Archives de l’auteur : Christian Plantin

ATCCT — Dismissal – Mépris

The so-called « sophists », Chinese and Greek, defend and promote provocative claims such as « a white horse is not a horse ». These surprising mottos are very difficult to refute, and much easier to dismiss as self-evidently false absurdities, « not even wrong », « not worthy of an answer ». This is the case with the following by Huan T’an [1] :

Kung Sun Lung, le cheval blanc et le garde frontière

Un premier passage expose la doctrine de Kung-sun Lung
Kung-sun Lung was a dialectician who lived at the time of the Six Kingdoms. He wrote a treatise on “Hard and White” and, to illustrate his theory, said that a white horse is not a horse. To show that a white horse is not a horse, he said that “white » is that by which one names the color and horse that by which one names the form. The color is not the form, and the form is not the color.  (Fragment [135A], p. 124)

Un second passage s’étonne de telles affirmations:
There are now people who doubt everything. They say that the oyster is not a bivalve, that two time five is not ten. (p. 1)

In a third passage reports the rebuttal from a frontier official, who has kept his good sense,  frontier; such a claim « cannot cross the frontier”
Kung-sun Lung often argued that “a white horse is not a horse”. People could not agree with this. Later, when riding a white horse, he wished to pass through the frontier pass without a warrant or a passport. But the frontier official would not accept his explanations, for it is hard for empty words to defeat reality. (Fragment 135B, p. 124)
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Huan T’an  (-43, +28) Hsin Lun (New treatise). Translated by Timoteus Pokora. University of Michigan, Center for Chinese studies, 1975.

Rire de Talent Prometteur

Excerpt from Ba Jin, Family (Chia)

Two days later […] the revision of the articles for the next issue of the magazine took place. The youngest attended as usual. When he arrived, Such as smile read aloud a police proclamation forbidding women to wear their hair short. The young man was already familiar with it; it was said to be the work of a blossoming talent (1) of the ancient dynasty. The content, simplistic, and even the form, not very correct, aroused the gaiety of all the listeners at each sentence.
— This is really making fun of people! What does it mean? exclaimed Such as smile, while throwing the sheet on the ground.
— We could publish this masterpiece in the next issue under the heading « Let’s laugh a bit », proposed Reserve of benevolence.
— Bravo! applauded the girl.

All approved. Somebody added that it would be good to attach a scathing refutation.

(1) Official title of the ancient dynasties, generally translated by the term: bachelor.

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Extrait de Pa Kin, Famille. Traduit du chinois par Li Tche-houa et Jacque(line Alezaïs. Paris, Flammarion, 1979.


Le surlendemain […eut lieu la révision des articles pour le n°8. Le cadet y assista comme d’habitude. Á son arrivée, Telle que Sourire lisait à haute voix une proclamation de la police interdisant aux femmes de porter les cheveux courts. Le jeune homme la connaissait déjà; elle était, disait-on, l’œuvre d’un talent en fleur (1) de l’ancienne dynastie. Le fond, simpliste, et la forme même, peu correcte, suscitaient à chaque phrase la gaieté de tous les auditeurs.
— C’est vraiment se moquer des gens! Que veut-il dire? s’écria Telle que sourire en jetant la feuille à terre.
— On pourrait publier ce chef-d’œuvre dans le prochain numéro sous la rubrique « Histoire de rire”, proposa Réserve de bienveillance.
— Bravo ! applaudit la jeune fille.
Tous approuvèrent. Quelqu’un ajouta qu’il serait bon de joindre une réfutation cinglante.

(1) Titre officiel des anciennes dynasties, traduit généralement par le terme : bachelier.

ATCCT — Sorite Confucéen

Sorite confucéen

Paradoxe du tas — Sorite rhétorique — Sorite logique (tradition occidentale)

Sorite confucéen, Sorite chinois

L’expression “sorite chinois” ou “sorite confucéen” est proposée par Masson-Oursel ([1912], p. 17) pour désigner,

[des] argumentations exprimant un enchaînement de moyens mis en œuvre par l’activité humaine en vue d’une fin » (1912, p. 20).

Á propos de cette forme d’argumentation dans un passage de Confucius, Graham (1989) parle de

the sorite form later so common (if A then B; if B then C…) (p. 24),

considérant sans doute que la qualifications “chinois” n’a pas lieu d’être, les phénomènes désignés par le mot “sorite” étant du même ordre dans la tradition chinoise et la tradition occidentale.

Nous utiliserons l’expression « sorite confucéen”, puisqu’il semble que Confucius a été le premier à utiiser cette forme argumentative, ou le terme sorite, lorsqu’il n’y a pas de risque de confusion.

Eno utilise l’expression  “chain syllogism” (2016, p. 11) pour désigner le célèbre passage des Analectes où Confucius justifie la priorité donnée à la rectification des noms:

[Zilu] — Si le prince de Wei vous attendait pour régler avec vous les affaires publiques, à quoi donneriez-vous votre premier soin ?
— A rendre à chaque chose son vrai nom, répondit le Maître.
— Est-ce raisonnable ? répliqua Tzeu lou. Maître, vous vous égarez loin du but. A quoi bon cette réforme des noms ?
Le Maître répondit :
— Que [Zilu] est grossier ! Un homme sage se garde de dire ou de faire ce qu’il ne sait pas.
« Si les noms ne conviennent pas aux choses, il y a confusion dans le langage. S’il y a confusion dans le langage, les choses ne s’exécutent pas. Si les choses ne s’exécutent pas, les bienséances et l’harmonie sont négligées. Les bienséances et l’harmonie étant négligées, les supplices et les autres châtiments ne sont pas proportionnés aux fautes. Les supplices et les autres châtiments n’étant plus proportionnés aux fautes, le peuple ne sait plus où mettre la main ni le pied.»
Un prince sage donne aux choses les noms qui leur conviennent, et chaque chose doit être traitée d’après la signification du nom qu’il lui donne. Dans le choix des noms il est très attentif. ((Analectes, VII.13.3)

Le processus de dégradation présenté dans ce sorite se déroule en cinq étapes, qui s’enchaînent en vertu d’une relation de type cause – conséquence, “si… (alors)…”. La première est celle où les noms sont employés n’importe comment; la dernière est le chaos social qui en résulte.
D’une façon générale, la progression du sorite peut être temporelle (avant > après) ou causale (cause > effet),  ou logique (antécédent > conséquent) ou jouer sur une combinaison de ces relations (engendrement, fil narratif, etc.)

