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LA DISSÉMINATION DES TERMES D’ÉMOTION DANS LE LEXIQUE

DISSÉMINATION DES TERMES D’ÉMOTION DANS LE LEXIQUE

1. Terminologie, méthodologie et notation

1. Terminologie, méthodologie et notation
1.1 Des définitions disséminées dans le dictionnaire.

Le dictionnaire généraliste monolingue définit les mots d’une langue avec d’autres mots de la même langue. Pour cela, il énumère, définit et illustre les différentes acceptions du mot entrée, cite quelques locutions dans lesquelles l’entrée joue un rôle pivot, et donne une idée des usages, s’appuie sur des énumérations d’antonymes et de synonymes, et informe éventuellement sur son étymologie et son histoire. On y trouve également des informations (non systématiques) sur la morphologie du mot ainsi que sur les structures syntaxiques dans lesquelles il entre.
Sur cette base, les différents dictionnaires mettent en œuvre une politique lexicographique,  et opèrent des choix en fonction de leurs publics respectifs et de l’état du marché des dictionnaires.

Dans ces conditions, le lexicographe s’engage à fournir la meilleure définition possible d’un mot entrée, au moyen d’un ensemble hétérogène de discours, autour d’un segment central, la définition elle-même, avec parfois des saveurs aristotéliciennes autour du genre commun et des différences spécifiques, des caractères propres et même des accidents, tels qu’ils se manifestent dans les exemples inventés ou pris dans des corpus de langage cultivé ou ordinaire.
Cette définition proprement dite est le cœur du discours définitoire, et c’est elle que nous exploiterons ici. Elle est faite avec des mots définis par ailleurs dans le dictionnaire ; les mots définisseurs ici sont définis ailleurs. En principe, tous les définisseurs sont définis.

Il est donc possible de dresser la liste des entrées principales ou secondaires utilisant tel mot dans leur définition, prise au sens strict.
On peut construire cet ensemble à la main : il suffit de prendre un stabilo et de souligner toutes les occurrences du mot dans les définitions, mais cela prend du temps.

L’informatisation du dictionnaire donne un accès immédiat à ce genre d’information. Par exemple, l’outil  « recherche assistée » du TLFi donne immédiatement l’information que le mot sentiment, défini à l’entrée “sentiment”, sert lui-même de définisseur pour 468 termes. C’est à ce type de fait que nous nous intéresserons, à propos du lexique de l’émotion. [note 1]

Le rédacteur donne tous ses soins à la rédaction de l’entrée, dont il contrôle consciemment la rédaction. A priori, il ne peut pas exercer le même contrôle sur toutes les occurrences de ce mot entrée, ailleurs dans son dictionnaire, surtout s’il y a plusieurs rédacteurs. En principe, la définition du mot doit rendre compte de tous les usages du mot, donc en particulier des usages qu’en fait le dictionnaire lui-même. On imagine que le relecteur intervient sur ce point.

Nonobstant la multiplicité de ses rédacteurs et les aléas de sa production, nous postulons que le dictionnaire, rédigé par des des locuteurs de qualité qui sont des spécialistes compétents, fait un usage cohérent du vocabulaire qu’il définit.
En d’autres termes, nous supposerons l’engagement lexicographique pris par le dictionnaire vis-à-vis d’un mot m vaut non seulement pour l’entrée m, mais pour tous les usages de m dans le dictionnaire, dans la définition d’autres mots,
a, b, c

Sur cette base, nous supposons par exemple que le sens du mot passion en français est non seulement donné dans l’entrée passion du dictionnaire mais également dans toutes les entrées qui utilisent le mot passion dans leur définition.
Si, dans un dictionnaire le mot passion sert à définir le mot ivresse comme c’est le cas dans le TLFi :

  1. – Au fig. 1. < État d’exaltation psychique, provoqué par une passion. >

alors, réciproquement, le mot ivresse contribue à la définition du mot passion, indépendamment du fait que ivresse n’est pas utilisé dans l’entrée passion.

Cette définition indirecte, implicite d’un mot m, qui court sur tout le dictionnaire est inaccessible à partir de l’entrée m, et irréductible à l’information fournie par la définition explicite fournie à cette entrée. [note 2]

En somme, la définition fonctionne dans les deux sens : le terme entrée, terme défini, contribue à définir les termes utilisés dans sa propre définition.

C’est ce phénomène que nous désignons comme dissémination du mot m dans le lexique.

***

Les paragraphes suivants présentent la méthodologie, la terminologie et de la notation utilisées dans cette recherche.
La seconde partie portera sur les résultats obtenus et leur exploitation dans l’étude de l’émotion dans la parole (voir XXX).

Comme on peut le voir, il ne s’agit nullement ici de discuter des structures idéales d’un article de dictionnaire, ni de comparer ou d’évaluer les politiques lexicographiques des dictionnaires utilisés, qui, tous, jouissent d’une bonne crédibilité auprès du public, et ont une légitimité sociale.
Notre travail tend plutôt à d’agréger les données extraites de chaque dictionnaire afin de constituer sur cette base  un ou des sous-dictionnaires  de mots désignant ou pointant vers une émotion. De tels dictionnaires montrent immédiatement  que le nombre des « mots d’émotion » va bien au-delà des quelques dizaines que l’on considère habituellement. De telles données constituent une base empirique indispensable  pour l’analyse de l’émotion dans la parole.

[note 1]

Prácticamente, constatamos que algunas herramientas de búsqueda como las utilizadas por el Trésor de la Langue Française Informatisé diferencian las búsquedas en las < definiciones > y en los < ejemplos >, y otros, como el Word Reference y el  DIRAE, no.

El  Dirae.es es un diccionario inverso basado en el Diccionario de la lengua española de la Real Academia Española. Es un diccionario inverso porque, en lugar de hallar la definición de una palabra, como en un diccionario ordinario, halla palabras buscando en su definición.

Eso no es una cuestión transcendental, en la medida en que hay una homogeneidad entre las fuentes consideradas; WR y el DIRAE recogen conjuntamente los dos. Por eso, nuestros datos agregan las ocurrencias de emoción en las definición propiamente dicha y en los ejempos como las siguientes:
soliloquio: (.) Lo que habla [en voz alta y sin interlocutor] un personaje de obra dramática o de otra semejante, monólogo:
la actriz recitó un soliloquio muy emotivo.
gozo: (.) Placer, alegría, emoción por lo que es favorable o apetecible: no cabía en sí de gozo.

[note 2]
1 Nous avons remplacé par des chevrons ouvrants et fermants les balises du TLFi qui bornent les segments fournissant la réponse à la requête. Nous soulignons le terme moteur de la requête. Toutes les données tirées d’internet ont été vérifiées le 28-01-2016.

1.2 Impact, mot impactant, mot impacté

Si le mot m est utilisé dans la définition des mots a, b, c… nous dirons que les mots a, b, c… sont impactés par le mot impactant m.
Par abus de langage, nous considérerons qu’un mot est impacté dès qu’une de ses acceptions est impactée.

Si l’on trouve que le mot impact a des connotations violentes indésirables, on peut parler également de mots « touchés » ; mais impact permet de parler commodément du mot impactant, m, et des mots impactés, a, b, c. (vs *mots *touchants et mots touchés).
On pourrait employer aussi le lexique de la contagion et de la contamination, mais il est difficile de parler systématiquement de mots *contaminants et de mots *contaminés, surtout lorsqu’il s’agit de l’émotion qui n’est ni une maladie ni une brève folie.
Nous utiliserons dissémination, qui n’a pas ces associations indésirables.

Les mots sont définis selon un certain nombre d’acceptions. Par abus de langage, nous dirons qu’un mot est impacté si une de ses acceptions est impactée. Les raffinements nécessaires doivent intervenir au cas par cas, lors du toilettage des listes.

Tous les mots définis sont impactés par les mots entrant dans leur définition. Mais tous les mots ne sont pas impactants : certains n’entrent dans la définition d’aucun autre mot ; tous les définis ne sont pas définisseurs.

La liste des mots impactants d’un dictionnaire donné correspond à la liste des « primitifs lexicographiques » de la langue du dictionnaire.

1.3 D[m], domaine lexicographique d’un mot

Nous dirons que l’ensemble des mots a, b, c, … impactés par le mot [m] constitue le domaine lexicographique associé à m, et que ce domaine exprime une définition implicite de m.
On peut estimer que la réunion des domaines lexicographiques associés à un mot dans différents dictionnaires donne une idée de son domaine lexical.

Notation :
– Le mot m dont on recherche le domaine lexicographique est noté : [m]
– Le domaine lexicographique du mot m est noté D[m]

Ce domaine est établi dans un dictionnaire donné. Si nécessaire, on notera
cette information sous la forme :

D[m]Dictionnaire “domaine lexico-graphique du mot [m] dans tel dictionnaire”
D[émotion]TLFi

La recherche des mots impactés doit tenir compte du fait que ce mot apparaît dans les définitions sous une certaine morphologie, singulier ou pluriel pour les noms, singulier ou pluriel, masculin ou féminin pour les adjectifs, selon une personne, un temps et un mode pour les verbes; toutes ces formes sont pertinentes pour la définition du domaine lexicographique.

Dans la définition d’un autre mot, le mot impactant apparaît sous une certaine morphologie, selon sa catégorie grammaticale. Par exemple, émotif peut impacter un autre mot sous les formes émotif, émotive, émotifs, émotives ; émouvoir sous une quelconque de ses formes conjuguées.

Le moteur de recherche sur le dictionnaire informatique considéré peut avoir ou non intégré ces variations morphologiques.

1.4 [M], Famille morpho-lexicale sémantiquement homogène

Le mot impactant [m] appartient généralement à une famille morpholexicale sémantiquement homogène, FMLSH, abrégé en “famille”, s’il n’y a pas de risque d’ambiguïté.

On note [M] la famille d’un mot [m] :
[M] = {[m1], [m2], [m3],…}

Pour éviter des notations cabalistiques de racines ou de bases lexicales, les familles seront notées par le mot le plus impactant mis en majuscules

— Famille [honte] :
{honte.s – honteux, honteuse.s – honteusement – éhonté}

— Famille [colère] :
{colère, colérer, coléré, coléreux, coléreusement, colérique, décolérer, encolérer}

— Famille [émotion] :
{émoi, émotion, émotif, émotivité, émotionnel, émouvoir, émouvant, émotionner, émotionnant}

L’homogénéité sémantique de [colère] et de [honte] est totale, ce qui n’est pas forcément toujours le cas.
Par exemple, l’homogénéité sémantique de [émotion n’est pas forcément parfaite ; intuitivement, émouvoir quelqu’un c’est plutôt produire en lui une émotion tendre, alors qu’une réaction émotionnelle peut être de l’indignation ou de la colère ; autrement dit, les impacts de émouvoir sont a priori plus spécifiques que ceux de émotion, mais ils restent liés à émotion.

