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Morphème argumentatif

MORPHÈME ARGUMENTATIF

La notion de morphème argumentatif a été développée par Anscombre et Ducrot dans la théorie de l’argumentation dans la langue. Un morphème est dit argumentatif si son introduction dans un énoncé ne modifie en rien la valeur référentielle, factuelle, de cet énoncé mais modifie :

— Son orientation argumentative, c’est-à-dire les conclusions qu’il est possible d’atteindre à partir de cet énoncé (ses suites discursives possibles, les énoncés par lesquels on peut enchaîner sur cet énoncé), V. Orientation ; Inversion d’orientation.

— La force de ces arguments vis-à-vis de ces conclusions, V. Échelle argumentative.


 

Modestie, Arg. de la –

Argument de la MODESTIE

L’argument de la modestie (ad verecundiam) est la contrepartie interactionnelle de l’argument d’autorité (citée). Au premier tour, le participant L11 cite une opinion faisant autorité, ce qu’il est tout à fait en droit de faire. Son interlocuteur L2 a des doutes, mais il craint de passer pour prétentieux s’il les formule. Inhibé par son sentiment de modestie, il s’incline et se tait : c’est cette crainte qui est fallacieuse.

1. Critique et définition de Locke

L’éthos fonctionnalise la personne et ses émotions. Pour le locuteur argumentant, il s’agit moins de partager avec les autres une forme de jouissance de soi, que de tenir les autres sous son emprise afin de les orienter vers une décision. Locke a proposé une critique radicale de cet usage de l’éthos sous le nom d’argument ad verecundiam, argument de la « modestie excessive » (Gaffiot, Verecundia).
Ce sentiment de modestie pousse celui qui le ressent à s’incliner devant l’autorité et le prestige de quelqu’un qu’il estime lui être supérieur ; c’est typiquement un processus de soumission à l’éthos. Il est donc le symétrique de l’autorité, raison pour laquelle on traduit parfois argument ad verecundiam par argument d’autorité. La modestie excessive de l’un correspond à l’autorité excessive de l’autre.

Locke définit l’argument ad verecundiam dans le passage suivant :

Le premier [de ces arguments fallacieux] consiste à citer les opinions des personnes qui, par leur esprit, par leur savoir, par l’éminence de leur rang, par leur puissance, ou par quelque autre raison, se sont fait un nom et ont établi leur réputation sur l’estime commune avec une espèce d’autorité. Lorsque les hommes sont élevés à quelque dignité, on croit qu’il ne sied pas bien à d’autres de les contredire en quoi que ce soit, et que c’est blesser la modestie de mettre en question l’autorité de ceux qui en sont déjà en possession. Lorsqu’un homme ne se rend pas promptement à des décisions d’auteurs approuvés que les autres embrassent avec soumission et avec respect, on est porté à le censurer comme un homme trop plein de vanité ; et l’on regarde comme l’effet d’une grande insolence qu’un homme ose établir un sentiment particulier et le soutenir contre le torrent de l’antiquité, ou le mettre en opposition avec celui de quelque savant docteur, ou de quelque fameux écrivain. C’est pourquoi celui qui peut appuyer ses opinions sur une telle autorité croit dès-là être en droit de prétendre la victoire, et il est tout prêt à taxer d’impudence quiconque osera les attaquer. C’est ce qu’on peut appeler, à mon avis, un argument ad verecundiam
Locke [1690], p. 573

Cet argument est jugé fallacieux,

Car, I. de ce que je ne veux pas contredire un homme par respect, ou par quelque autre considération que celle de la conviction, il ne s’ensuit point que son opinion soit raisonnable. (Ibid, p. 574)

De façon analogue, le topos no 11 de la Rhétorique définissant le précédent tient compte du fait que le jugement émane d’instances autorisées, et parmi elles,

ceux dont il n’est pas possible de contredire le jugement, par exemple ceux qui ont pouvoir sur nous, ou ceux dont il n’est pas beau de contredire le jugement, tels les dieux [25] notre père ou nos maîtres. (Rhét., II, 23, 1398b15-25 ; Chiron, p. 388)

Il serait même « honteux » de les contredire (id., 1398a1-5, Chiron, p. 389). Le respect et la politesse vont dans le sens de la soumission à l’autorité : le contradicteur inhibé s’incline et se tait, prenant ainsi la figure du « complaisant » de Port-Royal, V. Fallacieux 4, §2.

