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Orientation 1

ORIENTATION ARGUMENTATIVE

La théorie de l’argumentation dans la langue définit la conclusion visée par un énoncé argument  comme que l’explicitation d’un sens contextuel de l’énoncé. La loi de passage argument – conclusion n’est pas vue comme une loi physique, mais une loi grammaticale correspondant aux relations de sélection de l’énoncé argument . Dans : “c’est une proposition absurde, il faut donc l’éliminer” la pseudo-conclusion “à éliminer” ne fait que développer un trait définitionnel de “c‘est absurde”. L’argumentation en langue ordinaire se développe sur le mode du cercle vicieux, et son caractère rationnel – raisonnable est un leurre.

La théorie des orientations argumentatives a été développée à partir de l’idée de classe argumentative et d’échelle argumentative (Ducrot 1972) jusqu’à la théorie dite de «l’argumentation dans la langue», (AdL) (Anscombre et Ducrot 1983 ; Ducrot 1988 ; Anscombre 1995a, 1995b). Dans cette entrée, le mot discours renvoie uniquement au monologue polyphonique, et non pas au dialogue ou une interaction.

Les équivalences suivantes permettent de saisir la notion d’orientation d’un énoncé, dit “argument” vers l’énoncé suivant, dit “conclusion”.

— L dit E1 ; la question Qu’est-ce que ça veut dire ? est ambiguë entre (1) ce que le locuteur veut dire, par opposition à (2) ce que l’énoncé veut dire ; en fait on ramène (2) la signification de l’énoncé à (1) l’intention linguistique de son locuteur

L dit E1 dans la perspective de E2
La raison pour laquelle L a dit E1 est E2
Le sens de E1, c’est E2
E1
, c’est-à-direE2

Le sens est ici défini comme la cause finale de l’énoncé ; l’AdL réactualise ainsi une terminologie ancienne, où l’on désignait la conclusion d’un syllogisme comme son intention. Cela rend compte du fait qu’un connecteur de reformulation comme c’est-à-dire puisse introduire une conclusion :

L1 : — Ce restaurant est cher.
L2 : — C’est à dire ? Tu ne veux pas qu’on y aille ?

La théorie des orientations s’applique à trois domaines principaux :

Connecteurs argumentatifs
Morphèmes argumentatifs
Topoï sémantiques

1. Exemples

1.1 Mais V. Connecteurs

1.2 Mots pleins

La valeur argumentative d’un mot est par définition l’orientation que ce mot donne au discours. (Ducrot 1988 p. 51).

L’orientation argumentative d’un terme exprime le sens de ce terme.

Intelligent
La signification linguistique du mot intelligent n’est pas recherchée dans sa valeur descriptive d’une capacité que mesurerait le quotient intellectuel de la personne concernée, mais dans l’orientation que son usage dans un énoncé impose au discours subséquent, par exemple

(3) Pierre est intelligent, donc il pourra résoudre ce problème

L’argumentation (3) est convaincante dans la mesure où la conclusion résoudre des problèmes appartient à l’ensemble des prédicats sémantiquement liés au prédicat être intelligent. Un ensemble de conclusions préétablies est donné dans le sémantisme du prédicat utilisé comme argument.

Absurde
Ces contraintes de prédicat à prédicat sont particulièrement visibles sur des enchaînements quasi-analytiques, comme “cette proposition est absurde, il faut donc la rejeter”. De par le sens même des mots, dire qu’une proposition est absurde, c’est dire “il faut la rejeter” ; cette conclusion apparente est une pseudo-conclusion, car elle ne fait qu’exprimer le definiens du mot absurde, « qui ne devrait pas exister », comme en témoigne le dictionnaire :

A.− [En parlant d’une manifestation de l’activité humaine : parole, jugement, croyance, comportement, action] Qui est manifestement et immédiatement senti comme contraire à la raison au sens commun ; parfois quasi-synonyme de impossible au sens de “qui ne peut ou ne devrait pas exister”. (TLFi, Absurde)

Le langage n’est pas inerte. Invoquer l’existence d’une absurdité inhérente au réel de la proposition discutée pour soutenir la conclusion “il faut la rejeter” serait ignorer l’existence de la dynamique propre au langage.

La relation argument E1 – conclusion E2 est réinterprétée dans une perspective énonciative où c’est la conclusion qui donne le sens de l’argument (dans un discours idéal monologique). Comprendre ce que signifie l’énoncé “il fait beau”, ce n’est pas le référer à un état du monde, mais aux intentions affichées par le locuteur, c’est-à-dire “allons à la plage”. Ce sens contextuel dépend du monde dans lequel on se trouve, on peut dire ‘il fait beau pour signaler que la terre s’est réchauffée et qu’on peut planter le millet.
Cette vision du sens est en accord avec le proverbe (Chinois) : “quand le sage montre les étoiles (sens contextuel), le fou regarde le doigt (sens référentiel)”.

2. L’orientation comme relation de sélection d’énoncé à énoncé

Comme les approches classiques, l’AdL considère l’argumentation comme une combinaison d’énoncés “E1, argument + E2, conclusion”. La différence essentielle est dans la nature du lien (topos sémantique) permettant le passage de E1 à E2. Ducrot définit l’orientation argumentative (ou la valeur argumentative) d’un énoncé comme

L’ensemble des possibilités ou des impossibilités de continuation discursive déterminées par son emploi. (Ducrot 1988, p.51)

Cette idée peut s’exprimer dans le langage syntaxique des restrictions de sélection. Dans son emploi non métaphorique (le chef aboyait dans son bureau), l’énoncé “Titsu aboie” suppose que Titsu est un chien ; aboyer est porteur d’une restriction de sélection déterminant la classe des êtres qu’il admet pour sujet, les chiens.

De même, mais au niveau du discours, le prédicat absurde de E1 est porteur d’une restriction de sélection sur la classe des énoncés E2 qui peuvent lui succéder ; rejeter respecte cette restriction. Une argumentation est constituée d’une paire d’énoncés (E1, E2) tels que E2, la conclusion, respecte les conditions d’orientation imposées par E1, l’argument.

4. Conséquences

Le concept d’orientation redéfinit la notion d’argumentation ; Anscombre parle ainsi d’argumentation « en notre sens. » (1995b, p. 16). Elle entraîne également une nouvelle vision de notions linguistiques fondamentales

Homonymie
La théorie des orientations a pour conséquence que, si le même segment S est suivi dans une première occurrence, du segment Sa, et, dans une seconde occurrence, du segment Sb, contradictoire, incompatible avec Sa, alors S n’a pas la même signification dans ces deux occurrences. Puisqu’on peut dire “il fait chaud (S), restons à la maison (Sa)” aussi bien que “il fait chaud (S), allons nous promener (Sb)”, c’est qu’ « il ne s’agit pas de la même chaleur dans les deux cas » (Ducrot 1988, p.55). C’est une nouvelle définition de l’homonymie. Par des considérations analogues, Anscombre conclut qu’il y a deux verbes acheter, correspondant aux sens de “plus c’est cher, plus j’achète” et “moins c’est cher, plus j’achète” (Anscombre 1995, p. 45).

Synonymie
Inversement, on peut penser que doit s’établir une forme d’équivalence entre énoncés orientés vers la même conclusion : si le même segment S est précédé, dans une première occurrence, du segment Sa, et ,dans une seconde occurrence du segment Sb, alors Sa et Sb ont la même signification car ils servent la même intention : “il fait chaud (Sa), restons à la maison (S)” vs “ j’ai du travail (Sb), restons à la maison (S)”. C’est une nouvelle définition de la synonymie, relativement à une même conclusion.

Signe
« Si le segment S1 n’a de sens qu’à partir du segment S2, alors la séquence S1 + S2 constitue un seul énoncé » (Ducrot 1988, p. 51). On pourrait sans doute dire un seul signe, S1 devenant une sorte de signifiant de S2. Cette conclusion ramène l’ordre propre du discours à celui de l’énoncé, voire du signe.

