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Exemple

EXEMPLE

1) Exemple-1 : Au sens d’élément quelconque d’une catégorie de cas ou d’événements réunis sous une même définition, loi ou un principe, l’exemple peut a) fonder et b) éclairer et expliquer le principe qu’il incarne. ceux qui régissent la catégorie.
2) Une personne exemplaire (exemple-2) est un élément prototypique d’une catégorie morale, celle qui concrétise parfaitement la norme et la (re)produit le mieux et à qui il est possible de s’identifier.

1. Le mot exemple

Le mot exemple a deux sens :

  1. Spécimen, item quelconque d’une série d’éléments ou de cas équivalents.
  2. Manière d’être ou de faire digne d’être imitée. Ce sens est celui de donner, prendre en exemple, suivre l’exemple. Avec ce sens, l’exemple devient modèle à imiter.

Le mot exemplaire, en tant que substantif a le premier sens (le second exemplaire a disparu), et en tant qu’adjectif, le second sens (un comportement exemplaire).

2. La catégorie rhétorique de l’exemple

Dans une version fondatrice de la typologie des preuves rhétoriques, induction et syllogisme sont les instruments du discours scientifique, exemple [paradeigma]  et enthymème sont leur contrepartie rhétorique respectives (Aristote, Rhét., II, 20, 1393a22 ; Chiron, p. 357).  L’exemple est placé au plus haut dans la hiérarchie des preuves rhétoriques, tantôt mis sur le même plan que l’enthymème, parfois considéré comme une forme d’enthymème, V. Typologies anciennes, §1.1.
Aristote distingue trois types d’exemples, événements passés, comparaison et fable, pris dans le domaine social et politique

Une espèce d’exemple consiste à raconter des événements qui se sont produits dans le passé, l’autre à inventer soi-même. Dans cette dernière espèce, on distingue la comparaison [parabolè], et les fables [logoi]. (Rhét., II, 20, 1393a20- 1393b1 ; Chiron, p. 357-358)

Événement passé, ou précédent

Comparaison
Aristote donne comme exemple de  comparaison [parabolè] une analogie, tirée des discours de Socrate, contre le tirage au sort des magistrats : agir ainsi, c’est comme si on tirait au sort les athlètes ou, « parmi les matelots, celui qui doit tenir le gouvernail […] et non le plus compétent » (Rhét., II, 20, 1393b5-25; Chiron, p. 359). V. Analogie structurelle ; Métaphore.

Fable
La fable est porteuse de moralité, mais aussi de leçons sociales et politiques, comme le montre la fable du cheval qui voulait se venger du cerf, et, ce faisant, se rend esclave de l’homme, avec une application aux anciens sauveurs de la patrie qui se transforment en tyrans (Rhét., II, 20, 1393a30 ; Chiron, p. 359-360 [1].
La fable fait autorité, et peut servir de précédent prototypique pour la catégorie de faits qu’elle met en scène. Elle a dans la vie civile, les mêmes vertus que l’exemplum dans la vie religieuse. Les deux ont le même pouvoir, de persuader de vérités de manière plaisante les enfants petits et grands.
La fable donne du corps à un principe argumentatif général qui sera mis en application dans des cas particuliers. L’ensemble, forme et substance, constitue un schème argumentatif, une forme qu’il suffit de transposer pour produire une argumentation, V. Topos.

“Événement passé” mémorable: V. Précédent

3. Exemple-1 : spécimen, item quelconque d’une catégorie d’éléments ou de cas relevant du même principe

3.1 L’exemple étayant une catégorie ou un principe.

L’exemple-1, comme cas concret, fonde et éclaire le principe qu’il incarne ou qui définit sa catégorie. Les exemples précédents (§2) établissent des règles d’actions. Dans le discours scientifique, l’exemple est “exemple de —”, il est lié à une règle ou à un discours général. Il montre en quoi le réel est concerné par un tel discours abstrait. Ce lien fonctionnel peut être de différents types, et le même exemple peut cumuler ces différentes fonctions : il fonde, éclaire (explique, illustre…) une affirmation générale.

L’exemple défend l’affirmation qu’il incarne. Donner un argument en défense d’une affirmation générale mise en doute, c’est citer des cas auquel elle s’applique correctement. Même si aucune accumulation d’exemples ne peut prouver positivement une théorie, ces exemples montrent qu’au moins la théorie n’est pas détruite par le premier exemple venu, et qu’elle a même un certain pouvoir explicatif.

Dans la tradition scolaire, l’exemple est parfois vu comme la forme minimale d’argumentation : argumenter c’est d’abord étayer par des exemples une pensée générale pour la justifier et l’éclairer.
La multiplication des exemples illustratifs est un instrument d’amplification oratoire (conglobation), supposé fortifier la persuasion.

L’exemple illustre et explique.
Le locuteur part d’un discours théorique et montre sur un cas concret comment ce discours peut lui être appliqué, comment il rend compte de ce cas : “Un oiseau migrateur est un oiseau qui… Ainsi, l’hirondelle…
Dans sa fonction « illustrative », l’exemple spécifie un discours général portant sur une classe de cas ou d’individus :

Tandis que l’exemple était chargé de fonder la règle, l’illustration a pour rôle de renforcer l’adhésion à une règle connue et admise, en fournissant des cas particuliers qui éclairent l’énoncé général, montrent l’intérêt de celui-ci par la variété des applications possibles, augmentent sa présence dans la conscience. (Perelman & Olbrechts-Tyteca [1958], p. 481).

Exemple fondateur, exemple générique

L’exemple fonde. L’énumération de cas avérés est à la base du processus de généralisation ou d’induction.
L’exemple générique fonctionne comme base du raisonnement (ecthèse) qui aboutit à l’affirmation d’une règle ou d’une régularité.

— L’exemple définit. On peut répondre à une demande de définition comme “qu’est-ce que ça veut dire, canard ?” en montrant un canard ou l’image d’un canard. S’il s’agit d’un canard journalistique, on donne un exemple un canard célèbre.

3.2 Le contre-exemple, avant-garde de l’offensive contre une catégorie ou un principe

L’exemple attaque, lorsqu’il est donné comme contre-exemple (arg. in contrarium), c’est-à-dire comme une objection à un jugement général.
Un exemple ne permet pas d’établir une loi générale, mais suffit sinon pour réfuter, du moins pour jeter le doute sur une généralisation. L’argumentation par le contre-exemple constitue le procédé standard de réfutation des propositions générales “tous les A sont B” : on réfute cette affirmation en montrant un A qui n’est pas B. Cette stratégie est parfaitement opératoire en langue ordinaire, V. Réfutation par les faits.

En réponse au contre-exemple, on peut d’abord le rejeter, (“l’être ou le cas allégués sont mal analysés”) ; si on l’admet, il faut montrer que le principe général proposé peut en rendre compte. Si ce n’est pas possible, il faut ou bien retirer, ou bien rectifier ce qu’on avait présenté comme un principe général, ou encore restreindre sa généralité, c’est-à-dire admettre une exception V. Objection ; Réfutation ; Termes Contraires.

4. Exemple-2 : bon exemple et modèle à imiter
Donner l’exemple
/ Suivre l’exemple, Prendre (en) exemple

Dans le domaine moral, un modèle est une personne qui incarne ou qui produit une norme.
Dans « les petits garçons modèles”, “modèle” est pris au sens de “exemple à imiter du point de vue de leur travail et de leur comportement, etc.”.

En théorie des catégories, le modèle correspond à l’objet prototypique (parangon) de la catégorie. Le petit garçon modèle, s’il existait, fonctionnerait théoriquement comme parangon de moralité :
— L’élément générateur de la catégorie ; il donne l’exemple, on le prend en exemple.
— L’élément le plus représentatif et le plus souvent cité de la catégorie, il la définit
— La norme suivie par les membres de la catégorie et leur critère d’évaluation.

Suivre l’exemple
Lorsque A prend B pour modèle, A justifie ses actions en disant qu’il suit l’exemple de B ; B lui-même n’est pas nécessairement conscient d’être un modèle pour A.
Pour amener quelqu’un à faire quelque chose, on peut procéder argumentativement, en lui exposant discursivement toutes les bonnes raisons de le faire. On peut en particulier argumenter par le modèle, en lui donnant en exemple des gens importants qui l’ont fait (variante de l’argumentation d’autorité). Cet “argument de l’exemplarité” peut être considéré comme un exemplum émergent.

Donner l’exemple

On peut également donner l’exemple, et faire soi-même ce qu’on souhaite que l’autre fasse, sans passer par le langage. On évite ainsi l’accusation de faire la morale aux autres, de faire du prosélytisme, et on se garde par définition des réfutations ad hominem, “vous faites pas ce que vous demandez aux autres de faire”.
Il ne s’agit plus de dire la norme, mais de la montrer en actes, de s’instituer soi-même comme norme. On ne peut alors parler d’argumentation par l’exemple que de façon métaphorique, comme on parle d’argumentation par la force pour ouvrir avec un tournevis une boîte de conserve. L’argumentation par l’exemple donné joue sur les mécanismes non verbaux de l’alignement (imitation sociale, entraînement, identification, empathie). Séduction et répulsion sont des forces qui poussent une personne à s’aligner sur un modèle et à se distancier d’un antimodèle, V. Autorité.

L’argumentation éthotique est une forme d’argumentation par l’exemple, poussant l’auditoire à l’identification à un modèle particulier, l’orateur lui-même, V. Éthos.

La stratégie de l’exemple pour “faire faire” peut être utilisée pour toutes les formes de comportements qu’on souhaite modifier, comment manger proprement, parler de façon correcte, mener une vie digne de récompense dans l’au-delà. Au cours de ce processus, il peut y avoir persuasion (transformation des systèmes de comportement), sans qu’on puisse pour autant parler d’argumentation. Tout ce qui persuade n’est pas le produit d’une argumentation, V. “Toi aussi!”.

5. Culture classique et imitation des modèles

Dans la culture classique, l’autorité fonde la doctrine de l’imitation, et contribue à définir les genres littéraires en rapportant chacun d’eux à un modèle fondateur : le genre historique à Thucydide, la fable à Ésope et à la Fontaine, l’argumentation à Aristote ou à Cicéron, le roman de gare à Guy des Cars, etc. Appartient à tel genre l’œuvre qui ressemble au “modèle du genre”.

Dans « les petits garçons modèles”, “modèle” est pris au sens de “exemple à imiter”. Le modèle fonctionne relation a contrario avec un contre-modèle ou un antimodèle qui représente tout ce qu’il ne faut pas faire, une autorité négative, V. Autorité.

[1] Voir La Fontaine, « Le cheval s’étant voulu venger du cerf », Fables, Livre 4, 13)

 

 

 


 

Évidentialité

ÉVIDENTIALITÉ (ou MÉDIATIVITÉ) [1]

Dans les langues évidentielles, les énoncés marquent grammaticalement la source de l’information qu’ils portent : expérience sensorielle ; inférence ; dires d’une autre personne. Dans les autres langues, l’indication de la source de l’information est facultative et exprimée discursivement.

