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Polysyllogisme

Un polysyllogisme est une suite de syllogismes tel que la conclusion de l’un sert de prémisse au suivant[1]

Le polysyllogisme est un cas particulier de sorite

1. Polysyllogisme progressif

Un polysyllogisme progressif est une suite de syllogismes tel que la conclusion de l’un sert de prémisse majeure au suivant.
Les conclusions  = prémisses majeures peuvent être supprimées.

Tout vertébré a le sang rouge, tout mammifère est vertébré, tout carnassier est mammifère, tout félin est carnassier, donc, tout carnassier a le sang rouge

Ce polysyllogisme progressif s’analyse comme suit.

1e col. : le polysyllogisme progressif
En italiques, les conclusions = prémisses majeures du syllogisme suivant.
2e col. : les trois sylllogismes composant le polysyllogisme progressif

tout vertébré a le sang rouge Syl. 1 – Prém. Maj.
tout mammifère est vertébré Syl. 1 – Prém. Min.
tout mammifère a le sang rouge Syl. 1 – Concl.. 
=
Syl. 2 – Prém. Maj.
tout carnassier est mammifère Syl. 2 – Prém. Min.
tout carnassier a le sang rouge Sy2 Concl.
=
Sy. 3 – Prém. majeure
tout félin est carnassier Sy 3  – Prém mineure
Tout carnassier a le sang rouge Syl. 3 – Concl.

Diagramme
Les contours représentent des ensembles dont le nom figure dans le contour, du plus englobant au moins englobant.
“L’ensemble des vertébrés contient l’ensemble des mammifères, qui contient l’ensemble des carnassiers, qui contient l’ensemble des félins”.
On part de l’ensemble le plus englobant, et on progresse vers un de ses sous-ensemble, puis de ce sous-ensemble à un sous-sous ensemble, etc.

L
Tous les vertébrés ont la propriété d’avoir le sang rouge. Cette propriété est partagée par tous ses sous-ensembles et leurs propres sous ensembles.

La flèche du raisonnement va du large à l’étroit:
Vertébré => Mammifère => Carnassier => Félin

2. Polysyllogisme régressif

Un polysyllogisme régressif est une suite de syllogismes tel que la conclusion de l’un sert de prémisse mineure au suivant.
Les conclusions  = prémisses majeures peuvent être supprimées.
Les pauvres n’ont pas de quoi s’alimenter correctement, ceux qui n’ont pas de quoi s’alimenter correctement risquent des maladies, ceux qui risquent des maladies bénéficient d’une assistance médicale, ceux qui bénéficient d’une l’assistance médicale ont une  bonne espérance de vie, donc les pauvres ont une bonne espérance de vie

Ce polysillogisme régressif s’analyse comme suit.
1e col. : le polysyllogisme régressif
En italiques, les conclusions = prémisses mineures du syllogisme suivant.
Elles peuvent être omises.
2e col. : les trois sylllogismes composant le polysyllogisme régressif

Les pauvres n’ont pas de quoi s’alimenter correctement Prém. Min. de Syl. 1
Ceux qui n’ont pas de quoi s’alimenter correctement risquent des maladies Prém Maj. de Syl. 1
Les pauvres risquent des maladies Concl. de Syl.1
=Prém min. de Syl. 2
Ceux qui risquent des maladies bénéficient d’une Assistance médicale Prém Maj. de Syl. 2
Les pauvres bénéficient d’une Assistance médicale Concl. de Sy2
=Prém. min. de Sy 3
Ceux qui bénéficient d’une l’assistance médicale ont une  bonne Espérance de vie Prém Maj. de Sy. 3
Les pauvres ont une bonne espérance de vie Concl. de Syl. 3

Diagramme

L’ensemble des pauvres  est inclu dans l’ensemble des gens qui risquent des maladies l’ensemble des gens qui risquent des maladies est inclu dans l’ensemble des gens qui bénéficient d’une Assistance médicale;  l’ensemble des gens qui bénéficient d’une Assistance médicale  est inclu dans l’ensemble des gens qui une  bonne Espérance de vie ,
donc les pauvres ont une bonne espérance de vie

les pauvres qui souffrent de mauvaise alimentation sont inclus dans l’ensemble des gens qui souffrent de maladies,
l’ensemble des gens qui souffrent de maladies, est inclu dans l’ensemble des gens qui ont droit à l’assistance médicale
l’ensemble des gens qui ont droit à l’assistance médicale est inclu dans l’ensemble des gens qui ont une bonne espérance vie

La flèche du raisonnement va de l’étroit au large.
Alimentation => Maladie => Assistance médicale => Espérance vie

 

[1] Cet article est fondé sur Chenique, 1975,  p. 255-258.

Général, Généralité, Généralisation

La généralisation à partir d’une énumération ouverte de cas correspond au processus d’induction; sur un petit nombre de cas, elle court le risque de généralisation hâtive.
La généralisation sur un seul cas est valide si elle porte sur un trait générique ; elle est réfutable par observation si elle porte sur un trait accidentel.
L’exemple rhétorique ne généralise pas par induction mais en avance un stéréotype.


1. Général, généralité

Général
L’adjectif général s’applique à une proposition ou à un terme. En logique, la proposition générale ou universelle, s’oppose par sa quantité (tous, aucun) à la proposition particulière (certains).
Un propos général n’est pas forcément un propos vague ou flou. Un discours d’introduction est un discours général qui renvoie à des discours plus spécifiques traitant de points particuliers. Du point de vue conceptuel, un discours général monte en abstraction pour couvrir plus d’objets mais apporte moins d’information sur ces objets qu’une théorie particulière.