Information
La théorie de l’argumentation dans la langue suppose donc que deux énoncés peuvent avoir des contenus informationnels identiques et ne pas admettre les mêmes conclusions, s’ils ont des orientations argumentatives différentes. Autrement dit, l’argumentation est définie non pas par les contenus qu’elle articule, mais par l’orientation de l’énoncé, qui n’est pas déterminée par les contenus. Par exemple, selon Ducrot (1970) [1] l’alternance peu / un peu 1) n’affecte pas la quantité du prédicat qu’ils modifient et 2) inverse son orientation argumentative

Pierre est malade et on s’inquiète pour son rétablissement. Quelqu’un annonce:
Pierre a peu mangé : est orienté vers: son état ne s’améliore pas
Pierre a un peu mangé :  est orienté vers: son état s’améliore.

3. Argumentation à la Ducrot et à la Toulmin :
Deux visions du langage

Le point de vue « sémantique » de Ducrot, s’oppose à ce qu’il appelle la vision « traditionnelle ou naïve » de l’argumentation, sans la rapporter à des auteurs précis, (Ducrot 1988, p. 72-76). Cette vision dite traditionnelle correspond bien à celle que représente le modèle de Toulmin :

— Elle distingue deux énoncés, deux segments linguistiques, l’argument et la conclusion.
— Chacun de ces énoncés est pourvu d’une signification autonome, il désigne des faits distincts, ils sont donc évaluables indépendamment, l’énoncé argument renvoie à un fait F1 et l’énoncé conclusion renvoie à un fait différent, F2. Le point essentiel est que F1 et F2 sont des faits bien définis, constatables indépendamment l’un de l’autre.
il existe une relation d’implication, une loi physique, extralinguistique, unissant ces deux faits (Ducrot 1988, p. 75).

Cette conception dite naïve, et qui ne l’est dans aucun des deux sens du mot, peut se schématiser comme suit. Les flèches en pointillé allant du plan du discours au plan de la réalité matérialisent le processus de signification référentielle.

Cette conception postule un langage qui soit un médium transparent et inerte, pur reflet de la réalité, ce qui n’est pas le cas du langage naturel (Récanati 1979). Ces conditions de transparence ne sont réalisées que pour des langages contrôlés comme les langages des sciences, en relation avec une réalité qu’ils construisent autant qu’ils la désignent.

À l’opposé de cette vision, la théorie de l’argumentation dans la langue met l’accent sur les contraintes inter-énoncés proprement langagières. L’orientation d’une assertion est sa capacité à projeter sa signification non seulement sur, mais aussi sous la forme de l’énoncé qui suit, de sorte que ce qui apparaît comme ladite “conclusion” n’est qu’une reformulation dudit “argument”. Le discours est une machine à argumenter, qui fonctionne selon le principe du cercle vicieux.

3.1 Raison et discours

Tarski soutient qu’il n’est pas possible de développer un concept cohérent de vérité dans le langage ordinaire. Selon Ducrot, il n’est pas non plus possible d’implémenter, dans le langage ordinaire, un concept de raisonnement comme capacité à développer des connaissances par inférence. La validité d’une argumentation est réinterprétée comme une validité grammaticale. Une argumentation est valide si la conclusion est grammaticalement en accord avec son argument, si elle respecte les restrictions imposées par l’argument, si l’enchaînement argument-conclusion est fortement soudé. Il s’ensuit que le caractère rationnel et  raisonnable qu’on souhaiterait attacher à la dérivation argumentative ne sont que les reflets inconsistants d’une concaténation discursive routinière de moyens, ou, comme le dit Ducrot, une simple “illusion”, V. Démonstration. Cette conséquence est cohérente avec le projet structuraliste réduisant l’ordre du discours à celui de la langue (saussurienne).

3.2 Coexistence des formes d’inférence dans la langue ordinaire

La transition de l’argument à la conclusion peut reposer sur une loi physique ou sociale ou sur le couplage sémantique de leurs prédicats. Ces deux types d’inférences se combinent sans problème dans le discours ordinaire :

(1a) Tu parles de la naissance des dieux, donc (1b) tu affirmes qu’à une certaine époque, les dieux n’existaient pas…
(2a) Nier l’existence des dieux (relativement à une époque quelconque), (2b) constitue une impiété.
Donc (3) tu dois subir le châtiment prévu par cette loi, tout comme le subissent, d’ailleurs, a pari, ceux qui parlent de la mort des dieux.

Dans (1a), la naissance est définie comme le « point de départ de l’existence » (TLFi, art. Naissance). La conclusion (1b) ne reproduit pas directement cette définition, elle est obtenue au terme d’une étape supplémentaire, développant le sens de “point de départ” ; pour cette raison, la conclusion (1b) peut rester inaperçue. On est, dans le domaine de l’inférence sémantique, exploitant en plusieurs étapes les seules ressources du langage.

Sur la base de cette conclusion sémantique, (2a-2b) exploite une loi sociale, externe au discours et à la langue, qui qualifie les faits discutés comme une impiété punissable par le tribunal. Finalement, par (3) le juge détermine la peine applicable par un alignement a pari. Parfois, les deux types de loi se mélangent :

Tu es un impie, l’impiété est punie de mort, tu dois mourir.

Il est difficile de dire dans quelle mesure le sens même du mot « impie » a intégré la loi « l’impiété est punie de mort ». Néanmoins, le lien avec la réalité sociale est clair : si je souhaite réformer la législation sur l’impiété, ma révolte n’est pas une révolte sémantique.

3.3 La persuasion comme contrainte langagière

La théorie de l’argumentation dans la langue est une théorie sémantique. Elle rejette les conceptions de la signification comme adéquation au réel, qu’elles soient d’inspiration logique (théories des conditions de vérité) ou analogique (théories des prototypes), au profit d’une conception du sens comme direction : ce que l’énoncé E1 (ainsi que le locuteur en tant que tel) veut dire, c’est la conclusion E2 vers laquelle cet énoncé est orienté.
Cette vision de l’argumentation s’oppose aux conceptions anciennes ou néoclassiques de l’argumentation comme technique de planification discursive consciente, fonctionnant selon des données et principes référentiels, jouant sur le probable, l’improbable, le vrai et le faux, le valide et le fallacieux.

L’argumentation ainsi définie ne fait que développer un énoncé, en mettant en relief un de ses contenus sémantiques. La force de la contrainte argumentative est entièrement une question de langage ; plus la contrainte de E1 sur E2 est stricte, plus l’argumentation est sinon convaincante, du moins difficile à réfuter. C’est une affaire de cohérence; L’art d’argumenter est l’art de gérer les transitions discursives. Si les transitions inter-énoncés sont bien faites, si elles suivent les lignes de forces tracées par la langue, alors l’interlocuteur se laissera porter jusqu’à la conclusion, et trouvera l’argumentation très convaincante.
Ce fait est largement corroboré par l’expérience commune : en fait, il suffit d’entendre l’argument, pour connaître la conclusion, autrement dit, la conclusion est déjà toute entière dans l’argument.


[1] DUCROT Oswald (1991) « Peu et un peu » in Dire et ne pas dire : Principes de sémantique linguistique, Paris : Hermann, p. 191-220 (1ère éd. 1970).

Orateur – Auditoire

ORATEUR – AUDITOIRE


La réflexion sur l’argumentation a son origine dans l’observation de pratiques fondatrices de la vie sociale en Grèce et à Rome, où des orateurs tenants de positions opposées, traitaient une question d’intérêt général devant un auditoire institutionnel ayant pouvoir de décision.