La problématique de l’évidentialité comme marquage de la source du savoir n’a rien à voir avec la problématique de l’évidence comme croyance pouvant se passer de preuve.

L’évidentialité est un ensemble de procédés grammaticaux ou discursifs au moyen desquels le locuteur indique comment il a obtenu l’information véhiculée par son énoncé, quelles sont les sources ou les fondements de l’information qu’il transmet.
Les systèmes évidentiels marquent notamment les informations comme provenant de l’expérience sensorielle du locuteur (auditive, visuelle), les informations qu’il a obtenues par inférence,; ou qu’il rapporte à partir des dires de quelqu’un. D’autres sont plus complexes.

Dans certaines langues, l’évidentialité est une catégorie grammaticale spécifique. De même qu’en français l’événement rapporté l’est nécessairement selon ses coordonnées temporelles-aspectuelles, dans les langues à marqueurs évidentiels, le locuteur doit obligatoirement indiquer si l’information qu’il rapporte a été obtenue par les sens, par ouï-dire ou par inférence, etc. Les marques grammaticales de l’évidentialité forment un système propre, distinct du système des modaux ainsi que du système temporel-aspectuel.
Dans d’autres langues, les marqueurs d’évidentialité sont optionnels. En français, la catégorie de l’évidentialité n’est pas grammaticalisée., mais exprimable par des discours argumentatifs, qui peuvent former un seul énoncé complexe; l’argument fait alors fonction de marque d’évidentialité accompagnant la conclusion  :

Pierre est à la maison, on l’aperçoit d’ici.
On m’a dit que Pierre était chez lui

Elle peut être portée par certains usages considérés comme marginaux du système des temps :

Pierre aurait été retardé : le conditionnel permet de marquer une information comme fondée sur un ouï-dire.
Pierre aura été retardé : le futur renvoyant à un événement passé signale que l’affirmation repose sur une inférence, c’est-à-dire qu’elle a le statut d’une conclusion.

Les modaux introducteurs de complétives sont porteurs de nuances évidentielles (exemples adaptés de Ducrot, 1975) :

Je crois que, on dirait que Pierre a reçu ma lettre : la conclusion repose sur une inférence fondée sur une donnée prise dans le contexte ; par exemple, le comportement constaté de Pierre s’explique bien à partir de certaines informations contenues dans la lettre.
Je pense qu’il a reçu ma lettre : l’inférence repose simplement sur les délais normaux d’acheminement du courrier.

L’évidentialité est une façon de mettre l’argumentation “dans la langue”. Elle pousse à concevoir l’argumentation comme un continuum relevant parfois de la grammaire et de la sémantique du discours et parfois de la grammaire et de la sémantique de la langue.


[1] Le substantif évidentialité est un calque de l’anglais evidentiality, formé à partir de evidential (= US: evidentiary), et de evidence, “preuve”. Pour désigner le même phénomène, on emploie également le mot français médiativité.

Évidence

ÉVIDENCE

Par rapport à la certitude inférentielle qui est celle de l’argumentation, l’évidence est une certitude “immédiate” donnée par perception directe. On distingue trois formes d’évidence : l’évidence sensible des faits, l’évidence de la révélation des croyances religieuses et l’évidence rationnelle de l’intuition intellectuelle.

Une évidence est une forme de certitude immédiate se donnant comme un savoir acquis par une perception directe (Dumoncel 1990).
Ne dire que des évidences, c’est dire des choses connues et admises de tous qu’il ne sert à rien de répéter.
Le terme d’aperception est utilisé pour désigner cette forme de connaissance produite par une perception consciente, accompagnée de réflexion. La connaissance par aperception s’oppose à la connaissance par inférence, donc à la connaissance acquise au moyen d’une argumentation, qui est un type d’inférence. On distingue trois formes d’aperception, c’est-à-dire trois sources de l’évidence :

— L’évidence de la révélation d’une autre réalité transcendante.
— L’évidence perceptuelle, sensible, de la réalité.
— L’évidence de l’intuition intellectuelle.

La façon la plus expéditive de légitimer une affirmation est de la rattacher à l’une de ces trois sources, V. Argument – Conclusion. Elles peuvent être invoquées directement dans une argumentation :

— C’est vrai parce que Dieu m’a parlé (le croyant), V. Témoignage, §4
— C’est vrai parce que je l’ai vu (le locuteur ordinaire), V. Évidentialité
— C’est nécessairement vrai (le logicien cartésien), V. Logique ; Connecteur logique ; Syllogisme.

La certitude de l’évidence vaut pour celui qui contemple l’évidence. Mais le report d’une évidence ne vaut que comme témoignage.

À la certitude liée à l’aperception correspond la certitude manifestée dans l’affirmation simple et répétée, qui se dispense d’argumentation.
La croyance argumentée, de par sa nature inférentielle, peut être considérée comme inférieure à la croyance fondée sur l’une des différentes formes d’évidence, V. Paradoxes.

1. Le dogme : la révélation comme source de connaissance

La révélation recueillie dans les Livres sacrés est considérée par les croyants comme une source de certitude. Cette révélation générale, qui a eu lieu au temps sacré des origines, peut être renouvelée par une révélation particulière, comme celle que Blaise Pascal a recueillie dans ce que nous appelons maintenant le Mémorial ; elle produit une certitude absolue :

L’an de grâce 1654.
Lundi 23 novembre, jour de saint Clément pape et martyr et autres au martyrologe,
Veille de saint Chrysogone martyr et autres.
Depuis environ 10 heures et demie du soir jusques environ minuit et demi.
Feu.
“Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob” non des philosophes et des savants.
Certitude, certitude, sentiment, joie, paix.
Dieu de Jésus-Christ,
“Ton Dieu sera mon Dieu”
Oubli du monde et de tout, hormis Dieu.

Blaise Pascal, Mémorial.[1]

2. L’évidence sensible – Perception des états de choses

Le sentiment direct de la réalité fonde des affirmations sur l’évidence des sens. On n’a pas besoin d’argumentation pour voir que l’herbe est verte, ou que la neige est blanche. C’est ce que dit l’adage “les faits sont les meilleurs arguments” ; mais l’adage a tort. Le médecin spécialiste montre à son patient ce qu’on voit sur son scanner, mais le patient ne voit rien du tout. La perception des faits est une activité dépendant des conditions cognitives et des valeurs structurant la personne ; ils peuvent être ignorés et remis en cause ; ils font l’objet d’une adhésion, tout comme les valeurs, cf. §4, V. Stase ; Réfutation par les faits ; Schématisation.

3. L’évidence intellectuelle

Du point de vue philosophique, Descartes utilise l’hypothèse du Malin Génie pour récuser la possibilité de fonder la connaissance sur les évidences sensibles (Descartes [1641], Première Méditation). La science se construit sur l’intuition intellectuelle binaire et l’inférence.

Règle 3 – Pour ce qui est des objets considérés, ce n’est pas ce que pense autrui ou ce que nous conjecturons nous-mêmes qu’il faut rechercher, mais ce que nous pouvons voir par intuition avec clarté et évidence, ou ce que nous pouvons déduire avec certitude : ce n’est pas autrement, en effet, que s’acquiert la science. (Descartes [1628], p. 11)

La “bonne intuition” est infaillible :

Par intuition j’entends non la confiance flottante que donnent les sens, ou le jugement trompeur d’une imagination aux constructions mauvaises, mais le concept que l’intelligence pure et attentive forme avec tant de facilité et de distinction qu’il ne reste absolument aucun doute sur ce que nous comprenons. (Ibid.p.14)

Cette intuition est celle qui nous fait admettre comme hors de tout doute raisonnable que, par un point pris hors d’une droite, on peut mener une parallèle à cette droite, et une seule ; ou que le carré de tout nombre négatif est positif. Ces certitudes ont été remises en cause par la construction des géométries non euclidiennes et des nombres imaginaires.

4. Conséquences

Conflit des sources d’évidence

Il peut sembler que les données les plus incontestables soient celles de l’évidence sensible. Mais le texte suivant montre que la certitude issue de l’évidence sensible peut être moindre que celle émanant de l’autorité du texte sacré. On remarquera que le commentaire de l’auteur, dans le second paragraphe, ratifie cette hiérarchie.

Désaccord sur la mort du Prophète
Après le décès du Prophète, leur premier sujet de désaccord fut la réalité de la mort même du Prophète. Ainsi, le très estimé ‘Omar ibn al Khattâb persistait à dire que le Prophète n’était pas mort, et mettait en garde ceux qui affirmaient le contraire, parce qu’il considérait que c’étaient des ragots répandus par les hypocrites, jusqu’à ce qu’Aboû Bakr vint rappeler aux gens les versets suivants :
Mohammad n’est qu’un Messager avant lequel les Messagers sont déjà passés. Est-ce que, s’il meurt ou s’il est tué, vous tomberez dans l’apostasie ? Celui qui tombe dans l’apostasie ne nuira en rien à Dieu et Dieu récompensera ceux qui rendent grâce (3 : 44)
Tu dois mourir un jour comme ils le doivent aussi (39 : 30)
L’épée tomba aussitôt de la main de ‘Omar, qui se jeta à terre, convaincu que le Prophète avait cessé de vivre et que la révélation avait pris fin.

Désaccord au sujet de l’enterrement du Prophète […]

Ce sont là deux questions importantes sur lesquelles la divergence d’opinion se dissipa rapidement en ayant simplement recours au Coran et à la sounna.

Tâhâ Jâbir al-‘Alwani, Islam – Conflit d’opinions – Pour une éthique du désaccord [1986][2]

Soustraire au doute

L’argument, base de la dérivation argumentative d’une conclusion, est présenté comme soustrait au doute, et pour cela il est commode de le présenter comme une donnée aperceptive, c’est-à-dire quelque chose dont la certitude est celle d’une révélation, d’une évidence sensible ou d’une intuition intellectuelle. Il s’ensuit que celui qui refuse d’accepter cette donnée sera considéré, respectivement, comme disgracié, infirme ou débile. Il n’est dès lors pas nécessaire de le réfuter, puisqu’il est ainsi disqualifié, V. Destruction du discours.

Limites de l’argumentabilité généralisée

L’argumentabilité généralisée suppose que toute personne peut être sommée de rendre compte de ses croyances, et qu’elle doit alors les justifier argumentativement, donc qu’il est illégitime de poser une certitude a priori. Cette thèse est d’application concrète difficile lorsqu’il s’agit de certitudes d’ordre religieux, comme “il n’y a pas de Dieu sinon Dieu” ; d’ordre mathématique, “le carré d’un nombre positif est positif ” ; ou simplement d’expérience quotidienne, “ je crois que le sol ne s’effondrera pas sous mes pas”, V. Dialectique. L’évidence affirmée peut être vue comme posant une frontière à l’argumentabilité généralisée.


[1] Dans Œuvres complètes, Paris, Le Seuil, 1963, p. 618.
[2] Paris, Al Qalam, 1995 pour la traduction française, p. 46-47.