Générique, V. Genre.

Généralité
La généralité d’une théorie ou sa capacité de généralisation est sa capacité à rendre compte de nouveaux cas. C’est une qualité essentielle d’une théorie.

L‘argument de la trop grande généralité permet de réfuter un discours général en l’accusant  de ne pas préciser correctement le sens de ses termes et leur domaine d’application en fonction de ce qu’exige la question (manque de pertinence): “Le propos est banal et envoie à  des faits connues et admis par tout le monde;  il n’apporte pas d’information nouvelle;  tout cela ne fait pas avancer la discussion.”
En situation argumentative, on soutiendra un discours général en disant qu’il les schématise en mettant l’accent sur leurs traits essentiels, ou on le critiquera en disant qu’il appauvrit ses objets.

En droit, l’argument de la généralité de la loi pose que l’application de la loi n’admet pas d’exception.

2. Généraliser, généralisation

La généralisation est l’opération par lequel on passe de ce, ces quelques  à les:

— Ce X / les X que je connais est / sont P > certains X sont P > (tous) les X sont P
Ce Syldave bois de la bière, les Syldaves que je vois boivent de la bière > certains Syldaves boivent de la bière > (tous) les Syldaves boivent de la bière.

Trois cas sont à distinguer.

(1) Généralisation inductive
La généralisation à partir d’une série ouverte de cas (les X que je connais) correspond au passage du quantifieur certains à (tous) les. Cette généralisation définit une induction valide dans la mesure où elle repose sur un constat de fait, et où elle est posée comme révisable, en attente d’être des nouveaux X qui se présenteront.

(2) Généralisation sur un seul cas
— Argument par l’exemple. À la différence de la généralisation inductive, l’argument par l’exemple procède à partir d’un seul cas érigé en paradigme.
La généralisation inductive opère en intension, alors que l’exemple rhétorique procède en intension.

— L’argumentation générique à partir d’un seul cas
La généralisation sur un seul cas est valable ou non selon qu’elle prend pour base un trait générique, elle est fallacieuse si elle prend pour base un trait accidentel.

3. Généralisation sur un trait accidentel / générique

3.1 Généralisation sur un trait périphérique

La généralisation sur un seul cas n’est pas une forme d’induction, qui fondée sur l’accumulation d’observations convergentes ; il s’agit plutôt de l’automatisme à la base du raisonnement à deux termes.
L’observation peut être démentie par les prochaines observations, qui amèneront à restreindre la généralisation :

ce Syldave est roux, donc certains Syldaves sont roux

Le processus d’observation se développant, on pourra même arriver à la conclusion:

Ce Syldave est roux, mais, en général, les Syldaves ont les cheveux noirs

La généralisation sur un seul cas correspond à la réciproque de l’instanciation d’une universelle:

Les cygnes sont blancs, ce cygne est blanc, c’est normal.

Les inférences “de tous à un” et “de un à tous” se correspondent par conversion, mais seule la première est logiquement valide.

La base de la généralisation peut être fournie par un petit nombre de cas ;  c’est peut-être le cas général :

ce X est P… cet autre X est P… ce troisième X est également P => les X sont P

La généralisation à tous les êtres ou tous les cas d’un trait observé sur quelques cas correspond à une opération normale d’abduction , comme production d’une hypothèse susceptible d’englober un fait saillant. La validité d’une telle généralisation dépend de la nature du trait observé.

2.2 Ecthèse : généralisation sur un trait générique (essentiel)

Un exemplaire ou un cas générique est un être ou un cas dans lequel se manifestent clairement toutes les propriétés du genre auquel il appartient ; il est un prototype du genre, il incarne le genre au plus près.
L’argumentation sur l’exemple générique s’appuie sur un tel exemplaire pour en tirer des conclusions sur tous les individus appartenant à ce même genre, et sur le genre lui-même.

L’exemple générique consiste en l’explication des raisons de la validité d’une assertion par la réalisation d’opérations ou de transformations sur un objet présent, non pour lui-même, mais en tant que représentant caractéristique d’une classe. (Balacheff 1999, p. 207)

Le procédé est également connu sous le nom d’ecthèse :

Technique de démonstration utilisée surtout en géométrie euclidienne : pour établir un théorème, vous raisonnez sur une figure singulière. Votre inférence est correcte si elle ne fait pas état des caractères propres à la figure tracée mais uniquement de ceux qu’elle partage avec toutes les figures de son espèce. (Vax 1982, art. Ecthèse)

D’une façon générale, présenter plus ou moins implicitement un exemple comme générique permet de s’épargner le travail harassant et périlleux de vérification sur un grand nombre de cas. Mais un cas concret présente toujours des particularités sur lesquelles il est imprudent de fonder une généralisation.

2.3 Exemple générique ou exemple quelconque ?

La généralisation à partir d’un l’exemple est une extrapolation légitime s’il s’agit d’un exemple générique. La généralisation opérée à partir d’un seul trait est valide s’il s’agit d’un trait générique. Si on se pose la question du nombre des ailes des corbeaux, il suffit d’observer attentivement un individu corbeau, pris au hasard. En revanche, si on se pose la question du poids moyen d’un corbeau, la même procédure appliquée à partir d’un exemplaire quelconque est absurde :

Ce corbeau pris au hasard pèse 322 g.
Donc le poids moyen d’un corbeau est de 322 g.