Les partenaires de l’adresse rhétorique classique
Orateur et d’auditoire sont les termes classiques consacrés pour désigner le producteur et les récepteurs du discours rhétorique argumentatif. L’adresse rhétorique se situe dans un espace public institutionnel : assemblée politique, assemblée religieuse, tribunal), parfois cérémonie  ritualisée pour le genre épidictique.
L’orateur parle sur une question intéressant toute  la communauté, et sur laquelle l’assemblée a  pouvoir de décision. Le discours de l’orateur est partisan, au sens où il prend parti et propose une solution à cette question.  Il est en principe sur le même plan que ses opposants, qui sont d’autres orateurs intervenant sur le même problème en défendant d’autres conclusions, c’est-à-dire, d’autres solutions.
L’orateur et l’auditoire sont fonctionnellement définis par leurs caractères respectifs, ou éthos, et leurs émotions ou pathos. Le discours apporte l’information pertinente du point de vue de l’orateur) et l’argumentation qui fonde en raison la décision.

Persuader, neutraliser, se concilier… l’auditoire
La rhétorique argumentative ne parle pas d’interlocuteur mais d’auditoire : l’auditoire entend, on suppose qu’il écoute, mais on “ne donne pas la parole au public” en tant que tel, ce qui ne l’empêche pas forcément de la prendre.
Au moins en situation de face à face, auditoire institutionnel et  public réel disposent de moyens de rétroaction leur permettant d’influencer l’orateur, de l’encourager ou de le déstabiliser. Ces réactions peuvent être ou non sollicitées par l’orateur, et lui être ou non favorables.
L’auditoire rhétorique est composé d’auditeurs alignés sur l’orateur (ses alliés) et d’autres qui lui sont hostiles (ses opposants) et d’autres qui sont indécises. L’orateur doit agir sur ces trois groupes, persuader les indécis, neutraliser ou retourner ses opposants et se concilier les indécis.

Auditoire particulier et auditoire universel

Dans le cadre de la nouvelle rhétorique, les contours de l’auditoire varient, sur le long chemin qui mène à l’auditoire ’universel ; seuls certains auditoires sont définis par une fonction institutionnelle.
Perelman et Olbrechts-Tyteca élargissent d’abord la notion d’auditoire pour lui faire englober la communication écrite : « Tout discours s’adresse à un auditoire et on oublie trop souvent qu’il en est de même pour l’écrit » ([1958], p. 8). C’est cet auditoire élargi — le public — qui intéresse principalement la Nouvelle Rhétorique, ce qui explique en particulier qu’elle ne s’arrête pas réellement à l’échange oral en face à face, un des objets essentiels de la rhétorique classique.

Sur cette base, sont définis deux types d’auditoires, l’auditoire universel « constitué par l’humanité tout entière, ou du moins par tous les hommes adultes et normaux » (ibid., p. 39) et les auditoires particuliers.
Cette opposition correspond à la distinction effectuée entre persuader et convaincre, et elle a valeur normative. Pour la nouvelle rhétorique, la norme de l’argumentation est constituée par la hiérarchie des auditoires qui l’acceptent. Cette position distingue fortement la nouvelle rhétorique des théories standard des fallacies, pour lesquelles la norme est donnée par les lois logiques, ou par un système de règles définissant la rationalité. V. Persuader et convaincre ; Normes ; Évaluation.


 

Opposition, Figures d’—

Figures d’OPPOSITION

Les rhétoriques des figures situent diversement les figures d’opposition, et ne réunissent pas les mêmes figures sous cet intitulé. La liste proposée  ici comprend 22 figures, qu’il est possible de regrouper sur la bases du développement de la situation argumentative.

1. Des listes

— Bonhomme : l’opposition recouvre l’antithèse et l’oxymore ; c’est une figure syntaxique, opposée aux figures morphologiques, sémantiques, et à base référentielle (1998 : 47).

— Fontanier: l’opposition est une espèce du genre trope « en plusieurs mots, ou improprement [dit] », et recouvre les variétés prétérition, ironie, épitrope, astéisme et contrefision ([1977]/1821 :143-154).
Dans le traité Des figures du discours autres que les tropes ([1977]/1827), l’antithèse est une « figure de style par rapprochement », comme la comparaison, la réversion, l’enthymémisme, la parenthèse et l’épiphonème.

— Lausberg ; dans le monde de l’ornatus, l’antitheton est une des quatre figures sémantiques (avec la finitio, la conciliatio, la correctio), et recouvre cinq figures : la regressio, la commutatio, la distinctio, la subiectio et l’oxymoron (§§787-807).

2. Vingt-deux figures d’opposition

La rhétorique des figures propose un ensemble très riche de notions et d’observations sur le thème de l’opposition discours / contre-discours, fondamental dans la situation argumentative ; les figures suivantes renvoient, à divers titres, à la confrontation dialogale comme à sa représentation dans le discours monologué.

Annomination ► Paronymie
Adynaton ► Maximisation
Antanaclase ► Inversion d’orientation
Antéoccupation ► Prolepse
Antimétabole ► Inversion d’orientation
Antiparastase ► Inversion d’orientation; Antithèse
Apodioxis ► Mépris
Astéisme ► Paronymie
Contraires
Dilemme
Distinguo
Dubitation ► Question argumentative
Énantiose ► Désaccord
Épitrope
Euphémisme ► Maximisation
Hypobole ► Prolepse
Interrogation ► Question argumentative ; Question rhétorique ; Ironie
Oxymore ► Non Contradiction
Métathèse ► Prolepse
Paradiastole ► Inversion d’orientation
Préocccupation ►Prolepse
Procatalepsis ► Prolepse
Prolepse
Subjection ► Question argumentative

Cette liste, certainement redondante et non exhaustive, est proposée dans l’ordre alphabétique. Chacun de ces termes n’apparaît pas forcément dans toutes les typologies des figures, et si un terme apparaît dans une typologie, il peut y occuper des positions très différentes, en fonction des principes de classement adoptés. En outre, dans chaque typologie « chaque catégorie de figure est définie par son marquage dominant, tout en présentant des traits secondaires non négligeables » (Bonhomme 1998, p. 14), qui seront peut-être mis en avant dans une autre typologie. Chacun de ces classements a sa logique, et chacune de ces logiques a ses limites.

Ces figures sont rattachées aux entrées suivantes :

Prolepse

 

Antéoccupation
Hypobole
Métathèse
Procatalepsis
Inversion d’orientation Antanaclase
Antimétabole
Antiparastase
Paradiastole
 Paronymie Annomination
Astéisme
Maximisation Euphémisme
Mépris Apodioxis
 Maximisation Adynaton
Question argumentative

Question argumentative ; Question rhétorique

Dubitation
Subjection
Interrogation
 Désaccord Énantiose
Non-Contradiction Oxymore


2. Un regroupement selon les phases de développement de la situation argumentative

Les mêmes observations s’appliquent au regroupement suivant, qui se propose d’ordonner schématiquement quelques figures de la contradiction dialogique, en les rapportant aux moments clés du développement de la situation argumentative. Ce procédé permet également d’évoquer, par attraction, d’autres figures possibles, principalement celles qui ont trait au traitement monologique de la question, et quelques figures qui apparaissent au terme du développement du processus argumentatif.

Émergence d’une situation argumentative Désaccord

S’approprier la question argumentative
Le locuteur s’approprie la question pour la traiter monologiquement par des figures dites de communication : interrogation (interrogatio), subjection (subjectio), dubitation (dubitatio).
Question argumentative

Invalider le discours opposé
Dans les figures d’invalidation du discours, l’argument présenté ou la position construite par ,l’interlocuteur ne sont pas considérés en substance dans le discours du locuteur, mais rejetés en bloc, par des évaluations visant à :
Le détruire, notamment sur la base d’un défaut langagier.
— Le ridiculiser,

Désorienter le discours opposé
Une série de figures de déstabilisation tendent à désorienter le discours contraire. On utilise les mots de l’opposant pour leur faire dire le contraire de ce qu’ils disent : “ton propre discours, tes propres mots te réfutent: antanaclase ; antimétabole.

