Enthymème

Grec ἐνθύμημα, enthúmêma «1. Pensée, réflexion ; 2. Invention, particulièrement stratagème de guerre ; 3. Raison, raisonnement, motif, conseil» (Bailly [1901], ἐνθύμημα)”.
Le sens général de “pensée, réflexion” reste vivant dans toute la rhétorique ancienne : « toute pensée [peut] à bon droit recevoir le nom d’enthymème » (Cicéron, Top., XIII, 55 ; p.84) ; Quintilien signale l’acception « tout ce qui est conçu dans l’esprit », pour la mettre de côté (I. O., V, 10, 1 ; p. 127).

En tant que forme d’inférence utilisée en rhétorique, l’enthymème est défini comme :

— La contrepartie rhétorique du syllogisme logique.
— Un syllogisme ayant une prémisse non pas vraie mais vraisemblable.
— Un syllogisme ayant une prémisse fondée sur un signe.
— Un syllogisme tronqué.

1. L’enthymème, contrepartie rhétorique du syllogisme

Dans la systématique aristotélicienne, la preuve est obtenue par inférence, qu’elle soit scientifique (logique), dialectique, ou rhétorique. Aristote considère que les exigences du discours rhétorique ne sont pas compatibles avec l’exercice de l’inférence scientifique, déduction syllogistique et induction, celles-ci doivent être transposées :

J’appelle enthymème le syllogisme rhétorique, et exemple l’induction rhétorique. (Rhét., I, 2, 1356b5 ; trad. Chiron, p. 128)

Le syllogisme (inférence scientifique) et l’enthymème (inférence rhétorique) sont définis de manière strictement parallèle, comme des discours où

De l’existence de certaines choses, il résulte – à cause d’elles – une chose différente et distincte d’elles, du seul fait que ces choses-là existent, soit de manière universelle, soit en règle générale, c’est ce qu’on appelle là [en logique] un syllogisme, et ici [en rhétorique] un enthymème.  (Rhét., I, 2, 1356b15 ; trad. Chiron, p. 129)

À la différence du syllogisme, tiré de propositions vraies, l’enthymème est tiré « des vraisemblances et des signes » (Rhét., I, 2, 1357a30 ; Chiron, p. 133) ; V. Typologies Anciennes.

L’enthymème est « le corps de la persuasion », « la démonstration rhétorique » (Rhét., I, 1, 11354a15 ; Chiron, p. 115 ; I, 1, 1355a5 ; p. 119). Il porte sur le fond du débat, « le fait » (Rhét., I, 1, 1354a25 ; Chiron, p. 116), sur la cause elle-même, en opposition aux moyens discursifs fondés sur les émotions ou la présence du locuteur dans son discours, V. Émotion ; Pathos ; Éthos.

On parle dans le même sens de syllogisme oratoire, de syllogisme rhétorique ou de syllogisme imparfait ; ces appellations réfèrent toutes le rhétorique au syllogistique.

Le parallélisme science / dialectique / rhétorique
et la relation de l’enthymème à la preuve

Le parallélisme science / dialectique / rhétorique est problématique. Si l’on admet cette opposition, on entre dans un quadrillage notionnel très incommode et empiriquement inadéquat. D’une part, on doit prendre en charge la distinction entre les trois types de raisonnements et de syllogismes (scientifique, dialectique, rhétorique), et la coupure entre le catégorique scientifique, le persuasif rhétorique, et le probable dialectique, et faire comme si le discours concret ne connaissait ni le syllogisme catégorique, ni le probable, et n’atteignait jamais la certitude, V. Probable ; Vrai; Véridique. D’autre part, cela amène à corseter la rhétorique argumentative dans l’opposition entre preuves dites techniques, preuves rhétoriques proprement dites, et preuves non techniques, qui, de toute évidence, n’entrent pas dans le cadre notionnel précédent. Or, tout comme le discours ordinaire, le discours judiciaire combine les deux types de preuves qui elles ne permettent pas le doute raisonnable.

Considéré comme un syllogisme incomplet mais « parfait dans l’esprit », on ne voit pas ce qui empêche l’enthymème de faire pleinement preuve (voir §4). De même, l’enthymème défini comme un syllogisme fondé sur un indice peut faire preuve, voir §3.

