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Consensus, Arg. du —

Argument du CONSENSUS

Il y a consensus à l’intérieur d’un groupe lorsque tous ses membres sont d’accord sur la décision à prendre. L’argument du consensus est avancé précisément quand il n’y a pas consensus ou quand le consensus est menacé ; sinon, on doit se contenter de l’autorité du grand nombre. On réfute le consensus par la valorisation de l’opinon personnelle

1. Positions du consensus en argumentation

— Consensus opposé au dissensus, V. Accord ; Désaccord argumentatif ; Dissensus
— Consensus comme accord posé, V. Accord.
— Consensus comme accord visé, V. Persuasion
— Argument du consensus, cette entrée.

2. Consensus

Consensus est emprunté au latin consensus “accord »; consentement est emprunté au latin via consentir du lat. consentire “être d’accord avec”, “être d’un même sentiment”.

Comme le consensus, le consentement concerne un groupe de partenaires devant prendre une décision. Le consensus demande un accord positif à l’unanimité, mais l’abstention est parfois possible. Le consentement demande que personne ne se déclare contre. Le consentement peut concerner deux personnes privées (mariage)/

L’argument du consensus est une forme d’argument d’autorité sur ce qu’il convient de croire ou de faire ou comment on doit se comporter. Dans certaines sociétés occidentales, l’argument du consensus partage son destin avec celui l’argument d’autorité, au point qu’on lui refuse toute valeur. Dans d’autres sociétés, le consensus est le ciment social. Le consensus est également invoqué lorsqu’il devient nécessaire de donner un masque décent à la répression et à la privation de liberté.

2.1 Argument du consensus

Il a la forme générale :

On a toujours pensé, désiré, fait… comme ça (ici). Donc achetez (désirez, faites…) comme ça.
Tout le monde (ici) aime le produit Untel. Il est étrange que vous n’en consommiez pas ?

L’étiquette “argument du consensus” couvre une famille d’arguments qui fondent l’acceptabilité d’une conclusion sur le fait qu’il y a accord sur le sujet.
Invoqué de façon informelle, l’argument du consensus permet de rejeter sans examen les voix dissidentes. Il est lié à l’argument de la tranquillité.

Les dimensions du groupe où le consensus est supposé régner varient depuis un petit groupe de discutants jusqu’à inclure tous les humains de tous les temps.
La proposition faisant prétendument l’objet d’un consensus est présentée comme in-discutable dans ce groupe, il s’ensuit qu’en s’y opposant, le contradicteur s’exclut de cette communauté. Il se trouve ainsi récusé sans qu’il soit besoin de prendre la peine de les réfuter.

L’argument du consensus est une forme d’argument d’autorité sur ce qu’il convient de croire ou de faire ou comment on doit se comporter. Dans certaines sociétés occidentales, l’argument du consensus partage son destin avec celui de l’argument d’autorité, au point qu’on lui refuse toute valeur. Dans d’autres sociétés, le consensus est le ciment social. Le consensus est également invoqué lorsqu’il devient nécessaire de donner un masque décent à la répression et à la privation de liberté.

2.2 Arguments frayant la voie au consensus

— Argument du grand nombre

Lat. arg. ad numerum ; de numerus, “nombre”

L’argument du (plus) grand nombre tend vers l’argument du consensus.

La majorité / beaucoup de gens … pensent, désirent, font… X.
Trois millions d’Américains l’ont déjà adopté !
Mon livre s’est mieux vendu que le tien.
C’est un acteur très connu.

— Argument du sens commun

Le sens commun est l’âme du consensus, la faculté mystérieuse qui a le don de rendre les opinions et les actes du plus grand nombre raisonnablement raisonnable et de légitimer les affirmations qui n’ont aucune autre source de légitimité.
L’argument du consensus se fond avec celui de l’autorité généreusement accordée à la sagesse traditionnelle, au bon sens ou au sens commun, V. Autorité ; Fond.

Je sais que les Français m’approuvent.
Seuls les extrêmes m’attaquent, tous les gens de bon sens sont d’accord avec moi.

— Contre le suivisme : Bandwagon fallacy

L’argument du grand nombre est un appel à l’imitation, poussant la personne à s’intégrer à un groupe où elle trouve son modèle d’action.
L’imitation est condamnée comme du suivisme dans l’expression métaphorique anglaise bandwagon fallacy. Le bandwagon est littéralement le wagon décoré qui promène l’orchestre à travers la ville, et que tout le monde suit avec enthousiasme. Suivre ou monter dans le bandwagon, c’est prendre le train en marche, suivre le mouvement, se joindre à une “émotion” populaire, au sens étymologique du terme.

L’imitation a ses vertus ; lorsqu’on ne sait pas ce qu’il faut faire, regarder ce que font les autres et choisir de suivre leur exemple peut être une sage décision. C’est ce qu’on fait quand on veut escalader un sommet qu’on ne connaît pas, et qu’on décide de suivre une autre cordée qui a l’air de savoir par où il faut passer. Néanmoins, faire quelque chose parce que tout le monde le fait est une manifestation d’un instinct grégaire, manifestant un renoncement à la réflexion et au choix personnel ; cette fallacie est également associée à l’argument “populiste” ad populum.

L’argument “tout le monde fait comme ça” est au mieux un argument périphérique, auquel on peut avoir recours par défaut. L’argument de la tranquillité pousse au suivisme, comme le dit l’adage déprimant “mieux vaut avoir tort avec tout le monde qu’avoir raison tout seul”, du moins pendant un certain temps, comme l’apprennent à leur détriment les moutons de Panurge.

3. Réfutation du consensus: arguments du petit nombre, du sentiment personnel et du chemin solitaire

L’argument du petit nombre valorise ce que rejette l’argument du grand nombre : recherche de la distinction , volonté de faire partie des élites, de la minorité agissante, etc. V. Richesse et pauvreté ; Valeur.
Le petit groupe peut se réduire à l’individu, qui accepte d’aller seul contre tous, ou désire manifester la force de son sentiment personnel.


 

Connecteurs logiques

CONNECTEURS LOGIQUES

La logique des propositions inanalysées raisonne sur des propositions notées P, Q… combinées au moyen de connecteurs (logiques). Elle définit une syntaxe, c’est-à-dire les règles de construction, à l’aide des connecteurs, de propositions complexes bien formées, à partir de propositions simples ou de propositions complexes elles-mêmes bien formées. Elle détermine, parmi ces formules, lesquelles sont des formules valides (lois logiques ; tautologies), au moyen de tables de vérité.
La comparaison des connecteurs langagiers aux connecteurs logiques permet de faire ressortir et de mieux comprendre la spécificité des uns et des autres.

La logique des propositions inanalysées détermine ainsi la validité de certains raisonnements qui peuvent être étudiés sans que l’on ait à prendre en compte la structure interne des propositions qui les composent.
 La logique des prédicats étudie la validité des raisonnements syllogistiques prenant en compte des propositions analysées dans une structure sujet-prédicat.

1. Connecteur logique binaire et tables de vérité

Les connecteurs logiques binaires combinent deux propositions, P, Q simples ou complexes, pour former une nouvelle proposition complexe “P connec Q”. Ils empruntent leurs signifiants oraux aux conjonctions de coordination et de subordination. Il existe théoriquement 16 connecteurs binaires ; on utilise les connecteurs binaires suivants :

~         connecteur d’équivalence des propositions
       connecteur implicatif, implication, lu “si — alors —
&         connecteur conjonctif, conjonction, lu “et
V         connecteur disjonctif, disjonction, lu “ou”,
W        connecteur disjonctif exclusif, disjonction exclusive, lu “ou exclusif”.

La négation est parfois appelée connecteur unaire, V. Proposition.

Du point de vue syntaxique, les connecteurs logiques sont placés entre les deux propositions qu’ils conjoignent et dont ils sont indépendants. La syntaxe des connecteurs linguistiques est beaucoup plus complexe. Par exemple, et, ou… sont relativement indépendants des propositions qu’ils combinent, alors que mais, parce que, sont attachés à la proposition qui les suit, non pas à celle qui les précède ; donc peut être placé entre le sujet et le prédicat de la proposition qu’il gouverne.

Un connecteur binaire est défini par la table de vérité qui lui est associée. La table de vérité d’un connecteur binaire est un tableau à trois colonnes et à cinq lignes. Les lettres P, Q… sont utilisées pour noter les propositions ; les lettres V  (vrai) et F (faux) pour noter les valeurs de vérité.

Colonnes
La première colonne correspond aux valeurs de vérité de la proposition P.
La seconde aux valeurs de vérité de la proposition Q,
La troisième aux valeurs de vérité de la proposition complexe formée par le connecteur, soit “P connec Q”

Lignes
La première ligne mentionne toutes les propositions à prendre en compte, “P” “Q” et “P connec Q”. Les quatre lignes suivantes correspondent aux quatre possibilités, lorsque P est V, Q peut être V ou F ; de même, lorsque P est F, Q peut être V ou F (ce ou est exclusif).
Sont ainsi réalisées les quatre combinaisons des valeurs de vérité possibles des deux propositions.

La présentation rudimentaire ssuivante des connecteurs logique est accompagnée de quelques éléments de comparaison avec le ou les connecteurs langagiers qui leur sont associés par leur signifiant oral.

2. Équivalence logique et paraphrase linguistique

L’équivalence logique est notée ‘ ~ ’ ; P ~ Q” est lu “P est équivalent à Q.
La proposition complexe ‘P  ~ Q’ est vraie si et seulement si les propositions P et Q ont les mêmes valeurs de vérité. C’est ce qu’exprime la table de vérité suivante :

P Q P ~ Q
V V V
V F F
F V V
F F F

En logique, les propositions sont des îlots de vérité, et toutes les propositions vraies sont équivalentes entre elles, toutes les propositions fausses sont équivalentes entre elles, quelle que soit leur signification. Du point de vue de leur valeur de vérité, “Pékin est la capitale de la Chine” est équivalent à “2 et 2 font 4”.
On est très loin de l’équivalence linguistique, de la paraphrase et de la reformulation, qui demandent la préservation du sens.