Objecter, Concéder, Réfuter
Il est extrêmement difficile pour un argument de pénétrer le discours de l’autre. Il ne suffit pas qu’un argument soit dit, qu’un point de vue soit exprimé, il faut encore qu’il soit entendu et repris, même pour être réfuté ou déformé ; ces actes, pour négatifs qu’ils puissent paraître, marquent en fait l’émergence de la collaboration argumentative. Les formes suivantes intègrent des éléments du discours de l’autre :

— Intégration partielle, Distinguo ; Dissociation
— Intégration à des fins de réfutation, après reprise et reformatage :
antéoccupation (prolepse, hypobole) métathèse, . Réfutation, Épitrope, Objection.
— Réfutation faible correspondant en pratique à une confirmation : Réfutation, Paradoxe, Prolepse.

Ces figures peuvent être mises en relation systématique avec diverses facettes du développement des situations argumentatives. Elles correspondent à des moments stratégiques de l’argumentation dialoguée. Elles sont de claires manifestations d’une argumentation qui opère par confrontation directe des points de vue en compétition, avant même l’apparition des arguments.

Du point de vue des théories critiques, promouvant l’enrégimentement des argumentations attestées sous des critères éthiques ou rationnels, on considérera probablement que certaines de ces manœuvres sont fallacieuses ; ce qui ne fait que renforcer la nécessité première de les situer et de les décrire : avant de juger, il faut comprendre.


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Objet de la loi, Arg. de l’—

Argument de l’OBJET DE LA LOI

Le texte de la loi doit être pris à la lettre ou interprété d’une façon reçue par la tradition.  L’argument du sujet de la loi demande qu’elle soit en outre interprétée conformément à son objet.

L’argument de l’objet de la loi ou du sujet dont il est question dans la loi [1] demande que telle expression figurant dans le texte de la loi soit interprétée non pas absolument, mais en relation avec “ce à propos de quoi est faite la loi dont il s’agit”, V. Topique juridique.
L’argument de l’objet de la loi rappelle que l’interprétation est soumise au principe de pertinence, ici pertinence du contexte que constitue le titre de la rubriques du Code. Alors que dans une lecture au sens strict, le mot est pris dans son sens général, dans la lecture pro subjecta materia, le mot est pris dans le sens qu’il a dans le contexte de la loi dans laquelle il entre.
Lorsque la rubrique exposant la disposition réglementaire est dotée d’un titre, l’argument de l’objet de la loi peut correspondre à l’argument de l’intitulé de la loi (a rubrica).

Deux cas

Territoire entièrement couvert de neige

Dans le cas suivant, l’argument amène à définir l’expression : « territoire entièrement couvert de neige » comme signifiant :

Lieu où la couche de neige est suffisante pour qu’on puisse y suivre le gibier à la trace,

puisque l’objet de la loi (materia) est la protection du gibier. Cet objet correspond à l’intention du législateur, « prévenir la destruction » du gibier ». Le sens de la même expression serait défini de façon totalement différente si la loi avait pour objet la réglementation du ski hors-piste.

L’interprétation fondée sur le sens strict de l’expression, “territoire entièrement couvert de neige” viderait la loi de tout contenu ; pour lui donner une substance, il faut définir l’expression en fonction de l’objet de la loi.

Qu’entend-on par ces mots, “territoire entièrement couvert de neige” ? Si l’on interprétait cette condition à la lettre, la suspension de la chasse en temps de neige ne pourrait presque jamais produire aucun résultat. […] Le but, qu’on se propose, c’est de prévenir la destruction – or, cette destruction n’est pas préservée si je chasse, hors les bois, sur des terrains où je peux suivre le gibier à la trace, quoique les terrains avoisinants soient dépouillés de neige.
Il importe donc peu que la neige soit fondue sur une superficie de cent hectares de rochers ou de terrains marécageux, si je chasse à la neige sur le terrain voisin qui en reste couvert.
Est-il vrai – oui ou non – que, dans notre hypothèse, le but de la prohibition serait éludé, si l’on pouvait admettre une interprétation contraire – évidemment ; dès lors, il faut se ranger à notre opinion, puisque le mot entièrement, ici employé, est d’une application impossible – force est donc de ne lui attribuer que le sens et l’étendue qu’il comporte pro subjecta materia.
Ainsi, je pense qu’il y a délit toutes les fois qu’on est trouvé chassant, hors les bois, sur des terrains couverts de neige, du moment qu’on peut y suivre le gibier à la trace.
Renacle Bonjean, Code de la chasse, 1816 [2]

Cinquante jours de trêve” pour “huit jours de négociation

Dans l’exemple suivant, pour donner un sens au traité, le même mot “jour” doit recevoir deux interprétations différentes.

It may be necessary to affix a different signification to the same term in different parts of the same instrument, the term being construed according to the subject matter, pro suhjecta materia. Vattel illustrates this position by an example showing that the word day might be employed in two meanings in one and the same Treaty. It might be stipulated in a Treaty that there should be a truce for fifty days upon the condition that during eight successive days the belligerent parties should, through their agents, endeavour to effect a reconciliation ; the fifty days of the truce would be days and nights or days of twenty-four hours, according to the ordinary legal computation ; but it would be irrational to contend that the condition would not be fulfilled unless the agents of the belligerent parties were, during the eight days, to labour night and day without intermission.
Robert Philimore. Commentaries upon international law. 1871 [3]


[1] Arg. pro subjecta materia : lat. subjectus, “soumis, présenté” ; materia “thème, sujet, objet”.
Anglais, arg. from the subject matter of the law.
[2] Renacle Joseph Bonjean, Code de la chasse ou Commentaire de la loi nouvelle sur la chasse, vol. 1, Liège, Félix Oudard, 1816, p. 68-69
[3] Robert Philimore, Commentaries upon international law. Vol. II, 2nd ed. London, Butterworths, 1871, p. 96

 

Objet de discours

OBJET DE DISCOURS

Le concept d’objet de discours a été développé, en relation avec ceux de schématisation et de faisceau d’objet, par Grize dans le cadre de sa logique naturelle. Un objet de discours est un être, un objet, une situation… qui se transforme et s’enrichit par accrétion de nouvelles propriétés tout au long du discours ou de l’interaction.

1. Faisceau d’un objet de discours

L’objet de discours est défini par son faisceau, formé par l’ensemble de ce qui « a affaire avec » l’objet considéré (Grize 1990, p. 78), soit :

Un ensemble d’aspects normalement attachés à l’objet. Ses éléments sont de trois espèces : des propriétés, des relations et des schèmes d’action. Ainsi, dans le faisceau de “la rose” on a des propriétés comme ‘être rouge’ […], des relations comme […] “être plus belle que”, des schèmes d’action comme “se faner” […] » (ibid., p. 78-79).

Le faisceau d’objet est ainsi défini au niveau notionnel et ne correspond pas à des catégories linguistiques telles que celles de l’analyse en traits sémantiques (ibid., p. 79), ni à des données lexicographiques telles que celles utilisées dans les dictionnaires, ni à des traits ontologiques prétendant saisir l’être de l’objet (différenciant ses caractéristiques essentielles et accidentelles, V. Catégorie), ni à des éléments associés à l’objet par des principes dont la base serait, en fin de compte, psychologique.
Le faisceau caractérisant un objet de discours se définit et s’enrichit par progressive accrétion au fil d’un texte ou d’un corpus donné (par rapport à agrégation, le terme accrétion souligne qu’il s’agit des transformations d’un même objet). On le reconstruit à partir de l’ensemble des syntagmes renvoyant à cet objet (chaînes coréférentielles évolutives) ou associés à cet objet par prédication, connexion avec d’autres objets (par causalité, analogie, incompatibilité…) selon les événements et situations auxquels il participe.
Les éléments qui entrent dans le faisceau d’un objet donné ne sont pas déterminables a priori ; ils sont établis à partir de l’examen « de textes effectivement produits » (ibid., p. 80). Ainsi, à partir d’un texte de La Mettrie, on constitue le faisceau de l’objet constituant l’objet “corps” :

{corps, mouvement du sang, les fibres du cerveau, les muscles} (Ibid., p. 78)

 

La notion d’objet de discours est centrale pour la discussion du statut discursif des objets. Un objet de discours (autogéré ou interactif) est un être, une propriété, un fait, un événement… saisi à travers la façon dont le discours le produit, le manifeste et le transforme. L’étude des objets de discours met au premier plan la plasticité des notions : mode d’introduction, évolution propre, évolution de leurs domaines. Elle recoupe l’étude des mécanismes d’isotopie, de cohésion et de cohérence thématique, et en particulier des paradigmes désignationnels (Mortureux 1993). Un paradigme désignationnel est constitué par l’ensemble des mots et expressions constituant la chaîne anaphorique permettant de tracer l’objet de discours. Elle retrouve des observations de la rhétorique sur les déplacements de signification.