2. L’enthymème convient à la rhétorique
parce qu’il est fondé sur une prémisse vraisemblable

Dans les Premiers analytiques, Aristote définit l’enthymème comme

Un syllogisme qui part de prémisses vraisemblables ou de signes (P. A., II, 27, 10 ; p. 323).

Le vraisemblable est une proposition probable : ce qu’on sait arriver la plupart du temps, ou ne pas arriver. (Ibid., II, 27, 1 ; p. 322).

Par exemple “les parents aiment leurs enfants” exprime une prémisse générale vraisemblable, c’est-à-dire admise par défaut. De cette prémisse vraisemblable associée à la prémisse factuellement vraie “Marie est la mère de Pierre”, on déduit, à défaut d’informations à effets contraires, que “Marie aime Pierre”, V.Raisonnement par défaut ; Invention.

3. L’enthymème convient à la rhétorique
parce qu’il est fondé sur un signe

L’enthymème est également défini comme un syllogisme fondé sur le signe. Le mot signe a ici le sens d’indice ; alors que le signe au sens linguistique est arbitraire par rapport au phénomène qu’il désigne, l’indice est un élément matériel naturellement associé à un phénomène. Un signe-indice est un fait avéré qui s’exprime dans une proposition ayant pour sujet un individu comme (a) “cette femme a du lait”, (b) “cette femme est pâle”, (c) “Pittacus est honnête”.

Les trois enthymèmes suivants sont fondés sur ces différents indices :

1) Le signe est certain (suffisant) :

Cette femme a enfanté, puisqu’elle a du lait

Le lien est du type feu / fumée ou avoir un enfant / avoir eu des relations sexuelles (époque de la conception non médicalisée). Le signe décèle un phénomène non immédiatement perceptible, lointain ou passé.

2) Le signe est une condition nécessaire faible, loin d’être suffisante :

Cette femme a enfanté, puisqu’elle est pâle

D’autres causes peuvent entraîner la pâleur :  avoir un accident de santé, avoir passé la nuit à faire la fête, avoir le teint naturellement pâle, etc. L’évaluation de l’inférence nécessite une enquête et des savoirs spécialisés.
Sur le fond, l’évaluation des diagnostics (a) et (b) ne relèvent pas de la rhétorique, mais de la pratique médicale. Elle ne relève de la rhétorique que dans la mesure où celle-ci entendrait opposer le diagnostic populaire au diagnostic spécialisé, c’est-à-dire combattre le vrai par le plausible.

3) Le signe est fondé sur un trait possiblement accidentel :

Les sages sont honnêtes puisque Pittacus est honnête

L’inférence n’autorise que la conclusion “certains sages sont honnêtes”. Il s’agit d’une induction fondée sur un seul cas, en d’autres termes une induction rhétorique ou un exemple, V. Généralisation.
Elle serait valide si elle procédait sur la base d’un trait essentiel, “juge bien de toutes chonérses” : les sages jugent bien de toutes choses, puisque Pittacus juge bien de toutes choses.

4. L’enthymème convient à la rhétorique
parce que c’est un syllogisme tronqué

L’enthymème est également défini comme un syllogisme catégorique où est omise une prémisse :

Les hommes sont faillibles, tu es faillible.
Tu es un homme, tu es faillible.

Ou la conclusion :

Les hommes sont faillibles, considère que tu es homme !

La Logique de Port-Royal définit l’enthymème comme « un véritable syllogisme dans l’esprit, mais imparfait dans l’expression » (Arnauld et Nicole [1662], p. 226) :

Quand on n’exprime ainsi que deux propositions, cette sorte de raisonnement s’appelle enthymème, qui est un véritable syllogisme dans l’esprit, parce qu’il supplée la proposition qui n’est pas exprimée ; mais qui est imparfait dans l’expression, et ne conclut qu’en vertu de cette proposition sous-entendue. (ibid., p. 180)

