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Argument, argumenter, argumentation: les mots

ARGUMENT, ARGUMENTER, ARGUMENTATION :
Les mots

Les mots de la famille lexico-sémantique de argument sont fortement polysémiques. Outre le sens de “donner de bonnes raisons”, le verbe anglais to argue signifie « se quereller”, sens qui n’est pas associé à argumentation et ne se retrouve pas dans les langues romanes. En français, arguer permet de mettre à distance l’argumentation rapportée.

La proximité graphique des mots correspondant à  argumentation, argument, argumenter dans les langues romanes comme en anglais ou en allemand, fait d’eux d’excellents candidats à l’internationalisation.
Mais les sens de ces mots comportent des différences essentielles, comme on peut le voir en comparant argumenter et argument avec les mots anglais apparemment homologues to argue, an argument, et plus généralement en considérant les mots formés sur la racine [arg-, argument-] dans différentes langues romaines.

1. Anglais : to argue, an argument, argumentation, argumentative

1.1 To argue

D’après O’Keefe (1977), et le dictionnaire Webster, le verbe anglais to argue a deux significations, que l’on peut noter to argue1 et to argue2 ; le français argumenter traduit bien to argue1, mais ne correspond pas à to argue2.
— To argue1
signifie « donner des raisons » (Webster). To argue1 est une activité monologale. Ce verbe se construit avec une complétive en that, “que”, “to argue that P”. P est la thèse, la position défendue par le locuteur.

— To argue2 signifie « avoir un désaccord avec qn, une querelle, une dispute » (Webster). À la limite, argument2, to argue2 s’opposent à argument1, argumentation2 :

We need to stop arguing and engage in constructive dialogue (tfd, Argue)
“nous devons cesser de nous quereller et ouvrir un dialogue constructif”.

To argue2 se construit avec une double complémentation indirecte : “to argue with B about P”, to argue “avec qn, à propos de qch”. To argue2 est une activité interactionnelle, et P désigne l’objet de la dispute.

L’interaction to argue2 n’exclut pas le pugilat. Dans le passage suivant, le détective Ned Beaumont soumet à une critique serrée le témoignage de son informateur, Sloss.

“Qu’est-ce que tu as vu au juste ?”
“On a vu Paul et le gosse, là sous l’arbre, en train de se disputer [arguing]
“Tu as vu ça en passant en voiture ?”

Sloss hocha énergiquement la tête.
“L’endroit était sombre, lui rappela Ned Beaumont, je ne vois pas comment tu as pu voir leurs têtes en passant en voiture comme ça, à moins que tu aies ralenti, ou que tu te sois arrêté.”
“Non, non, pas du tout, mais je reconnaîtrais Paul n’importe où.”
“Peut-être ; mais comment sais-tu que c’était le gamin qui était avec lui ?”
“C’était lui. Sûr. On le voyait assez pour s’en rendre compte.”
“Et tu pouvais voir qu’ils étaient en train de se disputer [arguing] ? Qu’est que tu veux dire par là ? Ils se battaient [fighting] ?
“Non, mais ils se tenaient là comme s’ils étaient en train de se disputer [they were having an argument]. Tu sais bien, des fois on peut voir que les gens se disputent [are arguing] rien qu’à leur façon de se tenir.
Ned Beaumont eut un sourire sans joie. “Oui, si l’un est en train d’écraser la tête de l’autre [standing on the other’s face].’ Son sourire disparut.
Dashiell Hammett, The Glass Key [1931] [1]

1.2 [Arg-, argument-] en anglais et dans les langues romaines

1.2.1 Argument en anglais

Le substantif anglais an argument partage les deux sens de to argue : un argument1 est une “bonne raison”, et un argument2 est une “dispute”, éventuellement une dispute où sont avancées de bonnes raisons.
Le mot anglais argument ne peut être traduit ni par argument ni par argumentation dans des énoncés comme les suivants :

Alice, who was always ready for a little argument = “une bonne discussion”
Alice didn’t want to begin another argument = “recommencer à se disputer”
If you lose an argument… = “si vous n’avez pas le dessus dans une discussion”

Les deux sens d’argument orientent vers des approches analytiques différentes. L’ouvrage de Grimshaw Conflict talk – Sociolinguistic investigations on arguments in conversation (1990) a pour objet les disputes conversationnelles, et non pas l’argumentation ; sauf erreur, le mot argumentation ne figure pas dans le livre.
En anglais, argumentation est dérivé de to argue1, via argument1, et renvoie uniquement à un discours où une position est soutenue par de bonnes raisons. Il n’y a pas de mot anglais argumentation avec un sens correspondant à argument2, argument3 “thème, sujet” ou argument4, “variable”.

1.2.2 Anglais et langues romanes

Argument (ang., fr.), argumento (esp.), argomento (it.), argumento (port.) peuvent aussi avoir les sens de :

Argument3, “thème, sujet d’un texte, particulièrement d’une œuvre littéraire”,
Argument4, “variable définissant une fonction mathématique”. Ce dernier sens, en principe, ne prête pas à confusion (sauf dans le cas des prédicats connecteurs).

En espagnol, le sens [argument3] de argumento est aussi répandu que le sens [argument1] L’énoncé suivant est ambigu :

En mi tesis, analicé como el profesor de química presenta su argumento.
“Dans ma thèse, j’ai analysé comment le professeur de chimie présente / introduit son [argumento]”

Le singulier pousse ici à comprendre argumento comme [argument3], “comment le professeur introduit sa matière”, ce qui n’est pas le même sujet de thèse que “comment le professeur argumente”.

En italien, le premier sens de argomento est [argument]3

1. Materia, tema, questione : l’argomento della conversazione, del libro ;
2. Prova o ragionamento addotto a sostegno di una tesi : argomento fondato, inconsistente ; confutare, ribattere un argomento [2]

Tableau – On n’a pas fait figurer le sens argument5, ni les autres sens liés à argumento1 en portugais. Les différentes acceptions sont présentées dans l’ordre du dictionnaire mentionné.

Anglais Webster reason angry dispute abstract
Espagnol rae razonamiento resumen
Français TLFi raisonnement analyse sommaire
Italien Garzanti materia, tema, questione prova o ragionamento
Portugais Priberam raciocinio exposição resumida.

Conclusions

Les faits soulignent la spécificité de to argue2, argument2 en anglais par rapport aux langues romanes.

— En italien, “materia” est le premier sens de argomento ; “prova” vient en second. La situation est inverse dans les autres langues.
En espagnol, argumento au sens de “resumen” semble aussi courant que le sens de “bonne raison”.
— Le sens exprimé en anglais par to argue2, argument2 est indépendant du sens exprimé par la famille to argue1, argument1, argumentation.
— Le sens “argument2” ne se retrouve pas dans les langues romanes (ni en allemand).

Le champ des études d’argumentation se développe à partir du sens partagé d’argument1, “bonne raison” qui seul est lié à argumentation.
Le fait que les dérivés argumentation, etc soient liés seulement à argument1 va même dans le sens d’une franche homonymie de argumentet argument2

1.2.3 « Argument is war »

Lakoff et Johnson proposent l’équivalence métaphorique, argument is war « l’argument(ation?) c’est la guerre » :

Commençons par le concept d’argument et la métaphore conceptuelle argument is war. Cette métaphore se retrouve dans beaucoup d’expression de notre langage quotidien :
               Vos positions [claims] sont indéfendables. (1)
               Il a attaqué tous les points faibles de mon [argument]. (2)
               Ses critiques étaient bien ciblées. (3)
               J’ai démoli son [argument] […] (4)
               Nous pouvons réellement gagner ou perdre des [arguments] (5)
(1980, p. 4 ; capitales dans le texte ; ma numérotation)

Dans les exemples (2) et (4) argument se traduit par argument ou argumentation (to argue1, argument1), et correspondent en effet à des façons de parler métaphoriques, qui fonctionnent également pour l’activité critique en général (cf. position en 1. critique en 3.).

Lakoff et Johnson se réfèrent au « [concept argument] » ; selon l’analyse lexicale et la comparaison interlangues, il y a deux mots différents. Le sens “querelle violente” (angry quarrel) (MW, argument) de to argue2 et argument2 correspond bien à une sorte de mini-guerre, comme le montre l’exemple de Hammett. Toutefois, un argument2 ne fait pas nécessairement appel à la violence physique, qui définit la guerre non métaphorique. Tout cela suggère en tout cas que la métaphore guerrière n’est pas définitoire au moins de argument1, et que l’expression “argumentation collaborative” n’est pas un oxymore.

1.3 Argumentation

Le mot anglais argumentation est dérivé de to argue1, via argument1, et renvoie uniquement à un discours où une position est soutenue par de bonnes raisons. Il n’y a pas de mot argumentation avec un sens correspondant à argument2, argument3 ou argument4

1.4 Argumentatif (fr.) et argumentative (ang.)

En français, le mot argumentatif est toujours relatif à la construction d’une (bonne) raison soutenant une conclusion, et ne peut se dire que d’une production verbale. Argument, argumentatif, argumentativité sont toujours en relation avec argumentation.
En anglais, argumentative peut être employé en relation avec argument1, mais est plutôt du côté de argument2, et peut se dire d’une personne.An argumentative personality” désigne une personne “querelleuse” qui « a tendance à préférer le désaccord et à se mettre en colère dans les discussions » (MW-LD, Argumentative). Le dictionnaire Collins traduit argumentative par “ergoteur, discutailleur”.
Il s’ensuit que si on traduit l’expression “l’orientation argumentative d’un énoncé” par “the argumentative orientation of an utterance”, on risque de suggérer que cet énoncé a non pas une orientation vers une certaine conclusion, mais une tendance polémique voire agressive, et des précisions peuvent être nécessaires.

2. Argüer, argutie (Fr)

Le français a deux verbes, argumenter et argüer, dont la comparaison éclaire l’orientation argumentative positive du substantif argument, opposé à argutie.

2.1 Arguer

Il y a en français deux verbes, arguer, L’un relève du vocabulaire spécialisé de l’orfèvrerie, et signifie “passer des lingots à l’argue”, l’argue étant un « appareil permettant d’obtenir des fils d’or et d’argent par tirage à froid ». L’autre verbe arguer (argüer dans l’ancienne orthographe) appartient à la famille de argumenter.