Zilu est un disciple senior de Confucius et un personnage yofficiel important de l’état de Lu. Ici, il n’hésite pas à déclarer que ce qu’avance Confucius lui paraît «étrange»; s’en prenant ainsi directement à la face du Maître. D’une façon générale, il parle avec le Maître sans trop de souci des prescriptions rituelles réglant les interactions Maître – Disciple, voir Zilu. Ici, il n’hésite pas à déclarer que ce qu’avance Confucius lui paraît «étrange»; s’en prenant ainsi directement à la face du maître. D’une façon générale, il parle avec le Maître sans trop se soucier des prescriptions du rituel, voir Zilu.

Sorite progressif et régressif

Masson-Oursel (1912) [3] oppose le sorite progressif et le sorite régressif.
— Le sorite progressif part d’une première étape, d’un état initial où s’amorce le processus, et énumère les étapes de son développement menant jusqu’à un but ou un résultat ultime:

— Le sorite régressif part du but ou du résultat, et  énumère les étapes à rebours, en remontant jusqu’à un état initial, source du développement qui vient d’être retracé.

Schème d’inférence  temporel  dans le sorite progressif:
               E0 (État initial);  après E0 = E1; après E1E2; …  = Em (État final, Climax)
Dans le sorite régressif:
Em (état final, climax;  avant Em = El; avant ElEk; …  = Eo (état initial)

Idem pour la cause et l’effet, l’antécédent et le conséquent., etc.

Selon que l’état final est désirable ou non, le sorite  peut être dit positif ou négatif.
Le sorite positif progressif est pédagogique; il précise le plan de la tâche à accomplir,  étude ou  transformation de la personne. Le sorite positif régressif permet de magnifier quelque peu l’état final, il fixe l’objet du désir
Le sorite  régressif négatif est dissuasif; il s’appuie sur un enchaînement d’événements négatifs de plus en plus graves. Le sorite régressif négatif peut servir à réfuter un désir.

Le processus du sorite repose sur l’explicitation d’un mécanisme par étapes.
— Le sorite progressif négatif procède comme l’argument de la pente glissante ou du petit doigt dans l’engrenage (slippery slope). La différence étant que la réfutation par la pente glissante se contente souvent d’évoquer la seconde étape et tout ce qui se passe avant que ne surgisse la catastrophe finale. Le sorite précise les étapes, mais se montre tout aussi discret sur les processus.

 Les deux sorites de la Grande Étude

Le bref traité de Confucius intitulé La Grande Étude  (Dàxué ,Great Learning) articule un premier sorite régressif suivi d’un sorite progressif sur un contenu identique.

Le sorite régressif va du désir suprême des anciens rois, l’exaltation universelle des vertus, et pose sa raison immédiate: pour cela, il leur a fallu et il faut d’abord gouverner leur pays; pour gouverner le pays, il leur a fallu et il faut  faire régner l’ordre dans sa maison; et ainsi de suite, il remonte à la nature des choses.

1. Les anciens (rois) qui voulaient faire briller les brillantes vertus dans l’univers auparavant gouvernaient leur (propre pays).
2. Voulant gouverner leur pays, auparavant ils faisaient régner l’ordre dans leur maison.
3. Voulant faire régner l’ordre dans leur maison, auparavant ils se cultivaient eux-mêmes.
4 Voulant se cultiver eux-mêmes, auparavant ils corrigeaient leur cœur.
5. Voulant corriger leur cœur, auparavant ils rendaient sincère leur pensée.
6. Voulant rendre sincère leur pensée, auparavant ils tendaient à développer leur connaissance :
6. Tendre à développer sa connaissance, c’est saisir la nature des choses.
(Trad. Masson-Oursel, 1912, p. 20; notre présentation et numérotation)

Toujours selon Masson-Oursel, ce sorite régressif correspond au sorite progressif suivant, qui prend pour première étape la personne parfaite du Sage et parvient au monde parfait. Le premier sorite allait du monde à l’individu, le suivant va de la personne au monde.

Quand la réalité est atteinte, alors la connaissance est complète ; quand la connaissance est complète, alors les pensées sont sincères ; quand les pensées sont sincères, alors le cœur est rectifié ; quand le cœur est rectifié, alors le moi est cultivé ; quand le moi est cultivé, alors la famille est réglée ; quand la famille est réglée, alors l’État est bien gouverné ; quand l’État est bien gouverné, alors le monde est en paix .[3]

Les marqueurs du sorite progressif sont les suivants:
— La transition est marquée par l’expression tse, “alors” […] (Id., p. 19)
— Le schème du raisonnement est : « Ceci, alors cela ». Ainsi s’exprime en chinois le jugement hypothétique, rendu en français par si ou quand. […] — La connexion peut également « s’affirmer très énergiquement par la formule: A ne peut pas aller sans B » (id.) ce qui définit A comme une condition suffisante de B, “A => B
— « La condition première fait pour ainsi dire tache d’huile et se propage en des conditions nouvelles issues les unes des autres. Ainsi, dans Mencius IV, 1, 27, chaque terme s’unit au suivant par l’expression : “le principal fruit (chĕu) de A est B” ». (Id., p. 19).

