Fallacieux 1 : Les mots

Fallacies 1 :
LES MOTS
FALLACIEUX, FALLACE

L’adjectif fallacieux est pleinenment usité ; le substantif fallace est sorti de l’usage en français mais, sous diverses formes proches, subsiste dans les autres langues romanes. Les termes utilisés en français pour le remplacer ne captent pas tous les usages associés à fallacieux. D’où l’idée de revitaliser le mot fallace, par exemple sous la forme fallacie, calqué sur l’anglais

1. Le latin fallacia

Étymologiquement, le substantif fallace et l’adjectif fallacieux viennent du latin fallacia, qui désigne une “tromperie”, une “ruse”, pouvant aller jusqu’au “sortilège”. Cette tromperie peut être précisée comme une tromperie verbale dans l’adjectif fallaciloquus « qui trompe par des paroles, astucieux » (Gaffiot [1934], art. Fallaciloquus). Le verbe correspondant fallo, fallere signifie « tromper qn », et, selon les contextes, « décevoir les attentes de qn, trahir la parole donnée à l’ennemi, manquer à ses promesses » (ibid., art. Fallo). Ces acceptions montrent qu’étymologiquement les fallacies relèvent non pas du domaine logique, ou de l’erreur, mais de celui des interactions.

2. Le français fallacieux, fallace

En français, l’adjectif fallacieux s’applique aussi bien à des discours qu’à des actions non linguistiques : en psychologie on peut parler d’un patient présentant “une identification fallacieuse” pour signaler le caractère illusoire d’un trait de personnalité.
Le mot est dérivé de la base fallace, qui était « encore en usage à l’époque classique » (Rey 1998, art. Fallacieux). Ce substantif fallace traduisait normalement le latin fallacia pour renvoyer aux treize paralogismes des Réfutations sophistiques d’Aristote. Dupleix l’utilise ainsi dans sa Logique de 1607 :

Après avoir traité des erreurs, surprises et fallaces qui proviennent simplement des mots: il reste à discourir de celles qui viennent des choses mesmes, lesquelles sont sept en nombre [suit l’énumération des paralogismes hors du langage]. (p. 351)

Mais le mot fallace n’appartient pas à son usage courant ; il définit le paralogisme comme un « syllogisme trompeur et captieux » (ibid., p. 337), et utilise généralement les mots « surprise » et « erreur » pour le désigner.
Fallace est dans Littré, avec la définition « Action de tromper en quelque mauvaise intention » (Littré, Fallace) et des exemples de Régnier, Froissart et Marot. Il n’appartient plus au vocabulaire français contemporain. Toutefois, Lacan l’ayant utilisé (en jouant sur fallace / phallace), il semble être encore en usage dans le milieu de la psychanalyse.

3. L’anglais fallacy

L’anglais fallacy (pl. fallacies) est beaucoup plus usité que les mots français sophisme ou paralogisme. Il présente au moins deux significations :
— D’une part, le sens très général de “croyance erronée, idée fausse [« a wrong belief : a false or mistaken idea » Webster, Fallacy].
— D’autre part, il désigne une argumentation ou un raisonnement « invalide », « dont la conclusion ne découle pas des prémisses », et qui peut donc être « trompeur » [« misleading or deceptive »], (ibid.).

Le concept de fallacy est théorisé dans le cadre de l’étude des conditions de validité des argumentations, V. Fallacieux:  Définitions. Fallacy étant un mot d’une langue ordinaire, rien ne garantit qu’il désigne un ou des domaines de réalité stables et homogènes, susceptibles de systématisation. Il n’est pas a priori évident que l’on puisse théoriser les fallacies plus que la tromperie, les bévues, la négigence ou la bêtise, pour n’envisager que des termes qui lui sont sémantiquement proches.

4. Traduire fallacy : “paralogisme”, “fallace”, “fallacie” ?

Selon les contextes, les termes de paralogisme, sophisme, argument fallacieux, voire fallacie, sont utilisés pour traduire le mot anglais fallacy.

— Paralogisme a un usage technique précis et restreint, où il désigne un syllogisme formellement invalide. Le substantif paralogisme et surtout l’adjectif paralogique peuvent donc traduire l’anglais fallacy, fallacious, dans leurs acceptions logiques. Mais, en français, ces termes sont d’usage peu courant et peu intuitif hors de ce domaine spécialisé.

Sophisme renvoie à un discours trompeur à dessein, par paralogisme ou autre manœuvre. Cette imputation d’intention n’est pas forcément présente lorsqu’on parle de paralogisme ou de discours fallacieux.

Fallacieux traduit bien fallacious, et le syntagme “N fallacieux” peut donc traduire “ fallacy”. On pourrait ressusciter sa base nominale historique fallace, et utiliser fallace, fallacieux, sur le modèle de délice, délicieux. Son correspondant existe dans d’autres grandes langues romanes (esp. falacia, it. falacia, port. falácia ; le mot n’existe pas en roumain). On peut objecter que le terme est maintenant suranné.
On peut également franciser le terme anglais fallacy, en d’autres termes utiliser fallacie comme un anglicisme, correspondant à la substantivation du syntagme “un N fallacieux”. Le mot est utilisé en français dans les discussions orales sur la théorie des fallacies, les pluriels anglais et français se recouvrent orthographiquement. On obtient ainsi un couple viable et sémantiquement cohérent, fallacie, fallacieux. C’est l’usage qui a été adopté dans cet ouvrage.