2. Autorité ou pusillanimité ?

2.1 La modestie mal placée

La critique de Locke englobe les deux formes d’autorité, l’autorité incarnée, autorité primaire, détenue par certains locuteurs, qui leur donne le statut d’autorité citée, celle qui est attachée aux « décisions d’auteurs approuvés », c’est-à-dire aux opinions qui font autorité, depuis l’antiquité jusqu’aux « savants docteurs » du moment.
Il ressort des éléments de portrait contenus dans cette définition que l’autorité à laquelle il s’agit de s’opposer est celle de l’éthos de réputation, que confère l’estime commune. Les caractéristiques conférant de l’autorité à une opinion sont de type social (« rang, puissance, dignité »), ou intellectuel (« savoir, auteur approuvé, savant docteur, fameux écrivain ») ; l’autorité religieuse n’est pas mentionnée.

La situation mise en scène par Locke est celle d’une interaction, où l’un des partenaires cite une de ces opinions qui font autorité. Il est remarquable que Locke ne vise pas l’expression des opinions autorisées dans un premier tour de parole, mais vise seulement la censure d’un second tour critique, contredisant le précédent, ou faisant état d’un sentiment particulier. Le sophisme ne relève pas d’un jugement erroné ou d’une intention de tromper, mais de la faiblesse de caractère.  Comme le dit l’étiquette “modestie excessive”, c’est une fallacie non pas d’autorité, mais de pusillanimité. La verecundia est la vergogne ou la fausse honte qui empêche de dire haut et fort ce que l’on pense, par crainte de manquer de respect à une personne éminente. L’opposant est pris d’un côté par son sentiment de la vérité et de l’autre par les exigences de la politesse. La préférence pour l’accord inhibe la critique.
Le problème n’est donc pas localisé au premier tour, mais dans la crainte d’un troisième tour non plus autorisé, mais autoritaire, qui substituerait à la discussion ad judicium de l’objection une évaluation négative de l’opposant (ad personam), comme le souligne l’énumération « blesser la modestie, vanité, insolence, impudence ».

2.2 De l’affirmation autorisée [authoritative] à l’interaction autoritaire [autoritarian]

Le problème de l’autorité est ainsi recadré comme celui de l’interaction autoritaire, c’est-à-dire du dialogue où est fait usage d’une autorité, au premier tour de parole par citation, au troisième en imposant silence au nom de l’autorité, en considérant donc que l’autorité citée donne au citeur le pouvoir de clore la discussion. Le problème réside moins dans la citation de l’autorité que dans la possibilité de contredire l’autorité. La politesse, la modestie, le respect, le souci des faces, la préférence pour l’accord sont autant d’inhibiteurs intellectuels qui produisent une situation antidialectique.
Cet usage autoritaire de l’autorité est absolument opposé à celui qui en est fait dans un jeu dialectique, où l’opinion autorisée est introduite pour être soumise à discussion. L’autorité est acceptée comme un fait, le problème est la possibilité qui est ou non donnée de la mettre en cause. L’autorité n’est fallacieuse que si elle prétend se soustraire au dialogue, faire taire et non pas répondre à son contre-discours. On en conclut que ce qui est fallacieux ou non, c’est le dialogue ; sur ce thème, voir Fallacieux 3, §2.

4. La modestie justifiée

En ce qui concerne l’autorité elle-même, le problème est double. Au premier tour, le participant L1_1 a cité une opinion faisant autorité, ce qu’il est tout à fait en droit de faire. Supposons que L2 surmonte son inhibition ad verecundiam, et exprime librement son opinion, dans un deuxième tour. Ensuite, si dans un troisième tour L12 barre les remarques de L11 au nom de l’autorité, tout en critiquant son adversaire pour son audace et sa fierté, son discours est certainement fallacieux. Certaines situations sont néanmoins embarrassantes. Si L1 a une bonne formation en physique et L2 aucune, et si L1 cite Einstein, alors L2 serait bien avisé de demander plus d’explications avant d’exprimer ses doutes et son indignation. Sinon, L12 céderait légitimement à une exaspération quelque peu autoritaire.