 

Évaluation du syllogisme

ÉVALUATION DU SYLLOGISME

Le processus d’évaluation d’un syllogisme a pour but de déterminer si ce syllogisme est formellement valide. Cette évaluation est menée à l’aide des règles du syllogisme ou par la méthode des diagrammes de Venn.
Un syllogisme non valide est un paralogisme syllogistique.

Les paralogismes de déduction sont des « argumentations ayant la forme d’un syllogisme traditionnel et qui violent l’une ou l’autre des règles bien connues du syllogisme. » (Hamblin 1970, p. 44), V. Fallacieux (2); Fallacieux (3).

1. Règles du syllogisme

La logique traditionnelle a établi les règles suivantes, qui permettent d’éliminer les modes non concluants (invalides) du syllogisme (d’après Dopp, 1967, Chap. II, Sect. IV ; Rahman & Akuedotevi 2010/2015).

·       Règle du nombre de termes

(a) Un syllogisme articule trois termes (trois concepts).

·       Règles de distribution des termes

Distribution d’un terme
Dans une proposition, un terme (sujet ou prédicat) est dit distribué s’il dit quelque chose de tous les êtres qu’il désigne. Sinon, il n’est pas distribué.
Les termes précédés du quantificateur tous sont distribués ; les termes quantifiés par certains, quelques, beaucoup, presque tous … ne sont pas distribués.
Par exemple, dans une proposition affirmative universelle A, “Tous les Athéniens sont des poètes”:
— Le terme sujet Athénien est distribué.
— Le terme poète est non distribué : la proposition A dit seulement que “certains poètes sont athéniens”.

Pour qu’un syllogisme soit valide, l’ensemble des conditions suivantes doit être réalisé.

(b) Le moyen terme est distribué au moins une fois. Cette règle assure que les deux prémisses concernent au moins un objet commun.

Aucun M n’est P                     M est distribué : la majeure dit de tous les M qu’aucun n’est P
Tout S est M
Aucun S n’est P

(c) Le grand terme et le petit terme ne peuvent pas être distribués dans la conclusion s’ils ne le sont pas dans la prémisse correspondante.

Aucun M n’est P        M est distribué dans la majeure (dit de tous les M qu’aucun n’est P)
Tout S est M               S est distribué dans la mineure (dit de tous les S qu’aucun n’est M)
Aucun S n’est P           S et P sont distribués dans la conclusion

S est distribué dans la conclusion et dans la mineure.

·       Règles sur les qualités (positive / négative) des prémisses

(d) Deux prémisses affirmatives ne peuvent pas donner de conclusion négative.

Certains M sont P                                          Tous les M sont P
Certains S sont M                                          Certains S sont M
Pas de conclusion                                            Conclusion : Certains S sont P

(e) À partir de deux prémisses négatives, on ne peut rien conclure.

Aucun M n’est P                                Certains M ne sont pas P
Aucun S n’est M                                Certains S ne sont pas M
Pas de conclusion                                    Pas de conclusion

(f) Si une prémisse est négative, la conclusion doit être négative (une prémisse positive et une prémisse négative ne peuvent pas donner une conclusion positive).

Aucun M n’est P                      La prémisse majeure est négative.
Certains S sont M
Certains S ne sont pas P          La conclusion est négative.

·       Règles sur les quantités (universelle / particulière) des propositions

(g) Si une prémisse est particulière, la conclusion est particulière (la conclusion ne peut être universelle que si les deux prémisses sont universelles).

Aucun M n’est P
Certains S sont M                   La prémisse mineure est particulière.
Certains S ne sont pas P         La conclusion est particulière.

(h) À partir de deux prémisses particulières, on ne peut rien conclure.

Certains M sont P
Certains S ne sont pas M
Pas de conclusion

2. Paralogismes

Un paralogisme est un syllogisme qui ne respecte pas une ou plusieurs des règles précédentes. Sur les 256 modes du syllogisme, 19 modes sont valides ; il y a donc 237 manières d’être invalide pour un syllogisme. La question de savoir s’il “a l’air” concluant ou non est sans pertinence ; en fait, pour avoir l’air concluant, il lui suffit d’avoir l’air d’un syllogisme. Le terme de paralogisme ne désigne rien d’autre qu’une erreur de calcul ou une construction incorrecte du syllogisme.
Quelques exemples.

·       Paralogisme de quatre termes — Règle (a)

Les métaux sont des corps simples.
Le bronze est un métal.
* donc le bronze est un corps simple.

Le bronze n’est pas un corps simple, mais un alliage. Dans la prémisse mineure, le mot métal est dit du bronze parce qu’il a un “air de famille” avec les métaux proprement dits, comme le fer, on peut le fondre et le mouler. Dans la prémisse majeure, métal est employé avec son sens propre. On a donc affaire à deux homonymes ; le syllogisme est à quatre termes, V. Homonymie ; Distinguo.

·       Paralogisme de distribution — Cf. Règle (c)

Dans le syllogisme suivant, le grand terme mortel est distribué dans la conclusion et pas dans la prémisse majeure.

Tous les A sont B                   Tous les hommes sont mortels.
Aucun C n’est A                     Aucun chien n’est homme
* donc Aucun C n’est B            Aucun chien n’est mortel.

Dans la prémisse majeure, “tous les hommes sont mortels”, le grand terme, mortel, n’est pas distribué (cette prémisse ne dit rien de tous les mortels, mais dit seulement de certains mortels qu’ils sont hommes). Mais la conclusion “aucun chien n’est mortel” affirme quelque chose de tous les mortels : “aucun n’est chien”. Le grand terme est distribué dans la conclusion et pas dans la majeure. La conclusion affirme donc plus que la prémisse, ce qui est impossible.

·       Paralogisme de qualité — cf. Règle (e)

Le syllogisme suivant conclut à partir de deux prémisses négatives (voir Règle)

Certains B ne sont pas C         Certains riches ne sont pas arrogants.
Aucun A n’est B                     Aucun poète n’est riche.
* donc Aucun A n’est C            * Aucun poète n’est arrogant.

·       Paralogisme de quantité — cf. Règle (h)

Le syllogisme suivant conclut à partir de deux prémisses particulières

certains M sont P                 Aucun M n’est P
aucun S n’est M                    Certains S sont M
* donc aucun S n’est P

3. Évaluation du syllogisme

3.1 À l’aide des règles du syllogisme

La méthode traditionnelle d’évaluation des syllogismes utilise un système de règles de type précédent. Le repérage se fait autour des éléments suivants. L’évaluation procède pas à pas :

— Vérifier le nombre de termes et de propositions.
— Repérer le moyen terme, le petit terme, le grand terme.
— Déterminer la quantité et la qualité des prémisses et de la conclusion.
— Repérer les distributions des termes.
— Vérifier l’organisation de la distribution des termes : vérifier que le moyen terme est distribué au moins une fois ; si le grand terme ou le petit terme est distribué dans la conclusion, vérifier qu’il l’est aussi dans les prémisses ; etc.

Cette méthode, laborieuse, déplace l’attention de l’analyste de la compréhension de la structure et de l’articulation du syllogisme, de ce qu’affirme le syllogisme, vers l’application fragmentée d’un système de règles. On développe peut-être ainsi les capacités à appliquer un algorithme, mais on est tout de même loin d’un apprentissage de la pensée critique appliquée aux affaires de la vie ordinaire.

3.2 Évaluation à l’aide des diagrammes de Venn

Les évaluations se font de manière plus parlante à l’aide de la technique des diagrammes de Venn. Trois cercles sécants représentent les trois ensembles correspondant aux trois termes. L’affirmation de chacune des prémisses est reportée sur les cercles correspondants. Si une prémisse affirme qu’un ensemble (concrétisé par un cercle ou une portion de cercle) ne contient aucun élément, ce cercle ou cette portion de cercle est noirci (rayé). Si une prémisse affirme qu’un ensemble (id.) contient un ou des éléments, on met une croix dans le cercle ou la portion de cercle concernée. Une portion de cercle est donc soit noire, soit pourvue d’une croix, soit blanche. Si elle est blanche, c’est qu’on ne peut rien en dire.

Les données des prémisses ayant été ainsi reportées sur le diagramme, on peut confronter le résultat à ce qu’affirme la conclusion. On lit sur le diagramme si le syllogisme est valide ou non.

Considérons le syllogisme :

Certains riches ne sont pas arrogants.
Aucun poète n’est riche.
* Aucun poète n’est arrogant.

Il s’évalue comme suit. Soit les trois cercles sécants, représentant respectivement l’ensemble des riches (R), l’ensemble des poètes (P) et l’ensemble des arrogants (A).

— “Certains riches ne sont pas arrogants” : on considère le cercle des riches et celui des arrogants, et on met une croix dans le cercle des riches, hors de son intersection avec celui des arrogants : il y a quelqu’un dans cette zone.

— “Aucun poète n’est riche” : on considère le cercle des poètes et celui des riches, et on noircit leur intersection : il n’y a personne dans cette zone.

— On regarde enfin le cercle des poètes et celui des arrogants ; la conclusion affirme que l’intersection du cercle des poètes avec celui des arrogants est noire (vide, rayures horizontales) ; or on voit que ce n’est pas le cas ; elle est en partie blanche. Ce syllogisme est un paralogisme.

Considérons le syllogisme

Aucun M n’est P
Or Tout S est M
Donc Aucun S n’est P

Les trois cercles sécants, représentent respectivement l’ensemble des M, l’ensemble S et l’ensemble P.

— “Aucun M n’est P” : l’intersection des cercles M et P est vide (noire).
— “Tout S est M” : La partie hors intersection des cercles S et M est vide (noire).
— On regarde le cercle des S et celui des P : on voit que leur intersection est noire (vide) ; c’est ce que dit la conclusion “Aucun S n’est P”. Ce syllogisme est valide.

4. Paralogismes de permutation de quantificateur

Par généralisation, on appelle paralogisme toutes les erreurs naissant d’une mauvaise application des règles de la logique formelle. Par exemple, les erreurs de permutation des quantificateurs donnent naissance à des paralogismes de quantification, comme le paralogisme sophistique : “Tous les êtres humains ont une mère ; donc ils ont la même mère (une mère est mère de tous les humains

Pour tout être humain H, il existe un être humain M, tel que M est la mère de H
* donc : Il existe un être humain M tel que pour tout être humain H, M est la mère de H.

Il se peut que le passage suivant contienne un tel paralogisme, compliqué d’une fallacie de verbiage :

Et tous les génies de la science, Copernic, Kepler, Galilée, Descartes, Leibnitz, Buler, Clarke, Cauchy, parlent comme [Newton]. Ils ont tous vécu dans une véritable adoration de l’harmonie des mondes et de la main toute puissante qui les a jetés dans l’espace et qui les y soutient. Et cette conviction, ce n’est pas par des élans, comme les poètes, c’est par des chiffres, des théorèmes de géométrie qu’ils lui donnent sa base nécessaire. Et leur raisonnement est si simple que des enfants le suivraient. Voyez en effet : ils établissent d’abord que la matière est essentiellement inerte ; que, par conséquent, si un élément matériel est en mouvement, c’est qu’un autre l’y a contraint ; car tout mouvement de la matière est nécessairement un mouvement communiqué. Donc, disent-ils, puisqu’il y a dans le ciel un mouvement immense, qui emporte dans les déserts infinis des milliards de soleils d’un poids qui écrase l’imagination, c’est qu’il y a un moteur tout puissant. Ils établissent en second lieu que ce mouvement des cieux suppose résolus des problèmes de calcul qui ont demandé trente années d’études.
Ém. Bougaud (Abbé), Le Christianisme et le temps présent, 5e édition, 1883[1]


[1] Le Christianisme et le temps présent. T. I, La religion et l’irréligion Paris, Poussielgue Frères, 5e édition, 1883.


