Archives de l’auteur : Christian Plantin

Conversion

CONVERSION d’un énoncé

On obtient la proposition converse d’un énoncé en permutant deux de ses actants essentiels.
L’opération peut permettre de retourner de façon spectaculaire un énoncé clé d’une argumentation (antimétabole, contre-accusation).

1. En logique

En logique, deux propositions sont converses si elles permutent leur sujet et leur prédicat.P est Q” et “Q est P” sont des propositions converses.

La conversion logique joue sur la quantification. La proposition converse d’une proposition vraie n’est pas forcément vraie.

— La proposition universelle négative et sa converse sont équivalentes :
Aucun P n’est Q <=> Aucun Q n’est P

— La proposition particulière affirmative et sa converse sont équivalentes :
Certains P sont Q <=> Certains Q sont P

— La proposition universelle affirmative et sa converse ne sont pas équivalentes :
Tous les P sont Q *<=>* tous les Q sont P
On a seulement : Tous les P sont Q <=> certains Q sont P

— La proposition particulière négative et sa converse ne sont pas équivalentes :
Certains P ne sont pas Q *<=>* Certains Q ne sont pas P

Certains Français sont alcooliques amorce un discours critique sur les Français et l’alcool. La réplique  Oui, mais certains alcooliques ne sont pas Français réoriente la conversation vers l’alcoolisme comme un problème général, pas spécifiquement Français.

2. En langue naturelle

En langue naturelle, le mécanisme de la conversion correspond à celui de l’antimétabole. Il peut s’appliquer à n’importe quelle structure binaire, moyennant quelques ajustements “N1 de N2” / N2 de N1”, ou sur le groupe < Adj + Nom > :

Mieux vaut une fin effroyable que cet effroi sans fin.
Il se battait pour une Allemagne européenne, plus jamais une Europe allemande (Felipe González, à propos de Helmuth Kohl. El País, 07-01-2017)

Certains prédicats comme louer admettent la conversion, V. Homonymie :

Si [Propriétaire] loue un appartement à [Locataire]
alors [Locataire] loue un appartement à [Propriétaire]

Utilisée comme instrument polémique, l’antimétabole permet de restructurer l’expression de l’adversaire, c’est-à-dire d’inverser l’orientation de son discours, V. Orientation.

On peut contre-argumenter de façon radicale une proposition en soutenant sa converse, V. Causalité ; Analogie.

L1 : — A est cause de B ; A est comme B ; A imite B.
L2 : — Pas du tout, c’est B qui est cause de A ; ­qui est comme A ; qui imite A.

De même une stratégie radicale de défense consiste en une conversion des rôles d’accusateur et d’accusé, en appliquant le principe “it takes one to know one” : “si tu m’accuses, c’est parce que le coupable c’est toi !” V. Contre-accusation; Réciprocité; Stase. La réplique enfantine “c’est celui qui le dit qui y est” sert à convertit l’accusation :

L1 : — C’est toi qui a volé l’orange !
L2 : — Non, c’est toi, parce que c’est celui qui le dit qui y est.

Le fait que L1 accuse L2 est utilisé par L2 comme un argument pour accuser L1.


 

Convergence – Liaison – Série

CONVERGENCE – LIAISON – SÉRIE

Une argumentation complète minimale a la forme “un énoncé argument, un énoncé conclusion”. La composante “conclusion” est exprimée par un seul énoncé ou par un bref passage conclusif de tonalité fortement assertive, alors que la composante “argument”, soit le discours environnant la conclusion et orienté vers elle, peut être beaucoup plus long et complexe.

La distinction entre argumentations liées, convergentes et en série porte sur la structure qu’il convient d’attribuer à ce discours ; à ces trois types, il faut ajouter l’épichérème, pour lequel il n’y a, à ma connaissance, pas de nom moderne. On distingue ces trois modes de structuration, selon que le discours orienté vers la conclusion est composé :

— De plusieurs arguments co-orientés, V Convergence.

— De plusieurs énoncés, dont la combinaison produit un argument, V. Liaison.

— De plusieurs argumentations, dont la conclusion de l’une est prise comme argument par la suivante, V. Série; Sorite.

— De plusieurs sous-argumentations qui renforcent les prémisses produisant la conclusion, V. Épichérème.


 

Convergence

CONVERGENCE

Deux ou plusieurs arguments sont convergents lorsqu’ils soutiennent indépendamment la même conclusion ; ils sont coorientés vers cette conclusion. On parle alors d’argumentation ou de raisonnement convergent ou multiple (ang. convergent, multiple argument). La convergence est un des modes d’organisation des discours complexes soutenant une conclusion, V. Liaison ; Série.
On a affaire à un cumul d’arguments, qui, pris séparément, peuvent être relativement faibles, peu concluants, mais qui, pris en bloc, se renforcent (“deux raisons valent mieux qu’une”) : “Mon ordinateur commence à vieillir, il y a des promotions sur ma marque favorite, je viens de toucher une prime, j’achète !”. Chacun des arguments est orienté vers la conclusion, “J’achète !”.

Chaque argument fournit une “bonne raison” autonome. Chacune de ces argumentations (Arg_i => Conclusion) est ici schématisée globalement. Si on rétablit ces lois de passage, on obtient le schéma suivant, à comparer avec celui de l’argumentation liée, V. Modèle de Toulmin.

De la même manière, des contre-arguments peuvent converger pour réfuter une conclusion.

La structure ouverte de l’argumentation convergente est caractéristique du filet argumentatif, opposé à la chaîne démonstrative. Dans la chaîne démonstrative, chaque pas est nécessaire et suffisant ; si une étape n’est pas valide, la chaîne se brise. Dans le cas du filet argumentatif, si un maillon du filet se rompt, le filet peut toujours être utilisé pour prendre des poissons, du moins les plus gros.

Les scripts argumentatifs ont une structure d’argumentations convergentes, dans leur partie positive comme dans leur partie réfutative.

1. Disposition des arguments convergents

Dans la rhétorique classique, la théorie de l’organisation générale du discours (dispositio) porte sur les différentes capacités de persuasion attribuées aux divers arrangements d’arguments convergents de force différente.
Si les arguments convergents sont de force très différente, la présence d’un argument faible à côté d’un argument fort risque de nuire à l’ensemble de l’argumentation, particulièrement si cet argument clôt l’énumération : Faut-il commencer par l’argument le plus fort ou le réserver pour la fin ? Faut-il commencer par l’argument le plus faible, ou l’enfouir comme une incidente quelque part ailleurs dans le discours ?

C’est un grand chasseur, il a tué deux lions, trois sangliers et un lapin de garenne.

Les arguments convergents peuvent être simplement juxtaposés (disposition paratactique), ou connectés :

(Arg1) ; (Arg2) ; (Arg3) ; donc Concl.
Arg, en outre Arg et enfin Arg, donc Concl

Les connecteurs non seulement Arg1 mais Arg2 ; en outre Arg2 ; en plus Arg2 ; sans parler de Arg2… produisent outre l’effet de cumul, un effet de radicalisation croissante de l’argumentation. Cet effet est net dans le cas du connecteur d’ailleurs :

[Conclusion] puisque Arg1, Arg2… et d’ailleurs Argn
Mais non, Pierre ne viendra pas dimanche, il a du travail, comme d’habitude, d’ailleurs sa voiture est en panne.

Le locuteur considère que le premier argument est suffisant pour la conclusion, mais qu’il ajoute en plus, “pour faire bonne mesure”, un autre argument. Ducrot et al. (1980, p. 193-232) décrivent l’argument introduit par d’ailleurs comme « l’argument du camelot ». L’image fait référence à la pratique des marchands ambulants vendant par lots une marchandise de qualité médiocre, et ajoutant sans cesse au lot de nouveaux éléments, par exemple en ajoutant une bouilloire (ici, l’argument introduit par d’ailleurs)  pour rendre plus attractif un lot de casseroles (ici, les autres arguments):

Le locuteur prétend viser une conclusion r, il donne pour cette conclusion l’argument P qui la justifie. Et dans un second mouvement discursif, il ajoute un argument Q, allant dans le même sens que P. Dans la mesure où P tout seul devrait déjà conduire à r, Q est ainsi présenté comme n’étant pas nécessaire pour l’argumentation. (Bourcier & al., 1980, p. 195)

On peut considérer que chaque argument apporte une partie de la vérité, et que ces contributions peuvent être arithmétiquement ajoutées pour constituer un grand discours décisif. On peut aussi penser que, par nature, chaque argument est présenté comme suffisant, et que leur ajout obéit en fait à la logique de la mise en rayon de tous les produits disponibles, tous plus satisfaisants les uns que les autres.