La FMLSH d’un mot est récupérable dans le domaine lexicographique de ce mot. Du point de vue sémantique, tous les termes composant la famille [colère] sont impactés par le mot colère. Du point de vue morphologique, ils sont tous faits sur la même base <colé/èr->.
En fonction des options lexicographiques mises en œuvre par le dictionnaire, cette famille peut contenir des mots anciens ou peu usités.

1.5 D[M], domaine lexicographique de la famille [M]

Étant donné leur lien sémantique clair et constant avec émotion, tous les mots impactés par un membre de [Émotion] appartiennent au domaine lexicographique recherché.

On notera D[Émotion] le domaine lexicographique de la famille l’ensemble des mots accessibles à partir de l’un quelconque des membres de cette famille. Notation :

D[M] = {D[M1] + D[M2] + D[M3] +…}

lu :

D[M] = “domaine lexical de [M], ensemble des termes impactés par la FMLSH de [m]”

D[m] réunit l’ensemble des mots impactés par [ m]
D[M] inclut tous les mots impactés par [M].

D[émotion] réunit l’ensemble des mots impactés par [émotion] D[Émotion] inclut D[émotion], et y ajoute les mots impactés par les autres membres de sa famille.

Ainsi, honteux appartient à [honte] ; les 18 entrées qui ont honteux dans leurs définitions appartiennent donc au domaine lexical associé D[HONTE].

Le domaine lexicographique associé à [] est donc constitué de l’ensemble des termes impactés par les membres de [m].

1.6 Une méthode généralisable à tout le lexique

La méthode et les notions présentées ci-dessus sont indépendantes de la question des émotions. On pourrait les utiliser pour définir les primitifs lexicographiques d’une langue pour un dictionnaire, c’est-à-dire l’ensemble des mots impactants (définisseurs et définis), opposé à l’ensemble des mots seulement impactés (définis, jamais définisseurs). Cette méthode permettrait également de comparer, d’une part, l’ensemble de mots associés à un mot donné dans l’usage tel qu’on l’établit par les méthodes lexicométriques (comme par exemple les études de cas de Blumenthal, 2012), et, d’autre part, l’ensemble de mots impactés par ce mot dans un dictionnaire, qui se propose, entre autres choses, d’exprimer cet usage.

 

Les résultats et réflexions présentés dans la seconde partie reposent sur les études suivantes :

2018 Lo que la lengua cuenta de sus emociones
En: Bein, Roberto; Bonnin, Juan Eduardo; di Stefano, Mariana; Lauria, Daniela; Pereira, María Cecilia (eds). Homenaje a Elvira Arnoux Tomo VI_interactivo Análisis del discurso. Buenos Aires, UBA.

2018 La dissémination de honte dans le Trésor de la Langue Française informatisé. Dans Hugues Constantin de Chanay, Steeve Ferron. (éd.). Les observables en Analyse du discours. Numéro offert à Catherine Kerbrat-Orecchioni. Le discours et la langue, 92. 61-74.

2017 La dissémination de colère dans le lexique français — Un exercice sur les termes et les expressions d’émotion
Myriades, 3: Impact des courants linguistiques d’inspiratiion francophone dans la recherche contemporaine

2016. La dissémination de émotion dans le lexique
Dans Krzyzanowsksa, Anna, Wolowska, Katarzyna. Les émotions et les valeurs dans la communication. Berne, Peter Lang. pp.109-133. ⟨halshs-01513016⟩

2015 Paura, emozione, passione, sentimento… : Étude de la contagion émotionnelle d’après le “Dizionario Combinatorio Italned
Le Langage et l’Homme , vol. L, n° 2. 43-58.

 


 

ÉDITER

ÉMO- FAMILLES MORPHO-LEXICALES SÉMANTIQUEMENT HOMOGÈNES V2

LES FAMILLES DE TERMES D’ÉMOTION

Comme les substantifs, les verbes et les adjectifs sont des “termes” d’émotion, ainsi que les adjectifs et les adverbes. L’émotion n’est pas attachée à une catégorie lexicale de mots pleins, mais à des FAMILLES de mots, les

FAMILLES MORPHO-LEXICALES SÉMANTIQUEMENT HOMOGÈNES

Une famille morpho-lexicale est un ensemble de mots formés sur une même base lexicale.

Une famille morpho-lexicale est sémantiquement homogène si la signification de la racine reste la même dans tous les termes qui la composent.

Exemples de familles morpho-lexicales sémantiquement homogène

égarer, égaré, égarement
ahurir, ahuri, ahurissant, ahurissementt
(être en) colère, coléreux, colérique, décolérer

Une FMS peut être désignée par n’importe lequel des termes qui la composent. Elle peut ne comporter qu’un seul terme.

La famille morpho-lexicale de termes sémantiquement homogènes est l’unité pertinente pour l’étude de l’émotion. Elle constitue l’unité de base d’un dictionnaire des termes d’émotion.
Nous l’utilison en particulier pour étudier la dissémination de l’émotion dans le lexique

EMO- ICONOGRAPHIE DES PÉCHÉS CAPITAUX

ANNEXE : THÉOLOGIE, Péchés capitaux 

EXPRESSION FACIALE des émotions et ICONOGRAPHIE des péchés capitaux

Les 7 péchés capitaux de la théologie catholique

orgueil  — avarice — luxure — enviegourmandise — colère — paresse

Quatre de ces péchés sont des émotions hors contrôle:
            colère
            orgueil => fierté
            envie => jalousie
            paresse => calme ; acédie,forme de dépression ou de tristesse.

Les trois autres péchés sont des désirs addictifs (… and more !), du côté des passions:
            avaricedésir d’argent
            luxure — désir de sexe
            gourmandise — désir de bien manger


LE VISAGE
A frontal outline and a profile of faces expressing anger. Etching by B. Picart, 1713, after C. Le Brun. Iconographic Collections Keywords: etching; le brun; pathognomy; Bernard Picart; facial expressions; Anger; Charles Le Brun; b. picard

 

LA PERSONNE
Jacques Callot (1592-1635), Ira [Colère]


L’INTERACTION

ÉMO– Rhétorique vs argumentation: Attaque émotionnelle et défense critique

Module 14

RHÉTORIQUE VS. ARGUMENTATION 
ATTAQUE ÉMOTIONNELLE ET DÉFENSE CRITIQUE

1. TRIOMPHE DU PATHOS ET MANIPULATION ÉMOTIONNELLE

1.1 Force relative des arguments « logo-iques”, pathémiques et éthotiques

Aristote: Primauté de l’éthos; ses dangers
Les preuves “logo-iques”, tirées du logos sont, comme leur nom l’indique, des preuves à la fois cognitives et langagière. Les prétendues “preuves” pathémiques (par le pathos) ou éthotiques (tirées de l’éthos) sont plutôt des moyens de pression sur le public. En pratique, pour les auteurs classiques, les secondes, (preuves dites « subjectives ») l’emportent  en efficacité sur les premières (preuves dites « objectives »).
Aristote affirme le primat du caractère (ethos):

Le caractère constitue, pourrait-on presque dire, un moyen de persuasion tout à fait décisif (Rhét. 1356a10; trad. Chiron, p. 126)

Et il met en garde contre le recours, trop efficace, au pathos:

Car il ne faut pas dévoyer le juré en l’amenant à éprouver de la colère, de l’envie, ou de la pitié. Cela revient à tordre la règle dont on va se servir.
Rhét. 1354a 20-25; trad. Chiron, p. 116

Le juge est «la règle». Le rejet du pathos manipulatoire est fondé non pas sur des considérations morales, mais sur un impératif cognitif: fausser la règle, c’est faire tort non seulement aux autres,mais d’abord à soi-même. L’erreur précède la tromperie, elle est le vrai danger.

1.2 Triomphe du pathos et manipulation émotionnelle

Alors qu’Aristote , Cicéron et Quintilien rapprochent éthos et pathos, pour conclure à la suprématie pratique du pathos. Une affirmation éclatante de cette supériorité se trouve chez Cicéron, dans la bouche de l’orateur Antoine:

[Antoine:] J’étais pressé d’en venir à un objet plus essentiel: Rien n’est en effet plus important pour l’orateur, Catulus, que de gagner la faveur de celui qui écoute, surtout d’exciter en lui de telles émotions qu’au lieu de suivre le jugement et la raison, il cède à l’entraînement de la passion et au trouble de son âme.
Les hommes dans leurs décisions, obéissent à la haine ou à l’amour, au désir ou à la colère, à l’espérance ou à la crainte, à l’erreur, bref, à l’ébranlement de leurs nerfs, bien plus souvent qu’à la vérité, à la jurisprudence, aux règles du droit, aux formes établies, au texte des lois
Cicéron, De Or., II, 178; trad. Courbaud, p. 78

4 Sur ce mot, voir Chapitre 3.

De même, Quintilien:

de fait, les arguments naissent, la plupart du temps, de la cause et la meilleure cause en fournit toujours un plus grand nombre, de sorte que si l’on gagne grâce à eux, on doit savoir que l’avocat a seulement fait ce qu’il devait. Mais faire violence à l’esprit des juges et le détourner précisément de la contemplation de la vérité, tel est le propre rôle de l’orateur. Cela le client ne l’enseigne pas, cela n’est pas contenu dans les dossiers du procès. […] le juge, pris par le sentiment, cesse totalement de chercher la vérité»
Quintilien, Inst. Or., VI, 2, 4-6; trad. Cousin, p. 23-24.

On se scandalisera du caractère cynique, immoral et manipulatoire ainsi ouvertement
reconnu à l’entreprise rhétorique; mais l’affaire n’est pas forcément si tragique. On peut tout d’abord lire aussi ces proclamations comme des slogans auto-publicitaires destinés à
magnifier les pouvoirs du rhéteur, et éventuellement à faire monter les enchères auprès
d’élèves désirant acquérir à tout prix d’aussi merveilleux pouvoirs. D’autre part, comme le fait remarquer Romilly à propos de Gorgias, on transfère volontiers à la parole rhétorique
pathémique les vertus prêtées à la parole magique:

Qu’est-ce à dire, sinon que, par des moyens qui semblent irrationnels, les mots lient l’auditeur, et l’affectent malgré lui? (Romilly 1988, p. 102).