 

Études d’argumentation: Développements contemporains

ÉTUDES D’ARGUMENTATION
Développements Contemporains

L’histoire longue des études d’argumentation rejoint celle de la rhétorique, de la dialectique et de la logique.
Comme discipline aspirant à une certaine autonomie, les études d’argumentation n’apparaissent qu’après la Seconde Guerre Mondiale. Il est néanmoins possible de noter des inflexions au cours de cette histoire courte.

1. L’histoire longue : dialectique, logique, rhétorique

Antiquité gréco-latine

Du point de vue des disciplines classiques, l’argumentation est liée à la logique, “art de penser correctement”, à la rhétorique, “art de bien parler”, et à la dialectique, “art de bien dialoguer”, c’est-à-dire de bien articuler son intervention et sa pensée à celle des autres. Cet ensemble forme la base du système dans lequel l’argumentation a été pensée depuis Aristote jusqu’à la fin du XIXe siècle.

L’argumentation y est vue comme une théorie de la pensée inférentielle en langage ordinaire, dont l’exposé est capable de convaincre. Le cœur de l’argumentation est constitué par la théorie des types d’arguments, et d’une réflexion sur la question de la validité des argumentations. Cette validité dépend de la qualité des prémisses et de la fiabilité des lois qui permettent d’en dériver des conclusions.

Époque moderne

Elle est marquée, depuis la Renaissance, par la décadence des pratiques dialectiques comme instrument de recherche de la vérité (Ong 1958) et une critique de la logique aristotélicienne comme instrument exclusif ou essentiel de la pensée scientifique. De nouvelles méthodes fondées sur l’observation et l’expérimentation, faisant de plus en plus appel aux mathématiques, s’imposent. La rhétorique est ramenée aux figures de style et aux considérations de style littéraire.

Fin XIXe, début XXe siècle

À la fin du XIXe siècle, l’argumentation rhétorique est délégitimée comme source de savoir et rattachée aux seules belles-lettres ; la logique est formalisée et devient une branche des mathématiques. Les études d’argumentation restent vivantes en droit et en théologie.

Depuis le milieu du XXe siècle, s’élabore une réflexion autonome sur l’argumentation.

2. Un symptôme : les titres

Jusqu’à la parution du Traité de l’argumentation, les ouvrages intitulés Argumentation ne proposent pas de théorie de l’argumentation, mais des argumentations sur des sujets précis, comme le montrent leurs titres, par exemple :

1857 — Discussion sur l’éthérisation envisagée au point de vue de la responsabilité médicale, argumentation. Par Marie Guillaume, Alphonse Devergie.
1860 — Argumentation sur le droit administratif de l’administration municipale. Par Adolphe Chauveau.
1882 — La question des eaux devant la Société de médecine de Lyon. Argumentation en réponse au rapport de M. Ferrand. Par M. Chassagny. P.-M. Perrellon.
1922 — Argumentation de la proposition polonaise concernant la frontière dans la section industrielle de Haute-Silésie.

La nature de l’argumentation est précisée par un complément en sous-titre : argumentation à propos de, sur… Le titre Argumentation fonctionne en gros comme Essai ou Thèse dans la littérature actuelle, pour désigner un genre. Si tel est le cas, on doit constater que l’apparition du genre “[ouvrage théorique sur l’]Argumentation” est corrélative de la disparition du genre “Argumentation [sur –]”, du moins sous ce titre.

En anglais, il existe une tradition d’ouvrages intitulés utilisant “Argument” et “Argumentation” dans leurs titres. Certains de ces ouvrages proposent des argumentations en faveur d’une position, comme les suivants :

Yale C., Some Rules for the Investigation of Religious Truth ; and Some Specimens of Argumentation in its Support, 1826.

Dans la première moitié du XXe siècle, de nombreux ouvrages de formation à la composition ou au débat sont publiés, dans lesquels les objectifs pédagogiques se mêlent à des considérations plus théoriques. Aux États-Unis, ils sont liés aux pratiques des départements de Speech Communication ou des départements d’anglais.

Lever R., The Arte of Reason, Rightly Termed Witcraft; Teaching a Perfect Way to Argue and Dispute, 1573.
Brewer E. C., A Guide to English Composition : And the Writings of Celebrated Ancient and Modern Authors, to Teach the Art of Argumentation and the Development of Thought, 1852
Foster, W. T., Argumentation and Debating, 1917.
Baird A. C., Argumentation, Discussion and Debate, 1950.

Un des plus connus est sans doute :

Whately R., Elements of Rhetoric Comprising an Analysis of the Laws of Moral Evidence and of Persuasion, with Rules for Argumentative Composition and Elocution, 1828.

Malgré son titre, l’ouvrage de Toulmin The Uses of Argument (1958) ne relève pas de cette tradition. Aucun livre de ce genre ne figure dans sa bibliographie, et il ne cite aucun ouvrage de rhétorique.

3. 1958 et après : les champ des études d’argumentation

Une date clé, 1958

1958 est une date clé, où sont parus deux ouvrages fondamentaux :

Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca, 1958, Traité de l’argumentation. La nouvelle rhétorique.
Stephen E. Toulmin, 1958, The Uses of Argument [trad. fr. 1993, Les usages de l’argumentation].

Ces titres sont les plus connus d’une constellation d’ouvrages qui tous contribuent à définir la nouvelle thématique de l’argumentation.

Les “Public Relations” : un point de vue non rhétorique et non argumentatif sur la persuasion:

Vance Packard, 1957, The Hidden Persuaders [trad. fr. 1958, La persuasion clandestine]

Spin doctors : les nouveaux éthologuesAccord

— Sur le langage de la propagande :

Serge Tchakhotine, 1939, Le viol des foules par la propagande politique.
Jean-Marie Domenach, 1950, La propagande politique.

— En droit :

Theodor Viehweg, 1953, Topik und Jurisprudenz [Topique et jurisprudence].

— Pour la rhétorique comme fondement de la littérature et de la culture occidentale :

Ernst Robert Curtius, 1948, Europäische Litteratur und Lateinisches. Mittelalter [trad. fr. 1956, La littérature européenne et le Moyen Âge latin]

— Pour une reconstruction historique systématique du champ de la rhétorique :

Heinrich Lausberg, 1960, Handbuch der literarischen Rhetorik [Manuel de rhétorique littéraire].

— Pour une histoire des aventures de la dialectique autour de la Renaissance :

Walter J. Ong, 1958, Ramus. Method and the decay of dialogue.

Des théories généralisées de l’argumentation

Ces théories ont été développées, essentiellement en français, dans une perspective logico-linguistique à partir des années 1970 :

Oswald Ducrot, 1972, Dire et ne pas dire ; 1973, La preuve et le dire.
Oswald Ducrot et al. 1980, Les mots du discours.
Jean-Claude Anscombre & Oswald Ducrot, 1983, L’argumentation dans la langue.

Jean-Blaise Grize, 1982, De la logique à l’argumentation.

La tendance dialectique–critique

Les travaux de Perelman & Olbrechts-Tyteca s’inscrivent dans la tradition de l’argumentation rhétorique, issue de la Rhétorique d’Aristote. Dans le même ordre d’idées, Hamblin a repris la vision de l’argumentation comme pensée dialectique et critique, fondée sur le concept de fallacie, issue des Réfutations Sophistiques d’Aristote :

Charles L. Hamblin, 1970, Fallacies [Paralogismes, Sophismes].

Cet ouvrage a particulièrement influencé les courants de la pragma-dialectique et de la logique informelle, qui ont également relancé la recherche sur les types d’arguments.

Le courant pragma-dialectique

L’approche pragma-dialectique a été développée à partir des années 1980 par Frans van Eemeren et Rob Grootendorst. Elle refonde les études d’argumentation sur les actes de langage, la pragmatique linguistique et une nouvelle conception de la dialectique. Ils ont élaboré un puissant système de règles pour l’évaluation des arguments permettant la résolution rationnelle des divergences d’opinion, V. Norme, Règles, Évaluation.

Frans H. van Eemeren & Rob Grootendorst, 1984, Speech acts in argumentative discussions: A theoretical model for the analysis of discussions directed towards solving conflicts of opinion, 1984.
Frans H. van Eemeren & Rob Grootendorst, 1992, Argumentation, communication, and fallacies.
Frans H. van Eemeren et Rob Grootendorst, 2004, A systematic theory of argumentation : The pragma-dialectical approach.

En français, l’ouvrage suivant propose une introduction à la pragma-dialectique :

Frans H. van Eemeren & Rob Grootendorst, 1996, La nouvelle dialectique (trad. de Argumentation, communication, and fallacies, 1992).

Depuis 1986, The International Society for the Study of Argumentation organise un colloque de référence, The ISSSA Conference on argumentation. On peut considérer que ses Proceedings proposent un état de l’art de la discipline, renouvelé tous les quatre ans depuis 1987 (Eemeren et al. [ISSA]).
Le Handbook of Argumentation theory (2014) de van Eemeren & al présente un état de la recherche en argumentation.

La Logique informelle (informal logic)

La logique informelle d’Anthony Blair, Ralph Johnson et Douglas Walton lie l’argumentation à une logique et à une philosophie qui prennent en compte les dimensions ordinaires du discours et du raisonnement. La notion de schème argumentatif est redéfinie de façon à intégrer les contre-arguments correspondants, ce qui permet de renouveler la méthode d’évaluation des arguments, au service du développement de la pensée critique (critical thinking).

Howard Kahane, 1971, Logic and Contemporary Rhetoric: The Use of Reason in Everyday Life.
Ralph H. Johnson et J. Anthony Blair, 1977, Logical Self Defense.
Ralph H. Johnson, 1996, The Rise of Informal Logic.

Anthony Blair, Ralph H. Johnson, 1980, Informal Logic : The First International Symposium.
John Woods & Douglas Walton, 1989, Fallacies. Selected Papers 1972-1982.
Douglas Walton, Chris Reed, Fabrizio Macagno, 2008, Argumentation Schemes.
Anthony Blair, 2012, Groundwork in the Theory of Argumentation.

En français, l’ouvrage suivant propose une traduction d’études qui se rattachent à ce courant :

John Woods et Douglas Walton, 1992, Critique de l’argumentation. Logiques des sophismes ordinaires.