Comme dans bien des cas on ne sait pas si le trait est essentiel ou accidentel, cette distinction est exploitée comme une ressource argumentative. Le proposant considère que la généralisation est valide, car elle se fait sur un trait caractérisant l’être en question de façon univoque. L’opposant rétorque que sa généralisation n’est pas valide, car elle repose non pas sur un trait essentiel, mais sur un trait accidentel.

Une argumentation développée à partir des données fournies par un seul squelette d’animal appartenant à une espèce disparue fournit une foule de connaissances certaines sur cette espèce. Mais ce squelette unique peut, en outre, présenter des traits individuels spécifiques, non généralisables.

    1. Question : L’homme de Néandertal est-il notre ancêtre ou une espèce différente de la nôtre ?

Les conceptions des savants concernant les Néandertaliens ont connu plusieurs avatars. (Göran Burenhult, Vers Homo Sapiens, p. 67[1])

    1. Première réponse : Malgré de grandes différences d’apparence, le Néandertalien appartient à notre espèce.

Il est évident depuis longtemps que l’apparence physique de l’homme de Néandertal – et surtout celui d’Europe – était très différente de la nôtre.
(Ibid., p. 66)
Malgré ces différences physiques, on a longtemps considéré les Néandertaliens comme des ancêtres directs de l’homme actuel. (Ibid., p.67)

    1. Seconde réponse : Ces différences sont trop grandes, le Néandertalien appartient à une autre espèce.

Ce n’est qu’à la suite des travaux du paléontologue français Marcellin Boule que l’on a jugé ces différences trop importantes pour qu’il en soit ainsi. (Ibid., p.67)

Le Néandertalien de Marcellin Boule :
À partir de 1911, le paléoanthropologue Marcellin Boule publie une étude détaillée du squelette. Il en a bâti une image qui a conditionné la perception populaire de l’homme de Néandertal pendant plus de trente ans. Ses interprétations sont fortement influencées par les idées de son époque concernant cet hominidé disparu. Il le décrit comme une sorte d’homme des cavernes sauvage et brutal, se déplaçant en traînant les pieds et n’arrivant pas à marcher redressé.

Marcellin Boule décrit un Néandertalien doté d’un crâne aplati, la colonne vertébrale courbée (comme chez les gorilles), les membres inférieurs semi-fléchis et un gros orteil divergent. Cette description correspond bien avec les idées de l’époque sur l’évolution humaine. (Wikipédia, Marcellin Boule[2])

    1. Réfutation : Le Néandertalien de Marcellin Boule était simplement arthritique, ce qui n’en fait pas un être d’une autre espèce.

Marcellin Boule [avait], en 1913, exagéré ses différences avec nous, ne réalisant pas que le squelette qu’il étudiait – le “Vieil Homme” de la Chapelle aux Saints (Corrèze) – était déformé par l’arthrite, comme le démontrèrent W. Strauss et A. J. E. Cave en 1952. (Burenhult, ibid., p. 67)

Jean-Louis Heim décrit le sujet comme gravement handicapé, l’individu souffrait entre autres d’une déformation de la hanche gauche (épiphysiolyse, ou plutôt traumatisme), d’un écrasement du doigt du pied, d’une arthrite sévère dans les vertèbres cervicales, d’une côte brisée, du rétrécissement des canaux de conjugaison par où passent les nerfs rachidiens.
Wikipédia, Marcellin Boule, ibid.

    1. Conclusion, troisième réponse : Notre cousin de Néandertal

Aujourd’hui on les considère plutôt comme des cousins que comme des ancêtres, bien qu’ils nous ressemblent beaucoup sous de nombreux aspects. (Burenhult, ibid.)

S’il veut reconstruire le système d’une langue, le linguiste doit s’assurer que le langage de son informateur correspond à la pratique standard dans sa communauté.

3. Généralisation hâtive

En principe, la solidité du principe affirmé dépend du nombre de cas cités. On tire argument de leur petit nombre pour rejeter les conclusions qu’on en tire :

On n’a peut-être pas assez remarqué combien est toujours dérisoirement petit le nombre de ces exemples tirés de l’histoire sur lesquels on assied une “loi” qui prétend valoir pour toute l’évolution, passée et future, de l’humanité. Celui-ci (Vico) proclame que l’histoire est une suite d’alternances entre une période de progrès et une période de régression ; il en donne deux exemples ; celui-ci (Saint-Simon) qu’elle est une succession d’oscillations entre une époque organique et une époque critique ; il en donne deux exemples ; un troisième (Marx) qu’elle est une suite de régimes économiques dont chacun élimine son prédécesseur par la violence ; il en donne un exemple !
Julien Benda, La trahison des clercs [1927].[3]

On remarque que le principe général affirmé par Benda « le nombre de ces exemples tirés de l’histoire sur lesquels on assied une “loi” qui prétend valoir pour toute l’évolution, passée et future, de l’humanité est toujours dérisoirement petit » est lui-même appuyé sur trois exemples.

Les quelques cas cités ne se composent pas selon la logique de la généralisation inductive (comme les exemples du §3) , mais selon celle de l’exemple rhétorique ; Il est très difficile de faire mieux.