La parole non seulement permet le mensonge et la tromperie, mais serait capable d’altérer la perception même des choses. Quoi qu’il en soit, il convient de garder un certain sens de
l’humour (Romilly 1988, p. 119) :

Plutarque cite le mot d’un adversaire de Périclès à qui l’on demandait qui, de lui
ou de Périclès, était le plus fort à la lutte; sa réponse fut: Quand je l’ai terrassé à la lutte, il soutient qu’il n’est pas tombé, et il l’emporte en persuadant tous les assistants (Périclès, 8)

On notera que Périclès vaincu adresse son discours persuasif au public, et non pas à son vainqueur, qui le maintient solidement au sol. La situation argumentative est bien tripolaire.
Cette discussion est évidemment fascinante, mais elle ne doit pas faire négliger le fait que la rhétorique ancienne comporte, outre cette philosophie incertaine de la mécanique humaine, une orientation vers l’observation du fonctionnement discursif des émotions.

La question de l’impact de l’émotion sur le jugement n’est autre que celle des relations entre preuves objectales et pressions du pathos et de l’éthos. Alors que les arguments logiques agissent sur la représentation, le pathos emporte la volonté (à la limite contre les
représentations, voir plus loin), c’est ce qui en fait au fond quelque chose de sacré, un peu
surhumain, un peu démoniaque.

On voit que cette architecture des “preuves” et de leur action est totalement dépendante d’une théorie classique du fonctionnement de l’esprit humain, qui oppose raison et émotion, entendement et volonté, contemplation et action (et, en conséquence, persuader et convaincre). (voir Chapitre 4 et Transition).

1.3 Choc émotionnel appelé à suppléer la faiblesse de l’argumentation

Phryné devant l’aréopage.
Tableau de Jean-Léon Gérôme exposé au Salon de 1861. Hambourg, Kunsthalle. la peinture est conservée à la Kunsthalle de Hambourg en Allemagne. (Wikipedia)

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Oscar Pistorius removes prosthetic legs to walk at sentence hearing
Lawyer says he wants to show athlete is vulnerable and not a ‘strong ambitious man winning gole medals”

Oskar Pistorius, the South African Paralympic and Olympic athlete, removed the prostheses he uses for walking and running in court on Wednesday in an effort to avoid a heavy jail sentence for killing his girlfriend with four shots from a 9mm fired through a closed door [The Guardian]

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2. FALLACIES AD PASSIONES

L’étiquette ad passiones n’appartient pas à la théorie rhétorique de l’argumentation, qui considère les émotions comme un moyen de preuve ou de pression particulièrement efficace pour produire la persuasion. Cette étiquette relève de la théorie standard des fallacies, qui considère les affects comme les polluants majeurs du discours rationnel.

Pour être valide, le discours argumentatif doit se purger des passions, qui composent une famille de fallacies, les sophismes ad passiones (ang. affective fallacies). Ces sophismes doivent être identifiés et éliminés. Tout recours au pathos, composante essentielle de l’argumentation rhétorique, est, en conséquence, banni: la preuve rhétorique devient fallacie argumentative.

La théorie des fallacies est la réponse du berger logique à la bergère rhétorique, qui affirmait la priorité des émotions dans les discours socio-politique et judicaire. C’est un point d’articulation et d’opposition essentiel de l’argumentation rhétorique à l’argumentation logico-épistémique.

2.1 Arguments ad passiones

Il y a argumentum ad passiones, appel aux émotions, aussi bien à des émotions négatives comme la peur, la haine qu’à des émotions positives comme l’enthousiasme, toutes les fois que l’analyste considère que “l’émotion se substitue au raisonnement”. Cette classe de sophismes passionnels est une création moderne, elle ne figure pas dans la liste aristotélicienne, V. Fallacieux 3. La Logick de Watts (1725) la mentionne:

Pour conclure, j’ajoute que lorsqu’un argument est tiré d’un thème [topic] susceptible de rallier à l’orateur les inclinations et les passions des auditeurs plutôt que de convaincre leur jugement, c’est un argumentum ad passiones, un appel aux passions [address to the passions] ; et, si cela se passe en public, c’est un appel au peuple [an appeal to the people] » (Watts, Logick, 1725 ; cité in Hamblin 1970, p. 164).

Il s’ensuit que, dans une situation argumentative, l’émotion, qui est une fallacie, sera toujours l’émotion de l’autre : “Moi, je raisonne ; vous, vous vous énervez”. C’est une stratégie extrêmement fréquente, particulièrement dans la polémique sur des thèmes scientifiques et politiques (Doury 2000) ; l’accusation d’émotion sert à un participant à réfuter-récuser son adversaire. C’est un cas exemplaire d’argument ad fallaciam, V. Fallacieux (2) ; Évaluation.

La forme d’étiquette “argument ad + nom latin d’une émotion” est largement utilisée à l’époque moderne pour désigner des “fallacies d’émotion”, et on retrouve encore des traces de cet usage. On le constate sur la liste d’arguments fallacieux en ad proposée par Hamblin, où la majorité des termes font clairement référence aux affects. Nous avons laissé le terme anglais traduisant le latin :

L’argumentum ad hominem, l’arg. ad verecundiam, l’arg. ad misericordiam, et les argumenta ad ignorantiam, populum, baculum, passiones, superstitionem, imaginationem, invidiam (envie [envy]), crumenam (porte-monnaie [purse]), quietem (tranquillité, conservatisme [repose, conservatism]), metum (peur [fear]), fidem (foi [ faith]), socordiam (stupidité [weak-mindedess]), superbiam (fierté [pride]), odium (haine [hatred]), amicitiam (amitié [friendship]), ludicrum (théâtralisme [dramatics]), captandum vulgus (jouer pour la galerie [playing to the gallery]), fulmen (tonnerre [thunderbolt]), vertiginem (vertige [dizziness]) and a carcere (prison [from prison]). On a envie d’ajouter ad nauseam — mais cela aussi a déjà été dit. (Hamblin, 1970, p. 41).

Cette liste ne contient pas uniquement des arguments émotionnels : par exemple, l’appel à l’ignorance (ad ignorantiam) est un argument de nature épistémique, non pas émotionnelle ; d’autres désignent des formes diverses d’appel à la subjectivité. Mais la plupart des formes mentionnées qui font intervenir des intérêts ou mettent en jeu la personne ont un contenu émotionnel évident, même si les manœuvres argumentatives désignées par ces différentes étiquettes sont parfois peu claires et les définitions proposées rares et elliptiques ; en outre, le sens de l’expression en contexte semble parfois très éloigné du sens de l’expression latine.

On parle de “argument ad + (nom d’émotion)”, mais pour inspirer la confiance ou émouvoir, la meilleure stratégie n’est pas forcément de se borner à dire qu’on est une personne de confiance ou qu’on est ému, il est bien préférable de structurer émotionnellement son dire et d’agir simultanément sur d’autres registres sémiotiques non verbaux. La notion d’argument évoque sinon une forme propositionnelle, du moins un segment de discours bien délimité ; étant donné que l’émotion a tendance à diffuser sur tout le discours, il sera souvent plus clair de parler d’appel à telle ou telle émotion, plutôt que “d’argument + (nom d’émotion)”, par exemple d’appel à la pitié plutôt que d’argument de la pitié

Globalement, on trouve dans la littérature une douzaine de fallacies faisant appel aux émotions, principalement des fallacies en ad :

— La peur, désignée soit directement, ad metum, soit métonymiquement par l’instrument de la menace, ad baculum, a carcere, ad fulmen, ad crumenam
— L
a crainte, la crainte respectueuse, ad reverentiam
— L’affection, l’amour, l’amitié, ad amicitiam
— La joie, la gaîté, le rire, ad captandum vulgus, ad ludicrum, ad ridiculum
— La fierté, la vanité, l’orgueil, ad superbiam
— Le calme, la paresse, la tranquillité, ad quietem
— L’envie, ad invidiam)
— Le “sentiment populaire”, ad populum
— L’indignation, la colère, la haine, ad odium ; ad personam
— La modestie, ad verecundiam
— La pitié, ad misericordiam.

Comme l’autorise l’étiquette générique ad passiones, la liste de fallacies d’émotion doit être élargie à toutes les émotions, confiance (/crainte), mépris, honte, chagrin, l’enthousiasme

On remarquera que cette liste mêle aux émotions de base des vices (orgueil, envie, haine, paresse) et des vertus (pitié, modestie, amitié), c’est-à-dire des états émotionnels évalués négativement / positivement.

Si on rapproche la liste d’émotions énumérées comme composantes du pathos et la liste d’émotions stigmatisées comme fallacies, on constate qu’elles se recoupent largement : Les preuves passionnelles de la rhétorique sont devenues sophismes ad passiones de la théorie critique moderne de l’argumentation.

On peut ainsi opposer rhétorique et argumentation sur la base de leur relation aux affects. S’il existe un concept d’argument défini dans la rhétorique (inventio), il existe également un concept d’argument défini contre la rhétorique. La rhétorique est orientée vers la production du discours, tandis que l’argumentation est orientée vers sa réception critique. Confrontée à une action rhétorique par nature agressive, l’argumentation critique est défensive.

2. Ad passiones revisité : quatre arguments fondés sur l’émotion
Ad hominem, ad baculum, ad populum, ad ignorantiam (Walton)

Toutes les émotions peuvent intervenir dans la parole argumentative ordinaire, mais toutes n’ont pas reçu la même attention. Les réflexions principales tournent autour des quatre fallacies en ad, le rôle de l’affect n’étant pas le même dans ces différentes formes (voir ces entrées), le cas le plus clairement émotionnel étant celui de la pitié.

Les arguments sur la personne, ad hominem et attaque personnelle
— La mise en contradiction ad hominem montre l’inconsistance d’une position, et jette ainsi l’adversaire dans l’embarras.
—Par une attaque personnelle le locuteur structure l’échange argumentatif autour d’émotions de l’ordre du mépris de la colère ou même de haine.

L’argumentation dite par la force (ad baculum) joue sur la peur, la crainte, éventuellement respectueuse. Les émotions négatives provoquées par les menaces s’opposent aux émotions positives comme l’espoir produit par la promesse de récompense.

L’appel aux sentiments populaires ad populumporte sur une gamme complexe de mouvements émotionnels positifs ou négatifs que, dans un mouvement de distanciation, on attribue aux autres, au peuple / aux gens / à la populace : amuse le publicle public, on l’enthousiasme, lui fait plaisir, honte, on fait appel à sa fierté, à sa vanité, on l’incite à la haine, etc.,

L’appel à la pitié (ad misericordiam) peut servir d’exemple fondamental de construction argumentative de l’émotion. Ce discours donne en effet à sa cible des bonnes raisons qui doivent précisément produire en lui un mouvement de pitié, un authentique épisode émotionnel se terminant par une action en sa faveur.