Arguer est le verbe de base de la série ; argument peut être vu comme son dérivé résultatif ou processuel en -ment :

(Il) charge, (un) chargement : (il) argue, (un) argument

Argumenter est refait sur argument :

(Un) argument, (il) argumente

Mais il y a une discontinuité sémantique entre arguer et argument : argument est sémantiquement lié à argumenter et non pas à arguer. À la différence du verbe argumenter, qui peut se construire sans complément, le verbe arguer entre dans les constructions transitives “X (Humain) argue que P” ou “argue de P”. Arguer cite un dire argumentatif sans prendre position sur ce dire. Il permet de rapporter les arguments de l’adversaire, sans leur reconnaître la moindre validité. Il prend ainsi facilement le sens de “proposer un argument fallacieux”. Un journal démocratique et républicain écrira : “l’extrême droite argue de —”.
S’il s’agit du report d’une dispute sur laquelle le locuteur n’a pas pris position, d’une “affaire à suivre”, il dira “M. X se défend en arguant que —”. Dans le cas où le sujet est le pronom de première personne, la mise à distance s’effectue grâce au conditionnel hypothétique dans “j’arguerais que —”.
Il s’ensuit que dire “Pierre argumente”, c’est déjà reconnaître une certaine validité à ses arguments. Arguer et argumenter sont anti-orientés : arguer est orienté négativement vers la mise à distance, l’invalidation, le rejet de l’argumentation ; argumenter vers la prise en considération et la validation,
Le concept d’argumentation et les études d’argumentation bénéficient du coup de pouce donné par l’orientation positive des mots argument,  argumentation dans le langage ordinaire. Il en va de même pour le mot et le concept de dialogue, comme, probablement, pour celui de persuasion.

2.2 Argutie

Au verbe arguer correspond le substantif argutie. Alors que arguer met simplement à distance l’argument, une argutie est un argument non seulement invalide mais méprisable :

Ces gens-là ne sont que les agents d’une subversion dont la fin leur échappe mais dont ils exécutent les consignes et rabâchent les arguties.

Autrement dit, “moi, j’argumente, je produis des arguments ; vous, vous répétez des arguties”.

Le terme argutie est parfois remplacé par son équivalent exact, argument mis entre guillemets : …et dont ils rabâchent les “arguments” , comme on le  lit dans la présentation d’un contre-argumentaire diffusé par des partisans de l’énergie éolienne :

Étudions quelques-uns des “arguments” avancés par les anti-éoliens. (Exemple complet, V. Convergence)


[2]  https://www.garzantilinguistica.it/ricerca/?q=argomento


 

Argument – Conclusion

ARGUMENT – CONCLUSION

1. Le mot argument

Le mot argument est utilisé, avec des acceptions différentes, en logique, en grammaire, en littérature et en théorie de l’argumentation.

Logique et mathématiques
Les arguments d’une fonction f sont les variables, x, y, z…, associées à cette fonction, notée
f (x, y, z, …).

Grammaire
La fonction correspond au prédicat. Par exemple, le verbe donner correspond à un prédicat à trois arguments “x donne y à z”. Le nombre d’arguments essentiels définit la valence du verbe. Lorsque des expressions nominales convenablement choisies (respectant les contraintes imposées par le verbe) sont substituées à chacune des variables, on obtient une phrase, exprimant une proposition (vraie ou fausse) : “Pierre donne une pomme à Jean”.
Ce sens d’argument n’a rien à voir avec le sens utilisé en argumentation, où argument est lié à conclusion.

Littérature, Discours
L’argument d’une pièce de théâtre ou d’un roman correspond au schéma, au résumé ou au fil directeur de l’intrigue.

Ces différents sens du mot argument sont morphologiquement isolés, c’est-à-dire que les mots argumenter, argumentation, morphologiquement dérivés d’argument, n’ont pas d’acceptions correspondantes. Dans ces emplois, argument ne s’oppose pas à conclusion, V. Argument : les mots. On a bien affaire à des homonymes.

1. Argument en théorie de l’argumentation

Par synecdoque de la partie pour le tout, argument est souvent pris au sens de “argumentation” : “il faut que le meilleur argument l’emporte”. Le Dictionnaire de l’Académie de 1762 définit argument comme un « raisonnement », c’est-à-dire comme une argumentation, et, secondairement, argumentation comme la « manière de faire des arguments ». Il donne en exemple le syntagme prémonitoire « Traité de l’argumentation » (DAF, Argument ; Argumentation, 20-09-2013) ; un tel titre ne renvoie donc pas à un ouvrage théorique sur l’argumentation, mais à un ouvrage pratique sur l’art d’argumenter.

1.1 Donnée, prémisse

Les termes de prémisse et de donnée sont parfois utilisés au sens de “argument”.

Donnée
Les données sont constituées par un ensemble de faits considérés comme indiscutables (banque de données). Les données ainsi réunies peuvent avoir ou non une orientation argumentative en elles-mêmes ; elles prennent valeur d’argument quand elles sont utilisées dans le cadre d’une question argumentative, où elles sont liées à une conclusion par un schème argumentatif.
Dans les termes de Toulmin, la donnée, “data”, constitue la tête de l’argumentation. Elle devient un argument dans la mesure où elle se combine avec un système “warrant – backing”, parfois implicite. Le terme argument est couramment utilisé pour désigner le “data”.

Prémisse
En logique, on oppose les prémisses du syllogisme à sa conclusion. Les prémisses sont des propositions exprimant des jugements susceptibles d’être vrais ou faux. La conclusion est une proposition distincte des prémisses et dérivée par combinaison des prémisses, sans introduction subreptice d’informations (de jugements) laissés implicites dans le raisonnement, V. Syllogisme.
Certaines conclusions peuvent être tirées par inférence immédiate d’une prémisse isolée. Le syllogisme classique est construit sur deux prémisses. Chacune de ces prémisses ne constitue pas un argument à elle seule, mais une composante d’un argument, construit par la combinaison de deux prémisses, V. Modèle de Toulmin

1.2 Argument – conclusion

Argument et conclusion sont des termes corrélatifs. Le tableau suivant schématise les oppositions couramment utilisées pour exprimer leurs relations.

Lecture du tableau : le tiret doit être remplacé par le mot ou l’expression contenu dans chaque case de la colonne correspondante. Par exemple, la ligne 1 se lit “l’argument est un énoncé consensuel (ou présenté comme tel par l’argumentateur)”, “la conclusion est un énoncé dissensuel, contesté, disputé (ou présenté comme tel par l’argumentateur)”.

L’ARGUMENT EST UN ÉNONCÉ*  ——— OU PRÉSENTÉ COMME TEL PAR LE LOCUTEUR
(*) ou un passage de longueur indéfinie, à structure complexe
LA CONCLUSION EST UN ÉNONCÉ*  ——— OU PRÉSENTÉ COMME TEL PAR LE LOCUTEUR
(*) ou un passage généralement bref, à structure simple
consensuel dissensuel, contesté, disputé
plus plausible que la conclusion moins plausible que l’argument
point de départ (de l’argumentation délibérative)
point d’arrivée (de l’argumentation justificative)
point d’arrivée (de l’argumentation délibérative)
point de départ (de l’argumentation justificative)
relevant de la doxa exprimant un point de vue spécifique
exprimant une bonne raison en quête de raison
sur lequel ne pèse pas de charge de la preuve supporte la charge de la preuve
orienté (vers la conclusion) projection (de l’argument)
(du point de vue fonctionnel) :
qui détermine, légitime la conclusion
(—) : déterminé, légitimé par l’argument
(du point de vue dialogal) : qui accompagne la réponse à la question argumentative (—) : constitue la réponse proprement dite à la question argumentative

1.3 Argument vrai, vraisemblable, admis

Un énoncé est considéré comme hors de doute, faisant l’objet d’un accord, et susceptible de fonctionner comme argument sur des bases extrêmement diverses.

— Un fait donné pour évident, une généralité factuelle, intellectuelle:

La cire chaude dilate les pores (ce qui rend l’épilation plus facile)
Deux et deux font quatre.

— Une croyance partagée : La divinité a telle structure

— Une norme légale ayant cours dans une communauté : Tu ne tueras pas.

— Une convention, un accord local : soit l’énoncé argument fait l’objet d’un accord explicite, entre les partenaires ; soit on constate qu’il n’est, de fait, pas mis en cause dans l’interaction

(Nous sommes d’accord pour considérer que) la Syldavie ne sortira jamais de la zone euro.

— Une hypothèse, V. Syllogisme hypothétique, Syllogisme § 3.2 ; Expérience de pensée.

D’une façon générale, le locuteur peut utiliser n’importe quel énoncé comme argument, à charge pour lui de le connecter correctement à sa conclusion, et à ses risques et périls de le voir rejeté par l’autre partie.
Dans une interaction fortement argumentative, est argument effectif ce que le Tiers retient comme tel.

1.4 Contestation de l’argument

L’accord des interlocuteurs sur tel énoncé susceptible de servir de support à une conclusion, n’est pas forcément assuré, celui de l’adversaire encore moins. Le choix de ce qui sera retenu pour argument est donc une affaire de stratégie de discours, adoptée en fonction des circonstances.
Si l’argument est contesté, il doit alors être lui-même légitimé. Au cours de cette nouvelle opération, il prend le statut de conclusion devant être soutenue par une série d’arguments, qui sont des sous-arguments par rapport à la conclusion primitive. Sous la pression de l’opposant, l’argumentation simple “argument – conclusion” se voit transformée en argumentation en série (sorite) ; l’épichérème est une argumentation renforcée.
Si l’accord ne se réalise sur aucun énoncé, la régression peut être infinie et la dispute éternelle (Doury, 1997). Les risques associés à de telles situations de désaccord profond ne mettent pas en cause l’utilité de l’argumentation comme instrument permettant de traiter les contradictions individuelles ou sociales, dans la mesure où peuvent intervenir des tiers, ayant autorité et pouvoir de décision. La présence d’un tiers permet de se passer de l’accord entre proposant et opposant.

3. Thèse, conclusion, point de vue, proposition

2.1 Thèse

Dans le Traité de l’argumentation, la conclusion d’une argumentation est appelée thèse (« qu’on présente à [l’]assentiment [des] esprits », Perelman & Olbrechts-Tyteca 1958 p.5), ce qui rapproche de la dialectique. Thèse est un terme philosophique ; les questions traitées par l’argumentation sont « les plus rationnelles qui soient » (id., p.7). Le Traité se maintient à distance de l’argumentation quotidienne ; il ne s’adresse pas aux ignorants, ni à d’autres : « il existe des êtres avec lesquels tout contact peut sembler superflu ou indésirable » (id. p. 15).