[1]  Les premiers hommes, préface de Yves Coppens, Paris, Bordas, 1994.
[2]  http://fr.wikipedia.org/wiki/ Marcellin_Boule (20-09-2013)
[3] Paris, Grasset, 1975, p. 224-225 (italiques dans le texte).


 

Direct vs Indirect, Arg. —

Un argument indirect prouve une conclusion en se fondant sur le fait que la conclusion opposée est fausse ou indéfendable.


1. Argument direct

Un argument direct est un argument lié à l’évidence perceptuelle ou intellectuelle

2. Argument indirect

On parle d’argument indirect
— Pour désigner un argument périphérique, c’est-à-dire fondé sur une circonstance des actions discutées et non pas sur l’action elle-même.
— Pour désigner un argument montrant non pas que les choses sont telles et telles, mais qu’elles ne peuvent pas être autrement. Les arguments suivants sont des arguments indirecs en ce sens:

Argumentation par l’ignorance: on adopte une croyance parce qu’on n’a aucune raison de ne pas l’adopter.
— par l’absurde : on adopte une proposition parce que la proposition contraire conduit à une absurdité.
— au cas par cas : on admet le cas résiduel parce que tous les autres sont rejetés.

3. Argumentation indirecte

On parle d’argumentation indirecte pour désigner une argumentation ou une interaction argumentative formatée selon un genre littéraire : roman, poésie, etc.

Contradiction

 

1. En dialogue, lac ontradiction est une situation où deux interlocuteurs produisent des tours de parole anti-orientés. La contradiction apparaît avec le refus de ratification. Elle peut se résoudre par une série de procédés d’ajustements, ou elle peut être thématisée et donner naissance à une situation argumentative.
V. Négation ; Désaccord ; Question argumentative ; Stase ; Réfutation ; Contre-argumentation.

2. Les relations de contradiction et de contrariété sont définies en logique.,

Principe de non-contradiction

Contraires et contradictoires

Elles sont à la base de nombreuses opérations argumentatives.

Argumentation Ad hominem

Argumentationparl’Absurde

Argumentation par la Cohérence

Termes Contraires

Argumentation par les contraires: V. Contraires ; Loi de négation.

Consensus — Dissensus

1. Consensus

1.1 Consensus comme accord posé ou visé par l’argumentation

V. Accord ; Persuasion.

1.2 Argument du consensus

L’argument du consensus couvre une famille d’arguments qui fondent la vérité d’une proposition sur le fait qu’il y a consensus à son sujet, ou qui permettent de rejeter une proposition qui s’oppose au consensus. Le locuteur allègue que les données sur lesquelles il fonde son argumentation font l’objet d’un consensus de tous les hommes et de tous les temps, et qu’en ne s’y ralliant pas, son interlocuteur s’exclurait de cette communauté. Ces arguments ont la forme générale :

On a toujours pensé, désiré, fait… comme ça. Donc achetez (désirez, faites…) comme ça. Tout le monde aime le produit Untel.

Grand nombre (lat. arg. ad numerum ; numerus “nombre”) — l’argument du (plus) grand nombre tend vers l’argument du consensus.

— La majorité / beaucoup de gens … pensent, désirent, font… X. Trois millions d’Américains l’ont déjà adopté !
Mon livre s’est mieux vendu que le tien.
— C’est un acteur très connu.

Sens commun — l’argument du consensus se combine aisément avec celui de l’autorité généreusement accordée à la sagesse traditionnelle ou au bon commun, dans la mesure où il est la chose du monde la mieux partagée, V. Autorité ; Fond.

— Je sais que les Français m’approuvent.
— Seuls les extrêmes m’attaquent, tous les gens de bon sens seront d’accord avec moi.

Suivisme — l’argument du grand nombre est également lié à la fallacie de suivisme (en anglais bandwagon fallacy. Le bandwagon est littéralement le wagon décoré qui promène l’orchestre à travers la ville, et que tout le monde suit avec joie et enthousiasme. Métaphoriquement, suivre ou monter dans le bandwagon, c’est prendre le train en marche, suivre le mouvement, se joindre à une “émotion” populaire, au sens étymologique. Parler de bandwagon fallacy c’est donc condamner le suivisme : on fait quelque chose simplement parce que ça amuse beaucoup de gens de le faire. Cette fallacie est également liée à l’argument populiste ad populum.

2. Dissensus

Les approches les plus courantes de la rhétorique argumentative focalisent sur la persuasion, l’adhésion, la communion, le consensus, la co-construction… ; ces termes sonnent comme des impératifs moraux : “la différence, c’est mal, l’identique, c’est bien”, il faudrait être bien méchant pour ne pas être d’accord avec le principe de l’accord. La mise au premier plan de la persuasion et du consensus laisse croire que l’unanimité serait l’état normal et sain de la société et des groupes, opposable à l’état pathologique que serait l’état de controverse et de polémique, en bref de dissensus.

le TLFi ne donne pas le mot dissensus : cette forme régulière, calquée sur le latin, de la famille de dissentiment, correspond à l’antonyme indispensable à consensus.

2.1 La parole argumentative polémique

“Conflit, polémique, controverse” : d’après le Petit Robert, la polémique est un «débat par écrit vif ou agressif => controverse, débat, discussion» (PR, Polémique). La controverse lui semble plus pacifique, au moins dans sa définition : «Discussion argumentée et suivie sur une question, une opinion» (PR, Controverse), sinon dans ses exemples, où la controverse peut être qualifiée de «vive», voire «inexpiable». Polémique et controverse sont des espèces du genre débat (pas forcément écrit), V. Débat.

