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EMO – VERBES ET ADJECTIFS D’ÉMOTION V2

VERBES ET ADJECTIFS d’ÉMOTION

1. Terminologie

En français, on parle de verbe psychologique ou de verbes de sentiment ou de verbes d’émotion.

En anglais, « a psych verb is a verb (such as bore, frighten, please, anger, and disappoint) that expresses a mental state or event »; les psych verbs sont des « verbs that express a psychological state and assign the role ‘experiencer’ (of that psychological state) to one of its arguments ».
On dit également psychological verb, mental verbexperiencer verb, and emotive verb.

Nous parlerons de verbe d’émotion, et de prédicat d’émotion, pour couvrir à la fois les verbes d’émotion et les adjectifs d’émotion qui en dérivent.

Fondamentalement, le prédicat d’émotion attribue une émotion un être, l’expérienceur de l’émotion (ou lieu psychologique)

2. Syntaxe des verbes d’émotion

Les prédicats d’émotion ont été étudiés notamment par Nicolas Ruwet dans le cadre de la grammaire générative (2)  et par Maurice Gross, dans le cadre de la théorie du lexique-grammaire (3).

On distingue ainsi trois types phrases mettant en jeu des termes d’émotion: Construction impersonnelles
— 
Constructions en être et avoir
Constructions à verbe psychologique, VΨ

Les prédicats  d’émotion correspondent à différents types de constructions, selon que s’y expriment ou non l’expérienceur et la source de l’émotion. Le terme d’émotion est obligatoire.

(i)        Le substantif d’émotion est prédiqué par un verbe impersonnel

  • [Verbe impersonnel + Substantif d’émotion]

C’est le cas de constructions impersonnelles comme il est agréable de –.

Le lieu psychologique est dit absent, mais on peut néanmoins, à partir ce tels énoncés projeter une émotion sur le locuteur (voir plus loin, “Lieu psychologique”).

Ça craint : le verbe craindre attache une émotion du type [peur, appréhension] à un lieu, une atmosphère qu’elle caractérise.

(ii)      Le terme d’émotion est prédiqué de l’expérienceur par le verbe être ou avoir
[Expérienceur + (être, avoir) + Substantif d’émotion]

Construction adjectivale “N° est Adj”: N° est heureux, joyeux
Construction “N° est en N”: N° est en colère
Construction “N° a Adj”: N° a peur
Sur ces constructions, voir Leeman 1995.

Dans les constructions suivantes, la prédication est effectuée par un verbe d’émotion.

 (iii)     Un verbe d’émotion est prédiqué de l’expérienceur
[Expérienceur, Verbe d’émotion]

Paul enrage
Paul s’ennuie, s’emmerde, se morfond

S’emmerder, se morfondre n’ont pas de correspondants substantifs morphologiquement apparentés.
Emmerdement
n’est pas le substantif d’émotion correspondant à s’emmerder, ni à emmerder.

 (iv) Le verbe d’émotion lie l’expérienceur à la source de l’émotion

Ces constructions sont de trois types principaux, selon le rôle syntaxique, sujet ou objet, du lieu psychologique et de la source de l’émotion et la nature directe ou indirecte du complément d’objet.

Les verbes de type mépriser focalisent sur le lieu psychologique, qui est en position sujet, alors que pour les verbes de type dégoûter c’est la source de l’émotion qui est mise en en position sujet.

 (a) Verbes de type mépriser (Vψ1)
[Expérienceur + Verbe d’émotion + Situation]

Dans “Pierre méprise l’argent” « Pierre est le “lieu” d’un certain processus psy qui a pour thème l’argent » (Ruwet 1972, p. 187).
L’expérienceur est en position sujet et la source de l’émotion (être, situation), en position objet direct.

Les verbes suivants sont des Vpsy1: mépriser, aimer, adorer, admirer, détester, déplorer, supporter, redouter, regretter, estimer, apprécier… (id., p. 189).

(b) Verbes de type dégoûter (Vψ2)
[Situation + Prédicat d’émotion + Expérienceur]

Dans “L’argent dégoûte Pierre”, Lieu et Situation permutent leurs places syntaxiques par rapport aux Vpsy1 :
La source de l’émotion est en position sujet et l’expérienceur en position objet direct.

Les verbes suivants sont des Vpsy2: dégoûter, amuser, intéresser, agacer, ennuyer, effrayer, gêner, terrifier, horrifier, humilier, surprendre, étonner, impressionner, préoccuper… (id., p. 189).

(c) Verbes de type plaire (Vψ3)
[Situation + Prédicat d’émotion + Prép + Expérienceur)]

Pour les verbes de type plaire (dits Vpsy3), “Pierre plaît à Paul”, l’expérienceur est objet prépositionnel.
Comme pour les Vpsy2, la source est en position sujet..

***

La notion de verbe psychologique étend considérablement le champ des termes d’émotion qu’on limiterait indûment à une série de substantifs de base. Un verbe comme agacer prédique une émotion qui n’est désignée par aucun substantif de base, mais seulement par le substantif dérivé, agacement.

 (v) Nom d’émotion dans les phrases exclamatives
Outre ces phrases prédicatives, on trouve des noms d’émotion sans mention d’expérienceur dans des tournures exclamatives :

Quelle horreur !


PHRASES D’ÉMOTION À STRUCTURE COMPLEXE

Dans les phrases élémentaires exprimant un terme d’émotion en lien avec une source et un expérienceur, le terme d’émotion exprime directement l’émotion, comme dans :

            Léa ressent une grande joie

 

Le lien entre le terme d’émotion et le lieu psychologique peut aussi être établi indirectement, dans des énoncés résultant d’opérations syntaxiques complexes:
Luc perçut une étincelle de joie dans le regard de Léa (Gross 1995, p. 77)

Dans les deux cas, on a affaire à la même attribution d’émotion, mais dans le second énoncé, l’attribution est indirecte, elle est inférée de deux indices.
— D’une part, elle exploite un indice stéréotypiquement lié à l’expression de la joie, qui se lit dans le regard de l’expérienceur.
— D’autre part, un indice plus sélectif, qui touche à la modalité d’apparition du symptôme, l’étincelle. On parle d’étincelle de joie,  peut-être d’étincelle de colère, mais pas d’étincelle de peur de tristesse ou de honte.

L’interprétation doit prendre en compte ces indices, ou ces façons de dire caractéristiques de l’expression de l’émotion dans une langue et une culture donnée.


 VERBES PSYCHOLOGIQUES ET AGENTIVITÉ

Les énoncés à verbe psychologique mettent en relation l’émotion, sa source et son siège. Certains Vpsy2 peuvent recevoir une interprétation agentive (“active”, Gross 1995, p. 75), c’est-à-dire que le sujet du verbe est à la fois “thème” et “agent” conscient et délibéré du processus aboutissant à l’état dont est affecté le lieu psychologique.
La question est donc celle de la nature exacte de la relation sémantique entre le sujet et l’objet du verbe psychologique, selon que le sujet contrôle ou non l’état de l’objet (selon que le sujet a ou non l’intention de produire cet état dans l’objet). Les thèmes non humains interdisent la lecture agentive; certains adverbes comme délibérément l’imposent:

Le manège amuse Pierre
Jean amuse Pierre (volontairement ou involontairement)
Jean a délibérément amusé Pierre

Tous les Vpsy2 ne sont pas susceptibles de recevoir une interprétation agentive (*Jean a délibérément touché Pierre).
Les tests d’agentivité reposent sur la possibilité d’introduire une relation de type faire entre le sujet et l’objet de Vpsy2:

Qu’est-ce que Max a fait?
– Il a cuit le poulet, amusé les enfants
– *Il a préoccupé Paul, *frappé Jules par sa beauté

La possibilité d’introduire un adverbe de type prudemment est une indication d’agentivité:

Paul a prudemment cuit le poulet
*Paul a prudemment préoccupé Max

Ces notions rendent compte d’oppositions comme terroriser / terrifier. Terroriser est agentif, impliquant forcément une intention de faire peur de la part du Pierre, alors que terrifier n’implique pas forcément cette intention (Ruwet 1995):

Paul terrifie Pierre (Paul a ou non l’intention de faire peur)
Paul terrorise Pierre, c’est très méchant de sa part
le feu d’artifice terrifie Pierre vs * le feu d’artifice terrorise Pierre

La source humaine de l’émotion, peut agir intentionnellement ou non :

Pierre amuse Paul
               – soit involontairement: Pierre n’a pas l’intention d’amuser Paul.
– soit volontairement: Pierre fait des choses que Paul trouve amusantes. [7]

 

Par ailleurs, d’autres verbes sans contenu émotionnel particulier, permettent d’exprimer l’émotion dans le cadre sémantique et syntaxique qui leur est propre.
On parle alors de métaphore émotionnelle,


[1] D’après https://www.thoughtco.com/psych-verb-definition-1691550

[2] Dans son analyse des « verbes psychologiques», Ruwet distingue, outre le verbe psychologique ou verbe d’émotion, l’expérienceur et la situation source ou déclencheur de l’émotion. L’étude des verbes psychologiques s’intéresse aux relations syntaxiques liant ces trois entités en une “phrase d’émotion” (Ruwet 1994, p. 45).

[3] La théorie du lexique-grammaire « localise les éléments de sens dans des phrases élémentaires et non pas dans des mots » :

La description de la formulation des sentiments [consiste] en une grammaire locale, et non pas en un simple lexique des termes de sentiments. En conséquence, on considère qu’un lexique de noms de sentiments n’a pas d’autonomie, et donc que les noms doivent être entièrement intégrés aux familles de phrases présentées ici sous forme de grammaire. Ce point de vue a une traduction sémantique claire et quasi tautologique: un sentiment est toujours attaché à la personne qui l’éprouve. On peut formaliser cette association en la notant par un prédicat sémantique: Sent (h), où le sentiment Sent est une fonction d’une variable h, qui correspond à des humains. Il existe alors autant de fonctions que de sentiments (Gross 1995, 70).


UN CLASSEMENT SÉMANTIQUE DES VERBES PSYCHOLOGIQUES

De même qu’on situe les noms d’émotion sur un axe plaisir /  neutre / déplaisir, les verbes psychologiques peuvent se répartir en trois classes, “agréable”, “désagréable” ou “indifférent”.
Comme le verbe étonner, le substantif étonnement n’a pas d’orientation plaisir / déplaisir.

Dans son étude des « verbes psychologiques », Mathieu part des recherches de Jackendorf (1990), qui considère une liste de 390 verbes psychologiques, classés en trois catégories « selon que le sentiment éprouvé est négatif, positif ou neutre » (Mathieu 1996/77, p. 117).

Une liste de verbes psychologiques français  (Mathieu 1996-1997, p. 117-118)

Verbes “désagréables”

— type EFFRAYER

faire peur
provoquer de la frayeur
affoler
alarmer
angoisser
apeurer
effaroucher
effrayer
épeurer
épouvanter
glacer
horrifier
inquiéter
intimider
paniquer
terrifier
terroriser

— type ATTRISTER

faire de la peine
rendre triste
affecter
affliger
assombrir
atteindre
attrister
chagriner
chiffonner
contrarier
contrister
désoler
navrer
peiner
rembrunir


Verbes “agréables”

— type ÉMOUVOIR

rendre plus sensible
affecter
bouleverser
chambouler
chavirer
émotionner
émouvoir
remuer
renverser
toucher
tournebouler
troubler

— type ÉPATER

causer un
étonnement admiratif
éblouir
émerveiller
épater
époustoufler
étourdir
souffler

Verbes “indifférents” : type ÉTONNER

causer de la surprise
abasourdir
ahurir
asseoir
confondre
ébahir
ébaubir
ébouriffer
époustoufler
estomaquer
étonner
frapper
interdire
interloquer
méduser
renverser
saisir
scier
sidérer
souffler
stupéfier
surprendre

Soit un total de 73 verbes.

Homonymie des verbes d’émotion
« Ces classes ont une intersection vide ; si un verbe est ambigu, il est considéré comme recouvrant des verbes différents (non ambigus). Par exemple ennuyer, qui a trois interprétations possibles, est analysé comme trois verbes distincts (ibid.) :

ennuyer = lasser  — Le discours fleuve de l’orateur (ennuie + lasse) l’assistance
ennuyer = tracasser — Que son fils lui mente (ennuie + tracasse) Paul
ennuyer = déranger — l Le bruit des pelleteuses (ennuie + dérange) Paul ».

Puisqu’ennuyer renvoie à trois émotions différente, il doit figurer trois fois fois dans la liste des 590 verbes.


 

Verbe D’ACTION et D’ÉMOTION
Frapper : avec un poignard / par sa clairvoyance

 

Dans les constructions mettant en jeu l’émotion, l’indication d’émotion est portée
— par un verbe d’émotion,
— par un adjectif ou un substantif d’émotion, la prédication étant alors assurée par être, avoir ou par un verbe impersonnel.

Par ailleurs, certains verbes d’action matérielle, sans contenu psychologique, comme frapper peuvent fonctionner comme des verbes d’émotion au sens plein du terme.
Paul a frappé (touché, blessé, ébloui, troublé, …) Pierre

On a affaire à une construction correspond à celle d’un VΨ2 :
Source — frappe, touche— Expérienceur

Tous les termes de la famille morpho-lexicale du verbe d’émotion sont des termes d’émotion :
éblouir, ébloui, éblouissant, éblouiissement…

Du point de vue sémantique, on peut considérer que le verbe d’émotion  est une métaphore du verbe d’action matérielle.

Cependant, du point de vue syntaxique, le verbe d’action frapper et le verbe d’émotion frapper entrent dans des constructions bien distinctes, ce qui pousse à les considérer plutôt comme des homonymes :

—   la préposition introduisant l’instrument est de, avec dans le cas du verbe indiquant l’action physique; dans le cas du verbe psychologique, la source du sentiment est introduite par la préposition par:
Pierre a frappé Paul de /avec son poignard (*par son poignard)
            Pierre a frappé Paul par son intelligence (*de / *avec son intelligence)

–   seul frapper action physique peut être mis à l’impératif:
            Frappe-le de / avec ton poignard! (*par ton intelligence!)

–   seul frapper verbe psychologique peut être modifié par les adverbes très ou si:
            Pierre a été très / si frappé par l’intelligence de Paul
            *Pierre a été très / si frappé du / avec le poignard de Paul

Problème de reconstruction de l’émotion

La reconstruction des énoncés d’émotion correspondant à ces emplois doit expliciter le plus clairement possible de quelle émotion il s’agit. A partir de l’énoncé “Pierre a blessé Paul” on pourrait reconstruire l’énoncé d’émotion [Paul, blessé] en attendant la spécification qu’apporte le contexte actuel dans lequel est prise cette affirmation. On peut également proposer une classe d’énoncés d’émotion en s’appuyant sur le dictionnaire.[8] Ainsi, pour blesser, le TLFi mentionne désagrément, inquiétude – offenser, choquer, déplaire – faire du mal importuner, déplaire (art. blesser) soit une orientation vers la classe des émotions négatives d’intensité faible et moyenne, en attendant que le contexte précise si Paul est se sent méprisé ou humilié.

Si Pierre est ébloui par l’intelligence de Paul, on peut reconstruire un énoncé d’émotion [Pierre, /admiration/], simplement en se conformant à la sous-entrée «Éblouir … Frapper la vue, l’esprit d’admiration» (TLFi, art. éblouir). Les barres obliques indiquant qu’il s’agit d’une reconstruction sont peut-être superflues ici.

ÉMO-DTE ÉMOTION

DTE – ÊMOTION

Les 790 impacts de [ÉMOTION] dans le TLFi.pdf

3. Exploitation des résultats : Angles d’impact
FMS d’émotion, Énoncé d’émotion, Situation, Expérienceur, Allocateur

[ÉMOTION*] impacte un lexique semi-encyclopédique, médical en voie d’intégration au lexique courant[7] :

ABRÉACTION
ADIAPHORIE
adrénalinémie, art. ADRÉNAL-
CATAPLEXIE
déplacement
psychogalvanique, art. PSYCH(O)-
PSYCHOLEPTIQUE
PSYCHOPATHIE
Thalamique, art. THALAMUS
THALAMUS
Thymoleptique, art. THYMIQUE2
DÉPRESSEUR

 

­Émotion impacte normalement les mots de sa famille, [émotion] :

ÉMOI, ÉMOTIF, ÉMOTIONNANT, ÉMOTIONNEL, ÉMOTIONNER, ÉMOTIVITÉ, ÉMOUVANT, ÉMOUVOIR

HYPERÉMOTIF, HYPERÉMOTIVITÉ

CRYPTO-ÉMOTIF

Il n’est pas nécessaire de faire de recherche d’impact à partir de HYPERÉMOTIF, HYPERÉMOTIVITÉ, CRYPTO-ÉMOTIF, puisque les termes éventuellement impactés le seraient déjà par émotif, émotivité.

Termes couvrant — [ÉMOTION*] impacte notamment

— la famille [AFFECT] (sauf le mot affect lui-même) : AFFECTIF, AFFECTIVEMENT AFFECTIVITÉ, INAFFECTÉ

— la famille [PASSION] : PASSION, PASSIONNÉ, PASSIONNÉMENT

— la famille [sentiment] : SENTIMENT, SENTIR

Cette distribution des impacts donne une certaine légitimité à l’idée qu’autour de ces quatre termes, affect, émotion, passion, sentiment gravite un champ sémantique unitaire, qu’il est possible d’explorer de manière relativement cohérente[8]. On peut parler à leur sujet de terme couvrant, ou plus exactement de FMS couvrantes. Une FMS couvrante est une FMS qui impacte un nombre substantiel de mots, et qui impacte des types d’émotions diverses et plus spécifiques, comme peur, joie, colère, surprise, stress (pour émotion).

Itération de la démarche — La dissémination ne se bloque pas au premier impact, elle se poursuit par de nouveaux impacts. Par exemple, [ÉMOTION*] impacte peur, joie, COLÈRE, surprise, stress ; les mots impactés par les FMS auxquelles appartiennent ces termes doivent également être joints à la liste. La démarche est itérative.