L’argumentation dans les interactions ordinaires

Ces différentes écoles ont construit des théories articulées du champ de l’argumentation, qui accordent une importance particulière au dialogue. Certaines approches s’ouvrent aux problématiques de l’interaction ordinaire. Les premières études faites dans cette perspective se trouvent dans :

Robert Cox et Charles A. Willard éd., 1982, Advances in Argumentation Theory and Research.
Frans van Eemeren et al. éd., 1987, Proceedings of the Conference on Argumentation 1986.
Scott Jacobs, Sally Jackson, 1982, “Conversational argument: a discourse analytic approach”.
Bilmes 1988, “Preference for disagreement”

Le concept d’argumentation développé dans la théorie de l’argumentation dans la langue est appliqué à l’analyse de la conversation dans :

Jacques Moeschler, 1985, Argumentation et Conversation.

Ouvrages d’introduction en français

Les ouvrages suivants proposent des visions globales du champ de l’argumentation, en français:

Pierre Oléron, 1983, L’argumentation.
Gilles Declerq, 1993, L’art d’argumenter. Structures rhétoriques et littéraires.
Jean-Jacques Robrieux, 1993, Éléments de rhétorique et d’argumentation.

Christian Plantin, 1995, L’argumentation.
Philippe Breton, 1996, L’argumentation dans la communication.

Georges Vignaux, 1999, L’argumentation – Du discours à la pensée.
Ruth Amossy, 2000, L’argumentation dans le discours.
Mariana Tutescu, 2003, L’argumentation. Introduction à l’étude du discours.
Emmanuelle Danblon, 2005, La fonction persuasive. Anthropologie du discours rhétorique.
Christian Plantin, 2005, L’argumentation. Histoire, théories, perspectives.
Michel Dufour, 2008, Argumenter – Cours de logique informelle.
Marianne Doury, 2016. Argumentation. Analyser textes et discours

Parmi les ouvrages d’introduction à la rhétorique, en français :

Antelme-Édouard Chaignet, 1888, La rhétorique et son histoire.
Roland Barthes, 1970, “L’ancienne rhétorique. Aide-mémoire”.

Michel Patillon, 1990, Éléments de rhétorique classique.
Olivier Reboul, 1991, Introduction à la rhétorique.

4. Liens aux disciplines voisines

Les principales écoles d’argumentation entretiennent des relations très diverses avec l’héritage rhétorique, dialectique, logique et grammatical, philosophique et pédagogique. Le tableau ci-dessous peut donner une idée de ces liens.

Nouvelle rhétorique

Argumentation dans la langue Logique naturelle  

Fallacy Theory Hamblin

 

Pragma- dialectique

Logique informelle

Rhétorique

+++

+ + o ++ +
Dialectique + o o +++ +++ +++
Logique traditionnelle o o +++ +++ ++ +++
Grammaire, Linguistique o +++ ++ o ++ +
Philosophie +++ + + ++ +

+++

Pédagogie ++ o o o +

+++

o : pas de lien significatif
+ : le nombre d’étoiles indique l’importance du lien

5. Liens ou filiation entre les grandes écoles

Les flèches représentent les liens de solidarité ou de filiations entre les différentes écoles (flèches pleines : lien essentiel ; flèches pointillées : lien secondaire). Pour plus de lisibilité, le tableau a été divisé en deux.

6. Argumentation : Nommer un objet, un domaine et des spécialistes

On parle de l’émergence du champ de l’argumentation dans les années cinquante. L’expression est ambiguë : on ne parle évidemment pas du champ de l’argumentation comme ensemble des pratiques argumentatives. Il s’agit non pas du langagier, mais du métalangagier, d’un ensemble de réflexions articulées sur ces pratiques, cherchant à se définir de manière autonome, notamment par rapport à la logique et à la rhétorique. Elle est aussi trop rapide : la réflexion articulée sur l’argumentation ne date certes pas d’un demi-siècle, mais de plus de deux millénaires. On veut donc simplement dire par là que, depuis les années cinquante, s’est constituée une communauté d’étude, appuyée sur des enseignements à tous les niveaux, qui se réclame non plus de la logique ou de la rhétorique, mais simplement de l’argumentation tout court.

Comment désigner un champ d’étude, un objet d’étude, des spécialistes ? La situation est claire lorsque chacune de ces réalités bien distinctes est désignée par un terme spécifique. C’est le cas par exemple de la sociologie, science des sociétés, prise en charge par les sociologues. La situation est déjà plus compliquée avec économie, le terme désignant à la fois l’économie réelle (production et consommation des biens et des services ; en anglais, economy) et l’économie comme science étudiant cet objet (en anglais, economics) ; les spécialistes sont appelés économistes (anglais economists). Le terme argumentation désigne à la fois l’objet de l’étude et l’étude elle-même, ou “théorie de l’argumentation”. Un ouvrage intitulé Argumentation peut très bien n’en contenir aucune, de même que, selon la plaisanterie traditionnelle, on peut ouvrir un ouvrage intitulé Fallacies sans craindre que ce titre ne soit une description adéquate du contenu.

L’apparition spectaculaire d’ouvrages titrant sur le mot argumentation masque une réalité plus profonde, liée au changement de statut de la logique. Au fond, on parle actuellement d’argumentation pour désigner un domaine ou un ouvrage théorisant ce domaine parce que le mot logique n’est plus disponible depuis la révolution formelle de la fin du xixe siècle. Tous les anciens ouvrages intitulés Logique, reprenant la logique aristotélicienne considérée comme art de penser, sont réellement des théories, des traités de l’argumentation.

Mais, depuis la mathématisation de la logique à la fin du xixe siècle (Auroux 1995), l’intitulé Logique ne peut convenir qu’à un ouvrage de logique formelle. Font exception de rares ouvrages comme les Éléments de logique classique de Chenique (1975, t. I : L’art de penser et de juger ; t. II : L’art de raisonner), ou surtout la Petite Logique de Maritain ([1923]), qui est peut-être un des derniers ouvrages en français proposant sous l’intitulé simple Logique un art de penser (néo-) aristotélicien. Cette logique est en un sens la première de la série de logiques “non formelles”, “substantielles”, “naturelles”… qui ont fleuri à la fin du siècle dernier ; c’est un traité de l’argumentation comme théorie de la pensée naturelle, en langue naturelle.

On reste donc avec un problème de la dénomination du champ par un terme unique non ambigu ; on pourrait, en suivant l’exemple de la polémologie et de la didactologie, penser à argumentologie. Quant au nom des spécialistes de l’argumentation, la même logique appellerait argumentologue, figure bien distincte de l’argumentateur. Les termes risquent d’apparaître inutilement jargonnants, voire ridicules, alors qu’ils seraient bien nécessaires. Quoi qu’il en soit, le dernier mot restera à l’usage et personne ne semble en ressentir actuellement le besoin urgent d’une nouvelle terminologie. Le terme argumentology ne figure pas dans les monumentaux et fondamentaux Proceedings on the Fourth International Conference of the International Society for Study of Argumentation de 1999 ; une seule occurrence en 2003, une également en 2007 ; il n’y a aucune occurrence d’argumentologue ou d’un nom dérivé pour le spécialiste (van Eemeren et al. éd. 1999, 2003, 2007).


 

Éthos et identité discursive

ETHOS ET IDENTITÉ DISCURSIVE

L’éthos du locuteur est la synthèse de trois composantes : 1)  L’éthos proprement dit de la tradition rhétorique, soit une facette de soi construite “par l’entremise du discours actuel”. 2) Des éléments d’autoportrait ; 3) La réputation.

La distinction entre divers modes de présence de la personne à son discours est fondée sur l’idée d’un sujet divisé par la langue, et selon différents rôles socio-discursifs. Sur ce point, à travers la notion d’éthos, se noue le contact entre études du discours argumentatif et études littéraires en narratologie, qui opposent l’auteur et le narrateur, le lecteur réel et le lecteur implicite (Amossy 1999), ou en linguistique avec la problématique de la « subjectivité dans le langage » (Benveniste, 1958 ; Kerbrat-Orecchioni 1980). Comme n’importe quel discours, le discours argumentatif articule trois éléments constitutifs de l’identité discursive de son locuteur :

— L’éthos proprement dit
— La représentation de soi
— La réputation

1. Éthos, autoportrait, réputation

1.1 L’éthos proprement dit :
Une facette de soi construite “par l’entremise du discours actuel”

Ducrot intègre la notion d’éthos rhétorique à la théorie de la polyphonie énonciative. L’éthos technique est un attribut du « locuteur en tant que tel » (opposé au locuteur tel que le désigne le pronom je, et au sujet parlant) (Ducrot 1984, p. 200) :

Dans ma terminologie, je dirai que l’éthos est attaché à L, le locuteur en tant que tel : c’est en tant que source de l’énonciation qu’il se voit affublé de certains caractères qui, par contrecoup, rendent cette énonciation acceptable ou rebutante. (Ibid., p. 201)

Dans la terminologie de Goffman, l’éthos correspond à l’Image (Figure) que le locuteur donne de lui-même, V. Rôles.

1.2 Des éléments explicites d’autoportrait

Ducrot mentionne une seconde facette constitutive de l’identité discursive, « ce que l’orateur pourrait dire de lui-même en tant qu’objet de l’énonciation » (1984, p. 201). Le locuteur thématise sa personne : “Moi aussi, j’ai dû travailler pour gagner ma vie”. Cette autoreprésentation orientée, ou argumentation de soi est une activité déclarative, contrôlée. Ces éléments explicites d’autoportrait sont bien distincts à la fois de l’éthos rhétorique comme de tout ce que le locuteur peut révéler indirectement sur lui-même, intentionnellement ou non. Ce n’est pas la même chose d’avoir un accent et de le revendiquer “Oui, j’ai un accent et j’en suis fier !”.

En situation argumentative, les participants valorisent systématiquement leurs personnes et leurs actes, afin de se légitimer. Les exigences de cette situation priment sur les principes de politesse linguistique, notamment sur le “principe de modestie”.

1.3 La réputation

Dans sa définition de l’éthos, Aristote mentionne un élément extra-discursif, antérieur au discours, de l’ordre de la réputation, du prestige, voire du charisme. Cet éthos “pré-jugé” est appelé éthos « préalable » par Amossy :

On appellera donc ethos ou image préalable, par opposition à l’ethos tout court (ou ethos oratoire, qui est pleinement discursif), l’image que l’auditoire peut se faire du locuteur avant sa prise de parole. […] L’ethos préalable s’élabore sur la base du rôle que remplit l’orateur dans l’espace social (ses fonctions institutionnelles, son statut et son pouvoir), mais aussi sur la base de la représentation collective ou du stéréotype qui circule sur sa personne. […] En effet, l’image que projette le locuteur de sa personne fait usage de données sociales et individuelles préalables, qui jouent nécessairement un rôle dans l’interaction et ne contribuent pas peu à la force de la parole. (Amossy 1999, p. 70)

En ce sens, on peut également parler d’un éthos “pré-discursif ” (Maingueneau 1999). La réputation est construite à partir d’actes et de paroles ; l’éthos est dit pré-discursif non parce qu’il serait constitué hors langage, mais parce qu’il préexiste à l’intervention considérée. La réputation est une construction sociale. Sa construction délibérée, sa gestion et sa réparation relèvent de l’activité professionnelle des agences de communication, pour lesquelles, tout comme les produits, les humains ont des images (Benoit 1995) qu’il faut gérer en permanence et parfois réparer de toute urgence.