 

Modèle de Toulmin

MODÈLE DE TOULMIN

Dans Les usages de l’argumentation (The Uses of argument) Toulmin propose une représentation de l’épisode argumentatif dans le chapitre intitulé “The layout of argument”, que l’on traduit en français comme “structure, schéma ou modèle de l’argumentation”.
Ce modèle est une représentation du passage argumentatif selon 1) une composante positive “Donnée – Loi de passage et Support – Conclusion », et une composante négative “Modal – Réfutation”. La première établit une proposition, la seconde précise ses conditions de réfutation, faisant entendre la voix d’un « challlenger ». L’argumentation est ainsi définie comme un raisonnement par défaut.

1. Structure du dialogue et du monologue argumentatif prototypique

Pour Toulmin, le monologue polyphonique suivant est un discours argumentatif élémentaire typique complet ([1958], p. 99)

Harry est né aux Bermudes ; or les gens qui sont nés aux Bermudes sont en général citoyens britanniques, en vertu des lois et décrets sur la nationalité britannique ; donc Harry est probablement citoyen britannique ; à moins que ses parents n’aient été étrangers, ou qu’il n’ait changé de nationalité.

La représentation conceptuelle de ce passage est donnée sous forme d’un schéma, articulant six composantes fonctionnelles.

Structure du passage

 

Cette structure combine deux composantes, faisant entendre deux voix :

Une composante positive, qui justifie une Conclusion (Claim) par une Donnée (Data), appuyée sur des principes généraux de généralité croissante, la Loi de passage (Warrant) et son Support (Backing).

Une composante négative, attachant à la conclusion un Modalisateur (Qualifier) pointant vers les conditions de Réfutation (Rebuttal) du raisonnement positif.

2. Une lecture dialogale

Ce monologue peut être rejoué comme un dialogue argumentatif prototypique, à partir d’une question d’enquête, et se développant sous la pression exercée par un tiers, le challenger.

1) Issue, Question

— Quelle est la nationalité de Harry ?

2) Claim, Conclusion

Une assertion exprimant une position (C, Claim)

Harry est sujet britannique (ibid., p. 99).

Le terme anglais claim désigne « une revendication [demand] de quelque chose que l’on considère, à tort ou à raison, comme son dû » (Webster, Claim), on le traduit par “conclusion”. Il signifie également “affirmation, demande, revendication” de quelque chose dans un contexte de contestation « to lay claim to sth : [+ position, throne] “prétendre à qch. [+ land, right, title], revendiquer qch. » (Collins, Claim).

Le modèle de Toulmin fonctionne dans une situation de dissensus, comme le montre l’intervention suivante, mettant en scène une voix qui refuse de ratifier la conclusion positive sur la base de sa seule affirmation.

3) La position avancée n’est pas ratifiée par l’opposant (Challenger)

Challenger : — Qu’est-ce qui vous permet de dire ça ?
What have you got to go on ? (ibid. p. 98)

Le mécanisme de la justification est déclenché par l’intervention d’un “challenger” (opposant) :

Lorsque nous faisons une assertion [assertion], nous nous engageons de ce fait même [thereby] à la position [claim] qu’elle exprime. Si cette position est mise en cause [if this claim is challenged], nous devons être en mesure de la fonder [establish], c’est-à-dire de montrer qu’elle est justifiable [justifiable]. Comment faire pour cela ? ([1958], p. 97).

4) Data, donnée

Le proposant doit être capable de justifier sa proposition C par un fait D capable de la soutenir. (Id., p. 97) :

— Harry est né aux Bermudes

Le terme anglais data signifie : « quelque chose que l’on sait ou que l’on suppose être vrai ; faits ou chiffres dont on peut tirer une conclusion ; information » (Webster, Data).

Les mots Data et Claim sont des termes corrélatifs. Les Claims s’appuient sur des Data, et les Data sont réunis en fonction des Claims.

5) Warrant, Loi de passage

Le challenger peut considérer que l’information D n’est pas satisfaisante et exiger du locuteur qu’il précise en quoi cette donnée est pertinente pour la conclusion (id., p. 98) :

Challenger : — Et alors ?
How do you get there ? (Ibid.)]

Le locuteur répond en explicitant « la règle (Warrant) (le principe, le permis d’inférer) » (ibid) qui lie la donnée à la conclusion. C découle de D, puisque :

— « les gens nés aux Bermudes sont citoyens britanniques. » (Id., p. 99)

Le terme anglais warrant, traduit par “mandat, garantie, justification”, signifie « 1. Autorisation ou approbation [sanction] donnée par un supérieur ou une loi » (Webster, Warrant) ; la transition de l’argument à la conclusion est permise par une décision faisant autorité. Il signifie également « 2. Justification ou bonne raison [reasonable ground] pour une action, un comportement, une affirmation ou une croyance » (id.).

