Définition 2: Argumentation des définitions

L’exactitude et l’adéquation d’une définition peuvent être critiquées et contestées. Cette critique se réclame explicitement ou implicitement d’une méthodologie de la définition, dont les règles constituent les topoï mobilisés par l’argumentation des définitions.

1. Conflit de définitions

Il y a stase ou conflit de définition (portant sur le definiens) lorsque discours et contre-discours proposent deux définitions présentées comme incompatibles :

L1 : — Les droits de libre expression et de manifestations sont fondamentaux dans la démocratie.
L2 : — Ce qui est fondamental dans la démocratie, c’est le droit de manger à sa faim et d’avoir son IPhone.

C’est un conflit sur le contenu de la définition : quels sont les traits essentiels (centraux) et les traits accidentels (périphériques) qui caractérisent l’état démocratique ?

Une stase de catégorisation peut aboutir à une stase de définition. Conformément à son rôle, le tiers transforme en question les deux discours en conflit ; soit la stase de catégorisation suivante:

Quelqu’un est mort. L’un parle d’un accident, l’autre d’un meurtre.
Des informations confidentielles ont été divulguées. S’agit-il d’une trahison ou d’un dysfonctionnement du service ?

Pour préciser ce qui s’est passé, on doit ouvrir une enquête, orientée par les définitions légales :

Qu’est-ce qu’un meurtre ? Qu’est-ce qu’un accident ?
Quand y a-t-il trahison ? Dysfonctionnement grave ?

La théorie de l’argumentation rhétorique parle de stase de définition lorsque les disputants s’opposent sur le désignation (qualification, catégorisation) d’un fait (Cicéron, De Inv., L. I, § 19).

L11 :     — La Syldavie est maintenant une grande démocratie !
L21 :     — Comment peux-tu parler de démocratie dans un pays qui ne reconnaît pas le droit des minorités ?

L12 :     — D’après le dictionnaire, la démocratie c’est… ; or rien dans cette définition ne mentionne les droits des minorités ; donc la Syldavie fait indubitablement partie des grandes démocraties.
L22 :     — Cette définition est mal faite (trop lâche).

— La rencontre des positions L11 et L21 produit une stase de catégorisation.

— L12 réfute l’objection de L21 en faisant appel à un ensemble d’autorités, peut-être un dictionnaire, mais aussi les conventions universelles, le droit international, le consensus, etc.

L22 ratifie la stase de définition.

Selon un exemple célèbre de Lewis Carroll, le pouvoir permet de sortir d’une stase de définition:

—Je ne sais ce que vous entendez par “gloire” dit alice.
Heumpty-Deumpty sourit d’un air méprisant.
— Bien sûr que vous ne le savez pas, puisque je ne vous l’ai pas encore expliqué. J’entendais par là “voilà pour vous un bel argument sans réplique !”
— Mais “gloire” ne signifie pas “bel argument sans réplique” objecta Alice..
— Lorsque moi j’emploie un mot, répliqua Heumpty-Deumpty d’un ton quelque peu dédaigneux, il signifie exactement ce qu’il me plaît qu’il signifie… ni plus, ni moins.
— La question est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire.
— La question, riposta Heumpty-Deumpty, est de savoir qui sera le maître… un point c’est tout.
Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir [1872][1]

2. La mise au défi de définir

La demande de définition peut être faite dans l’intention de bloquer le discours de l’opposant. Soit une discussion autour de diverses personnalités en compétition pour une distinction scientifique :

L1 : — Untel a beaucoup de prestige.
L2 : — Qu’est-ce que tu appelles avoir du prestige ?

Le défi de définir introduit une stase de définition, dans laquelle les participants ne veulent pas forcément entrer, et qui, dans tous les cas, bloque au moins provisoirement le discours des partisans de la personnalité en question.

[Le manque de personnel technique] conduirait à une absence “d’efficacité optimale” dans les laboratoires (d’abord, comment définit-on l’efficacité optimale d’un laboratoire ?) » Journal du CNRS 10, 1990.