L’importance de la notion d’objet de discours tient à la rupture qu’elle inaugure avec la tradition logique qui repose sur la stabilité des objets, et considère comme fallacieuses toutes les variations de sens et de référence introduites au fil du discours.

2. Objets de discours en situation argumentative

Le discours peut mobiliser un grand nombre d’objets, et se pose alors la question de la délimitation pratique de l’étude. L’argumentation, en tant qu’elle porte sur des discours en confrontation, introduit un critère de pertinence spécifique, permettant de limiter les objets de discours à prendre en compte : les objets argumentatifs sont ceux à propos desquels il y a opposition. De même que les affirmations non contredites valent les affirmations vraies, les objets de discours non divisifs ou “pacifiques” valent les objets réels et restent périphériques. L’étude de l’argumentation est contrastive ; elle porte d’abord sur les objets disputés, tels que les construisent les discours en opposition sur une question donnée.
L’étude des développements discursifs de ces objets conflictuels est une tâche fondamentale de l’étude des questions argumentatives.

3. “Des travailleurs” / “Des personnes à problèmes

Les données suivantes sont extraites d’une discussion entre étudiants et concernent les conditions qu’une personne doit remplir pour obtenir la nationalité française ; la question clé “Qui peut/doit obtenir la nationalité française ?” structure immédiatement le débat. Les deux positions antagonistes prises par les participants se reflètent clairement dans les deux systèmes de désignations qu’ils utilisent pour construire ce “qui ?”.

Des êtres consensuels : “les persécutés

Tous les étudiants s’accordent à dire qu’il existe un groupe non problématique, qui devrait avoir un droit automatique à la nationalité française, à savoir « les persécutés ».

Des êtres conflictuels : “des droits” / “des problèmes”

Des personnes ayant des droits

Un groupe d’étudiants soutient que le processus d’obtention de la citoyenneté devrait être facilité. Les immigrants sont construits comme des personnes ayant droit à la nationalité française ; ce groupe est en outre spécifié comme :

— Une force de travail ; des gens qui sont venus travailler en période de prospérité.
— Des gens à qui nous avons demandé de venir.
— Des gens que nous avons accueillis.
— Des gens qui sont là depuis très longtemps.
— Par extension, leurs proches ; leurs enfants, nés : en France ; dans d’autres pays.

Des personnes problématiques

Un autre groupe d’étudiants soutient que le processus d’obtention de la citoyenneté devrait être durci. Dans cet ensemble de discours co-orientés, les immigrants sont construits comme des personnes n’ayant pas droit à la nationalité française, et ces individus sont désignés comme :

— Des immigrants sans papiers.
— Des immigrants illégaux
— Des personnes ayant des problèmes.
— Des personnes créant des problèmes.
— Des immigrants par « praticité » (migrants économiques)
— N’importe qui, c’est-à-dire tous les étrangers qui demandent la citoyenneté sans raison valable.

Dans la réalité, on constate évidemment que, parmi les personnes qui demandent la nationalité française, il y a à la fois des sans-papiers et des personnes qui sont venues en France il y a de nombreuses années pour travailler. Malgré cela, chaque groupe d’étudiants schématise les immigrants comme appartenant à l’un ou l’autre groupe.

Pour un autre exemple de constructions divergentes de la causalité comme objet de discours, V. Causalité

Cette méthode montre comment les locuteurs « éclairent » un objet de discours conflictuel en fonction de leurs intentions argumentatives, ou, en termes perelmaniens, comment ils donnent de la « présence » aux objets qui les occupent (Perelman & Olbrechts-Tyteca ([1958], p. 154 sv.).


[1] Par rapport à agrégation, le terme accrétion souligne qu’il s’agit des transformations d’un même objet.


 

Norme

NORME

On distingue la norme comme moyenne constatée, et la norme comme impératif. En argumentation,la norme scomme impératif

1. Le mot norme

Le mot norme a deux acceptions principales.

— La norme comme moyenne

En France, l’âge moyen du premier rapport sexuel est 16,8ans. 27% des jeunes ont une activité sexuelle avant 16 ans. Dans une vie, les Français(es) ont, en moyenne, 16,7 partenaires. Seuls 10 % se contenteront du même toute la vie. En moyenne, nos contemporains effectuent 121 galipettes par an. Sexualité en chiffres.[1]

—  La norme comme impératif

Une règle normative énonce une obligation à laquelle doivent se conformer les membres d’un groupe. La transgression de la norme s’accompagne de sanctions dont le contenu dépend du domaine concerné :

— Domaine moral et légal : Tu ne tueras pas.
— Civilité ordinaire : Tu répondras quand on t’adressera la parole.
— Bon usage langagier : Tu ne diras pas “vous disez”, tu diras “vous dites”.

— Comportement rationnel coopératif : Tu n’utiliseras pas d’énoncés ambigus ; ta langue ne sera pas fourchue.
—Conduite automobile : Tu resteras maître de ton véhicule.

2. La norme en argumentation

Les différentes théories de l’argumentation ont des rapports très différents avec les normes ; seules certaines les expriment sous forme de règles.
Différents critères sont avancés pour mesurer la plus ou moins grande qualité de l’argumentation.

— “Tu exprimeras bien une pensée juste”
La rhétorique argumentative définie en latin comme ars bene dicendi, correspond à la fois à une rhétorique art du bien dire et art de dire le bien.
La norme rhétorique est rapportée au goût naturel, et la norme éthique à la morale naturelle. Ces normes diffuses sont adaptables aux goûts de l’époque, difficilement transposables sous forme de règles systématiques.

­— “Tu éviteras les péchés de langue”
Le système des péchés de langue est un système normatif de la parole explicité sous formes de règles définies dans un cadre religieux.

“Ton argumentation doit être acceptable par l’auditoire universel”
La nouvelle rhétorique prend mesure la qualité de l’argumentation à la qualité de l’auditoire qui l’accepte. La norme n’est pas fournie par un système de règles mais par une instance idéale, l’auditoire universel.

“Ton argumentation doit être rationnelle
La pragma-dialectique propose un système de règles normatives permettant d’accroître la rationalité de l’échange et facilitant la résolution des différences d’opinion.
Ces règles de incluent celles de la logique  classique, obéissant notamment aux règles d’évaluation du syllogisme.
V. Évaluation de l’argumentation.

“Ton argumentation préservera le lien social”
Les règles pour une controverse honorable de Hedge peuvent être vue comme une adaptation des usages de la politesse aux conditions particulière de la situation argumentative. Ces règles visent à assurer la permanence de relations humaines décentes au-delà des désaccords, locaux ou permanents, qui peuvent opposer deux personnes.

3. Théories non normatives de l’argumentation

Les théories généralisées de l’argumentation, comme la théorie de l’argumentation dans la langue ou la logique naturelle n’ont pas de rapport avec des normes de morale, de vérité ou de rationalité. Lorsque la théorie de l’argumentation dans la langue parle de norme, c’est de norme linguistique qu’il s’agit. Elle s’exprime en termes d’acceptabilité ou de non-acceptabilité des énoncés et des enchaînements d’énoncé. Les règles sont les formes structurelles du langage.

4. La coopération, norme immanente au dialogue

Le principe de coopération est proposé par Grice comme un principe général guidant la rationalité de la conversation ordinaire.