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3. RATIONALITÉ ALEXITHYMIQUE ?

 

La “théorie standard” des fallacies considère que les émotions disloquent le discours et font obstacle à l’acquisition de la vérité et à l’action rationnelle qui en découle (voir supra). Mais la psychologie contemporaine des émotions voit les choses de façon plus complexe. Les psychologues ont défini l’alexithymie ou anémotivité (Cosnier 1994, p. 139) comme un trouble du discours. Le mot est composé de a-lexis-thymos, “manque de mots pour l’émotion”, et s’applique à un langage d’où est bannie toute expression des sentiments :

Alexithymie : terme proposé par Sifneos pour désigner des patients prédisposés à des atteintes psychosomatiques et caractérisés par : 1) l’incapacité à exprimer verbalement ses affects ; 2) la pauvreté de la vie imaginaire ; 3) la tendance à recourir à l’action ; 4) la tendance à s’attacher à l’aspect matériel et objectif des événements, des situations et des relations. (Cosnier 1994, p. 160)

Le discours sans émotion est réduit à l’expression de la pensée opératoire qui est un « mode de fonctionnement mental organisé sur les aspects purement factuels de la vie quotidienne. Les discours qui permettent de la repérer sont empreints d’objectivité et ignorent toute fantaisie, expression émotionnelle ou évaluation subjective » (ibid., p. 141). Par d’autres voies, le refoulement du névrosé peut conduire au même résultat.

Dans une perspective neurobiologique, Damasio s’oppose à ceux qui pensent qu’il est possible de représenter le traitement « [des problèmes auxquels] chacun de nous est confronté presque tous les jours » par une théorie du « raisonnement pur », en laissant de côté les émotions. Le problème est que cette théorie du pur calcul rationnel excluant l’émotion ressemble plus à la façon dont les personnes atteintes de lésions préfrontales procèdent pour prendre une décision qu’à celle des individus normaux » (1994/2001, p. 236 ; p. 238).

L’exclusion de la subjectivité et de l’émotion transformerait l’argumentation en une pratique opératoire alexithymique. Si l’argumentation veut réellement dire quelque chose sur le traitement langagier des problèmes quotidiens, elle ne peut prendre pour idéal un discours en tout point semblable à celui du névrosé ou du grand traumatisé frontal. Le traitement de la question du destin des émotions à travers leur contrôle individuel, interactionnel, social, institutionnel nécessite la mise en place de problématiques autrement complexes que celle d’une simple censure a priori.

Cette opposition radicale raison / émotion fonde dans une série d’oppositions qui constitue un mécanisme réflexe de la pensée et de la parole:

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4. RÉCEPTION ET COMMUNICATION DE L’ÉMOTION

PRÉNERON – LAMBERT-KUGLER (*)
Troubles du langage et compréhension-production d’un récit d’émotion

Christiane Préneron et Marie Lambert-Kugler, 2010. Illustrations d’une approche linguistique des troubles du langage oral et de la communication chez l’enfantEnfances & Psy, 2010, 47, p. 95-106

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5. ANNEXE — LA NOUVELLE RHÉTORIQUE: L’ÉMOTION,
SUPPLÉMENT PERMETTANT DE PASSER DE LA PAROLE À L’ACTION?

 

Le domaine de l’argumentation comme critique des fallacies se construit sur le rejet des preuves que la rhétorique considère comme les plus fortes, les preuves éthotiques et pathémiques. Cette argumentation sans émotion et sans sujet correspond à une théorie classique et populaire du fonctionnement de l’esprit humain, qui oppose la raison à l’émotion, l’entendement à la volonté, la contemplation et l’action, dont le passage suivant est une synthèse :

Jusqu’ici nous avons traité des preuves de la vérité, qui contraint l’entendement qui les connaît ; et pour cela, elles sont efficaces pour persuader les hommes habitués à suivre la raison ; mais elles sont incapables d’obliger la volonté à les suivre, puisque, comme Médée, selon Ovide, “ je voyais et j’approuvais le meilleur, mais je faisais le pire”. Cela provient du mauvais usage des passions de l’âme, et c’est pour cela que nous devons en traiter, en tant qu’elles produisent la persuasion, et cela à la manière populaire [popularmente], et non pas avec toute cette subtilité possible si on en traitait philosophiquement.
Mayans y Siscar 1786, p. 144

La question de l’action est un souci pour les théories de l’argumentation. Elle trouve une solution simple en répercutant la dissociation “raison / passion” sur la paire “conviction / action”. Au milieu du XXe siècle, les psychologues Fraisse & Piaget considéraient que l’émotion correspond à un trouble de comportement entraînant une « diminution du niveau de performance » (1968, p. 98) :

On se met en colère quand on substitue paroles et gestes violents aux efforts pour trouver une solution aux difficultés qui se présentent (résoudre un conflit, tourner un obstacle). Mais une réaction émotive comme la colère a une organisation et des traits communs que l’on retrouve de colère en colère. Elle est aussi une réponse adaptée à la situation (frapper sur un objet ou une personne qui vous résiste), mais le niveau de cette réponse est inférieur à ce qu’il devrait être, compte tenu des normes d’une culture donnée. (Ibid.)

L’émotion déclenche des comportements de mauvaise qualité, donc des raisonnements de mauvaise qualité. Dans l’interaction l’émotion serait forcément manipulatrice : le candidat ou la candidate pleurent pour faire oublier leurs lacunes, reformatant ainsi magiquement la situation d’examen en une situation plus humaine.
On est ainsi conduit à un paradoxe. D’une part, conformément au sens étymologique du mot : émouvoir, c’est ex-movere, mettre “hors de soi”, “en mouvement”, l’émotion détermine la volonté et permet le passage à l’action, V. Pathos 1 ; Persuasion §3. Mais d’autre part, elle détériore l’action qu’elle provoque.

Perelman & Olbrechts-Tyteca partagent cette vision des émotions comme obstacles à la raison, incompatibles avec une argumentation solide. Pourtant, ils conservent la fonction motivationnelle de l’émotion afin de lier le discours argumentatif à l’action. La solution proposée par la Nouvelle rhétorique est de mettre hors champ les émotions en leur substituant les valeurs :

Notons que les passions, en tant qu’obstacles, ne doivent pas être confondues avec les passions qui servent d’appui à une argumentation positive, et qui seront d’habitude qualifiées à l’aide d’un terme moins péjoratif, tel que valeur par exemple. (Perelman [1958], Olbrechts-Tyteca, p. 630 ; nous soulignons)

Cette habile dissociation, permet de se débarrasse des émotions en tant que telles, qui restent péjorativement marquées comme des obstacles à la lumière de la raison ou de la foi, tout en conservant leur potentiel dynamique, transféré aux valeurs. Dès lors, par définition, on argumente sans s’émouvoir, et l’effet de l’argumentation se développe au-delà de la persuasion mentale pour devenir un déterminant de l’action (id., p. 45).

 

ÉMO– PREUVE – PATHOS – ÉMOTION –V2

LE PATHOS, OU LA PREUVE PAR L’ÉMOTION

Ce module rappelle l’importance du concept rhétorique de pathos, qui fonde le premier traitement systématique de l’émotion en discours.

Dans la tradition de la Rhétorique d’Aristote, le pathos est constitué d’un ensemble de couples d’émotions opposées. Cette structuration inscrit de façon décisive l’analyse des émotions rhétoriques dans une structure Discours/ Contre-discours: si l’un met en colère, l’autre calme; si l’un en appelle à l’indignation, l’autre en appelle à la pitié.

Les traditions grecque et latine proposent  également des listes d’émotions rhétoriques que l’on peut rapprocher des passions élémentaires ou complexes des philosophes, comme des émotions de base des psychologues.

1. LOGOS, PATHOS, ÉTHOS :
PRIMAT DE L’ÉTHOS et du PATHOS

Logos, Pathos, Éthos 
Les théories logico-normatives de l’argumentationtren focalisent sur les objets du débat:
définition et catégorisation (arguments a pari, a contrario, etc); sur les relations causales, logiques ou analogiques qui lient les objets en discours; sur leurs environnements matériels et les indices circonstanciels.
Les théories rhétoriques de l’argumentation enchâssent en outre les objets dans leurs contextes interpersonnels et émotionnels (*)-. La théorie classique considère que la gestion
stratégique des émotions est essentielle dans l’orientation globale du discours vers la
persuasion et l’action.
(*) La rhétorique introduit le fait de juger dans les critères du jugement

Dans son application aux discours sociaux, la rhétorique est en effet une technique du discours visant à déclencher une action: faire penser, faire dire, faire éprouver et, finalement, faire faire.
C’est l’action accomplie qui fournit l’ultime critère de la persuasion réussie, qu’on réduirait indûment à un simple état mental, à une “adhésion de l’esprit” (Perelman & Olbrechts Tyteca). On ne peut pas dire que le juge rhétorique a été persuadé s’il ne se prononce pas en faveur de la partie qui l’a convaincu.2

Preuves rhétoriques
Pour atteindre ces buts – non seulement faire croire, mais aussi orienter la volonté et déterminer l’action – la technique rhétorique exploite trois types de moyens ou d’instruments, qu’on appelle parfois “preuves” (pistis). Le catéchisme rhétorique3 nous apprend ainsi que la persuasion complète est obtenue par la conjonction de trois opérations discursives: le discours doit enseigner, plaire, toucher (docere, delectare, movere). Il doit

1 L’argumentation a pari transfère à une espèce d’un genre ce qui est dit d’une autre espèce du même genre ; selon l’argumention a contrario, si quelque chose est affirmé des êtres appartenant à une certaine catégorie, le contraire est affirmé des êtres n’appartenant pas à cette catégorie.
2 Réponse attribuée à un parlementaire de la Troisième République, s’adressant à quelqu’un qui avait entrepris de le convaincre: “Vous pouvez tout à fait changer mon opinion, mais vous ne changerez pas mon vote”. Cette réponse exprime bien cette différence entre les déterminants de la représentation et ceux de l’acte.
3 Il y aurait beaucoup à dire sur la mise en ritournelle des concepts rhétoriques, et sur l’obstacle épistémologique que constitue l’effet d’évidence ainsi obtenu à bon marché.

d’abord enseigner par le logos, c’est-à-dire informer (raconter, narrer) et argumenter; cet enseignement emprunte la voie intellectuelle vers la persuasion, celle que tracent les preuves objectives.
Mais information et argumentation sont, d’une part, menacées par l’ennui, et d’autre part, ne suffisent pas à déclencher le passage à l’acte; il ne suffit pas de voir ce qu’il faut faire, il faut encore vouloir le faire, et s’y mettre. D’où la nécessité de fournir aux auditeurs des indices périphériques de vérité: ce sera la fonction des preuves liées à l’éthos (“aie confiance…”) et des stimuli émotionnels quasi physiques, qui constituent le pathos.
Tels sont en gros les termes dans lesquels la rhétorique s’auto-représente. Philosophes et psychologues auraient beaucoup à dire sur la théorie de l’esprit et de l’action sur laquelle s’appuie cette description.