3. Conjonction ‘ & ’ et connecteurs langagiers et, mais, or, pourtant

La conjonction “P & Q”, lue “P et Q” est vraie si et seulement si P est vraie et Q est vraie. C’est ce qu’exprime la table de vérité suivante :

P Q P  & Q
V V V
V F F
F V F
F F F

Le connecteur logique ‘ & ’ impose seulement que les propositions qu’il conjoint soient l’une et l’autre vraies. Dans la langue ordinaire, cette propriété est commune à de très nombreux termes connecteurs, à et comme à mais, or, pourtant … et à tous les concessifs (bien que …) :

Les circonstances qui rendent vrai l’énoncé conjoint sont toujours les mêmes, savoir la vérité simultanée des deux énoncés qui le composent, et cela qu’on utilise et, mais ou bien que. L’utilisation de l’un de ces mots plutôt que d’un autre peut modifier le caractère naturel de l’expression et ainsi fournir incidemment un indice sur ce qui se passe dans l’esprit du locuteur, elle demeure néanmoins incapable de faire la différence entre la vérité et la fausseté du composé. La différence de signification entre et, mais et bien que est rhétorique et non logique. La notation logique, étrangère aux distinctions rhétoriques, exprime la conjonction de manière uniforme. (Quine [1950], p. 55-56)

En d’autres termes, la logique de proposition ne dispose pas des concepts adéquats pour traiter des phénomènes d’orientation argumentative. La stratégie de Quine consiste à se débarrasser du problème en le minorant et en le déléguant à la rhétorique, vue comme une vaste poubelle à problèmes non résolus, ce qui est normal puisque la théorie logique n’a d’obligation qu’envers de la vérité.

Les propriétés sémantiques de et ont été originellement discutées non pas comme un problème grammatical, mais comme un problème logique, dans le cadre de la théorie aristotélicienne des fallacies. La conjonction langagière et, loin d’être un mot “vide”, sensible aux seules conditions de vérité, impose à son contexte des conditions sémantiques subtiles, par exemple, la sensibilité à la successivité temporelle. Si “P & Q” est vraie, alors “Q & P” l’est aussi ; mais les énoncés suivants ne contiennent pas les mêmes informations ; il ne s’agit plus de rhétorique, quel que soit le sens que l’on donne à ce mot, mais de sémantique temporelle :

Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.
Ils eurent beaucoup d’enfants et se marièrent.

On pourrait considérer que, dans certaines conditions où et porte sur des événements, son analyse logique introduit une troisième proposition “et les événements se sont succédé dans cet ordre”. En outre, la conjonction et coordonne non seulement des propositions mais également des groupes nominaux, et impose certaines contraintes sur les termes coordonnés, V. Composition.

4. Disjonction: ou exclusif ‘ W ’ ou inclusif ‘ V ’

— La disjonction exclusiveP W Q” est vraie si et seulement si l’une seulement des deux propositions qu’elle conjoint est vraie ; dans tous les autres cas, elle est fausse.
— La disjonction inclusiveP V Q” est vraie si et seulement si l’une au moins des deux propositions est vraie.  Elle est fausse si et seulement si les deux propositions P et Q sont simultanément fausses ; dans tous les autres cas, elle est vraie.

C’est ce qu’expriment les tables de vérité suivantes.

Disjonction exclusive                                                                     Disjonction inclusive 

P Q P  W Q   P Q P V Q
V V F   V V V
V F V   V F V
F V V   F V V
F F F   F F

F

Du point de vue du langage ordinaire, ou correspond à des situations de choix à opérer sur une gamme d’options, proposant deux ou plus de deux options possibles (choix binaire ou n-aire). Comme et, ou peut conjoindre des énoncés ou des termes, V. Composition.

Les observations suivantes portent sur quelques différences entre le ou logique et le ou conjonctif de la langue ordinaire.

4.1 Ou exclusif :  Les possibles ne sont pas compossibles

Ou est dit exclusif quand on est face à deux ou plus de deux possibles, tels que la réalisation de l’un (le choix de l’un) annule l’autre ou les autres, possibilités :

— (1) Tu viens ou (tu viens) pas ?
— (2) C’est une fille ou un garçon ?

Ces questions portent sur des tautologies, “P ou non P” ; une logicienne peut répondre oui à l’une et à l’autre. La fonction de (1) est de répéter une question dont la réponse tarde, en la réduisant à sa forme logique. Le choix de l’un des termes exclut l’autre, de par la nature des choses ; je pars, mais je laisse un peu de moi ici est interprété figurativement.
(2) est exclusif binaire dans le régime des genres du XXe siècle. Il est n-aire et inclusif dans le régime des genres du XXIe siècle.

— (3) Tu peux voter pour un candidat ou voter blanc ou t’abstenir.
     (4) Tu peux voter pour un candidat ou voter blanc, mais tu ne peux pas t’abstenir, sous peine d’amende

Ces énoncés présentent la gamme de choix avec 1 choix retenu sur 3 possibles, ou 1 sur 2, selon la loi du pays.

— (5) Carte ou menu ? Fromage ou dessert ?
Le choix est de 1 sur 2, en fonction de la contrainte définie par le restaurant, avec possibilité de négociation, moyennant supplément.

Le ou exclusif binaire fonctionne dans les situations d’avertissement et de menace
— Avertissement (causalité physique), on ne peut pas permuter les énoncés conjoints par ou :

(6) Cramponne-toi ou tu vas te faire éjecter

— Menace binaire ou n-aire, dont l’agent est humain :

(7) La bourse ou la vie !
(8) Alors, ce terrain, je l’achète à toi ou à ta veuve ?
(9) Tu manges ta soupe ou tu vas au lit, ou tu restes à la maison dimanche
SI tu ne manges pas ta soupe, ALORS (tu vas au lit ou tu restes à la maison dimanche)
SI (tu ne veux ni manger pas ta soupe ni aller au lit) ALORS tu restes à la maison dimanche.

4.2 Ou inclusif : plusieurs choix possibles

Ou est inclusif quand la réalisation (le choix) de l’un des possibles n’annule pas le ou les autres possibles ; les possibles sont compossibles.

Cette année, je peux aller à la pêche dimanche ou lundi
Dans ce magasin, on trouve des légumes frais, du tabac ou de l’alcool ou encore des condiments orientaux
Comme entrée, vous pouvez avoir œuf mimosa ou hareng pommes à l’huile ou… (suit une liste potentiellement longue mais toujours finie d’entrées) … ou poireau vinaigrette. 

Ou exclusif correspond au régime menu. Ou inclusif correspondrait au régime buffet (qui peut être inséré dans le régime menu).

            Ça s’achète dans les boutiques spécialisées, en supermarché, ou à la sauvette.

Ou est équivalent à et de fin de liste.

4.3 Ou “autrement dit”, de reformulation synonymique

Ou conjoint les termes d’une équivalence entre deux termes, par exemple un terme courant et un terme technique (ou inclusif).

Le syndrome de Meadows ou cardiomyopathie du post-partum (CMPP) est une pathologie rare et méconnue. (www.sciencedirect.com, Syndrome de Meadow, 20-12-12).

4.3 Ou sur les choses (de re) et ou sur le dire (de dicto)

Je cherche une Lamborghini Veneno ou une Ferrari Pininfarina

L’information porte sur les objets de ma recherche (de re). Même pour un locuteur financièrement à l’aise, le ou est plutôt exclusif, mais s’il est vraiment riche ou s’il s’agit d’un magasin de modèles réduits, il peut être inclusif : “Nous avons les deux !

Pierre cherche une Lamborghini Veneno ou une Ferrari Pininfarina

Comme précédemment, le ou porte sur les objets de la recherche de Pierre (de re). Mais il peut également porter sur ce que je sais de cette recherche (de dicto) : Pierre recherche soit une Lamborghini soit une Ferrari (exclusif), mais je ne sais pas exactement laquelle. L’alternative est dans ma façon de dire, non pas dans la recherche de Pierre. Ou est imbibé de signification contextuelle.

Les connecteurs logiques sont insensibles au sens des propositions, alors que les connecteurs langagiers sont interprétés en fonction de leur propre sens et des contextes d’usage des propositions ou des éléments qu’ils conjoignent. Le connecteur langagier est seulement un élément entrant dans le calcul qui produit l’interprétation globale des énoncés qu’ils conjoignent.

5. Implication ‘’, et paradoxes liés à la prise en compte
des seules valeurs de vérité

Le connecteur implicatif ‘ ’ permet de former, à partir de deux expressions bien formées, P et Q, une nouvelle expression bien formée, “P → Q”. P est l’antécédent de l’implication et Q le conséquent.
La table de vérité de l’implication logique est la suivante :

P Q P  Q
V V V
V F F
F V V
F F V

L’implication “P → Q” est fausse si et seulement si P est vraie et Q fausse (ligne 3) ; en d’autres termes : “P → Q” est vraie si et seulement si “non (P & non-Q)” est vraie, c’est-à-dire “il n’est pas vrai que l’antécédent P soit vrai et le conséquent Q faux”.
Le faux implique n’importe quoi, le faux aussi bien que le vrai.

Le faux implique le faux (ligne 4) — Dans le langage ordinaire, cette implication correspond à l’enchaînement suivant :

Paris est en Amérique et moi je suis le pape

Les deux propositions fausses n’ont pas le même statut, la fausseté de la seconde est manifestement absurde, le et aligne les interprétations des deux propositions, affirmant ainsi l’absurdité de la première.

Le faux implique le vrai (ligne 3) — Dans le langage ordinaire, cette implication affirme paradoxalement la vérité de la coordination :

SI la lune est un fromage mou (F), ALORS Napoléon est mort à Sainte-Hélène (V)” (1)

Comme les autres connecteurs logiques, le connecteur “” est indifférent au sens des propositions qu’il connecte ; il ne prend en considération que leurs valeurs de vérité. L’absurdité de l’enchaînement (1) en langue ordinaire fait ressortir la condition de cohérence du discours ordinaire, où une même séquence développe nécessairement une même isotopie sémantique, une même action langagière. 