2. Réfutation point par point

Pour réfuter la conclusion d’une argumentation convergente, on doit réfuter chacun des arguments qui soutiennent cette conclusion ; à une argumentation convergente, on répond ainsi par une réfutation point par point ; c’est une argumentation au cas par cas, limitée aux cas qui ont été avancés par l’adversaire.


 

Contre-

Le préfixe prépositionnel contre- sert à former une série de mots très utilisés en argumentation.

1. Contre-accusation

La contre-accusation est une stratégie stasique qui produit une nouvelle situation argumentative en inversant les rôles d’accusateur et d’accusé et mettant l’accusateur sur la défensive.

1. Discours, Contre-discours
Proposition, Contre-proposition

Les notions de Discours (D) et de Contre-Discours (CD) sont corrélatives : D et CD sont produits dans le champ d’une même question argumentative, QA, à laquelle ils proposent des réponses différentes.

Le CD est second par rapport au discours D . Il a le statut de second tour de parole en réaction au premier tour de parole que constitue le discours D.
D présente des arguments ArgX soutenant la proposition PX en réponse à la QA.
—Le CD est réactif et critique ; il ne ratifie pas D et s’efforce montrer par diverses manœuvres que PD doit être transformée ou rejetée. Pour cela, il s’en prend à tous les constituants du discours D, tout en focalisant sur le rejet de ses arguments et conclusions.
Cette réaction  s’appuie sur des arguments positifs ArgY soutenant la contre-proposition PY en réponse à la QA (voir infra)

Défini comme un discours d’opposition, discours minoritaire qui ne dispose pas des leviers du pouvoir, le contre-discours se distingue du discours non par sa structure (les deux contiennent des éléments positifs et négatifs), mais par le fait qu’il supporte la charge de la preuve.

2. Contre-argument, contre-argumentation

On peut distinguer deux types de contre-arguments CA et de contre-argumentation, les CA structurels et les CA contextuels.

2.1 Contre-arguments et contre-argumentation structurels

Le CD peut
Tenter de détruire le discours D, par exemple en le ridiculisant, V. Mépris.
Présenter des contre-argumentations structurelles à l’argumentation avancée par D, soit en présentant des objections visant à modifier PX, soit en réfutant les argumentations ArgX.

2.1 Contre-arguments et contre-argumentation contextuels

Sous la même QA, peut se développer d’une part, un discours D qui développe la proposition P, et d’autre part, un discours D’ qui réfléchit au même problème selon d’autres critères, et lui trouve une solution P’, différente de P, en s’appuyant sur des arguments et des argumentations Arg’ en s’abstenant systématiquement de mentionner D.
D’
est simplement un discours autre qui choisit de ne pas mentionner le discours concurrent, mais de se concentrer sur la construction de sa propre position.
Une telle stratégie fortement assertive permet de focaliser positivement l’intervention, elle évite les paradoxes de la réfutation, mais peut être considérée comme une forme de mépris des arguments avancés par une partie adverse, “même pas digne d’une réfutation”.

Les deux discours D et D’ peuvent en théorie se développer en parallèle, sur le mode de la coexistence pacifique, V. Antithèse

Toutefois, D’ prend automatiquement valeur de CD lorsqu’il est mis en rapport avec D dans l’espace discursif qui les fonde, celui de la QA.
Par le jeu de la négation en situation polarisée, le fait de fournir une raison de faire B, incompatible avec A, se transforme en raison de ne pas faire A. L’argumentation en faveur de B est une contribution à la réfutation de A (Brandt & Apothéloz 1991, p. 98-99).
Les arguments positifs qui soutiennent D’ peuvent être désignés, relativement à D, comme des contre-arguments contextuels c’est-à-dire “des arguments qui défendent une proposition autre”.

V. Contradiction ; Antithèse ; Paradoxe.

3. L’asymétrie Proposition (D) vs Contre-proposition (CD)

3.1 Deux discours en équilibre (stase)

Lorsque le dialogue argumentatif est engagé, particulièrement lorsque la QA a une longue histoire, les deux discours en présence combinent en miroir deux types d’opérations

    • Travail négatif de rejet de l’autre discours.
    • Travail positif de construction d’une proposition autre.

Le discours X présente : 

Une proposition, PX
Une argumentation positive arguments structurels de X, en faveur de PX
qui fonctionnent contextuellement comme des contre-(ArgY)
Une argumentation réfutative des contre-(ArgY), soit des arguments réfutant les arguments et l’argumentation propres du contre-discours

Le discours Y présente : 

Une proposition, PY
Une argumentation positive arguments structurels de Y, en faveur de PY
qui fonctionnent contextuellement comme des contre-(ArgX)
Une argumentation réfutative des contre-(ArgX), c’est-à-dire des arguments réfutant les arguments et l’argumentation propres de X

Dans ce cas, les notions de contre-discours et de discours sont relatives; X est le contre-discours de Y et Y le contre-discours de X.

3.2 La charge de la preuve rompt l’équilibre

Sous une QA concrète, cette symétrie est rompue par la charge de la preuve, qui bride l’un ou l’autre discours.
On peut alors parler, dans l’absolu, de discours et de contre discours. Si Y supporte la charge de la preuve, il est dans l’absolu, contre-discours de X.


 

 

Contraires, Termes –

Termes OPPOSÉS, OPPOSITION

 

1. Opposition entre termes

En philosophie, à la suite d’Aristote, on distingue quatre formes d’opposition entre concepts.
La relation d’opposition est introduite dans les Catégories (Chap. 10 et 11) et dans la Métaphysique (L. I, Chap. 4). Les concepts entrant dans une relation d’opposition sont classés sous quatre catégories :

1. Les relatifs (corrélatifs) le double / la moitié (2)
2. Les contraires le mal / le bien — blanc / noir
3. La privation et l’habitude (possession) la cécité / la vue
4. L’affirmation et la négation il est assis / il n’est pas assis

Selon Hamelin (1), ces corrélatifs se déduisent par « filiation », à partir des deux oppositions polaires, 1. et 4., par renforcements successifs du contenu négatif de l’opposition de  1. à 4, ou par affaiblissement de ce contenu de 4. à 1.

La négation s’origine au pôle 1.,  l’opposition des relatifs. C’est « celle qui contient le moins de négation »  (id.), les relatifs étant définis l’un par l’autre :

[Le relatif se réfère] de quelque manière que ce soit à son corrélatif. [Il] n’est ce qu’il est que par référence à son opposé.
[Les corrélatifs] sont ontologiquement simultanés. (Hamelin, p. 132-133)

— La négation atteint son maximum au pôle 4, avec « l’opposition la plus absolue [qui] est celle des contradictoires » (p. 141) :

Cette opposition « a pour caractère propre et privilégié de séparer le vrai du faux, l’un ou l’autre des deux opposés contradictoires étant vrai et l’autre faux. » (H. p. 140).

Dans cette généalogie, la relation de possession / privation se situe du côté de la négation forte, entre l’opposition des contraires et l’opposition des contradictoires. Elle admet une zone intermédiaire où on peut voir plus ou moins bien, avant de devenir plus ou moins aveugle. (3)

Les termes contraires sont une variété de termes opposés. Le terme contraire recouvre les contraires au sens strict et les contradictoires.

2. Figures et fonctions de l’opposition en argumentation (récapitulation)

Entrées principales

Antithèse

Argumentation A contrario  

Contradiction – Non Contradiction

Argumentation par les  Contraires

Propositions Contraires et Contradictoires

Argumentation sur les termes Corrélatifs

Négation — Dénégation

Figures d’Opposition

Réfutation

Réfutation par l’impossibilité du contraire

Listes de figures d’oppostion

Les rhétoriques des figures situent diversement les figures d’opposition, et ne réunissent pas les mêmes figures sous cet intitulé.