Par opposition aux preuves dites “logiques (preuves objectales), on parle parfois de preuves subjectives pour désigner les moyens de pression et d’orientation éthotiques4 et pathétiques.
Seules les preuves logiques méritent ce nom de preuve, car, d’une part, elles seules répondent à la condition de propositionalité (elles s’appuient sur dans des propositions  examinable indépendamment de la conclusion qu’elles soutiennent).
D’autre part, elles traitent centralement du problème, alors qu’éthos et pathos sont des approches périphériques de la question.

2. LE PATHOS, UN FAISCEAU D’ÉMOTIONS

Les psychologues proposent différentes listes d’émotions de base, qui tournent autour de la joie, la tristesse, la peur, la colère, la surprise et le dégoût. En ce sens le premier d’entre eux, Aristote distingue dans l’Ethique à Nicomaque une douzaine d’émotions:

j’entends par états affectifs, l’appétit, la colère, la crainte, l’audace, l’envie, la joie, l’amitié, la haine, le regret de ce qui a plu, la jalousie, la pitié, bref toutes les inclinations accompagnées de plaisir et de peine.
(Eth. Nic. II, 4; trad. Tricot, p. 101).

Cette définition est typiquement aristotélicienne: l’émotion est définie d’abord en extension par une liste d’émotions typiques, puis, en intension, par son genre (inclination) et sa différence (accompagnée de plaisir et de peine).

Dans la Rhétorique, Aristote oppose entre elles une douzaine “d’émotions de base”, présentées sous forme de couples d’opposées, à l’exception de l’obligeance:

colère /calme
amitié / haine
peur / confiance
honte / impudence
obligeance
pitié /indignation
envie /émulation

À la différence de la précédente, cette liste ne mentionne pas la joie et le regret. D’autres émotions comme le chagrin, la fierté, l’amour, la nostalgie… ne figurent pas non plus dans la liste:

Aristotle neglects, as not relevant for his purpose, a number of emotions that a more general, independently conceived treatment of the emotions would presumably give prominence to. Thus, grief, pride (of family, ownership, accomplishment), (erotic) love, joy, and yearning for an absent or loved one (Greek pothos) … The same is true even for regret, which one would think would be of special importance for an ancient orator to know about, especially in judicial contexts» (Cooper 1996, p. 251).

Il semble difficile de trouver des émotions qui n’aient pas d’impact direct sur le discours public, peut-être la tristesse? On pourrait tenter de distinguer les émotions politiques
des émotions judiciaires. La honte semble réservée à l’adversaire politique ou à l’accusé, ou aux citoyens qui ont mal agi; on imagine mal faire honte au juge, ce serait insulter le tribunal

Les théoriciens latins proposent des listes ouvertes de même inspiration:

les sentiments qu’il nous importe le plus de faire naître dans l’âme des juges, ou de nos auditeurs quels qu’ils soient, sont l’affection, la haine, la colère, l’envie, la pitié, l’espérance, la joie, la crainte, le mécontentement. (Cicéron, De Or., II, 206; trad. Courbaud, p. 91)

Quintilien abrège un peu la liste:

le pathos tourne presque tout entier autour de la colère, la haine, la crainte, l’envie, la pitié. (Inst. Or., VI, 2, 20; trad. Cousin, p. 28-9).

La liste de Cicéron comprend cinq émotions négatives (colère, haine, crainte, mécontentement, envie) et quatre émotions positives (espérance, affection, pitié, joie). La
honte et l’obligeance aristotéliciennes n’ont pas de correspondant direct chez Cicéron;
réciproquement, les émotions positives affection et joie de Cicéron n’ont pas de
correspondant évident dans la liste aristotélicienne. On pourrait admettre que les émotions
négatives représentent le couple émotion positive/négative: (colère/calme = colère;
haine/amitié = haine; indignation/pitié = indignation; envie/émulation = envie). Quoi qu’il en
soit, les divergences ne semblent pas très significatives.

Ce qui en revanche pourrait bien l’être, c’est la différence d’approche entre une approche
atomiste, réifiée, des émotions, qui s’exprime sous forme de listes d’items émotionnels d’une part, et d’autre part une approche controversiale, langagière, de l’émotion, où des discours opposés construisent des positions et des émotions antagonistes.

4. ÉTHOS ET PATHOS, DEUX TYPES D’AFFECTS?

La présentation trinitaire “éthos, logos, pathos” sépare chacune de ces composantes, en particulier éthos et pathos.

Dimensions de l’opposition éthos / pathos
Le tableau suivant récapitule les principales dimensions selon lesquelles la rhétorique oppose éthos et pathos. Plusieurs de ces oppositions sont discutables.

Éthos et pathos, deux types de sentiments

Quintilien comprend pathos et éthos comme deux types de sentiments.

Le [pathos] et [l’ethos] participent parfois de la même nature, sauf qu’il y a entre eux une différence de degré, le premier en plus, le second en moins ; l’amour par exemple est un pathos, l’affection un ethos » (I. O., VI, 2, 12 ; p. 26).

Or les sentiments, comme nous le savons selon l’antique tradition, se répartissent en deux classes : l’une est appelée par les Grecs pathos, terme que nous traduisons exactement et correctement par adfectus, l’autre, éthos, terme pour lequel, du moins à mon avis, le latin n’a pas d’équivalent : il est rendu par mores et, de là vient que la section de la philosophie nommée [éthique] a été dite moralis.
[…] Des écrivains plus prudents ont préféré exprimer l’idée plutôt que de traduire le mot en latin. Par conséquent, ils ont rendu ceux–ci par “émotions vives” et ceux-là par “émotions calmes et mesurées” : dans une catégorie, il s’agit d’un mouvement violent, dans l’autre doux; enfin, les premières commandent, les dernières persuadent; les unes prévalent pour provoquer un trouble, les autres pour incliner à la bienveillance.
Certains ajoutent que [l’éthos] est un état continu, le [pathos] un état momentané. » (Quintilien, I. O., VI, 2, 8-10 ; p. 25)

Ces citations sont très suggestives, dans la mesure où elles rappellent la relation humeur / émotion, qui s’opposent selon les dimensions suivantes:

— L’émotion est un éprouvé plus intense que l’humeur (« degré » de Quintilien)
— L’épisode émotionnel courant (petites émotions) est d’une durée relativement brève.
— L’émotion surgit en liaison avec un événement disruptif, alors que l’humeur a une origine interne indéterminée, qui la rattache à la famille des dispositions.
— Il s’ensuit que l’humeur est plus diffuse que l’émotion
— La conscience de l’émotion est attachée à l’émotion, la l’humeur est liée au caractère de l’expérienceur.

 

5. LA CONSTRUCTION RHÉTORIQUE DES ÉMOTIONS
LA MÉTHODE ARISTOTÉLICIENNE

Ces listes donnent une impression de familiarité qui paraîtra suspecte au philologue: la honte, la colère grecques sont-elles encore les nôtres? Quoi qu’il en soit de ce point, il est indéniable que le pathos est bien un complexe discursif, un trajet discursif où se construisent des émotions clés. Ce point étant posé, il faut voir que la Rhétorique n’est pas un ouvrage de psychologie sur les émotions de base et universelles, mais bien un traité sur ce que le discours peut faire avec les émotions: la parole ne peut pas faire tonner, mais elle peut faire peur.

Le Livre II de la Rhétorique définit les émotions à partir de scénarios types, activables par l’orateur. Les notes suivantes ne prétendent pas épuiser les complexités du texte aristotélicien, mais elles peuvent donner une idée des stratégies discursives de formatage des situations par lesquelles le locuteur est capable de produire de l’émotion, en la nommant ou sans la nommer.

 Colère
La colère de A contre B peut se décrire comme suit:

B méprise A injustement; il le brime, il l’outrage, il se moque de lui, il fait obstacle à ses désirs, et il y prend plaisir.
A souffre.
A cherche à se venger en faisant du tort à B.
A fantasme cette vengeance et en jouit.

Selon cette description, la colère n’est pas définie isolément, comme une réponse brute à la piqûre d’un stimulus. Elle apparaît comme la résultante d’un script émotionnel, où entrent d’autres émotions, comme l’humiliation ou le mépris.
Il s’ensuit que, pour mettre A en colère contre B, il faut construire un discours montrant à A que B le méprise, le brime, l’outrage, etc. Une fois qu’il a été mis en colère sur la base de cette schématisation de la situation, les mécanismes de la vengeance sont supposés se déclencher automatiquement. Je me mets en colère parce que “je vois bien” qu’on est
injuste à mon égard, qu’on me méprise, se moque de moi. En fait, on le voit à travers le jeu des facettes et des composantes cognitives de l’émotion, qui sont construites par le discours.

Peut-on parler ici de manipulation? Il faut d’abord souligner, à la suite de Grize, qu’on ne
saurait parler sans schématiser, c’est-à-dire sans jeter un éclairage, une lumière sur le
monde. En second lieu, si le discours peut mettre en colère, il peut aussi calmer.

Le discours rhétorique est double, non pas duplice: deux positions s’affrontent, incarnées dans deux personnes, tenant deux discours. En conséquence, pour calmer A, on parlera contre celui qui veut le mettre en colère en construisant une schématisation montrant que:
Le comportement de B n’est pas méprisant, moqueur, injurieux, outrageant; ou alors: B plaisantait; il a dû agir ainsi involontairement, ce n’était pas son intention, il ne faut pas voir les choses comme ça; d’ailleurs il se comporte ainsi vis-à-vis de tout le monde, de lui-même; il se repent, il a des remords; il a été puni; c’était il y a longtemps, et la situation a bien changé.
En bref, cette trame discursive est un tissu de topoï dont l’usage permet de calmer la colère.

Notons qu’on calme quelqu’un qui est en colère, mais aussi quelqu’un qui a du chagrin, qui fait une crise de honte ou de désespoir; calmer, c’est aussi consoler (von Moos 1971).