2.2 Point de vue

Dans le domaine socio-politique, point de vue a le sens de “opinion”, justifiée éventuellement par des arguments. Les locuteurs peuvent se fixer pour but d’éliminer les différences d’opinions : les expressions “éliminer les différences de *conclusions, de *thèses… » ne sont pas utilisées.
Le concept de point de vue utilisé en argumentation est métaphorique. Le système de référence perceptuel du locuteur est organisé en fonction de son point de vue, c’est-à-dire de sa position spatiale :

De l’autre côté de la haie, j’aperçus un jardinier (le locuteur est sur la route)
De l’autre côté de la haie, on apercevait une route (le locuteur est dans le jardin)

Le concept de point de vue structure l’univers de l’argumentateur face à la réalité selon la métaphore visuelle du spectateur face à un paysage. Cette métaphore n’est pas consistante avec un programme d’élimination des différences de points de vue au profit d’un seul ; un sujet concret a toujours un point de vue, et on peut construire une bonne carte du paysage en multipliant les points de vue.
Une affirmation constitue un point de vue si elle est ramenée à une source ; la vérité absolue a une source universelle, en d’autres termes, elle est indépendante de toute source, V. Subjectivité.
Les points de vue sont comparables ; on peut adopter un meilleur point de vue, on peut changer de point de vue, multiplier les points de vue, on ne peut pas être sans point de vue. Les points de vue sont critiquables, car ils peuvent fonctionner comme des œillères ; ou louables, car ils protègent de l’illusion objectiviste produite par le consensus, ainsi que de la paranoïa du savoir absolu.

Pour éliminer les différences de points de vue, il faudrait éliminer la subjectivité, la pluralité des voix, des valeurs et des intérêts, décontextualiser le discours et ressusciter le sujet absolu hégélien ou le locuteur narrateur omniscient des romans du XIXe siècle. C’est ce que fait le discours scientifique, mais dans la mesure où le discours argumentatif veut traiter des affaires humaines, on ne peut pas lui donner ce langage pour modèle.

2.3 Conclusion, proposition

(i) Les volumes de paroles exprimant respectivement l’argument et la conclusion sont indéterminés. L’argumentation peut être longuement développée, la conclusion peut être exprimée en une phrase. La thèse et les points de vue sont beaucoup plus développés. L’ensemble des conclusions tirées de données peut constituer une théorie complexe, V. Abduction.

(ii) La conclusion argumentative est distincte de la conclusion comme clôture matérielle de l’intervention ou de l’échange. La conclusion argumentative peut être annoncée ou rappelée en divers points du discours, dans son introduction comme dans sa clôture.

(iii) La conclusion argumentative est définie par opposition à l’argument (voir tableau supra). Dans un texte argumentatif monologal, la conclusion est l’affirmation en fonction de laquelle s’organise le discours ; vers laquelle il converge ; dans laquelle se matérialise son orientation, l’intention qui donne son sens au discours. La conclusion est l’ultime résidu que l’on obtient par la condensation de texte.

(iv) La conclusion est plus ou moins détachable des arguments qui la soutiennent. Une fois qu’on a conclu que “Harry est probablement un sujet britannique, on peut, par défaut, agir en fonction de cette croyance. Mais, dans la mesure où l’affirmation est lestée d’un modal, les conclusions qui en sont dérivées restent toujours révisables.
Le principe “on tire et on oublie” [fire and forget] ne vaut pas en argumentation, c’est-à-dire que la conclusion n’est jamais totalement détachable des bonnes raisons qui la soutiennent.

(v) Un énoncé ou un bref passage D devient une proposition-conclusion dans la configuration dialogale structurée par une question :

(1) L1 dit, ou présuppose que D. D peut exprimer quelque chose d’essentiel ou d’anecdotique pour L1, pour son propos ou pour la conversation en cours.

(2) D il n’est pas ratifié ; l’interlocuteur L2, produit un second tour non préféré.

(3) D est maintenu, réasserté ou reformulé par L1.

(4) D ou sa reformulation est encore rejeté par L2, le désaccord est ratifié.

(5) Apparition des arguments et des contre-arguments.

Le désaccord est manifeste au stade (3). Au stade (4), ce désaccord est ratifié en tant que tel, une stase se forme ; D est maintenant une position, une conclusion tenue par L1. Au stade (5), la stase commence à se développer.

Le stade (1) n’est pas un stade d’ouverture dialectique. L’orateur n’a pas nécessairement l’intention d’ouvrir une discussion sur D. La non-ratification peut avoir lieu à tout moment dans une interaction et peut concerner tout énoncé de premier plan ou de fond, V. Négation ; Désaccord. En d’autres termes, le fait d’être une conclusion n’est pas la propriété d’un énoncé, mais est lié au traitement d’un énoncé dans une configuration interactionnelle.

C’est la réaction du destinataire qui produit une proposition-conclusion à partir d’un texte ou d’un tour de parole. “Être une conclusion” est une propriété relative à un état du dialogue ou de l’interaction. L’énoncé devient pleinement une conclusion lorsqu’il est soutenu par des arguments.


[1] Dans la Rhétorique, Aristote emploie le terme pistis, traduit par “preuve” ou “argument”. Le latin utilise le mot argumentum, “argument, preuve”. En français, le mot argument n’est devenu courant qu’au XXe siècle « avec des applications particulières à la publicité et à la vente » (Rey [1992], Argument).


 

Apparentés

  • Lat. arg. a conjugata; de conjugatus, “apparenté, de la même famille”.

Trois types d’argument sont fondés sur le fait que deux termes sont “apparentés”, selon le type de lien que ce terme recouvre :

1. Apparentement étymologique, V. Sens vrai du mot.

2. Apparentement morpho-lexical, V. Dérivés.

3. Rapport de ressemblance phonique ou graphique, V. Paronymie.


Analogie (4): Analogie structurelle

Analogie 4 : ANALOGIE STRUCTURELLE

L’analogie structurelle met en relation deux domaines complexes où des objets entrent en relations. Ces domaines peuvent avoir des statuts différents, en particulier du point de vue des connaissances qu’on en a. On distingue alors un domaine ressource (connu) et un domaine ciblé dont il s’agit d’améliorer la connaissance grâce à l’analogie reconnue entre la ressource et la cible.

1. Terminologie

L’analogie structurelle met en relation deux domaines complexes articulant chacun un nombre indéfini et illimité d’objets et de relations entre ces objets. Elle combine analogie catégorielle (propriété des objets) et analogie proportionnelle (propriété des relations).
On pourrait également parler d’analogie de forme (analogie formelle), ou emprunter aux mathématiques le terme d’isomorphisme.
On parle d’analogie matérielle pour désigner la relation entre deux objets dont un est la réplique de l’autre. La notion couvre des phénomènes différents, comme la relation entre une maquette et l’original, ou la relation entre un prototype et l’objet à réaliser. Certains raisonnements faits sur la maquette ou le prototype sont directement transposables sur l’objet fini.

On peut distinguer deux types de situations correspondant à deux affirmations distinctes mettant en jeu l’analogie structurelle. Les accolades rappellent qu’il s’agit ici non pas d’individus mais de domaines complexes.

(i) {A} et {B} sont analogues — Dans le premier cas, il s’agit de comparer les deux domaines {A} et {B} afin de déterminer s’il existe ou non une analogie entre eux, c’est-à-dire si la proposition “A et B se ressemblent” est vraie ou non. On peut se demander si la crise de 1929 a des caractéristiques communes avec celle du Japon dans les années 1990, ou avec celle de l’Argentine au début des années 2000, afin d’établir une typologie des crises économiques, sans trop d’idées préconçues sur l’utilisation que les politiques feront des résultats de cette recherche.
Les domaines sont symétriques du point de vue de l’investigation, qui ne porte pas sur l’un des domaines, mais exclusivement sur leurs relations. Aucun des domaines n’étant privilégié par rapport à l’autre, ils ne peuvent être désignés que dans leur spécificité.

(ii) {A} est analogue à {B} — On voit a contrario l’importance de la situation précédente lorsqu’on fait intervenir dans la série la crise de 2008 ; il s’agit alors, à coup presque sûr, de voir s’il est possible de “tirer des leçons” des crises précédentes. Si quelqu’un se sert de l’analogie 1929 ~ 2008 pour prédire une troisième guerre mondiale, on détruira son argumentation en montrant que les domaines ne sont pas analogues, et qu’on ne peut donc pas s’appuyer sur l’un pour dire quelque chose sur l’autre (voir infra § 6).

C’est cette différence de statut cognitif ou pratique entre les deux domaines qui est travaillée dans l’analogie structurelle.

Elle a été notée de différentes façons :

{A} est analogue à {B}.
— Le Thème ressemble à son Analogue.
— Le Comparé est comme le Comparant.
— La Cible ressemble à la Source, ou Ressource.

On pourrait de la même manière utiliser la terminologie utilisée pour l’étude de la métaphore:
Tenor ressemble à Vehicle (Richards 1936) (Ang. Tenor = le sens, le contenu ; Vehicule = l’instrument, le vecteur, le support)
— Le Thème ressemble au Phore (Perelman et Olbrechts-Tyteca [1958], p. 501)

L’argumentation par analogie fonctionne sur l’asymétrie des domaines comparés ; c’est pourquoi ces deux domaines seront désignés par les lettres d’alphabets différents, {∏} et {R}. Le domaine {∏} est le domaine Problématique, domaine Cible de, ou Ciblé par l’investigation. Le domaine {R} est la Source ou la Ressource sur laquelle on s’appuie afin de modifier le statut épistémique du domaine Ciblé, {∏}, pour déduire à partir de {R} certaines conséquences touchant {∏}.

Autrement dit, le domaine Ressource {R} a le statut de domaine argument et le système Ciblé {∏} de domaine Conclusion. Les deux domaines sont différenciés des points de vue épistémique, psychologique, langagier et argumentatif :

— En termes épistémiques, le domaine Ressource est le domaine le mieux connu ; le domaine Ciblé est le domaine en cours d’exploration, sur lequel porte la recherche.
— En termes psychologiques, l’intuition et les valeurs qui fonctionnent sur le domaine Ressource sont invitées à fonctionner dans le domaine Ciblé.
— En termes langagiers, le domaine Ressource est couvert par un langage stable ; le domaine Ciblé ne dispose pas d’un langage stabilisé propre.
— En termes argumentatifs, le domaine Ressource est reconnu comme légitime / illégitime, donc légitimant / délégitimant pour le domaine Ciblé.
— En termes de méthode et d’action, on connaît des procédures dans le domaine Ressource, mais pas dans le domaine Ciblé.

2. Analogie explicative

Dans la célèbre analogie d’Ernest Rutherford entre l’atome et le système solaire, le domaine Ressource est le système solaire, le domaine Ciblé par l’analogie est l’atome :

L’atome est comme le système solaire.
[Le domaine Ciblé, où se pose le problème], est comme [le domaine Ressource].

C’est une analogie didactique, qui vise à faire comprendre ce qu’est l’atome à partir de ce qu’est le système solaire. L’asymétrie et l’autonomie des domaines comparés est évidente. Le domaine Ressource, le système solaire, est bien connu, depuis longtemps. Le domaine Ciblé est nouveau, mal compris, énigmatique.
L’analogie explicative conserve ses mérites pédagogiques même si elle est partielle. On peut toujours comparer les deux systèmes afin de mettre en évidence les limites de la comparaison, (voir §4 infra).
L’analogie a valeur explicative dans la situation suivante :

    1. Dans le domaine {∏}, la proposition π n’est pas comprise.
    2. Dans un domaine {R}, il n’y a pas de débat sur p : elle est comprise.
    3. {∏} est isomorphe de {R} (analogie structurelle, systémique).
    4. La position de π dans {∏} est identique à celle de p dans {R}.
    5. π est un peu mieux comprise.