L’implication stricte de Lewis se propose d’éliminer le paradoxe de l’implication, en exigeant que pour que “P → Q” soit vraie, il faut que Q soit déductible de P, ce qui introduit des conditions sémantiques, outre les valeurs de vérité. Le mot de “implication” est alors pris au sens de “inférence déductive”.
L’implication ainsi définie est appelée implication matérielle ; elle n’a rien à voir avec la « logique substantielle » [substantial] de Toulmin.

Du point de vue épistémique, c’est-à-dire si l’on considère des implications entre propositions sémantiquement liées, particulièrement du point de vue causal, ou par simple successivité temporelle, toujours susceptible d’être interprétée causalement, les lois de l’implication expriment les notions de condition nécessaire et de condition suffisante :

A → B
A
est une condition suffisante pour B,
B est une condition nécessaire A.

Dire que s’il pleut, la route est mouillée, c’est dire qu’il suffit qu’il pleuve pour que la route soit mouillée, et que, nécessairement, la route est mouillée quand il pleut.

6. Lois logiques

À partir de connecteurs et de propositions simples ou complexes, on peut construire des expressions propositionnelles complexes, par exemple ‘(P & Q) → R’. La vérité de l’expression complexe est uniquement fonction de la vérité de ses composantes. La méthode des tableaux de vérité permet d’évaluer ces expressions. Certaines d’entre elles sont toujours vraies ; elles correspondent à des lois logiques. Certaines lois logiques ont reçu des appellations particulières, par exemple les suivantes.

6.1 Lois de De Morgan

Les connecteurs binaires entrent dans des équivalences appelées loi de De Morgan, considérées comme des lois de la pensée ordinaire. Par exemple, les connecteurs ‘&’ et ‘V’ entrent dans les équivalences :

“non (P V Q)” (négation d’une disjonction inclusive) est équivalent à ‘non P & non Q’ (conjonction des négations de ses composantes).

non (P & Q) (négation d’une conjonction) est équivalent à ‘non-P V non-Q’, (disjonction des négations de ses composantes)

L’argumentation au cas par cas utilise ces lois.

6.2 Syllogisme hypothétique (ou syllogisme conditionnel)

C’est une loi logique que “si l’implication est vraie et l’antécédent vrai, alors le conséquent est vrai” ; cette loi est notée :

[(P → Q) & P] → Q

On peut également l’écrire sous forme d’une déduction en trois étapes ; on parle alors de syllogisme hypothétique, V. Raisonnement hypothétique :

P → Q            s’il pleut, le sol est mouillé.
P                     il pleut.
donc Q            le sol est mouillé.

En revanche, l’expression suivante n’est pas une loi logique ; elle correspond au paralogisme d’affirmation du conséquent :

[(P → Q) & Q] → P

Comme dans le cas des syllogismes invalides, parler ici de fallacie est de peu d’intérêt, il s’agit simplement d’une erreur de calcul.

6.3 Syllogisme conjonctif

Le syllogisme conjonctif est un syllogisme dont la majeure nie une conjonction ; elle a la forme “non (P&Q)”. La mineure affirme l’une des deux propositions, la conclusion exclut l’autre (figure dite ponendo – tollens). Dans l’écriture de l’implication :

[non (P & Q) & P] → non-Q

Sous forme de déduction :

non (P & Q)      Pierre n’était pas à Londres et à Bordeaux hier à 18 h 30.
P                         Pierre était à Bordeaux hier à 18 h 30
donc non-Q      Pierre n’était pas à Londres hier à 18 h 30

Si le prévenu affirme qu’il était à Londres et qu’on l’a vu à Bordeaux, alors il ment.

V. Raisonnement hypothétique.

6.4 Syllogisme disjonctif

Le syllogisme disjonctif est un syllogisme dont la majeure est la négation d’une disjonction (W, ou exclusif) :

[(P W Q) & P] → non-Q

Sous forme de déduction :

R W C          un candidat doit être reçu ou collé
non R           ce candidat n’est pas reçu
donc C         donc il est collé

Si je ne trouve pas mon nom sur la liste des reçus, c’est que je suis collé, ou qu’il y a une erreur sur la liste

Toutes ces déductions sont courantes dans la parole ordinaire, où elles fonctionnent comme des évidences sémantiques, qui passent inaperçues. L’erreur serait de considérer que, puisque ces argumentations sont valides, elles ne sont pas des argumentations, V. Probable.

7. Traduire pour évaluer

Le langage de la logique est un langage mathématique qui dépasse et oublie le langage ordinaire. Il reste qu’on peut chercher à établir la ou les expressions logiques correspondant au mieux à tel fait de langue ou de discours, ou à comparer sur tel ou tel point les langages logiques au langage naturel afin de faire ressortir les similitudes et les spécificités de chaque système (Quine [1962]). En français, ce mouvement a été inauguré par Ducrot (1966), et est particulièrement illustré par la tradition d’étude “connecteurs logiques et connecteurs linguistiques”, qui s’intéresse aux différences de comportement entre connecteurs logiques et connecteurs langagiers.

L’analyse des connecteurs logiques s’accompagne d’exercices qui peuvent être purement formels, mais aussi recevoir des « applications au langage usuel » pour « l’analyse d’arguments », y compris « d’arguments incomplets » (Kleene [1967], p. 67-80). Ces exercices, qui font pleinement partie du domaine de l’argumentation, portent sur l’évaluation de raisonnements comme le suivant :

Je vous paierai pour votre installation TV (P) seulement si elle marche (M). Or votre installation ne marche pas (non M). Donc je ne vous paierai pas (non P). (Ibid. p. 67)

Si l’on définit la compétence logique comme une capacité à s’abstraire du donné langagier brut pour dégager des formes générales et examiner leurs propriétés, il est clair que l’exercice d’argumentation et l’exercice de logique sont ici une seule et même chose : une compétence logique élémentaire  fait partie de la compétence argumentative, comme les compétences arithmétique, géométrie, en physique, etc.


 

Connecteurs argumentatifs

CONNECTEURS ARGUMENTATIFS

Les connecteurs sont des particules de liaison plurifonctionnelles, pouvant marquer la structuration argument-conclusion. Cette structuration argument-conclusion peut également être marquée par des verbes connecteurs, et d’autres types de construction.
En particulier, donc n’introduit pas nécessairement une conclusion, et mais pas nécessairement un renversement argumentatif.

1. Cadre terminologique

La terminologie autour des connecteurs et des marqueurs de structuration discursive ou argumentative est foisonnante. Schématiquement, le cadre de la discussion est le suivant.

Balisage
L’analyse argumentative des connecteurs suppose qu’a été effectué le balisage de la séquence où ils figurent (que la séquence argumentative a été correctement délimitée).

Particules discursives et connecteurs
Les connecteurs logiques sont définis par leurs tables de vérité.
Les connecteurs discursifs
sont rattachés à la catégorie des particules discursives. En grammaire de la phrase et du discours, cette catégorie renvoie à un ensemble de mots et de locutions composé essentiellement par les conjonctions, prépositions, certains adverbes, interjections. Certaines particules discursives sont particulièrement attachées à l’oral : eh bien, ben, bof, m’enfin
Les connecteurs discursifs sont des mots de liaison, qui lient deux termes ou deux propositions simples ou complexes pour former un nouveau terme ou une nouvelle proposition complexe.
Et, mais, d’ailleurs, pourtant… sont des connecteurs discursifs qui ont les mêmes conditions de vérité que le “&” logique.

Les connecteurs langagiers assument diverses fonctionnalités ; seuls certains connecteurs ont une valeur argumentative. D’autres ont des fonctions connectives essentiellement non argumentatives, même s’ils peuvent figurer dans des contextes argumentatifs. Par exemple, les connecteurs de liste, “premièrement, deuxièmement, ensuite, quatrièmement, et finalement” peuvent servir à énumérer aussi bien les points de l’ordre du jour qu’une succession d’arguments. L’effet de liste peut être lui-même argumentatif.

Les connecteurs à fonction argumentative, par abréviation connecteurs argumentatifs, contribuent au repérage et à la délimitation du segment de discours fonctionnant comme argument et du segment de discours fonctionnant comme conclusion, à l’intérieur de la séquence argumentative. Les connecteurs argumentatifs sont plurifonctionnels ; ils ne sont des marqueurs d’argument ou de conclusion que dans certains de leurs emplois.

Marqueurs d’argument ou de conclusion
D’autres mots que les particules et d’autres constructions que les constructions à particule peuvent marquer la structuration argumentative. Les constructions

A ; ce qui me permet de conclure que B
de ceci, on peut conclure cela

ont la même structure argumentative que “A donc B” (voir infra  §4).

En résumé :
— Les connecteurs sont des particules de liaison plurifonctionnelles.
Ils peuvent marquer la structuration argument-conclusion.
— La structuration argument-conclusion peut également être marquée par des verbes connecteurs, et d’autres types de construction.

2. Connecteurs fonctionnellement argumentatifs

Alors que l’observation des pratiques langagières est, en principe, tout pour les théories rhétoriques anciennes de l’argumentation, ces théories ne s’occupent pas spécialement des mots de liaison structurant les passages argumentatifs.
Les modernes pas davantage : Perelman et Olbrechts-Tyteca ([1958]) n’en parlent pas, non plus que Lausberg (1960) dans sa monumentale recréation du système classique.
En revanche, ces mots sont bien présents dans le modèle de Toulmin (1958). Le warrant (loi de passage) est introduit par since, “puisque” ; le backing (support) par on account of, “étant donné que” ; le claim (conclusion) par so, “donc” ; le rebuttal (contre-discours) par unless, “à moins que”. Mais Toulmin n’approfondit pas autrement la question ; c’est la théorie de l’argumentation dans la langue d’Anscombre et Ducrot (1983), qui a introduit la thématique des “mots du discours”, dont font partie les connecteurs, comme une composante centrale de la théorie de l’argumentation (Ducrot et al. 1980).