Pour avoir une idée de la dissémination de l’émotion dans le lexique du français on doit rassembler les domaines lexicaux correspondant à ces diverses FMS.

Nouvelles ressources — Nous avons conclu que D[ÉMOTION*] comprend environ 800 mots ou acceptions. Cette liste doit être complétée non seulement par la recherche d’impacts d’autres termes, mais également par l’exploitation d’autres ressources. Le TLFi est un dictionnaire parmi d’autres, et la liste doit être complétée par des données extraites d’autres dictionnaires selon les mêmes principes.

 

 

Les termes réunis dans le grand sac de mots que nous avons constitué sous le nom de “domaine lexical” n’ont pas tous la même relation à leur FMS génératrice, [ÉMOTION*]. Dans la suite de cette contribution, nous proposons quelques observations sur une possible structuration plus fine de ce domaine. Après avoir donné une idée des impacts du mot émotion sur les définitions, il s’agit ici, pour filer la métaphore, de préciser l’angle d’impact de ce mot sur les  différents termes qu’il estampille. Il s’agit bien d’une ébauche : nous ne savons pas à combien de familles nous aurons finalement à traiter en fonction des résultats obtenus après itération et exploitation d’autres ressources. Les remarques et catégories que nous proposons sont exploratoires. Le cadre général est celui qui a été mis au point et utilisé dans de précédentes recherches, où l’on trouvera les références nécessaires (Plantin 2011 ; 2012 ; 2015)

FMS d’émotion
Comme nous l’avons souligné, nous ne discuterons pas pour savoir s’il est préférable de parler de substantifs ou de verbes d’émotion. S’il fallait choisir, nous prendrions les PP-adj, qui notent bien le caractère accidentel, épisodique de l’émotion, sans la réifier. Nous partons du fait lexical que, comme tous les mots, les mots impactés par [ÉMOTION*] se rassemblent en FMS, et que l’émotion est distribuée sur tous les membres de cette FMS. Un terme d’émotion désigne l’un quelconque des mots rassemblés dans une FMS d’émotion.

Énoncé d’émotion
La notion d’énoncé d’émotion est dérivée de celle de verbe psychologique (Gross, 1995 ; Ruwet 1972, 1995 ; Mathieu, Fellbaum 2010). Un énoncé d’émotion associe un terme d’émotion E, un lieu psychologique ou expérienceur y, une situation S. Il est noté < E(y, S) >[9].

Points d’émotion et parcours émotionnels
Un point d’émotion est un point du discours où l’émotion est linguistiquement marquée. En ce point, on peut reconstruire sur des bases lexicographiques un énoncé d’émotion. En d’autres termes, la détermination des points d’émotion correspond à l’opération d’ancrage d’une balise d’émotion. Les balises, convenablement posées permettront, dans un second temps, d’établir des parcours émotionnels. La localisation de ces points d’émotion joue ainsi un rôle fondamental dans la reconstruction méthodique de l’émotion dans la parole (Plantin 2011).

On peut dire en première approximation que si un mot d’un texte est une occurrence d’un mot impacté par [ÉMOTION*], alors il est intéressant tenter la reconstruction d’un énoncé d’émotion en ce point. Du point de vue de l’analyse automatique, cette démarche correspond à un premier balisage du texte, exploitant une dictionnaire des FMS et des termes d’émotion, dont D[ÉMOTION*] propose une première liste d’entrées.

Situation
Nous distinguerons la situation en tant que telle, notée S, et la situation en tant qu’elle est perçue, vue, cadrée, éclairée comme émotionnante, notée S.  Cette distinction est nécessaire pour rendre compte du fait que la même situation peut être associée à des émotions diverses et antagonistes : le même événement qui fait le bonheur des uns fait le malheur des autres. La situation S n’est pas la cause mécanique de l’émotion ; mais, dès qu’elle a été catégorisée comme émotionnante, c’est-à-dire comme une S, elle est linguistiquement liée à son “effet”, sa “conséquence” l’émotion dans y. Dans le langage de la théorie de l’argumentation dans la langue, on a affaire à une inférence ou une causalité tautologiques : “S est troublant ; donc je suis troublé”. L’effet causal est une illusion. Il n’y a pas de différence entre la cause (S, être troublant) et l’effet (y, être troublé) ; et il n’y a guère de sens à dire que le trouble attribué à y est “dérivé” de la situation troublante : il est strictement homogène à la situation en tant que troublante.

L’énoncé “c’est stressant (P), mais je résiste (Q)” se comprend bien dans le cadre de théorie originelle simple et robuste de la polyphonie ducrotienne. Dans la proposition P, la situation S est cadrée comme une S, stressante, c’est-à-dire impliquant linguistiquement du stress. Mais inverse cette orientation argumentative (au sens de Ducrot), et la proposition Q exprime que le locuteur sait gérer son stress, sortir de son stress ou déstresser une situation stressante.

L’énoncé “Pierre trouve ça stressant” permet d’attribuer du stress à Pierre, mais ne dit rien d’une éventuelle attribution d’émotion (stress) au locuteur de cet énoncé. La référence commune à ce locuteur et à Pierre est à une situation en tant que S. Pierre la cadre comme une S, une situation émotionnante. Le locuteur mentionne S (ça), et le cadrage émotionnel (stressant), mais ne dit rien de sa propre évaluation émotionnelle. La description de la situation qu’il peut éventuellement proposer n’est pas forcément celle sous laquelle elle stresse Pierre

Allocateur, allocataire d’émotion
Dans “ Pierre est triste”, le locuteur est dans le rôle d’allocateur de l’émotion (triste) à un allocataire d’émotion, qu’il constitue ainsi en expérienceur (Pierre). Un autre locuteur peut contester cette allocation, lui préférer une autre émotion “Pierre n’est pas triste, il est accablé par tes façons de faire” ou refuser toute attribution d’émotion. Le cas échéant, on devra donc noter a, l’allocateur de l’émotion : < aE(y, S­) >.

 

4. Émotion nommée et attachée à l’expérienceur —
Reconstruction directe de l’énoncé d’émotion

 

Émotion impacte des termes considérés comme des “substantifs d’émotion” dans à peu près toutes les listes, et des émotions de base par les psychologues et les philosophes : peur, joie, colÈre, surprise (Tutin & al. 2006 ; Novakova, Tutin 2009). Nous ne chercherons pas à distinguer dans l’ensemble suivant des émotions de base et des émotions dérivées. Tous ces termes attribuent nécessairement une émotion à un y, permettent de reconstruire des énoncés d’émotion, et de localiser des points d’émotion dans un texte.

La FMS d’émotion EXALTER, EXALTÉ, exaltant, EXALTATION, complète et autonome montre bien en quoi l’émotion se distribue sur un micro-monde événementiel. Le PP-Adj EXALTÉ attache localement l’émotion à y ;  comme substantif, (un) exalté fait de l’exaltation un caractère permanent de y ; exaltant localise l’émotion sur un contexte S devenant ainsi une source d’émotion S (éclairage framing de la situation) ; le verbe EXALTER distribue l’émotion sur y et sur S ; le substantif EXALTATION réifie l’ensemble du processus. Dans tous ces cas, que l’émotion soit attachée à la situation, au locuteur, ou distribuée sur les deux, on reconstruit immédiatement l’énoncé d’émotion < EXALTÉ*(y, S)>.

La FMS d’émotion TROUBLE2, TROUBLER, TROUBLANT, troublé est complète et homonyme d’une série non émotionnelle. Le TLFi distingue trouble-1 et trouble-2, le premier étant considéré comme le sens propre et le second, figuré. On désambigüise facilement les deux séries les deux verbes n’ayant pas les mêmes relations de sélection sur leurs objets, respectivement (+Liquide) et (+Humain). Cette opération effectuée, on retrouve le cas précédent, où l’énoncé d’émotion est immédiatement reconstructible, < TROUBLE*(y, S)>.

Ø Liste 4, type EXALTÉ – TROUBLÉ — l’émotion est attachée à l’expérienceur

 

AFFOLÉ, AFFOLER1.
ATTENDRIR – ATTENDRISSEMENT
bouleversÉ -BOULEVERSEMENT -bouleversant – bouleverser
COLÈRE
doux
DÉCHIRANT – DÉCHIRER
ÉGARÉ
ENTHOUSIASME
ÉPOUVANTE
EXALTATION – EXALTÉ, EXALTER
FOLIE-1 – FOU-1 – FORCENÉ
GONFLÉ – GONFLANT, GONFLEMENT2
HÉBÉTUDE
HORRIPILATION
IRRITABLE
JOIE
MALAISE
PEUR
REMUANT – REMUÉ, REMUEMENT – REMUER – REMUEUR
RÉVULSER
STRESS
STUPEUR – STUPIDE
SURPRISE – surprendre
SYMPATHIE
TENDRE-2 – TENDRESSE
TERREUR
TERRIBLE
TIMIDITÉ
TOUCHER1 – TOUCHANT1,
TRAC
TRANQUILLEMENT
TRANSI
TROUBLE-2 – TROUBLER -TROUBLANT

 

5. L’émotion définit la situation —
Désignation et inférence émotionnelle

Il est souvent impossible d’associer linguistiquement une émotion à un énoncé. L’énoncé “il est rentré à 8h” ne permet aucune attribution d’émotion à “il” ou au locuteur Le contexte peut éventuellement permettre de leur attribuer une émotion, par exemple s’il s’agit d’une rentrée particulièrement tardive.

Émotion contribue à définir des situations, des actions, des objets comme ayant un contenu linguistique émotionnel, essentiel ou par défaut. Nous rassemblons ici un ensemble de termes impactés par émotion, et qui réfèrent à des situations auxquelles sont associées des émotions, soit de manière essentielle, soit de manière défaisable.

5.1 L’émotionnalité comme essence de la situation

POIGNANT est un adjectif d’émotion orphelin, qui renvoie à une S (une S émotionnelle). La seule différence avec la série précédente est un fait d’usage : l’absence de nom, de verbe ou de PP-Adj attachant directement l’émotion à l’expérienceur. En dépit de cet accident morphologique, l’éclairage d’une situation comme POIGNANTE est indissociable de l’attribution d’un état émotionnel à une personne, locuteur ou énonciateur. Cette association est un fait de langue ; si on ne la fait pas, on ne parle pas et on ne comprend pas le français. L’émotion est aussi présente dans “c’était poignant” que dans “quelle surprise !”.

Cette émotion n’a pas de nom en français. On peut la noter directement par catachrèse dans l’énoncé d’émotion bien formé, < POIGNANT (y, S)>, en considérant que l’émotion est une gestalt englobant situation et expérienceur. On peut aussi la noter par approximation une émotion intuitivement sentie comme de la même famille (les barres obliques notent que l’émotion est reconstruite : < /pitié, effroi/(y, S)>. Comme l’émotion est répandue sur une parole, on tiendra compte du contexte pour préciser l’émotion.

Si on a de la chance, on la trouvera dans le dictionnaire. BEAU, adj. et substantif, implique de façon essentielle une émotion, qu’on peut reconstruire par le dictionnaire : l’admiration

N : « a) [Le beau comme valeur esthétique] < Ce qui suscite une émotion, un plaisir esthétique. > »

Adj. : « [Exprime une appréciation positive et favorable] A. — Qui cause une vive impression capable de susciter l’admiration en raison de ses qualités supérieures dépassant la norme ou la moyenne. » (TLFi, je souligne)

Comme dans le cas précédent, la reconstruction des énoncés d’émotion est simple et directe.

5.2 Inférence émotionnelle par défaut

ALERTE2 est défini comme « < Menace précise et soudaine d’une situation critique et alarmante; émotion, inquiétude ressenties en présence de cette menace > » (soulignement TLFi ; mes italiques). L’inférence concluant de alerte à émotion et à inquiétude est une inférence définitionnelle, légitimée par le dictionnaire (sur la notion d’inférence émotionnelle, Ungerer, 1997 ; voir Plantin 2011). On peut donc reconstruire sur alerte deux énoncés d’émotion, l’énoncé général < émotion, (y, alerte) >,  et l’énoncé plus précis < inquiétude, (y, alerte). Notons que la recherche d’impact à partir de inquiétude trouvera également alerte et autorisera l’énoncé d’émotion < y [inquiétude] >.

En tant que situation S, l’alerte est vue comme la prise de conscience soudaine d’une menace, déclenchant un ensemble d’actions qui peuvent être codifiées dans une “procédure d’alerte”. Le TLFi associe à cette situation de l’inquiétude. Mais dans la réalité l’état d’alerte peut être associé à tout autre chose que de l’inquiétude, par exemple à l’excitation, le plaisir de passer à l’action et à la joie d’être enfin un héros, ou simplement le léger ennui d’avoir à se soumettre encore à un exercice de sécurité.  L’inférence de alerte à inquiétude est bien une inférence langagière, comme elle est annulable contextuellement, nous dirons l’inquiétude est l’émotion inférée par défaut à partir de alerte.

Les cas de ALERTE2 et de poignant se distinguent par l’usage de l’évaluatif “je trouve que”, qui n’est pas possible avec alerte “je trouve que c’est une alerte”. Le fait qu’on puisse dire “je trouve que c’est une situation poignante” montre bien que l’émotion est inscrite dans le sens même de l’énoncé.

Ø Liste 5 : l’émotion définit la situation

ADIEUX
AGRESSION
ALERTE-2
BEAU
DÉSORDRE
DRAMATIQUE
ÉLOQUENCE
ÉMEUTE,
EMPOIGNANT
INSOUTENABLE
LYRIQUE
ŒUVRE (D’ART)
PATHÉTIQUE, Pathétisme, PATHOS,
POÉTISER, Poétisable
POIGNANT
RÉVOLUTION- RÉVOLUTIONNER
ROMANTIQUE
SCANDALE
SÉDITION
SÉISME
SPECTACLE – SPECTACULAIRE – SPECTATEUR
SUBLIME
THRILLER
TRAGIQUE

 6. L‘émotion est inférée à partir d’une  performance sémiotique de l’expérienceur

RAVALER est impacté par [ÉMOTION*], dans l’expression “ RAVALER sa salive”. Ce fait légitime la reconstruction d’un énoncé d’émotion (émotion, y, S)> dont la spécificité reste à préciser.

L’acte de “ravaler sa salive” pourrait peut-être être conceptualisé comme renvoyant à l’effet physiologique d’une émotion biologiquement déterminée par une situation stimulus, dont l’étude relève de la physio-biologie. Dans ce cas, l’expression ravaler sa salive est dénotative, ravaler sa salive est un indice, faisant partie du procès émotionnel. Selon ce cadre de recherche, par exemple, l’expression “voir rouge” est également dénotative, et on peut le montrer en corrélant expérimentalement, l’état de colère à une perception accrue du rouge. Parallèlement, on s’attachera à montrer que celui qui est dépressif “voit tout en noir”, c’est-à-dire a une perception amortie des couleurs, ce qui n’est pas invraisemblable. Le programme a certainement des limites ; on dit que “la tension était palpable”, mais on ne voit pas pour l’instant s’élaborer la machine à palper la tension.

En contraste avec cette approche référentielle, nous adopterons une approche communicationnelle de ce type d’expression[10]. Nous traiterons cet acte, ravaler sa salive, comme un acte sémiotique, comme l’expression sémiotique de l’émotion, voire l’acte d’émotion lui-même et non pas non pas effet conditionné d’une émotion. Les ressources nécessaires à l’expression de l’émotion sont fournies par tout corps, et non plus, comme dans le cas précédent, par le seul appareil phonatoire (qui, par ailleurs est exploité de façon spécifique dans l’expression de l’émotion, voir infra). En d’autres termes, l’émotion est corporellement signifiée à l’interlocuteur. Frissonner est une énonciation corporelle signifiante dont le signifié est une classe d’émotions. D’une façon générale, nous adoptons cette approche pour les différentes expressions physiques de l’émotion, comportements, attitudes, activation du corps ou d’une partie du corps. Le critère de sélection pour les mots attachés à cette section est : “est-ce que ça peut se jouer ?” ; rappelons qu’il est possible de produire intentionnellement des larmes. Les performances sémiotiques émotionnelles sont plus ou moins complexes, le trouble (TROUBLER) est plus complexe que le fait d’ouvrir grand les yeux (AGRANDIR).

 

L’émotion peut ainsi de signifier linguistiquement comme peut se signifier la réalité en général, et elle peut se signifier en exploitant le corps comme ressource signifiante. L’existence de ce double système de signification est très caractéristique de l’émotion. L’émotion est ainsi doublement signifiée : par une performance physique émotionnelle (ravaler sa salive, lever les bras au ciel) et par un dire linguistique. “Notre héros leva les bras au ciel / ravala sa salive”), redoublant ce système sémiotique.

L’expression sémiotique n’étant pas doublement articulée, on ne peut envisager la description de ce “langage” que sous la forme d’un répertoire d’éléments.

 

Cette section rassemble des termes impactés par [Émotion*] renvoyant à une telle performance émotionnelle. Elle constitue un répertoire de comportements physiques signifiants.

Les listes suivantes correspondent à des traits, un même terme peut figurer dans plusieurs listes, c’est à dire cumuler plusieurs traits.

 

(i) Un CHOC, qui transforme l’ATTITUDE jusqu’au TRAUMATISME, à la SYNCOPE et au FIGEMENT

Dans l’ordre de la performance, la forme plus générale est de l’ordre du CHOC, ce qui correspond à la surprise dans l’ordre du dire.

  • Un CHOC, et ses conséquences TRAUMATIQUES; le corps lâche

 

(être) EN L’AIR
(se mettre) à l’envers
ALTÉRATION1 – ALTÉRÉ – ALTÉRER1
bondir
BOULEVERSEMENT
chambouler
CHOC
COMMOTION
ÉBRANLEMENT
Être hors de sens
HAUT-LE-CORPS
HEURT
REMUER
RÉVOLUTION
SÉDITION
SURSAUTER
TOUCHER1
TRAUMATIQUE – TRAUMATISER, TRAUMATISME
Trifouillis (art. TRIFOUILLER)

À la lecture de cette liste, on a le sentiment que l’émotion est plus de l’ordre de l’accident physique que de la maladie de l’âme.