On établit une relation d’analogie entre deux faits, on intègre (situe) l’inconnu sur la base du connu. Comme l’explication causale, l’explication par analogie jette des ponts, brise l’insularité des faits.

3. Puissance de l’analogie structurelle

L’analogie est une invitation à concevoir le domaine problématique à travers un domaine Ressource considéré comme un modèle du domaine Ciblé. Pour faire entendre sa vision de l’épistémologie, Otto Neurath utilise une analogie métaphorique maritime :

Il n’y a pas de tabula rasa. Nous sommes comme des marins en pleine mer, qui doivent rebâtir leur bateau sans jamais pouvoir l’amener sur un dock pour le démonter et le reconstruire avec de meilleurs éléments.
Otto Neurath, Protokollsätze, 1932/3. [1]

L’analogie peut se traduire mot à mot : “il n’y a pas de fondement ultime des connaissances, à partir desquels nous puissions, sans aucun présupposé, montrer qu’elles sont valides”. Cette ressource est extrêmement puissante, l’image pourrait aussi bien s’appliquer à la vie relationnelle : “il n’y a pas de ‘bonne explication’ qui permette de reconstruire une relation endommagée et de repartir de zéro”, à la vie sociale, “il n’y a pas de Grand Soir”.

Un langage est attaché au domaine des ressources. Par exemple, au corps humain est attaché un langage qui peut être incomplet et parfois assez incohérent, mais généralement bien compris : langages du flux des matières organiques, de l’anatomie et de la physiologie populaires, de la bonne santé et de la maladie, de la vie et de la mort. Ce langage synthétise et construit une intuition commune du corps. D’autres domaines moins concrets, comme la société, ne sont pas dotées d’un langage partagé aussi dense, efficace et fonctionnel. L’analogie projette le langage du corps humain sur le domaine problématique, la société, qui devient “le corps social”. Dès lors, par exemple, les convulsions sociales peuvent être discutées, par exemple, en termes de dysfonctionnement organique. L’analogie est une invitation à voir le problème à travers la lentille de la ressource ; la métaphore complète nous demande d’oublier les lunettes.

La ressource ne doit pas nécessairement préexister à l’analogie ; l’analogie peut créer ex nihilo une ressource dont l’évidence s’impose instantanément à l’intuition, V. Expérience de pensée.
C’est cette possibilité qu’exploite l’analogie proposée par Heisenberg en 1955 où le comparant est « un bateau construit avec une si grande quantité d’acier et de fer que la boussole de son compas, au lieu d’indiquer le Nord, ne s’oriente que vers la masse de fer du bateau ». Le danger dont il est question à la première ligne est celui dans lequel se trouvait l’humanité au moment de la Guerre froide.

Une autre métaphore rendra peut-être encore plus évident ce danger. Par cet accroissement apparemment illimité du pouvoir matériel, l’humanité se trouve dans la situation d’un capitaine dont le bateau serait construit avec une si grande quantité d’acier et de fer que la boussole de son compas, au lieu d’indiquer le Nord, ne s’orienterait que vers la masse de fer du bateau. Un tel bateau n’arriverait nulle part ; livré au vent et au courant, tout ce qu’il peut faire, c’est de tourner en rond. Mais revenons à la situation de la physique moderne ; à vrai dire, le danger existe tant que le capitaine ignore que son compas ne réagit plus à la force magnétique de la Terre. Au moment où il le comprend, le danger est déjà à moitié écarté. Car le capitaine qui, ne désirant pas tourner en rond, veut atteindre un but connu ou inconnu, trouvera moyen de diriger son bateau, soit en utilisant de nouveaux compas modernes qui ne réagissent pas à la masse de fer du bateau, soit en s’orientant par les étoiles comme on le faisait autrefois. Il est vrai que la visibilité des étoiles ne dépend pas de nous et peut-être à notre époque ne les voit-on que rarement. Mais, de toutes façons, la prise de conscience des limites de l’espoir qu’exprime la croyance au progrès contient le désir de ne pas tourner en rond, mais d’atteindre un but. Dans la mesure où nous reconnaissons cette limite, elle devient le premier point fixe qui permet une orientation nouvelle.
Werner Heisenberg, La nature dans la physique contemporaine [1955][2]

Comme le montrent ces exemples, l’analogie structurelle tourne spontanément à la fable et cette vision hypnotique de l’objet que la rhétorique des figures nomme hypotypose (« description animée, vive et frappante, qui met, pour ainsi dire, la chose sous les yeux », Littré, Hypotypose). Elle est puissante, car elle permet une compréhension, peut-être illusoire, fondée sur la matérialisation et la visualisation de situations indécises et d’objets lointains. Son modus operandi est celui de l’argumentation visuelle.

4. L’analogie structurelle comme obstacle épistémologique

Mais la force de l’analogie fait sa faiblesse. Elle crée un obstacle épistémologique lorsque l’explication qu’elle propose, très satisfaisante pour l’intuition, fait obstacle à des recherches plus approfondies :

Par exemple, le sang, la sève s’écoulent comme l’eau. L’eau canalisée irrigue le sol ; le sang et la sève doivent irriguer eux aussi. C’est Aristote qui a assimilé la distribution du sang à partir du cœur et l’irrigation d’un jardin par des canaux (Des parties des Animaux, III, v, 668a 13 et 34). Et Galien ne pensait pas autrement. Mais irriguer le sol, c’est finalement se perdre dans le sol. Et là est exactement le principal obstacle à l’intelligence de la circulation.
Georges Canguilhem, La connaissance de la vie [1952] .[3]

L’analogie est féconde pour stimuler la découverte ou l’invention, elle est utile dans l’enseignement et la vulgarisation, mais du point de vue scientifique, elle est incapable de prouver. Cette observation fonde le rejet de principe de l’analogie.

5. L’argumentation par analogie structurelle

Dans la parole ordinaire, l’analogie est utilisée argumentativement dans les cas de figure suivants :

    1. Une question se pose dans un domaine {∏} : la vérité d’une proposition α ou la pertinence d’une ligne d’action β sont en débat.
    2. Dans un domaine Ressource {R}, la proposition a est tenue pour vraie ou l’action b pour adéquate. Dans ce domaine, les représentations sont stabilisées, font l’objet d’un consensus.
    3. Il existe une relation d’analogie entre domaine Ressource {R} et domaine Problématique {∏}.
    4. Donc, tenons α pour vraie, considérons que faire α serait efficace.

L’opération argumentative consiste à attirer l’attention du douteur sur le fait que “si les domaines sont analogues, alors leurs éléments et relations constitutifs le sont”, en particulier a et α, b et β, ainsi que les relations qui les unissent. L’analogie donne à penser, mais ne prouve rien : la conclusion peut se révéler fausse, V. Métaphore; Exemple ; Imitation.

6. Réfutation des analogies structurelles

6.1 Analogie vaine

De même que dans une explication, l’explication fournie (explanans) doit être plus accessible que la chose à expliquer (explanandum), et que dans une définition, la définition (definiens) plus claire que le terme défini (definiendum), pour qu’une analogie soit intéressante pédagogiquement, il faut que le domaine Ressource soit plus familier que le domaine Ciblé. Lorsque le domaine Ressource est de fait encore moins connu, moins clair que le domaine sous exploration, l’analogie est vaine du point de vue du partage des connaissances.
L’analogie vaine peut servir à bluffer le jobard, c’est-à-dire non pas à faire comprendre le domaine ciblé par le destinataire mais à faire admirer les compétences supposées du locuteur qui se présente comme familier du domaine Ressource ; le théorème de Gödel a beaucoup servi à cet effet (Bouveresse [1999]).

6.2 Fausse analogie

On réfute une argumentation par l’analogie en rejetant l’analogie qu’elle exploite. On montre pour cela que le domaine Ressource présente des différences cruciales avec le domaine ciblé, ce qui interdit de tirer à partir de l’une des leçons ou des explications, des inférences… applicables à l’autre. Par exemple, la comparaison de la crise de 2008 avec la crise de 1929 est mise en échec par le fait que, dans le paysage européen de 2009, on ne trouve rien à mettre en correspondance avec Hitler et la situation de l’Allemagne en 1929. C’est une réfutation sur le fond.

Jean-François Mondot — La crise économique ne contribue-t-elle pas à rendre notre civilisation plus fragile que jamais ? On entend parfois certains intellectuels ou éditorialistes faire des analogies avec la crise de 1929 qui a débouché sur la Seconde Guerre mondiale.
Pascal Boniface — On commet très souvent l’erreur de penser que l’histoire se répète, ou qu’elle bégaie, pour s’autoriser des comparaisons très risquées. La Russie tape du poing sur la table, et l’on parle aussitôt du retour de la guerre froide. Une crise économique et financière éclate à Wall Street, et l’on s’empresse de faire une analogie avec 1929 en imaginant qu’un Hitler pourrait arriver au pouvoir à la faveur de ces difficultés. Or, les circonstances politiques sont évidemment très différentes, dans la mesure où il n’y a pas, en Europe, de grand pays qui ait été humilié, comme l’Allemagne en 1918, et qui veuille prendre sa revanche. Cette comparaison est facile et parlante, mais elle n’est pas fondée ni stratégiquement, ni intellectuellement.
Le choc des civilisations n’est pas une fatalité, interview de Pascal Boniface par Jean-François Mondot[4]

La réfutation repose sur le repérage d’une différence cruciale entre les deux événements. Cette différence interdit d’exploiter ce qui s’est passé en 1929 pour prédire ce  qui va se passer après 2008.

6.3 Analogie partielle

L’analogie partielle (boiteuse) est une analogie qui a été critiquée et limitée (« misanalogy », Shelley 2002, 2004), comme on le voit pour l’analogie entre le système solaire et l’atome :

Similitudes fondatrices de l’analogie :

Une masse centrale : le soleil, le noyau.
Des éléments périphériques : les planètes, les électrons.
Une masse centrale plus importante que les masses périphériques : la masse du soleil est plus importante que celle des planètes, celle du noyau est plus importante que celles des électrons, etc.

Différences cruciales (ruptures d’analogie) :

La nature de l’attraction : électrique pour l’atome, gravitationnelle pour le système solaire. 
Il y a des atomes identiques, chaque système solaire est unique.
 Il peut y avoir plusieurs électrons sur la même orbite, il n’y a qu’une seule planète sur la même orbite, etc.