Faire honte / combattre, braver la honte
Le scénario de la honte est le suivant:

A a agi sous l’emprise d’un vice, il a commis des choses que sa communauté n’accepte pas: il s’est conduit comme un lâche, il n’a pas rempli ses engagements, il a commis une injustice, il a fait les poches d’un mort, il a copulé dans des lieux et avec des personnes inappropriés, il s’est enivré et il a vomi devant ses subordonnés; il s’est montré vantard, flagorneur; il s’est montré faible et a accepté son humiliation
B est au courant, il a tout vu.
B est une personne importante, de référence pour A; A admire, aime B.
A souffre parce qu’il fantasme (ou il vit) la perte de sa réputation devant B: «la honte est dans les yeux» (Rhét.,1384a35; trad. Chiron, p. 300).

Symétriquement, on rassérénera (calmera) le honteux en lui montrant que maintenant
personne n’a rien à faire de sa réputation, que sa conduite n’était pas si répréhensible, que personne ne l’a vu, etc.

L’utilité pratique de ces remarques est évidente: Les lieux spécifiques de la honte listés ici donnent les thèmes qui devront être amplifiés dans le discours destiné à faire honte (voir Étude 1).

Gratitude, reconnaissance / Ingratitude

A est obligeant (gentil, serviable…) vis-à-vis de B si A rend gratuitement service à B.
L’obligeance est proche de la charité; c’est un sentiment éminemment politique, puisqu’elle crée ou renforce le lien social, en produisant chez B comme sentiment complémentaire, la reconnaissance, la gratitude, le sentiment d’avoir une dette vis-à-vis de A. En retour,

Réciproquement,

il est possible de détruire l’image de l’obligeance et de peindre les gens sous des dehors désobligeants (Rhét. 1385a35; trad. Chiron, p. 307).

Le cas échéant, on doit pouvoir rompre le sentiment de reconnaissance sans créer pour autant chez B un sentiment de culpabilité, le sentiment d’être un ingrat. Pour cela, on expliquera à B
qu’il a déjà amplement payé sa dette envers A;
— qu’en fait A avait agi dans son propre intérêt, par hasard, parce qu’il était bien obligé.
— que A a agi pour asservir B.
— que B ne doit rien à A; c’est A qui était déjà l’obligé de B et que, par ce prétendu service, il n’a fait que s’acquitter d’une dette ancienne. Tout cela, le discours sait le faire.

Pitié

A a pitié de B s’il voit, près de lui, que B est victime d’un mal qu’il n’a pas mérité et si A a
bien conscience de pouvoir lui-même un jour souffrir du même mal (d’après Rhét. 1385b13; trad. Chiron, p. 309).
En conséquence, pour produire de la pitié en A, B doit montrer qu’il souffre, qu’il ne l’a pas mérité, etc, et amplifier toutes les facettes de sa peine.

Selon cette analyse, la pitié n’est pas un sentiment universel, ceux qui n’ont rien à craindre pour eux-mêmes seraient insensibles à la pitié: conformément à la théorie des caractères, la construction correcte d’une émotion dépend d’une bonne analyse de l’auditoire.

Il faut également que la distance entre A et B soit calibrée correctement: «on n’éprouve plus de pitié quand la chose terrible est proche de soi» (id.): on a pitié d’un enfant qui souffre, on est épouvanté s’il s’agit de sa fille. La proximité est une notion culturelle-anthropologique, accessible au langage (voir chapitre 9, l’importance de la dimension “distance” dans la construction de l’émotion).
Le travail du locuteur est de produire un sentiment de pitié chez A vis-à-vis de B, sachant
que le locuteur peut être B lui-même, qui tente de s’autopersuader, de justifier sa dureté,  son ingratitude.
La fortune littéraire des discours producteurs de pitié est immense.

En résumé

Il ne s’agit pas de faire œuvre de psychologue et de typifier les émotions dans toute leur finesse, ni de romancier, en spécifiant minutieusement les émotions dans leur contexte.
La rhétorique s’attache à construire ou à détruire par le discours une poussée émotionnelle, dans un groupe particulier. Il ne s’agit pas de dire ce que sont la colère ou le calme, mais de voir comment on construit un discours susceptible de mettre en colère ou de calmer. C’est pourquoi le point de vue rhétorique impose d’utiliser non pas des substantifs, comme nous l’avons fait au paragraphe précédent, mais des prédicats d’action pour parler des émotions dans une perspective discursive:

Mettre en colère VS calmer
Faire peur / rassurer
Faire honte / combattre, braver, la honte
Construire de la gratitude / prouver qu’on ne doit rien
Inspirer des sentiments d’amitié / rompre les liens de l’amitié,
Inspirer la colère et la haine / ramener au calme
Faire pitié / pousser à l’indifférence, au mépris et à l’indignation
Susciter de la rivalité, de la jalousie, de l’envie / inspirer un désir
de saine compétition (émulation)

On est entièrement dans le champ de l’action discursive.


 

ÉMO–  ENGENDREMENT ÉMOTION –V2

Module 11

ENGENDREMENT DE L’ÉMOTION
DANS et PAR LA PAROLE

AXES ORIENTANT VERS UN AFFECTVERS UNE ÉMOTION

Les modules précédents  présentent les instruments permettant de reconstruire des émotions, par désignation directe ou par développement d’indices. Ce module se situe d’abord du côté de la production.
Il s’agit de préciser les principes généraux qui, dans un discours, organisent la construction de l’émotion. Cette recherche s’appuie sur les bases suivantes :

— Les procédés rhétoriques de dramatisation de la parole

• Règles dégagées par la rhétorique ancienne et classique,

Règles rhétoriques de construction de l’émotion (Lausberg, 1971 ;1973)

• Règles de construction du discours médiatique ‘

“Emotion and emotional language in English and German news stories”  (Ungerer 1995 ; 1997)

—L’approche pragmatique du langage émotionnel

“Towards a pragmatics of emotive communication”
(Caffi & Janney, 1994; Caffi, 2000)

— L’approche psychologique des émotions:

“…Emotions : A component process approach” (Scherer 1984 / 1993)

Le potentiel émotionnant d’une description de situation peut s’évaluer à deux niveaux, le premier correspondant à une orientation générale vers un affect, le second à une orientation plus spécifique vers une émotion particulière.

1. AXES DE DÉVELOPPEMENT DES AFFECTS

De nombreux psychologues (mais pas tous) soutiennent l’existence d’une “composante cognitive” des émotions; le système d’axes qui suit forme en quelque sorte la contrepartie discursive du système cognitif de Scherer; on pourrait dire, de façon métaphorique, que ce travail porte sur la contrepartie discursive de leur composante cognitive; cette formulation est cependant approximative, dans la mesure où il ne s’agit pas d’ajouter une composante aux autres; l’émotion parlée reformate toutes les composantes.

Dans ce qui suit, la structure de la composante discursive du traitement de l’émotion est traitée comme un problème autonome, les règles qui la composent devant être déterminées et mises à l’épreuve empiriquement sur des discours particuliers. L’ensemble suivant d’axes organisant le discours émotif a été mis au point à partir des données présentées précédemment (règles rhétoriques, principes d’inférence, catégories linguistiques, facettes cognitives). Il s’agit donc de l’ensemble des moyens permettant de formater une situation non seulement comme émotionnante, mais comme orientée vers tel ou tel type d’émotion spécifique.

Ces axes de formatage de l’émotion sont inspirés de Scherer. On remarquera sans surprise que ces axes recoupent tous les axes de construction d’une description en langage ordinaire, voir  Invention : §1 Une technique universelle de recherche de l’information

Agrément beûrk ! / hmm !
Catégorisation de l’événement mort / vie
Catégorisation
des acteurs
– riches / pauvres
un gangster / un passant atteint par une balle
Quantité, intensité trois / trente victimes
Analogie (un moyen de catégorisation) comme une éruption volcanique / comme un feu d’artifice
Moment (calme toi )tout ça, c’était avant, c’est fini! / ça peut se reproduire n’importe quand, faut s’y préparer
Lieu la victime faisait ses courses dans son quartier / errait dans un terrain vague
— humiliation subie
en face à face / en public
Distance spatiale à l’expérienceur – quelque part dans les Balkans / à deux heures d’avion de Paris
Causalité, Agentivité l’accident a été provoqué par le brouillard / un chauffard ivre
– c’est la fatalité / l’administration est responsable
)
Conséquences pour l’expérienceur, du point de vue de ses intérêts et de ses valeurs ce comportement semble anodin, ses conséquences seront redoutables
– En imposant un blocus à la Syldavie,nous luttons contre un régime antidémocratique / nous agissons contre nos intérêts matériels
Contrôle tout ça,nous on n’y peut rien ! /  aux armes citoyens!
Normes un salaud vs un martyr

Sur tous ces axes interviennent les mécanismes de maximisation et de minimisation (euphémisation) qui amplifient ou émoussent l’émotion.

Comme on le verra dans les commentaires qui suivent ces différents axes ne travaillent pas indépendamment les uns des autres.

Agrément: Evaluation de l’événement sur l’axe plaisir / déplaisir.

Cet axe correspond sur le plan linguistique à l’axe classique plaisir / déplaisir des psychologues, repris par Caffi et Janney, ainsi qu’au “principle of emotional evaluation” d’Ungerer.

L’évaluation peut être basique, vue comme une réaction de tout le corps à un événement (réaction de rejet – réaction d’ouverture), accompagnée de production vocales semi-linguistiques (beûrk! vs hmm!); par cette réaction émotive primaire, l’événement est pour ainsi dire “posé” sur l’axe évaluatif par un mouvement réflexe, accompagné de productions linguistiques minimales. L’évaluation peut être de plus en plus élaborée verbalement (C’est inadmissible! vs C’est super!), s’accompagner d’un affichage émotionnel explicite (c’est désagréable, je suis écœuré vs c’est agréable, je suis sur mon petit nuage). Elle est franchement différée dans d’autres cas, où elle n’a plus rien de réflexe, plus rien d’évident et être construite au cours d’un long travail linguistique et cognitif composant des données issues de tous les axes de catégorisation de l’émotion, et aboutissant à une conclusion évaluative comme “Finalement, en fait, à la réflexion, tout cela est extrêmement positif et même plaisant + face épanouie et mimique d’ouverture”. Cette évaluation peut être le fait de n’importe quel acteur impliqué dans l’événement, y compris de son narrateur.