  • vers la SYNCOPE

CHAVIRER

DÉFAILLIR – DÉFAILLANT

EFFONDRER

ÉPERDU

MOURANT

PÂMÉ – PÂMER -PÂMER (SE) – PÂMOISON

Perdre ses esprits

SYNCOPE

TOMBER-1

TRANSPORT

VERTIGE

 

 

  • ou le figement

 

CONTRACTÉ, CONTRACTION

FIGÉ – FIGER.

FROID – FROIDEMENT

GLACER,

IMMOBILE

PARALYTIQUE

PERCLUS-2.

PÉTRIFIÉ – PÉTRIFIER

SAISIR

SOMNAMBULE

SURDITÉ

 

 

(ii) La vibration, l’ONDE est un signifiant majeur de l’émotion, qui se lit globalement sur tout le corps, localement sur les membres, les organes, et qui affecte leur fonctionnement.

  • tout le corps VIBRE

CONVULSIF, CONVULSION
Frémir, trembler comme une (la) FEUILLE
FRÉMISSEMENT
FRISSON, FRISSONNANT, FRISSONNEMENT, FRISSONNER
PANTELANT
SPASME, SPASMODIQUE, SPASMOPHILIE
TORDRE
TREMBLANT, TREMBLEMENT, TREMBLER
TRESSAILLANT, TRESSAILLEMENT, TRESSAILLIR
TRESSAUTEMENT, TRESSAUTER
VIBRANT, VIBRATION, VIBRER

 

 

  • les jambes, les genoux : FLAGEOLER – FLAGEOLANT – Genoux fléchissants, jambes fléchissantes
  • le cœur : BATTRE – PALPITER, PALPITANT, PALPITATION –- CHAMADE
  • les yeux : CILLER – CLIGNER. CLIGNÉ, CLIGNEMENT – CLIGNOTER.
  • la voix : BAFOUILLER – BÈGUE — BÊLEMENT
  • la respiration : HALETER, HALETANT, HALÈTEMENT – PANTELANT

 (iii) L’émotion affecte les organes internes :

cœur (voir supra) – ENTRAILLES – TRIPES1 – ESTOMAC

(iv) Les humeurs : la SUEUR, le SANG, les LARMES — et la BAVE

  • le SANG: SANG, SANGUIN – INJECTER3 (de sang) (avoir les sangs) TOURNÉS – VEINE (n’avoir plus une goutte-1 de sang dans les veines, sur le visage)
  • la SUEUR : SUER, SUEUR, SUÉE,
  • les LARMES : LARME, LARMOYANT – PLEURER – PLEUR, PLEURARD – EMBUÉ, EMBUER
  • la salive : BAVER – RAVALER sa salive
  • la peau : SUER, SUÉE, SUEUR – ANSÉRIN

 (v) Le VISAGE s’ ALTÈRE et se COLORE

VISAGE – DÉCOMPOSER – DÉFAIRE – ALTÉRER1, ALTÉRATION ALTÉRÉ – MIMIQUE – MASQUE1

(v) Les couleurs

Les couleurs teintent l’émotion (colère noire), la perception (voir rouge), et surtout le visage. Émotion impacte le verbe COLORER, le BLEU le VERT et le ROUGE sous toutes diverses nuances :

(piquer un) FARD
BLEU
CERISE
COLORER
ENLUMINER, ENLUMINURE
INCARNAT
PIVOINE
POURPRE-1, POURPRE-2
ROUGE, ROUGEUR, , ROUGIR, ROUGISSANT
VERMEIL
VERT, VERDEUR

(vi) Les yeux, le regard, la vue

(avoir l’œil) sec
AGRANDIR
BRILLER
BRILLER
CILLER
CLIGNÉ, CLIGNEMENT, CLIGNER.
DANSER
DÉSERT (adj.)
EMBUÉ, EMBUER
HUMECTER
LARME, LARMOYANT
LUEUR
LUMIÈRE
MOUILLÉ (vs SEC)
PÉTILLER
PLEUR, PLEURARD, PLEURER
SOURCILLER
SOURCILLER1

(vii) Le cou, la gorge : ÉTRANGLEMENT, STRANGULATION, STRANGULER – NOEUD – gorge SERRÉE – boule dans la gorge, dans l’estomac

(viii) La respiration, le souffle : HALETER, HALETANT, HALÈTEMENT – SUFFOQUER, SUFFOCANT – PANTELANT – SOUPIR – SOUFFLE – HOQUET

(ix) La VOIX, les organes de la PAROLE, le RIRE1

L’émotion est signifiée par la VOIX, qui est ALTÉRÉE ; le langage va vers le CRI ou s’éclipse :

VOIX – PARLER1, PAROLE – EXPRESSION – RIRE1

ALTÉRER1, ALTÉRATION1, ALTÉRÉ – BAFOUILLER – BÈGUE – BÊLEMENT –ACCENT

CRIER, ÉCRIER (S’), CRI – EXCLAMATION – INTERJECTION – MUET

 

7. Autres dimensions : excitation, norme et contrôle de l’expressivité

 

(i) EXCITABLE : la dimension de l’excitation, de la tension, des hautes et basses l’intensité

La haute intensité est abondamment marquée sur les impacts relevant des paramètres de la signification corporelle et du comportement de y (CRI — HYSTÉRIE – AFFOLÉ – EXALTÉ — EFFERVESCENCE) ou sur la situation (DRAMATIQUE — insoutenable)

[ÉMOTION*] impacte une série de termes polaires, exprimant une variation d’intensité, notamment sur l’échelle du CHAUD / FROID :

CHALEUR, CHAUD, (s’échauffer dans (sous) son) HARNOIS – FIÈVRE

FROID, FROIDEMENT – GLACER – TRANSI

 

(ii) EXPRESSIF, EXPRESSION, EXPRIMER : Norme et contrôle

La FMS EXPRESSIF, EXPRESSION, EXPRIMER, est liée à une norme de contrôle de l’expression émotionnelle, que y peut transgresser par défaut ou par excès. On peut considérer que l’opposition Émotif « B. Qui est apte, prédisposé à éprouver des émotions » /vs/ inÉmotif « Qui n’est pas émotif » représente les deux pôles de cette échelle.[11] L’impact INCONTINENT est du côté de l’excès ; le côté de la rétention est beaucoup plus fourni :

 

BLASER

CALLIGRAPHIER

CARTÉSIANISME

CASSER

DUR

FLEGMATIQUE

IMPASSIBILITÉ, IMPASSIBLE

IMPERMÉABLE

INAFFECTÉ

INFLEXIBILITÉ

INSENSIBILISER, INSENSIBILITÉ, INSENSIBLE

INTELLECTUALISATION

MINIMAL

RAISONNER-1

RETENIR

 

 

(iii) Deux comportements sont orientés vers les émotions positives :
DANSER — RÊVEUR

 

(iv)  REVENIR : Forme de l’épisode

L’épisode émotionnel est ouvert par un CHOC ; l’impact REVENIR « retrouver ses esprits » signale la clôture de cet épisode. BAROMÈTRE caractérise l’émotion comme une « variation » ; REVIVISCENCE note l’épisode comme répétitif.

 

9. Conclusions

La méthode des impacts permet de quantifier le rayonnement lexicographique d’un mot et dans sa famille lexicale. Nous avons évalué le nombre d’impacts de [ÉMOTION*]  à 286 familles, réunissant environ 800 termes ou acceptions. Les regroupements proposés situent les mots impactés en relation avec les deux pôles de l’expérience émotionnelles, l’expérienceur et la situation ; une famille de signifiants corporels émerge de façon assez spectaculaire. D’une façon générale, la quantité et la cohérence des marériaux recueillis par cette méthode semblent tout de même intéressantes.

Comme nous l’avons déjà mentionné plusieurs fois, la liste des termes directement impactés par émotion n’est qu’un premier pas vers la constitution d’un lexique autorisant le repérage des points d’émotion et permettant ce contrôler le balisage émotionnel, manuel ou automatique, des discours, textes et interactions.

Ces mots peuvent tous être dits “termes d’émotion”, non pas au sens où tous désigneraient des entités psychiques de base ou dérivées, mais bien au sens où tous ces termes disent quelque chose sur la représentation langagière de l’émotion. Ils sont les pivots du “discours lexical sur l’émotion”, qui est loin de se borner à la désignation directe d’une combinatoire d’entités psychiques élémentaires. Ce discours, relativement structurable, constitue les bases d’une théorie de l’émotion construite par la langue et la culture au cours des siècles, et qui est maintenant donnée dans la sémantique du langage. C’est ce qui constitue notre savoir partagé sur l’émotion. Il s’ensuit qu’il est possible d’utiliser cette méthode pour la comparaison interlangue et interculturelle de l’émotion.

 

Références

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Fetterman Adam K., Robinson Michael D., Gordon Robert D., Eliot Andrew J. 2010. Anger as seeing red. Perceptual sources of evidence. Social Psychological and Personality Science. doi: 10.1177/1948550610390051

Gross Maurice 1975. Méthodes en Syntaxe. Régime des constructions complétives. Paris, Hermann, 1975

Gross, M. (1995): “Une grammaire locale de l’expression des sentiments”. Langue Française 105. 70-87.

Matthieu, Y. Y., Fellbaum Chr. (2010) Verbs of emotion in French and English. Paper of The 5th International Conference GWC, Mumbai, Inde. http://www.cfilt.iitb.ac.in/gwc2010/pdfs/32_Verbs_Emotion__Mathieu.pdf Accessed june 10, 2013.

Novakova Iva, Tutin Agnès 2009. Le lexique des émotions. Grenoble, Ellug.

Plantin Christian 2012 Les séquences discursives émotionnées : Définition et application à des données tirées de la base CLAPI”. 
3e Congrès Mondial de Linguistique Française, Lyon. Section Discours, Pragmatique et Interaction, L. Rosier (Prés.), J. Bres (coord.) http://dx.doi.org/10.1051/shsconf/20120100218

Plantin Christian 2011. Les bonnes raisons des émotions. Principes et méthode pour l’étude du discours émotionné. Berne, Peter Lang.

Plantin Christian 2015. “Paura, emozione, passione, sentimento : étude de la contagion émotionnelle d’après le Dizionario Combinatorio ItalnedLe Langage et l’Homme, vol. L, n° 2. 43-58.

Plantin Christian 2015. Emotion and Affect. In Tracy, Karen, Ilie, Cornelia & Sandel, Todd (eds.) (2015). The International Encyclopedia of Language and Social Interaction. Boston: John Wiley & Sons.

Ruwet Nicolas 1972.Théorie syntaxique et syntaxe du français, Paris, Éditions du Seuil.

Ruwet, Nicolas 1995. “Etre ou ne pas être un verbe de sentiment”, Langue française 103. 45-55.

Tutin Agnès, Novakova Iva, Grossman Francis, Cavalla Cristelle. 2006 Esquisse de typologie des noms d’affect à partir de leurs propriétés combinatoires. Langue française, 150, 2. 32-49.

Ungerer Friedrich 1997. “Emotions and emotional language in English and German news stories”, in Niemeyer Susanne, Dirven René (eds) (1997). The language of emotion. Amsterdam, John Benjamins. 307-328.

 

Annexe : Les 408 impacts de émotion

Résumé

Christian PLANTIN, La dissémination de émotion dans le lexique

Cette étude porte sur les occurrences du mot émotion (et de ses dérivés) dans les définitions du TLFi. On définit d’abord les notions de terme impactant, de terme impacté et de domaine lexicographique d’un mot (§1). On établit ensuite le domaine lexicographique de la famille du mot émotion ; après toilettage, il réunit 408 mots ou acceptions (800 environ si l’on complète les 286 familles morpho-lexicales sémantiquement homogènes impactées). Chacun de ces termes peut être dit à la lettre “terme d’émotion”, et représente une donnée pertinente pour l’étude de l’émotion dans la langue et le discours (textes et interactions).

On propose ensuite quelques regroupements exploitant les notions d’énoncé d’émotion, de situation émotionnelle, d’expérienceur, et d’allocateur (§3) selon que (1) l’émotion est attachée à l’expérienceur (§4) ; (2) l’émotion définit la situation de façon a/ essentielle ou b/ défaisable (§5) ; (3) l’émotion est signifiée par une  performance sémiotique de l’expérienceur (§6). Dans les cas (2b) et (3) les énoncés d’émotion sont donnés ; dans les cas (2b) et (3), ils doivent être reconstruits par un processus inférenciel. Le § 7 porte sur les dimensions de l’excitation et du contrôle de l’expressivité.

 

Christian Plantin The dissemination of emotion in the lexicon

This study is about the use of the French word émotion in the definition of a dictionnary, the Trésor de la langue Française informatisé. The concepts of “impacting” term,“impacted” term and “lexicographical domain” of a word are defined (§1). The 408 words constituting the lexicographical domain of émotion  are listed (§2). Each of these terms (or acceptions) is litterally an “emotion term”, a relevant data for the study of emotion in language, texts and interactions.

Some clusters grouping impacted terms are tentatively proposed according to the following parameters (1) emotion is attached to the experiencer (§4) ; (2) emotion defines the situation as a/ an essential feature or b/ as a default emotion (§5) ; (3) emotion is signified through the experiencer’s body in a semiotic communicative process. In cases (1) and (2a) emotion sentences are given; in cases the (2b) and (3) they have to be reconstructed through an inference process. §7 deals with the question of intensity and control.

 

Bio-blurb

Christian Plantin, ancien Directeur de Recherche au CNRS (section 34, Sciences du langage), est maintenant Professeur Émérite à l’Université Lyon 2. Il est membre et ancien directeur de l’UMR ICAR http://icar.univ-lyon2.fr). Ses recherches portent sur l’argumentation et sur les émotions dans la langue et la parole.

Il a récemment publié Les bonnes raisons des émotions. Principes et méthodes pour l’étude du discours émotionné. Berne, Peter Lang, 2011. (Traduit en espagnol)

Á paraître, Dictionnaire de l’argumentation — Une introduction conceptuelle aux études d’argumentation. Lyon, ENS Éditions.

Autres informations, textes disponibles : http://icar.univ-lyon2.fr/Membres/cplantin/Index.htm

 

Mots clés

Émotion, dictionnaire, inférence émotionnelle, terme d’émotion, énoncé d’émotion, expérienceur, allocataire, situation émotionnelle

 

[1] Pour éviter des notations cabalistiques de racines ou de bases lexicales, les FMS seront notées par le mot complet le plus impactant, accompagné d’une astérisque < * >.

[2] http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/showp.exe?3;s=1504105515;p=assiste.htm

[3] Pour des raisons de commodité typographique, les démarcations du TLFi ont été remplacées par des chevrons ouvrants et fermant pour indiquer le segment de la définition où émotion a été détecté par la recherche automatique.

[4] Style est impacté non pas dans sa définition mais dans un exemple.

[5] Dans la suite de cet article, les mots provenant de la liste d’impacts sont en capitales, et les mots non impactés mais appartenant à la FMS d’un mot impacté seront notés en caractères ordinaires, si nécessaire.

[6] On trouvera les définitions qui, à notre sens, demandent des éclaircissements, sous forme de “Bonus” associé à cet article, à l’adresse http://icar.univ-lyon2.fr/Membres/cplantin/.

[7] Dans ces listes, les minuscules indiquent que le terme n’a pas d’entrée propre.

[8] La famille de humeur n’est pas impactée par [ÉMOTION*]

[9] Les chevrons sont utilisés ici pour délimiter l’expression.

[10] Les deux approches ne sont peut-être pas incompatibles.

[11] L’impact PERMÉABILITÉ exprime la même chose dans un langage technique de la psychologie PERMÉABILITÉ « (c) PSYCHOL. Perméabilité du moi. < Aptitude plus ou moins grande à changer d’humeur, d’émotion, de comportement > (d’apr. CARDON-MERMET 1982). Synon. labilité. »

LA DISSÉMINATION DES TERMES D’ÉMOTION DANS LE LEXIQUE

DISSÉMINATION DES TERMES D’ÉMOTION DANS LE LEXIQUE

1. Terminologie, méthodologie et notation

1. Terminologie, méthodologie et notation
1.1 Des définitions disséminées dans le dictionnaire.

Le dictionnaire généraliste monolingue définit les mots d’une langue avec d’autres mots de la même langue. Pour cela, il énumère, définit et illustre les différentes acceptions du mot entrée, cite quelques locutions dans lesquelles l’entrée joue un rôle pivot, et donne une idée des usages, s’appuie sur des énumérations d’antonymes et de synonymes, et informe éventuellement sur son étymologie et son histoire. On y trouve également des informations (non systématiques) sur la morphologie du mot ainsi que sur les structures syntaxiques dans lesquelles il entre.
Sur cette base, les différents dictionnaires mettent en œuvre une politique lexicographique,  et opèrent des choix en fonction de leurs publics respectifs et de l’état du marché des dictionnaires.

Dans ces conditions, le lexicographe s’engage à fournir la meilleure définition possible d’un mot entrée, au moyen d’un ensemble hétérogène de discours, autour d’un segment central, la définition elle-même, avec parfois des saveurs aristotéliciennes autour du genre commun et des différences spécifiques, des caractères propres et même des accidents, tels qu’ils se manifestent dans les exemples inventés ou pris dans des corpus de langage cultivé ou ordinaire.
Cette définition proprement dite est le cœur du discours définitoire, et c’est elle que nous exploiterons ici. Elle est faite avec des mots définis par ailleurs dans le dictionnaire ; les mots définisseurs ici sont définis ailleurs. En principe, tous les définisseurs sont définis.