[1] http://www.uniondesfamilles.org/sexualite_ en_chiffres.htm, 20-09-2013.


 

Non contradiction

Principe de NON-CONTRADICTION

1. Principe logique de non-contradiction

En logique,la contradiction est définie comme une relation entre deux propositions.

le principe de non contradiction et le principe du tiers exclu disent que 1) l’une des deux propositions “P” et “non P” est nécessairement vraie, et que 2) les deux ne peuvent pas être vraies simultanément, V. Proposition, §321
Ces deux principes définissent simultanément ce qu’est la vérité et ce qu’est la négation logique. Ils interdisent d’affirmer des choses contradictoires, une chose et son contraire.

Le principe de non contradiction est considéré par la logique classique comme une loi de la pensée et comme un axiome possible depuis que la logique s’est mathématisée. Un système logique respectant le principe de non-contradiction ne contient pas d’antinomies, il est dit consistant.

2. La contradiction moteur de l’argumentation

L’argumentation est un mode de traitement d’une contradiction entre deux locuteurs tenant des discours défendant les conclusions générales incompatibles.

La contradiction argumentative peut avoir différents statuts discursifs.
— Elle peut émerger et être thématisée dans un même dialogue.
— Elle peut se dégager de la confrontation entre deux discours monologaux, quelle que soit leur distance temporelle, que ces discours fassent ou non référence l’un à l’autre.
— Elle peut être portée intentionnellement par un discours contre un autre discours.

V. Désaccord ; Question argumentative ; Stase ; Négation-Dénégation ; Destruction ; Réfutation ; Contre-discours.

La contradiction argumentative exploite les relations d’opposition entre propositions et entre termes, V. Proposition ; Contraire et Contradictoire ; Termes Opposés.

3. Non contradiction comme impératif de cohérence

Appliqué au discours monologal, l’application du principe de non contradiction se traduit par une exigence de cohérence,.
La mise en évidence de contradictions est un puissant instrument de réfutation, V. Ad hominem ; Absurde ; Dialectique.

4. S’émanciper du principe de non contradiction

En politique — Selon la règle fondamentale de la dialectique aristotélicienne, tout discours qui aboutit à une contradiction est irrationnel et doit être abandonné. La dialectique hégélienne voit dans la contradiction le moteur de l’Histoire. L’homme politique cynique peut se réclamer de Hegel pour dissimuler son opportunisme.

Le Discours sur le plan quinquennal de Staline présente une ardente apologie du contradictoire en tant que “valeur vitale” et “instrument de combat”. Une des grandes forces de Lénine […] était son aptitude à ne jamais se sentir prisonnier de ce qu’il avait prêché la veille comme vérité. […] Le fameux mot de Mussolini, “Méfions-nous du piège mortel de la cohérence” pourrait être signé de tous ceux qui entendent poursuivre un œuvre au sein de courants qu’ils ne peuvent prévoir.
Julien Benda, La trahison des clercs [1927].

En poésie, l’affirmation d’un paradoxe, par exemple sous la forme d’un oxymore, permet de résister à la mise en contradiction : “Ô blessure sans cicatrice !” : comment comprendre ? Blessure qui ne cicatrise pas, blessure qui n’a pas laissé de trace ? En tout cas, une telle affirmation n’est pas considérée comme absurde ou fallacieuse et éliminée en tant que telle. Elle déclenche une quête d’un sens symbolique plus profond pouvant être attaché à blessure et cicatrice dans tel ou tel contexte.


 

Nom propre, Arg. sur le –

Argument du NOM PROPRE

Le nom propre est donné par convention, il est vide d’information sur son porteur, mais il se charge de signification par contamination onomastique: les locuteurs savent l’utiliser comme indice d’origine, comme indicateur d’un caractère, ou comme marque d’un destin professionnel. La rime et les déformations phoniques ou graphiques lui attachent sans peine des caractéristiques (surtout négatives). Le nom propre est une ressource argumentative toujours disponible et inépuisable.

1. Conventionnalisme et réalisme

1.1 Conventionnalisme

Le nom propre marque la filiation et fixe l’identité sociale de la personne ; en cela, il est une institution sociale. Il est attribué à un individu par un acte socialement organisé et validé, qui donne à l’enfant le nom propre du père et/ou de la mère, et les prénoms choisis par le / les parents.
Nom et prénom sont conventionnels au sens où ils ne correspondent pas à une description de la personne qu’ils désignent.

Il s’ensuit qu’on ne peut se livrer sur le nom propre à aucune des inférences du type de celles qui sont possibles à partir des noms de catégories naturelles. C’est en fonction de ses traits distinctifs ou d’un air de famille qu’un champignon est appelé “mousseron”, et qu’on le reconnaît comme tel lorsqu’on le rencontre pour la première fois. Si je croise un inconnu qui se trouve être M. Dupont, je n’ai aucun moyen de déterminer son nom propre à partir de considérations sur sa personne ; si je sais qu’untel s’appelle Dupont, je ne sais rien de sa personne.
Il en va autrement du surnom personnel, attribué à la personne par son groupe en fonction d’une particularité qu’on a cru observer chez lui : le Traînard arrive en retard et Mouche adore aller à la pêche.

1.2 Réalisme

Dans certaines sociétés, le nom propre exprime la nature de la personne, physique et morale.
Selon Jean Bottéro, dans l’ancienne Mésopotamie, « le nom n’était rien d’autre que la traduction du destin, en d’autres termes, la propre expression de la nature » de la personne qu’il nommait (p. 126) :

Le nom a sa source […] dans la chose nommée, [il] en est inséparable : comme l’ombre portée, le calque, la traduction de sa nature. (p. 125)
Chaque dénomination [du dieu Marduk] contenait, en quelque sorte matériellement, tous les pouvoirs, les mérites, les attributs qu’il définissait de lui. (p. 125-126)

Nom propre et personne vivent alors de la même existence. Il est donc possible d’atteindre la personne à travers son nom. Tout ce qui affecte l’un affecte l’autre ; poignarder le nom c’est poignarder la personne. Il s’ensuit que le vrai nom doit être tenu secret par celui qui veut se protéger des maléfices.

Cette conception réaliste du nom propre est maintenant considérée comme une superstition. Aucune personne raisonnable ne songerait à inférer quoi que ce soit sur la personne à partir de considérations liées à son seul nom propre. C’est pourtant ce que chacun fait quotidiennement. Cependant les rapports du nom propre à son porteur sont complexes ; on peut en être fier ou le détester. L’interprétation profonde de ces constructions est l’affaire de la psychanalyse, de l’histoire et de l’anthropologie.
Certains usages argumentatifs du nom propre réactivent une conception réaliste du nom propre, selon laquelle le nom et la personne ont réellement des propriétés communes, autrement dit forment une seule et même catégorie.

2. Argumentation sur le nom propre conventionnel:
La contamination onomastique

2.1 Le nom propre comme indice

Le nom propre étant une désignation sociale conventionnelle ne peut pas être exploité par des argumentations par la définition, mais il peut l’être par une argumentation indicielle.

Indice d’origine
On peut associer le nom propre à certains groupes humains qui portent généralement ce genre de nom, par une argumentation prenant le nom propre comme indice. Si je dois rencontrer M. Martin-Dupont je peux seulement penser qu’il est très probablement d’origine française, — à moins que … V. Modèle de Toulmin.
Si la personne porte le nom d’une célébrité on le rattache à cette célébrité, du moins, on en cause.

Indice de lignage
D’une façon générale, l’identité du nom propre peut être signe de parenté, ce qui peut être flatteur ou non. Porter le nom du mauvais ou du coupable est extrêmement lourd. Si Jean Untel est unanimement condamné et stigmatisé comme pédophile antisémite incestueux … alors, au paroxysme de la tempête médiatique, les Untel lui sont associés pour être soupçonnés ou plaints d’être soupçonnés. On voit apparaître des mises au point : “Alain Untel n’est pas parent de Jean Untel”.