Parler de marqueur d’argument et de marqueur de conclusion n’implique pas forcément qu’on adopte un point de vue positiviste-formaliste selon lequel une marque serait forcément un lexème unifonctionnel. Dans l’usage, les particules sont polyfonctionnelles. Certaines de leurs occurrences ne sont pas argumentatives ; on ne peut pas déduire du fait qu’on rencontre un parce que ou un donc qu’on se situe dans une structure argumentative, et ce n’est pas parce qu’on introduit un donc qu’on produit une argumentation, V. Expression.
La discussion de la valeur argumentative d’une particule doit être rapportée à la séquence argumentative elle-même (V. Balisage), indépendamment définie, c’est-à-dire en tant qu’elle est organisée par une question argumentative articulant discours et contre-discours, ce qui n’interdit pas la pratique de l’ars subtilior de la reconstruction des argumentations profondes.

Il s’ensuit que le caractère argumentatif des particules est second, dérivé du contexte, et non pas primitif. Le fait d’apparaître dans des contextes argumentatifs active leur fonction argumentative.
Les particules ayant des emplois argumentatifs sont ainsi à prendre :
Avec leurs caractéristiques syntaxiques propres ;
Dans leur polyfonctionnalité idiosyncrasique, telle qu’elle est décrite par le dictionnaire et la grammaire.
Par exemple, le connecteur cependant est polyfonctionnel, il peut marquer aussi bien une pure concomitance temporelle qu’une opposition argumentative. Dans le texte de Flaubert cité infra (§3.2), le cependant surligné marque la concomitance.
Dans leur polyfonctionnalité en tant que particules argumentatives : une particule comme mais peut marquer un argument, une conclusion, une contradiction ou une dissociation argumentative.

Donc, parce que, mais … sont des cas centraux de particules à fonction argumentative.

2.1 Le connecteur donc

Donc serait donneur d’ordre interprétatif si l’on pouvait tenir des principes comme “s’il y a un donc, la proposition qui suit est nécessairement une conclusion ; s’il y a un parce que la proposition qui suit est forcément un argument pour une conclusion”.
Or ces particules sont polyfonctionnelles ; il y a des donc et des parce que non argumentatifs, et il y a des argumentations sans donc ni parce que. Elles restreignent les possibilités d’interprétation en évoquant une possible structure argumentative, mais elles ne sont pas des sommations adressées à un destinataire somnolent pour le réveiller de sa torpeur interprétative. Autrement dit, si l’interprétant attend d’être alerté par un donc ou un parce que pour se rendre compte qu’il est dans une situation argumentative, il a un problème sérieux de compétence argumentative ; et si le locuteur pense qu’argumenter, c’est mettre un peu partout des donc et des parce que qui “donneront à l’interlocuteur l’ordre d’interpréter comme une argumentation” le tas de mots qu’on lui propose, il y a de fortes chances pour que cet interlocuteur se rebelle. Aristote avait déjà repéré cette stratégie et la considérait avec raison comme fallacieuse, V. Expression. Le poids de ces indicateurs dans le travail de production et d’interprétation argumentative est potentiel et second.

Donc peut être marqueur de conclusion, et bien d’autres choses ; il peut par exemple marquer la reprise d’un thème déjà introduit, formant le thème ratifié du texte ou de l’interaction, mais momentanément abandonné dans l’exposé ou la conversation. Ce donc de reprise, non argumentatif, peut se trouver un peu partout, et notamment dans des contextes argumentatifs, ce qui corse le problème. L’exemple suivant est extrait d’un débat animé sur l’attribution de la nationalité française aux émigrés vivant en France :

Je pense que:: toutes ces personnes- et puis aux personnes aussi qui sont venues donc pendant les trente glorieuses on leur doit quand même une certaine forme de respect. (Débat sur l’immigration[1])

Personne n’a jamais douté que « ces personnes » soient « venues pendant les trente glorieuses » ; le raisonnement est que puisque elles sont venues pendant les trente glorieuses, elles ont donc droit au respect en tant que travailleurs. En fait, donc rappelle un énoncé qui est, fonctionnellement, non pas une conclusion, mais une composante d’un discours-argument. La structure est :

[Nous devons respecter ces gens, Conclusion]
[ils sont venus travailler (pendant les trente glorieuses), Argument]

Et évidemment pas :

* nous devons le respect à tous ces gens,
donc ils sont venus pendant les années de boom d’après-guerre.

L’intervention suivante est faite par un régisseur d’immeuble au cours d’une session de conciliation avec sa locataire (anonymisée ici en LOC). Le régisseur récapitule sa position : il demande 80 F (12 €) d’augmentation.

Moi j’avais d=mandé madame LOC doit s’en rappeler’ j’avais d=mandé si v=voulez’ euh: donc euh: quatre-vingt francs si v=voulez’ pour arriver à mille trente, par mois, c=qui m=paraissait très raisonnable, FORT très raisonnable’ vu l’appartement’ et vu son emplacement’ […] bon et bien j=demandais mille trente francs, comme dernier’ pour éviter’ le lapsus’ qui avait été commis’ par ma s=crétaire
Corpus CLAPI, Négociation sur les loyers[2]

Ce donc est particulièrement intéressant, car il accompagne ce qui est une conclusion (“pour telle et telle raison, je demande donc 80 F d’augmentation”), mais cette conclusion est rappelée, elle n’est pas tirée de ce qui précède. Comme dans le cas précédent, c’est un donc non argumentatif, un donc de rappel et de développement, marquant non pas le fait qu’on tire actuellement une conclusion, mais que ce qui va être dit – et qui se trouve être une conclusion – a déjà été dit, est connu et admis par les interactants.

3. Le connecteur mais

3.1 Mais inverseur d’orientation argumentative

La théorie de l’argumentation dans la langue propose une approche argumentative des connecteurs linguistiques au moyen du concept d‘orientation. Le cas de mais, particulièrement stimulant, a joué le rôle de prototype pour l’analyse des connecteurs (Carel 2011).
Le contexte choisi pour analyser cette conjonction est schématisé par E1 mais E2”, “le restaurant est bon, mais cher. Les observations de base sont les suivantes :

— E1 et E2 sont vrais (le restaurant est bon, et il est cher).
Du point de vue purement logique, mais est une expression de ‘&’, une variante “rhétorique” de et, V. Connecteurs logiques.

Mais renvoie à une opposition.

  • L’opposition n’est pas entre les prédicatsêtre bon” et “être cher: on dit que “tout ce qui est bon est cher”, et on a tendance à penser que tous les restaurants chers sont forcément bons.
  • Elle est entre les conclusions tirées de E1 et de E2.
    Autrement dit, les énoncés E1 et E2. sont les arguments pour des conclusions opposées ; ils sont anti-orientés :
    • Le restaurant est bon, conclusion : allons-y !
    • Le restaurant est cher, conclusion : n’y allons pas !

Le locuteur retient la conclusion tirée du second énoncé, n’y allons pas.
Mais articule deux arguments orientés vers des conclusions contradictoires, pour ne retenir que la conclusion dérivée du second argument.

Dans la théorie de l’argumentation dans la langue, le sens de mais est dit “instructionnel” ; mais donne au récepteur la consigne de “trouver une conclusion C telle que E1 est un argument pour C et E2 un argument pour non C”. C’est au récepteur de se débrouiller pour reconstruire une opposition argumentative dans le contexte pertinent, texte ou échange conversationnel.

Mais articule des contenus sémantico-pragmatiques
Un énoncé comme “et c’est ainsi que le commissaire Valentin coffra toute la bande” peut clore un roman ; la portée à gauche de “et c’est ainsi que —” correspond sinon à tout le roman, du moins au roman depuis le début de l’enquête du commissaire Valentin. Il en va de même pour le connecteur mais, qui articule non pas des propositions mais des contenus sémantico-pragmatiques, entités qu’on peut déterminer et délimiter en contexte seulement. En d’autres termes, cette conception instructionnelle produit non pas du sens componentiellement dérivé, mais des interprétations. Cette description repose sur la notion d’orientation.

— Mais s’inscrit dans le champ d’une question argumentative
La reconstruction de la conclusion C se fait dans le champ d’une question argumentative. La reconstruction précédente s’inscrit sous une question comme pourquoi ne pas essayer ce restaurant ? Si la question est “Quel restaurant devrions-nous acheter pour faire le meilleur investissement ?”, le rapport qualité / prix (l’interprétation des adjectifs bon et cher) ne serait plus relatif au domaine culinaire, mais au domaine des investissements financiers :

Ce restaurant est bon (il offre des performances financières exceptionnelles),
mais il est cher (à l’achat)

La conclusion serait “investissons notre argent ailleurs”. Ces structures argumentatives en mais correspondent à la prolepse par figure d’antéoccupation.

Si les données soutenant l’analyse sont limitées à une paire d’énoncés, la conclusion est implicite, et l’analyste doit faire appel à son imagination pour reconstruire le contexte manquant.
C’est la question argumentative qui structure le contexte et crée le champ de pertinence et les contraintes d’interprétation. La question argumentative n’est implicite qu’en raison du mode de construction des données, qui appuie l’analyse de mais sur une paire d’énoncés. Cette technique pose que la prise en compte d’un contexte plus large n’affecte pas les fondements de l’analyse et ne doit intervenir, à titre d’illustration, que lors de l’analyse de cas. C’est une décision portant sur l’équilibre hypothèses internes / hypothèses externes de la théorie.