La différence entre sorite progressif et régressif est purement dans l’organisation textuelle des étapes qui les composent. Ces étapes sont énumérées sous forme de parallélismes : “quand A, alors B”. Quand… appartient à la famille des connecteurs temporels comme à la famille “si… alors”, utilisée pour noter l’implication logique.

Masson-Oursel propose une seconde formulation exprimant la progression (ou la régression) caractéristique du sorite :

Chaque pas en avant représente une anticipation qui se justifie après coup, grâce à la formule:  “en vue de B, il y a un moyen, une voie à suivre (yeou tao) ; A étant donné, alors (seu) B est donné” (Masson Oursel, 1912, p. 20).

Le sorite progressif répond à la question: quelle sera la conséquence de tel acte?, le sorite régressif à la question quelles sont les conditions qui permettent d’atteindre A?:
Le sorite progressif propose un chemin à suivre, une voie sur laquelle sont marquées des étapes successives. On est  autant dans le registre de la méthode que de l’inférence logique. Le sorite régressif énumère les conditions sous lesquelles il est possible d’atteindre un but souhaité.
En somme, le sorite propose un chemin à suivre, une “Voie” sur laquelle sont marquées des étapes successives. On serait alors plus dans le registre de la méthode ou du parcours  que de l’inférence.

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[1] Masson-Oursel, Paul 1912. Esquisse d’une théorie comparée du sorite. Revue de Métaphysique et de Morale, 20e année, n° 6, novembre 1912. 810-824. Cité d’après Études de philosophie comparée, p. 20. Chineancienne, Pierre Palpant 2006, p.20. http://classiques.uqac.ca/classiques/masson_oursel_paul/etudes_philo_comparee/etudes_philo_comparee.html

[2] Confucius,Tseng-tseu Ta Hio, ou La Grande Étude. Trad. par Guillaume Pauthier. La Revue Encyclopédique, tome LIV, avril-juin 1832, pages 344-364. Cité d’après Chineancienne, P. Palpant www.chineancienne.fr

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ATCCT — Polysyllogisme

POLYSYLLOGISME

Le polysyllogisme est un “sorite syllogistique”. C’est une suite de syllogismes telle que la conclusion de l’un sert de prémisse au suivant.

1. Polysyllogisme progressif

Un polysyllogisme progressif est une suite ouverte de syllogismes telle que la conclusion de l’un sert de prémisse majeure au suivant.
Les conclusions intermédiaires  (= prémisses majeures) peuvent être supprimées.

Tout vertébré a le sang rouge, tout mammifère est vertébré, tout carnassier est mammifère, tout félin est carnassier, donc, tout carnassier a le sang rouge.

Ce polysyllogisme progressif s’analyse comme suit.

1e col. : le polysyllogisme progressif
En italique, les conclusions (= prémisses majeures) du syllogisme suivant.
2e col. : les trois sylllogismes composant le polysyllogisme progressif

tout vertébré a le sang rouge Syl. 1 – Prém. Maj.
tout mammifère est vertébré Syl. 1 – Prém. Min.
tout mammifère a le sang rouge Syl. 1 – Concl. = Syl. 2 – Prém. Maj.
tout carnassier est mammifère Syl. 2 – Prém. Min.
tout carnassier a le sang rouge Sy2 Concl. = Sy. 3 – Prém. majeure
tout félin est carnassier Sy 3 – Prém mineure
Tout carnassier a le sang rouge Syl. 3 – Concl.

Diagramme

Les contours représentent des ensembles dont le nom figure dans le contour, du plus englobant au moins englobant.
“L’ensemble des vertébrés contient l’ensemble des mammifères, qui contient l’ensemble des carnassiers, qui contient l’ensemble des félins”. La flèche du raisonnement va du large à l’étroit : “Vertébré => Mammifère => Carnassier => Félin”
« Il faut partir du prédicat qui a dans son extension un moyen terme très étendu et « descendre » grâce à des moyens termes dont l’extension est de plus en plus restreinte jusqu’au sujet dont le lien avec le prédicat se trouve ainsi établi » (Id., p. 255-256).

2. Polysyllogisme régressif

Un polysyllogisme régressif est une suite de syllogismes telle que la conclusion de l’un sert de prémisse mineure au suivant. Les conclusions = prémisses majeures peuvent être supprimées.

Chenique (1975, p. 256) donne comme exemple de polysyllogisme régressif le texte suivant (l’expression “rebuts de la société” est choquante, voire risible dans le contexte de l’affirmation précédente). . Le prédicat “— sera sauvé”, est ambigu, d’une part, entre un sens religieux (« Les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers » (Évangile de Marc 10:31), et, d’autre part, un sens matériel, “— sera secouru”. Nous nous contenterons de reproduire le raisonnement contenu dans ce “polysyllogisme régressif” tel qu’il est reconstruit par Chenique.

L’indigent est malheureux
Tous les malheureux sont des rebuts de la société
donc l’indigent est un rebut de la société

Les rebuts de la société doivent être secourus
donc l’indigent doit être secouru

ce qui est secouru sera sauvé
donc l’indigent sera sauvé

1e col. : le polysyllogisme régressif
En italique, les conclusions = prémisses mineures du syllogisme suivant.
Elles peuvent être omises.
2e col. : les trois sylllogismes composant le polysyllogisme régressif

L’indigent est malheureux Prém. Min. de Syl. 1
tous les malheureux sont des rebuts de la société Prém Maj. de Syl. 1
DONC L’indigent est un rebut de la société Concl. de Syl.1= Prém min. de Syl. 2
les rebuts de la société doivent être secourus Prém Maj. de Syl. 2
DONC L’indigent doit être secouru Concl. de Syl.1= Prém min. de Syl. 2
Ce qui est secouru sera sauvé Prém Maj. de Sy. 3
DONC L’indigent sera sauvé Concl. de Syl. 3

Diagramme

L’ensemble des « indigents »  est inclus dans l’ensemble des « rebuts de la société » : l’ensemble des « rebuts de la société » est inclus dans l’ensemble des « gens doivent être secourus » ; l’ensemble l’ensemble des « gens doivent être secourus »  est inclus dans l’ensemble des gens qui « seront sauvés » ; donc les « indigents » « seront sauvés »

On “remonte”du sujet jusqu’au prédicat par des moyens termes de plus en plus étendus. (id. p. 257)


[1] Cet article est fondé sur Chenique, 1975,  p. 255-258.

