l’argumentation à Aristote ou à Cicéron, le roman de gare à Guy des Cars, etc. Appartient à tel genre l’œuvre qui ressemble au “modèle du genre”.

Dans « les petits garçons modèles”, “modèle” est pris au sens de “exemple à imiter”. Le modèle fonctionne relation a contrario avec un contre-modèle ou un antimodèle qui représente tout ce qu’il ne faut pas faire, une autorité négative, V. Autorité.


 

Ignorance

Arg. sur l’IGNORANCE

 

Le locuteur L1 avance une conclusion C sur la base d’un argument A. Son adversaire L2 refuse d’admettre cet argument (on suppose qu’il est incapable de le réfuter en bonne et due forme), et  rejette la conclusion C. À part cela, L2 ne propose rien : on comprend : pas de meilleur argument pour C, ni d’argument pour une autre position C’ ; dans ces conditions, L1 somme L2 de se rallier à ses positions, alors que L2 souhaite manifestement rester agnostique. Locke déclare que l’argument de L1 est fallacieux, mais Leibniz est plus prudent.

1. Argumentation par l’ignorance et légitimité du doute

L’argumentation par l’ignorance [1] est définie par Locke comme une des quatre formes fondamentales d’argumentation, V. Typologies modernes :

Un second moyen dont les hommes se servent pour porter et forcer, pour ainsi dire, les autres à soumettre leur jugement aux décisions qu’ils ont prononcées eux-mêmes sur l’opinion dont on dispute, c’est d’exiger de leur adversaire qu’il admette la preuve qu’ils mettent en avant, ou qu’il en assigne une meilleure. C’est ce que j’appelle un argument ad ignorantiam. ([1690], p. 573)

Cette stratégie est déclarée fallacieuse par Locke.
La situation où L1 s’appuie sur l’ignorance de L2 peut être schématisée par le dialogue suivant :

L11 :     — C, puisque A.
L21 :     — Je n’admets pas que A soit une preuve de CA est un mauvais argument. D’ailleurs, Je n’admets pas C.
L12 :     — As-tu quelque raison qui te permette de conclure à quelque chose de différent de ? As-tu de bonnes raisons de rejeter A comme preuve de C ?

L22 :     — Non
L13 :     — Alors tu dois admettre ma propre preuve et ma conclusion.

(i) Premier tour, L1 propose une conclusion justifiée.

(ii) Deuxième tour, L2 refuse de ratifier l’argumentation de L1. L2 semble n’avoir que sa conviction intérieure à opposer à L1, sans qu’il juge bon de lui donner un contenu quelconque.

 (iii) Troisième tour, L1 demande à L2 d’exposer les raisons de son doute. Il est parfaitement dans son droit de le faire, en vertu du principe conversationnel qui demande qu’une suite non préférée soit accompagnée d’arguments. L2 pourrait répondre :

— En présentant des objections contre C ou en réfutant l’argument A en faveur de C.
— En construisant un contre-discours apportant une « meilleure preuve ». Comme le texte ne dit pas pour quelle conclusion, on peut donc supposer les deux cas suivants selon que la preuve souhaitée devrait 1/ conclure à quelque chose de différent de C, mais toujours pertinent pour la discussion, ou bien 2/ apporter « une meilleure preuve » pour C.

(iv) Au quatrième tour, L2 s’avoue incapable de quoi que ce soit.

(v) Au cinquième tour, L1 peut :

— Se résigner au refus de ratifier de L1, tout en maintenant son argumentation :
D’accord, ce n’est pas un très bon argument, mais il est tout de même intéressant et c’est le seul que nous ayons trouvé.

— Sommer L2 d’accepter son argumentation : c’est ce qui constitue, d’après Locke, une fallacie d’argumentation par l’ignorance : puisque tu n’as rien à dire contre mon argumentation, tu dois admettre ma conclusion”.
L1 prétend donc imposer sa conclusion pour deux raisons, d’une part son propre argument  et d’autre part l’incapacité de L2 à défendre une autre conclusion.