2.2 « Caractère »  du nom propre

L’argumentation suivante attribue à une personne portant tel nom les caractéristiques d’autres personnes portant ou ayant porté le même nom. La science populaire des prénoms lie le prénom à un « caractère » qui n’est pas loin de fonctionner comme le nom commun d’une catégorie naturelle :

Caractère du prénom Fleury
Fleury a tendance à avoir un caractère attachant. … il se montre également positif. Il est une personne proche de sa famille. Mais quelquefois, il peut être trop charmeur… [1]

On est sur la voie de faire du nom propre un nom d’espèce naturelle : Les mousserons poussent dans les prairies et les Fleury vivent en famille. Le nom annonce le caractère, et on peut appliquer l’argumentation par la définition ; s’il s’appelle Fleury, il est gentil, c’est normal, naturel.

L’argumentation suivante propose deux argumentations sur le nom :

Chez Pablo Iglesiasi, son ex-mentor [d’Iñigo Errejón] devenu adversaire, tout est ringard, suranné, dépassé. Soni patronyme d’abord. Et la meilleure preuve, c’est qu’il a déjà existé un Pablo IglesiasJ, homme politique marqué à gauche, dans les années 1920. Il y a un siècle ! De plus, les Espagnols parlent de sai doctrine politique en la nommant le « pablisme ». Or, il a déjà existé par le passé un pablismek, du nom d’un dinosaure trotskiste !
Marc Crapez Divisions de la gauche espagnole : Comment Íñigo Errejón a ringardisé Pablo Iglesias, 2019 [1] (Nous avons ajouté les indices)

Une première argumentation attribue le caractère “ringard” à toutes les personnes qui ont l’infortune de s’appeler actuellement Pablo Iglesias, parce qu’un certain Pablo Iglesiasi a vécu “ Il y a un siècle !”. D’autre part, sai doctrine politique dont le nom pablismei est dérivé de son prénom Pablo est homonyme d’une doctrine politique, le pablismek qui déplaît à l’auteur.

Un vague soupçon qu’ils pourraient bien être des Landru pèse sur tous les gens qui s’appellent Landru. Lorsque le nom propre d’une personne est le même que celui d’une personne célèbre élevée au rang de parangon, on attribue par antonomase le caractère du parangon.
On donne à un enfant abandonné le nom d’un homme célèbre et influent du moment, ça pourra peut-être lui servir plus tard.

2. L’homonymie nom propre / non commun

2.1 Aptonyme : Le nom propre, marque d’une nature et d’un destin

À la différence du surnom, qui désigne la personne par un trait dominant de sa personnalité, le nom propre n’est pas motivé, il ne signifie pas son porteur.
Lorsque le nom propre est homonyme d’un nom commun (Lespoir, Lebœuf), l’argument du nom propre donne au nom propre le sens du nom commun ; le nom propre signifie son porteur. Il permet dès lors d’attribuer à la personne les caractéristiques de la chose homonyme. Du fait que quelqu’un s’appelle Lenfant, on déduit qu’il a un rapport essentiel aux enfants, et qu’il est donc normal qu’il devienne pédiatre, instituteur, … ou encore qu’il ait un caractère enfantin : le nom propre est ici un aptonyme, qui renforce l’adéquation de la personne à sa tâche, confirme l’attribution d’un trait de caractère, justifie le fait que telle personne occupe telle profession.

Les phrases “Ce n’est pas pour rien qu’il s’appelle …”, “Avec un nom pareil !”, “Il porte bien son nom” font du nom propre un argument. Du fait que l’opposant s’appelle Mauvais, on déduit qu’il a l’âme noire, et on le soupçonne de noirs desseins ; s’il est pris dans une mauvaise affaire, on estimera que son nom l’y prédestinait. Le nom propre fonctionne comme un surnom, et tout se passe comme si la personne cherchait par ses actes à rejoindre son signifiant.

C’est à ce genre de processus que renvoie le topos du nom propre :

Un autre [lieu] se tire du nom ; par exemple, comme le fait Sophocle, Ayant la dureté du fer, tu portes bien ton nom » (Aristote, Rhét., II, 23, 1400b18 ; Dufour, p. 126).

La note précise qu’il s’agit d’un jeu entre un nom propre grec, Sidero et le substantif grec signifiant “fer, instrument de fer” : “C’est quelqu’un d’inflexible, d’ailleurs il s’appelle Dacier”.

En juin 2017 des élections générales convoquées par Mme Theresa May, Premier ministre conservateur, ont eu lieu au Royaume Uni. Selon un slogan travailliste, la défaite du Premier ministre était inscrite dans son patronyme :

June will be the end of May, “Juin verra la fin de mai = May”

Dans l’évangile en latin, c’est par ce procédé que le Christ choisit Pierre comme premier chef de l’Église :

Tu es Pierre (lat. Petrus], et sur cette pierre (lat. petram) je bâtirai mon église.

Cette construction est un cas particulier d’annomination, répétition dans un énoncé du même mot pris dans deux sens différents. Dans le cas général, la propriété de la chose est prédiquée directement sur le nom propre.

2.2 Faire signifier le nom propre

Attaquer ou louer la personne par son nom est toujours condamné et toujours pratiqué. Le nom propre est ouvert à tous les jeux de mots. Les ressources de la paronymie et de la rime sont infinies, “Morand, fainéant”, “La belle Isabelle

Lorsque le nom propre ne correspond à aucun nom commun, il est toujours possible de l’orienter en déformant son signifiant. Cette déformation donne au nom propre une orientation parfois affectueuse et positive “Mélanchon, Méluche”, souvent négative “Durand, Durandasse”,
Les Martin, la Martinaille”.
Si le directeur s’appelle Durand ou Martin, la déformation du nom propre par suffixation péjorative est un moyen de défense contre l’autorité.

2.3 La stigmatisation par le nom propre

Faire enrager l’autre, l’humilier en déformant son nom est une pratique de cour de récréation. Mais personne, même les plus grands esprits, ne renonce à retourner le nom propre de l’adversaire contre l’adversaire. Au fil d’une polémique, Jacques Derrida rebaptise le philosophe J. Ronald Searle “Sarl”, que l’on peut lire et comprendre comme l’acronyme SARL et certainement de bien d’autres manières. Par le même procédé, en réponse à Michelle Loi, Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, publie un pamphlet intitulé L’oie et sa farce (Wikipédia, Simon Leys).
Le procédé de stigmatisation par déformation du nom propre est un instrument d’expression de la haine antisémite et politique :

[Dans cette presse sympathisante de l’extrême-droite] on trouve des noms propres malmenés, des noms propres retravaillés : André Glucksmann devient « André Glücksmann », Simone Veil devient “Shimone Veil”, Robert Hue devient « Hue-coco » (*)
Krieg 1999, p. 12 [3] Ex Premier Secrétaire du Parti Communiste français ; coco pour communiste.


[1]  https://www.parents.fr/prenoms/fleury-40932#Caract%C3%A8re-du-pr%C3%A9nom-Fleury
[2] Le Figaro, www.lefigaro.fr/vox/societe/divisions-de-la-gauche-espagnole-comment-inigo-errejon-a-ringardise-pablo-iglesias-20191011 (13-01-2020)
[3] Krieg, Alice, 1999. Vacance argumentative : l’usage de (sic) dans la presse d’extrême droite contemporaine. Mots 58, p. 11-34. https://www.persee.fr/doc/mots_0243-6450_1999_num_58_1_2523


 

Négation – Dénégation

NÉGATION – DÉNÉGATION

1. Négation de mot

La relation lexicale de contrariété ou d’opposition peut relier :
— Des mots morphologiquement différents, {gentil, méchant} {présent, absent}
— Des paires de mots produites par préfixation du mot de base, V. Termes contraires.
Le mot produit par préfixation appartient à la même catégorie grammaticale que le mot de base. Les préfixes négatifs produisent des termes négatifs dérivés.
Le terme de base et les termes dérivés sont des antonymes, c’est-à-dire des opposés. La nature précise de cette opposition peut être idiosyncrasique, comme il arrive fréquemment avec les mots dérivés. Cependant, le mot dérivé par préfixation négative correspond couramment à l’ajout d’un “ne pas” prédicat formé avec le terme de base :

{accord, être d’accord}
{désaccord, ne pas être d’accord}

2. Négation de phrase

Dans le cadre de la théorie de l’argumentation dans la langue, Ducrot distingue trois types de fonctionnement de la négation de phrase “ne pas” (Ducrot 1972, p. 38 ; Ducrot, s.d.).