Type d’événement

La désignation de certains événements renvoie à des préconstruits euphoriques ou dysphoriques (“pulsion de vie / pulsion de mort”: mariage vs enterrement, attentat, fête…), qui les positionnent du côté négatif ou positif de l’axe de l’agrément. Ce positionnement se fait par défaut, stéréotypiquement, dans la mesure où d’autres considérations circonstancielles peuvent intervenir (un mariage peut être triste). Cette catégorie correspond aux règles rhétoriques de monstration d’événements émotionnellement marqués, au “principle of animacy” de Ungerer. Outre les émotions intégrées aux préconstruits linguistiques, entrent dans l’inventaire des données émouvantes tous les rapports d’antécédents qui, dans les relations sociales ordinaires provoquent de l’émotion (Cosnier 1994, Chapitre 3; Scherer, Walbott, Summerfield, 1986). La nature de ces données est évidemment liée à une culture. A la limite, l’émotion mimésique est produite en faisant halluciner la scène par le lecteur. A l’article “évidence” de son Dictionnaire de rhétorique, Molinié mentionne «cette fameuse et ridicule suppression de l’écran du discours, avec l’idée que l’auditeur est transformé en spectateur» (1992, p. 145); il y a évidemment une différence entre participer à la bataille et lire un roman guerrier, mais il reste à rendre compte, par exemple, de l’effet hallucinatoire du récit.

Types de personnes

Cette catégorie reprend le “Principle of rank” de Ungerer. A événement “égal”, l’émotion varie avec l’identité des personnes (ou des êtres sensibles) affectées, certaines personnes étant émotionnellement plus “sensibles” que d’autres vis-à-vis du même événement. A degré de proximité (de parenté) égal, la mort d’un enfant affecte “plus” que celle d’un vieillard, celle d’un civil “plus” que celle d’un militaire. “Gagner le gros lot” ne suscite pas les mêmes sentiments selon qu’il affecte “un gros notable” ou “une famille dont le père est au chômage”. “Un clochard / un gangster est retrouvé assassiné” induisent des sentiments bien différents, indignation dans un cas, perplexité ou réjouissance dans l’autre (voir Étude 3).

Intensité, Quantité

La modulation quantitative peut affecter différentes catégories (Distance ou Temps: (très) loin de nous; qualité des Personnes concernées: un (tout jeune) enfant, etc.). L’émotion varie également avec la Quantité de personnes affectées: un accident qui affecte cinquante personnes induit plus d’émotion et de plus gros titres dans les journaux qu’un accident qui touche une personne. Mais elle peut naître également d’une opposition entre l’unique / le nombreux: l’unique victime d’un accident qui aurait pu faire cinquante morts est d’autant plus objet de pitié. Cette catégorie correspond à l’axe quantitatif des psychologues; à un aspect du principe “Be drastic” et au “principle of number” de Ungerer; à la dimension “Quantity” de Caffi et Janney; elle est mise à contribution par la dramatisation rhétorique.

Analogie

L’importance de l’analogie dans la production des émotions est bien exprimée par le principe de Ungerer, «use metaphorical links wit emotionally established domains». L’analogie est un puissant instrument de construction de l’émotion. Elle permet de transférer l’émotion associée à un événement pour lequel la tonalité émotionnelle est stabilisée à d’autres événement en cours d’évaluation émotionnelle: “Des camps où on torture et on massacre”, “comme une bombe atomique” (voir Étude 3).

Temps

Selon leur mode de construction temporelle et aspectuelle, les événements sont exclus ou inclus dans la sphère temporelle subjective de la personne: “au moment même où je vous parle…”; “mais maintenant tout ça c’est fini”. La dimension temporelle est essentielle dans la construction de l’urgence ainsi que de la surprise, composante de toute émotion. Cette catégorie correspond à la facette F1 de Scherer, et renvoie également aux techniques rhétoriques de chronographie.

Lieu

Le lieu où se produit l’émotion peut être émotionnellement marqué (meurtre dans un terrain vague vs meurtre dans la cathédrale); il peut l’être par rapport à une personne donnée (on l’a retrouvé gisant dans votre bureau). Cette catégorie correspond à la facette F10 de Scherer, et renvoie également aux techniques rhétoriques de topographie. Sa subjectivisation renvoie au “Principle of proximity” de Ungerer.

Globalement, les catégories du lieu et du temps reconstruisent l’événe­ment selon les coordonnées spatio-temporelles de la personne cible.

Distance

L’émotion varie avec la distance de l’événement au sujet affecté. Le terme est à prendre au sens matériel (proche / lointain) : “Ces événements tragiques se déroulent à Srebrenica / quelque part dans les Balkans / à deux heures d’avion de Paris”, mais aussi au sens de d’intimité (intimacy, involvment, solidarité) “c’est une question de mathématique financière / ceci nous conerne tous”). On retrouve la facette F12 de Scherer, mais aussi des éléments entrant dans la dimension «control» de Caffi et Janney. Les modalités introduites par rapport au thème du dire ou à la relation interviennent également dans sa définition (Caffi 2000).

Causalité, agentivité

Cette catégorie essentielle renvoie aux facettes F3 et F11 de Scherer. La détermination d’une cause ou d’un agent influence les attitudes émotionnelles vis-à-vis d’un l’événement. Elle est notamment à l’origine des variations d’émotions liées à l’imputation de responsabilité. L’accident est dû à la fatalité (“glissement de terrain”) ou à un acte délibéré (“un chauffard ivre et sans permis leur a foncé dessus”); il y a douleur simple dans le premier cas, colère dans le second. Selon que l’on attribue à la désertification des campagnes une cause abstraite (“la politique agricole commune”) ou des agents (“les commissaires européens”), on construit de la résignation ou de l’indignation politique (voir Étude 2). “Pierre terrorise Paul” induit vis-à-vis de Pierre quelque chose comme de l’indignation, alors que “Pierre terrifie Paul” peut lui valoir de la pitié (si Pierre est un Quasimodo) (voir Chapitre 8).

Conséquences

Cette catégorie correspond aux facettes F6, F7 et F8 de Scherer. Par exemple, pour orienter l’attitude émotionnelle d’une personne vers la peur (construire de la peur), on peut lui montrer, par un schéma en tout point analogue à celui d’une argumentation par les conséquences, que les conséquences négatives de tel événement étant effroyables, la source l’est tout autant (voir Étude 7).

Contrôle

Cette catégorie “contrôle” de Caffi et Janney correspond à la facette F4 de Scherer. Pour un individu, l’émotion associée à un événement varie avec sa capacité de contrôle de cet événement. Si l’évolution d’un état de fait provoquant de la peur échappe à tout contrôle, la peur devient panique.

Normes

L’émotion attachée à un événement affectant une personne varie selon la position de cet événement dans le système de valeurs de la personne en qui se construit l’émotion. Cette catégorie couvre le lien des émotions aux valeurs, et correspond à la facette F5 de Scherer, et au «Principle of emotional evaluation» d’Ungerer (voir Étude 1).

Les émotions sont fondamentalement marquées par la division des valeurs et des intérêts. Étant donné un sujet face à un événement, on ne peut rien dire de la nature de l’émotion ressentie par ce sujet (sauf dans le cas d’émotions réflexes innées, comme la peur induite chez le caneton par l’ombre du rapace; ou la sueur froide de l’automobiliste qui vient d’échapper à l’accident). Supposons qu’un individu se trouve face à une autre personne morte, ou qu’on lui annonce “Untel est mort”. Son ressenti dépend totalement de la relation qu’il entretenait avec le mort: s’il s’agit de son ennemi, il ressentira de la joie, (“ça fera toujours un salaud de moins”) consécutive à la fin de la peur, ou à l’exaltation du triomphe guerrier (“maintenant c’est moi le plus fort!”); dans une telle situation, s’applique le principe de complémentarité des émotions: “le bonheur des uns fait le malheur des autres”. S’il s’agit d’un inconnu, peut-être de l’effroi, ou de la pitié, ou simplement de l’indifférence, si la scène se passe en temps de guerre; s’il s’agit d’un proche, de l’effroi, du désespoir, de la tristesse, de la dépression ou d’autres sentiments associés au deuil. S’il s’agit de son fils, la réaction peut-être la même, mais aussi quelque chose comme de la fierté: “mon fils est un héros, un martyr, un saint” – du moins on dit parfois que tel est le cas. L’émotion ressentie peut différer de l’émotion stéréotypée donnée dans la définition officielle de la situation.

Les règles précédentes admettent des interprétations absolues ou relatives à un individu. La première interprétation correspondrait à la genèse de l’émotion attachée à un événement dans l’absolu. La seconde ramène l’événement à un point de vue particulier.


CONCLUSIONS

On remarquera que ces catégories recoupent les catégories générales de construction rationnelle des événements selon leurs types, la qualité des personnes impliquées, leur mode d’occurrence temporelle et spatiale, leur distance au locuteur, le type de contrôle exercé sur l’événement, la classe d’événements comparables, la façon dont les normes sont affectées par l’événement. Cela signifie que, dans la parole ordinaire, toute construction d’événement est inséparable d’une prise de position émotionnelle vis-à-vis de cet événement.

Cette approche permet de développer l’analyse du langage des émotions en fonction du cadrage des situations, c’est-à-dire de leur transformation linguistique en stimuli. Les résultats ainsi otenues sont à coordonner à ceux que livre la prise en compte de leur mention directe (énoncés d’émotion) et de la description de leurs modes d’expression (reconstruction par l’aval).


2. ORIENTATION VERS UNE ÉMOTION SPÉCIFIQUE

Ces axes de construction d’une émotion spécifique peuvent être dégagés à partir des schèmes discursifs inventoriés par Aristote dans la Rhétorique :

L’examen [de chacune des passions qui conduisent à modifier son jugement] doit être divisé en trois.
Par exemple, au sujet de la colère on étudiera successivement quelles sont les dispositions des colériques, quelles sont les personnes contre qui on se met ordinairement en colère, et à quels sujets.
Rhét. Chiron, p. 262-263.

La Rhétorique développe ces schèmes sur le modèle discours / contre-discours, qui d’emblée positionne l’analyse au-delà de toute vision mécaniciste des émotions.
Les émotions traitées sont celles qui figurent dans la liste présentée au module II : Une collection de listes.

La lecture de ces schèmes discursifs est assez rébarbative, comme l’est nécessairement toute lecture d’une liste de procédés (par exemple la lecture d’une liste de schèmes argumentatifs, voir Typologies des arguments). Mais on ne peut pas faire l’impasse de la description linguistique détaillée des discours typiquement associés aux différentes émotion si on veut étudier l’émotion dans la parole.

On ne peut se persuader de la pertinence des descriptions fournies par la Rhétorique qu’en les mettant à l’épreuve des discours, où on trouvera certainement matière à les améliorer.