The Guardian : La liberté d’expression est-elle menacée par la « culture de l’annulation » [‘cancel culture’] ?
Nesrine Malik : On ne vous traque pas, on vous dit juste que vous avez tort [Don’t confuse being told you’re wrong with the baying of a mob]
La culture de l’annulation [cancel culture], la cible évidente mais pas désignée de cette lettre, regroupe plusieurs phénomènes différents sous une même étiquette péjorative. Je m’étonne qu’une déclaration signée par un groupe d’écrivains, de penseurs et de journalistes, pour la plupart diplômés de l‘Ivy League ou d’autres universités prestigieuses prestigieux, ne parvienne pas au moins à proposer une définition cohérente de ce qu’elle croit être la culture du boycott avant de la condamner.[2]

3. Argumentation des définitions

De même qu’il existe des règles pour les argumentations établissant une relation causale correcte, V. Causalité (I), il existe des règles pour l’établissement d’une définition correcte, particulièrement une définition de chose. La méthodologie de la définition précise les règles permettant de construire, et par conséquent, d’évaluer, les définitions. Ces règles dépendent des domaines sociaux ou scientifiques auxquels appartiennent les êtres définis et s’adaptent aux types de définition, V. Définition (I). Les plus générales sont du type suivant :

1) Le definiens (la définition) doit a/ recouvrir le sens intuitif du definiendum (terme défini), et b/ s’appliquer à tous les êtres pouvant être désignés par le definiendum, et seulement à eux.
On peut critiquer une définition parce qu’elle est trop lâche (elle s’applique à des êtres qui ne sont pas désignés par le terme défini) ou parce qu’elle est trop étroite (elle laisse en dehors des êtres qu’il serait désirable d’intégrer).

2) Comme l’explication ou l’argumentation en général, la définition doit éviter la circularité

Un système de sécurité automobile c’est ce qui vous permet de conduire sans danger.

Le deuxième paragraphe de l’article 5 du traité instituant la Communauté économique européenne est incompréhensible. Cette définition est une définition circulaire et non juridique. Elle dit que “dans les domaines qui ne relèvent pas de sa compétence exclusive, la Communauté n’intervient, conformément au principe de subsidiarité, que si et dans la mesure où les objectifs de l’action envisagée ne peuvent pas être réalisés de manière suffisante par les États membres et peuvent donc, en raison des dimensions ou des effets de l’action envisagée, être mieux réalisés au niveau communautaire.” C’est incompréhensible.[3]

3) Elle doit être utile, c’est-à-dire, faciliter la compréhension du phénomène ou l’appréhension de l’être désigné.

4) Elle doit être substituable au terme défini dans tous les contextes où ce dernier apparaît. L’homonymie est fondée sur l’existence de contextes discriminant deux mots ayant le même signifiant.

5) Elle doit être brève et simple, plus claire que le terme défini, et pour cela éviter notamment l’emploi de termes figurés, « on ne doit se servir dans la définition ni de métaphores, ni d’expressions métaphoriques » (Aristote, S. A., 97 b 37 ; Tricot, p. 225); dans Aristote, le terme métaphore couvre tous les usages figurés du langage. Néanmoins, la définition métaphorique est un défi capable de relancer la réflexion sur ce qu’est, dans sa réalité ultime, tel être ou tel phénomène auquel elle s’applique :

 l’humain est l’être des lointains
La métaphore est le travail du rêve du langage

6) Elle doit fournir des informations sur les domaines et les restrictions d’usage du terme.

7) La définition doit être non biaisée, c’est-à-dire ne pas être porteuse d’une évaluation positive ou négative vis-à-vis de son objet. En d’autres termes, elle doit représenter l’usage et le sens réels et non pas refléter les préférences idéologiques de l’auteur de la définition.

L’écologie est une nouvelle religion, un nouvel opium du peuple pour être plus précis.

8) Elle ne doit pas être ad hoc ; si elle est produite afin de s’adapter à objet ou un cas précis prédéterminé on a affaire à une définition persuasive.

9) Elle ne doit pas être négative (Chenique 1975, p.117) ; on ne peut pas définir un âne comme “un non-homme”.

Des règles de ce type servent de guide pour l’établissement des définitions et, en conséquence, pour leur critique ; elles sont mobilisables lors des débats sur les définitions (Schiappa 1993 ; 2000). Elles permettent de critiquer les argumentations faisant appel à une définition, à quelque niveau que ce soit, en montrant que les définitions sous-jacentes sont mal construites parce qu’elles ne respectent pas l’une ou l’autre de ces règles.

C’est un même souci méthodologique qui régit le système de règles pour la construction d’une bonne définition et celui des règles pour la construction d’une bonne causalité, d’une bonne autorité, d’une bonne analogie.


[1] Trad. par H. Parisot, Paris, Flammarion, 1969, p. 107-108

[2] https://www.theguardian.com/commentisfree/2020/jul/08/is-free-speech-under-threat-cancel-culture-writers-respond

[3] https://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?pubRef=-//EP//TEXT+CRE+20001026+ITEMS+DOC+XML+V0//FR&language=FR