Il est donc possible de dresser la liste des entrées principales ou secondaires utilisant tel mot dans leur définition, prise au sens strict.
On peut construire cet ensemble à la main : il suffit de prendre un stabilo et de souligner toutes les occurrences du mot dans les définitions, mais cela prend du temps.

L’informatisation du dictionnaire donne un accès immédiat à ce genre d’information. Par exemple, l’outil  « recherche assistée » du TLFi donne immédiatement l’information que le mot sentiment, défini à l’entrée “sentiment”, sert lui-même de définisseur pour 468 termes. C’est à ce type de fait que nous nous intéresserons, à propos du lexique de l’émotion. [note 1]

Le rédacteur donne tous ses soins à la rédaction de l’entrée, dont il contrôle consciemment la rédaction. A priori, il ne peut pas exercer le même contrôle sur toutes les occurrences de ce mot entrée, ailleurs dans son dictionnaire, surtout s’il y a plusieurs rédacteurs. En principe, la définition du mot doit rendre compte de tous les usages du mot, donc en particulier des usages qu’en fait le dictionnaire lui-même. On imagine que le relecteur intervient sur ce point.

Nonobstant la multiplicité de ses rédacteurs et les aléas de sa production, nous postulons que le dictionnaire, rédigé par des des locuteurs de qualité qui sont des spécialistes compétents, fait un usage cohérent du vocabulaire qu’il définit.
En d’autres termes, nous supposerons l’engagement lexicographique pris par le dictionnaire vis-à-vis d’un mot m vaut non seulement pour l’entrée m, mais pour tous les usages de m dans le dictionnaire, dans la définition d’autres mots,
a, b, c

Sur cette base, nous supposons par exemple que le sens du mot passion en français est non seulement donné dans l’entrée passion du dictionnaire mais également dans toutes les entrées qui utilisent le mot passion dans leur définition.
Si, dans un dictionnaire le mot passion sert à définir le mot ivresse comme c’est le cas dans le TLFi :

  1. – Au fig. 1. < État d’exaltation psychique, provoqué par une passion. >

alors, réciproquement, le mot ivresse contribue à la définition du mot passion, indépendamment du fait que ivresse n’est pas utilisé dans l’entrée passion.

Cette définition indirecte, implicite d’un mot m, qui court sur tout le dictionnaire est inaccessible à partir de l’entrée m, et irréductible à l’information fournie par la définition explicite fournie à cette entrée. [note 2]

En somme, la définition fonctionne dans les deux sens : le terme entrée, terme défini, contribue à définir les termes utilisés dans sa propre définition.

C’est ce phénomène que nous désignons comme dissémination du mot m dans le lexique.

***

Les paragraphes suivants présentent la méthodologie, la terminologie et de la notation utilisées dans cette recherche.
La seconde partie portera sur les résultats obtenus et leur exploitation dans l’étude de l’émotion dans la parole (voir XXX).

Comme on peut le voir, il ne s’agit nullement ici de discuter des structures idéales d’un article de dictionnaire, ni de comparer ou d’évaluer les politiques lexicographiques des dictionnaires utilisés, qui, tous, jouissent d’une bonne crédibilité auprès du public, et ont une légitimité sociale.
Notre travail tend plutôt à d’agréger les données extraites de chaque dictionnaire afin de constituer sur cette base  un ou des sous-dictionnaires  de mots désignant ou pointant vers une émotion. De tels dictionnaires montrent immédiatement  que le nombre des « mots d’émotion » va bien au-delà des quelques dizaines que l’on considère habituellement. De telles données constituent une base empirique indispensable  pour l’analyse de l’émotion dans la parole.

[note 1]

Prácticamente, constatamos que algunas herramientas de búsqueda como las utilizadas por el Trésor de la Langue Française Informatisé diferencian las búsquedas en las < definiciones > y en los < ejemplos >, y otros, como el Word Reference y el  DIRAE, no.

El  Dirae.es es un diccionario inverso basado en el Diccionario de la lengua española de la Real Academia Española. Es un diccionario inverso porque, en lugar de hallar la definición de una palabra, como en un diccionario ordinario, halla palabras buscando en su definición.

Eso no es una cuestión transcendental, en la medida en que hay una homogeneidad entre las fuentes consideradas; WR y el DIRAE recogen conjuntamente los dos. Por eso, nuestros datos agregan las ocurrencias de emoción en las definición propiamente dicha y en los ejempos como las siguientes:
soliloquio: (.) Lo que habla [en voz alta y sin interlocutor] un personaje de obra dramática o de otra semejante, monólogo:
la actriz recitó un soliloquio muy emotivo.
gozo: (.) Placer, alegría, emoción por lo que es favorable o apetecible: no cabía en sí de gozo.

[note 2]
1 Nous avons remplacé par des chevrons ouvrants et fermants les balises du TLFi qui bornent les segments fournissant la réponse à la requête. Nous soulignons le terme moteur de la requête. Toutes les données tirées d’internet ont été vérifiées le 28-01-2016.

1.2 Impact, mot impactant, mot impacté

Si le mot m est utilisé dans la définition des mots a, b, c… nous dirons que les mots a, b, c… sont impactés par le mot impactant m.
Par abus de langage, nous considérerons qu’un mot est impacté dès qu’une de ses acceptions est impactée.

Si l’on trouve que le mot impact a des connotations violentes indésirables, on peut parler également de mots « touchés » ; mais impact permet de parler commodément du mot impactant, m, et des mots impactés, a, b, c. (vs *mots *touchants et mots touchés).
On pourrait employer aussi le lexique de la contagion et de la contamination, mais il est difficile de parler systématiquement de mots *contaminants et de mots *contaminés, surtout lorsqu’il s’agit de l’émotion qui n’est ni une maladie ni une brève folie.
Nous utiliserons dissémination, qui n’a pas ces associations indésirables.

Les mots sont définis selon un certain nombre d’acceptions. Par abus de langage, nous dirons qu’un mot est impacté si une de ses acceptions est impactée. Les raffinements nécessaires doivent intervenir au cas par cas, lors du toilettage des listes.

Tous les mots définis sont impactés par les mots entrant dans leur définition. Mais tous les mots ne sont pas impactants : certains n’entrent dans la définition d’aucun autre mot ; tous les définis ne sont pas définisseurs.

La liste des mots impactants d’un dictionnaire donné correspond à la liste des « primitifs lexicographiques » de la langue du dictionnaire.

1.3 D[m], domaine lexicographique d’un mot

Nous dirons que l’ensemble des mots a, b, c, … impactés par le mot [m] constitue le domaine lexicographique associé à m, et que ce domaine exprime une définition implicite de m.
On peut estimer que la réunion des domaines lexicographiques associés à un mot dans différents dictionnaires donne une idée de son domaine lexical.

Notation :
– Le mot m dont on recherche le domaine lexicographique est noté : [m]
– Le domaine lexicographique du mot m est noté D[m]

Ce domaine est établi dans un dictionnaire donné. Si nécessaire, on notera
cette information sous la forme :

D[m]Dictionnaire “domaine lexico-graphique du mot [m] dans tel dictionnaire”
D[émotion]TLFi

La recherche des mots impactés doit tenir compte du fait que ce mot apparaît dans les définitions sous une certaine morphologie, singulier ou pluriel pour les noms, singulier ou pluriel, masculin ou féminin pour les adjectifs, selon une personne, un temps et un mode pour les verbes; toutes ces formes sont pertinentes pour la définition du domaine lexicographique.

Dans la définition d’un autre mot, le mot impactant apparaît sous une certaine morphologie, selon sa catégorie grammaticale. Par exemple, émotif peut impacter un autre mot sous les formes émotif, émotive, émotifs, émotives ; émouvoir sous une quelconque de ses formes conjuguées.

Le moteur de recherche sur le dictionnaire informatique considéré peut avoir ou non intégré ces variations morphologiques.

1.4 [M], Famille morpho-lexicale sémantiquement homogène

Le mot impactant [m] appartient généralement à une famille morpholexicale sémantiquement homogène, FMLSH, abrégé en “famille”, s’il n’y a pas de risque d’ambiguïté.

On note [M] la famille d’un mot [m] :
[M] = {[m1], [m2], [m3],…}

Pour éviter des notations cabalistiques de racines ou de bases lexicales, les familles seront notées par le mot le plus impactant mis en majuscules

— Famille [honte] :
{honte.s – honteux, honteuse.s – honteusement – éhonté}

— Famille [colère] :
{colère, colérer, coléré, coléreux, coléreusement, colérique, décolérer, encolérer}

— Famille [émotion] :
{émoi, émotion, émotif, émotivité, émotionnel, émouvoir, émouvant, émotionner, émotionnant}

L’homogénéité sémantique de [colère] et de [honte] est totale, ce qui n’est pas forcément toujours le cas.
Par exemple, l’homogénéité sémantique de [émotion n’est pas forcément parfaite ; intuitivement, émouvoir quelqu’un c’est plutôt produire en lui une émotion tendre, alors qu’une réaction émotionnelle peut être de l’indignation ou de la colère ; autrement dit, les impacts de émouvoir sont a priori plus spécifiques que ceux de émotion, mais ils restent liés à émotion.

La FMLSH d’un mot est récupérable dans le domaine lexicographique de ce mot. Du point de vue sémantique, tous les termes composant la famille [colère] sont impactés par le mot colère. Du point de vue morphologique, ils sont tous faits sur la même base <colé/èr->.
En fonction des options lexicographiques mises en œuvre par le dictionnaire, cette famille peut contenir des mots anciens ou peu usités.

1.5 D[M], domaine lexicographique de la famille [M]

Étant donné leur lien sémantique clair et constant avec émotion, tous les mots impactés par un membre de [Émotion] appartiennent au domaine lexicographique recherché.

On notera D[Émotion] le domaine lexicographique de la famille l’ensemble des mots accessibles à partir de l’un quelconque des membres de cette famille. Notation :

D[M] = {D[M1] + D[M2] + D[M3] +…}

lu :

D[M] = “domaine lexical de [M], ensemble des termes impactés par la FMLSH de [m]”

D[m] réunit l’ensemble des mots impactés par [ m]
D[M] inclut tous les mots impactés par [M].

D[émotion] réunit l’ensemble des mots impactés par [émotion] D[Émotion] inclut D[émotion], et y ajoute les mots impactés par les autres membres de sa famille.

Ainsi, honteux appartient à [honte] ; les 18 entrées qui ont honteux dans leurs définitions appartiennent donc au domaine lexical associé D[HONTE].

Le domaine lexicographique associé à [] est donc constitué de l’ensemble des termes impactés par les membres de [m].

1.6 Une méthode généralisable à tout le lexique

La méthode et les notions présentées ci-dessus sont indépendantes de la question des émotions. On pourrait les utiliser pour définir les primitifs lexicographiques d’une langue pour un dictionnaire, c’est-à-dire l’ensemble des mots impactants (définisseurs et définis), opposé à l’ensemble des mots seulement impactés (définis, jamais définisseurs). Cette méthode permettrait également de comparer, d’une part, l’ensemble de mots associés à un mot donné dans l’usage tel qu’on l’établit par les méthodes lexicométriques (comme par exemple les études de cas de Blumenthal, 2012), et, d’autre part, l’ensemble de mots impactés par ce mot dans un dictionnaire, qui se propose, entre autres choses, d’exprimer cet usage.

 

Les résultats et réflexions présentés dans la seconde partie reposent sur les études suivantes :

2018 Lo que la lengua cuenta de sus emociones
En: Bein, Roberto; Bonnin, Juan Eduardo; di Stefano, Mariana; Lauria, Daniela; Pereira, María Cecilia (eds). Homenaje a Elvira Arnoux Tomo VI_interactivo Análisis del discurso. Buenos Aires, UBA.

2018 La dissémination de honte dans le Trésor de la Langue Française informatisé. Dans Hugues Constantin de Chanay, Steeve Ferron. (éd.). Les observables en Analyse du discours. Numéro offert à Catherine Kerbrat-Orecchioni. Le discours et la langue, 92. 61-74.

2017 La dissémination de colère dans le lexique français — Un exercice sur les termes et les expressions d’émotion
Myriades, 3: Impact des courants linguistiques d’inspiratiion francophone dans la recherche contemporaine

2016. La dissémination de émotion dans le lexique
Dans Krzyzanowsksa, Anna, Wolowska, Katarzyna. Les émotions et les valeurs dans la communication. Berne, Peter Lang. pp.109-133. ⟨halshs-01513016⟩

2015 Paura, emozione, passione, sentimento… : Étude de la contagion émotionnelle d’après le “Dizionario Combinatorio Italned
Le Langage et l’Homme , vol. L, n° 2. 43-58.

 


 

ÉDITER

ÉMO- FAMILLES MORPHO-LEXICALES SÉMANTIQUEMENT HOMOGÈNES V2

LES FAMILLES DE TERMES D’ÉMOTION

Comme les substantifs, les verbes et les adjectifs sont des “termes” d’émotion, ainsi que les adjectifs et les adverbes. L’émotion n’est pas attachée à une catégorie lexicale de mots pleins, mais à des FAMILLES de mots, les

FAMILLES MORPHO-LEXICALES SÉMANTIQUEMENT HOMOGÈNES

Une famille morpho-lexicale est un ensemble de mots formés sur une même base lexicale.

Une famille morpho-lexicale est sémantiquement homogène si la signification de la racine reste la même dans tous les termes qui la composent.

Exemples de familles morpho-lexicales sémantiquement homogène

égarer, égaré, égarement
ahurir, ahuri, ahurissant, ahurissementt
(être en) colère, coléreux, colérique, décolérer

Une FMS peut être désignée par n’importe lequel des termes qui la composent. Elle peut ne comporter qu’un seul terme.

La famille morpho-lexicale de termes sémantiquement homogènes est l’unité pertinente pour l’étude de l’émotion. Elle constitue l’unité de base d’un dictionnaire des termes d’émotion.
Nous l’utilison en particulier pour étudier la dissémination de l’émotion dans le lexique

EMO- ICONOGRAPHIE DES PÉCHÉS CAPITAUX

ANNEXE : THÉOLOGIE, Péchés capitaux 

EXPRESSION FACIALE des émotions et ICONOGRAPHIE des péchés capitaux

Les 7 péchés capitaux de la théologie catholique

orgueil  — avarice — luxure — enviegourmandise — colère — paresse

Quatre de ces péchés sont des émotions hors contrôle:
            colère
            orgueil => fierté
            envie => jalousie
            paresse => calme ; acédie,forme de dépression ou de tristesse.

Les trois autres péchés sont des désirs addictifs (… and more !), du côté des passions:
            avaricedésir d’argent
            luxure — désir de sexe
            gourmandise — désir de bien manger


LE VISAGE
A frontal outline and a profile of faces expressing anger. Etching by B. Picart, 1713, after C. Le Brun. Iconographic Collections Keywords: etching; le brun; pathognomy; Bernard Picart; facial expressions; Anger; Charles Le Brun; b. picard

 

LA PERSONNE
Jacques Callot (1592-1635), Ira [Colère]


L’INTERACTION

ÉMO– Rhétorique vs argumentation: Attaque émotionnelle et défense critique

Module 14

RHÉTORIQUE VS. ARGUMENTATION 
ATTAQUE ÉMOTIONNELLE ET DÉFENSE CRITIQUE

1. TRIOMPHE DU PATHOS ET MANIPULATION ÉMOTIONNELLE

1.1 Force relative des arguments « logo-iques”, pathémiques et éthotiques

Aristote: Primauté de l’éthos; ses dangers
Les preuves “logo-iques”, tirées du logos sont, comme leur nom l’indique, des preuves à la fois cognitives et langagière. Les prétendues “preuves” pathémiques (par le pathos) ou éthotiques (tirées de l’éthos) sont plutôt des moyens de pression sur le public. En pratique, pour les auteurs classiques, les secondes, (preuves dites « subjectives ») l’emportent  en efficacité sur les premières (preuves dites « objectives »).
Aristote affirme le primat du caractère (ethos):

Le caractère constitue, pourrait-on presque dire, un moyen de persuasion tout à fait décisif (Rhét. 1356a10; trad. Chiron, p. 126)

Et il met en garde contre le recours, trop efficace, au pathos:

Car il ne faut pas dévoyer le juré en l’amenant à éprouver de la colère, de l’envie, ou de la pitié. Cela revient à tordre la règle dont on va se servir.
Rhét. 1354a 20-25; trad. Chiron, p. 116

Le juge est «la règle». Le rejet du pathos manipulatoire est fondé non pas sur des considérations morales, mais sur un impératif cognitif: fausser la règle, c’est faire tort non seulement aux autres,mais d’abord à soi-même. L’erreur précède la tromperie, elle est le vrai danger.

1.2 Triomphe du pathos et manipulation émotionnelle

Alors qu’Aristote , Cicéron et Quintilien rapprochent éthos et pathos, pour conclure à la suprématie pratique du pathos. Une affirmation éclatante de cette supériorité se trouve chez Cicéron, dans la bouche de l’orateur Antoine:

[Antoine:] J’étais pressé d’en venir à un objet plus essentiel: Rien n’est en effet plus important pour l’orateur, Catulus, que de gagner la faveur de celui qui écoute, surtout d’exciter en lui de telles émotions qu’au lieu de suivre le jugement et la raison, il cède à l’entraînement de la passion et au trouble de son âme.
Les hommes dans leurs décisions, obéissent à la haine ou à l’amour, au désir ou à la colère, à l’espérance ou à la crainte, à l’erreur, bref, à l’ébranlement de leurs nerfs, bien plus souvent qu’à la vérité, à la jurisprudence, aux règles du droit, aux formes établies, au texte des lois
Cicéron, De Or., II, 178; trad. Courbaud, p. 78

4 Sur ce mot, voir Chapitre 3.

De même, Quintilien:

de fait, les arguments naissent, la plupart du temps, de la cause et la meilleure cause en fournit toujours un plus grand nombre, de sorte que si l’on gagne grâce à eux, on doit savoir que l’avocat a seulement fait ce qu’il devait. Mais faire violence à l’esprit des juges et le détourner précisément de la contemplation de la vérité, tel est le propre rôle de l’orateur. Cela le client ne l’enseigne pas, cela n’est pas contenu dans les dossiers du procès. […] le juge, pris par le sentiment, cesse totalement de chercher la vérité»
Quintilien, Inst. Or., VI, 2, 4-6; trad. Cousin, p. 23-24.