1.4 L’identité discursive, une résultante de trois forces

On aboutit ainsi à une opposition entre deux modes de construction de l’éthos : une image de soi explicitée, déclarative et un éthos implicite, inférable à partir d’indices discursifs. Les deux peuvent être contradictoires, comme ils peuvent l’être avec la force de la réputation (des préjugés) constitués sur la personne.

    explicite
  personne de discours  
    implicite
personne    
     
image, réputation  

 On peut partir d’autres oppositions, par exemple en opposant (a) la construction dite (personne de discours explicite), explicitement gérée par le locuteur, à (b) l’éthos structurel implicite et à (c) aux phénomènes de réputation, d’une tout autre nature, soit :

 

 

    éthos
  personne implicitée  
    réputation
personne    
     
personne explicitée  

Ces présentations séparent artificiellement des éléments qui sont en interaction permanente dans la parole.

2. Ethos généralisé et naturalisé

La notion d’éthos a été mise au point dans le champ de la rhétorique argumentative ; mais elle peut aussi être utilisée pour désigner, de façon générale, l’image qu’une personne donne d’elle-même dans sa parole ordinaire (Kallmeyer 1996), son identité discursive. Ce processus de généralisation est typique de certaines théories modernes de l’argumentation, comme celle de l’argumentation dans la langue ou de la logique naturelle. Cette généralisation de l’éthos s’accompagne de sa naturalisation, au risque d’oublier que, comme le pathos et le logos, l’éthos est une ressource stratégique à la disposition du sujet parlant ; on perd l’élément fonctionnel, spécifique de l’éthos rhétorique.

L’orateur déployant sciemment des stratégies éthotiques complexes se distingue du sujet parlant de base non parce qu’il utilise quelque moyen dont il aurait l’exclusivité, mais dans la mesure où il élabore une capacité générale de parole partagée par tous les humains (Lausberg [1960], §3). Tout discours, spontané ou élaboré, contient des caractéristiques subjectives. Ce fait est transparent pour les participants. Le locuteur sait que ses interlocuteurs savent (que lui-même = le locuteur sait, etc.) qu’il produit nécessairement de tels traits de subjectivité, de tous niveaux. Il sait que ses interlocuteurs exploiteront certains de ces traits, considérés comme des signes naturels pour en tirer des conclusions sur son identité “réelle” ou “profonde”. Le locuteur peut donc, plus ou moins intentionnellement, produire et arranger ces indices par des manœuvres éthotiques généralisées afin de canaliser ces interprétations selon ses objectifs et ses perspectives.

Les indices discursifs susceptibles de fournir les bases d’inférences sur la personne du locuteur sont non seulement d’ordre linguistique, mais aussi bien de type encyclopédique. Les uns et les autres sont exploitables à l’infini, les seules restrictions étant celles de l’expertise et des biais interprétatifs du récepteur ; la personne du locuteur est dans l’œil et dans l’oreille du récepteur. L’auteur parle des régimes totalitaires : donc il se réclame d’Arendt (intertextualité) ; il parle des totalitarismes nazis et staliniens mais pas de totalitarismes nazis et communistes : donc il a des penchants communistes (suspicion d’une stratégie de la “part du feu”). Les connaissances sur les pratiques langagières peuvent fournir matière à déduction : il utilise le passé simple et il vouvoie sa femme ; donc c’est quelqu’un de très vieille France.

Du côté de la production, la rhétorique de l’éthos se propose d’exploiter ces inférences comme moyen de persuasion. Du côté de l’interprétation, l’analyste de l’éthos doit décider quelle technique il se donne pour reconstruire l’éthos argumentatif. Le problème est de définir la spécificité du programme de reconstruction de l’éthos de l’orateur par rapport à d’autres programmes, par exemple, ceux de la stylistique, de la sémiotique du texte ou de la psychanalyse. L’éthos n’est pas l’ego, et étudier l’éthos argumentatif ce n’est pas psychanalyser le locuteur. 


 

Éthos, une catégorie stylistique

L’ÉTHOS, UNE CATÉGORIE STYLISTIQUE

L’éthos, c’est l’homme, – et l’homme, c’est le style. Si l’on cherche une méthode systématique pour étudier l’éthos, on rencontre la tradition stylistique. Quintilien note ainsi l’efficacité d’un “effet de style” lié au choix du vocabulaire qui doit être considéré comme un effet éthotique :

Les mots archaïques n’ont pas seulement pour eux des garants importants ; ils apportent au style une certaine majesté qui n’est pas sans charme : ils ont en effet, l’autorité du temps, et, comme ils sont tombés en désuétude, ils procurent comme un attrait de nouveauté.
Quintilien, I. O., I, 6, 39 ; p. 115

L’autorité du mot énoncé est constitutive de l’éthos de l’énonciateur. L’être de langage, « effet du discours lui-même », est construit à partir de traits de tous niveaux linguistiques : la voix, puissant vecteur d’attraction / répulsion, les usages lexicaux, la syntaxe, la manière de bafouiller, le type de plaisanterie, etc.
Les pratiques argumentatives permettent les mêmes inférences sur le caractère :

— celui qui fait des concessions est un modéré / un faible ;
— celui qui n’en fait pas est droit / sectaire ;
— celui qui fait appel aux autorités tient compte de l’expérience / est dogmatique ;
— celui qui utilise les arguments par les causes et les conséquences est un pragmatique réaliste ;
— celui qui réfère son discours à la nature des choses et à leur définition affiche un éthos de conviction, conservateur.

D’autres formes comme l’argumentation par l’absurde ou l’argumentation par analogie ne définissent pas d’éthos spécifique.

Le lien de l’éthos avec la stylistique est établi par l’Art rhétorique d’Hermogène de Tarse. Hermogène fait de l’éthos une des sept Catégories stylistiques du discours, qui sont les qualités de « clarté, grandeur, beauté, vivacité, éthos, sincérité et habileté » (Hermogène, A. R, 217,20 – 218,05 ; p. 323 ; Patillon 1988, p. 213).

L’éthos est donc une des catégories stylistiques du discours ; il y a des discours avec ou sans éthos ; et il peut y avoir un peu ou beaucoup d’éthos dans un discours donné. En d’autres termes, le degré d’implication du locuteur dans son discours est une affaire stratégique.

La catégorie de l’éthos est constituée de quatre composantes, qu’on comparera avec les qualités de sagesse, d’expertise et de bienveillance dont se compose l’éthos aristotélicien.

— La naïveté (saveur, piquant) : le naturel, la franchise des pensées simples; l’absence de duplicité.
— la modération : attribuée au citoyen ordinaire, peu habitué aux manœuvres d’assemblées (Patillon 1988, p. 259).
— la sincérité ;
— la sévérité, ou la dureté, dans l’accusation de l’autre ou de soi-même.

Chacune de ces composantes se caractérise par des pensées, des méthodes, des mots, des figures, des rythmes et des coupes de phrase.

Aussi étrange que cela puisse paraître, la naïveté, la modération,  la sincérité et la sévérité sont des styles L’éthos sincère se construit par les moyens langagiers suivants (Patillon 1988, p. 261 sqq.) :

    • Un sentiment, l’indignation.
    • Une méthode de gestion générale du discours, en particulier l’équilibre réalisé entre ce qui thématisé et ce qui suggéré et implicité.
    • L’emploi des mots de la sincérité, « ceux de la rudesse et de la véhémence ».
    • L’emploi de figures comme l’apostrophe, le démonstratif péjoratif, les figures de l’embarras, réticence, doute, hésitation, corrections, interrogations.
    • Les commentaires personnels et la suspension du discours

Les figures servent la construction de l’éthos, donc l’argumentation : on mesure la distance avec les rhétoriques post-ramusiennes où l’invention est divorcée de l’élocution.

La sincérité est le produit d’une stratégie langagière ; ce n’est pas un supplément étranger au discours qui lui viendrait d’un impératif moral extérieur, elle est le produit d’un certain régime de discours. Ce fait a des incidences pour l’éthique du discours.


 

Éthos

ÉTHOS

Avec  le logos et le pathos, l’éthos ou “caractère” de l’orateur est le troisième des moyens d’influence rhétoriques. L’éthos combine expertise, moralité et empathie, en un sentiment unique de confiance.

1. Le mot éthos et ses traductions

1.1 Les mots grecs

Le mot éthos est un calque d’un mot grec ancien, ēthos (ἦθος). La graphie française étymologique est èthos, au pluriel èthè, transposable en français par ethos ou éthos au singulier. Au pluriel, on utilise èthè, lorsqu’on veut insister sur le lien avec l’acception grecque, ou éthos comme forme plurielle francisée.

Le substantif éthos qui intéresse la rhétorique et la philosophie a deux significations :

    1. Au pl. séjour habituel, lieux familiers, demeure. En parlant d’animaux : écurie, étable, repaire, nid. […]
    2. Caractère habituel, d’où la coutume, l’usage ; la manière d’être ou habitude d’une personne, son caractère ; […] par extension, mœurs. (Bailly (1901), [éthos])

Ce terme est employé en rhétorique pour désigner « l’impression morale » produite par un orateur (ibid.).
À côté de ce substantif éthos, existent en grec les mots êthopoiia (ἠθοποιΐα), “éthopée”, et êthicos (ἠθικῶς, adv.) « d’une manière conforme aux mœurs oratoires ; d’une manière caractéristique ou significative » (Bailly 1919)

1.2 Traductions latines : mores, sensus

Mores — Quintilien considère que, comme le pathos, l’éthos est une catégorie de sentiment, et traduit le mot par mores :

Les sentiments [adfectus], comme nous le savons selon l’antique tradition, se répartissent en deux classes : l’une est appelée par les grecs pathos, terme que nous traduisons exactement et correctement par adfectus, l’autre ethos, terme pour lequel, du moins à mon avis, le latin n’a pas d’équivalent : il est rendu par mores, et, de là, vient que la section de la philosophie nommée ἠθική [éthique] a été dite moralis. » (I. O., VI, 2, 8 ; Cousin p. 25)

Sensus — La relation éthos / pathos peut aussi être rendue en latin par sensus / dolor :

Sensus est un de ces termes vagues par lesquels les latins essaient de rendre ce que la rhétorique grecque désigne par [éthos]. […] Il se distingue de dolor, lequel répond à [pathos] (Cicéron, De Or. iii, 25, 96). (Courbaud, note à Cicéron, De l’or. ii, xliii, 184 ; note 2, p. 80)

Le substantif sensus, a pour sens de base “1. Action sentir, de s’apercevoir”, et signifie également “4. [Au sens moral] sentiment”, et “5. [Au sens intellectuel] manière de voir” (Gaffiot [1934], Sensus). Afficher son bon sensus, c’est donc afficher son bon sentiment moral et intellectuel, manifester du sensus communis, du sens commun, conforme aux façons de penser et aux valeurs de la foule, de l’humanité (ibid.). L’orateur prend la figure de l’homme de bon sens.