Si Locke rejette les prétentions de L1 à l’étape (v), c’est qu’il considère comme légitime pour L2 de ne pas admettre une conclusion alors même qu’elle est argumentée et qu’il n’a au fond rien à lui opposer. Locke légitime ici le refus de se soumettre à l’argumentation, même bonne, alors que ce refus n’est fondé sur rien, sinon la seule intime conviction, ou une clause de conscience.

1. 1 Ad ignorantiam et présomption

À propos de cette analyse, Leibniz observe que « [l’argument ad ignorantiam] est bon dans les cas à présomption, où il est raisonnable de se tenir à une opinion jusqu’à ce que le contraire se prouve » ([1765], p. 437) ; présomption a ici le sens de “charge de la preuve”. La prétention de L1 est peut-être excessive et fallacieuse, néanmoins son argumentation crée ou reprend une préférence dans le champ concerné, et, en pratique, on peut s’y tenir jusqu’à ce qu’autre chose ait été prouvée.
L’argumentation par l’ignorance est un raisonnement “faute de mieux”, “en l’absence d’alternative”, qui prend une couleur différente lorsqu’il s’agit non plus de vérité et de savoir, mais de décision et d’action, possiblement urgente :

L11 : — Moi, je propose1) que nous prenions telle et telle disposition ; 2) que, dans ce cadre,  nous explorions telle et telle hypothèse ; maintenant, à vous la parole.
L2 :    — … [silence] L12 : —Vous ne dites rien ? Qui ne dit mot consent :
1) En l’absence de contradiction, ma proposition est adoptée.
2) En l’absence d’autre hypothèse, mon hypothèse sera adoptée comme hypothèse de travail.

Il est difficile de trouver quoi que ce soit à redire aux conclusions de L1. Il n’a pas dit que sa proposition était la seule valable, ni que son hypothèse devrait être tenue pour vraie. Il a mis son poids sur cette hypothèse, comme précédemment L1

1.2 Ignorance et tiers exclu

L’argument par l’ignorance est également défini, hors de toute considération sur la qualité de l’argument, comme une application illégitime du tiers exclu :

P est vraie puisque tu es incapable de prouver qu’elle est fausse.

Le seul argument en faveur de P est ici l’ignorance de l’interlocuteur. Si on considère que “on n’a pas prouvé que non P”, est équivalent à “non-(non-P)” on conclut que P, par application du principe du tiers exclu.
Mais les deux non- ne sont pas de même nature : “non-P n’est pas prouvé” ne veut pas dire “non P est faux” ; il y a confusion entre ce qui est vrai (ordre de l’aléthique) et ce qui est connaissable (ordre de l’épistémique), V. Absurde.

3. Argumentation par l’ignorance, Présomption d’innocence, Principe de précaution

3.1 Présomption d’innocence

Admettre P en l’absence de preuve de non P est une décision qui revient à l’institution habilitée à discuter et à décider dans le domaine concerné.
Dans le domaine judiciaire, la présomption d’innocence fait porter la charge de la preuve sur l’accusation, et fait bénéficier l’accusé de l’absence de preuve positive.

Vous devez prouver ma culpabilité.
Je suis innocent puisque vous êtes incapables de prouver que je suis coupable.

La présomption de culpabilité dirait que :

Tu dois prouver ton innocence.
Tu es coupable puisque tu es incapable de prouver ton innocence.