L’analogie partielle conserve toute son utilité pédagogique, mais interdit toute transposition mécanique d’une connaissance acquise dans un domaine à l’autre domaine.

6.4 Analogie réorientée

La même analogie conduit à des résultats incompatibles avec la conclusion qu’on prétend en tirer (« disanalogy », Shelley, ibid.). À partir du même domaine Ressource, une autre analogie réfute l’analogie primitive.
Ce mode de réfutation est particulièrement efficace, car il se place sur le terrain de l’adversaire. L’opposant “pousse plus loin” l’analogie avancée dans le discours de proposition, afin de la retourner pour la mettre au service de son propre discours d’opposition. Il admet que tel domaine Cible admet bien tel domaine Ressource ; en focalisant sur un aspect de la Ressource inaperçu du proposant, il en tire une conclusion au service de son contre-discours. Cette stratégie est exploitée pour la réfutation des métaphores argumentatives.

Argument : Ce domaine se situe au cœur de notre discipline.
Réfutation : C’est vrai. Mais une discipline a aussi besoin d’yeux pour y voir clair, de jambes pour avancer, des mains pour agir, et même d’un cerveau pour penser.
Autre réfutation : C’est vrai. Mais le cœur peut très bien continuer à battre, conservé dans un bocal.

Un partisan de la monarchie héréditaire parle contre le suffrage universel :

Argument : — Un président élu au suffrage universel, c’est absurde, on n’élit pas le pilote.
Réfutation : — Mais on ne naît pas non plus pilote.

Les deux parties filent la même métaphore. Cette forme d’analogie a la force d’une réfutation ad hominem, sur les croyances de l’interlocuteur : “tu es ton propre réfutateur”.

6.5 Contre-analogie

Comme pour toute argumentation, à une argumentation par l’analogie, on peut opposer une contre-argumentation, c’est-à-dire une argumentation dont la conclusion est contradictoire avec la conclusion originelle, V. Contre-discours. Cette contre-argumentation peut être de type quelconque, notamment une autre argumentation par analogie, tirée d’un autre domaine ressource ; on parle alors de contre-analogie.

Argument : — L’université est (comme) une entreprise, donc…
Réfutation : — Non, l’université c’est (comme) une garderie, une abbaye …


[1] Erkenntnis 3 (1932/3), p. 206. Cité dans Ansgar Beckermann, “Zur Inkohärenz und Irrelevanz des Wissensbegriffs”, Zeitschrift für philosophische Forschung 55, 2001, p. 585.
[2] Trad. de l’allemand par A.E. Leroy, Paris, Gallimard, 1962, p. 35-36.
[3] Paris, Vrin, 1965, p. 26-27.
[4] Les Cahiers de Science et Vie, février-mars 2009. http://www.iris-france.org/Tribunes-2009-03-04.php3 (20-09-13)


 

Analogie (3): Analogie catégorielle

Analogie 3 : ANALOGIE CATÉGORIELLE

L’analogie catégorielle est la relation qui lie les individus appartenant à une même catégorie. Les êtres sont réunis dans une même catégorie sur la base des traits qui engendrent et définissent la catégorie. Analogues dans l’absolu, les membres d’une même catégorie deviennent identiques pour la catégorie qui les réunit.  En assimilant identité catégorielle et identité absolue, on efface toutes les frontières entre les objets.

1. De l’identité à l’analogie catégorielle et circonstancielle

Identité individuelle — Un individu est identique à lui-même (ni semblable ni ressemblant) ; il n’est pas “plus ou moins” identique à lui-même. Cette évidence correspond au principe d’identité A = A”.

Identité des indiscernables — Deux individus différents parfaitement ressemblants, par exemple des produits industriels pris en sortie de chaîne, sont matériellement identiques, au sens de perceptuellement indiscernables. Tout ce qui peut se dire de l’un peut se dire de l’autre ; leurs descriptions coïncident, ils partagent tous leurs prédicats, essentiels ou accidentels (circonstanciels). Les êtres indiscernables sont dans une relation d’analogie catégorielle et d’identité circonstancielle.
La discernabilité dépend de l’observateur : le premier venu estime que “c’est la même chose, c’est tout pareil”, alors que le spécialiste voit des différences.

Analogie catégorielle L’analogie catégorielle est la relation qui existe entre les membres d’une même catégorie C qui tous possèdent, par définition, les traits conditionnant l’appartenance à cette catégorie. Ils sont tous descriptibles comme des membres de ; l’expression “un autre X” renvoie à un autre membre de la même catégorie.
Deux êtres appartenant à une même catégorie sont identiques pour cette catégorie ; une baleine et un rat sont identiques du point de vue de la catégorie “être un mammifère”. Cette identité catégorielle est donc une identité partielle, compatible avec de grandes différences ; deux êtres appartenant à la même catégorie sont analogues, similaires ou semblables. Ils sont comparables par leurs autres propriétés non catégorielles. Les œufs de poule sont tous semblables en tant qu’œufs de poule ; un œuf est identique à un autre œuf, et il est comparable à tous les autres œufs pour sa fraîcheur, sa grosseur, sa couleur, etc. V. Comparaison.

Analogie circonstancielle Si l’individu X possède les traits (x, y, z, t), il est semblable à tous les individus qui possèdent un quelconque de ces traits, qu’il s’agisse d’un trait essentiel ou accidentel. Les parties communes aux descriptions de deux objets définissent le point de vue pour lequel ils sont équivalents.
Si l’on élargit la notion d’appartenance à une classe, on dira que deux êtres sont analogues si leurs descriptions contiennent des parties communes, que cette description corresponde ou non à l’ensemble de leurs traits essentiels. En d’autres termes, l’identité de description produit une catégorie, le sens de l’opération dépendant de l’intérêt de la catégorie créée. On pourrait parler d’analogie circonstancielle. Alice et le serpent sont identiques du point de vue de la catégorie “être au long cou qui mange des œufs de pigeon”.

2. L’analogie catégorielle comme induction ou déduction

L’argumentation par analogie catégorielle peut être reconstruite comme une induction ou une déduction.
— Comme une induction :

O est analogue à P
P possède les propriétés w, x, y, z
O possède les propriétés w, x, y
Donc O possède probablement la propriété z.

D’un jugement global d’analogie entre deux êtres O et P, porté sur le constat d’existence de traits partagés w, x, y, on conclut que, si l’un possède le trait z, alors l’autre doit forcément le posséder. En d’autres termes, l’analogie est orientée vers l’identité.

— Comme une déduction :

O est analogue à P.
P possède la propriété z.
Conclusion : O possède probablement la propriété z.

O est analogue à P en ce que les deux possèdent le trait z.
O et P appartiennent à la même catégorie C.
Conclusion : Donc ils partagent probablement d’autres, voire toutes, les propriétés de cette catégorie C.

Ce qui revient à dire que l’analogie (le prédicat “analogue à”) est interprétée comme un affaiblissement de l’identité.

La déduction et l’induction sont considérées comme des formes valides de raisonnement. La raison d’être de la discussion sur la possibilité de ramener l’analogie à de la déduction ou à de l’induction est donc de déterminer si, le raisonnement par analogie est une forme valide de raisonnement. Comme le raisonnement par analogie est parfois utilisé pour prouver l’existence de Dieu, on voit les enjeux idéologiques de cette question.

Ces formulations de l’argumentation par analogie sous la forme de syllogismes dialectiques sont assez stériles, car elles enfouissent le permis d’inférer qui contient tous les problèmes intéressants. En revanche, la reformulation de la conclusion non plus comme un savoir catégorique, mais comme une règle heuristique est d’une grande valeur. On pourrait réécrire les conclusions précédentes sous la forme de suggestions :

Il est intéressant de regarder ce qu’il en est de P concernant la propriété z.
Il est intéressant de regarder si O et P ont d’autres propriétés communes.

3. Argumentations sur l’analogie catégorielle

— L’analogie catégorielle est à la base de l’application de la règle de justice  et de l’argumentation a pari, qui, avec a contrario, permet de restructurer les catégories, donc, par contrecoup, les classifications.

— Pour les définitions de la notion de catégorie et des opérations par lesquelles un individu est intégré à une catégorie, V. Catégorisation.
L’appartenance à une catégorie peut être graduelle, selon que l’être considéré se rapproche plus ou moins du stéréotype définissant la catégorie.

4. Réfutation de l’analogie catégorielle

Tout est analogue à tout sous l’un ou l’autre aspect, et les analogies peuvent être plus ou moins “tirées par les cheveux”. L’analogie refusée est catégorisée comme un amalgame (Doury 2003, 2006).

L’analogie catégorielle se réfute en montrant que le regroupement des deux êtres dans une même catégorie est fondé non pas sur un trait essentiel, mais sur un trait accidentel ; d’une façon générale, on montre que la catégorie produite est sans intérêt. L’analogie “Chinois ~ Papillon”, ironiquement discutée par Musil dans le passage suivant, illustre les périls de l’analogie circonstancielle, fondée sur le choix arbitraire d’une (stupide) caractéristique non essentielle, la couleur « jaune citron ».

Il existe des papillons jaune citron ; il existe également des Chinois jaune citron. En un sens, on peut définir le papillon : Chinois nain ailé d’Europe centrale. Papillons et Chinois passent pour des symboles de la volupté. On entrevoit ici pour la première fois la possibilité d’une concordance, jamais étudiée encore, entre la grande période de la faune lépidoptère et la civilisation chinoise. Que le papillon ait des ailes et pas le Chinois n’est qu’un phénomène superficiel. Un zoologue eût-il compris ne fût-ce qu’une infime partie des dernières et des plus profondes découvertes de la technique, ce ne serait pas à moi d’examiner en premier la signification du fait que les papillons n’ont pas inventé la poudre : précisément parce que les Chinois les ont devancés. La prédilection suicidaire de certaines espèces nocturnes pour les lampes allumées est encore un reliquat, difficilement explicable à l’entendement diurne, de cette relation morphologique avec la Chine.
Robert Musil, Esprit et expérience. Remarques pour des lecteurs réchappés du déclin de l’Occident [1921].[1]

La relation d’analogie rencontre des problèmes avec la transitivité, V. Série. L’analogie catégorielle est transitive : si A et B d’une part, B et C d’autre part, sont dits analogues parce qu’ils possèdent les mêmes traits essentiels, alors A est analogue à C. La relation d’analogie circonstancielle n’est pas transitive : rien ne dit que si la description de A a des parties communes avec celle de B, et celle de B avec celle de C, alors la description de A et de C ont des parties communes. Khallâf reprend une analogie traditionnelle pour critiquer les chaînes analogiques en général :

[Quelqu’un] essaie de trouver, sur la plage, des coquillages qui se ressemblent. Dès qu’il a trouvé un coquillage qui ressemble à l’original, il jette ce dernier et se met à chercher un coquillage semblable au second, et ainsi de suite. Lorsqu’il aura trouvé le dixième, il ne sera pas surpris de constater qu’il est totalement différent du premier de la série.
Khallâf [1942], p. 89.