3.2 Mais inverseur d’orientation narrative et descriptive

Mais n’est pas systématiquement argumentatif. D’une façon générale, mais fonctionne comme inverseur d’orientation, que cette orientation soit argumentative, informative, descriptive ou narrative comme dans le cas suivant, où mais articule deux univers (je souligne) :

27 août : ce vendredi, je me suis rappelée que la taxe annuelle sur ma voiture allait arriver à échéance. Comme je ne suis pas de celles qui attendent la dernière minute pour la faire renouveler, je me suis décidée, je suis entrée dans le bureau. Un employé était là, qui m’attendait, ou presque. En quelques minutes, via Internet, tout a été fait. Me voilà tranquille jusqu’à l’année prochaine. Mais pendant ce temps-là...
Lui il marchait, et tandis qu’il marchait, inlassablement, la tête haute, bercé par son rythme régulier, il rêvait à l’année prochaine, à ces nouvelles classes, à sa passion pour l’enseignement et la philosophie, à l’espoir que représentent les jeunes de son pays.
[3]

Dans le passage suivant, Emma Bovary se promène dans un tableau (description plus narration infinie sans élément perturbateur) puis bascule brutalement dans le monde de la réalité prosaïque ; la bascule est effectuée par un mais (id. ; pour cependant, voir §2) :

Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d’où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler. Souvent, du haut d’une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigognes. On marchait au pas à cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. On entendait sonner des cloches, hennir des mulets, avec les murmures des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s’envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramides au pied des statues pâles, qui souriaient sous les jets d’eau. Et puis ils arrivaient, un soir, dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C’est là qu’ils s’arrêtaient pour vivre : ils habiteraient une maison basse à toit plat, ombragée d’un palmier, au fond d’un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac ; et leur existence serait facile et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu’ils contempleraient. Cependant, sur l’immensité de cet avenir qu’elle se faisait apparaître, rien de particulier ne surgissait : les jours, tous magnifiques, se ressemblaient comme des flots ; et cela se balançait à l’horizon infini, harmonieux, bleuâtre et couvert de soleil. Mais l’enfant se mettait à tousser dans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort, et Emma ne s’endormait que le matin, quand l’aube blanchissait les carreaux et que déjà, le petit Justin sur la place ouvrait la pharmacie. (Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1856)[4]

Le mais surligné n’a rien d’argumentatif. Dans cet exemple comme dans le précédent, mais marque la frontière textuelle où se produit un basculement d’isotopie : monde romantique stéréotypé / monde réel.

3.3 Mais exprimant une contradiction non résolue

Mais peut articuler des arguments anti-orientés sans que l’énoncé global résolve la contradiction :

L1 : — On en est où du projet de promenade ?
L2 : — Les uns veulent aller dans les bois mais les autres à la plage.

L’enchaînement par donc n’est pas possible : “Les uns veulent aller dans les bois, mais les autres à la plage. Donc nous irons à la plage” — et le problème est résolu. On peut seulement enchaîner par quelque chose comme “on ne sait pas que faire” ; “faudra en parler à la réunion de ce soir”.
Dans cette fonction, mais est à peine un masque de et, qui exprime crûment la contradiction “Les uns veulent aller dans les bois et les autres à la plage”.
Dans cette fonction très courante, mais permet au locuteur d’exprimer une contradiction qu’il est incapable de résoudre :

Le capitalisme, c’est bien, mais le communisme, c’est pas mal non plus.

,Dans ce cas de tels énoncés, dire que les deux énoncés tendent vers des conclusions opposées n’aide pas vraiment l’interprétation. Mais apparaît ici comme un connecteur révélant autant que masquant les contradictions de la pensée.

3.4 Mais indicateur de dissociation argumentative — Mais intensif

L1 : — Je croyais que vous vouliez une réforme ?
L2 : — Nous voulons une réforme, mais une vraie réforme.

La notion de dissociation argumentative est définie par Perelman et Olbrechts-Tyteca, comme la scission d’une notion élémentaire, opérée par l’argumentateur pour échapper à une contradiction ([1958], p. 550-609). En opposant un terme à lui-même “il est bête, mais bête !” la dissociation crée un effet d’intensité, correspondant à l’effet de valorisation du second terme observé par Perelman & Olbrecht-Tyteca (ibid.)

3.5 Mais de rectification

Mais permet de corriger un stéréotype descriptif  (Plantin 1978)

À Vienne, le Danube n’est pas bleu mais gris sale
À Vienne, le Danube est non pas bleu mais gris sale.

3.6 Mais particule de prise de tour de parole

L1 : — Pierre a encore raté son certificat d’études !
L2 : — Mais c’est exactement comme moi !
(Voir Cadiot & al. 1979)

4. Prédicats connecteurs et autres constructions
marquant l’argument ou la conclusion

Donc argumentatif est paraphrasable par un ensemble de constructions qui assurent la connexion de l’argument à la conclusion :

Contexte Gauche = Argument  donc, d’où, …
ça fait que, tout ça prouve bien que, … 
on peut (donc) en conclure que…
Contexte droit = Conclusion

La conclusion peut apparaître comme coordonnée à l’argument, mais aussi comme la complétive d’un prédicat connecteur. On limiterait donc indûment le marquage de structuration argumentative aux “petits mots” ; d’autres constructions peuvent jouer ce rôle, où se combinent termes anaphoriques, verbes et substantifs.

4.1 Prédicats connecteurs

Certains verbes prédiquent (i) une conclusion sur leur sujet correspondant à l’argument, ou (ii) un argument sur leur sujet exprimant une conclusion. Seuls ces prédicats connecteurs sont d’indiscutables “connecteurs argumentatifs” et d’indiscutables marqueurs de fonction argumentative. On trouve les deux cas de figure :

Le prédicat désigne la conclusion Sujet (Argument) — Préd (Conclusion)

  de Arg je V (que) Concl    V = conclure, tirer, déduire …
  Arg permet de V que Concl   V = induire, déduire, démontrer …
  Arg V Concl   V = prouver, démontrer, avoir pour effet, plaider pour, soutenir, appuyer, étayer, corroborer, suggérer, aller dans le sens de, motiver, légitimer, justifier, impliquer, suggérer, défendre, fonder, permettre de croire (dire, penser …) …

Le prédicat désigne l’argument : Sujet (Conclusion) — Préd (Argument)

  Concl V de Arg V = s’ensuivre, découler, résulter…

Le verbe argumenter n’est pas un prédicat connecteur, mais un simple verbe d’activité de parole. “Pierre argumente pour (conclusion)” ne dit pas que Pierre est un argument pour cette conclusion, mais qu’il présente une argumentation qui soutient cette conclusion.
On dit, par métonymie du texte pour l’auteur, “D argumente pour telle conclusion” au sens de “D plaide pour telle conclusion”.

4.2 Constructions cadratives signalant une argumentation,

Tous les termes pleins servant à parler des argumentations peuvent servir d’indicateurs de structuration et de fonction argumentative. Cette classe d’indicateurs nominaux correspond à l’ensemble du lexique ordinaire de l’argumentation : (contre-)argument, conclusion (point de vue…), prémisse, objection, réfutation,

… D1 … c’est / voici (maintenant) ma conclusion, une conséquence, une objection sérieuse, un argument à prendre en considération …

Le discours D1 (Argument) est énoncé, dit pour, en vue de, dans l’intention de faire accepter, faire, dire, ressentirD2 (Conclusion)

La théorie de l’argumentation dans la langue a particulièrement étudié les constructions :

Si on dit E1, c’est dans la perspective de E2
La raison pour laquelle on énonce E1, c’est E2
Le sens de E1 c’est E2
E1
, c’est-à-dire E2

La négligence de cet ensemble de constructions serait particulièrement dommageable dans l’enseignement de l’argumentation.

Conclusion : si on peut dire à coup sûr que “construisons l’école ici, les terrains sont moins chersest une argumentation complète, c’est fondamentalement parce qu’on peut la paraphraser de façon intuitivement satisfaisante par :

Une bonne raison pour construire ici, c’est que les terrains sont moins chers.
Le fait que les terrains soient moins chers ici légitime tout à fait la décision d’y construire l’école.


[1] Corpus « Débat sur l’immigration – TP d’étudiants », Base Clapi.
[http://clapi.univ-lyon2.fr/V3_Feuilleter.php ?num_corpus=35], ( 30-09-2013).
[2] Corpus « Négociation sur les loyers – commission de conciliation », Base Clapi, [http://clapi.univ-lyon2.fr/V3_Feuilleter.php?num_ corpus=13], ( 29-09-2013).
[3] Source : [http://impassesud.joueb.com/news/mali-pendant-ce-temps-la-lui-il-marchait], (28-07-2010 (souligné par nous).
[4] 2e partie, chap. 12. Cité d’après le Livre de poche, 1961, p.236-237.
Plantin, Christian, 1978, « Deux mais », Semantikos 2-3, 89-93.


 

Conduction

CONDUCTION

Wellman définit le raisonnement conductif [conductive argument] comme un raisonnement [argument] ni déductif ni inductif qui s’applique dans les domaines esthétique et moral.

La notion d’argumentation conductive [conductive argument] est définie par Carl Wellman [1] pour rendre compte d’argumentations comme les suivantes (ma numérotation) :

(1) Vous devez emmener votre fils au cirque, parce que vous le lui avez promis.
(2) C’est un bon livre, car il est intéressant et suscite la réflexion.
(3) Bien qu’il soit maladroit et non conformiste, il reste un homme moralement bon en raison de sa profonde gentillesse et de sa réelle intégrité. (1971, p. 52)

Au vu de tels exemples, Wellman note que « il est tentant de définir le raisonnement conductif [conductive argument] comme un raisonnement [argument] qui n’est ni déductif ni inductif » (1971, p. 51 ; voir Blair 2011 [2] ; Possin 2016 [3] ).
Les exemples (1) et (2) sont composés de deux propositions, “argument — conclusion” liées par un connecteur ; (3) ajoute une concessive. Ceci montre que, comme il est courant, le mot anglais argument peut se traduire par “argumentation”, ou par “argument”. La conductivité apparaît comme une qualité de l’argumentation et pas de l’argument au sens strict (opposé à “conclusion”).
L’argumentation conductive est définie comme

une forme de raisonnement où 1) on tire de façon non concluante 2) une conclusion à propos d’un cas précis 3) à partir d’une ou plusieurs prémisses relatives à ce cas 4) sans faire appel à d’autres cas (Wellmann 1972, p. 52). [4]

1. Structure de l’argumentation conductive

1.1 Une structure argumentative dialogique

Quoi qu’il en soit, Wellman distingue trois types d’argumentations conductives (ibid., p. 55-57).

(A) « Une seule raison est donnée pour la conclusion », par exemple :

(4) Vous devez l’aider parce qu’il a été très gentil avec vous.
(5) La pièce est bonne, parce que les personnages sont très bien construits.