Direct vs Indirect, Arg. —

Argument DIRECT et argument INDIRECT

L’argumentation directe repose sur un argument substantiel tiré du domaine thématique défini par la question et lui apportant une réponse par le moyen d’un topos inférentiel. L’argument direct soutient positivement la conclusion qu’il défend.

On appelle argumentation indirecte :
1) Une argumentation fondée sur un argument périphérique, c’est-à-dire fondé sur une circonstance des actions discutées et non pas sur l’action elle-même.

2) Un argument qui montre non pas que les choses sont telles et telles, mais qu’elles ne peuvent pas être autrement. L’argument indirect soutient une conclusion en se fondant sur le fait que la conclusion opposée est fausse ou indéfendable.
Le topos utilisé est une loi de la pensée ordinaire “on ne peut pas avoir simultanément P et non-P”, qui vaut dans tous les domaines argumentatifs. Quel que soit le contenu substantiel de l’affirmation P, si on sait que non-P est fausse, alors P est vraie. La conclusion n’apporte rien de substantiel à la discussion de P, ni connaissance ni compréhension.
Les arguments suivants sont des arguments indirects en ce sens:

Argumentation par l’ignorance : on adopte une croyance parce qu’on n’a aucune raison de ne pas l’adopter.
— par l’absurde : on adopte une proposition parce que la proposition contraire conduit à une absurdité.
— au cas par cas : on admet le cas résiduel parce que tous les autres sont rejetés.

3) On parle également d’argumentation indirecte pour désigner une argumentation ou une interaction argumentative formatée selon un genre littéraire : roman, poésie, etc.
Dans le même sens, on appelle également argumentation directe une argumentation développée par des participants impliqués dans les enjeux, et  argumentation indirecte une argumentation rapportée.

— On appelle également argumentation directe une argumentation développée par des participants impliqués dans ses enjeux, et  argumentation indirecte une argumentation rapportée, en particulier une argumentation racontée, c’est-à-dire mise en scène selon un genre journalistique ou littéraire : théâtre, roman, poésie, etc. Les personnes représentées comme des acteurs primaires de l’argumentation ne sont pas nécessairement impliqués dans les enjeux de la question argumentative traitée.

Contradiction

CONTRADICTION
On distingue  la contradiction interindividuelle, qui peut produire une situation argumentative, et l’opposition entre termes et propositions contraires et contradictoires  née du jeu de la négation .  Elles sont à la base d’opérations argumentatives très productives, comme l’argumentation par les conséquences indésirables et l’argumentation sur les paires de termes opposés.

1. En dialogue, la contradiction est une situation où deux interlocuteurs produisent des affirmations incompatibles ; des tours de parole anti-orientés.
La contradiction apparaît avec le refus de ratification. Elle peut se résoudre par une série de procédés d’ajustements, ou elle peut être thématisée et donner naissance à une situation argumentative.
V. Négation ; Désaccord ; Question argumentative ; Stase ; Réfutation ; Contreargumentation.

‘2.En logique et en linguistique,  la mise en évidence de relations d’ncompatibilité et d’opposition correspondent à des opérations argumentatives fondamentales.

Le principe logique de non-contradiction est une loi de la pensée, qui définit la négation. et le rejet d’une proposition.

.  On le retrouve dans le principe général de cohérence, qui conduit à rejeter un discours qui contient des affirmations incompatibles.
L’argument ad hominem demande à un locuteur de s’expliquer au sujet de différentes attitudes ou de différentes prises de positions jugées incompatibles.
L’argument par l’absurde permet de rejeter une proposition qui conduit à des conséquences indésirables.

Deux terme peuvent entrer différents types d’opposition, 1) opposition bidimensionnelle entre termes contradictoires, comme l’opposition traditionnelle de “sexe = homme, femme”  ; 2) opposition multidimensionnelle entre termes contraires, comme l’opposition de  sexualité = lesbiennes, gays, bisexuels, transgenre et plus”.

Deux terme peuvent entrer différents types d’opposition, La distinction entre propositions contraires et propositions contradictoires  repose sur les modes d’opposition possibles entre des propriétés du même type selon que ces propriétés s’opposent de façon binaire “genre = homme, femme” (régime traditionnel) ou multidimensionnelles “couleur = rouge, orange, jaune, vert, bleu, indigo et violet”.
L’argumentation sur les paires de termes opposés permet de confirmer ou de réfuter une affirmation.


 

Consensus — Dissensus

DISSENSUS

Formes du consensus. Le dissensus est approuvé dans son principe, mais pour être mieux éliminé. Après avoir été condamné comme un péché de langue (contentio), le dissensus est rejeté comme le lieu de la violence verbale et des sophismes. Dédiaboliser le dissensus.