Le lexique distingue, d’une part, des interactions collaboratives non violentes, fortement argumentatives, comme délibérer et des interactions également fortement argumentatives, mais plutôt conflictuelles, dont relèvent la polémique et la controverse ; on trouve parmi ces espèces aussi bien polémiquer (académique / politique, écrit / oral) que s’empoigner avec quelqu’un (ordinaire, verbal, mimo-posturo-gestuel), ce qui peut fort bien se produire dans une controverse ; plus que de genres, il s’agit de différents moments ou de différentes postures interactionnelles, éventuellement très brèves. Pris dans son ensemble, le genre “débat” est à distinguer d’autres formes de violences verbales, non argumentatives, comme l’échange d’injures.

La violence verbale dans la controverse ou la polémique est moins marquée par l’injure que par une forme de dramatisation émotionnelle, souvent présente dans l’acte de parole ouvrant ce genre de débats : s’insurger contre, s’indigner, protester, mais pas toujours (contester). Du point de vue de leur retentissement émotionnel, controverse et polémique peuvent être blessantes.

2.2 La passion du dissensus comme fallacie et péché

La polémique est précisément une forme de débat sans fin, les polémistes (et les polémiqueurs) manifestent une véritable passion pour le dissensus, qui leur fait sans cesse repousser la conclusion du débat; l’amour du débat l’emporte sur l’amour de la vérité. Les polémiques prospèrent donc sur fond de paralogismes; à la limite, le degré de polémicité devient un bon indicateur du caractère fallacieux de l’échange : les paralogismes d’émotions et de hiérarchie (ad personam, ad verecundiam) sont immanquablement associés au débat «vif et agressif ». Le refus de se rendre devant les arguments de l’autre est un paralogisme d’obstination, stigmatisé par la Règle 9 de la discussion critique, qui demande au proposant de s’incliner devant une réfutation menée de façon concluante, V. Règles. Mais qui décide que le point de vue a été défendu de façon concluante ? le polémiste est précisément celui qui refuse d’admettre que le point de vue de son opposant a été défendu de façon concluante, et qui pose que le sien est bien au-delà de tout doute raisonnable.

Cette condamnation de la polémique fallacieuse redouble celle que le Moyen Âge portait sur la dispute peccamineuse, considérée comme un péché de la langue. Les théologiens médiévaux ont construit une théorie des «péchés de la langue», parmi lesquels figure, en très bonne place, le péché de contentio, V. Péchés de langue et fallacies. Ce mot latin, qui a donné en français contentieux, signifie « lutte, rivalité, conflit (Gaffiot [1934], Contentio) :

la contentio est une guerre que l’on mène avec les mots. Ce peut être la guerre défensive de celui qui, têtu, refuse sans raison de changer d’avis. Mais il s’agit le plus souvent d’une guerre d’agression qui peut prendre de nombreuses formes : une attaque verbale inutile contre le prochain, non pour chercher la vérité mais pour manifester son agressivité (aymon); une querelle de mots qui, délaissant toute vérité, engendre le litige et va jusqu’au blasphème (isidore) ; une argumentation raffinée et malveillante qui s’oppose à la vérité écoutée pour satisfaire un irrépressible désir de victoire (Glossa ordinaria) ; une altercation méchante, litigieuse et violente avec quelqu’un (Vincent de Beauvais) ; une attaque contre la vérité conduite en s’appuyant sur la force du clamor (Glossa ordinaria, Pierre lombard). souvent cependant la contentio apparaît dans les textes sans être définie, comme si la connotation d’antagonisme verbal violent attachée au terme suffisait à indiquer le danger qu’il faut éviter et le péché qu’il faut condamner.
Carla Casagrande et Silvana Vecchio, Les péchés de la langue. Discipline et éthique de la parole dans la culture médiévale [1987], Paris, Le Cerf, 1991, p. 213-214).

La contentio est un péché de “second niveau”, dérivée d’un péché capital, essentiellement l’orgueil (« filiation de la vaine gloire », ibid.), mode d’expression de la colère et de l’envie.
Une réserve cependant : les définitions restreignent le péché de contentio aux attaques violentes menées contre, ou en déni, de la vérité ; mais attaquer violemment l’erreur n’est pas un péché; la colère, peccamineuse là, devient ici une sainte colère.

2.3 L’ère post-persuasion et la normalité du dissensus

Tout débat argumentatif un peu sérieux contient des éléments de radicalité, et cette radicalité est normale, nullement dramatique, ni du point de vue social ni du point de vue moral. l’appréciation exacte d’une situation argumentative demande une réévaluation du rôle des participants tiers ratifiés dotés du pouvoir de trancher, et par-dessus tout, une dé-diabolisation du dissensus. Comme le dit Willard, qui a beaucoup écrit à ce sujet :

Faire l’éloge du dissenssus va à l’encontre d’une tradition ancienne en argumentation, qui valorise moins l’opposition que les règles qui la contraignent.  (Willard 1989, p. 149).