(B) « Dans le deuxième modèle de conduction, la conclusion est motivée par plusieurs raisons », par exemple :

(6.) Vous devriez emmener votre fils au cinéma, car vous le lui avez promis, c’est un bon film et vous n’avez rien de mieux à faire cet après-midi.
(7.) Ce n’est pas un bon livre, car il est ennuyeux, les descriptions sont vagues et l’intrigue invraisemblable.

Alors que le premier cas correspond à une argumentation élémentaire, le deuxième correspond à une argumentation convergente.

(C) « Le troisième type de conduction est la forme d’argument dans laquelle la conclusion est tirée à la fois de considérations positives et négatives », par exemple :

(8.) Malgré une certaine dissonance, cette musique est belle en raison de sa qualité dynamique et de son mouvement final.
(9.) Bien que votre pelouse ait besoin d’être tondue, vous devriez emmener votre fils au cinéma car le film est parfait pour les enfants et demain, il ne sera plus à l’affiche.

Ce troisième cas est celui de l’anticipation des objections ou prolepse. (6.) pourrait également relever de ce cas, la bonne raison « Vous n’avez rien de mieux à faire cet après-midi » pouvantêtre vue comme un rejet anticipé de possibles excuses.

Ces argumentations sont formellement conformes aux schémas standards de l’argumentation  appuyant une conclusion sur une ou plusieurs bonnes raisons, et phagocytant les objections potentielles.

1.2. Les liens argumentatifs

L’inférence conductive s’exerce en matière d’esthétique (théâtre, roman, musique, cinéma) et de morale (jugement moral ou impératif moral), c’est-à-dire dans le domaine des valeurs.
Dans 2., 5., 7., 8., le jugement esthétique est exprimé en termes généraux (le livre est / n’est pas bon, la pièce est bonne, la musique est belle), et réfracte l’évaluation portée dans l’argument. L’argument est fortement orienté vers la conclusion, la conclusion explicite cette orientation.

— Bon parce qu’intéressant (2.)
— Bon parce que personnages bien construits (5.)
— Pas bon parce qu‘ennuyeux (7.)
Bon parce que qualité dynamique et son mouvement final) (8.) 

Le jugement moral (3.) s’analyse comme les jugements esthétiques précédents,

— Bon parce que gentil et intègre (3.) — Gentil et intègre sont orientés vers « moralement bon”.

Les exhortations (1.), (4.), (6.), (9.) reposent sur divers mécanismes argumentatifs :

— Devoir faire parce que engagement (1.) — Définition de promesse
— D
evoir aider parce que (très gentil) (4.) — Principe de réciprocité
— Devoir faire parce que (bon) et (possible, modalité du faire) (6.)
Rappel d’un engagement, orientation de bon, pas de contre-argument.
— Devoir faire parce que (parfait) et (possible) (9.) — Orientation de parfait, double prolepse éliminant 1) le contre-argument de la pelouse à tondre et 2) la possibilité de remettre à plus tard.

Ces argumentations reposent sur des schèmes argumentatifs classiques.

2. Conduction et valeurs

Dans les exemples précédents, les bonnes raisons invoquées expriment des goûts dont l’articulation relèverait typiquement de l’argumentation et non de la démonstration, et on rejoint ainsi les positions de Perelman (Guerrini, 2019 [5]). L’inférence conductive (sur les valeurs)  ne correspond à aucune détermination logique ou matérielle. Elle invoque des arguments qui ne sont pas des faits objectifs élémentaires, au sens où ils ne sont pas le résultat d’observations, de mesures ou de calculs, et ne sont pas susceptibles d’être testés empiriquement. À la différence du raisonnement par défaut, l’argumentation conductive n’est pas révisable par un apport de nouvelles informations. Sa révision est plutôt liée à une transformation de la perception esthétique ou morale, structurée par les valeurs sur lesquelles elle s’appuie. V. Subjectivité.

Les structures proleptiques proposées sous (C) sont convertibles. Avec les mêmes raisons, mais à partir de valeurs et de choix esthétiques différents, un autre locuteur pourrait tirer des conclusions opposées :

(8) Malgré une certaine dissonance, cette musique est BELLE en raison de sa qualité dynamique et de son mouvement final.
(8.1) Malgré une certaine qualité dynamique et sa conclusion finale, cette musique est LAIDE à cause de sa dissonance.

V. Connecteur argumentatifsÉchelle argumentativeOrientation argumentative


[1] Wellman, C. 1971. Challenge and Response: Justification in Ethics. Carbondale, IL: Southern Illinois University Press
[2] Blair, J.A. and R.H. Johnson, eds. 2011. Conductive Argument: An Overlooked Type of Defeasible Reasoning. London: College Publications.
[3] Kevin Possin 2016. Conductive Arguments: Why is This Still a Thing? Informal Logic, 36, 4, pp. 563-593.
[4] “Conduction can best be defined as that sort of reasoning in which 1) a conclusion about some individual case 2) is drawn nonconclusively 3) from one or more premises about the same case 4) without any appeal to other cases” (p. 52)
[5] Jean-Claude Guerrini 2019. Les Valeurs dans l’argumentation. L’héritage de Chaïm Perelman. Paris, Garnier.


 

Conditions de discussion

CONDITIONS DE DISCUSSION

La tenue d’une discussion se déroule dans certaines conditions, sur sa forme, ses participants, son objet. Ces conditions peuvent être négociées ou posées par une convention préétablie qui, théoriquement, s’impose aux participants.

1. « Accords préalables »

Comme toute activité sociale, l’argumentation repose sur des accords et des contraintes. Dans l’argumentation dialectique, les partenaires doivent préalablement être d’accord sur la procédure de discussion, la répartition des rôles et la thèse à discuter. Dans une adresse rhétorique, l’orateur peut rechercher des contenus sur lesquels il peut être d’accord avec son auditoire, V. Croyances de l’auditoire.
Le Traité de l’argumentation insiste sur la nécessité « [d’]accords préalables » à l’argumentation proprement dite :

Pour qu’il y ait argumentation, il faut que, à un moment donné, une communauté des esprits effective se réalise. Il faut que l’on soit d’accord, tout d’abord et en principe, sur la formation de cette communauté intellectuelle et, ensuite, sur le fait de débattre ensemble d’une question déterminée. (Perelman & Olbrechts-Tyteca [1958], p. 18)

Deux types différents d’accords sont mentionnés ici, et aucun des deux ne va de soi.

2. Accord constituant la communauté de parole

Le premier type d’accord portant sur la réalisation d’une libre « communauté intellectuelle » est parfois évoqué comme la forme idéale de la communication argumentative, et certaines rencontres scientifiques ou philosophiques en sont sans doute une bonne approximation.
On peut en effet constituer des communautés pour argumenter, mais les communautés de fait argumentent également. Le tribunal est un site argumentatif tout aussi prototypique, et aucun accord préalable n’est passé avec les accusés pour qu’ils y comparaissent et débattent de la question qui motive leur comparution. L’accord fait place à la contrainte légale.
De même, la pratique de l’argumentation ordinaire ne dépend pas non plus de tels accords préalables.
Les communautés économiques et sociales sont structurées institutionnellement par des règlements, des relations d’autorité et de pouvoir. Elles fonctionnent sur la base de conventions définissant des sites, des problématiques et des types d’interactions spécifiques, auxquelles les entrants se conforment et qu’ils font évoluer. L’existence de telles infrastructures sociales préexistantes permet de faire l’économie des négociations constitutives des communautés de parole.

3. Accord constituant la question

Pour que l’on débatte d’une question, faut-il, comme l’affirme le Traité, que les participants « [soient] d’accord […] sur le fait de débattre ensemble » de cette question ?
D’une façon générale, l’établissement d’ordre du jour d’une communauté constituée peut relever des attributions et prérogatives d’une personne ou d’une instance spécifique. Les procédures et systèmes légaux disent qui a compétence pour déterminer les chefs d’accusations entraînant la comparution d’une personne.
Quoi qu’il en soit, la décision d’ouvrir telle question et d’en discuter dans telles conditions est une activité tout aussi argumentative que la discussion qu’elle prétend organiser. Elle devrait donc elle-même faire l’objet d’accords préalables, V. Stase sur les questions argumentatives

4. Accords sur ce qu’on tient pour argument

Aux accords sur la communauté de parole et sur la question traitée, s’ajoutent des accords sur les êtres, les faits, l’état du monde, les règles et les valeurs (Perelman & Olbrechts-Tyteca [1958], II, 1, L’accord). La question des accords porte ici sur les conditions faisant qu’un énoncé avancé dans un débat peut compter comme un argument : condition de vérité, qui est fondamentale dans un raisonnement, V. Évidence ; condition de pertinence de l’énoncé vrai pour la conclusion défendue ; condition de pertinence de la conclusion (défendue par un énoncé vrai et pertinent) pour le débat lui-même.

Comme il est parfois impossible de déterminer dans l’absolu si un énoncé est vrai, pertinent pour une conclusion elle-même pertinente pour un débat, on doit invoquer un régime général d’acceptation de fait par les parties, acceptation qu’on peut interpréter comme un accord explicite des parties.
Lorsqu’il s’agit d’une affaire sérieuse, les accords partiels constructifs sont difficiles à réaliser. Les points d’accord et de désaccord peuvent faire l’objet d’une négociation permanente pendant l’argumentation. Les disputants radicaux se voient venir, et savent très bien qu’accepter l’argument, c’est déjà accepter la conclusion, d’où la tendance à préférer le désaccord de principe, y compris sur les faits discutés, V. Politesse ; Désaccord.

La notion d’accord joue ainsi le rôle d’un deus ex machina qui permet de se passer de la notion de vérité et de faire passer un énoncé du statut d’argument pour l’un à celui d’argument pour l’autre, et enfin pour la discussion en cours. Cet “appel aux accords” est fondé sur un argument par les conséquences indésirables : l’absence d’accord condamnerait le débat à un état indésirable de “désaccord profond”. Si le destin du débat est laissé aux débatteurs, cette absence d’accord peut en effet aboutir à un effondrement de la discussion (Doury 1997).

