Dissociation

La notion de dissociation a été introduite par Perelman & Olbrechts-Tyteca. Le Traité de l’argumentation schématise le champ de l’argumentation par une grande opposition entre :

— « Techniques argumentatives » de liaison, qui portent sur des énoncés, et correspondent aux divers schèmes d’argumentation.

— Procédés de dissociation, qui portent sur des notions ([1958], 3e partie).

La technique de dissociation est donc placée sur un pied d’égalité avec les techniques d’association, c’est-à-dire le vaste ensemble des schèmes d’arguments.

La dissociation est définie comme la scission d’une notion élémentaire, opérée par le locuteur pour échapper à une contradiction. La notion problématique est réanalysée comme contenant une contradiction interne, « une incompatibilité », « une antinomie », et la dissociation est le mécanisme qui permet de la résoudre (Perelman & Olbrechts-Tyteca [1958], p. 550-609).

La dissociation fait éclater un terme T en deux notions, désignées respectivement par un Terme1 et un Terme2. Cette opération s’accompagne d’une évaluation négative de T1 et d’une évaluation positive de T2. La dissociation apparaît comme une sorte de « nettoyage sémantique », permettant d’éliminer du sens de T un contenu ou une connotation indésirable, T1. Le mot réalité peut ainsi être divisé, « dissocié », en la paire T1 = apparence vs T2 = réalité, cette dernière étant la vraie réalité.

La dissociation entre T1 et T2 s’accompagne d’une évaluation des termes ainsi distingués, l’un des termes est valorisé (la réalité), l’autre dévalorisé (l’apparence) :

Alors que le statut primitif de ce qui s’offre comme objet de départ de la dissociation est indécis et indéterminé, la dissociation en termes I et II valorisera les aspects conformes au terme II et dévalorisera les aspects qui s’y opposent. Le terme I, l’apparence, dans le sens étroit de ce mot, n’est qu’illusion et erreur. (Perelman 1977, p. 141)

Selon cette définition, la dissociation n’est pas un type d’argument, mais une stratégie de résistance à la contradiction, qu’elle soit portée dialogalement par un contradicteur ou évoquée polyphoniquement :

X : — Mon vieux, c’est ça la démocratie !
Y : — Il y a démocratie et démocratie.

D’après Perelman, la dissociation est

Une technique argumentative qui n’est guère mentionnée par la rhétorique traditionnelle, car elle s’impose surtout à celui qui analyse la pensée philosophique, c’est-à-dire celle qui se veut systématique. (Perelman 1977, p. 13)

L’exemple proposé est celui de Kant, pour qui les sciences naturelles postulent un déterminisme universel ; or la morale postule la liberté de l’individu ; d’où la nécessité de dissocier la réalité (notion confuse) en réalité phénoménale, où règnent le déterminisme et réalité nouménale, où l’individu pourrait exercer sa liberté. La dissociation est un cas spécial du distinguo, avec valorisation d’un des termes et dévalorisation corrélatives de l’autre.

Selon l’exemple précédent, le distinguo est l’opération qui permet de dériver un concept d’un mot ordinaire.

Il s’ensuit que la même notion peut être dissociée selon les objectifs de l’argumentation. Par exemple, on pourra opposer à la réalité (T) en réalité vécue (T1), celle qui est vécue dans le monde d’ici-bas, et la réalité céleste (T2) celle qui sera vécue dans un monde meilleur. Dans une autre perspective, la réalité (T) sera dissociée en réalité (T1) celle de la vie éveillée opposée à la réalité (T2), celle du rêve.

1. Formes langagières de la dissociation

Le raisonnement par dissociation se caractérise, dès l’abord, par l’opposition entre l’apparence et la réalité. Celle-ci peut être appliquée à n’importe quelle notion, dès qu’on fait usage des adjectifs apparent, illusoire d’une part, réel, véritable de l’autre. Utiliser une expression telle que paix apparente ou démocratie véritable, c’est indiquer l’absence de paix véritable, la présence d’une démocratie apparente : un de ces adjectifs renvoie à l’autre. (Perelman 1977, p.147)

Les marques linguistiques de dissociations sont de tous ordres :

Un préfixe tel que pseudo- (pseudo-athée) quasi non … l’adjectif prétendu, l’usage de guillemets indiquent qu’il s’agit du terme I, alors que la majuscule (l’Être), l’article défini (la solution), l’adjectif unique ou véritable signalent un terme II. (Ibid., p. 148)

D’autres dissociations sont stabilisées sous forme de paires de termes corrélatifs antithétiques ; le Traité de l’argumentation s’est intéressé aux « couples philosophiques » comme « apparence / réalité ; opinion / science ; connaissance sensible / connaissance rationnelle ; corps / âme, juste / légal » (Perelman & Olbrechts-Tyteca [1958], p. 563). Certains de ces couples de dissociés ont une existence traditionnelle et entrent dans des oppositions génératrices de discours idéologiquement fondateurs.