[1] Essais, traduits de l’allemand par Philippe Jaccottet, Paris, Le Seuil, 1984, p. 100. Cité dans Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l’analogie, Paris, Raisons d’agir, 1999, p. 21-22.


 

Analogie (2): Le mot et les concepts

Analogie (2) :
Le mot ANALOGIE : le mot et les arguments

Comme la causalité, l’analogie peut être marquée ou non marquée ; les indicateurs d’analogie sont polyvalents. L’analogie est à la base d’une dizaine d’opérations argumentatives parfois entremêlées.

Les dictionnaires de langue définissent l’analogie comme un rapport, une similitude, une ressemblance, c’est-à-dire par ses trois premiers synonymes (DES, Analogie). L’analogie est une identité partielle, une proportion entre des choses, ou « des réalités différentes » (TLFi, Analogie) ; l’existence d’une relation d’analogie est établie au moyen d’une comparaison qui dégage des traits communs entre les objets ou les réalités considérés (Littré, TLFi, Analogie).

1. Repérer les analogies

1.1 L’analogie marquée

L’analogie peut être marquée par un ensemble ouvert de termes, qui englobe les mots de liaison, V. Connecteur, ainsi que des mots sémantiquement pleins, substantifs et verbes (Eemeren et al. éd. 2007 ; Snoeck Henkemans 2003), V. Balisage.

Substantifs — Le substantif analogie est plus ou moins synonyme de :

affinité, allégorie, association, concordance, convenance, évocation, homologie, harmonie, image, métaphore, parenté, parallèle, précédent, proportion, relation, ressemblance, suggestion, symbole…

L’occurrence d’un de ces termes ne suppose pas forcément qu’il y ait une analogie dans les parages, mais ils fonctionnent dans des discours qui exploitent ou établissent une analogie. Ils ne disent pas “il y a une analogie, à vous de la trouver” mais “voyez s’il n’y aurait pas une analogie”. Ce sont des termes à fonction heuristique.

Marque prédicative — Certains prédicats sont des connecteurs d’analogie. L’analogie est définie comme le lien existant entre les actants sujets et objets de prédicats comme les suivants :

X a des rapports avec, ressemble à, rappelle, fait penser à, correspond à… Y ;
A est à B ce que C est à ;
X est comme, du même genre que, le même que, pareil à… Y.

Le sens du prédicat peut être fourni par un substantif de la classe synonymique de analogie, ou par l’adjectif correspondant :

X est en concordance, en harmonie, a des rapports… avec Y ;
X est comparable, analogue, semblable, similaire, identique, parallèle, équivalent, homologue… à Y.

Les constructions dites subordonnées comparatives couvrent des relations allant de la comparaison à l’analogie. Lorsque la construction met en jeu un terme comparé X et un terme comparant Y, l’un et l’autre étant susceptibles de recevoir le même prédicat graduable M, on a une analogie de comparaison : “X est aussi M que Y” : Pierre est aussi beau que Paul. Cet énoncé est orienté vers Pierre est beau, ou vers Paul n’est pas beau.
La comparaison peut jouer sur la position respective des deux termes relativement à deux prédicats graduables, M et N :

X est aussi M que Y est N” : Pierre est aussi paresseux que Paul est travailleur.

Ces constructions peuvent correspondre à des analogies de propriété ou à des analogies de structure. Les relations interphrastiques sont propices à la présentation et à la discussion des analogies structurelles :

P0 comme, ainsi (que), de même que, plus /moins /aussi que, de la même façon que, … P1
P0, et mutatis mutandis, P1

Un énoncé marqué par un adverbe suggérant l’analogie peut être mis en relation  avec tout un discours antérieur D0 :

D0. De même, même chose, également … pareil, idem pour… P1

Polyvalence des indicateurs d’analogie — D’une façon générale, les indicateurs d’analogie ne font qu’inciter au travail interprétatif dans le sens de l’analogie ; ce sont des indices d’analogie. Même comme n’est pas un indicateur univoque d’analogie.
— Au sens de alors que, il dénote une relation de simultanéité temporelle : “Comme je descendais, j’ai croisé Pierre”.
Au sens de puisque, il articule une relation causale : “Comme Pierre est malin, il verra tout de suite le piège.”

Les analogies sont clairement argumentatives quand elles fonctionnent en soutien d’une position avancée dans une dispute orientée par une question. Dans un tel contexte, les indicateurs fonctionnent après coup ; ce n’est que quand on a bien saisi l’analogie qu’on est à même d’interpréter correctement tel morphème ou telle construction comme un indicateur, une balise, un signal, un indice d’analogie.

1.2 L’analogie transcende les indicateurs

L’analogie peut être exprimée dans des énoncés métaphoriques de la forme “A est B” :

Metaphor is the dreamwork of language (D. Davidson)

Elle peut également l’être par des énoncés mis en parallèle, sans aucun mot indicateur :

Au football, on joue l’adversaire ou le ballon, parfois les deux. En argumentation, on se focalise sur l’objet du débat ou sur la relation aux opposants.

1.3 Le mot analogie comme terme couvrant

Si l’on met à part la question mathématisable de la proportion, la définition du mot analogie se fait au travers des trois substantifs similitude, ressemblance, comparaison. Faut-il faire correspondre un concept spécifique à chacun de ces trois mots ? La réponse à cette question doit tenir compte de la structure des familles dérivationnelles auxquelles ces mots appartiennent. Les données sémantico-lexicales s’organisent selon le tableau suivant :

La série comprend deux verbes, (se) ressembler et comparer ; on peut considérer que (ne pas) ressembler est le résultatif de comparer :

H (agent humain) compare A et B ; après examen, il conclut que :
A et B (ne) se ressemblent (pas), A (ne) ressemble (pas) à B.

Les substantifs et les adjectifs s’alignent sur le verbe (se) ressembler :

Il existe une analogie, similitude, ressemblance (*comparaison) … entre A et B.
A est semblable, ressemblant, similaire, analogue, comparable… à B.
A et B sont semblables, ressemblants, similaires, analogues, comparables.
<=> A et B se ressemblent.

Cette contrainte a pour effet de faire des adjectifs ressemblant, semblable, similaire, analogue des quasi-synonymes, ainsi que les trois substantifs dérivés ressemblance, similarité, similitude. Ces données conduisent à faire de la paire {analogie, ressembler} les termes pivots (termes couvrants) du discours sur l’analogie.
On fait généralement correspondre une notion à un terme substantif ; en fait, la notion se dit sous diverses formes lexicales, verbe, adjectif ou substantif ; or il se trouve que le substantif analogie n’a pas de verbe correspondant, le concept doit trouver son verbe ailleurs : ce sera ressembler.

Métaphore, comparaison, proportion, similitude… exploitent l’analogie, sous différentes formes et définitions.

2. Explication des analogies

L’analogie comme parenté ou identité de forme (isomorphisme) demande à être expliquée ; pour cela, on a invoqué :

La cohérence de la création divine, V. Analogie (I).

— L’imitation d’un modèle : B imite A <=> B ressemble à A.

S’il y a des analogies entre la Grèce et Rome, c’est parce que Rome a imité la Grèce.
(D’après Paul Veyne).

 L’empreinte de sa cause : A crée, engendre, produit, cause… <=>  B ressemble à A.

— L’œuvre d’un même producteur. L’analogie peut alors servir de base à des supputations hasardeuses :

Les pyramides aztèques et mayas font partie des grandes merveilles de L’Humanité. Qui a bien pu les construire ? Certainement pas ces pauvres indiens qui vivent à leur ombre. Des extra-terrestres ? L’hypothèse n’est pas sérieuse non plus. Mais ces pyramides font penser aux pyramides égyptiennes… Bon sang, mais c’est bien sûr : c’est donc qu’en des temps immémoriaux, bien avant Christophe Colomb, de hardis architectes navigateurs égyptiens ont franchi l’Atlantique et sont venus s’installer au Mexique.

3. Formes argumentatives exploitant l’analogie

L’analogie est une ressource argumentative majeure, probablement universelle.
Une dizaine d’opérations argumentatives, désignées par des étiquettes parfois redondantes, se définissent à partir de l’analogie. Les principales sont les suivantes.

L’analogie catégorielle est celle qui existe entre deux êtres qui entrent dans une même catégorie, et qui entre dans les argumentations a pari et par la définition

— L’argument a pari (a simili), posant que deux êtres figurant dans une même catégorie partagent leurs propriétés désignées par cette catégorie.

L’exemple. On distinguera le sens d’exemple comme spécimen et exemple comme modèle à suivre ou à ne pas suivre, introduisant un précédent (réel ou fabuleux), un parangon, V. Exemplum ; Ab exemplo ; Imitation.

—­ Le précédent, est un cas suffisamment analogue au cas discuté pour justifier qu’on applique au second le jugement déjà émis au sujet du premier.

La comparaison, a comparatione, opération de base permettant de conclure ou non à une analogie.

— L’analogie de proportion (ou analogie de relation) est définie comme une analogie entre deux relations, chacune d’elles unissant deux êtres. Elle met donc en jeu quatre termes.

L’analogie structurelle (ou analogie de forme, isomorphisme) est celle qui existe entre deux systèmes complexes partageant une même structure. L’analogie structurelle repose sur la mise en relation d’un nombre a priori indéfini d’éléments et de types de relations susceptibles de les unir.

La métaphore repose sur un mécanisme d’analogie qu’elle dépasse. La métaphore filée est une forme d’analogie structurelle. La métaphore simple est un processus de recatégorisation, qui pousse l’analogie jusqu’à l’identité.


 

Analogie (I): La pensée analogique

Analogie (1) : LA PENSÉE ANALOGIQUE

Pour la pensée analogique, le monde est structuré par des analogies d’origine divine. Savoir, c’est être capable de repérer les analogies pour les mettre au service des humains. Ainsi, les vertus des plantes médicinales sont marquées par une similitude avec la partie du corps qu’elles sont destinées à soigner.

Du point de vue anthropologique, l’analogie est une forme de pensée qui postule que les choses, les êtres et les événements se reflètent les uns dans les autres. Pour la pensée analogique, connaître, c’est déchiffrer des ressemblances, établir des correspondances ; ainsi conçue, l’analogie est au fondement de toutes les gnoses. L’analogie, par les liens qu’elle élabore, produit « un sentiment cosmique où triomphe l’ordre, la symétrie, la perfection », un monde clos (Gadoffre et al. 1980, p. 50).
Du point de vue de l’histoire des idées, cette forme de pensée a connu son apogée à la Renaissance, où le monde “sublunaire” était, par l’analogie, mis en correspondance avec les sphères célestes, et, généralement, avec le monde divin.