— Bonhomme : l’opposition recouvre l’antithèse et l’oxymore ; c’est une figure syntaxique, opposée aux figures morphologiques, sémantiques, et à base référentielle (1998 : 47).

— Fontanier : l’opposition est une espèce du genre trope « en plusieurs mots, ou improprement [dit] », et recouvre les variétés prétérition, ironie, épitrope, astéisme et contrefision ([1977]/1821 :143-154).
Dans le traité Des figures du discours autres que les tropes ([1977]/1827), l’antithèse est une « figure de style par rapprochement », comme la comparaison, la réversion, l’enthymémisme, la parenthèse et l’épiphonème.

— Lausberg ; dans le monde de l’ornatus, l’antitheton est une des quatre figures sémantiques (avec la finitio, la conciliatio, la correctio), et recouvre cinq figures : la regressio, la commutatio, la distinctio, la subiectio et l’oxymoron (§§787-807).

La liste suivante réunit 22 figures d’opposition.

Annomin ation             ►        Paronymie

Adynaton                     ►        Maximisation

Antanaclase                 ►        Inversion d’orientation

Antéoccupation            ►        Prolepse

Antimétabole               ►        Inversion d’orientation

Antiparastase               ►        Inversion d’orientation; Antithèse

Apodioxis                    ►        Mépris

Astéisme                      ►        Paronymie

Contraires

Dilemme

Distinguo

Dubitation                    ►        Question argumentative

Énantiose                     ►        Désaccord

Épitrope

Euphémisme                ►        Maximisation

Hypobole                     ►        Prolepse

Interrogation                ►        Question argumentative ; Question rhétorique ;

Ironie

Oxymore                     ►        Non Contradiction

Métathèse                    ►        Prolepse

Paradiastole                 ►        Inversion d’orientation

Préocccupation            ►        Prolepse

Procatalepsis               ►        Prolepse

Prolepse

Subjection                    ►        Question argumentative

 

Cette liste, certainement redondante et non exhaustive, est proposée dans l’ordre alphabétique. Chacun de ces termes n’apparaît pas forcément dans toutes les typologies des figures, et si un terme apparaît dans une typologie, il peut y occuper des positions très différentes, en fonction des principes de classement adoptés. En outre, dans chaque typologie, « chaque catégorie de figure est définie par son marquage dominant, tout en présentant des traits secondaires non négligeables » (Bonhomme 1998, p. 14), qui seront peut-être mis en avant dans une autre typologie. Chacun de ces classements a sa logique, et chacune de ces logiques a ses limites.

Regroupement de figures selon les phases de développement de la situation argumentative

Le regroupement suivant se propose d’ordonner schématiquement quelques figures de la contradiction dialogique, en les rapportant aux moments clés du développement de la situation argumentative. Ce procédé permet également d’évoquer, par attraction, d’autres figures possibles, principalement celles qui ont trait au traitement monologique de la question, et quelques figures qui apparaissent au terme du développement du processus argumentatif. 

  • S’approprier la question argumentative

Le locuteur s’approprie la question pour la traiter monologiquement par des figures dites de communication : interrogation (interrogatio), subjection (subjectio), dubitation (dubitatio).
Question argumentative

  • Invalider le discours opposé

Dans les figures d’invalidation du discours, l’argument présenté ou la position construite par ,l’interlocuteur ne sont pas considérés en substance dans le discours du locuteur, mais rejetés en bloc, par des évaluations visant à :

— le détruire, notamment sur la base d’un défaut langagier.

— en particulier, le ridiculiser :
par le coup du mépris (apodioxis)
par maximisation absurdifiante (adynaton)
par l’ironie.

Une série de figures de déstabilisation tendent à désorienter le discours contraire. On utilise les mots de l’opposant pour leur faire dire le contraire de ce qu’ils disent : “ton propre discours, tes propres mots te réfutent: antanaclase ; antimétabole.

 

Il est extrêmement difficile pour un argument de pénétrer le discours de l’autre. Il ne suffit pas qu’un argument soit dit, qu’un point de vue soit exprimé, il faut encore qu’il soit entendu et repris, même pour être réfuté ou déformé ; ces actes, pour négatifs qu’ils puissent paraître, marquent en fait l’émergence de la collaboration argumentative. Les formes suivantes intègrent des éléments du discours de l’autre :

— Intégration partielle, Distinguo ; Dissociation
— Intégration à des fins de réfutation, après reprise et reformatage :

antéoccupation (prolepse, hypobole) métathèse,
Réfutation, Épitrope, Objection.

— Réfutation faible correspondant en pratique à une confirmation :

Réfutation, Paradoxe, Prolepse.

 

Ces figures peuvent être mises en relation systématique avec diverses facettes du développement des situations argumentatives. Elles correspondent à des moments stratégiques de l’argumentation dialoguée. Elles sont de claires manifestations d’une argumentation qui opère par confrontation directe des points de vue en compétition, avant même l’apparition des arguments.


(1) Hamelin Octave 1905 / [1985]. Le système d’Aristote. Publié par L. Robin. Paris,Vrin.

(2) Comprendre : “le double est le double de ce qui en est la moitié” (id. p. 148)

(3) Les plantes ne possèdent pas la vue, mais elles ne sont pas faites pour la posséder ; en ce sens, on ne dit pas que le géranium est aveugle.

Selon Hamelin, « le type de l’opposition de l’habitude (possession) et de la privation, c’est la cécité et la vue dans un sujet fait pour en jouir de la vue, et à l’époque où il doit en jouir. » (p. 136), ce qui n’est pas le cas des végétaux.

Ne peuvent être dits aveugles que les êtres d’un genre capable de voir. Certains humains ont perdu la vue, ils sont dits aveugles. Certains animaux terrestres (taupe, lombric), ont des yeux dysfonctionnels, incapables de voir,  sont également dits aveugles. De même, les poissons ne sont pas des mammifères, mais ils ont des yeux. Certains poissons ont des yeux dysfonctionnels, et sont en conséquence également dits aveugles.

Corrélatifs

Argumentation sur les termes  CORRÉLATIFS

 

Elle prend pour argument une prédication sur un des membres d’une paire de corrélatifs et conclut à la validité de la prédication correspondante ou de son contraire faite sur l’autre membre:  “le père est banquier, le fils sera trader” ; “à père avare, fils prodigue”.

1. Termes corrélatifs

Les termes corrélatifs sont également dits relatifs, ou réciproques, et considérés comme une forme de termes contraires :

Les relatifs sont [des opposés] par définition ; [ils sont] « ontologiquement simultanés] (Hamelin [1905], p. 133).

Mère et enfant sont des termes corrélatifs ; ils entrent dans une relation d’inférence immédiate : “si A est la mère de B, alors B est l’enfant de A”. D’une façon générale, les prédicats R1 et R2 sont des corrélatifs si :

A_R1_B <=> B_R2_A
.

mère / enfant                                   cause / effet
vendre / acheter                              double / moitié

Les termes corrélatifs sont définis l’un par l’autre ; “père de —” est défini comme “homme ayant E1 et E2 pour enfants” ;“ enfant de —” comme “garçon ou fille de ”.

2. Topos des corrélatifs

Les opérations sur les corrélatifs correspondent au topos no 3 de la Rhétorique d’Aristote, « à propos des impôts : s’il n’est pas honteux pour vous de les vendre, il ne l’est pas non plus pour nous de les acheter » (Rhét., II, 23, 1397a25 ; Chiron, p. 381). Ces inférences ont des limites ; selon ce topos :

S’il est permis d’acheter 2 g de haschich, alors il est permis de vendre 2 g de haschich.

Mais la vente de drogue est poursuivie, alors que la possession de drogue en petite quantité est tolérée.

Le principe suivant traite deux paires de corrélatifs savoir / apprendre, commander / obéir par le topos des contraires :

Si tu veux savoir commander, tu dois d’abord apprendre à obéir.


 

Contraires, Arg. par les —

Argumentation par les termes OPPOSÉS
ou CONTRAIRES

Cette argumentation permet de soutenir ou de réfuter une assertion combinant deux termes, en substituant à ces deux termes deux termes opposés. Selon que ce nouvel énoncé est ou non vrai (plausible), la première assertion est confirmée ou réfutée.