À titre d’exemple, la Rhétorique caractérise la honte comme suit :

La honte et l’impudence
Aristote, Rhétorique
Définition de la honteLa honte est une souffrance et une perturbation concernant ceux des maux qui peuvent conduire à la perte de sa réputation.
Quant à l’impudence, c’est une sorte de dépréciation et d’indifférence vis-à-vis de ces maux. (Rhét. Chiron, p. 296-297)En d’autres termes,
— Définition de la honte : La honte est une souffrance et une perturbation
— Source de la honte : L’expérienceur considère que certaines de ses actions passées peuvent lui faire perdre sa réputation, c’est-àdire endommager l’image qu’il veut donner de lui-même.« Les sujets de honte » (297)Plus loin, la honte est définie d’une façon apparemment tautologique, « on a honte en raison du genre de maux qui passent pour honteux », c’est-à-dire :
• Aux actions qui sont socialement stigmatisées comme des vices :— lâcheté
— injustice
— dévergondage
— avarice
— flagornerie
— mollesse
— mesquinerie et la bassesse
— vantardise• « Ne pas avoir part aux biens dont bénéficient soit tous les hommes, [etc] » (299), par exemple, ne pas avoir reçu d’éducation.• « Subir… tous les actes de nature à conduire au déshonneur et à l’infamie » (id.), par exemple,« Personnes devant qui on éprouve de la honte » (300)« Puisque la honte est une représentation (phantasia) portant sur la perte de sa réputation, [ si l’on éprouve de la honte, c’est forcément face à ceux dont on fait cas. Or on fait cas :1° de ceux qui nous admirent, de ceux que nous admirons, de ceux par qui nous voudrions être admirés
2° de ceux avec qui nous sommes en compétition
3° de ceux dont nous ne méprisons pas l’opinion » (id.)« La honte est plus grande pour des actes commis sous les yeux d’autrui et à découvert, d’où le proverbe disant que la honte est dans les yeux » (id.)On a honte devant
— les gens vertueux et sévères
— ceux qui « [divulguent] les ragots » (301)
— ceux qui nous admirent (id.)

Un scénario
Avec quelques ajustements, cette définition – description de la honte / impudence s’incarne dans le scénario suivant, que chacun peut améliorer.


– A a agi sous l’emprise d’un vice, il a commis des choses que sa communauté n’accepte pas: il s’est conduit comme un lâche, il n’a pas rempli ses engagements, il a commis une injustice, il a fait les poches d’un mort, il a copulé dans des lieux et avec des personnes inappropriées, il s’est enivré et il a vomi devant ses subordonnés; il s’est montré vantard, flagorneur; il s’est montré faible et a accepté son humiliation

– B est au courant, il a tout vu.

– B est une personne importante, de référence pour A; A admire, aime B.

– A souffre parce qu’il fantasme (ou il vit) la perte de sa réputation devant B: «la honte est dans les yeux» (Rhét., 1384a35; trad. Chiron, p. 300).


Avoir honte, c’est se projeter dans ce scénario.
Faire honte à quelqu’un, c’est lui appliquer ce discours et le développer ce discours à son intention.

Réciproquement, pour calmer le honteux, le rasséréner, le ramener à la bonne conscience on minore les éléments source, on lui expose que sa conduite n’était pas tellement répréhensible, que maintenant personne n’a rien à faire de sa réputation, que personne ne l’a vu, etc.


La Fontaine, Le Pouvoir des fables – ou l’échec de la rhétorique du logos (l. 3-6) et du pathos (l. 6-14).

[…] ]Dans Athène autrefois, peuple vain et léger,
Un orateur, voyant sa patrie en danger,
Courut à la tribune; et d’un art tyrannique,
Voulant forcer les coeurs dans une république,
Il parla fortement sur le commun salut.

On ne l’écoutait pas. L’orateur recourut
A ces figures violentes
Qui savent exciter les âmes les plus lentes:
Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu’il put.
Le vent emporta tout, personne ne s’émut;

L’animal aux têtes frivoles,
Etant fait à ces traits, ne daignait l’écouter;
Tous regardaient ailleurs; il en vit s’arrêter
A des combats d’enfants et point à ses paroles.
[…]

 

 

[1]         Cette formulation rapproche clairement l’éthos du pathos: plaire est de l’ordre du sentiment.

[2]         Voir Annexe, La Fontaine, Le Pouvoir des fables.

[3]         Voir Annexe 3 “Cognition émotionnelle”.

[4]         On peut considérer que les opérations langagières, qui constituent la composante discursive du traitement des stimuli émotionnels, sont la trace d’opérations cognitives “plus profondes”, ce qui oriente vers une vision du langage reflet, et, sinon à une négation, du moins à une minoration de l’autonomie de l’ordre du discours. On peut également considérer que les opérations linguistiques provoquent des ébauches de processus cognitifs, avec les difficultés symétriques.

EMO- VERS UN DICTIONNAIRE DES TERMES D’ÉMOTION -V2

Module 7

DES LISTES DE TERMES D’ÉMOTION
AU DICTIONNAIRE DES FMS D’ÉMOTION

1 — NATURE DES ENTRÉES FIGURANT SUR LA LISTE DE MOTS-CONCEPTS D’ÉMOTION

L’émotion n’est pas attachée à une catégorie lexicale de mots pleins, mais à des familles de mots, les familles morpho-lexicales sémantiquement homogènes.

2 — FUSION DE LISTES DE FMS D’ÉMOTION

La fusion des listes de mots-concepts d’émotion complétée par la liste de mots d’émotion réunie par Galati & Sini produit une liste unique de 248 familles de termes d’émotion.

3 —DICTIONNAIRE DES FMS D’ÉMOTION – V0

En développant la liste précédente, on obtient la version V0 du Dictionnaire.
Dans son état actuel, il compte environ 320 FMS pour environ 900 mots

ÉMO-DTE TERMES COUVRANTS
ÉMOTION

4 —MÉTHODE POUR DÉTERMINER SI UN MOT M EST UN MOT D’ÉMOTION

Trois méthodes : Liste — Définition du dictionnaire — Définition de (l’)émotion.

EMO- NOMS ET VERBES D’ÉMOTION -V2

Module 6

NOMS ET VERBES D’ÉMOTION

 

1 — NOMS D’ÉMOTION

Nous prendrons comme point de départ la liste de 143 noms d’émotion proposée par Galati & Sini (2000)

2 — VERBES ET PHRASES D’ÉMOTION

Les termes d’émotion ne se réduisent pas aux substantifs. Il y a également des prédicats d’émotion, verbes d’émotion ou verbe support + adjectif d’émotion.
L’étude des phrases d’émotion demande que l’on prenne en compte l’expérienceur de l’émotion ainsi que la situation qui la motive.

3 — MÉTAPHORES DE L’ACTION DE L’ÉMOTION 

Le verbe qui lie l’expérienceur à la situation est un verbe d’action a priori quelconque :

la nouvelle remplit Paul d’allégresse

EMO – DÉFINITIONS DE L’ÉMOTION ET DU MOT « ÉMOTION » V2

Module 4

QUESTIONS DE DÉFINITION
LE PHÉNOMÈNE ÉMOTION et LE MOT “ÉMOTION”

 

I. DU CÔTÉ DES CHOSES : DÉFINIR L’ÉMOTION

1 — L’ÉMOTION, « UNE FORME ORGANISÉE DE L’EXISTENCE HUMAINE »

Dans un essai très dense, Esquisse d’une théorie des émotions (1939), Jean-Paul Sartre formule certaines idées  pouvant guider une première approche de l’émotion.
— L’émotion n’est pas un “désordre psychologique”; elle a « son essence, ses structures particulières, ses lois d’apparition, [et] sa signification ». Elle est « une forme organisée de l’existence humaine »
— L’émotion est « le tout de la conscience émotionnée » ; en particulier, la situation n’est pas externe à l’émotion, mais est un élément de la « réalité-humaine  » qui constitue ce tout.

2 – L’ÉMOTION, UNE RÉACTION À UN STIMULUS

Selon James, l’émotion est un état mental provoqué par un événement extérieur (source, situation), cet état mental étant lui-même associé à une action. La situation agit comme un stimulus déclenchant mécaniquement une réponse, l’émotion.
On observe que la même situation peut entraîner des gammes d’émotions opposées, selon qu’elle est conceptualisée de telle ou telle manière. Dès lors, on peut considérer que c’est la perception de la situation et de ses acteurs comme telle ou telle qui déclenche l’émotion associée à cette représentation.

3 — L’ÉMOTION, UN SYNDROME

L’émotion vue comme un syndrome consiste en une activation physique et psychologique appréhendée selon cinq composantes:
— Composante cognitive d’évaluation de la situation.
— C. neurophysiologique interne
— C. VMPG, transformation de la Voix, des Mimiques, des Postures et des Gestes.
— C. comportementale, transformation des actions
— C. psychique, conscience synthétique d’un état évalué comme agréable / désagréable.

Le syndrome émotionnel se manifeste le plus clairement au moment du pic d’excitation atteint lors du déroulement de la séquence émotionnelle.

 

4 — L’ÉMOTION, UN PHÉNOMÈNE PHASIQUE

La séquence émotionnelle est caractérisée par une variation d’excitation, qui se développe et se résorbe en gros selon une courbe “en cloche » :

— Événement disruptif
— Montée de l’excitation,
— jusqu’à un maximum,  où le syndrome atteint son plein développement.
Descente de l’excitation par prise de contrôle de l’émotion et adaptation aux événements.

La vie émotionnelle peut être vue comme une succession de vagues émotionnelles.

 

5 —AVANT-PLAN, ARRIÈRE-PLAN ÉMOTIONNEL

L’humeur, le caractère les dispositions sont des états longs, sinon permanents de l’individus.
La séquence émotionnelle est un épisode d’avant-plan, plus ou moins durable.

 

6 — ÉMOTION ÉMERGENTE / PERSISTENTE

Les émotions émergentes sont des émotions prises in statu nascendi.
Les émotions persistantes sont émotions émergées, qui se développent par-delà leur séquence émergente. Elles sont mémorisées, racontées, revécues et réélaborées.

Les petites émotions apparaissent et se développent et disparaissent dans le flux de l’interaction. Elles ne sont pas mémorisées. Elles correspondent bien au schéma de la courbe en cloche.
Dans les grandes émotions l’avant et l’après émotionnel sont totalement différents.


II. DU CÔTÉ DES MOTS : DÉFINIR “émotion”

DÉFINIR “ÉMOTION”

Dans le langage scientifique (dans une encyclopédie), le mot émotion renvoie l’émotion comme phénomène.
Le dictionnaire de langue définit le mot émotion en fonction de son sens et de son usage dans une langue et une culture données.

Pour aborder l’étude de l’émotion parlée, il est indispensable de réfléchir sur le sens du mot émotion, et pour cela de comparer les définitions de quelques dictionnaires.