1. Consensus

1.1 Consensus comme accord posé ou visé par l’argumentation

V. Accord ; Persuasion.

1.2 Argument du consensus

L’argument du consensus couvre une famille d’arguments qui fondent la vérité d’une proposition sur le fait qu’il y a consensus à son sujet, ou qui permettent de rejeter une proposition qui s’oppose au consensus. Le locuteur allègue que les données sur lesquelles il fonde son argumentation font l’objet d’un consensus de tous les hommes et de tous les temps, et qu’en ne s’y ralliant pas, son interlocuteur s’exclurait de cette communauté. Ces arguments ont la forme générale :

On a toujours pensé, désiré, fait… comme ça. Donc achetez (désirez, faites…) comme ça. Tout le monde aime le produit Untel.

Argument du plus grand nombre (lat. arg. ad numerum ; numerus “nombre”) — L’argument du (plus) grand nombre tend vers l’argument du consensus universel.

— La majorité / beaucoup de gens … pensent, désirent, font… X. Trois millions d’Américains l’ont déjà adopté !
Mon livre s’est mieux vendu que le tien.
— C’est un acteur très connu.

Argument du sens commun — L’argument du consensus se combine aisément avec celui de l’autorité généreusement accordée à la sagesse traditionnelle, au sens commun ou au bon sens, dans la mesure où il est la chose du monde la mieux partagée , V. Autorité ; Fond.

— Je sais que les Français m’approuvent.
— Seuls les extrêmes m’attaquent, tous les gens de bon sens seront d’accord avec moi.

Critique du grand nombre : Le suivisme — l’argument du grand nombre est également lié à la fallacie de suivisme (en anglais bandwagon fallacy. Le bandwagon est littéralement le wagon décoré qui promène l’orchestre à travers la ville, et que tout le monde suit avec joie et enthousiasme. Métaphoriquement, suivre ou monter dans le bandwagon, c’est prendre le train en marche, suivre le mouvement, se joindre à une “émotion” populaire, au sens étymologique. Parler de bandwagon fallacy c’est donc condamner le suivisme : on fait quelque chose simplement parce que ça amuse beaucoup de gens de le faire. Cette fallacie est également liée à l’argument populiste ad populum.

2. Dissensus

Les approches les plus courantes de la rhétorique argumentative se focalisent sur la persuasion, l’adhésion, la communion, le consensus, la co-construction… ; ces termes sonnent comme des impératifs moraux : “la différence, c’est mal, l’identique, c’est bien”, il faudrait être bien méchant pour ne pas être d’accord avec le principe de l’accord. La mise au premier plan de la persuasion et du consensus laisse croire que l’unanimité consensuelle serait l’état normal et sain de la société et des groupes, opposable à l’état pathologique que serait l’état de controverse et de polémique, en bref de dissensus.

Le TLFi ne donne pas le mot dissensus : cette forme régulière, calquée sur le latin, de la famille de dissentiment, correspond à l’antonyme indispensable à consensus.

2.1 La parole argumentative polémique

« Conflit, polémique, controverse » : d’après le Petit Robert, la polémique est un «débat par écrit vif ou agressif => controverse, débat, discussion » (PR, Polémique). La controverse semble plus pacifique, au moins dans sa définition : « Discussion argumentée et suivie sur une question, une opinion » (PR, Controverse), sinon dans ses exemples, où la controverse est qualifiée de « vive », voire « inexpiable ». Polémique et controverse sont des espèces du genre débat (pas forcément écrit), V. Débat.

Le lexique distingue, d’une part, des interactions collaboratives non violentes, fortement argumentatives, comme délibérer et des interactions également fortement argumentatives, mais plutôt conflictuelles, dont relèvent la polémique et la controverse ; on trouve parmi ces espèces aussi bien polémiquer (académique / politique, écrit / oral) que s’empoigner avec quelqu’un (ordinaire, verbal, mimo-posturo-gestuel), ce qui peut fort bien se produire dans une controverse ; plus que de genres, il s’agit de différents moments ou de différentes postures interactionnelles, éventuellement très brèves. Pris dans son ensemble, le genre “débat” est à distinguer d’autres formes de violences verbales, non argumentatives, comme l’échange d’injures.

La violence verbale dans la controverse ou la polémique est moins marquée par l’injure que par une forme de dramatisation émotionnelle, souvent présente dans l’acte de parole ouvrant ce genre de débats : s’insurger contre, s’indigner, protester, mais pas toujours (contester). Du point de vue de leur retentissement émotionnel, controverse et polémique peuvent être blessantes.

2.2 La passion du dissensus comme fallacie et péché

La polémique est précisément une forme de débat sans fin. Les polémistes (et les polémiqueurs) manifestent une passion pour le dissensus, qui leur fait sans cesse repousser la conclusion du débat ; l’amour du débat l’emporte sur l’amour de la vérité. Les polémiques prospèrent donc sur fond de paralogismes ; à la limite, le degré de polémicité devient un bon indicateur du caractère fallacieux de l’échange : les paralogismes d’émotions et de hiérarchie (ad personam, ad verecundiam) sont immanquablement associés au débat « vif et agressif ». Le refus de se rendre devant les arguments de l’autre est un paralogisme d’obstination, stigmatisé par la Règle 9 de la discussion critique, qui demande au proposant de s’incliner devant une réfutation menée de façon concluante, V. Règles. Mais qui décide que le point de vue a été défendu de façon concluante ? Le polémiste est précisément celui qui refuse d’admettre que le point de vue de son opposant a été défendu de façon concluante, et qui pose que le sien est bien au-delà de tout doute raisonnable.