1. Topos des contraires

En anglais, “topic from the opposite” (Freese et Rhys Roberts) ; “from the contrary” (Ryan).
Comme les contraires sont un type particulier d’opposés, et que le topos vaut pour les contradictoires, on peut parler du topos des contraires.
Le topos jouant sur deux paires d’opposés, on peut utiliser le pluriel “topos des opposés”. On dit avec le même sens argument a contrario.

Cicéron considère que l’enthymème fondé sur les opposés est l’enthymème par excellence ; le topos des opposés est le premier dans la liste des topoï rhétoriques d’Aristote :

Un lieu des enthymèmes démonstratifs se tire des contraires : il faut examiner si le contraire d’un sujet a un prédicat contraire à celui du premier ; réfuter dans la négative, confirmer dans l’affirmative. (Rhét., II, 23, 1397a7 ; Dufour, p. 115)

Cet énoncé abstrait définit le topos des opposés et son contexte d’usage, l’examen d’une question. Il y a un doute à propos de la vérité d’un jugement.

Jugement : S (sujet) — P (prédicat)
Question d’enquête : “Est-ce que S est P ?” ; “la chose S a-t-elle la qualité P ?”;   “P est-il prédicable de S ?

Règle: « Examiner si le contraire d’un sujet a un prédicat contraire à celui du premier »
Le contraire du sujet S est non S. Le contraire de la qualité P est non P
On regarde si “non S est non P

Conclusion:
sinon S est non P” est vraie, alorsS est P” est vraie”
sinon S est non P” est fausse, alorsS est P” est fausse.

En bref, le topos des opposés permet de tester la proposition “S est P”:

si non S n’est pas non P, alors S n’est pas P       =>  “S est P” est réfutée
si non S est non P, alors S est P                            => “S est P” est confirmée.

De même, si “S est P” est (tenu pour) vraie, le topos légitime la conclusion “non S est non P” :

si S est P alors non S est non P

Le topos produit des argumentations comme la suivante, qui suggère une action concrète.

Si respirer la poussière de charbon noir l’a rendu malade, alors en buvant du lait blanc il retrouvera la santé.
Si la pluie froide l’a enrhumé, une tisane chaude lui fera du bien.

Le topos des opposés correspond à la loi de négation opérant sur les échelles argumentatives

1.1. Un topos transculturel

L’application du topos des opposés est un réflexe sémantique. Raisonner à partir d’opposés est un mode de pensée fondamental, tout comme le raisonnement causal, le raisonnement par analogie ou par définition. Comme le topos a fortiori, le topos des opposés a une validité transculturelle. Les deux exemples suivants proviennent de la tradition chinoise.

68, 1 Les gens se conforment communément à quatre interdits. Le premier commande de ne pas construire d’annexe à l’ouest de la maison. On estime que cela porte malheur et peut être fatal. […].
68, 2 Bâtir une aile à l’ouest porterait malheur : cela signifie-t-il que démolir une telle annexe, ou en construire une à l’est, soit au contraire source de chance ?
Wang Chong. Discussions critiques, “De quatre interdits”[1].

 [Les épouses] souhaitent ardemment la mort du roi. Ce qui me le fait croire ? Les épouses n’ont aucun lien de sang avec le souverain, aussi ne lui sont-elles chères que tant qu’elles sont désirables. Et du proverbe qui dit fort justement “À mère aimée, fils chéri” on peut déduire la réciproque “À mère délaissée, fils méprisé”.
Han Fei Tse ou le Tao du Prince, Les précautions contre les siens.[2]

1.2 Forme générique et forme logique du topos des opposés

Le topos des opposés est exprimé par Aristote dans une langue à la fois ordinaire dans sa construction et technique par l’usage qu’elle fait d’un vocabulaire spécialisé, termes rhétoriques comme topos ou enthymème, ou relevant d’une ontologie grammaticale comme sujet ou prédicat. Ces termes sont indéterminés, “un sujet (un être), une propriété (un prédicat)”. Il s’agit d’une formulation générique du topos.
Le topos exprimant une structure commune à un ensemble d’enthymèmes, on parle également du topos comme d’une forme logique. La forme logique du topos des opposés est très simple (ce n’est pas le cas de tous les topoï) ; selon la formulation de Ryan (1984, p. 97), elle s’écrit :

1A — Si A est le contraire de B, et C le contraire de D,
Alors, si C n’est pas prédiqué de A, alors D n’est pas prédiqué de B.

1B — Si A est le contraire de B, et C le contraire de D,
Alors, si C est prédiqué de A, alors D est prédiqué de B.

Selon la formulation de Walton & al. (2008, p 107) l’argumentation “from opposites” a deux formes :
Forme positive :

L’opposé du sujet S a la propriété P
donc S a la propriété non-P (l’opposée de la propriété P)

— Forme négative:

L’opposé du sujet S a la propriété non-P
donc, S a la propriété P (l’opposé de la propriété non-P)

En pratique, on voit que la “forme logique” s’obtient en remplaçant les indéfinis (les variables), par des lettres. La proposition de départ est notée sous la forme standard des propositions analysées “A est C” (Ryan), ou “S est P” (Walton). Il s’agit d’une abréviation d’écriture, très utile car elle permet d’éviter les formulations tortueuses parfois nécessaires pour bien exprimer la coréférence.
Néanmoins, une réelle “forme logique” serait une expression pouvant entrer dans un calcul ; en fait, ici, le seul calcul nécessaire est de l’ordre de l’actualisation de la forme générique (topos) dans une forme spécifiée (enthymème).

2. Une ressource dialectique

Le topos des opposés est une ressource dialectique. Si le proposant soutient que “A est B”, l’opposant peut examiner ce qu’il en est de la relation du contraire de A avec le contraire de B. Sous forme de dialogue :

— Confirmation :

Proposition : Le courage est une vertu
Topos des contraires :  Contraire de courage : couardise, lâcheté ;

               Contraire de “— être une vertu” : “— être un vice”.
Argumentation : “Le courage est (bien) une vertu, puisque la lâcheté est (indiscutablement) un vice”.

C’est dans cette fonction de confirmation que le topos des opposés sert à l’amplification oratoire ou poétique.

— Réfutation

Proposition : l’agréable est bon (les choses agréables sont toujours bonnes)
Topos des opposés : contraire de agréable : désagréable ; contraire de bon : mauvais.
Nouvelle question : “Le désagréable, est-il (toujours) mauvais ?” Non, car l’huile de foie de morue est désagréable, mais elle est bonne pour la santé. Donc on en déduit que l’agréable n’est pas toujours bon, et la proposition “l’agréable est bon” est réfutée.
Argumentation : Ce qui est agréable n’est pas toujours bon, puisque ce qui est désagréable n’est pas toujours mauvais.

Il s’ensuit que “agréable” n’est pas un trait définitoire de “bon”. “Être bon” n’est pas un prédicat propre ou essentiel de “être agréable”, V. Classification. Les choses agréables ne sont bonnes que par accident. En revanche “être une vertu” est un trait définitoire de courage; le courage est une espèce du genre vertu. Le topos des opposés est l’instrument permettant de construire une définition essentialiste.

3. Le topos des opposés est-il intrinsèquement fallacieux ?

3.1 Le topos des opposés est logiquement invalide

Appliqué à l’implication logique, “P implique Q”, le topos valide la conclusion “non P implique non Q”. Cette conclusion n’est pas “quasi-logique”, mais simplement fausse, une condition suffisante étant prise pour nécessaire et suffisante.
La négation logique s’applique à un prédicat en tant qu’il affirme quelque chose d’un sujet, mais pas à un nom. Une bouteille et une sombre pensée sont des non-vaches : Comme le topos est formulé en langue naturelle, l’application de la négation sous l’une ou l’autre de ses formes à un terme quelconque sera toujours discutable. Mais celui qui demande qu’on précise les choses devient vulnérable à l’accusation de “chercher des querelles sémantiques”.

3.2 Le topos des opposés est valide sous condition

Considérons un univers dont on sait qu’il contient deux sortes d’objets, des cubes et des balles ; que ces objets sont rouges ou verts (ou exclusif) ; que les objets de même forme sont de même couleur. Situation : l’observateur ne peut voir qu’un seul objet, par exemple une balle, qui est verte. Dans ce cas, une balle est un non cube ; et le non vert est le rouge. On voit que les balles sont vertes ; on peut donc conclure que les non balles (les cubes) sont non verts (c’est-à-dire rouges).