La préférence pour le consensus n’exclut pas la normalité du dissensus. L’une relève des préférences, l’autre des faits. La question engage une vision du champ des études d’argumentation. L’étude de l’argumentation prend pour objet des situations où les différences d’opinion sont produites, gérées, résolues, amplifiées ou transformées à travers leur confrontation discursive. Savoir dans quelles conditions il convient d’œuvrer à réduire les différences d’opinions par la persuasion ou d’une autre manière, et dans quelles conditions il convient au contraire de favoriser leur développement est une question sociale et scientifique majeure ; elle a des implications pédagogiques cruciales, qui ne peuvent être discutées que sur la base d’une appréhension correcte de ce qui se passe quand on argumente.

il existe des conflits d’intérêts entre les humains et les groupes humains, et il arrive que ces conflits s’expriment dans des discours porteurs de points de vue différents. Ces différences d’intérêt peuvent être traitées par le langage (partiellement ou entièrement), et l’argumentation est un des modes de traitement langagier de ces différences d’intérêt, qui se matérialisent dans des différences d’opinion.

L’argumentation peut servir à travailler l’opinion de l’autre, le convaincre, créer des accords, réduire les différences d’opinion et produire du consensus ; c’est une affirmation empiriquement vraie. On peut prendre pour programme de recherche les conditions dans lesquelles une argumentation élaborée a été partie prenante d’une résolution de conflit, et de ce programme en découle un autre, portant sur la recherche des moyens par lesquels on peut favoriser l’accord, entre individus, nations, groupes religieux ou groupes humains en général ; rien ne dit que le même système de règles et les mêmes procédures soient efficaces à tous ces niveaux, seule une investigation empirique peut éventuellement en décider.

L’argumentation peut servir à diviser l’opinion et approfondir les différences de point de vue : c’est ce que fait, dans la vision chrétienne du monde, le discours du Christ :

34. Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. 35.  Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; 36. et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. (Matthieu 10.34-36).

L’approche langagière de l’argumentation s’intéresse à la façon dont sont gérés discursivement les conflits d’intérêts et les différences d’opinion. L’argumentation donne des mots aux conflits, c’est une méthode de gestion non seulement des différents mais des différences, parfois en les réduisant, parfois en les faisant croître et se multiplier.

Dans un contexte social, idéologique ou scientifique marqué par le consensus, le premier moment dans la génération d’une question argumentative est de créer un discours “alternatif ”, s’opposant au consensus. Comme les situations de consensus n’ont pas besoin de justification, les discours alternatifs doivent être puissamment justifiés pour devenir audibles dans la sphère pertinente : c’est une noble tâche pour la théorie de l’argumentation que de réfléchir aux conditions dans lesquelles elle peut contribuer à la construction de ces discours de dissensus, c’est-à-dire à l’émergence des différences d’opinion.

La mise au premier plan du consensus suppose que l’unanimité serait l’état normal et surtout souhaitable de la société et des groupes. s’il n’y a pas unanimité, il y a une majorité dans le vrai et une minorité fallacieuse, qui a résisté au pouvoir de persuasion de l’orateur et a refusé de reconnaître la défaite que lui a infligée le dialecticien. Il ne lui reste plus qu’à faire sécession ou à émigrer vers un monde nouveau. On peut faire l’hypothèse que la coexistence d’opinions contradictoires représente l’état normal, ni pathologique ni transitoire, que ce soit dans le domaine socio-politique ou dans celui des idées ; le désaccord profond est la règle, V. Désaccord. La démocratie ne vit pas de l’élimination des différences, et le vote n’élimine pas la minorité ; les choses sont plus complexes. Comme l’a écrit très heureusement un correspondant du quotidien espagnol El País,

Il ne s’agit pas de convaincre mais de vivre ensemble ([No se trata de convencer sino de convivir] A. Ortega, La razón razonable, El País, 25-09-2006)

Le problème n’est pas de convaincre l’autre, mais de vivre avec lui. L’argumentation est une façon de gérer ces différences, en les éliminant ou en les faisant prospérer pour le bien de tous.

Il s’ensuit que la théorie de l’argumentation peut rester agnostique sur la question de la persuasion et du consensus. Le débat profond est banal, tous les débats sérieux comportent des éléments de radicalité, c’est précisément en cela qu’ils se différencient de la clarification : argumenter, ce n’est pas seulement dissiper un malentendu.


 

Stases sur les questions argumentatives

1. Peut-on discuter de tout ?

La définition et la formulation de la question mise en discussion sont des enjeux argumentatifs fondamentaux. Les positions des participants peuvent ne pas s’accorder sur l’interprétation de la question, alors même qu’ils s’affirment d’accord pour discuter. En outre, la question peut être restructurée au cours de la rencontre.
Dans le cas le plus radical, le désaccord se manifeste sur le fait même de traiter telle ou telle question. Il y a alors stase sur la question argumentative.
Cette opposition peut se manifester ouvertement, ou indirectement, par l’usage de stratégies dilatoires. On peut s’affirmer d’accord pour discuter de telle question, tout en repoussant la discussion en mettant en avant les difficultés pratiques d’organisation de la discussion où elle doit être traitée : Où va-t-elle se tenir ? Quand ? Qui va présider ? Qui va parler ? Comment seront réglés les tours de parole ? etc. V. Topique politique.