3.2 Principe de précaution

Dans le débat sur la toxicité de nouveaux produits, où il s’agit également de gérer des savoirs insuffisants.  Le principe de précaution demande qu’on soit vigilant sur l’usage, il consiste en une demande de vigilance sur les preuves qui peuvent apparaître :

Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d’attributions, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage.
Charte de l’environnement 2004, Art. 5[1]

Pour réfuter le principe de précaution, on le radicalise sous la forme d’une présomption de toxicité, “tout produit est présumé toxique jusqu’à ce qu’on ait prouvé son innocuité”.
Mais ce rejet du principe de précaution équivaut lui même à une présomption d’innocuité :

Il est possible que le produit ait des effets toxiques, mais ce n’est pas prouvé.
Tout produit est présumé non-toxique jusqu’à ce qu’on ait prouvé sa toxicité
Donc il n’a pas d’effets toxiques. Son usage est autorisé.

4. Ignorance et argument du silence, V. Silence


[1] Lat. arg. ad ignorantiam,  de ignorantia, “ignorance” ; ang. arg. from ignorance.

[2] http://www.legifrance.gouv.fr/ Droit-francais/Constitution/Charte-de-l-environnement-de-2004] ( 20 -09-2013.


 

Homonymy

HOMONYMY

Two words are homonyms when they have the same signifier but completely different meanings.
When a word develops different meanings derived from its basic meaning, those meanings overlap with the root’s meaning. Such words are said polysemous, and are listed under the same dictionary entry.

The written signifier bark corresponds to four homonymous words
1. The typical cry of a dog.
2. A craft propelled by sails or oars.
3. The tough exterior covering of a woody root or stem.
4. The acronym for beta-adrenergic receptor kinase.

These homonyms are homographs (same spelling) and homophones (same pronunciation). Heteronyms are words that have the same spelling but different pronunciations and meanings; they are homographs, but not homophones. [1]

1. Tear (N) (from eyes), = UK /tɪər/
2. (To) tear (V ~ to rip up) = UK /teər/

1. Sophisms of Homonymy

Plato’s dialogue, Euthydemus, provides an example of the sophistical use of  homonyms. The eponymous character of this dialogue, Euthydemus the Sophist, successively demonstrates the contradictory propositions: “It is the learned who learn” and “It is the ignorant who learn” (Euth., V, 275c-276c; p. 114). The listeners, particularly the young Clinias, are completely dumbfounded.
As Socrates explains, the same word applies to people who are in opposite conditions, to those who know and to those who do not know” (ibid., p. 111). The teacher teaches the student, and the student learns from the teacher.
Such sophistries do not intend to persuade people of falsehoods, but rather to confuse and exasperate their victims by revealing the underlying complexities and contradictions of their spontaneous beliefs and expressions. They are the ancestors of modern deconstructionists.

2. Paralogism of Homonymy

The fallacy of homonymy is a fallacy of ambiguity, related to speech, see fallacious: Aristotle. In the theory of syllogistic reasoning, a syllogism that is fallacious by homonymy has not three but four terms, one of which has two different meanings.
The following paralogism consists of four terms: Metals are simple bodies; bronze is a metal: Therefore bronze is a simple body.
However, bronze is an alloy, not a simple body. In the minor premise, bronze is said to be a metal because it resembles authentic metals such as iron, it can be melted and formed. In the major premise, metal is used in its strict sense. However, « metal » is homonymous or polysemous, so the syllogism actually articulates four terms, having four distincts meanings.

Scientific language prohibits homonymic shifts and requires the use of unambiguously defined terms with stable meanings and syntax. In natural reasoning, the meaning of terms is constructed and reconstructed as the discourse progresses, see discourse object.

A question of homonymy generally arises when a term’s meaning changes from one stage of reasoning to another, or, from one discussion to another. This change in meaning, can occur through homonymy, polysemy, or by taking a term in its literal sense and then in a figurative sense.

Thus, a discussion about granting credit to a person may waver between setting the amount of a loan and the trust placed in that person. In German, it is said that discussions about financial debt remain linked to discussions about moral fault, because the same term, Schuld, has both meanings.[1]

The  distinguo strategy can be used to refute discourse that plays on homonymy.


[1] http://dictionnaire. reverso.net/allemand-francais/schuld, (20 09-2013)