4. Topos des opposés en littérature

Dans ses fonctions de confirmation et de réfutation, le topos des opposés permet de développer une amplification oratoire poétique sans perdre sa valeur argumentative de confirmation. L’exemple suivant est tiré du Paradis perdu de Milton.

Satan mène la guerre contre les anges, et vient de subir une cruelle défaite. Il « appelle de nuit ses potentats au conseil » et leur explique comment une nouvelle arme de son invention — la poudre et le fusil — leur permettra de prendre leur revanche.

He ended, and his words their drooping cheer
Enlighten’d, and their languish’d hope reviv’d
Th’invention all admir’d, and each how he
To be th’inventor mifs’d; so easy’ it feemed
Once found, which yet unfound moft would have thought
Impossible.

Milton, Paradise Lost, [1667], Book VI, 498-501;

Il dit : ses paroles firent briller leur visage abattu et ravivèrent leur languissante espérance. Tous admirent l’invention ; chacun s’étonne de n’avoir pas été l’inventeur ; tant paraît aisé, une fois trouvée, la chose qui non trouvée aurait été crue impossible !
Milton, Le Paradis perdu [1667]. Livre 6, v. 498-501

La même conclusion vaut pour l’œuf de Christophe Colomb : “ce qui semblait impossible avant paraît facile après”.

5. Comment s’applique le topos

Dans les exemples précédents, le topos transforme de manière assez transparente une structure “S est P” en “non-S est non-P”. Dans d’autres cas, le sujet est plus profondément enraciné dans le discours, sa perception et sa reconstruction sont plus complexes. Considérons le passage suivant :

It took billions of years and ideal conditions before humans appeared on the planet, maybe one global warming will be enough to make it disappear (texte original)
Il a fallu des millions d’années avant que les humains n’apparaissent sur la planète, peut-être suffira-t-il d’un seul réchauffement global pour qu’elle disparaisse

Dans tous les cas, une argumentation est nécessaire pour montrer que tel passage correspond à tel type d’argument, V. Type d’argumentation. Ce passage composé de deux énoncés juxtaposés est-il structuré par le topos des contraires ?

1) On a affaire à une structure inférentielle bien marquée, qui part d’une affirmation catégorique portant sur le passé, pour proposer une affirmation restreinte, modalisée sur le futur :

E1, maybe (futur) E2

Dans le langage de Toulmin, on est dans une structure “Data, so, Modal, Claim”. Les énoncés corrélés ont la même structure, et expriment des consécutions. Ce parallélisme laisse bien augurer d’une occurrence du topos des opposés..

La structure à prendre en considération pour l’opération n’est pas la structure grammaticale simple “S est P”, mais la structure consécutive “Conditions, Résultat”, “C a abouti à R”, “C (résultatif) R” :

It took billions of years and ideal conditions before humans appeared on the planet
it took B before A = B has been necessary for A
[condition C1] billions of years and ideal conditions [résultat R1]
humans appeared on the planet

May be one global warming will be enough to make it disappear
May be W will be enough for D
[condition C2] one global warming [résultat R2] [makes] it disappear

2) On recherche donc de possibles opposés sur les éléments fondamentaux de la structure
C (résultatif) R”.
— Les résultats appear / disappear sont clairement opposés :

humans appeared on the planet / to make [humanity] disappear

— Les conditions sont-elles dans une relation d’opposition ? La condition C2, one global warming n’est pas quelque chose de simple, qu’on puisse opposer directement à la condition de C1, it took billions of years and ideal conditions. Néanmoins, C1 et C2 ont clairement des orientations argumentatives opposées.

a) C1, « it took billions of years and ideal conditions before … » :

billions of years est orienté vers “c’est très long” ;
ideal conditions est orienté vers “c’est très rare et difficile à obtenir” ;
— la construction “it takes X to Y” est orientée vers “il a fallu beaucoup pour réaliser Y”.

Les trois orientations déterminées par C1 convergent sur la conclusion “c’est un processus très complexe”.

b) C2, “one global warming will be enough

— le déterminant “one” oriente vers l’unicité, “just one”, et la simplicité ;
— will be enough signifie “as much as needed” pour un certain accomplissement. La condition est suffisante, alors que pour la production de l’humanité, il a fallu la conjonction de deux conditions.
— will be enough est orienté vers une limitation, “no more than”, peut-être “less than expected”, pour l’obtention de tel ou tel résultat.

Les deux orientations déterminées par C2 convergent sur la conclusion “c’est un processus très simple”.

Selon cette reconstruction, la structure du discours analysé correspond bien au topos des opposés :

Produire A a été très difficile — so — may bedétruire A sera très simple.

De tels exemples suggèrent que la formulation classique du topos est très simplifiée.

6. Conclusions triviales et non-triviales produites par le topos des opposés

Le raisonnement par les contraires peut produire des conclusions banales, de vaines reformulations analytiques de l’énoncé originel. Lorsque argument et conclusion ont exactement le même degré d’évidence, il n’y a pas de réduction de l’incertitude et la règle semble tourner à vide.
Néanmoins, il peut être utile de clarifier le sens des mots, et le topos des opposés peut y contribuer :

Il est bon d’être tempérant, attendu qu’il est nuisible de manquer de contrôle (Aristote, Rhét., II, 23 ; Chiron, p. 376)

Il existe cependant des cas où l’inférence réflexe vers les opposés peut ou doit être inhibée. Appliqué à la prière de demande “Paix à ceux qui vous aiment”, le topos des opposés conclut quelque chose comme “Guerre à ceux qui ne vous aiment pas”.

Considérons l’argumentation :

Si la guerre est cause des maux présents, c’est avec la paix qu’il faut les réparer. (Ibid.)

Cette conclusion se heurte à l’argument suivant, “nous avons échoué par manque de détermination et de radicalité” :

Si nous avons en effet de gros problèmes, c’est parce que nous avons mené une guerre limitée ; c’est la guerre totale, et non la paix qui résoudra nos problèmes.

L’opposant utilise toujours le topos des contraires. Il oppose toujours “maux présents / plus de problèmes” ; il n’oppose plus la paix à la guerre, mais deux types de guerres “guerre limitée (problèmes) / guerre totale (plus de problème)”.

Le topos des opposés peut réfuter une proposition de renouvellement du leadership politique:

Ceux qui ont plongé le pays dans la crise ne sont peut-être pas les mieux placés pour nous sortir du pétrin.
Nous ne pouvons pas faire confiance aux mêmes mécanismes de marché défaillants pour réussir à sortir le pays de cette crise. (d’après Linguee, 25-10-2015)

De même, les conclusions suivantes ne sont pas triviales :

S’il n’est pas juste de se laisser aller à la colère envers qui nous a fait du mal contre son gré, celui qui nous a fait du bien parce qu’il y était forcé n’a droit à aucune reconnaissance. (Aristote, Rhét., II, 23; 1397a10-15 ; Dufour, p. 115)

Autrement dit, “pour faire réellement le bien, il faut avoir la capacité de faire le mal”, V. Réfutation par l’impossibilité du contraire.

Mais si les mensonges débités aux mortels les peuvent persuader, tu dois aussi admettre le contraire : combien de vérités ne trouvent chez eux aucune créance ! (Id.)

Le réflexe des opposés est un exemple typique de la façon dont l’argumentation conduit, par des formulations différentes, à voir les choses sous un nouvel angle, ou, comme dirait Grize, sous un nouvel éclairage, V. Schématisation.