1.3 Les mots français : traductions et emprunts

On trouve en français les mots éthos, éthique, éthopée, éthologie, empruntés et adaptés du grec :

— Le substantif éthos, actuellement utilisé en rhétorique. L’époque classique parlait du caractère oratoire ou des mœurs oratoires, mœurs traduisant le latin mores, qui lui-même traduit le grec éthos.
— Le substantif éthopée, également utilisé en rhétorique pour désigner un “portrait moral et psychologique”.
— Le substantif éthique, “philosophie morale”, est un « calque du latin féminin pluriel ethica, qui lui-même est emprunté au grec » (Rey [1992], Éthique).
— Le substantif éthologie, désigne la « science des comportements des espèces animales dans leur milieu naturel » (id., Éthologie).

1.4 Éthique et éthotique

On pourrait utiliser le mot éthique1 comme dérivé adjectif de éthos. Mais éthique2 existe comme substantif et adjectif avec un sens qui le lie à la morale et aux valeurs ; on peut ainsi parler d’éthique du discours pour désigner une instance de contrôle moral de la parole. En anglais, on distingue l’adjectif ethotic (éthique1) de ethics (nom et adjectif) ; en français, nous suivrons cet usage et utiliserons éthotique au sens de éthique1.
La dimension éthotique du discours peut être vue comme la projection discursive des idéaux sociaux du moi, contrôlée par une éthique du discours qui exprimerait les intérêts du surmoi.
La notion d’éthique du discours rejoint la problématique classique de l’orateur comme “homme de bien expert en discours” (vir bonus dicendi peritus). La théorie argumentative contemporaine réfère la critique du discours à un contrôle rationnel, alors que la rhétorique classique la fondait également sur une instance morale.
La notion rhétorique d’éthos renvoie non pas à une problématique morale mais au fait que la personne se projette dans son discours, et qu’elle peut exercer un certain contrôle sur cette projection. C’est une production inhérente à l’activité discursive, exploitée comme une ressource par l’orateur.

2. L’éthos argumentatif

Aristote affirme le primat du caractère (éthos) : « [le caractère] constitue, pourrait-on presque dire, un moyen de persuasion tout à fait décisif » (Rhét., I, 2, 1356a10 ; p. 126), et met en garde contre le recours, trop efficace, au pathos.

2.1 Éthos de l’orateur

L’éthos de l’orateur est un éthos professionnel. Toutes les professions ont leur éthos, manifestation extérieure et signe de la compétence professionnelle de ses membres. Par exemple, le garçon du café d’autrefois affichait son éthos, ensemble de vertus professionnelles : amabilité, sens du contact et de la réplique, efficacité dans la prise de commande, virtuosité dans la façon de remplir exactement le verre, sans “faux-col » ni une goutte sur la table, etc.

L’éthos rhétorique est une stratégie de « présentation de soi » (Goffman [1956]). On pourrait distinguer deux étapes, la production et le produit ; d’une part, la présentation de soi, comme production de soi, étape active, stratégiquement gérée, et de l’autre le produit, l’image de soi, telle qu’elle est supposée être reçue par la cible et reconstructible par l’analyste, aux risques et périls de l’interprétation.

Aristote traite de l’éthos dans deux passages de la Rhétorique. Il distingue d’une part l’éthos propre, l’autofiction que constitue la construction de la face que l’orateur entend présenter au public ; et d’autre part l’éthos de son public, la synthèse d’informations qui lui permet de se faire une conception a priori de son auditoire (cf. infra§4).

Aristote : l’effet conjugué du discours et la réputation

Le terme éthos désigne une des trois classes d’arguments, les deux autres étant le logos et le pathos, V. Logos – Éthos – Pathos. Le mot argument correspond à pistis, qui signifie “preuve, moyen d’influence, emprise”. La Rhétorique introduit le concept d’éthos comme suit :

Il y a persuasion par le caractère, quand le discours est ainsi fait qu’il rend celui qui parle digne de foi. Car nous faisons confiance plus volontiers et plus vite aux gens honnêtes sur tous les sujets plus bonnement, et même résolument sur les sujets qui n’autorisent pas un savoir exact et laissent quelque place au doute ; il faut que cela aussi soit obtenu par l’entremise du discours et non en raison d’une opinion préconçue sur le caractère de celui qui parle. On ne saurait dire, en effet, comme quelques techniciens, qu’au regard de la technique l’honnêteté de celui qui parle ne concourt en rien au persuasif. Bien au contraire : le caractère constitue, pourrait-on presque dire, un moyen de persuasion tout à fait décisif. (Rhét., I, 2, 1356a1-15 ; trad. Chiron, p. 126)

L’éthos de l’orateur est le produit d’une stratégie discursive qui construit une autorité complexe, reposant sur trois composantes :

Les raisons pour lesquelles les orateurs sont en eux-mêmes crédibles sont au nombre de trois, car il y a trois motifs pour lesquels nous accordons notre confiance en dehors des démonstrations : ce sont : la prudence (phronèsis), la vertu (aretè) et la bienveillance (eunoia). (Rhét., ii, 1, 1378a5 ; trad. Chiron, p. 261).

La traduction anglaise de Rhys Roberts propose « good sense, good moral character and good will », autrement dit, l’orateur détient une autorité persuasive parce qu’il est (ou paraît) intelligent (informé, avisé, il a un bon logos) ; parce qu’il est honnête ; parce qu’il nous veut du bien, il est bien disposé à notre égard, il est avec nous. Cette autorité combine expertise, moralité et empathie, en un sentiment unique de confiance ; l’éthos a une structure pathémique.
Comme le dit Groucho Marx, «si tu parviens à avoir l’air sincère, c’est bon » [Sincerity – If you can fake that, you’ve got it made]. L’orateur n’échappe pas au paradoxe du comédien ; il peut toujours être suspecté de mensonge sur ses compétences, ses vertus, ses intentions. Hermogène traite la sincérité comme une catégorie stylistique.

Pour créer la confiance, l’orateur doit se donner les moyens de « paraître prudent et bon » (Rhét., ii, 1, 1378a15 ; trad. Chiron, p. 262). Le mot paraître, et non pas être, est suspect. Mais au-delà du reproche constant fait à la rhétorique de donner aux incompétents, menteurs et escrocs les moyens de tromper leur public, il s’agit pour elle de faire en sorte que celui qui est compétent et honnête le paraisse. L’art du paraître n’est pas moins nécessaire aux honnêtes gens qu’aux crapules.

L’éthos aristotélicien est un éthos intra-communautaire recherchant la conviction en se coulant dans l’autorité d’un consensus. Il existe d’autres postures éthotiques mises en œuvre par des rhétoriques de rupture établissant des autorités minoritaires : “ Je suis différent de vous tous… j’apporte une nouvelle parole… oui c’est une folie”.

Éthos technique et éthos non technique

Le texte de la Rtorique dit que « on ne saurait dire en effet, comme quelques techniciens, qu’au regard de la technique l’honnêteté de celui qui parle ne concourt en rien au persuasif. Bien au contraire ». Le traducteur, Pierre Chiron, considère que le texte grec correspondant est « peu satisfaisant. » La discussion porte sur la relation entre ce qui est « obtenu par l’entremise du discours » et ce qui est la conséquence d’une « opinion préconçue ». La traduction de Ruelle propose de conjuguer ces effets, et non pas de les opposer : « il faut d’ailleurs que ce résultat soit obtenu par la force du discours et non pas seulement par une prévention favorable à l’orateur » (Aristote, Rhét. Ruelle, p. 83 ; nous soulignons). Il semble que le « bien au contraire » de la traduction de Chiron va dans le même sens.

Cette distinction renvoie à l’opposition entre preuves (moyens de persuasion) “techniques” et “non techniques”. L’effet éthotique « obtenu par l’entremise du discours et non en raison d’une opinion préconçue sur le caractère de celui qui parle » correspond à une preuve technique, alors que dans le cas de l’effet de persuasion obtenu en raison d’une « opinion préconçue », l’effet éthotique est produit de manière non technique. Il est donc rejeté hors de la rhétorique comme toutes les autres preuves non-techniques. La théorie est cohérente, mais elle impose une distinction difficile à mettre en œuvre sur les données.

2.2 Critique et réduction de l’éthos

Éthos et attaque personnelle
Éthos du locuteur et attaque personnelle de l’opposant constituent l’avers et le revers d’une même médaille discursive. Du point de vue de la théorie de la politesse, il s’agit d’une augmentation de soi dans le premier cas et d’une diminution de l’autre dans le second. En jouant sur son éthos, le locuteur exploite sa propre personne pour accréditer son point de vue, comme en attaquant l’opposant ad personam il exploite la personne de l’autre pour réfuter ou discréditer le point de vue qui l’embarrasse. Dans les deux cas, le discours élude la discussion sur le fond, et lui substitue une discussion périphérique des personnes.

Du point de vue défensif, l’éthos n’étant pas thématisé mais implicité, il ne peut être critiqué que par une attaque ad personam ; on pourrait dire que l’affichage de l’éthos dans le discours pousse l’opposant à la faute.

Approches critiques
Les approches critiques postulent que seuls sont pertinents et potentiellement valides les arguments explicites sur le fond du débat. Elle tente de protéger les participants des dérives en demandant que les aspects des personnes qui ne sont pas thématiquement liés au débat soient tenus à l’écart. La mise en scène éthotique est considérée comme une tentative d’instaurer une relation asymétrique, mettant l’interlocuteur en position basse pour inhiber la libre critique, V. Modestie.
Enfin, l’approche critique extrait de la forme synthétique de l’éthos une composante explicite, l’argument d’autorité, qui satisfait la condition de propositionnalité, et qui est, en conséquence, accessible à la réfutation. Cette autorité est positionnée comme une forme de preuve indirecte, jouant un rôle périphérique. Elle est traitée principalement dans le cadre d’une problématique de l’expertise ou de la compétence sur le point en question. Cette réduction de l’éthos à l’autorité experte implique le rejet de la facette charismatique de l’éthos, comme non pertinente et fallacieuse, ainsi que de sa facette pouvoir (administratif légal) : une affirmation n’est pas vraie, une mesure n’est pas judicieuse simplement parce qu’elles sont portées par une personne prestigieuse ou une instance de pouvoir.

5. Éthos, “caractère” de l’auditoire

La notion d’éthos s’applique à l’orateur et à son auditoire, dans des perspectives bien différentes. Aristote traite de l’éthos en deux moments de la Rhétorique, dans un bref passage où il définit l’éthos de l’orateur, et, après les chapitres consacrés aux émotions, il passe aux caractères des auditoires :

Étudions après cela les caractères (èthè), à savoir ce que sont les gens en fonction des passions (pathè), des dispositions (hexeis), des âges et des conditions de fortune.  (Rhét., ii, 12, 1388b31 ; p. 328-329).