5. Désaccords persistants et rôle du Tiers

L’absence d’accord préalable entre les parties, que ce soit sur les participants, la question ou les arguments, ne fait pas obstacle à l’interaction argumentative, s’il existe un Tiers responsable de son déroulement. L’exercice d’un tel pouvoir, qui peut être légitime, permet de se passer d’accord ; la décision du juge, et plus largement celle du tiers, peut se faire sur la base d’un argument rejeté ou ignoré par l’une ou l’autre partie, V. Rôles. Les institutions judiciaires interviennent précisément lorsqu’aucun accord ne peut être passé entre les parties à propos d’un différend relevant de la loi ; en tant que détentrice du pouvoir, l’institution n’accorde aucune importance aux accords préalables passés entre les parties sur les arguments, mais une grande importance à leurs arguments.

Plus l’on charge la barque des accords, plus on rapproche la pratique de l’argumentation de celle de la simple déduction. Si l’on est d’accord sur les données et les règles, il suffit d’arranger convenablement les accords pour que la conclusion en découle. Cette vision aboutit à aligner l’argumentation sur l’information, l’explication et la clarification des malentendus. Or l’argumentation est une manière langagière de traiter les différents dans un régime de désaccord et d’incertitude généralisés. Il y a une incompatibilité décisive des intérêts matériels en jeu : on peut en effet partager le gâteau, mais ce qui est mangé par l’un ne peut l’être par l’autre. Le désaccord profond sur la question, les participants et les arguments relève du régime argumentatif ordinaire, V. Évidence.


 

Arguments en e – / ex -: Argument ex concesso

Arg. en E – / EX – : ARGUMENT EX CONCESSO

Cette entrée liste les arguments désignés par un syntagme prépositionnel latin gouverné par la préposition e / ex, par exemple l’étiquette “argument ex concesso”.

La préposition latine ex ou e (jamais e devant voyelle) introduit, en latin classique, un complément de nom à l’ablatif. Elle signifie “tiré de” ; dans le cas des constructions qui nous intéressent, le complément indique donc la provenance, la substance, au sens abstrait, dont est fait l’argument.

Liste d’arguments en e ou ex

Nom latin de l’argument
argumentum
Terme latin, traduction — Équivalent en anglais —
Entrée(s) correspondante(s)
ex datis lat. datum, “don, présent” — ang. from the facts ; from what is accepted by the audience V. Croyances
ex notatione lat. notatio, “marquer d’un signe” — ang. arg. from the structure or meaning of a word V. Sens vrai du mot
ex silentio lat. silentium, “silence” — ang. arg. from silence
V. Silence
ex concessis ;

e concessu gentium

lat. concedere, “céder, concéder, se ranger à l’avis de” — ang. arg. from the consensus of the nations ; from traditional wisdom
— V. Consensus ; Croyances ; Autorité
e contrario
(= a contrario)
lat. contrarius, “contraire” — ang. arg. from the contrary
— V. Contraires ; A contrario

Comme les arguments en ab et en ad, les arguments en ex ne peuvent guère être regroupés en une ou plusieurs catégorie spécifiques d’arguments, qu’on pourrait rattacher soit à une même racine sémantique, soit à un même type formel.


 

Apparentés

Argumentations fondées sur des termes APPARENTÉS

Différents types d’argumentations sont fondés sur le fait que deux termes sont “apparentés[1], selon le type de lien que ce terme désigne :

  1. Un apparentement étymologique, V. Sens vrai du mot.
  2. Un apparentement morpho-lexical, V. Dérivés
  3. Un rapport de ressemblance phonique ou graphique, V. Paronymie.

[1] Lat. arguments a conjugata; de conjugatus, “apparenté, de la même famille”.


 

Apagogique

Arg. APAGOGIQUE

Le terme est surtout utilisé en droit, où l’argument apagogique [1] est une forme d’argument par l’absurde

L’argument apagogique suppose que le législateur est raisonnable, et qu’il n’aurait pas pu admettre une interprétation de la loi qui conduirait à des conséquences illogiques ou iniques (Perelman 1979, p. 58).

L’argument de l’intention du législateur demande qu’en cas de doute, la loi puisse être interprétée positivement en fonction du but que poursuivait explicitement le législateur,  c’est-à-dire le corps législatif, en votant cette loi. L’argument apagogique représente le volet négatif de cette possibilité, en interdisant les interprétations présupposant un législateur irrationnel ou malveillant.

Avec les arguments par analogie, a contrario et a fortiori, l’argument apagogique est l’un des quatre types d’arguments prévalents en droit (d’après Alexy 1989, cité dans Kloosterhuis 1995, p. 140), V. Topique juridique.


[1] L’adjectif apagogique provient d’un mot grec signifiant “détourné”.

Antithèse

ANTITHÈSE

L’antithèse met en parallèle deux contenus opposés. Elle peut consister en une simple juxtaposition de mots antonymes “riches / pauvres”, et se développer jusqu’à des tableaux contrastés opposant les vies des puissants aux vies des humbles.

1. Antithèse et diptyque argumentatif

La situation argumentative émerge avec le constat d’un point de confrontation ratifié comme tel, une stase. Elle se développe en un diptyque, constitué par la confrontation de deux schématisations, c’est-à-dire deux descriptions–narrations des faits d’orientations opposées, appuyant des conclusions opposées. À ce niveau, le dialogue peut parfaitement se réduire à un “dialogue de sourds”, où rien du discours de l’un ne se fait entendre dans le discours de l’autre. Ce type de situation argumentative élémentaire correspond à l’antithèse dialogale

La confrontation peut être reprise en un monologue structuré juxtaposant les deux volets de ce diptyque. L’antithèse monologale ainsi créée met en scène une antiphonie, deux voix tenant des discours incompatibles sur un même thème. C’est typiquement le cas de la délibération intérieure, où le locuteur se situe dans la position du tiers, de celui qui va et vient d’une position à l’autre, V. Question délibérative.
L’antithèse monologale peut exprimer une opposition de type dilemme ou opposition-et :

J’admire ton courage et je plains ta jeunesse. (Corneille, Le Cid 2, 2, v. 43 [1]

Lorsque le locuteur s’identifie clairement à l’un des deux énonciateurs, l’équilibre des deux voix est rompu en faveur d’une des positions, qui l’emporte sur l’autre. On a affaire à une opposition-mais, ouverte sur un dépassement de l’antithèse :

… mais je plains ta jeunesse, je ne répondrai pas à tes provocations.

2. L’antithèse, figure et argument

Un discours comme le suivant correspond à une argumentation complète structurée par le topos des contraires,

C’est quelqu’un de soumis aux forts, je n’aimerais pas me retrouver face à lui en position de faiblesse. D1

Il en va de même pour la description auto-argumentée :

Il est soumis avec les forts et dur avec les faibles. D2

Alors que, dans D1, “dur avec les faibles”, le second membre du topos, reste sous-entendu, D2 correspond à une actualisation complète du topos. Mais les deux discours reposent sur les mêmes mécanismes : l’argumentation est “valide” dans la mesure où le portrait est “vrai” ; l’un et l’autre sont “convaincants”.
Les ressorts de la description et de l’argumentation, de la figure et de l’argument sont les mêmes.


[1] Cité dans Lausberg [1960], § 796.


 

Ad populum

Arg. AD POPULUM

En droit romain, la provocatio ad populum est un droit d’appel au peuple, qui n’a rien à voir avec l’argument ad populum. La juste condamnation du discours dit populiste peut être détournée de façon à englober indistinctement toutes les revendications populaires, “toujours exagérées”, et “irréalistes”.

Dans la Rome antique, la provocatio ad populum [1] ou “droit d’appel au peuple ” est l’ultime recours prévu par la procédure judiciaire.

Dans le monde politique actuel,
— L’étiquette ad populum est toujours utilisée pour désigner les discours et arguments des orateurs populistes ou démagogues.
— L’appel ad populum correspond à la lettre à l’appel direct au peuple citoyen.

1. Orientation argumentative du mot peuple

Le terme peuple est susceptible de prendre des orientations argumentatives opposées.
— Le peuple populace. L’individualiste, qui pense que toute vertu réside dans l’individu, peut conclure par application du topos des contraires, que le peuple est corrompu, et que par conséquent, toute argumentation ad populum est fondamentalement fallacieuse. Le peuple devient la populace, V. Mépris.

— Le peuple citoyen. À l’opposé, l’adage vox populi vox dei “voix (vox)  du peuple, voix de Dieu (deus)” confère au populus une sorte d’infaillibilité.
À l’accusation de démagogie ad populum répond la contre-accusation d’arrogance (ad superbiam), commise par celui qui considère que le peuple est intrinsèquement corrompu (popular corruption).
Dans un effet de composition hardie, soutenu par une analogie, Aristote proclame la supériorité de la multitude sur l’élite. La discussion porte sur le régime démocratique; « [confier] le pouvoir souverain à la multitude plutôt qu’à une élite restreinte » est une solution «défendable», et peut-être même la bonne solution.

La multitude en effet, composée d’individus qui, pris séparément, sont des gens sans valeur, est néanmoins susceptible, prise en corps, de se montrer supérieure à l’élite de tout à l’heure, non pas à titre individuel, mais à titre collectif : c’est ainsi que les repas où les convives apportent leur écot sont meilleurs que ceux dont les frais sont supportés par un seul. (Aristote, Politique)[3]

2. La provocatio ad populum dans le domaine judiciaire

Dans la Rome républicaine, l’appel au peuple, la provocatio ad populum, correspondait à un droit d’appel (jus provocationis) dans les procès criminels. En vertu de ce droit, en dernier ressort, l’accusé citoyen romain pouvait porter sa cause devant le populus. Par populus il faut entendre l’ensemble des citoyens romains constitué en corps politico-judiciaire dans les “comices centuriates” où votent les citoyens complets, groupés en centuries (catégories censitaires). Le populus est donc bien distinct du vulgus ou de la plebs, en tant que groupes réunis par hasard et politiquement inorganisés. Vox populi, vox dei  : lorsque le populus en tant que tel est assemblé, il fait entendre la voix (vox)  des dieux (dei, sg. deus).