7. L’opposition “argument a pari VS argument sur les opposés”

V. A pari


[1] Wang Chong, Discussions critiques. Trad. du Chinois, présenté et annoté par Nicolas Zuffery. Paris, Gallimard, 1997, p. 200-201. Wang Chong a vécu de 27 à 97 (environ).
[2] Chap. 17Han Fei Tse ou le Tao du Prince, Présenté et trad. du chinois par J. Levi. Paris, Le Seuil. 1999

Critique – Rationalités – Rationalisation

CRITIQUE – RATIONALITÉS – RATIONALISATION

 

Variétés des rationalités : r. de bon sens – r. d’une conduite adéquate à son objectif – r. liée à un domaine – r. démocratique. Chaque genre discursif est gouverné par une forme de rationalité ;  rationalité argumentative, rationalité narrative, rationalité descriptive, etc.
Rationalité et processus de rationalisation comme ruses du Moi pour « rester en bonne entente avec le soi »

D’après Edgar Snow, le monde contemporain est marqué par la coexistence de deux cultures structurée par deux types de raison, la rationalité démonstrative, fondée sur l’expérience et façonnée par les mathématiques, et la rationalité raisonnable du monde des choses humaines dont l’argumentation serait l’instrument.
Cette opposition a été fortement réaffirmée par Perelman & Olbrechts-Tyteca [1958], V. Persuasion, Preuve.
Ces rationalités coexistent sous diverses formes dans le discours ordinaire.

1. Rationalités

2.1 Formes générales

Rationalité comme bon sens
La rationalité comme bon sens ou sens commun correspond à l’art de penser se conformant aux règles et intuitions incarnées dans la logique traditionnelle et adaptées aux nécessités sociales par l’argumentation rhétorique.
La valeur scientifique de cette rationalité a été ébranlée par le développement de la pensée axiomatique, comme en témoignent les géométries non euclidiennes ou par l’invention de l’unité imaginaire i, telle que i2 = -1. En sciences humaines, l’invention freudienne de l’inconscient et le développement des études sur les idéologies et les déterminismes sociaux ont remis en cause la vision d’un sujet souverain transparent à lui-même, maîtrisant consciemment son calcul, ses intentions, projets, discours et actions. Cette double crise affecte directement la vision classique de l’orateur rhétorique comme être moral rationnel.

Rationalité comme adéquation d’une conduite à un objectif
Cette forme de rationalité couvre toutes les formes d’action guidées par un script, une recette ou un plan préétabli. Si l’on veut réussir une crème anglaise, il est plus rationnel de verser le lait chaud sur les œufs que de mettre les œufs dans le lait chaud, la crème sera plus homogène.
Ce principe de rationalité se confond avec l’exigence de cohérence (non-contradiction) entre conduite et objectif. Il est exploité par toutes les formes de réfutation qui décèlent une contradiction chez l’adversaire, V. Ad hominem ; Cohérence.
Comme il est normal de courir plusieurs lièvres à la fois, c’est-à-dire de poursuivre plusieurs objectifs, la rationalité résultante est perpétuellement déstabilisée.
Cette forme de rationalité est compatible avec le crime ; Sade est un argumentateur hors pair. D’où la possibilité de rationalités délirantes et despotiques au service de buts de même nature.

Rationalité liée à un domaine
La rationalité dépend des domaines. Un comportement est dit rationnel s’il est conforme aux bonnes pratiques reconnues dans un domaine, un domaine technique, un paradigme scientifique, une tradition de pensée, V. Règles.

Rationalité démocratique
C’est une qualité des sociétés et des groupes disposant d’institutions et de lieux où l’information est accessible, où fonctionne l’examen libre et contradictoire des positions et des oppositions, dans la perspective d’une prise de décision effective ; où il existe un droit de réponse, dans un format identique à celui de l’attaque, et où la sécurité des opposants est assurée. C’est une forme de société où les détenteurs du pouvoir et de la violence légale sont amenés à rendre compte de l’usage qu’ils en font.
Cette définition de la rationalité fait l’impasse sur les questions de position sociale, de fortune et de pouvoir.

Au vu des pratiques de rationalités précédentes, si on postule que la rationalité est gouvernée par des règles, ces règles devront être de nature très différente, et leur articulation sera difficile.

2.2 Rationalités discursives

2.1 Rationalité monologale

Rationalité langagière
Du point de vue langagier, un discours rationnel est d’abord un discours sensé, ayant un sens linguistique et un sens contextuel, en relation avec le problème discuté ou la tâche en cours. Un discours sensé est doté d’une signification accessible à ses destinataires, le locuteur soutient ce discours s’il est contesté, il peut en rendre compte, expliquer pourquoi il dit cela et pas autre chose ; en anglais, on résume tout cela en disant que le discours se rend accountable.
Le paradoxe créé dans une situation argumentative pilotée par une question est que chacune des réponses prises isolément est sensée, mais qu’elles sont globalement contradictoires. C’est pourquoi les théoriciens de l’argumentation recherchent parfois, pour discriminer ces réponses, un critère de validité qui serait plus fort que le sens simplement sensé, et introduisent pour cela, dans leurs modèles la notion de discours rationnel. On peut lier les différentes familles de théories de l’argumentation à différentes visions de la rationalité.

Rationalité et genre discursif
La rationalité du discours est habituellement considérée en relation avec le discours argumentatif. Mais chaque genre discursif est gouverné par une forme de rationalité. Il y a non pas une mais des rationalités : rationalité argumentative, rationalité narrative, rationalité descriptive, etc. ; on le voit a contrario dans les descriptions et les récits incohérents et délirants. Un guide d’utilisation mal conçu donc inexploitable est irrationnel.

Discours rationnel et rhétorique efficace
La rationalité de l’efficacité est du type rationalité comme adéquation d’un comportement à un but. Comme elle, elle peut se passer de justification, elle est compatible avec la manipulation verbale et non verbale, elle peut même être insensée.

Discours rationnel et affirmations justifiées
La définition du discours rationnel comme discours justifié élabore l’idée qu’un discours est raisonnable dans la mesure où les propositions qu’il avance ne sont pas affirmées sur la base d’une certitude individuelle, quel que soit son fondement, mais ouvertement étayées sur d’autres propositions liées à la conclusions défendue par quelque règle sinon valide, du moins reconnue dans la communauté de parole, V. Évidence ; Évidentialité ; Schéma de Toulmin.

Discours rationnel et anticipation des objections
Un discours est plus rationnel s’il exhibe ses points faibles, en s’offrant à la réfutation. Le discours toulminien répond à cette exigence : la conclusion est établie à partir d’une donnée, en fonction d’une loi étayée d’un support, et dûment modalisée. L’instance critique est représentée par sa trace, le rebuttal, indiquant le point de réfutation potentiel, notion poppérienne où le discours exhibe son point faible, et indique quelle direction on doit prendre pour l’améliorer. Inversement, plus une argumentation dissimule ses points faibles, moins elle sera dite rationnelle.

2.2 Rationalité dialogale

Les modèles de l’argumentation fondés sur le dialogue mettent l’activité critique au centre de leurs préoccupations. La pragma-dialectique et la logique informelle développent une critique de l’argumentation fondée sur un système de règles qui redéfinissent le concept de fallacie. La logique informelle utilise plutôt la technique des questions critiques
V.  Fallacieux ; Paralogisme ; Sophisme.

La pratique de l’argumentation dialoguée, en face à face ou à distance, peut être considérée comme l’exercice de la fonction critique du langage. Critiquer ne veut pas dire “dénigrer”, ni “rejeter”, mais “examiner, porter un jugement”, positif ou négatif, sur une activité quelconque. L’observation des données montre que les partenaires engagés dans une argumentation passent leur temps à évaluer les arguments des autres (Finocchiaro 1994, p. 21). La parole argumentative est évaluée dans un métadiscours, produit aussi bien en face à face qu’à distance, dans l’espace et dans le temps. Toute approche du discours argumentatif soucieuse d’adéquation empirique doit prendre en compte cette dimension critique, à un moment ou à un autre.

Un discours est plus rationnel s’il a été critiqué. Son degré de rationalité augmente avec le nombre de rencontres contradictoires auxquelles il a été soumis et dont il est sorti vivant, toujours tenable. Comme le dit Bachelard, il n’y a pas de vérité, il n’y a que des erreurs rectifiées ou en cours de rectification.
La nouvelle rhétorique pose la question critique à deux niveaux.
— D’une part, à la suite de la rhétorique ancienne, elle accorde toute leur place aux mécanismes de réfutation, qui constituent une critique de premier niveau.
— En second lieu, elle considère que le travail d’évaluation est celui de l’auditoire, V.  Persuader — convaincre, défini comme l’ensemble des participants ratifiés à l’adresse rhétorique C’est un contraste considérable avec les visions qui confient l’évaluation aux soins d’un juge rationnel, qui, dans la pratique se confond avec l’analyste.