Cette section décrit des types de caractères, qui classent et caractérisent les humains, selon la fortune (les nobles, les riches ; les puissants, et les chanceux) et selon les âges (la jeunesse, la maturité, la vieillesse). Ces “éléments de folk-sociologie” se concluent par une remarque pratique :

Tels sont les traits des caractères des jeunes et des vieux. Par conséquent, puisque tous les hommes font bon accueil aux discours faits à leur propre caractère et aux discours semblables, il n’est pas difficile de voir par quel usage des discours on apparaîtra sous tel ou tel jour, soi-même et ses discours. (Rhét., ii, 13, 1390a20-29 ; trad. Chiron, p. 336)

Un tel passage montre clairement que l’adaptationidentification à l’auditoire est mise à la base de l’entreprise de persuasion. Cette prise en compte du caractère du public sera considérée comme fallacieuse par les théories normatives de l’argumentation : on ne doit pas parler à tel auditoire (ex datis) on doit parler en vérité, V. Croyances de l’auditoire.

Par rapport aux trois statuts distingués pour l’éthos du locuteur, éthos montré, éthos thématisé, et éthos de réputation, on voit que l’éthos de l’auditoire est plutôt un éthos de réputation, soit une donnée objective, “non technique”, externe au discours, V. Éthos et identité discursive.
L’opposition entre l’éthos rhétorique de l’orateur et sa réputation relève des mêmes raisons que celles qui opposent “preuve techniques” et “preuves non technique” : le premier est à produire, le second à utiliser.

Néanmoins, il y a un éthos technique de l’auditoire. L’orateur peut introduire dans son discours une image implicite de l’éthos de l’auditoire favorisant son entreprise, tout comme de thématiser cet éthos. Enfin, le public a lui-même un éthos montré, qu’il manifeste par ses réactions immédiates au discours qu’on lui tient. 


 

Étapes, Arg. par —

ÉTAPES et AMORÇAGE

Si le chemin jusqu’au but est long et difficile, il est recommandé de diviser la difficulté en une série d’étapes plus faciles à réaliser.  S’il s’agit de demander à quelqu’un quelque chose qu’il refusera vraisemblablement, la technique d’amorçage consiste à obtenir son accord d’abord sur peu, et à lui demander de plus en plus, en lui tenant toujours caché le but ultime.

1. L’action par étapes

D’une façon générale, l’action par étapes permet d’atteindre un but global jugé difficilement atteignable en le divisant en une série de buts partiels, plus accessibles, qui pourront être atteints successivement. Je ne peux pas transporter cet objet de cent kilos, alors je le démonte et transporte successivement toutes ses parties ; je divise le grand sac en dix petits sacs, etc. Ces buts partiels peuvent être ordonnés, c’est le cas de tous les apprentissages : on apprend d’abord à conduire sur une route normale avant d’apprendre à conduire sur le verglas. Dans ces différents cas, l’acteur raisonne en ayant clairement présent à l’esprit son but global, par rapport auquel il détermine et organise ses buts partiels.

2. Amorçage

Dans la version manipulatoire de la division, l’action à entreprendre implique la collaboration d’une personne dont on sait qu’elle ne partage pas spontanément cet objectif, ou même qu’elle y est hostile parce que toute la démarche va contre ses intérêts. La stratégie par étape en ce second sens est couramment désignée, dans le domaine de la vente, comme une stratégie d’amorçage (Joule & Beauvois 1987).

Les Martin, nouvellement mariés, veulent acheter un appartement. Conformément à leur première demande, l’agent immobilier leur propose un modeste deux-pièces, et ils acceptent de l’acheter. L’agent a maintenant un pied dans la porte et observe que très bientôt un bébé va arriver ; ils ont donc vraiment besoin d’un trois pièces. Prêts à tout pour le bébé, les Jones optent pour trois pièces. Mais l’agent observe encore que Mme Jones est en train de développer une start-up prometteuse, et qu’il lui faudra un bureau pour le télétravail, donc une quatrième pièce, etc.

Telle qu’elle est décrite par Perelman & Olbrechts-Tyteca, la stratégie du développement par étapes est définie d’abord comme une stratégie potentiellement manipulatrice :

On constate que, bien souvent, il y a intérêt à ne pas confronter l’interlocuteur avec tout l’intervalle qui sépare la situation actuelle de la fin ultime, mais à diviser cet intervalle en sections, en plaçant des jalons intermédiaires, en indiquant des fins partielles, dont la réalisation ne provoque pas une aussi forte opposition. ([1958], p. 379).

Du point de vue de l’action persuasive, l’argumentateur manipulateur amène sa cible ou son interlocuteur à faire / convenir de A pour ensuite, sur la base de A, l’amener à s’engager plus loin dans la même direction en faisant /convenant de B, et ainsi de suite.

C’est une telle stratégie d’amorçage – quelque peu manipulatoire, mais l’intention est louable – qu’Abraham utilise dans son argumentation avec l’Éternel pour le convaincre de retenir sa colère vengeresse envers Sodome. La direction va de quelques-uns à très peu.

[…] Abraham demeura encore devant son Seigneur. 23 Et s’approchant, il lui dit : Perdrez-vous le juste avec l’impie ? 24 S’il y a cinquante justes dans cette ville, périront-ils avec tous les autres ? Et ne pardonnerez-vous pas plutôt à la ville, à cause de cinquante justes, s’il s’y en trouve autant ? […] 26 Le Seigneur lui répondit : Si je trouve dans tout Sodome cinquante justes, je pardonnerai, à cause d’eux, à toute la ville.
27. Abraham dit ensuite : Puisque j’ai commencé, je parlerai encore à mon Seigneur, quoique je ne sois que poudre et que cendre. 
28 S’il s’en fallait cinq qu’il n’y eût cinquante justes, perdriez-vous toute la ville, parce qu’il n’y en aurait que quarante-cinq ? Le Seigneur lui dit : Je ne perdrai point la ville si j’y trouve quarante-cinq justes.
29Abraham lui dit encore : Mais s’il y a quarante justes, que ferez-vous ? Je ne détruirai point la ville si j’y trouve quarante justes.
30[…] Si vous trouvez dans cette ville trente justes, que ferez-vous ? Je ne perdrai point la ville si j’y en trouve trente, dit le Seigneur, je ne la perdrai point.

31[…] Et si vous en trouviez vingt ? Dieu lui dit : Je ne la perdrai pas non plus s’il y en a vingt.
32[…] Et si vous trouviez dix justes dans cette ville ? Je ne la perdrai point, dit-il s’il y a dix justes.

33Après que le Seigneur eut cessé de parler à Abraham, il se retira et Abraham retourna chez lui. (Genèse, 22-33)

Malheureusement, le Seigneur ne trouva pas dix justes dans Sodome.

3. L’argument de la pente glissante

L’argument de la pente glissante ou de la direction, permet de prévenir le risque d’être victime d’une stratégie d’amorçage.


 

Reprise du discours

REPRISE DU DISCOURS

Dans un dialogue argumentatif, les partenaires sont amenés non seulement à renvoyer les partenaires intéressés à ce qui a déjà été dit par les divers participants actifs (“comme tu disais il y a un instant …”), mais à “réanimer” leurs paroles, c’est à dire à les reprendre de façon plus ou moins stricte. Les motifs de ces reprises sont divers et hétérogènes, et concernent aussi bien l’expression phonique ou graphique que le contenu sémantiques ou argumentatifs. Les opérations de  renvoi et de reprise définissent par exemple l’argument d’autorité, l’argument ad hominem. Ils sont constitutifs dans tous les actes d’approbation et de réfutation.

Positivement, le locuteur peut se référer explicitement ou implicitement à d’autres discours co-orientés avec le sien, par exemple pour mettre ses conclusions C sous leur autorité, soit pour souligner la convergence de leurs arguments.

Négativement, le locuteur est confronté à des discours qui le réfutent ou qui contre-argumentent en construisant des positions incompatibles avec les siennes. Face à ces contre-discours, le locuteur peut choisir de les ignorer ou de les reprendre, V. Prolepse

Ce travail de reformulation et d’expansion d’un discours cité peut correspondre soit à une explication, une interprétation, où la reformulation est co-orientée avec le discours originel, soit être l’élément de base d’une réfutation, qui s’appuie sur cette reformulation.

1. Modalités générales des reprises

Cette reprise argumentative peut se faire sous différentes modalités correspondant à différentes stratégies, le but étant d’étayer le discours dans lequel est insérée la reprise.

Allusion — L’allusion, positive ou négative, a la forme d’une trace qui permet de repérer un discours autre, sans que l’on puisse désigner précisément l’auteur ou le passage visé. L’acte de reprise tombe dans le vide si ce discours primaire n’est pas identifiable. 

Citation explicite référencée — Aux antipodes de l’allusion, la citation explicite référencée est exprimée par un passage entre guillemets, accompagné de ses références de manière à construire un objet non équivoque : ce qui a été dit, par qui, quand, où, etc. Cette forme de citation est caractéristique du régime scientifique de la réfutation, adressée à la lettre à ce qui a été dit. Elle suppose que la citation est correctement contextualisée et que le discours source est disponible.

Citation libre — La citation libre référencée combine des éléments de la formulation originelle, avec des adaptations à leur nouveau contexte, qui peuvent aller jusqu’à la reforumation d’éléments secondaires qui, en principe, n’affectent pas le sens du texte cité.  présentée par le citeur comme une reformulation paraphrasant un contenu originel.

La reformulation permet d’en exposer le sens ou de mieux l’adapter aux intentions présentes du locuteur. Le discours est référencé de façon large par le renvoi à son auteur “comme le dit X dans cette tribune”, “comme l’a dit X à un journaliste”.

Le produit de ce travail d’adaptation et de reformulation peut s’intéger à une explication, une interprétation, du texte premier, où la reformulation est co-orientée avec le discours originel, soit fonctionner comme élément de confirmation ou de réfutation.

On peut rejeter une citation libre en montrant que son montage est tendancieux ou caricatural.

— Elle a été intentionnellement mal comprise ; on fait un procès d’intention à son auteur.

— Sa reformulation est tendancieuse ou caricaturale, c’est-à-dire qu’elle contient une réinterprétation de la position attribuée à la source citée lui faisant dire ce qu’elle n’a jamais dit.

— qu’elle omet des circonstances pertinentes, et qu’elle laisse de côté des éléments essentiels,

—  que cette manœuvre ou cette erreur rendent la citation absurde et auto-réfutée, ou la réorientent vers d’autres conclusions qui lui sont étrangères, V. Épouvantail.

 

Il n’est jamais évident de déterminer dans quelle mesure quelqu’un a voulu dire ou réellement dit quelque chose qu’il est possible d’inférer de la lettre de ce qu’il a dit.

On peut rejeter une citation explicite référencée en montrant que le passage est mal cité : la citation est incomplète, mal découpée, décontextualisée et coupée du système de pensée qui lui donne sens. Le citeur est représenté comme un ignorant, à qui on donne une explication, ou une leçon.