Dans une de ses manifestations, la doctrine des correspondances valide les arguments de la forme :

Donnée :            Cette fleur ressemble à telle partie du corps.
Conclusion :
Elle a une vertu cachée efficace pour guérir les maux qui touchent cette partie du corps
Permis d’inférer :
Si la forme d’une plante ressemble à une partie du corps, alors elle guérit les maux qui touchent cette partie du corps
Garantie :           C’est une disposition divine.

Cette forme de pensée postule que toutes les plantes ont des vertus médicinales, mais que ces vertus sont cachées. La plante porte une signature qui est une représentation de la partie du corps humain qu’elle peut soigner. Cette signature ou « sympathie analogique » est un signifiant motivé, une « ressemblance » avec la partie du corps concernée. C’est un signe que Dieu lui-même a imprimé, de façon non arbitraire, sur les plantes afin de nous révéler leurs vertus et de nous permettre d’en bénéficier.
Une plante où l’on trouve une ressemblance avec les yeux, par exemple la forme des paupières, guérit le mal des yeux. De même, on observe que le coing est un fruit velouté. Ce trait apparemment superficiel est lu comme une signature, la signature des cheveux, donc le coing est bon pour les chauves. Dans les termes d’Oswald Crollius :

Donnée : « Ce poil folet qui vient autour des coings […] représente en quelque façon les cheveux. » (P. 41)
Conclusion : « Aussi la decoction d’iceux [des coings] fait croistre les cheveux, lesquels sont tombés par la verole ou outre maladie semblable. » (P. 41)
Loi de passage : La vertu curative des plantes « se recognoist par la signature ou sympathie analogique, & mutuelle des membres du corps humain, à ces plantes-là ». (P. 8)
Garantie : « Dieu a donné comme un truchement [= moyen d’expression]  à chaque plante afin que sa vertu naturelle (mais cachée dans son silence) puisse être cogneuë & descouverte. Ce truchement (*) ne peut estre autre que la signature externe, c’est-à-dire ressemblance de forme & figure, vrais indices de la bonté, essence & perfection d’icelles (**). »
Truchement : “moyen de se faire comprendre” (Littré) ; d’icelles : “de ces plantes”.

Traicté des signatures ou vraye et vive anatomie du grand et petit monde,160 [1]

De cette doctrine découle un programme de recherche, à l’usage de « ceux lesquels veulent acquerir la vraye et parfaicte science de la médecine » : « qu’ils employent toute leur estude à la cognoissance des signatures, hieroglyphes, & characteres » (p. 20). Cette formation leur permettra de reconnaître « de plein abord (*), au seul regard de la superficie des herbes, de quelles facultez elles sont doüees » (p. 9 ; (*) “immédiatement”.

La connaissance des propriétés médicinales des plantes s’acquiert ainsi en apprenant à déchiffrer le discours de la nature, c’est-à-dire à reconnaître les signes dispersés dans le monde, et non pas par l’observation et l’expérience, en pratiquant la dissection ou en faisant ingérer une décoction au malade et pour constater ensuite qu’il va mieux, qu’il est mort, ou qu’il ne va ni mieux ni pis.
La connaissance analogique, qui a partie liée avec la pensée magique, est un mode de pensée spécifique, qui s’oppose à la connaissance par les causes, auxquelles sont substituées de mystérieuses correspondances véhiculant des influences. Elle court-circuite la réflexion sur la hiérarchie des catégories en genres et en espèces, à laquelle elle substitue une ligne ou un réseau de ressemblances. Mais elle est un puissant stimulant de l’observation et de la classification.


[1] Milan, Archè, 1976, p.23. Orthographe originelle.
« Ce poil folet qui vient autour des coings […] représente en quelque façon les cheveux. Aussi la décoction de coings fait repousser les cheveux perdus suite à la variole, la syphilis ou quelque autre maladie de ce genre. »

La vertu curative des plantes « se reconnaît par la signature ou sympathie analogique et mutuelle des membres du corps humain à ces plantes-là. »
« Dieu a donné une sorte d’interprète à chaque plante, afin que sa vertu naturelle (mais cachée dans son silence) puisse être reconnue et découverte. Cette marque est la signature externe de la plante, c’est-à-dire une ressemblance de forme et de figure, qui sont les signes authentiques de sa propriété, vertu curative, bonté, essence et perfection.

 


 

Ambiguïté

AMBIGUÏTÉ

 

On distingue l’ambiguïté lexicale (homonymie) et l’ambiguïté syntaxique. L’analyse logique voit dans l’ambiguïté un défaut qui rend le raisonnement radicalement  fallacieux. Le théologien voit dans l’ambiguïté une source d’hérésie. L’art littéraire exploite la richesse des significations multiples, et le langage diplomatique voit dans les significations ambiguës la ressource qui permet aux parties de s’accorder tout en donnant au texte des significations incompatibles.

1. Ambiguïté, ambivalence

En latin, ambigere a le sens de « discuter, être en controverse ; être en procès » (Gaffiot, Ambigo).
Pour parler du « point en litige », Cicéron utilise l’expression «id de quo ambiguitur», “ce à propos de quoi on diverge [ambiguitur]”.

En français, ambigu, ambiguïté peuvent se dire d’un discours ou d’un comportement.En argumentation, un participant à une discussion a une position ambiguë s’il n’opte pas clairement pour un des camps en présence. Il parle tantôt en faveur d’une des parties, tantôt en faveur de l’autre, et certains de ses énoncés ont des orientations argumentatives indéterminées.
Une attitude est ambivalente si elle manifeste simultanément des sentiments contradictoires, par exemple de l’attraction et de la répulsion, de l’amour et de la haine.

2. Ambiguïté lexicale

Homonymie, polysémie, paronymie

— Deux mots sont homonymes s’ils ont le même signifiant, mais des significations bien distinctes.
— Un mot est polysémique si son signifiant recouvre plusieurs significations liées entre elles.
— Deux mots sont paronymes si leurs signifiants sont à peine différents, mais ont des significations bien distinctes. Les paronymes sont susceptibles de fonctionner en parole comme des homonymes, et de brouiller le raisonnement.

En analyse logique, les termes homonymiques et polysémiques peuvent rendre fallacieux les syllogismes dans lesquels ils fonctionnent en introduisant subrepticement un quatrième terme dans le raisonnement. Lorsqu’elle est indésirable, on combat l’ambigüité lexicale par le distinguo et la dissociation.

En analyse de discours, l’ambiguïté lexicale introduit des glissements de sens exploités dans la construction d’objets de discours.

3. Ambiguïté syntaxique

Un énoncé ambigu syntaxiquement est défini comme un énoncé qui peut être paraphrasé par deux énoncés n’ayant pas le même sens. Dans le même sens, en théorie des fallacies, on parle d’énoncé amphibolique, V. Fallacie 3.

Le célèbre énoncé “la petite porte le voile” peut être paraphrasé par :

Paraphrase 1 : “elle est voilée (= dissimulée) par la petite porte”
(si l’on veut bien admettre qu’une porte peut voiler quelqu’un).
Paraphrase 2 : “La petite (personne) porte le voile”

L’ambiguïté syntaxique est un phénomène de surface. Les deux interprétations sont rattachées à deux structures syntaxiques sous-jacentes différentes, qu’on distingue par le jeu des parenthèses :

(La petite porte) (le voile)
(La petite) (porte le voile).

Cette ambiguïté disparaît en contexte. La ponctuation peut avoir le même effet. Le non moins célèbre énoncé “l’instituteur dit l’inspecteur est un âne” est syntaxiquement ambigu : il admet deux structures dont la différence est marquée à l’oral par l’intonation de phrase, et à l’écrit par la ponctuation :

L’instituteur, dit l’inspecteur, est un âne.

L’instituteur dit : “L’inspecteur est un âne”.

4. Ambiguïté sophistique, ambiguïté hérétique

L’ambiguïté brouille le message et rend le raisonnement fallacieux ; si ce brouillage est intentionnel, elle devient manipulatrice et sophistique.  

Dans le langage religieux, une lecture divergente du texte sacré n’est plus dite sophistique, mais hérétique. Admettre la lecture condamnée est un péché de langue.

Dans le texte suivant, la différence de lecture est cruciale pour la conception orthodoxe catholique de la Trinité. Ce dogme affirme l’égalité divine du Père, du Fils et du Saint Esprit (le Verbe).

La première phrase de la Genèse et donc de la Bible, admet deux lectures. Saint Augustin, un “Père de l’Église”, expose et tranche la question comme suit.

La ponctuation [distinctio] hérétique que voici :
In principio erat Verbum et Verbum erat apud Deum et Deus erat
 Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et Dieu était,

changeant le sens de,
Verbum hoc erat in principio apud Deum
 Ce Verbe était au commencement auprès de Dieu,

refuse d’admettre que le Verbe est Dieu. Mais c’est une opinion à rejeter, d’après la règle de la foi qui, au sujet de l’égalité des trois Personnes, nous prescrit de dire :
Et Deus erat Verbum [Et le Verbe était Dieu],

puis d’ajouter :
Hoc erat in principio apud Deum [Il était au commencement auprès de Dieu].

Saint Augustin, De la doctrine chrétienneDe Doctrina Christiana. [De 397 à 426] [1]

On remarque qu’Augustin ne fonde pas sa règle de lecture sur la grammaire, mais sur la foi.

— La lecture hérétique découpe le texte en deux affirmations, l’une au sujet du Verbe, et l’autre au sujet de Dieu :

In principio [erat Verbum et Verbum erat apud Deum] et [Deus erat]
Au commencement, [était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu] [et Dieu était]

— La lecture canonique découpe le texte en trois affirmations au sujet du Verbe :

 [In principio erat Verbum] et [Verbum erat apud Deum] et [Deus erat verbum]
[Au commencement était le Verbe], et [le Verbe était auprès de Dieu] et [le Verbe était Dieu]

Soit : Le verbe était Dieu, et il était auprès de Dieu au commencement.

5. Ambiguïté entre sens propre et sens figuré

Dans la métaphore “Pierre est un lion”, l’interprétation littérale doit manifestement être éliminée, et seule subsiste l’interprétation figurée. Dans le cas suivant, l’interprétation littérale est en compétition avec l’interprétation figurée. Face à l’invasion perse, les Athéniens consultent la Pythie de Delphes. Elle leur répond que :

Jupiter qui voit tout [leur] accorde une muraille de bois qui seule ne pourra être ni prise ni détruite. (Hérodote, Histoire, VII, CXLI) [2]

La réponse provoque une stase d’interprétation, ce qui la rend énigmatique ; elle est ambiguë au sens étymologique du mot. Cette stase oppose le sens littéral au sens métaphorique :

Quelques-uns des [Athéniens] plus âgés pensaient que le dieu déclarait par sa réponse que la citadelle ne serait point prise, car elle était anciennement fortifiée d’une palissade. Ils conjecturaient donc que la muraille de bois dont parlait l’oracle n’était autre chose que cette palissade.
D’autres soutenaient, au contraire, que le dieu désignait les vaisseaux, et que sans délai il en fallait équiper. (Id., CXLII)

Thémistocle fait triompher cette seconde interprétation, et les mesures prises conduiront à la victoire de Salamine (480 av. J.-C.).