Les couples antagonistes sont des paires antonymiques, et, comme dans toutes les paires antonymiques, un terme est valorisé, cette préférence pouvant être inversée. L’opposition (T1) vs (T2) « superficiel vs profond » peut être inversée par un éloge (paradoxal ?) du superficiel — « « Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau » (Paul Valéry[1]). Dans la paire “rhétorique vs argumentation”, le terme positif et le terme négatif s’inversent au gré des choix théoriques dans une évaluation tournante permanente, V. Contradiction ; Réfutation ; Valeur.

2. Les facettes de la dissociation

La dissociation opère dans tous les domaines où peut s’exercer l’argumentation, comme le montre le cas de l’amour physique, notion confuse, dissociable en pornographie, où s’assouvit le besoin biologique, et érotisme où règnent liberté et inventivité : “Tous les vrais philosophes vous le diront

On peut penser que certains intellectuels sont de bons hommes d’affaires, tout en admettant qu’ils ne sont qu’une petite minorité. La dissociation fait de même, mais via une exclusion pure et simple de la sous-catégorie (homme d’affaire et intellectuel) de la catégorie générale, des intellectuels :

L1 : — Les intellectuels, ça mon vieux, ils sont nuls en affaires !
L2 : — Ou alors c’est pas des vrais intellectuels.

La dissociation a une facette concessive, elle fait la part du feu :

L11 : — Les Allemands boivent de la bière.
L2 : — Pas Hans !
L12 : — Mais lui, c’est pas un vrai Allemand !

L2 réfute L1 par la production d’un cas contraire. L12 reconnaît que Hans est Allemand et qu’il ne boit pas de bière.
La dissociation opère un remaniement catégoriel ; la catégorie “être Allemand” est scindée en deux, les vrais allemands et les autres. Ce remaniement peut être ou non justifié ; L1 aurait pu dire :

L13 : — Mais lui c’est pas un vrai Allemand, il a été élevé aux États-Unis.

On suppose qu’aux États-Unis on boit moins volontiers de la bière qu’en Allemagne. L13 introduit un trait montrant que Hans s’éloigne du stéréotype du vrai Allemand. Tout au plus, on peut faire observer que les critères de définition d’“être Allemand” n’étaient pas précisés dans L11, et que maintenant ils le sont sur la base d’un stéréotype associé aux Allemands. Le fait essentiel est que la catégorie créée par L13 est fondée sur un critère explicite, indépendant de la discussion en cours. Dans le dialogue originel, le seul critère contextuellement disponible est précisément “boire de la bière”. Autrement dit, les Allemands, devenus les vrais Allemands, sont définis comme des Allemands (au sens du mot dans L11) qui boivent de la bière. L’ajout de ce critère ad hoc a rendu l’énoncé L11 irréfutable, puisque

tous les vrais Allemands (= Allemands qui boivent de la bière) boivent de la bière.

Le remaniement catégoriel est excluant. Dans le domaine politique, cette stratégie permet par exemple d’opposer les vrais Français aux autres, et de mettre hors-jeu les seconds. En pratique, la dissociation fait qu’une condition qui était nécessaire et suffisante

Il faut et il suffit d’avoir la nationalité française pour être Français

n’est plus que nécessaire :

Pour être un vrai Français, il faut avoir la nationalité française ET adhérer à Notre Association.

Le cas suivant oppose « la Réunion » à « la vraie Réunion » :

Roland Sicard est journaliste, présentateur de l’émission. Gilbert Collard est avocat, président du Comité de soutien à Marine Le Pen, pour l’élection présidentielle de 2012.

Roland Sicard : — bonjour à tous bonjour Gibert Collard
Gilbert Collard : — bonjour
RS:       avant de parler des propos de Claude Guéant sur les civilisations qui reviennent sur le devant de la scène
GC:     hm
RS:       heu un mot sur le voyage de Marine Le Pen à la Réunion elle a été chahutée on a l’impression que les candidats du Front National ont toujours beaucoup de mal en Outre-Mer/
GC:     écoutez-moi je connais bien La Réunion hein puisque je je j’y suis allé plaider très souvent et puis dans des affaires particulièrement sensibles heu il y a: heu deux Réunions hein il y a une Réunion qu’on instrumentalise\ qui organise le comité d’accueil habituel pour Marine Le Pen qui représente pas grand-chose hein finalement bon et puis ya la vraie Réunion quoi qui est faite d’hommes avec des opinions divergentes de femmes avec des opinions qui- qui s’opposent
mais c’est pas plus difficile dans les départements d’outre-mer qu’en métropole quand même/ non je crois pas ce qui rend la chose difficile c’est l’instrumentalisation heu médiatique hein […]
Extrait de l’émission Les quatre vérités, France 2, 8 février 2012.

V. Catégorisation ; A pari ; Orientation.


[1] L’idée fixe, 1931