On se scandalisera du caractère cynique, immoral et manipulatoire ainsi ouvertement
reconnu à l’entreprise rhétorique; mais l’affaire n’est pas forcément si tragique. On peut tout d’abord lire aussi ces proclamations comme des slogans auto-publicitaires destinés à
magnifier les pouvoirs du rhéteur, et éventuellement à faire monter les enchères auprès
d’élèves désirant acquérir à tout prix d’aussi merveilleux pouvoirs. D’autre part, comme le fait remarquer Romilly à propos de Gorgias, on transfère volontiers à la parole rhétorique
pathémique les vertus prêtées à la parole magique:

Qu’est-ce à dire, sinon que, par des moyens qui semblent irrationnels, les mots lient l’auditeur, et l’affectent malgré lui? (Romilly 1988, p. 102).

La parole non seulement permet le mensonge et la tromperie, mais serait capable d’altérer la perception même des choses. Quoi qu’il en soit, il convient de garder un certain sens de
l’humour (Romilly 1988, p. 119) :

Plutarque cite le mot d’un adversaire de Périclès à qui l’on demandait qui, de lui
ou de Périclès, était le plus fort à la lutte; sa réponse fut: Quand je l’ai terrassé à la lutte, il soutient qu’il n’est pas tombé, et il l’emporte en persuadant tous les assistants (Périclès, 8)

On notera que Périclès vaincu adresse son discours persuasif au public, et non pas à son vainqueur, qui le maintient solidement au sol. La situation argumentative est bien tripolaire.
Cette discussion est évidemment fascinante, mais elle ne doit pas faire négliger le fait que la rhétorique ancienne comporte, outre cette philosophie incertaine de la mécanique humaine, une orientation vers l’observation du fonctionnement discursif des émotions.

La question de l’impact de l’émotion sur le jugement n’est autre que celle des relations entre preuves objectales et pressions du pathos et de l’éthos. Alors que les arguments logiques agissent sur la représentation, le pathos emporte la volonté (à la limite contre les
représentations, voir plus loin), c’est ce qui en fait au fond quelque chose de sacré, un peu
surhumain, un peu démoniaque.

On voit que cette architecture des “preuves” et de leur action est totalement dépendante d’une théorie classique du fonctionnement de l’esprit humain, qui oppose raison et émotion, entendement et volonté, contemplation et action (et, en conséquence, persuader et convaincre). (voir Chapitre 4 et Transition).

1.3 Choc émotionnel appelé à suppléer la faiblesse de l’argumentation

Phryné devant l’aréopage.
Tableau de Jean-Léon Gérôme exposé au Salon de 1861. Hambourg, Kunsthalle. la peinture est conservée à la Kunsthalle de Hambourg en Allemagne. (Wikipedia)

***

Oscar Pistorius removes prosthetic legs to walk at sentence hearing
Lawyer says he wants to show athlete is vulnerable and not a ‘strong ambitious man winning gole medals”

Oskar Pistorius, the South African Paralympic and Olympic athlete, removed the prostheses he uses for walking and running in court on Wednesday in an effort to avoid a heavy jail sentence for killing his girlfriend with four shots from a 9mm fired through a closed door [The Guardian]

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2. FALLACIES AD PASSIONES

L’étiquette ad passiones n’appartient pas à la théorie rhétorique de l’argumentation, qui considère les émotions comme un moyen de preuve ou de pression particulièrement efficace pour produire la persuasion. Cette étiquette relève de la théorie standard des fallacies, qui considère les affects comme les polluants majeurs du discours rationnel.

Pour être valide, le discours argumentatif doit se purger des passions, qui composent une famille de fallacies, les sophismes ad passiones (ang. affective fallacies). Ces sophismes doivent être identifiés et éliminés. Tout recours au pathos, composante essentielle de l’argumentation rhétorique, est, en conséquence, banni: la preuve rhétorique devient fallacie argumentative.

La théorie des fallacies est la réponse du berger logique à la bergère rhétorique, qui affirmait la priorité des émotions dans les discours socio-politique et judicaire. C’est un point d’articulation et d’opposition essentiel de l’argumentation rhétorique à l’argumentation logico-épistémique.

2.1 Arguments ad passiones

Il y a argumentum ad passiones, appel aux émotions, aussi bien à des émotions négatives comme la peur, la haine qu’à des émotions positives comme l’enthousiasme, toutes les fois que l’analyste considère que “l’émotion se substitue au raisonnement”. Cette classe de sophismes passionnels est une création moderne, elle ne figure pas dans la liste aristotélicienne, V. Fallacieux 3. La Logick de Watts (1725) la mentionne:

Pour conclure, j’ajoute que lorsqu’un argument est tiré d’un thème [topic] susceptible de rallier à l’orateur les inclinations et les passions des auditeurs plutôt que de convaincre leur jugement, c’est un argumentum ad passiones, un appel aux passions [address to the passions] ; et, si cela se passe en public, c’est un appel au peuple [an appeal to the people] » (Watts, Logick, 1725 ; cité in Hamblin 1970, p. 164).

Il s’ensuit que, dans une situation argumentative, l’émotion, qui est une fallacie, sera toujours l’émotion de l’autre : “Moi, je raisonne ; vous, vous vous énervez”. C’est une stratégie extrêmement fréquente, particulièrement dans la polémique sur des thèmes scientifiques et politiques (Doury 2000) ; l’accusation d’émotion sert à un participant à réfuter-récuser son adversaire. C’est un cas exemplaire d’argument ad fallaciam, V. Fallacieux (2) ; Évaluation.

La forme d’étiquette “argument ad + nom latin d’une émotion” est largement utilisée à l’époque moderne pour désigner des “fallacies d’émotion”, et on retrouve encore des traces de cet usage. On le constate sur la liste d’arguments fallacieux en ad proposée par Hamblin, où la majorité des termes font clairement référence aux affects. Nous avons laissé le terme anglais traduisant le latin :

L’argumentum ad hominem, l’arg. ad verecundiam, l’arg. ad misericordiam, et les argumenta ad ignorantiam, populum, baculum, passiones, superstitionem, imaginationem, invidiam (envie [envy]), crumenam (porte-monnaie [purse]), quietem (tranquillité, conservatisme [repose, conservatism]), metum (peur [fear]), fidem (foi [ faith]), socordiam (stupidité [weak-mindedess]), superbiam (fierté [pride]), odium (haine [hatred]), amicitiam (amitié [friendship]), ludicrum (théâtralisme [dramatics]), captandum vulgus (jouer pour la galerie [playing to the gallery]), fulmen (tonnerre [thunderbolt]), vertiginem (vertige [dizziness]) and a carcere (prison [from prison]). On a envie d’ajouter ad nauseam — mais cela aussi a déjà été dit. (Hamblin, 1970, p. 41).

Cette liste ne contient pas uniquement des arguments émotionnels : par exemple, l’appel à l’ignorance (ad ignorantiam) est un argument de nature épistémique, non pas émotionnelle ; d’autres désignent des formes diverses d’appel à la subjectivité. Mais la plupart des formes mentionnées qui font intervenir des intérêts ou mettent en jeu la personne ont un contenu émotionnel évident, même si les manœuvres argumentatives désignées par ces différentes étiquettes sont parfois peu claires et les définitions proposées rares et elliptiques ; en outre, le sens de l’expression en contexte semble parfois très éloigné du sens de l’expression latine.

On parle de “argument ad + (nom d’émotion)”, mais pour inspirer la confiance ou émouvoir, la meilleure stratégie n’est pas forcément de se borner à dire qu’on est une personne de confiance ou qu’on est ému, il est bien préférable de structurer émotionnellement son dire et d’agir simultanément sur d’autres registres sémiotiques non verbaux. La notion d’argument évoque sinon une forme propositionnelle, du moins un segment de discours bien délimité ; étant donné que l’émotion a tendance à diffuser sur tout le discours, il sera souvent plus clair de parler d’appel à telle ou telle émotion, plutôt que “d’argument + (nom d’émotion)”, par exemple d’appel à la pitié plutôt que d’argument de la pitié

Globalement, on trouve dans la littérature une douzaine de fallacies faisant appel aux émotions, principalement des fallacies en ad :

— La peur, désignée soit directement, ad metum, soit métonymiquement par l’instrument de la menace, ad baculum, a carcere, ad fulmen, ad crumenam
— L
a crainte, la crainte respectueuse, ad reverentiam
— L’affection, l’amour, l’amitié, ad amicitiam
— La joie, la gaîté, le rire, ad captandum vulgus, ad ludicrum, ad ridiculum
— La fierté, la vanité, l’orgueil, ad superbiam
— Le calme, la paresse, la tranquillité, ad quietem
— L’envie, ad invidiam)
— Le “sentiment populaire”, ad populum
— L’indignation, la colère, la haine, ad odium ; ad personam
— La modestie, ad verecundiam
— La pitié, ad misericordiam.

Comme l’autorise l’étiquette générique ad passiones, la liste de fallacies d’émotion doit être élargie à toutes les émotions, confiance (/crainte), mépris, honte, chagrin, l’enthousiasme

On remarquera que cette liste mêle aux émotions de base des vices (orgueil, envie, haine, paresse) et des vertus (pitié, modestie, amitié), c’est-à-dire des états émotionnels évalués négativement / positivement.

Si on rapproche la liste d’émotions énumérées comme composantes du pathos et la liste d’émotions stigmatisées comme fallacies, on constate qu’elles se recoupent largement : Les preuves passionnelles de la rhétorique sont devenues sophismes ad passiones de la théorie critique moderne de l’argumentation.

On peut ainsi opposer rhétorique et argumentation sur la base de leur relation aux affects. S’il existe un concept d’argument défini dans la rhétorique (inventio), il existe également un concept d’argument défini contre la rhétorique. La rhétorique est orientée vers la production du discours, tandis que l’argumentation est orientée vers sa réception critique. Confrontée à une action rhétorique par nature agressive, l’argumentation critique est défensive.

2. Ad passiones revisité : quatre arguments fondés sur l’émotion
Ad hominem, ad baculum, ad populum, ad ignorantiam (Walton)

Toutes les émotions peuvent intervenir dans la parole argumentative ordinaire, mais toutes n’ont pas reçu la même attention. Les réflexions principales tournent autour des quatre fallacies en ad, le rôle de l’affect n’étant pas le même dans ces différentes formes (voir ces entrées), le cas le plus clairement émotionnel étant celui de la pitié.

Les arguments sur la personne, ad hominem et attaque personnelle
— La mise en contradiction ad hominem montre l’inconsistance d’une position, et jette ainsi l’adversaire dans l’embarras.
—Par une attaque personnelle le locuteur structure l’échange argumentatif autour d’émotions de l’ordre du mépris de la colère ou même de haine.

L’argumentation dite par la force (ad baculum) joue sur la peur, la crainte, éventuellement respectueuse. Les émotions négatives provoquées par les menaces s’opposent aux émotions positives comme l’espoir produit par la promesse de récompense.

L’appel aux sentiments populaires ad populumporte sur une gamme complexe de mouvements émotionnels positifs ou négatifs que, dans un mouvement de distanciation, on attribue aux autres, au peuple / aux gens / à la populace : amuse le publicle public, on l’enthousiasme, lui fait plaisir, honte, on fait appel à sa fierté, à sa vanité, on l’incite à la haine, etc.,

L’appel à la pitié (ad misericordiam) peut servir d’exemple fondamental de construction argumentative de l’émotion. Ce discours donne en effet à sa cible des bonnes raisons qui doivent précisément produire en lui un mouvement de pitié, un authentique épisode émotionnel se terminant par une action en sa faveur.

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3. RATIONALITÉ ALEXITHYMIQUE ?

 

La “théorie standard” des fallacies considère que les émotions disloquent le discours et font obstacle à l’acquisition de la vérité et à l’action rationnelle qui en découle (voir supra). Mais la psychologie contemporaine des émotions voit les choses de façon plus complexe. Les psychologues ont défini l’alexithymie ou anémotivité (Cosnier 1994, p. 139) comme un trouble du discours. Le mot est composé de a-lexis-thymos, “manque de mots pour l’émotion”, et s’applique à un langage d’où est bannie toute expression des sentiments :

Alexithymie : terme proposé par Sifneos pour désigner des patients prédisposés à des atteintes psychosomatiques et caractérisés par : 1) l’incapacité à exprimer verbalement ses affects ; 2) la pauvreté de la vie imaginaire ; 3) la tendance à recourir à l’action ; 4) la tendance à s’attacher à l’aspect matériel et objectif des événements, des situations et des relations. (Cosnier 1994, p. 160)

Le discours sans émotion est réduit à l’expression de la pensée opératoire qui est un « mode de fonctionnement mental organisé sur les aspects purement factuels de la vie quotidienne. Les discours qui permettent de la repérer sont empreints d’objectivité et ignorent toute fantaisie, expression émotionnelle ou évaluation subjective » (ibid., p. 141). Par d’autres voies, le refoulement du névrosé peut conduire au même résultat.

Dans une perspective neurobiologique, Damasio s’oppose à ceux qui pensent qu’il est possible de représenter le traitement « [des problèmes auxquels] chacun de nous est confronté presque tous les jours » par une théorie du « raisonnement pur », en laissant de côté les émotions. Le problème est que cette théorie du pur calcul rationnel excluant l’émotion ressemble plus à la façon dont les personnes atteintes de lésions préfrontales procèdent pour prendre une décision qu’à celle des individus normaux » (1994/2001, p. 236 ; p. 238).

L’exclusion de la subjectivité et de l’émotion transformerait l’argumentation en une pratique opératoire alexithymique. Si l’argumentation veut réellement dire quelque chose sur le traitement langagier des problèmes quotidiens, elle ne peut prendre pour idéal un discours en tout point semblable à celui du névrosé ou du grand traumatisé frontal. Le traitement de la question du destin des émotions à travers leur contrôle individuel, interactionnel, social, institutionnel nécessite la mise en place de problématiques autrement complexes que celle d’une simple censure a priori.

Cette opposition radicale raison / émotion fonde dans une série d’oppositions qui constitue un mécanisme réflexe de la pensée et de la parole:

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4. RÉCEPTION ET COMMUNICATION DE L’ÉMOTION

PRÉNERON – LAMBERT-KUGLER (*)
Troubles du langage et compréhension-production d’un récit d’émotion

Christiane Préneron et Marie Lambert-Kugler, 2010. Illustrations d’une approche linguistique des troubles du langage oral et de la communication chez l’enfantEnfances & Psy, 2010, 47, p. 95-106

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5. ANNEXE — LA NOUVELLE RHÉTORIQUE: L’ÉMOTION,
SUPPLÉMENT PERMETTANT DE PASSER DE LA PAROLE À L’ACTION?

 

Le domaine de l’argumentation comme critique des fallacies se construit sur le rejet des preuves que la rhétorique considère comme les plus fortes, les preuves éthotiques et pathémiques. Cette argumentation sans émotion et sans sujet correspond à une théorie classique et populaire du fonctionnement de l’esprit humain, qui oppose la raison à l’émotion, l’entendement à la volonté, la contemplation et l’action, dont le passage suivant est une synthèse :

Jusqu’ici nous avons traité des preuves de la vérité, qui contraint l’entendement qui les connaît ; et pour cela, elles sont efficaces pour persuader les hommes habitués à suivre la raison ; mais elles sont incapables d’obliger la volonté à les suivre, puisque, comme Médée, selon Ovide, “ je voyais et j’approuvais le meilleur, mais je faisais le pire”. Cela provient du mauvais usage des passions de l’âme, et c’est pour cela que nous devons en traiter, en tant qu’elles produisent la persuasion, et cela à la manière populaire [popularmente], et non pas avec toute cette subtilité possible si on en traitait philosophiquement.
Mayans y Siscar 1786, p. 144

La question de l’action est un souci pour les théories de l’argumentation. Elle trouve une solution simple en répercutant la dissociation “raison / passion” sur la paire “conviction / action”. Au milieu du XXe siècle, les psychologues Fraisse & Piaget considéraient que l’émotion correspond à un trouble de comportement entraînant une « diminution du niveau de performance » (1968, p. 98) :

On se met en colère quand on substitue paroles et gestes violents aux efforts pour trouver une solution aux difficultés qui se présentent (résoudre un conflit, tourner un obstacle). Mais une réaction émotive comme la colère a une organisation et des traits communs que l’on retrouve de colère en colère. Elle est aussi une réponse adaptée à la situation (frapper sur un objet ou une personne qui vous résiste), mais le niveau de cette réponse est inférieur à ce qu’il devrait être, compte tenu des normes d’une culture donnée. (Ibid.)

L’émotion déclenche des comportements de mauvaise qualité, donc des raisonnements de mauvaise qualité. Dans l’interaction l’émotion serait forcément manipulatrice : le candidat ou la candidate pleurent pour faire oublier leurs lacunes, reformatant ainsi magiquement la situation d’examen en une situation plus humaine.
On est ainsi conduit à un paradoxe. D’une part, conformément au sens étymologique du mot : émouvoir, c’est ex-movere, mettre “hors de soi”, “en mouvement”, l’émotion détermine la volonté et permet le passage à l’action, V. Pathos 1 ; Persuasion §3. Mais d’autre part, elle détériore l’action qu’elle provoque.