Cette condamnation de la polémique fallacieuse redouble celle que le Moyen Âge portait sur la dispute peccamineuse, considérée comme un péché de la langue. Les théologiens médiévaux ont construit une théorie des « péchés de la langue», parmi lesquels figure, en très bonne place, le péché de contentio. Ce mot latin, qui a donné en français contentieux, signifie « lutte, rivalité, conflit (Gaffiot [1934], Contentio) :

La contentio est une guerre que l’on mène avec les mots. Ce peut être la guerre défensive de celui qui, têtu, refuse sans raison de changer d’avis. Mais il s’agit le plus souvent d’une guerre d’agression qui peut prendre de nombreuses formes : une attaque verbale inutile contre le prochain, non pour chercher la vérité mais pour manifester son agressivité (aymon); une querelle de mots qui, délaissant toute vérité, engendre le litige et va jusqu’au blasphème (Isidore) ; une argumentation raffinée et malveillante qui s’oppose à la vérité écoutée pour satisfaire un irrépressible désir de victoire (Glossa ordinaria) ; une altercation méchante, litigieuse et violente avec quelqu’un (Vincent de Beauvais) ; une attaque contre la vérité conduite en s’appuyant sur la force du clamor (Glossa ordinaria, Pierre Lombard). Souvent, cependant, la contentio apparaît dans les textes sans être définie, comme si la connotation d’antagonisme verbal violent attachée au terme suffisait à indiquer le danger qu’il faut éviter et le péché qu’il faut condamner.
Carla Casagrande et Silvana Vecchio, Les péchés de la langue. Discipline et éthique de la parole dans la culture médiévale [1987], Paris, Le Cerf, 1991, p. 213-214).

La contentio est un péché de “second niveau”, dérivé d’un péché capital, essentiellement l’orgueil (« filiation de la vaine gloire », ibid.), mode d’expression de la colère et de l’envie.
Une réserve cependant : les définitions restreignent le péché de contentio aux attaques violentes menées contre, ou en déni, de la vérité ; mais attaquer violemment l’erreur n’est pas un péché; la colère, peccamineuse là, devient ici une sainte colère.

2.3 L’ère post-persuasion et la normalité du dissensus

Tout débat argumentatif un peu sérieux contient des éléments de radicalité, et cette radicalité est normale, nullement dramatique, ni du point de vue social ni du point de vue moral. l’appréciation exacte d’une situation argumentative demande une réévaluation du rôle des participants tiers ratifiés dotés du pouvoir de trancher, et par-dessus tout, une dé-diabolisation du dissensus. Comme le dit Willard, qui a beaucoup écrit à ce sujet :

Faire l’éloge du dissensus va à l’encontre d’une tradition ancienne en argumentation, qui valorise moins l’opposition que les règles qui la contraignent. (Willard 1989, p. 149).

La préférence pour le consensus n’exclut pas la normalité du dissensus. L’une relève des préférences, l’autre des faits. La question engage une vision du champ des études d’argumentation. L’étude de l’argumentation prend pour objet des situations où les différences d’opinion sont produites, gérées, résolues, amplifiées ou transformées à travers leur confrontation discursive. Savoir dans quelles conditions il convient d’œuvrer à réduire les différences d’opinions par la persuasion ou d’une autre manière, et dans quelles conditions il convient au contraire de favoriser leur développement est une question sociale et scientifique majeure ; elle a des implications pédagogiques cruciales, qui ne peuvent être discutées que sur la base d’une appréhension correcte de ce qui se passe quand on argumente.

il existe des conflits d’intérêts entre les humains et les groupes humains, et il arrive que ces conflits s’expriment dans des discours porteurs de points de vue différents. Ces différences d’intérêt peuvent être traitées par le langage (partiellement ou entièrement), et l’argumentation est un des modes de traitement langagier de ces différences d’intérêt, qui se matérialisent dans des différences d’opinion.

L’argumentation peut servir à travailler l’opinion de l’autre, le convaincre, créer des accords, réduire les différences d’opinion et produire du consensus ; c’est une affirmation empiriquement vraie. On peut prendre pour programme de recherche les conditions dans lesquelles une argumentation élaborée a été partie prenante d’une résolution de conflit, et de ce programme en découle un autre, portant sur la recherche des moyens par lesquels on peut favoriser l’accord, entre individus, nations, groupes religieux ou groupes humains en général ; rien ne dit que le même système de règles et les mêmes procédures soient efficaces à tous ces niveaux, seule une investigation empirique peut, éventuellement, en décider.

L’argumentation peut servir à diviser l’opinion et approfondir les différences de point de vue : c’est ce que fait, dans la vision chrétienne du monde, le discours du Christ :

34. Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. 35. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ; 36. et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. (Matthieu 10.34-36).

L’approche langagière de l’argumentation s’intéresse à la façon dont sont gérés discursivement les conflits d’intérêts et les différences d’opinion. L’argumentation donne des mots aux conflits, c’est une méthode de gestion non seulement des différents, mais des différences, parfois en les réduisant, parfois en les faisant croître et se multiplier.

Dans un contexte social, idéologique ou scientifique marqué par le consensus, le premier moment dans la génération d’une question argumentative est de créer un discours “alternatif ”, s’opposant au consensus. Comme les situations de consensus n’ont pas besoin de justification, les discours alternatifs doivent être puissamment justifiés pour devenir audibles dans la sphère pertinente : c’est une noble tâche pour la théorie de l’argumentation que de réfléchir aux conditions dans lesquelles elle peut contribuer à la construction de ces discours de dissensus, c’est-à-dire à l’émergence des différences d’opinion.

La mise au premier plan du consensus suppose que l’unanimité serait l’état normal et surtout souhaitable de la société et des groupes. S’il n’y a pas unanimité, il y a une majorité dans le vrai et une minorité fallacieuse, qui a résisté au pouvoir de persuasion de l’orateur et a refusé de reconnaître la défaite que lui a infligée le dialecticien. Il ne lui reste plus qu’à faire sécession ou à émigrer vers un monde nouveau. On peut faire l’hypothèse que la coexistence d’opinions contradictoires représente l’état normal, ni pathologique ni transitoire, que ce soit dans le domaine socio-politique ou dans celui des idées ; le désaccord profond est la règle, V. Désaccord. La démocratie ne vit pas de l’élimination des différences, et le vote n’élimine pas la minorité ; les choses sont plus complexes. Comme l’a écrit très heureusement un correspondant du quotidien espagnol El País,

Il ne s’agit pas de convaincre, mais de vivre ensemble ([No se trata de convencer sino de convivir] A. Ortega, La razón razonable, El País, 25-09-2006)

Le problème n’est pas de convaincre l’autre, mais de vivre avec lui. L’argumentation est une façon de gérer ces différences, en les éliminant ou en les faisant prospérer pour le bien de tous.