L’existence de la question repose sur la possibilité de soutenir sérieusement deux réponses divergentes. D’une part, le principe de libre expression veut que toutes les opinions puissent être librement affirmées ou contestées, soit en réponse à une question, soit afin d’en ouvrir une. D’autre part, on peut soutenir que certaines questions, pour des raisons très diverses, n’admettent en fait qu’une seule réponse, que cette réponse est évidente, et qu’en conséquence, la question ne se pose pas et n’a pas à être posée.
La confrontation entre ces deux positions définit une stase sur les questions elles-mêmes.

2. Maximisation du droit d’expression et de discussion

Il est très facile de se débarrasser d’une question gênante en soutenant qu’elle n’admet pas d’alternative ; ou, ce qui revient au même, qu’il y a consensus sur la réponse ; que l’opinion opposée au consensus est de toute évidence absurde et perverse, donc insoutenable.
C’est pourquoi il est utile de poser comme un principe que toute affirmation peut être affirmée ou rejetée, donc discutée. Selon van Eemeren et Grootendorst (2004), le premier des « Dix commandements pour une discussion raisonnable (Ten commandments for reasonable discussants) » est la règle de liberté (freedom rule), selon laquelle :

Les partenaires ne doivent pas faire obstacle à l’expression ou à la mise en doute des points de vue. van Eemeren & Grootendorst 2004, p. 190)

C’est également la position de Stuart Mill :

Si toute l’humanité sauf une personne était d’un seul et même avis, il ne serait pas plus justifié pour l’humanité de faire taire cette personne qu’il ne le serait pour cette personne de faire taire l’humanité. (John Stuart Mill, On Liberty [1859]) [1]

V. Normes ; Règles.

3 Conditions sur le droit d’expression et de discussion

Ces prises de position font cependant abstraction des conditions concrètes de disputabilité d’une question donnée. Par exemple, le principe de la chose jugée, pose qu’il est impossible de revenir sur une cause jugée à moins de produire un fait nouveau. De même, lorsqu’on considère que la question a été amplement discutée et/ou a été suivie d’une décision, il faut une sérieuse raison pour rouvrir tout le processus.
L’existence d’un paradoxe de la situation argumentative fait que la simple mise en discussion d’une opinion opère déjà une légitimation de la position discutée. Qui souhaite ouvrir une question sur l’existence des chambres à gaz ou la dépénalisation de l’inceste ?

Une liberté d’expression absolue laisserait libre cours aux discours racistes, aux discours de haine, à la persécution verbale collective des individus choisis comme boucs émissaires. Chacun est libre de discuter en privé de tout et de rien, à condition toutefois de trouver un partenaire disposé à lui renvoyer la balle, les législateurs soumettent à certaines conditions l’expression publique. V. Respect.

Le bon fonctionnement d’un groupe argumentatif se caractérise en particulier par le fait qu’on n’y met pas en question à tout moment, tout et n’importe quoi. Selon Érasme, quand on parle de questions théologiques,

Il est permis de dire le vrai, mais il ne convient pas de le dire devant n’importe qui, à n’importe quel moment et de n’importe quelle manière. (Désiré Érasme, Du libre arbitre[2], p. 470)

À propos de questions argumentatives, on pourrait ajouter n’importe quoi et n’importe où. Perelman & Olbrechts-Tyteca sont également très sensibles au “n’importe qui” :

Il y a des êtres avec qui tout contact peut sembler superflu ou peu désirable. Il y a des êtres auxquels on ne se soucie pas d’adresser la parole ; il y en a aussi avec qui on ne veut pas discuter mais auxquels on se contente d’ordonner. ([1958], p. 20)

Aristote limite la discussion légitime aux endoxa, et rejette rondement les débats mettant en question “n’importe quoi”, c’est-à-dire des affirmations que personne ne songe à mettre en doute :

Il ne faut pas, du reste, examiner toute thèse ni tout problème : c’est seulement au cas où la difficulté est proposée par des gens en quête d’arguments, et non pas quand c’est un châtiment qu’elle requiert ou qu’il suffit d’ouvrir les yeux. Ceux qui, par exemple, se posent la question de savoir s’il faut ou non honorer les dieux et aimer ses parents, n’ont besoin que d’une bonne correction, et ceux qui se demandent si la neige est blanche ou non, n’ont qu’à regarder. (Top., 105a ; Tricot, p. 28)

L’indisputable considéré ici porte sur trois types d’évidences, l’évidence sensible, “la neige est blanche”, l’évidence religieuse, “on doit honorer les dieux”, et l’évidence sociale “on doit aimer ses parents”. Ces déclarations sont in-discutables car il est inconcevable que quiconque élabore un discours soutenant leurs contraires, dans la société athénienne d’Aristote pour les deux dernières. Pour qu’une opinion soit digne d’être mise en doute, il faut qu’elle relève de la doxa, c’est-à-dire qu’elle soit défendue sérieusement par quelque membre ou groupe honorable de la communauté. Il faut, en outre,  que celui qui la met en doute le fasse sérieusement, et, pour cela, qu’il s’appuie sur des raisons de douter ; en d’autres termes, il supporte une charge de la preuve plus ou moins forte.


[1] Harmondsworth, Penguin Classics, 1987, p. 76
[2] Érasme, Désiré Du libre arbitre. in Luther, Du serf arbitre [1525], suivi de Érasme, Du libre arbitre [1524]. Présentation, trad. et notes par Georges Lagarrigue, Paris, Gallimard, 2001, p. 470.