Perelman & Olbrechts-Tyteca partagent cette vision des émotions comme obstacles à la raison, incompatibles avec une argumentation solide. Pourtant, ils conservent la fonction motivationnelle de l’émotion afin de lier le discours argumentatif à l’action. La solution proposée par la Nouvelle rhétorique est de mettre hors champ les émotions en leur substituant les valeurs :

Notons que les passions, en tant qu’obstacles, ne doivent pas être confondues avec les passions qui servent d’appui à une argumentation positive, et qui seront d’habitude qualifiées à l’aide d’un terme moins péjoratif, tel que valeur par exemple. (Perelman [1958], Olbrechts-Tyteca, p. 630 ; nous soulignons)

Cette habile dissociation, permet de se débarrasse des émotions en tant que telles, qui restent péjorativement marquées comme des obstacles à la lumière de la raison ou de la foi, tout en conservant leur potentiel dynamique, transféré aux valeurs. Dès lors, par définition, on argumente sans s’émouvoir, et l’effet de l’argumentation se développe au-delà de la persuasion mentale pour devenir un déterminant de l’action (id., p. 45).

 

ÉMO– PREUVE – PATHOS – ÉMOTION –V2

LE PATHOS, OU LA PREUVE PAR L’ÉMOTION

Ce module rappelle l’importance du concept rhétorique de pathos, qui fonde le premier traitement systématique de l’émotion en discours.

Dans la tradition de la Rhétorique d’Aristote, le pathos est constitué d’un ensemble de couples d’émotions opposées. Cette structuration inscrit de façon décisive l’analyse des émotions rhétoriques dans une structure Discours/ Contre-discours: si l’un met en colère, l’autre calme; si l’un en appelle à l’indignation, l’autre en appelle à la pitié.

Les traditions grecque et latine proposent  également des listes d’émotions rhétoriques que l’on peut rapprocher des passions élémentaires ou complexes des philosophes, comme des émotions de base des psychologues.

1. LOGOS, PATHOS, ÉTHOS :
PRIMAT DE L’ÉTHOS et du PATHOS

Logos, Pathos, Éthos 
Les théories logico-normatives de l’argumentationtren focalisent sur les objets du débat:
définition et catégorisation (arguments a pari, a contrario, etc); sur les relations causales, logiques ou analogiques qui lient les objets en discours; sur leurs environnements matériels et les indices circonstanciels.
Les théories rhétoriques de l’argumentation enchâssent en outre les objets dans leurs contextes interpersonnels et émotionnels (*)-. La théorie classique considère que la gestion
stratégique des émotions est essentielle dans l’orientation globale du discours vers la
persuasion et l’action.
(*) La rhétorique introduit le fait de juger dans les critères du jugement

Dans son application aux discours sociaux, la rhétorique est en effet une technique du discours visant à déclencher une action: faire penser, faire dire, faire éprouver et, finalement, faire faire.
C’est l’action accomplie qui fournit l’ultime critère de la persuasion réussie, qu’on réduirait indûment à un simple état mental, à une “adhésion de l’esprit” (Perelman & Olbrechts Tyteca). On ne peut pas dire que le juge rhétorique a été persuadé s’il ne se prononce pas en faveur de la partie qui l’a convaincu.2

Preuves rhétoriques
Pour atteindre ces buts – non seulement faire croire, mais aussi orienter la volonté et déterminer l’action – la technique rhétorique exploite trois types de moyens ou d’instruments, qu’on appelle parfois “preuves” (pistis). Le catéchisme rhétorique3 nous apprend ainsi que la persuasion complète est obtenue par la conjonction de trois opérations discursives: le discours doit enseigner, plaire, toucher (docere, delectare, movere). Il doit

1 L’argumentation a pari transfère à une espèce d’un genre ce qui est dit d’une autre espèce du même genre ; selon l’argumention a contrario, si quelque chose est affirmé des êtres appartenant à une certaine catégorie, le contraire est affirmé des êtres n’appartenant pas à cette catégorie.
2 Réponse attribuée à un parlementaire de la Troisième République, s’adressant à quelqu’un qui avait entrepris de le convaincre: “Vous pouvez tout à fait changer mon opinion, mais vous ne changerez pas mon vote”. Cette réponse exprime bien cette différence entre les déterminants de la représentation et ceux de l’acte.
3 Il y aurait beaucoup à dire sur la mise en ritournelle des concepts rhétoriques, et sur l’obstacle épistémologique que constitue l’effet d’évidence ainsi obtenu à bon marché.

d’abord enseigner par le logos, c’est-à-dire informer (raconter, narrer) et argumenter; cet enseignement emprunte la voie intellectuelle vers la persuasion, celle que tracent les preuves objectives.
Mais information et argumentation sont, d’une part, menacées par l’ennui, et d’autre part, ne suffisent pas à déclencher le passage à l’acte; il ne suffit pas de voir ce qu’il faut faire, il faut encore vouloir le faire, et s’y mettre. D’où la nécessité de fournir aux auditeurs des indices périphériques de vérité: ce sera la fonction des preuves liées à l’éthos (“aie confiance…”) et des stimuli émotionnels quasi physiques, qui constituent le pathos.
Tels sont en gros les termes dans lesquels la rhétorique s’auto-représente. Philosophes et psychologues auraient beaucoup à dire sur la théorie de l’esprit et de l’action sur laquelle s’appuie cette description.

Par opposition aux preuves dites “logiques (preuves objectales), on parle parfois de preuves subjectives pour désigner les moyens de pression et d’orientation éthotiques4 et pathétiques.
Seules les preuves logiques méritent ce nom de preuve, car, d’une part, elles seules répondent à la condition de propositionalité (elles s’appuient sur dans des propositions  examinable indépendamment de la conclusion qu’elles soutiennent).
D’autre part, elles traitent centralement du problème, alors qu’éthos et pathos sont des approches périphériques de la question.

2. LE PATHOS, UN FAISCEAU D’ÉMOTIONS

Les psychologues proposent différentes listes d’émotions de base, qui tournent autour de la joie, la tristesse, la peur, la colère, la surprise et le dégoût. En ce sens le premier d’entre eux, Aristote distingue dans l’Ethique à Nicomaque une douzaine d’émotions:

j’entends par états affectifs, l’appétit, la colère, la crainte, l’audace, l’envie, la joie, l’amitié, la haine, le regret de ce qui a plu, la jalousie, la pitié, bref toutes les inclinations accompagnées de plaisir et de peine.
(Eth. Nic. II, 4; trad. Tricot, p. 101).

Cette définition est typiquement aristotélicienne: l’émotion est définie d’abord en extension par une liste d’émotions typiques, puis, en intension, par son genre (inclination) et sa différence (accompagnée de plaisir et de peine).

Dans la Rhétorique, Aristote oppose entre elles une douzaine “d’émotions de base”, présentées sous forme de couples d’opposées, à l’exception de l’obligeance:

colère /calme
amitié / haine
peur / confiance
honte / impudence
obligeance
pitié /indignation
envie /émulation

À la différence de la précédente, cette liste ne mentionne pas la joie et le regret. D’autres émotions comme le chagrin, la fierté, l’amour, la nostalgie… ne figurent pas non plus dans la liste:

Aristotle neglects, as not relevant for his purpose, a number of emotions that a more general, independently conceived treatment of the emotions would presumably give prominence to. Thus, grief, pride (of family, ownership, accomplishment), (erotic) love, joy, and yearning for an absent or loved one (Greek pothos) … The same is true even for regret, which one would think would be of special importance for an ancient orator to know about, especially in judicial contexts» (Cooper 1996, p. 251).

Il semble difficile de trouver des émotions qui n’aient pas d’impact direct sur le discours public, peut-être la tristesse? On pourrait tenter de distinguer les émotions politiques
des émotions judiciaires. La honte semble réservée à l’adversaire politique ou à l’accusé, ou aux citoyens qui ont mal agi; on imagine mal faire honte au juge, ce serait insulter le tribunal

Les théoriciens latins proposent des listes ouvertes de même inspiration:

les sentiments qu’il nous importe le plus de faire naître dans l’âme des juges, ou de nos auditeurs quels qu’ils soient, sont l’affection, la haine, la colère, l’envie, la pitié, l’espérance, la joie, la crainte, le mécontentement. (Cicéron, De Or., II, 206; trad. Courbaud, p. 91)

Quintilien abrège un peu la liste:

le pathos tourne presque tout entier autour de la colère, la haine, la crainte, l’envie, la pitié. (Inst. Or., VI, 2, 20; trad. Cousin, p. 28-9).

La liste de Cicéron comprend cinq émotions négatives (colère, haine, crainte, mécontentement, envie) et quatre émotions positives (espérance, affection, pitié, joie). La
honte et l’obligeance aristotéliciennes n’ont pas de correspondant direct chez Cicéron;
réciproquement, les émotions positives affection et joie de Cicéron n’ont pas de
correspondant évident dans la liste aristotélicienne. On pourrait admettre que les émotions
négatives représentent le couple émotion positive/négative: (colère/calme = colère;
haine/amitié = haine; indignation/pitié = indignation; envie/émulation = envie). Quoi qu’il en
soit, les divergences ne semblent pas très significatives.

Ce qui en revanche pourrait bien l’être, c’est la différence d’approche entre une approche
atomiste, réifiée, des émotions, qui s’exprime sous forme de listes d’items émotionnels d’une part, et d’autre part une approche controversiale, langagière, de l’émotion, où des discours opposés construisent des positions et des émotions antagonistes.

4. ÉTHOS ET PATHOS, DEUX TYPES D’AFFECTS?

La présentation trinitaire “éthos, logos, pathos” sépare chacune de ces composantes, en particulier éthos et pathos.

Dimensions de l’opposition éthos / pathos
Le tableau suivant récapitule les principales dimensions selon lesquelles la rhétorique oppose éthos et pathos. Plusieurs de ces oppositions sont discutables.

Éthos et pathos, deux types de sentiments

Quintilien comprend pathos et éthos comme deux types de sentiments.

Le [pathos] et [l’ethos] participent parfois de la même nature, sauf qu’il y a entre eux une différence de degré, le premier en plus, le second en moins ; l’amour par exemple est un pathos, l’affection un ethos » (I. O., VI, 2, 12 ; p. 26).

Or les sentiments, comme nous le savons selon l’antique tradition, se répartissent en deux classes : l’une est appelée par les Grecs pathos, terme que nous traduisons exactement et correctement par adfectus, l’autre, éthos, terme pour lequel, du moins à mon avis, le latin n’a pas d’équivalent : il est rendu par mores et, de là vient que la section de la philosophie nommée [éthique] a été dite moralis.
[…] Des écrivains plus prudents ont préféré exprimer l’idée plutôt que de traduire le mot en latin. Par conséquent, ils ont rendu ceux–ci par “émotions vives” et ceux-là par “émotions calmes et mesurées” : dans une catégorie, il s’agit d’un mouvement violent, dans l’autre doux; enfin, les premières commandent, les dernières persuadent; les unes prévalent pour provoquer un trouble, les autres pour incliner à la bienveillance.
Certains ajoutent que [l’éthos] est un état continu, le [pathos] un état momentané. » (Quintilien, I. O., VI, 2, 8-10 ; p. 25)

Ces citations sont très suggestives, dans la mesure où elles rappellent la relation humeur / émotion, qui s’opposent selon les dimensions suivantes:

— L’émotion est un éprouvé plus intense que l’humeur (« degré » de Quintilien)
— L’épisode émotionnel courant (petites émotions) est d’une durée relativement brève.
— L’émotion surgit en liaison avec un événement disruptif, alors que l’humeur a une origine interne indéterminée, qui la rattache à la famille des dispositions.
— Il s’ensuit que l’humeur est plus diffuse que l’émotion
— La conscience de l’émotion est attachée à l’émotion, la l’humeur est liée au caractère de l’expérienceur.

 

5. LA CONSTRUCTION RHÉTORIQUE DES ÉMOTIONS
LA MÉTHODE ARISTOTÉLICIENNE

Ces listes donnent une impression de familiarité qui paraîtra suspecte au philologue: la honte, la colère grecques sont-elles encore les nôtres? Quoi qu’il en soit de ce point, il est indéniable que le pathos est bien un complexe discursif, un trajet discursif où se construisent des émotions clés. Ce point étant posé, il faut voir que la Rhétorique n’est pas un ouvrage de psychologie sur les émotions de base et universelles, mais bien un traité sur ce que le discours peut faire avec les émotions: la parole ne peut pas faire tonner, mais elle peut faire peur.

Le Livre II de la Rhétorique définit les émotions à partir de scénarios types, activables par l’orateur. Les notes suivantes ne prétendent pas épuiser les complexités du texte aristotélicien, mais elles peuvent donner une idée des stratégies discursives de formatage des situations par lesquelles le locuteur est capable de produire de l’émotion, en la nommant ou sans la nommer.

 Colère
La colère de A contre B peut se décrire comme suit:

B méprise A injustement; il le brime, il l’outrage, il se moque de lui, il fait obstacle à ses désirs, et il y prend plaisir.
A souffre.
A cherche à se venger en faisant du tort à B.
A fantasme cette vengeance et en jouit.

Selon cette description, la colère n’est pas définie isolément, comme une réponse brute à la piqûre d’un stimulus. Elle apparaît comme la résultante d’un script émotionnel, où entrent d’autres émotions, comme l’humiliation ou le mépris.
Il s’ensuit que, pour mettre A en colère contre B, il faut construire un discours montrant à A que B le méprise, le brime, l’outrage, etc. Une fois qu’il a été mis en colère sur la base de cette schématisation de la situation, les mécanismes de la vengeance sont supposés se déclencher automatiquement. Je me mets en colère parce que “je vois bien” qu’on est
injuste à mon égard, qu’on me méprise, se moque de moi. En fait, on le voit à travers le jeu des facettes et des composantes cognitives de l’émotion, qui sont construites par le discours.

Peut-on parler ici de manipulation? Il faut d’abord souligner, à la suite de Grize, qu’on ne
saurait parler sans schématiser, c’est-à-dire sans jeter un éclairage, une lumière sur le
monde. En second lieu, si le discours peut mettre en colère, il peut aussi calmer.

Le discours rhétorique est double, non pas duplice: deux positions s’affrontent, incarnées dans deux personnes, tenant deux discours. En conséquence, pour calmer A, on parlera contre celui qui veut le mettre en colère en construisant une schématisation montrant que:
Le comportement de B n’est pas méprisant, moqueur, injurieux, outrageant; ou alors: B plaisantait; il a dû agir ainsi involontairement, ce n’était pas son intention, il ne faut pas voir les choses comme ça; d’ailleurs il se comporte ainsi vis-à-vis de tout le monde, de lui-même; il se repent, il a des remords; il a été puni; c’était il y a longtemps, et la situation a bien changé.
En bref, cette trame discursive est un tissu de topoï dont l’usage permet de calmer la colère.

Notons qu’on calme quelqu’un qui est en colère, mais aussi quelqu’un qui a du chagrin, qui fait une crise de honte ou de désespoir; calmer, c’est aussi consoler (von Moos 1971).

Faire honte / combattre, braver la honte
Le scénario de la honte est le suivant:

A a agi sous l’emprise d’un vice, il a commis des choses que sa communauté n’accepte pas: il s’est conduit comme un lâche, il n’a pas rempli ses engagements, il a commis une injustice, il a fait les poches d’un mort, il a copulé dans des lieux et avec des personnes inappropriés, il s’est enivré et il a vomi devant ses subordonnés; il s’est montré vantard, flagorneur; il s’est montré faible et a accepté son humiliation
B est au courant, il a tout vu.
B est une personne importante, de référence pour A; A admire, aime B.
A souffre parce qu’il fantasme (ou il vit) la perte de sa réputation devant B: «la honte est dans les yeux» (Rhét.,1384a35; trad. Chiron, p. 300).

Symétriquement, on rassérénera (calmera) le honteux en lui montrant que maintenant
personne n’a rien à faire de sa réputation, que sa conduite n’était pas si répréhensible, que personne ne l’a vu, etc.

L’utilité pratique de ces remarques est évidente: Les lieux spécifiques de la honte listés ici donnent les thèmes qui devront être amplifiés dans le discours destiné à faire honte (voir Étude 1).

Gratitude, reconnaissance / Ingratitude

A est obligeant (gentil, serviable…) vis-à-vis de B si A rend gratuitement service à B.
L’obligeance est proche de la charité; c’est un sentiment éminemment politique, puisqu’elle crée ou renforce le lien social, en produisant chez B comme sentiment complémentaire, la reconnaissance, la gratitude, le sentiment d’avoir une dette vis-à-vis de A. En retour,

Réciproquement,

il est possible de détruire l’image de l’obligeance et de peindre les gens sous des dehors désobligeants (Rhét. 1385a35; trad. Chiron, p. 307).

Le cas échéant, on doit pouvoir rompre le sentiment de reconnaissance sans créer pour autant chez B un sentiment de culpabilité, le sentiment d’être un ingrat. Pour cela, on expliquera à B
qu’il a déjà amplement payé sa dette envers A;
— qu’en fait A avait agi dans son propre intérêt, par hasard, parce qu’il était bien obligé.
— que A a agi pour asservir B.
— que B ne doit rien à A; c’est A qui était déjà l’obligé de B et que, par ce prétendu service, il n’a fait que s’acquitter d’une dette ancienne. Tout cela, le discours sait le faire.

Pitié

A a pitié de B s’il voit, près de lui, que B est victime d’un mal qu’il n’a pas mérité et si A a
bien conscience de pouvoir lui-même un jour souffrir du même mal (d’après Rhét. 1385b13; trad. Chiron, p. 309).
En conséquence, pour produire de la pitié en A, B doit montrer qu’il souffre, qu’il ne l’a pas mérité, etc, et amplifier toutes les facettes de sa peine.

Selon cette analyse, la pitié n’est pas un sentiment universel, ceux qui n’ont rien à craindre pour eux-mêmes seraient insensibles à la pitié: conformément à la théorie des caractères, la construction correcte d’une émotion dépend d’une bonne analyse de l’auditoire.

Il faut également que la distance entre A et B soit calibrée correctement: «on n’éprouve plus de pitié quand la chose terrible est proche de soi» (id.): on a pitié d’un enfant qui souffre, on est épouvanté s’il s’agit de sa fille. La proximité est une notion culturelle-anthropologique, accessible au langage (voir chapitre 9, l’importance de la dimension “distance” dans la construction de l’émotion).
Le travail du locuteur est de produire un sentiment de pitié chez A vis-à-vis de B, sachant
que le locuteur peut être B lui-même, qui tente de s’autopersuader, de justifier sa dureté,  son ingratitude.
La fortune littéraire des discours producteurs de pitié est immense.