Les exemples du paragraphe précédent peuvent donc être appelés enthymèmes pour deux raisons : d’une part, parce qu’ils sont fondés sur des indices, et d’autre part, parce qu’ils sont des syllogismes incomplets.
La définition de l’enthymème comme syllogisme tronqué n’est pas considérée comme aristotélicienne : « Il n’est pas de l’essence de l’enthymème d’être incomplet » (Note de Tricot à Aristote, P. A., II, 27, 10 ; p. 323). En outre, d’après Conley, cette conception de l’enthymème comme syllogisme tronqué est peu répandue dans la rhétorique ancienne ; il ne la retrouve que dans un passage de Quintilien (Conley 1984, p. 174).
Cependant, à la suite de la définition précédente et en commentaire des exemples, les Premiers analytiques envisagent bien le cas du syllogisme tronqué : « On passe sous silence la dernière proposition [Pittacus est sage] parce qu’elle est connue » (ibid., 15 ; p. 323). D’autre part, on lit dans la Rhétorique que

Si l’une des propositions est connue, il n’est même pas besoin de la formuler : l’auditeur la supplée de lui-même. Ainsi, pour établir que Dorieus a reçu une couronne comme prix de sa victoire, il suffit de dire que “en effet il a remporté une victoire olympique”. Le fait que la victoire aux Jeux olympiques est récompensée d’une couronne n’a pas besoin d’être ajouté : tout le monde le sait. (Rhét., I, 2, 1357a15-25 ; trad. Chiron, p. 132).

Les raisons données pour lier l’enthymème au discours syllogistique sont quelque peu paradoxales. L’enthymème comme syllogisme tronqué est supposé convenir à la rhétorique car il serait moins pédant que le syllogisme complet. Son utilisation suppose que la prémisse manquante est facile à récupérer. Une autre raison est également avancée : on utiliserait l’enthymème parce que l’auditoire ordinaire est composé d’esprits faibles, incapables de suivre un enchaînement syllogistique dans toute sa rigueur. Cette seconde justification suppose que la prémisse manquante est trop difficile à récupérer : ces deux justifications sont difficilement compatibles.

5. L’enthymème convient à la rhétorique
parce qu’il instaure une coopération avec l’auditoire

Du point de vue de la communication argumentative, la notion d’enthymème sert à articuler les pratiques de l’implicite à l’effet de persuasion : « tous les orateurs mettent en œuvre les moyens de persuasion en produisant dans la démonstration soit des exemples soit des enthymèmes. Il n’y a rien d’autre en dehors de cela. » (Rhét., I, 2, 1356b5 ; trad. Chiron, p. 128-129). Comme le note Bitzer, la forme enthymématique est une manière de lier orateur et auditoire dans un processus de co-construction du sens du discours (Bitzer 1959, p. 408). En « se [bornant] à se faire entendre » (Quintilien, I. O., V, 14, 24 ; p. 208), l’enthymème pose l’auditoire comme de bons entendeurs, et crée ainsi un effet “bonne intelligence” et de complicité. La fusion communicationnelle contribue ainsi à la formation d’un éthos de communauté : “ je suis comme vous, nous sommes ensemble”.

Dans les termes de Jakobson, la formulation enthymématique a une fonction phatique, elle maintient ouvert la ligne de communication. Elle introduit une légère tension dont on suppose qu’elle pourra maintenir l’intérêt d’un auditoire qui tend à la somnolence.

6. L’enthymème comme actualisation d’un topos

L’accrochage de l’enthymème au syllogisme ne résiste pas à la considération de la diversité des types d’arguments ou topoï utilisés dans la parole courante. En relation avec la définition du topos comme une formule générale inférentielle-associative, l’enthymème est défini comme un discours qui applique un topos, à une situation argumentative concrète.

7. L’enthymème comme formule conclusive

Cicéron accorde une efficacité supérieure aux enthymèmes fondés sur les contraires :

Quoique toute pensée puisse être appelée enthymème, comme celle qui résulte de l’opposition des contraires semble la plus subtile, elle s’est appropriée seule le nom général, (Cicéron, Top., XIII, 55 ; p.84)

Il donne pour exemple : « “Celle à qui tu ne reproches rien, tu la condamnes, celle dont tu dis qu’elle t’a fait du bien, tu lui fais du mal !” » (Ibid.)

Cet exemple met en jeu deux formes d’opposition, d’une part, celle des contraires, bien / mal, et à un second niveau, une inversion des principes associés à ces contraires. Selon l’entendement courant, “quand on condamne quelqu’un c’est qu’on a quelque chose à lui reprocher” et “le bien doit être récompensé”. Selon Cicéron, le destinataire de la diatribe prend le contrepied de ces principes ; il n’est pas seulement réfuté, il est donné comme insensé.