6. Ambiguïté et productivité discursive

Comme un énoncé, un texte est ambigu s’il est possible de lui attacher plusieurs interprétations. Alors que l’ambiguïté est bannie du discours scientifique, la multiplicité des sens et la diversité des orientations est considérée comme un facteur de productivité sémantique et comme une richesse dans le domaine littéraire.

Dans le domaine diplomatique, un texte négocié (traité, accord, convention…) est ambigu si chacune des parties qu’il concerne peut lui donner une interprétation propre, qui va dans le sens de ses intérêts, et de fait ne règle rien définitivement. L’ambiguïté joue alors un rôle essentiel, soit parce que chacune des parties peut signer le traité, soit parce qu’elle permet à la partie perdante de sauver la face :

En 1883, lorsque Robert Cordier, commandant du Sagittaire signa avec le roi Mani Makosso Tchicousso le traité ambigu qui plaçait son territoire sous le protectorat et la suzeraineté de la France, le roi du Loango était-il encore un vrai souverain, ou simplement était-il devenu depuis longtemps un roi de village ?
Etanislas Ngodi, Résistances à la pénétration et à la conquête coloniale au Congo (XIXe-XXe siècles). 2016. [3]

7. Fallacies d’ambiguïté

Dans le cadre d’une théorie logique de l’argumentation, l’ambiguïté syntaxique et l’ambiguïté lexicale sont des fallacies liées au discours. Employés dans une même argumentation ou un même raisonnement, deux mots homonymes produisent une fallacie d’homonymie, V. Fallacieux (3). Il en va de même pour les paronymes et pour les termes polysémiques.

L’ambiguïté s’oppose à l’univocité, V. Indétermination. Le discours scientifique exige que les mots et les énoncés soient univoques, c’est-à-dire aient un sens et une valeur de vérité, et conservent ce même sens dans toute l’argumentation. Un énoncé ambigu peut recevoir autant de valeurs de vérité qu’il a d’interprétations. Il est donc exclu d’un discours scientifique, si ses diverses significations sont possibles dans le champ concerné ; si l’une n’est pas possible, l’ambiguïté est inoffensive.

Le langage argumentatif n’est pas, par essence, condamné à l’ambiguïté. La désambiguïsation fait partie du programme critique de l’argumentation, qui la traite soit par le moyen d’une critique méta-argumentative (théorie des fallacies), soit, si l’on préfère une définition immanente de la critique, par un travail de distinguo et de dissociation opéré par les participants eux-mêmes. Alors que l’univocité est posée en préalable du travail scientifique, elle apparaît, le cas échéant comme construite par un travail argumentatif.


[1] Introd. et trad. de M. Moreau. Annotations et notes complémentaires d’I. Bochet et G. Madec, Paris, Institut d’études augustiniennes, 1997, p. 237.
[2] Trad. du grec par Larcher ; avec des notes de Bochard, Wesseling, Scaliger. [et al.]   Paris : Charpentier, 1850. https://remacle.org/bloodwolf/historiens/herodote/polymnie.htm
[3] Connaissances et savoirs, 2016.


 

Ad judicium

Argumentation AD JUDICIUM

L’argumentation ad judicium est centrée sur le savoir certain ou probable (Locke). Il peut aussi être pris au sens de argumentation ad rem (Whately) ; ou comme un appel au sens commun ; ou encore comme une fallacie de confusion (Bentham).

Dans les Essais philosophiques sur l’entendement humain (1690), Locke distingue quatre types d’arguments

dont les hommes ont accoutumé de se servir en raisonnant avec les autres hommes, pour les entraîner dans leurs propres sentiments, ou du moins pour les tenir dans une espèce de respect qui les empêche de contredire.

Ces quatre types d’arguments sont désignés par les étiquettes latines:

ad ignorantiam, argument fondé sur l‘ignorance, Lat. ignorantia, ignorance.
ad verecundiam,
arg. fondé sur la modestie, Lat. verecundia, modestie.
ad hominem, réfutation fondée sur la mise en contradiction. Lat. homo, humain
ad judicium, argument faisant appel au jugement. Lat. iudicium, “faculté de juger, tribunal, sentence”.

De ces différents arguments, Locke considère que seul est valide, l’argument ad judicium, défini comme suit :

[L’argument ad judicium] consiste à employer des preuves tirées de quelqu’une des sources de la connaissance ou de la probabilité. […] C’est le seul de tous les quatre qui soit accompagné d’une véritable instruction, et qui nous avance dans le chemin de la connaissance. (Ibid., p. 573sq)

Locke précise ensuite que la vérité est construite non seulement sur la base « des preuves, des arguments », mais aussi

d’une lumière qui [naît] de la nature des choses elles-mêmes. (id., p. 574)

L’argument “instructif” est donc le produit 1) d’un raisonnement 2) soumis aux seules contraintes émanant des choses sur lesquelles il s’exerce. Cette seconde condition exclut toute considération subjective, intérêts, valeurs, émotions — entre autres émotion esthétique liée aux usages non littéraux,  poétiques ou éloquents, du langage, V. Ornement et argument.

Le raisonnement ad judicium n’est donc pas un schème d’argument comme, par exemple, l’argumentation par l’ignorance ou par les contraires. L’étiquette réfère typiquement à l’ensemble des procédures scientifiques guidant le jugement et permettant de développer des connaissances à propos des objets.

Ad judicium, une étiquette polysémique

D’autres définitions sont attachées à l’étiquette ad judicium, ce qui crée une certaine confusion.

(1) Faisant sans doute référence à Locke, Whately considère que l’étiquette ad judicium désigne « très probablement la même chose » que l’argument ad rem ([1832], p. 170), V. Fond. On aurait donc affaire à une simple redondance terminologique.
Néanmoins, il semble que, comme l’argument sur le fond, l’argument ad rem se rapporte plutôt à un contexte de débat, alors qu’ad judicium renvoie davantage au raisonnement scientifique monologal.

(2) Par ailleurs, selon un dictionnaire de théologie [1], l’étiquette ad judicium désigne « une argumentation faisant appel au sens commun [common sense] et à l’opinion générale [judgment of people] pour valider une position » ; ce qui correspond à l’argument du consensus universel, V. Foi ; Autorité.

(3) Enfin, Bentham utilise l’étiquette ad judicium pour désigner la série des fallacies qui brouillent le jugement et plongent l’esprit dans la confusion (Bentham [1824]), V. Topique politique.

Le champ terminologique et conceptuel couvert de fait par l’étiquette ad judicium peut donc se ranger comme suit :
— Au sens de Locke, raisonnement scientifique, fondé sur les choses (et non sur la subjectivité).
— Au sens de Whately, ad rem, argument sur le fond (d’une discussion).
— En théologie, argument fondé sur le consensus des nations.
— Au sens de Bentham, fallacie ad judicium, qui obscurcit le jugement.

L’opposition ad judicium VS ad ignorantiam, ad verecundiam, ad hominem

Tout comme l’argument ad judicium proprement dit, les arguments ad ignorantiam, ad verecundiam et ad hominem font appel à des formes de jugement psychologique, respectivement :

ad ignorantiam suppose une évaluation des preuves présentées ;
ad verecundiam, une évaluation des forces en présence, qui fonde, à tort ou à raison, un sentiment d’humilité ou d’insuffisance personnelle ;
ad hominem, une évaluation de la cohérence (de la stabilité) du discours et des croyances.

Ces arguments sont donc dits fallacieux non pas parce que ne faisant pas appel au jugement ils seraient arbitraires, mais parce qu’ils sont marqués par la subjectivité des locuteurs. Ils ne disent rien d’universel car ils tiennent compte des locuteurs et des conditions d’interaction :

— des états de savoir des locuteurs (ignorance) ;
— du conditions psychologiques des locuteurs en interaction (modestie) ;
— de la cohérence des croyances des locuteurs (ad hominem).

L’argumentation ainsi conçue est aux antipodes de ce que Grize appelle « une logique des sujets », V. Schématisation.


[1] http://carm.org/dictionary-argumentum-ad-judicium (20-09-13).

 

Ad incommodum

Argument AD INCOMMODUM

L’argument ad incommodum (“inconvénient” est une forme de l’argumentation par les conséquences négatives.
Bossuet le définit comme « l’argument qui jette dans l’inconvénient » ([1677], p. 131). C’est une variante de l’usage réfutatif de l’argumentation pragmatique, par les conséquences inacceptables ou contradictoires, V. Absurde.
Bossuet illustre ce schème par un exemple destiné à réfuter les doctrines des opposants au pouvoir politique absolu sur les corps et à l’autorité ecclésiastique absolue sur les âmes.

S’il n’y avoit point d’autorité politique à laquelle on obéit sans résistance, les hommes se dévoreraient les uns les autres ; et s’il n’y avoit point d’autorité ecclésiastique à laquelle les particuliers fussent obligés de soumettre leur jugement, il y auroit autant de religions que de têtes. Or est-il qu’il est faux [mais il est faux] qu’on doive souffrir, ni que les hommes se dévorent les uns les autres, ni qu’il y ait autant de religions que de têtes. Donc, il faut admettre nécessairement une autorité politique à laquelle on obéisse sans résistance, et une autorité ecclésiastique à laquelle les particuliers soumettent leur jugement.
Jacques-Bénigne Bossuet, Logique du Dauphin [1677] [1]

La réfutation de Bossuet a la forme de deux syllogismes hypothétiques :

Sans d’autorité politique absolue, les hommes se dévoreraient : non AP D
Sans autorité religieuse absolue, les religions se multiplieraient : non AR M
Les hommes ne doivent pas se dévorer : non D
Les religions ne doivent pas se multiplier : non M
Donc il faut une autorité politique absolue :  AP
Donc il faut une autorité religieuse absolue : AR

Les deux argumentations sont présentées de façon strictement parallèle. Cet effet textuel ou stylistique a pour effet de solidariser les deux argumentations, donc les deux pouvoirs, jusqu’à l’identification [2]. V. cas parallèles.


[1] Paris, Éditions universitaires, 1990, p. 131 (Orthographe originelle)
[2] Cette identification exclut par exemple la pluralité des religions dans une monarchie absolue, justifiant ainsi la Révocation de l’Édit de Nantes de 1685.