Ce droit d’appel est lié à la République : « La tradition prétend que l’année même de la République fut créée par une loi du “consul” Publicola la provocatio ad populum » (Ellul [1961], p. 278). Avec l’empire, « la provocatio ad Cæsarem a évincé la provocatio ad populum » (Foviaux 1986, p. 61), c’est-à-dire qu’on a cessé d’appeler au peuple pour se tourner vers César.

La demande de grâce présidentielle actuelle rappelle la provocatio ad Cæsarem. La provocatio ad populum est une voie de recours judiciaire, n’ayant pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle parfois argument ad populum, ou argument populiste, qui relève de la sphère du politique.

3. Ad populum dans le domaine politique

3.1 Appel au peuple, référendum et plébiscite

“Par la volonté du peuple”

Le principe du suffrage universel a consacré la prééminence de la majorité, en principe dûment éclairée. V. Consensus.

En politique, l’appel au peuple couvre le référendum et le plébiscite. Plébiscite vient du latin plebis scitum “décret du peuple” ; de même, le référendum est une procédure qui réfère une décision au vote populaire.
Dans le parler contemporain, les usages se sont spécialisés, autour de l’idée de peuple biface, le peuple citoyen  instance politique à qui on réfère et qui décide souverainement par le référendum, et le peuple populace, manipulée par le plébiscite.

Alors que sous l’ancien régime le roi tirait sa légitimité de sa filiation et de l’onction divine, le Tiers État de 1789 se réclame de la volonté du peuple, dont il était le représentant. Cette volonté avait une force de légitimation supérieure à celle de l’autorité royale, comme en témoigne la célèbre réplique du Comte de Mirabeau au Marquis de Dreux-Brézé qui, le 23 juin 1789, sommait l’Assemblée Nationale, de quitter la salle du Jeu de Paume :

Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et qu’on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes.

Sous la Révolution française, le peuple cumule les pouvoirs suprêmes en matière de décision dans tous les domaines intéressant la vie sociale.  Il détient les pouvoirs législatifs et exécutifs comme le pouvoir judiciaire. Par l’appel au peuple, on demande au peuple de trancher, et sa décision est irrévocable. L’argument ad populum en ce sens est un argument justificatif suprême, “le peuple l’a voulu ainsi”.
En matière constitutionnelle, le peuple est l’instance décisionnelle directe et suprême ; l’expression “appel au peuple” est utilisée pour désigner le référendum qui approuve la Constitution de l’an I, adoptée le 24 juin 1793.

Le peuple contre le peuple

Sous la Révolution, le peuple cumule les pouvoirs suprêmes.  Par l’appel au peuple, on demande au peuple de trancher, et sa décision est irrévocable. L’argument ad populum en ce sens est l’argument suprême, “le peuple l’a voulu ainsi”.
Ayant jugé Louis XVI, la Convention délibère, fin 1792 et début 1793, de la peine à infliger au roi et de ses modalités d’application. Le député Salles demande

Que la Convention, après avoir déclaré le fait que Louis est coupable, renvoie au peuple l’application de la peine (p. 860) [2]

Buzot formule comme suit cette proposition « d’appel au peuple »

Après avoir jugé Louis comme individu, et prononcé avec toute la sévérité d’un juge, il me reste à examiner la proposition d’appeler au peuple pour la confirmation du jugement. (P. 875)

Robespierre récuse cet appel au peuple, par un distinguo :

Je ne vois, moi, dans ce prétendu appel au peuple qu’un appel de ce que le peuple a voulu, de ce que le peuple a fait, au moment où il déployait sa force, dans le temps seul où il exprimait sa propre volonté, c’est-à-dire dans les temps de l’insurrection du 10 août, à tous les ennemis secrets de l’égalité. (P. 877)

Pour Robespierre, le peuple  à qui le Girondin Salles veut en appeler est le peuple des provinces qui regroupe « les ennemis secrets de l’égalité » Il lui oppose le peuple de l’insurrection parisienne du 10 août, et interprète l’appel de Salles comme une tentative pour jouer le premier contre le second. Le 15 janvier 1793, l’Assemblée répond “non” à la question :

Le jugement de la Convention nationale contre Louis Capet sera-t-il soumis à la ratification du peuple, oui ou non ?

L’affaire Louis Capet est un procès politique. En matière constitutionnelle le peuple est également l’instance décisionnelle directe et suprême. L’expression “appel au peuple” est utilisée pour désigner le référendum qui approuve la Constitution de l’an I, adoptée le 24 juin 1793.

3.2 L’appel ad populum est-il populiste ?

L’étiquette descriptive et évaluative “argument ad populum” évoque l’argumentation populiste. Les arguments du discours populiste sont condamnés parce qu’orientés vers des actions  condamnables qui ont prouvé au 20e siècle qu’elles mènent le monde à la catastrophe.

Le Leader populiste se prend pour un Guide (Caudillo, Duce, Führer).
Son discours excite le peuple contre les élites ; sous couvert de critique du système et de la corruption, il s’en prend de fait aux institutions démocratiques.
Il promeut les valeurs négatives comme la haine de l’autre et la xénophobie.
Il excite les gens pour les pousser à agir sur la base d’émotions instinctives, non contrôlées, par opposition à des conclusions réfléchies et dûment discutées.
Il appelle à l’action directe impulsive et à la satisfaction immédiate.
Il fait des promesses inconsidérées ; il laisse croire que les solutions qu’il propose sont les seules possibles et faciles à mettre en œuvre, qu’elles feront des miracles, et qu’elles n’auront aucune conséquence négative, etc.

Pour l’analyste accusateur, le mot populiste désigne les anciens et nouveaux “démagogues”, qui, en vue d’un pur bénéfice électoral, font des promesses auxquelles eux-mêmes ne croient pas . À ce discours populiste, on oppose le discours de la réforme, du parler vrai, du juste milieu ou de la rigueur.
La juste condamnation du discours dit populiste peut être détournée de façon à englober indistinctement toutes les revendications populaires, “toujours exagérées”, “impossibles à satisfaire” ; elles “déséquilibrent  le budget” et “conduisent à la ruine et à une dictature révolutionnaire” etc.  Sous le Front Populaire, à propos des accords de Matignon,  Le Figaro écrivait :

Hélas, combien de milliers   de familles, combien de tout petits bourgeois sont en ce moment inquiets, et se demandent ce que deviendront leurs pauvres économies à l’arrivée de ce gouvernement révolutionnaire ? [4]

On voit que l’argument populiste n’est pas un type d’argument, comme l’argument par analogie. Du point de vue formel, il s’agit d’un argument par les conséquences négatives, qui sont rejetées pour des raisons de contenu.

L’argument ad populum a été déclaré formellement fallacieux parce qu’étroitement dépendant des croyances d’un groupe, parce que faisant essentiellement appel au pathos et manquant de pertinence.

Appel aux croyances d’un groupe — Ancêtre du discours populiste, l’argument ad populum est parfois défini comme un argument qui part de prémisses admises par l’auditoire, au lieu de partir de prémisses universelles. Elle viserait donc l’adhésion et non pas la vérité (Hamblin 1970, p. 41 ; Woods et Walton 1992, p. 69). En ce sens, toute argumentation rhétorique ou dialectique est ad populum. L’argumentation ad populum n’est alors pas différente de l’argumentation sur les croyances de l’auditoire, abondamment désignée comme argument ex concessis, ex datis, ou encore argument ad auditores.

Appel à l’émotion et défaut de pertinence 

On peut définir le paralogisme dit argumentum ad populum comme une tentative pour gagner l’assentiment populaire à une conclusion en suscitant l’émotion et l’enthousiasme des masses » (Copi 1972, p. 29 ; cité dans Woods et Walton 1992, p. 74).

L’argument ad populum est lié négativement à la haine et au fanatisme, et, pas toujours positivement, à l’enthousiasme : il est pris dans la condamnation générale des passions, sans prendre en compte le fait que de bonnes et mauvaises argumentations peuvent soulever des émotions fortes, et que ces émotions peuvent être ou non justifiées, V. PathosÉmotion; Pertinence

Cette définition correspond à l’appellation ad captandum vulgus (playing to the gallery) (Hamblin 1970, p. 41; Woods & Walton 1992, p. 69), autrement dit, au théâtralisme oratoire, dont les politiques sont loin d’avoir l’exclusivité. La désignation de l’argument étend analogiquement la façon de faire de l’acteur à l’orateur.
La critique de l’argumentation ad populum rejoint la critique morale du discours flatteur, comme la critique de l’enthousiasme, du conformisme et des effets de groupe en général (suivisme, “bandwagon fallacy”), ou simplement alignement sur le plus grand nombre (ad numerum), V. Rire ; Consensus.

Qu’il s’agisse d’appel aux croyances ou aux émotions, on reproche à l’orateur de s’aligner sur l’auditoire ; c’est l’auditoire qui conduit l’orateur, et non pas la vérité.

Comme tous les cas d’appel aux passions, il y aurait donc substitution des passions au logos, donc ignorance de la question, c’est-à-dire défaut de pertinence (Woods et Walton 1992, p. 76), sur quoi est fondée l’accusation d’incompétence adressée aux orateurs populistes.


[1] Provocatio ad populum, lat. provocatio, appel, droit d’appel ; populus, “peuple”.
[2] Réimpression de L’Ancien Moniteur… Tome Quatorzième, Paris, Bureau Central, 1840.
https://books.google.fr/booksid=z5IFAAAAQAAJ&printsec=frontcover&dq=Ancien+moniteur+tome+quatorzième&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwjp9vSI5sHvAhUHxBQKHR9eBakQ6wEwAHoECAUQAQ#v=onepage&q=Louis Capet &f=false
[3] Nouvelle traduction avec introd., notes et index par J. Tricot, Paris, Vrin, 1982, p. 214-215.
[4] https://www.lefigaro.fr/histoire/archives/2016/05/02/26010-20160502ARTFIG00233-il-y-a-80-ans-le-front-populaire-triomphait.php