En résumé

Il ne s’agit pas de faire œuvre de psychologue et de typifier les émotions dans toute leur finesse, ni de romancier, en spécifiant minutieusement les émotions dans leur contexte.
La rhétorique s’attache à construire ou à détruire par le discours une poussée émotionnelle, dans un groupe particulier. Il ne s’agit pas de dire ce que sont la colère ou le calme, mais de voir comment on construit un discours susceptible de mettre en colère ou de calmer. C’est pourquoi le point de vue rhétorique impose d’utiliser non pas des substantifs, comme nous l’avons fait au paragraphe précédent, mais des prédicats d’action pour parler des émotions dans une perspective discursive:

Mettre en colère VS calmer
Faire peur / rassurer
Faire honte / combattre, braver, la honte
Construire de la gratitude / prouver qu’on ne doit rien
Inspirer des sentiments d’amitié / rompre les liens de l’amitié,
Inspirer la colère et la haine / ramener au calme
Faire pitié / pousser à l’indifférence, au mépris et à l’indignation
Susciter de la rivalité, de la jalousie, de l’envie / inspirer un désir
de saine compétition (émulation)

On est entièrement dans le champ de l’action discursive.


 

ÉMO–  ENGENDREMENT ÉMOTION –V2

Module 11

ENGENDREMENT DE L’ÉMOTION
DANS et PAR LA PAROLE

AXES ORIENTANT VERS UN AFFECTVERS UNE ÉMOTION

Les modules précédents  présentent les instruments permettant de reconstruire des émotions, par désignation directe ou par développement d’indices. Ce module se situe d’abord du côté de la production.
Il s’agit de préciser les principes généraux qui, dans un discours, organisent la construction de l’émotion. Cette recherche s’appuie sur les bases suivantes :

— Les procédés rhétoriques de dramatisation de la parole

• Règles dégagées par la rhétorique ancienne et classique,

Règles rhétoriques de construction de l’émotion (Lausberg, 1971 ;1973)

• Règles de construction du discours médiatique ‘

“Emotion and emotional language in English and German news stories”  (Ungerer 1995 ; 1997)

—L’approche pragmatique du langage émotionnel

“Towards a pragmatics of emotive communication”
(Caffi & Janney, 1994; Caffi, 2000)

— L’approche psychologique des émotions:

“…Emotions : A component process approach” (Scherer 1984 / 1993)

Le potentiel émotionnant d’une description de situation peut s’évaluer à deux niveaux, le premier correspondant à une orientation générale vers un affect, le second à une orientation plus spécifique vers une émotion particulière.

1. AXES DE DÉVELOPPEMENT DES AFFECTS

De nombreux psychologues (mais pas tous) soutiennent l’existence d’une “composante cognitive” des émotions; le système d’axes qui suit forme en quelque sorte la contrepartie discursive du système cognitif de Scherer; on pourrait dire, de façon métaphorique, que ce travail porte sur la contrepartie discursive de leur composante cognitive; cette formulation est cependant approximative, dans la mesure où il ne s’agit pas d’ajouter une composante aux autres; l’émotion parlée reformate toutes les composantes.

Dans ce qui suit, la structure de la composante discursive du traitement de l’émotion est traitée comme un problème autonome, les règles qui la composent devant être déterminées et mises à l’épreuve empiriquement sur des discours particuliers. L’ensemble suivant d’axes organisant le discours émotif a été mis au point à partir des données présentées précédemment (règles rhétoriques, principes d’inférence, catégories linguistiques, facettes cognitives). Il s’agit donc de l’ensemble des moyens permettant de formater une situation non seulement comme émotionnante, mais comme orientée vers tel ou tel type d’émotion spécifique.

Ces axes de formatage de l’émotion sont inspirés de Scherer. On remarquera sans surprise que ces axes recoupent tous les axes de construction d’une description en langage ordinaire, voir  Invention : §1 Une technique universelle de recherche de l’information

Agrément beûrk ! / hmm !
Catégorisation de l’événement mort / vie
Catégorisation
des acteurs
– riches / pauvres
un gangster / un passant atteint par une balle
Quantité, intensité trois / trente victimes
Analogie (un moyen de catégorisation) comme une éruption volcanique / comme un feu d’artifice
Moment (calme toi )tout ça, c’était avant, c’est fini! / ça peut se reproduire n’importe quand, faut s’y préparer
Lieu la victime faisait ses courses dans son quartier / errait dans un terrain vague
— humiliation subie
en face à face / en public
Distance spatiale à l’expérienceur – quelque part dans les Balkans / à deux heures d’avion de Paris
Causalité, Agentivité l’accident a été provoqué par le brouillard / un chauffard ivre
– c’est la fatalité / l’administration est responsable
)
Conséquences pour l’expérienceur, du point de vue de ses intérêts et de ses valeurs ce comportement semble anodin, ses conséquences seront redoutables
– En imposant un blocus à la Syldavie,nous luttons contre un régime antidémocratique / nous agissons contre nos intérêts matériels
Contrôle tout ça,nous on n’y peut rien ! /  aux armes citoyens!
Normes un salaud vs un martyr

Sur tous ces axes interviennent les mécanismes de maximisation et de minimisation (euphémisation) qui amplifient ou émoussent l’émotion.

Comme on le verra dans les commentaires qui suivent ces différents axes ne travaillent pas indépendamment les uns des autres.

Agrément: Evaluation de l’événement sur l’axe plaisir / déplaisir.

Cet axe correspond sur le plan linguistique à l’axe classique plaisir / déplaisir des psychologues, repris par Caffi et Janney, ainsi qu’au “principle of emotional evaluation” d’Ungerer.

L’évaluation peut être basique, vue comme une réaction de tout le corps à un événement (réaction de rejet – réaction d’ouverture), accompagnée de production vocales semi-linguistiques (beûrk! vs hmm!); par cette réaction émotive primaire, l’événement est pour ainsi dire “posé” sur l’axe évaluatif par un mouvement réflexe, accompagné de productions linguistiques minimales. L’évaluation peut être de plus en plus élaborée verbalement (C’est inadmissible! vs C’est super!), s’accompagner d’un affichage émotionnel explicite (c’est désagréable, je suis écœuré vs c’est agréable, je suis sur mon petit nuage). Elle est franchement différée dans d’autres cas, où elle n’a plus rien de réflexe, plus rien d’évident et être construite au cours d’un long travail linguistique et cognitif composant des données issues de tous les axes de catégorisation de l’émotion, et aboutissant à une conclusion évaluative comme “Finalement, en fait, à la réflexion, tout cela est extrêmement positif et même plaisant + face épanouie et mimique d’ouverture”. Cette évaluation peut être le fait de n’importe quel acteur impliqué dans l’événement, y compris de son narrateur.

Type d’événement

La désignation de certains événements renvoie à des préconstruits euphoriques ou dysphoriques (“pulsion de vie / pulsion de mort”: mariage vs enterrement, attentat, fête…), qui les positionnent du côté négatif ou positif de l’axe de l’agrément. Ce positionnement se fait par défaut, stéréotypiquement, dans la mesure où d’autres considérations circonstancielles peuvent intervenir (un mariage peut être triste). Cette catégorie correspond aux règles rhétoriques de monstration d’événements émotionnellement marqués, au “principle of animacy” de Ungerer. Outre les émotions intégrées aux préconstruits linguistiques, entrent dans l’inventaire des données émouvantes tous les rapports d’antécédents qui, dans les relations sociales ordinaires provoquent de l’émotion (Cosnier 1994, Chapitre 3; Scherer, Walbott, Summerfield, 1986). La nature de ces données est évidemment liée à une culture. A la limite, l’émotion mimésique est produite en faisant halluciner la scène par le lecteur. A l’article “évidence” de son Dictionnaire de rhétorique, Molinié mentionne «cette fameuse et ridicule suppression de l’écran du discours, avec l’idée que l’auditeur est transformé en spectateur» (1992, p. 145); il y a évidemment une différence entre participer à la bataille et lire un roman guerrier, mais il reste à rendre compte, par exemple, de l’effet hallucinatoire du récit.

Types de personnes

Cette catégorie reprend le “Principle of rank” de Ungerer. A événement “égal”, l’émotion varie avec l’identité des personnes (ou des êtres sensibles) affectées, certaines personnes étant émotionnellement plus “sensibles” que d’autres vis-à-vis du même événement. A degré de proximité (de parenté) égal, la mort d’un enfant affecte “plus” que celle d’un vieillard, celle d’un civil “plus” que celle d’un militaire. “Gagner le gros lot” ne suscite pas les mêmes sentiments selon qu’il affecte “un gros notable” ou “une famille dont le père est au chômage”. “Un clochard / un gangster est retrouvé assassiné” induisent des sentiments bien différents, indignation dans un cas, perplexité ou réjouissance dans l’autre (voir Étude 3).

Intensité, Quantité

La modulation quantitative peut affecter différentes catégories (Distance ou Temps: (très) loin de nous; qualité des Personnes concernées: un (tout jeune) enfant, etc.). L’émotion varie également avec la Quantité de personnes affectées: un accident qui affecte cinquante personnes induit plus d’émotion et de plus gros titres dans les journaux qu’un accident qui touche une personne. Mais elle peut naître également d’une opposition entre l’unique / le nombreux: l’unique victime d’un accident qui aurait pu faire cinquante morts est d’autant plus objet de pitié. Cette catégorie correspond à l’axe quantitatif des psychologues; à un aspect du principe “Be drastic” et au “principle of number” de Ungerer; à la dimension “Quantity” de Caffi et Janney; elle est mise à contribution par la dramatisation rhétorique.

Analogie

L’importance de l’analogie dans la production des émotions est bien exprimée par le principe de Ungerer, «use metaphorical links wit emotionally established domains». L’analogie est un puissant instrument de construction de l’émotion. Elle permet de transférer l’émotion associée à un événement pour lequel la tonalité émotionnelle est stabilisée à d’autres événement en cours d’évaluation émotionnelle: “Des camps où on torture et on massacre”, “comme une bombe atomique” (voir Étude 3).

Temps

Selon leur mode de construction temporelle et aspectuelle, les événements sont exclus ou inclus dans la sphère temporelle subjective de la personne: “au moment même où je vous parle…”; “mais maintenant tout ça c’est fini”. La dimension temporelle est essentielle dans la construction de l’urgence ainsi que de la surprise, composante de toute émotion. Cette catégorie correspond à la facette F1 de Scherer, et renvoie également aux techniques rhétoriques de chronographie.

Lieu

Le lieu où se produit l’émotion peut être émotionnellement marqué (meurtre dans un terrain vague vs meurtre dans la cathédrale); il peut l’être par rapport à une personne donnée (on l’a retrouvé gisant dans votre bureau). Cette catégorie correspond à la facette F10 de Scherer, et renvoie également aux techniques rhétoriques de topographie. Sa subjectivisation renvoie au “Principle of proximity” de Ungerer.

Globalement, les catégories du lieu et du temps reconstruisent l’événe­ment selon les coordonnées spatio-temporelles de la personne cible.

Distance

L’émotion varie avec la distance de l’événement au sujet affecté. Le terme est à prendre au sens matériel (proche / lointain) : “Ces événements tragiques se déroulent à Srebrenica / quelque part dans les Balkans / à deux heures d’avion de Paris”, mais aussi au sens de d’intimité (intimacy, involvment, solidarité) “c’est une question de mathématique financière / ceci nous conerne tous”). On retrouve la facette F12 de Scherer, mais aussi des éléments entrant dans la dimension «control» de Caffi et Janney. Les modalités introduites par rapport au thème du dire ou à la relation interviennent également dans sa définition (Caffi 2000).

Causalité, agentivité

Cette catégorie essentielle renvoie aux facettes F3 et F11 de Scherer. La détermination d’une cause ou d’un agent influence les attitudes émotionnelles vis-à-vis d’un l’événement. Elle est notamment à l’origine des variations d’émotions liées à l’imputation de responsabilité. L’accident est dû à la fatalité (“glissement de terrain”) ou à un acte délibéré (“un chauffard ivre et sans permis leur a foncé dessus”); il y a douleur simple dans le premier cas, colère dans le second. Selon que l’on attribue à la désertification des campagnes une cause abstraite (“la politique agricole commune”) ou des agents (“les commissaires européens”), on construit de la résignation ou de l’indignation politique (voir Étude 2). “Pierre terrorise Paul” induit vis-à-vis de Pierre quelque chose comme de l’indignation, alors que “Pierre terrifie Paul” peut lui valoir de la pitié (si Pierre est un Quasimodo) (voir Chapitre 8).

Conséquences

Cette catégorie correspond aux facettes F6, F7 et F8 de Scherer. Par exemple, pour orienter l’attitude émotionnelle d’une personne vers la peur (construire de la peur), on peut lui montrer, par un schéma en tout point analogue à celui d’une argumentation par les conséquences, que les conséquences négatives de tel événement étant effroyables, la source l’est tout autant (voir Étude 7).

Contrôle

Cette catégorie “contrôle” de Caffi et Janney correspond à la facette F4 de Scherer. Pour un individu, l’émotion associée à un événement varie avec sa capacité de contrôle de cet événement. Si l’évolution d’un état de fait provoquant de la peur échappe à tout contrôle, la peur devient panique.

Normes

L’émotion attachée à un événement affectant une personne varie selon la position de cet événement dans le système de valeurs de la personne en qui se construit l’émotion. Cette catégorie couvre le lien des émotions aux valeurs, et correspond à la facette F5 de Scherer, et au «Principle of emotional evaluation» d’Ungerer (voir Étude 1).

Les émotions sont fondamentalement marquées par la division des valeurs et des intérêts. Étant donné un sujet face à un événement, on ne peut rien dire de la nature de l’émotion ressentie par ce sujet (sauf dans le cas d’émotions réflexes innées, comme la peur induite chez le caneton par l’ombre du rapace; ou la sueur froide de l’automobiliste qui vient d’échapper à l’accident). Supposons qu’un individu se trouve face à une autre personne morte, ou qu’on lui annonce “Untel est mort”. Son ressenti dépend totalement de la relation qu’il entretenait avec le mort: s’il s’agit de son ennemi, il ressentira de la joie, (“ça fera toujours un salaud de moins”) consécutive à la fin de la peur, ou à l’exaltation du triomphe guerrier (“maintenant c’est moi le plus fort!”); dans une telle situation, s’applique le principe de complémentarité des émotions: “le bonheur des uns fait le malheur des autres”. S’il s’agit d’un inconnu, peut-être de l’effroi, ou de la pitié, ou simplement de l’indifférence, si la scène se passe en temps de guerre; s’il s’agit d’un proche, de l’effroi, du désespoir, de la tristesse, de la dépression ou d’autres sentiments associés au deuil. S’il s’agit de son fils, la réaction peut-être la même, mais aussi quelque chose comme de la fierté: “mon fils est un héros, un martyr, un saint” – du moins on dit parfois que tel est le cas. L’émotion ressentie peut différer de l’émotion stéréotypée donnée dans la définition officielle de la situation.

Les règles précédentes admettent des interprétations absolues ou relatives à un individu. La première interprétation correspondrait à la genèse de l’émotion attachée à un événement dans l’absolu. La seconde ramène l’événement à un point de vue particulier.


CONCLUSIONS

On remarquera que ces catégories recoupent les catégories générales de construction rationnelle des événements selon leurs types, la qualité des personnes impliquées, leur mode d’occurrence temporelle et spatiale, leur distance au locuteur, le type de contrôle exercé sur l’événement, la classe d’événements comparables, la façon dont les normes sont affectées par l’événement. Cela signifie que, dans la parole ordinaire, toute construction d’événement est inséparable d’une prise de position émotionnelle vis-à-vis de cet événement.

Cette approche permet de développer l’analyse du langage des émotions en fonction du cadrage des situations, c’est-à-dire de leur transformation linguistique en stimuli. Les résultats ainsi otenues sont à coordonner à ceux que livre la prise en compte de leur mention directe (énoncés d’émotion) et de la description de leurs modes d’expression (reconstruction par l’aval).


2. ORIENTATION VERS UNE ÉMOTION SPÉCIFIQUE

Ces axes de construction d’une émotion spécifique peuvent être dégagés à partir des schèmes discursifs inventoriés par Aristote dans la Rhétorique :

L’examen [de chacune des passions qui conduisent à modifier son jugement] doit être divisé en trois.
Par exemple, au sujet de la colère on étudiera successivement quelles sont les dispositions des colériques, quelles sont les personnes contre qui on se met ordinairement en colère, et à quels sujets.
Rhét. Chiron, p. 262-263.

La Rhétorique développe ces schèmes sur le modèle discours / contre-discours, qui d’emblée positionne l’analyse au-delà de toute vision mécaniciste des émotions.
Les émotions traitées sont celles qui figurent dans la liste présentée au module II : Une collection de listes.

La lecture de ces schèmes discursifs est assez rébarbative, comme l’est nécessairement toute lecture d’une liste de procédés (par exemple la lecture d’une liste de schèmes argumentatifs, voir Typologies des arguments). Mais on ne peut pas faire l’impasse de la description linguistique détaillée des discours typiquement associés aux différentes émotion si on veut étudier l’émotion dans la parole.

On ne peut se persuader de la pertinence des descriptions fournies par la Rhétorique qu’en les mettant à l’épreuve des discours, où on trouvera certainement matière à les améliorer.