 

Composition / Division — Réfutations sophistiques

Accord

L’objet des Réfutations sophistiques est l’analyse des saillies des sophistes. Dans cet ouvrage, Aristote examine la question des “paralogisme de composition et division”, sur le plan de la grammaire et de la logique : Dans quelles conditions les jugements portés sur des énoncés pris isolément restent-ils valides lorsqu’on les compose ? dans quelles conditions le jugement portés sur un énoncé pris isolément reste-il valide lorsqu’on divise cet énoncé en plusieurs énoncés ?
L’opération a pour but de maîtriser à la fois son langage et de ne pas tomber dans le piège de la désorientation, ce qui est un idéal  de l’argumentation rigoureuse. Elle manifeste un goût marqué pour l’énigme et le paradoxe.

1. Composition

La fallacie de composition est illustrée par plusieurs exemples. La traduction des exemples de fallacie de composition est peu idiomatique, mais elle permet d’apercevoir le problème, sous l’angle de l’interprétation.

Écrire / savoir écrire

Soit l’énoncé d’apparence paradoxale :

il est possible qu’un homme écrive, tout en n’écrivant pas (R. S., 4, 166a20 ; p. 11).

Cet énoncé est susceptible de deux interprétations.

  • L’interprétation 1 “compose” le sens : 
On peut en même temps écrire et ne pas écrire (), au sens de : on peut (écrire et ne pas écrire),

ce qui est une absurdité : la composition du sens est fallacieuse.

  • L’interprétation 2 “divise” le sens, quand on n’écrit pas on a la capacité d’écrire, au sens de “On peut (savoir écrire) et/mais (ne pas être en train d’écrire)”.

Ce qui est correct. Dans certaines circonstances, une personne qui peut écrire (nous dirions “sait”) ne le peut pas matériellement, par exemple si elle a les mains liées. Le modal pouvoir est ambigu entre “avoir la capacité de” et “exercer de fait cette capacité”.

Porter / pouvoir porter

L’exemple suivant met également en jeu la modalité pouvoir, cette fois dans sa relation au temps : on peut beaucoup de choses, mais pas tout à la fois. Considérons l’énoncé

si on peut porter une seule chose, on peut en porter plusieurs (R.S., 4, 166a30 ; p. 11) :

(1) (je peux porter la table) et (je peux porter l’armoire)

donc, par composition des deux énoncés en un seul :

(2) je peux porter (la table et l’armoire),

ce qui n’est pas forcément le cas : si on s’engage par contrat à porter la table et l’armoire, on ne s’engage pas forcément à les porter ensemble.

2. Division

La fallacie de division est illustrée par l’exemple

cinq est égal à trois et deux (d’après R. S., 4, 166a30, p. 12) :

— L’interprétation (1) divise le sens, c’est-à-dire décompose l’énoncé en deux propositions coordonnées, ce qui est absurde et fallacieux :

(Cinq est égal à trois) et (cinq est égal à deux)

— L’interprétation (2) compose le sens, ce qui est correct :

Cinq est égal à (trois et deux)

 

Platon Théétète

Platon, Théétète 189c-190a.

SOCRATE — Très bien. Mais par penser entends-tu la même chose que moi ?
THÉÉTÈTE — Qu’entends-tu par là ?
SOCRATE — Un discours que l’âme se tient à elle-même sur les objets qu’elle examine. Je te donne cette explication sans en être bien sûr. Mais il me paraît que l’âme, quand elle pense, ne fait pas autre chose que s’entretenir avec elle-même, interrogeant et répondant, affirmant et niant. Quand elle est arrivée à une décision, soit lentement, soit d’un élan rapide, que dès lors elle est fixée et ne doute plus, c’est cela que nous tenons pour une opinion. Ainsi, pour moi, opiner, c’est parler, et l’opinion est un discours prononcé, non pas,assurément, à un autre et de vive voix, mais en silence et à soi-même. Et pour toi?
Trad. Chambry, p. 136. Paris, Garnier-Flammarion, 1967

Être la vérité — Deux “vrai”

Accord

Deux “vrai”

D’autres contextes différencient vrai métalinguistique et vrai catégorisant.
Vrai métalinguistique se paraphrase aisément :

C’est une information vraie => cette information est vraie => c’est vrai => c’est la vérité.

Vrai catégorisant n’admet pas les équivalents correspondants :

(a) C’est un vrai camembert / patriote    =>
(a1)    ¿ ce camembert / patriote est vrai
(a2)    ¿¿ c’est vrai  au sens de ce, c’ = le camembert / le patriote en question)
(a3)    * c’est la vérité  au sens de ce camembert / ce patriote est la vérité

(a1) a des conditions d’usage plus restreintes que celles de (a)
(a2) est compris comme “C’est un vrai camembert est vrai”, et non pas par “ce camembert est vrai”.
(a3) n’est pas compris sans un long commentaire.

Être la vérité” dans le discours religieux

Untel est vrai peut se comprendre comme “Untel est véridique”, voir §3.
Cependant dans le langage religieux les croyants disent “Dieu est (la) vérité”. Selon la conception scientifique, — est vrai, — est la vérité se disent d’une proposition. Selon la conception religieuse chrétienne, la  parole-personne vraie est la Parole-Personne du Christ qui seul peut dire non seulement “Je dis la vérité” mais “Je suis la vérité” :

“Je suis le chemin, la vérité et la vie”, Nouveau Testament, Jean, 6, 14) Voir § 2.2