2.1 Négation dialogique

est un énoncé attesté, produit antérieurement par un autre participant à la même action linguistique. La négation totale E1 = “ne pas ” le rejette radicalement ; Ducrot parle de « négation conflictuelle métalinguistique ».
C’est cette forme de négation qui est à l’œuvre dans la réfutation face à face : elle rejette (négation totale), corrige (négation partielle), réfute, rectifie, répare, rétorque à, rédargue (en français du 16e siècle) … l’énoncé .
Exemples (d’après Ducrot, s. d.) ; on remarque que le non initial de tour marque le refus de l’énoncé formant le tour précédent.
— Rejet d’un complément essentiel :

L0 : — La prochaine élection présidentielle aura lieu dans deux ans.
L1 : — Non, elle aura lieu l’année prochaine.

— Invalidation d’un présupposé :

L0 : — Pierre a cessé de fumer.
L1 : — Non, Pierre n’a jamais fumé.

— Rectification d’un degré :

L0 : — Les enfants de Pierre sont grands.
L1 : — Non, Ils ne sont pas grands, ils sont tout petits / immenses.

— Correction d’un défaut linguistique quelconque :

L0 : — Regarde les chevals.
L1 : — Non, c’est pas les chevals, c’est les chevaux.

— Correction d’une inadéquation contextuelle, ici relationnelle et institutionnelle; L1 est impatient de partir :

L0 : — Hiiin, il est 16 heures (fin du cours, sur un ton geignard et revendicatif).
L2 : — Non, il n’est pas 16 heures (dit sur le même ton), il est 16 heures (dit sur un ton factuel et positif).

Dans le cas de corpus de textes ou d’interactions argumentatives, la règle pratique pour l’analyse d’un énoncé négatif E1 = <ne pas > est de rechercher s’il y a, dans le contexte antérieur, un énoncé adressé tel que E1 rectifie, réfute… , et de définir, pour chaque cas, en quoi consiste la rectification, au vu de la question argumentative qui structure l’échange. peut se trouver dans la “mémoire courte” ou “longue” de l’interaction. S’il s’agit d’une formation argumentative complexe, c’est-à-dire d’une question débattue sur plusieurs sites et dans plusieurs genres, il se peut qu’il faille parcourir une distance discursive relativement grande pour récupérer .

2.2 Négation polyphonique

Il se peut que ne soit pas récupérable dans le contexte. Le locuteur de E1 peut par exemple devancer une objection qu’on ne lui a jamais faite, mais qu’on pourrait lui faire, V. Prolepse. Dans ce cas, en suivant la version originale et robuste de la théorie ducrotienne de la polyphonie , on dira que l’énoncé négatif fait entendre deux voix, celle du rectificateur et celle du rectifié, le locuteur prenant, comme précédemment, la position du rectificateur. Ducrot parle dans ce cas de « négation conflictuelle polémique » (ibid.).

Les deux usages de la négation, selon que E0 est ou n’est pas récupérable en contexte, sont en parfaite continuité : si l’énoncé E0 ne figure pas dans le contexte immédiat, on est tenté par l’analyse polyphonique, en termes de voix. Il reste alors un doute sur la portée précise de la rectification. On pourrait parler de négation dialogale vs dialogique.

2.3 Négation descriptive

Ducrot envisage également le cas d’une « négation descriptive » qui échapperait à l’analyse polyphonique : « certains emplois d’une phrase syntaxiquement négative n’ont aucun caractère conflictuel ou oppositif. On utilise la négation sans faire attention à son caractère négatif, sans donc y introduire aucune fonction de contestation ou de mise en doute. Ainsi, pour vous signaler qu’il fait aujourd’hui un temps parfaitement beau, je peux aussi bien recourir à une phrase négative (“il n’y a aucun nuage au ciel”) qu’à une phrase positive (“le ciel est totalement pur”) » (ibid.).
Cette analyse pourrait correspondre aux énoncés à polarité négative, à partir desquels il est impossible de récupérer un énoncé positif sous-jacent :

Tu ne bougerais pas le petit doigt pour m’aider.

Elle est également vérifiée pour les mots à préfixe négatif sans terme positif en contrepartie, comme impotent (*potent)

3. Dénégation

Le caractère dialogique de la négation est systématiquement exploité en psychanalyse, où l’énoncé négatif est considéré comme un énoncé négocié entre conscient et inconscient :

La façon dont nos patients présentent les idées qui leur viennent à l’esprit pendant le travail analytique nous donne l’occasion de faire quelques observations intéressantes. “Vous allez penser maintenant que je veux dire quelque chose d’offensant, mais je n’ai vraiment pas cette intention.” Nous comprenons que c’est là le refus, par projection, d’une idée qui vient de surgir. Ou bien : “Vous demandez qui peut être cette personne dans le rêve. Ce n’est certes pas ma mère. ” Nous rectifions : c’est donc bien sa mère. Nous prenons la liberté, lors de l’interprétation, de faire abstraction de la négation et d’extraire le pur contenu de l’idée. C’est comme si le patient avait dit : “C’est certes ma mère qui m’est venue à l’esprit à propos de cette personne, mais je n’ai pas envie d’admettre cette idée.
Un contenu de représentation ou de pensée refoulé peut donc se frayer un passage à la conscience, à condition qu’il puisse être dénié. La dénégation est une façon de prendre connaissance du refoulé, c’est en fait déjà une levée du refoulement, mais bien sûr, ce n’est pas l’acceptation du refoulé. On voit comment la fonction intellectuelle se sépare ici du processus affectif.
Freud, La Dénégation (Die Verneinung),1925 ;  Je souligne [1]

La dénégation est un acte de parole par lequel on « [nie] formellement, [refuse] d’admettre comme vrai (un fait, une déclaration, des propos, etc.). Dénier un crime. Dénier une dette » (TLFi, art. Dénier). Celui qui dénie un crime ne nie pas qu’il y ait eu crime, il nie en être l’auteur, il dénie l’accusation. Celui qui dénie une dette nie qu’il y ait une dette, ou que ce soit lui qui ait contracté cette dette. Une dénégation est le rejet d’une accusation. Dans le cas évoqué par Freud, il s’agit bien d’une dénégation, dans la mesure où la vérité refoulée, c’était ma mère, a quelque chose d’inavouable, au moins du point de vue de Freud.

4. Stratégies argumentatives utilisant diverses formes de négation

Dans la mesure où l’on fait de la relation “discours vs contre-discours” la structure de base de l’argumentation, la négation entre en jeu dans la définition même de ce champ.

Contraire ;Contre-discours, Destruction ; Réfutation ; Objection ; etc.


[1] Cité d’après http://www.khristophoros.net/verneinung.html (20-09-2013).


 

Morphème argumentatif

MORPHÈME ARGUMENTATIF

La notion de morphème argumentatif a été développée par Anscombre et Ducrot dans la théorie de l’argumentation dans la langue. Un morphème est dit argumentatif si son introduction dans un énoncé ne modifie en rien la valeur référentielle, factuelle, de cet énoncé mais modifie :

— Son orientation argumentative, c’est-à-dire les conclusions qu’il est possible d’atteindre à partir de cet énoncé (ses suites discursives possibles, les énoncés par lesquels on peut enchaîner sur cet énoncé), V. Orientation ; Inversion d’orientation.

— La force de ces arguments vis-à-vis de ces conclusions, V. Échelle argumentative.