3. Théories généralisées de l’argumentation et critique du discours

Toutes les théories de l’argumentation ne s’engagent pas dans la tâche de définir une forme quelconque de rationalité : c’est le cas de la théorie de l’argumentation dans la langue d’Anscombre et Ducrot et de la logique naturelle de Grize. Dans leur principe, elles ne sont pas irrationnelles, mais a-rationnelles ; tout discours étant argumentatif, l’idée de rectifier un discours pour améliorer son argumentativité ou sa rationalité n’a pas de sens, par quelque méthode que ce soit. Elles rappellent cependant que la première des conditions pour qu’un discours soit rationnel, c’est qu’il soit sensé.

Pour la logique naturelle, la théorie de l’éclairage accorde à chaque discours, une validité certaine, mais partielle. Il y a une sorte d’impossibilité communicationnelle : « l’orateur ne fait jamais que construire une schématisation devant son auditoire sans la lui “transmettre” à proprement parler » (Grize 1982, p. 30).

La théorie de l’argumentation dans la langue voit dans la conclusion un développement sémantique de l’argument ; l’argumentation est en fait une reformulation. L’argumentation est entièrement soumise aux orientations de la langue, que le discours ne fait que se développer selon ses « biais » — qui sont précisément dénoncés par les théories des fallacies, en quête d’un langage référencé, neutre, objectif. En fait, la théorie de l’argumentation dans la langue propose une théorie critique radicale du discours dans sa prétention à atteindre la, ou une, rationalité. Si on reformule cette théorie dans le langage de la théorie des fallacies, on dira que toute argumentation en langue naturelle est radicalement fallacieuse par pétition de principe.
Il s’ensuit que l’argumentation est un « rêve du discours » (Ducrot 1993, p. 234). On pourrait filer cette métaphore, qui ramène la prétention rationnelle de l’argumentation à une “rationalisation du rêve”, théorisation illusoire, fondamentalement idéologique, au sens dénonciateur du terme. Proposer une critique des argumentations, serait s’enfermer dans une “critique du rêve”, alors qu’on ne peut, au mieux, que l’interpréter, V Démonstration ; Biais.

4. Rationalité et rationalisation

En psychanalyse, on parle de rationalisation ou d’intellectualisation pour désigner les processus discursifs à prétention rationnelle par lesquels un sujet rend compte et revendique ses actes, ses représentations, ses sentiments, ses symptômes ou son délire (Laplanche et Pontalis, 1967, Rationalisation) alors que leur source véritable lui reste opaque ;

[Le Moi] s’efforce, autant que possible, à rester en bonne entente avec le soi, en illustrant les commandements inconscients de celui-ci par ses propres rationalisations conscientes. (Freud [1923], p. 230 )[1].
Étant donnée la situation intermédiaire qu’il occupe entre le Ça et la réalité, il ne succombe que trop souvent à la tentation de se montrer servile, opportuniste, faux, à l’exemple de l’homme d’État qui, tout en sachant à quoi s’en tenir dans certaines circonstances, n’en fait pas moins un accroc à ses idées, uniquement pour conserver la faveur de l’opinion publique. (Id.)


 [1] http://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:UM6H8KERZA4J:emc.psycho.free.fr/livres-freud/Freud_le_moi_et_le_ca.doc+&cd=2&hl=fr&ct=clnk&gl=fr


 

Croyances de l’auditoire

Argumentation sur les CROYANCES DE L’AUDITOIRE
Arguments ad auditorem, ex datis, ex concessis

1. Argumentation sur les croyances de l’auditoire

En principe, e locuteur appuie son argumentation sur des valeurs, des faits, des principes, qui sont des savoirs communs pour traditionnels, probables ou vrais, en principe connus de son public. Il peut en  introduire de nouveaux, éventuellement après discussion avec ses interlocuteurs.
Il doit par ailleurs s’adapter à son auditoire, et pour cela, avant tout éviter d’entrer en conflit avec lui. Or son univers de croyance ne coincident pas nécessairement avec celui de son public. Il peut tenir pour certains (resp. rejeter) des faits que son auditoire ignore ou conteste (resp. admet).
Il peut trancher cette situation délicate en décidant de s’en tenir prudemment à fonder ses raisonnement seulement sur  des données explicitement ou implicitement admises ou tenues pour vrai par l’auditoire ; il se limite alors à « ce qui a été accordé » par son interlocuteur ou son public (Chenique 1975, p. 322).
Si la connaissance du caractère de l’auditoire est si importante pour la rhétorique argumentative, c’est en particulier parce qu’elle lui fournit un grand réservoir de prémisses ex datis, V. Éthos, §5

2. Ex datis, ex concessis, ad auditorem

En rhétorique classique, on parle d’argumentation ex concessis, ex datis. Schopenhauer ([1864], p. 43) utilise également l’étiquette argument ad auditorem, du lat. auditor, “celui qui écoute”, le public.

Dans ex concessis, et ex datis la préposition ex est suivie d’un nom à l’ablatif, indiquant la provenance “tiré de”.

Argument ex datis : datis est l’ablatif pluriel de datum “ce qui est donné” (Gaffiot)

Argument ex concessis : concessis est l’ablatif pluriel de concessus, (abl. sg. concessu) — Concessus : Concession, permission, consentement  : concessus omnium, l’assentiment unanime (id.)
Ex concessis renvoie plutôt à l’accord explicite de l’auditoire, ex datis couvrant plus généralement les « données”.

L’étiquette latine argument ex concessis désigne deux formes d’argumentation.
1) Une forme d’argument d’autorité, renvoyant à l’argument du consensus, consensus des participants, consensus général, consensus des Nations, voire consensus universel. Cet argument permet de repousser une nouvelle proposition ou une suggestion en faisant remarquer à son autrice qu’il y a (depuis longtemps) consensus sur le point que tu contestes (si tu venais aux réunions tu le saurais,on n’a pas de temps à perdre …)
L’argument du consensensus marginalise l’opposant et tend à l’exclure du groupe.

2) Une argumentation développant les croyances d’un auditoire. L’orateur qui développe des conclusions à :partir de croyances admises par l’auditoire  argumente ex concessis. En ce sens, l’argument ex concessis est appelé également ex datis (Chenique 1975, p. 322).

3. L’argumentation ex datis
 est-elle manipulatoire?

S’il veut raisonner dans l’univers de croyance de son public, l’orateur doit
1) Omettre des faits (qu’il tient pour) vrais alors que l’auditoire les ignore ou les tient pour faux ;
2) Accepter des faits (qu’il tient pour) faux alors que son auditoire les tient pour vrais.

Une question se pose alors, immédiatement, celle de la position du locuteur vis-à-vis des faits dont il se réclame et des valeurs qu’il proclame:  Les partage-t-il ou feint-il de les partager? La suspicion de mensonge et de manipulation plane sur tout son discours.
L’argument ex datis peut être délicat à manier, car, par ambiguïté ou confusion entretenue, on peut attribuer au locuteur des croyances qu’il ne manie qu’ex datis. Le risque est bien repéré dans le domaine de l’argumentation religieuse ; un auteur qui se présente comme orthodoxe et qui a entrepris de réfuter les hérétiques peut dissimuler son accord avec les thèses qu’il combat en prétendant ne les manipuler qu’ex datis.

Cette forme d’argumentation appelle deux critiques de principe, l’une fondationniste et l’autre déontologique.

Selon les principes fondationnistes, pour être valide, une inférence doit être fondée sur des prémisses vraies, sur des vérités relevant d’un savoir absolu ; or les prémisses de l’argumentation ex datis reposent seulement sur des croyances. Pour cette raison, elle est dite fallacieuse : il ne s’agit pas du fait que l’argument soit extérieurement formaté pour ce public, mais du fait, plus fondamental, que l’argument ne vaut que pour ce public. Dans la mesure où elle tient compte d’un public spécifique, et des circonstances de la parole, toute argumentation rhétorique est contestable du point de vue fondationniste, V. Subjectivité.