À titre d’exemple, la Rhétorique caractérise la honte comme suit :

La honte et l’impudence
Aristote, Rhétorique
Définition de la honteLa honte est une souffrance et une perturbation concernant ceux des maux qui peuvent conduire à la perte de sa réputation.
Quant à l’impudence, c’est une sorte de dépréciation et d’indifférence vis-à-vis de ces maux. (Rhét. Chiron, p. 296-297)En d’autres termes,
— Définition de la honte : La honte est une souffrance et une perturbation
— Source de la honte : L’expérienceur considère que certaines de ses actions passées peuvent lui faire perdre sa réputation, c’est-àdire endommager l’image qu’il veut donner de lui-même.« Les sujets de honte » (297)Plus loin, la honte est définie d’une façon apparemment tautologique, « on a honte en raison du genre de maux qui passent pour honteux », c’est-à-dire :
• Aux actions qui sont socialement stigmatisées comme des vices :— lâcheté
— injustice
— dévergondage
— avarice
— flagornerie
— mollesse
— mesquinerie et la bassesse
— vantardise• « Ne pas avoir part aux biens dont bénéficient soit tous les hommes, [etc] » (299), par exemple, ne pas avoir reçu d’éducation.• « Subir… tous les actes de nature à conduire au déshonneur et à l’infamie » (id.), par exemple,« Personnes devant qui on éprouve de la honte » (300)« Puisque la honte est une représentation (phantasia) portant sur la perte de sa réputation, [ si l’on éprouve de la honte, c’est forcément face à ceux dont on fait cas. Or on fait cas :1° de ceux qui nous admirent, de ceux que nous admirons, de ceux par qui nous voudrions être admirés
2° de ceux avec qui nous sommes en compétition
3° de ceux dont nous ne méprisons pas l’opinion » (id.)« La honte est plus grande pour des actes commis sous les yeux d’autrui et à découvert, d’où le proverbe disant que la honte est dans les yeux » (id.)On a honte devant
— les gens vertueux et sévères
— ceux qui « [divulguent] les ragots » (301)
— ceux qui nous admirent (id.)

Un scénario
Avec quelques ajustements, cette définition – description de la honte / impudence s’incarne dans le scénario suivant, que chacun peut améliorer.


– A a agi sous l’emprise d’un vice, il a commis des choses que sa communauté n’accepte pas: il s’est conduit comme un lâche, il n’a pas rempli ses engagements, il a commis une injustice, il a fait les poches d’un mort, il a copulé dans des lieux et avec des personnes inappropriées, il s’est enivré et il a vomi devant ses subordonnés; il s’est montré vantard, flagorneur; il s’est montré faible et a accepté son humiliation

– B est au courant, il a tout vu.

– B est une personne importante, de référence pour A; A admire, aime B.

– A souffre parce qu’il fantasme (ou il vit) la perte de sa réputation devant B: «la honte est dans les yeux» (Rhét., 1384a35; trad. Chiron, p. 300).


Avoir honte, c’est se projeter dans ce scénario.
Faire honte à quelqu’un, c’est lui appliquer ce discours et le développer ce discours à son intention.

Réciproquement, pour calmer le honteux, le rasséréner, le ramener à la bonne conscience on minore les éléments source, on lui expose que sa conduite n’était pas tellement répréhensible, que maintenant personne n’a rien à faire de sa réputation, que personne ne l’a vu, etc.


La Fontaine, Le Pouvoir des fables – ou l’échec de la rhétorique du logos (l. 3-6) et du pathos (l. 6-14).

[…] ]Dans Athène autrefois, peuple vain et léger,
Un orateur, voyant sa patrie en danger,
Courut à la tribune; et d’un art tyrannique,
Voulant forcer les coeurs dans une république,
Il parla fortement sur le commun salut.

On ne l’écoutait pas. L’orateur recourut
A ces figures violentes
Qui savent exciter les âmes les plus lentes:
Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu’il put.
Le vent emporta tout, personne ne s’émut;

L’animal aux têtes frivoles,
Etant fait à ces traits, ne daignait l’écouter;
Tous regardaient ailleurs; il en vit s’arrêter
A des combats d’enfants et point à ses paroles.
[…]

 

 

[1]         Cette formulation rapproche clairement l’éthos du pathos: plaire est de l’ordre du sentiment.

[2]         Voir Annexe, La Fontaine, Le Pouvoir des fables.

[3]         Voir Annexe 3 “Cognition émotionnelle”.

[4]         On peut considérer que les opérations langagières, qui constituent la composante discursive du traitement des stimuli émotionnels, sont la trace d’opérations cognitives “plus profondes”, ce qui oriente vers une vision du langage reflet, et, sinon à une négation, du moins à une minoration de l’autonomie de l’ordre du discours. On peut également considérer que les opérations linguistiques provoquent des ébauches de processus cognitifs, avec les difficultés symétriques.

ÉMO– SITUATION ET ÉMOTION – V2

SITUATION ET ÉMOTION

1. SITUATION

L’émotion est liée, associée à une situation. Dans son analyse des ‘verbes psychologiques’, Ruwet (1994: 45) parle de “source“ de l’émotion, sans développer la question de la relation de l’émotion à cette source.

Nous parlerons indifféremment de situation ou de source et de bonne raison de l’émotion en référence à la représentation de la situation qu’en donne l’expérienceur.

James : L’ours — la fuite — la peur

Dans un article fondateur, What is an emotion? (1884), James part de ce que, selon lui, le sens commun dit de l’émotion :

My thesis is that the bodily changes follow directly the perception of the exciting fact, and that our feeling of the same changes as they occur IS the emotion. Common sense says, we lose our fortune, are sorry and weep; we meet a bear, are frightened and run: we are insulted by a rival, are angry and strike. The hypothesis here to be defended says that this ordrer of sequence is incorrect, that the one mental state is not immediately induced by the other, that the bodily manifestations must first be interposed between, and that the more rational statement is that we feel sorry because we cry, angry because we strike, afraid because we tremble, and not that we cry, strike, or tremble because we are sorry, angry or fearful, as the case may be. Without the bodily states following the perception, the latter would be purely cognitive in form, pale, colourless, destitute of emotional warmth. We might then see the bear, and judge it best to run, receive the insult and deem it right to strike, but we could not actually feel afraid or angry.

James distingue trois composantes de l’émotion

  • Une situation:

we lose our fortune
we meet a bear
we are insulted by a rival

  • Un état mental:
[we] feel sorry
[we] are frightened
[we] are angry

  • Une action / attitude / manifestation V-MPG:
[we] weep
[we] run
[we] strike.

La thèse de James-Lange porte sur l’enchaînement de la composante corporelle et de la composante psychique de l’émotion ce qui est typiquement un problème de structure de syndrome. Comme le sens commun, James considère comme évident que ces deux manifestations se succèdent, la discussion portant sur l’ordre de succession.
On également supposer que < perception – état mental – état corporel  >sont simultanées, à la durée de transmission des l’influx nerveux près.
Dans tous les cas, le déclencheur de la réaction (émotion – expression) ou (expression – émotion) est la perception de la situation.

Dans ce schéma, la situation apparaît comme la cause externe de l’émotion, qu’elle agit comme un stimulus déclenchant une réponse corporelle – mentale.
James caractérise chacune des composantes de cettre réponse par une association d’éléments typiques :

sorry – weep ;   frightened – run ; angry – strike.

James décontextualise la situation émotionnante et ne distingue pas la situation matérielle et sa perception. Or la perception est un acte analytique, et c’est cette analyse de la situation qui détermine l’émotion.

En d’autre termes, ce n’est pas la situation mais son analyse qui agit causalement.

  • J’ai depuis longtemps un profond désir de me faire anachorète :

Je perds ma fortune — ma figure s’illumine — je ressens une grande joie

  • Je fais un séjour d’observation de la faune sauvage :

Je vois un ours — je l’observe — je suis émerveillé

  • Je suis un imposteur

Je  suis insulté par un rival — je tends l’autre joue — je ressens un  immense soulagement d’être enfin libéré de mon imposture.

Je vois des gens sales et mal et bizarrement vêtus  dans le métro

  • je vois des terroristes, j’ai peur, je sors du wagon
  • je vois un groupe d’exilés, je ressens de la compassion et je leur parle
  • je vois des sdf, je suis embarrassé, je baisse la tête.

Exercices

— Je rencontre un groupe de gens mendiant dans le métro.
Quelle description / perception pour quelle émotion ?

description1, [émotion1 = peur] description2, émotion2 = haine] description3, [émotion3 = pitié] description4, [émotion4 = indignation]

— “I meet a bear” — quelles émotions ?

2. SITUATION STIMULUS OU SITUATION REPRÉSENTÉE ?

Illusion du stimulus

Schématiquement, selon le modèle stimulus-réponse, l’émotion est un syndrome affectant un individu ayant sa source causale dans une situation extérieure.
L’émotion est subie ; elle est produite par le choc d’un événement sur une personne. La situation agit comme un stimulus ; l’émotion est la réponse à ce stimulus.
Il existe un certain nombre, restreint, d’émotions de base universelles
Le mécanisme de l’émotion, réactions physiques et ressentis psychiques sont  d’ordre physiologique.  Ces mécanismes sont innés, donc universels.
Le modèle de l’émotion passive calque le choc émotionnel sur le choc physique

je me heurte à la table, j’ai un hématome ; puis, je mets de l’arnica, et si tout se passe bien, l’hématome se résorbe.

je vois un ours, j’ai peur et je fuis, puis, si tout se passe bien, je trouve un refuge et je me calme ; ou quelqu’un me rattrape et me tranquillise.

Quiconque se heurtera à la table / verra un ours  aura un bleu / aura peur, et tout cela se résorbera dans les mêmes conditions organiques;

L’émotion est une condition individuelle. Si plusieurs personnes ressentent la même émotion dans les mêmes conditions, c’est que leur câblage physioogique est le même. La situation est émotionnante comme la pluie est mouillante.

Injonctions de faire, injonction d’éprouver

L’existence d’injonctions émotionnelles montre que la situation ne détermine pas causalement l’émotion à laquelle elle est liée:

Indignez-vous! (Stéphane Hessel)
Aimez-vous les uns les autres!
Redoutez ma colère!

Si l’expérienceur était causalement ému de telle émotion par la situation, on ne comprendrait pas ces injonctions. La pluie mouille causalement; l’injonction “soyez mouillés“ ne suffit pas à faire que quelqu’un soit mouillé, même s’il est sensible à l’injonction et essaie de toutes ses forces de l’être.

Si l’on peut enjoindre à quelqu’un d’aimer les autres, de s’indigner ou d’avoir peur, c’est parce que l’émotion se construit sur la base de bonnes raisons, qui sont fondamentalement des descriptions des situations dans lesquelles se trouve l’expérienceur potentiel sujet de l’injonction. On n’est pas dans du causal mais dans du sémiotique.

Désaccord sur les émotions

On parvient à la même conclusion à partir des situations d’antagonisme et de désaccord sur l’émotion appropriée:

L1: – Pleurons la mort du père de la patrie!
L2: – Réjouissons-nous de la mort du tyran!

L1: – Je n’ai pas peur des ours!
L2: – Pourtant tu devrais.

L1: — Arrête de faire la gueule
L2: — Je fais pas la gueule, je suis déprimé

L’émotion n’est pas attachée causalement à une situation donnée, mais à son formatage, repérable dans le matériau langagier. C’est en ce sens qu’on peut parler de construction argumentative de l’émotion et de la parole émotionnée comme d’une activité. Ce n’est pas la situation brute, s’il existe quelque chose de tel, qui détermine l’émotion, mais la situation sous une certaine perception – description de cette situation

À propos d’une émotion, on peut poser la question „pourquoi? (es-tu triste, en colère…)”, à laquelle on répond par l’énumération de bonnes raisons, qui ne sont autres que la description d’une situation, dont, par réification de ces bonnes raisons, on dit qu’elle est ‘la cause’ de l’émotion.

C’est la coorientations des formatages qui produit l’illusion du stimulus. Si un groupe de personne partage la même façon de voir le monde et les humains, alors plongés dans la même situation, ils l’analyseront spontanément et insconsciemment de la même façon et verront des sdf ou des terroristes ou des réfugiés.

La situation est dans l’émotion

L’émotion est inscrite dans la situation par l’expérienceur. L’expérienceur perçoit – formate la situation de telle façon, et ce formatage correspond à celui de telle ou telle émotion.

La source de l’émotion n’est pas la situation en soi, mais la situation sous une certaine description.

C’est cette description qui est activée si l’émotion doit être justifiée.

Les psychologues parlent de la composante d’évaluation cognitive de l’environnement (appraisal). Nous nous appuierons sur la description détaillée que donne Scherer de cette composante pour déterminer les règles qui organisent les descriptions de situation correspondant à telle émotion.

Estímulos simples, emociones complejas

El modelo estímulo-respuesta, aunque se amplíe, supone una buena definición de la respuesta. Sin embargo, estas respuestas no suelen ser ni estables ni inequívocas. Un modelo basado en la emoción instintiva tipo James (« oso -> miedo ») y, en general, los modelos que relacionan un acontecimiento con una emoción son demasiado simples, incluso cuando el acontecimiento que induce la emoción es un acontecimiento material externo elemental que afecta a un individuo aislado:

Es abril, estoy trabajando, miro hacia arriba y veo que está nevando. Estoy sorprendida, asombrada (¡la nieve es preciosa!), emocionada (¡esto es excepcional!), triste (la nieve me pone melancólica), irritada (¡mis plantas verdes!), preocupada (tenemos que ponernos en marcha), indignada/alegre (ya no hay estaciones, es culpa de la capa de ozono)

Esta misma ambigüedad emocional es la regla si el acontecimiento emocional afecta a un grupo; entonces es posible que los diferentes roles emocionales (el asombrado, el emocionado, el triste, el asustado, el indignado) sean asumidos por diferentes participantes en el acontecimiento, y que se produzcan verdaderos conflictos de representaciones emocionales, con la apariencia de negociaciones o discusiones emocionales.

3. L’ÉMOTION SANS TERME D’ÉMOTION

La description d’une situation peut n’expliciter aucune émotion (ne contenir aucun terme d’émotion) et cependant permettre d’inférer une émotion :

Notre héros se retrouva ainsi à la nuit tombée, perdu dans le fameux quartier mal famé de la Tarentule. Des ombres encapuchonnées l’entouraient

Cette description ne contient aucun terme d’émotion, mais chacun des éléments soulignés est orienté vers une émotion relevant de la zone couverte par le mot ‘peur’

[Loc (Notre héros, [peur], S)]

L’hypotypose, figure majeure de l’émotion

Terminó la esquina, y cayeron sobre ellos la soledad y la oscuridad del trasero del barrio de San Magín. Se vislumbraba contra la luna la silhueta de la iglesia. Llegaba la voz de Julio Iglesias de un juke-box cercano. Carvalho y Pedro Larios quedaron bajo la campana de luz de una lámpara mecida por la brisa en lo alto de un poste metálico. Pedro seguia con las manos en los bolsillos. Sonriente miró a la derecha e izquierda, de las sombras salieron otros dos muchachos y se situaron a cada lado de Carvalho.
— Es mejor hablar con compañía.
Manuel Vásquez Montalbán Los mares del Sur, 1979

Le narrateur fait émerger la peur par la description de l’action en cours et du  cadre dans lequel elle se déroule.
On remarque que, prise dans ce contexte, la voix du chanteur Julio Iglesias prend la même orientation.

Situation et situation décrite

L’émotion est liée à une situation langagièrement formatée pour cette émotion.  Il s’ensuit que tout conflit sur le formatage de la situation se traduit par un conflit d’émotions.
Le fait fondamental est que les mêmes choses ne font pas les mêmes impressions, c’est-à-dire ne déclenchent pas les mêmes émotions pour/ tout le monde.

Il faut distinguer situation donnée et situation décrite par l’expérienceur. C’est celle-ci qui est pertinente pour l’émotion.
Sous cette description, alors, elle est causale pour l’émotion.

Si le stimulus est défini comme la situation matérielle, alors, il est “hors émotion”; s’il est défini comme un point de vue sur la situation, il est une composante de l’émotion.

La situation formatée pour l’émotion est liée à l’émotion par les inférences émotionnelles.

 


Langage cognition et construction des affects

Toutes les opérations précédentes impliquent indissociablement langage et cognition.

Selon certaines approches, l’émotion perturbe le fonctionnement cognitif:

just as an emotion affects body processes and the perceptual process, so too it affects the person’s memory, thinking, and imagination. The “tunnel vision” effect in perception has a parallel in the realm of cognition. The frightened person has difficulty considering the whole field and examining various alternatives. In anger, the person is inclined to have only angry thoughts. (Izard 1977, p. 10).

D’autres approches adoptent une vision plus positive du rôle de la cognition dans l’émotion. D’une part, pour déclencher de l’émotion, les événements extérieurs doivent être perçus: la première forme de cognition impliquée dans l’émotion est donc de l’ordre de la perception. La nature de l’émotion dépend ensuite de l’interprétation de l’événement et de son évaluation, conditionnées par l’histoire du sujet, de son système de représentations, de valeurs. C’est un point fondamental.

La définition précise de ce qu’il faut entendre par cognition et évaluation est en débat. Zajonc remarque que

appraisal and affect are often uncorrelated and disjoint […] If cognitive appraisal is a necessary determinant of affect, then changing appraisal should result in a change of affect. This is most frequently not so, and persuasion is one of the weakest methods of attitude change» (Zajonc 1984, p. 264).

La relation entre cognition psychologique et processus rationnels conscients reste à établir:

the cognitive activity in appraisal does not imply anything about deliberate reflection, rationality, or awareness … Zajonc, like many others, also seems to erroneously equate cognition with rationality» (Lazarus 1984, p. 252)

Cognition cannot be equated with rationality. The cognitive appraisals that shape our emotional reactions can distort reality as well as reflect it realistically» (op. cit., p. 253).

Zajonc’s argument is only sensible if cognition is defined as conscious propositional thinking. All other cognition, such as perceptual categorization and nonconscious cognitive enrichment are, by his definition, non cognitive. (Leventhal 1984, p. 281).

ÉTUDES DE CAS :
Une si belle fille dans cette baraque toute seule à la campagne

Un paysage blessé

Preparándonos para la guerra asimétrica