Il s’ensuit que la théorie de l’argumentation peut rester agnostique sur la question de la persuasion et du consensus. Le débat profond est banal, tous les débats sérieux comportent des éléments de radicalité, c’est précisément en cela qu’ils se différencient de la clarification : argumenter, ce n’est pas seulement dissiper un malentendu.


 

Stases sur les questions argumentatives

STASES sur les QUESTIONS ARGUMENTATIVES

Il y a stase sur une question argumentative lorsque les personnes potentiellement intéressées sont en désaccord sur l’opportunité historique, politique, sociale ou morale  d’ouvrir un débat sur cette question.

1. Peut-on argumenter à propos de tout ?

La définition et la formulation de la question mise en discussion sont des enjeux argumentatifs fondamentaux. Les positions des participants peuvent ne pas s’accorder sur l’interprétation de la question, alors même qu’ils s’affirment d’accord pour discuter. En outre, la question peut être restructurée au cours de la rencontre.
Dans le cas le plus radical, le désaccord se manifeste sur le fait même de traiter telle ou telle question. Il y a alors stase sur la question argumentative.
Cette opposition peut se manifester ouvertement, ou indirectement, par l’usage de stratégies de fait dilatoires. On peut s’affirmer d’accord pour discuter de telle question, tout en repoussant la discussion en mettant en avant les difficultés pratiques de son organisation : Où va-t-elle se tenir ? Quand ? Qui va présider ? Qui va parler ? Comment seront réglés les tours de parole ? etc. V. Topique politique.

L’existence de la question repose sur la possibilité de soutenir sérieusement deux réponses divergentes. D’une part, le principe de libre expression veut que toutes les opinions puissent être librement affirmées ou contestées, soit en réponse à une question, soit afin d’en ouvrir une. D’autre part, on peut soutenir que certaines questions, pour des raisons très diverses, n’admettent en fait qu’une seule réponse, que cette réponse est évidente, et qu’en conséquence, la question ne se pose pas et n’a pas à être posée.
La confrontation entre ces deux positions définit une stase sur les questions elles-mêmes.

2. Maximisation du droit d’expression et de discussion

Il est très facile de se débarrasser d’une question gênante en soutenant qu’elle n’admet pas d’alternative ; ou, ce qui revient au même, qu’il y a consensus sur la réponse ; que l’opinion opposée au consensus est de toute évidence absurde et perverse, donc insoutenable.
C’est pourquoi il est utile de poser comme un principe que toute affirmation peut être affirmée ou rejetée, donc discutée. Selon van Eemeren et Grootendorst (2004), le premier des « Dix commandements pour une discussion raisonnable (Ten commandments for reasonable discussants) » est la règle de liberté (freedom rule), selon laquelle :

Les partenaires ne doivent pas faire obstacle à l’expression ou à la mise en doute des points de vue. van Eemeren & Grootendorst 2004, p. 190)

C’est également la position de Stuart Mill :

Si toute l’humanité sauf une personne était d’un seul et même avis, il ne serait pas plus justifié pour l’humanité de faire taire cette personne qu’il ne le serait pour cette personne de faire taire l’humanité. (John Stuart Mill, On Liberty [1859]) [1]

V. Règles – Normes

3 Conditions sur le droit d’expression et de discussion

Ces prises de position font cependant abstraction des conditions concrètes de disputabilité d’une question donnée. Par exemple, le principe de la chose jugée, pose qu’il est impossible de revenir sur une cause jugée à moins de produire un fait nouveau. De même, lorsqu’on considère que la question a été amplement discutée et/ou a été suivie d’une décision, il faut une sérieuse raison pour rouvrir tout le processus.
L’existence d’un paradoxe de la situation argumentative fait que la simple mise en discussion d’une opinion opère déjà une légitimation de la position discutée. Qui souhaite ouvrir une question sur l’existence des chambres à gaz ou la dépénalisation de l’inceste ?

Une liberté d’expression absolue laisserait libre cours aux discours racistes, aux discours de haine, à la persécution verbale collective des individus choisis comme boucs émissaires. Chacun est libre de discuter en privé de tout et de rien, à condition toutefois de trouver un partenaire disposé à lui renvoyer la balle ; mais les législateurs soumettent à certaines conditions l’expression publique. V. Respect.

Le bon fonctionnement d’un groupe argumentatif se caractérise en particulier par le fait qu’on n’y met pas en question à tout moment, tout et n’importe quoi. Selon Érasme, quand on parle de questions théologiques,

Il est permis de dire le vrai, mais il ne convient pas de le dire devant n’importe qui, à n’importe quel moment et de n’importe quelle manière. (Désiré Érasme, Du libre arbitre[2], p. 470)

À propos de questions argumentatives, on pourrait ajouter n’importe quoi et n’importe où. Perelman & Olbrechts-Tyteca sont également très sensibles au “n’importe qui” :

Il y a des êtres avec qui tout contact peut sembler superflu ou peu désirable. Il y a des êtres auxquels on ne se soucie pas d’adresser la parole ; il y en a aussi avec qui on ne veut pas discuter mais auxquels on se contente d’ordonner. ([1958], p. 20)