Du point de vue déontologique, les affirmations correspondant aux croyances de l’auditoire ne sont pas nécessairement approuvées et prises en charge par le locuteur lui-même. Or, conformément au principe de coopération, l’auditoire de bonne foi attribue normalement au locuteur les croyances et les informations sur lesquelles il argumente. Lorsque l’orateur est mieux informé que son auditoire, c’est-à-dire, s’il sait que P est vrai (ou faux), mais que ses auditeurs croient que P est faux (ou vrai) ; s’il dispose d’informations sûres que ses auditeurs ignorent ; et s’il se limite à prendre en compte ce que croit l’auditoire, alors, dire qu’il argumente ex datis, ex concessis, ad auditores… c’est tout simplement dire qu’il ment et manipule son public, V. Conditions de discussion ; Manipulation.

4. Une manipulation banale et neutralisée dans le trilogue argumentatif

Cette manœuvre  se retrouve dans des situations de parole banales, comme dans cette menace ex datis, qui ne vaut que pour certains enfants :

Loc — Santa Claus va être très fâché de ton comportement !

Le locuteur s’adresse à l’enfant comme si celui-ci croyait en l’existence de Santa Claus, mais lui-même n’y croit pas. En pratique, il renforce une superstition, ce qu’on peut trouver répréhensible.

Soit un locuteur absolument pas superstitieux, contrairement à son interlocuteur qui refuse de faire des choses importantes le vendredi 13. Si la réunion importante prévue un vendredi 13 complique le calendrier du locuteur, il peut dire à Y d’un ton léger,

Loc — On va reporter la réunion au 20, ça nous évitera le vendredi 13.

Le mobile affiché met en avant une croyance superstitieuse, le mobile réel reste caché; peut-être le locuteur s’aménage-t-il simplement un long week-end.

Le cadre trilogal neuralise la manipulation. S’il s’agit d’une affaire sérieuse, on a quelque raison de suspecte le raisonnement ex datis. Considérons un locuteur devant s’adresser à un public ayant une capacité de décision. Schématiquement, on peut envisager les situations suivantes, où les savoirs du locuteur ne sont pas partagés par son public.

On note F+ est un fait favorable à la conclusion qu’il défend, F– est un fait contraire à cette conclusion. Loc est le locuteur.

INSERER

Si le proposant et l’opposant font leur travail sans en être empêchés, alors le public reçoit bien la meilleure dose possible de vérité.

5. Ex datis et ad hominem

Comme l’argumentation ad hominem, l’argumentation ex datis est fondée sur les croyances de l’auditoire. L’argumentation ad hominem exploite ces croyances pour montrer qu’elles sont contradictoires, sans se prononcer sur leur validité : si tu penses vraiment ce que tu viens de dire, alors tu te contredis en refusant de soutenir l’intervention en Syldavie !”, V. Ad hominem.

L’argumentation sur les croyances de l’auditoire les exploite positivement à des fins de confirmation. En principe, ces données ne peuvent pas être remises en question, et les conclusions qu’elles permettent d’atteindre sont irréfutables par le partenaire, dans le cadre de cette discussion. Sur ces données, l’argument conclut positivement: “d’ailleurs, tu le dis toi-même !”.
Soit la question : “Faut-il intervenir militairement en Syldavie ?” :

Vous admettez que les troupes Syldaves sont mal formées qu’elles risquent d’être dépassées par les événements, et que les troubles en Syldavie peuvent s’étendre aux pays voisins. Nous sommes d’accord que cette extension menacerait notre sécurité ; et personne ne nie que nous devions intervenir si notre sécurité est menacée. Donc, vous êtes d’accord avec moi, venez nous rejoindre, rangez-vous donc dans le camp des gens qui sont en faveur de notre présence en Syldavie. V. Ad hominem.

Cette stratégie d’argumentation a quelque chose à voir avec la maïeutique, “art de conduire l’interlocuteur à découvrir et à formuler les vérités qu’il a en lui” (Larousse Maïeutique). Elle fait accoucher une personne de la vérité de ses croyances, de la conclusion qu’elle n’ose pas, ou qu’elle est incapable de formuler parce qu’elle ne maîtrise pas l’art de combiner les énoncés pour en tirer les inférences nécessaires.

5. Ex datis en philosophie

Kant a proposé une distinction entre connaissance ex datis fondée sur l’expérience, et connaissance ex principiis déduite des premiers principes.
L’histoire est le prototype de la connaissance ex datis, la philosophie et les mathématiques les prototypes de connaissance ex principiis ; la connaissance ex datis ne serait qu’une compilation de données. Dans le prolongement de l’acception kantienne, on pourrait penser que l’argumentation ex datis repose sur des données d’expérience, “sur le fond, sur les choses elles-mêmes” ; cette interprétation ferait de ex datis une sorte d’équivalent de ad rem, mais tel n’est pas le cas. L’usage de l’expression ex datis en argumentation est distinct de son usage en philosophie.

Conséquence

Arg. par les CONSÉQUENCES
ou arg. des EFFETS à la CAUSE

L’argumentation par les effets, remonte des effets à la cause.
Elle se réfute en détruisant l’existence du lien causal qu’elle présuppose.

Le mot conséquence peut être pris :
— Au sens d’effet, dans un enchaînement cause / effet, V. Causalité.
— Au sens de conséquent, dans une implication logique antécédent / conséquent, V. Connecteurs logiques.

L’expression “argument par les conséquences” vient du latin “arg. ad consequentiam”, de consequentia, “suite, succession”. Outre les deux significations précédentes, consequens peut avoir une signification purement temporelle, “ce qui vient après dans le temps”, « consequentia rerum, la suite des événements » (Gaffiot, Consequentia)

1. Argumentation fondée sur une conséquence causale

L’argumentation par les conséquences va des conséquences, des effets constatés, à la cause. En s’appuyant sur l’existence d’un fait et d’une relation causale entre ce type de faits et un type de cause, la conclusion affirme l’existence d’une cause de ce type.

Ce type d’argumentation “remonte” de de l’effet, à la cause ; elle est orientée vers l’arrière. Elle est parfois désignée par l’étiquette latine quia “parce que”, en opposition avec l’argumentation par la cause ou argumentation propter quid, “à cause de quoi”, V. A priori. On dit également argumentation par l’effet, ou de l’effet à la cause :

Vous avez de la fièvre, donc vous avez une infection.
Argument : — On constate l’existence d’un fait f : la température corporelle du patient est de 39°. Ce fait f entre dans la catégorie des faits Favoir de la fièvre
Loi de passage : — Il existe une loi causale liant la catégorie de faits F avoir de la fièvre” à la catégorie de faits I, “avoir une infection”.
Conclusion :  — e a une cause de type I, soit : “Vous avez une infection”.

C’est le processus du diagnostic : on pourrait parler d’argumentation diagnostique. Elle rejoint l’argumentation par l’indice. L’effet, la conséquence de l’infection, le fait d’avoir de la température, est exploité en tant que signe naturel de sa cause, l’infection.

La procédure rappelle celle de l’abduction, dans la mesure où proposer une cause pour un effet suppose d’associer une théorie à cet effet.

2. Argumentation pragmatique

L’argumentation par la conséquence remonte de la conséquence pour conclure à la cause. Dans le domaine de la décision, l’argumentation pragmatique recommande ou rejette une mesure sur la base des conséquences positives ou négatives qu’elle attribue à cette mesure.

3. Argumentation par l’identité des conséquences

Si faire telle chose est condamné / loué parce que cela entraîne mécaniquement des conséquences considérées comme négatives / positives, alors, par un raisonnement a pari, tout ce qui est susceptible d’avoir une conséquence du même type doit être condamné / loué.
Si la raison donnée pour interdire la consommation du haschich est que cette substance fait perdre la maîtrise de soi alors tout ce qui fait perdre la maîtrise de soi est condamnable, par exemple l’alcool.
L’argumentation par les conséquences vaut pour les déductions opérées sur le sens des mots comme pour les déductions causales. Elle exploite le fait que le locuteur est tenu d’assumer tous les contenus qu’on peut inférer à partir de ses dires :

Si le conséquent est toujours le même, conclure que les antécédents sont aussi les mêmes. Xénophane disait “Ceux qui prétendent que les dieux naissent sont tout aussi impies que ceux qui affirment qu’ils meurent ; la conséquence est dans les deux cas est que pendant un temps les dieux n’existent pas”. (Aristote, Rhét. II, 23, 1399b5 ; trad. Dufour, p. 122-123).