Aristote limite la discussion légitime aux endoxa, et rejette rondement les débats mettant en question “n’importe quoi”, c’est-à-dire des affirmations que personne ne songe à mettre en doute :

Il ne faut pas, du reste, examiner toute thèse ni tout problème : c’est seulement au cas où la difficulté est proposée par des gens en quête d’arguments, et non pas quand c’est un châtiment qu’elle requiert ou qu’il suffit d’ouvrir les yeux. Ceux qui, par exemple, se posent la question de savoir s’il faut ou non honorer les dieux et aimer ses parents, n’ont besoin que d’une bonne correction, et ceux qui se demandent si la neige est blanche ou non, n’ont qu’à regarder. (Top., 105a ; Tricot, p. 28)

L’indisputable considéré ici porte sur trois types d’évidences, l’évidence sensible, “la neige est blanche”, l’évidence religieuse, “on doit honorer les dieux”, et l’évidence sociale “on doit aimer ses parents”. Ces déclarations sont in-discutables car il est inconcevable que quiconque élabore un discours soutenant leurs contraires, dans la société athénienne d’Aristote pour les deux dernières. Pour qu’une opinion soit digne d’être mise en doute, il faut qu’elle relève de la doxa, c’est-à-dire qu’elle soit défendue sérieusement par quelque membre ou groupe honorable de la communauté. Il faut, en outre,  que celui qui la met en doute le fasse sérieusement, et, pour cela, qu’il s’appuie sur des raisons de douter ; en d’autres termes, il supporte une charge de la preuve plus ou moins forte.


[1] Harmondsworth, Penguin Classics, 1987, p. 76
[2] Érasme, Désiré Du libre arbitre. in Luther, Du serf arbitre [1525], suivi de Érasme, Du libre arbitre [1524]. Présentation, trad. et notes par Georges Lagarrigue, Paris, Gallimard, 2001, p. 470.


 

Composition / Division — Réfutations sophistiques

Accord

L’objet des Réfutations sophistiques est l’analyse des saillies des sophistes. Dans cet ouvrage, Aristote examine la question des “paralogisme de composition et division”, sur le plan de la grammaire et de la logique : Dans quelles conditions les jugements portés sur des énoncés pris isolément restent-ils valides lorsqu’on les compose ? dans quelles conditions le jugement portés sur un énoncé pris isolément reste-il valide lorsqu’on divise cet énoncé en plusieurs énoncés ?
L’opération a pour but de maîtriser à la fois son langage et de ne pas tomber dans le piège de la désorientation, ce qui est un idéal  de l’argumentation rigoureuse. Elle manifeste un goût marqué pour l’énigme et le paradoxe.

1. Composition

La fallacie de composition est illustrée par plusieurs exemples. La traduction des exemples de fallacie de composition est peu idiomatique, mais elle permet d’apercevoir le problème, sous l’angle de l’interprétation.

Écrire / savoir écrire

Soit l’énoncé d’apparence paradoxale :

il est possible qu’un homme écrive, tout en n’écrivant pas (R. S., 4, 166a20 ; p. 11).

Cet énoncé est susceptible de deux interprétations.

  • L’interprétation 1 “compose” le sens : 
On peut en même temps écrire et ne pas écrire (), au sens de : on peut (écrire et ne pas écrire),

ce qui est une absurdité : la composition du sens est fallacieuse.

  • L’interprétation 2 “divise” le sens, quand on n’écrit pas on a la capacité d’écrire, au sens de “On peut (savoir écrire) et/mais (ne pas être en train d’écrire)”.

Ce qui est correct. Dans certaines circonstances, une personne qui peut écrire (nous dirions “sait”) ne le peut pas matériellement, par exemple si elle a les mains liées. Le modal pouvoir est ambigu entre “avoir la capacité de” et “exercer de fait cette capacité”.

Porter / pouvoir porter

L’exemple suivant met également en jeu la modalité pouvoir, cette fois dans sa relation au temps : on peut beaucoup de choses, mais pas tout à la fois. Considérons l’énoncé

si on peut porter une seule chose, on peut en porter plusieurs (R.S., 4, 166a30 ; p. 11) :

(1) (je peux porter la table) et (je peux porter l’armoire)

donc, par composition des deux énoncés en un seul :

(2) je peux porter (la table et l’armoire),

ce qui n’est pas forcément le cas : si on s’engage par contrat à porter la table et l’armoire, on ne s’engage pas forcément à les porter ensemble.

2. Division

La fallacie de division est illustrée par l’exemple

cinq est égal à trois et deux (d’après R. S., 4, 166a30, p. 12) :

— L’interprétation (1) divise le sens, c’est-à-dire décompose l’énoncé en deux propositions coordonnées, ce qui est absurde et fallacieux :

(Cinq est égal à trois) et (cinq est égal à deux)

— L’interprétation (2) compose le sens, ce qui est correct :

Cinq est égal à (trois et deux)

 

Platon Théétète

Platon, Théétète 189c-190a.

SOCRATE — Très bien. Mais par penser entends-tu la même chose que moi ?
THÉÉTÈTE — Qu’entends-tu par là ?
SOCRATE — Un discours que l’âme se tient à elle-même sur les objets qu’elle examine. Je te donne cette explication sans en être bien sûr. Mais il me paraît que l’âme, quand elle pense, ne fait pas autre chose que s’entretenir avec elle-même, interrogeant et répondant, affirmant et niant. Quand elle est arrivée à une décision, soit lentement, soit d’un élan rapide, que dès lors elle est fixée et ne doute plus, c’est cela que nous tenons pour une opinion. Ainsi, pour moi, opiner, c’est parler, et l’opinion est un discours prononcé, non pas,assurément, à un autre et de vive voix, mais en silence et à soi-même. Et pour toi?
Trad. Chambry, p. 136. Paris, Garnier-Flammarion, 1967