Le warrant est une loi qui transforme la donnée comme fait (data) en un argument corroborant la conclusion (claim). Un autre warrant orienterait le même fait vers une autre conclusion. Par exemple, le warrant “Aux Bermudes, de mai à octobre, la chaleur est éprouvante et le degré d’humidité spécialement élevé”, oriente “Harry est né aux Bermudes” vers la conclusion “Harry est certainement habitué au climat subtropical humide”.

6) Backing, Support

Le challenger méthodique peut continuer à se demander “si le warrant est vraiment acceptable” (id., p. 103) :

Challenger : « Vous supposez qu’une personne née aux Bermudes est britannique ; […] qu’est-ce qui vous fait croire ça ? » (Ibid.).

Le proposant est ainsi mis en demeure de fournir un support B (Backing) rendant le warrant acceptable :

P — Je le pense “sur la base des lois et statuts suivants : … (id., p. 105).

Le terme anglais backing signifie “renforcement, support, appui, aval” : « 1. Quelque chose placé à l’arrière pour soutenir ou renforcer ; 2. Soutien ou aide apportée à une personne ou à une cause ; soutien [endorsement]. » (Webster, Backing).

7) Qualifier, Modalisateur

Le Modalisateur (Qualifier) est un adverbe qui correspond à des Réserves, ou Restrictions, qui conditionnent l’acceptabilité de la conclusion. Lors de ses interventions précédentes, le Challenger demandait des explicitations ; maintenant, il passe à des objections substantielles, et pousse le locuteur à « détailler les circonstances dans lesquelles il faudrait laisser de côté l’autorité du warrant » (Ibid., p. 101), par exemple :

Challenger : — Mais « il se peut que le cas de Harry soit un cas particulier, et que la règle invoquée soit sujette à exceptions » (id., p. 101).

Le verbe anglais to qualify signifie notamment « 4. Modifier ; restreindre ; limiter, rendre moins catégorique [positive] (une affirmation) ; 5. atténuer, adoucir (un châtiment) » (Webster, Qualify). “Modalisateur, modal, restriction” sont les traductions traditionnelles. “Adoucisseur” ou “mitigateur” n’expriment pas le lien précis aux contre-discours.

Le modalisateur introduit dans le modèle un second type de dialogue, non plus entre le tiers challenger et le proposant mais introduisant un opposant, disposant d’arguments capables de réfuter (Rebut) la conclusion C.

8) Rebuttal, Réfutation

Le proposant accepte ces réserves. Sa conclusion n’est qu’une présomption (presumption), probable, mais pas certaine. Le Qualifier (Q) « pointe sur les conditions exceptionnelles qui, si elles étaient réalisées, annuleraient (defeat or rebut) la conclusion (C) » (id. p. 102-103)

Locuteur : — Ma conclusion « est probablement vraie, dans la mesure où ne savons pas si ses deux parents étaient étrangers, ou s’il a été naturalisé Américain » (ibid.).

Le terme anglais est rebuttal ; to rebut signifie : « contredire, réfuter, s’opposer, particulièrement d’une façon formelle, par un argument ou une preuve » (Webster, Rebut ou rebutt). Sa traduction stricte est “réfutation” (Collins, Rebuttal) ; il s’agit d’une réfutation potentielle.

Le système Qualifier-Rebuttal ne doit donc pas être considéré comme l’expression d’une vague restriction mentale, permettant au locuteur de se couvrir au cas où les choses tourneraient mal. Il ne s’agit pas d’adoucisseurs (softeners ou mitigators) permettant de sauver la face et de préserver la relation, mais d’enregistrer le fait que les lois argumentatives admettent des exceptions, V. Raisonnement par défaut.

Le modèle de Toulmin prévoit ses conditions de réfutation. En facilitant ainsi le travail de l’opposant, il réintroduit de la coopération dans une situation d’enquête, V. Règles.

9. Les deux composantes du modèle

Le schéma ([1958], chap. 3) articule la cellule argumentative autour de six éléments, articulés selon deux composantes (deux voix) :

— Une composante affirmant une conclusion, la structure :

Data — Warrant — Backing — Claim

La conclusion est affirmée sur la base d’une donnée. Ce “pas” ou “saut” argumentatif est autorisé par une loi de passage, qui elle-même est appuyée sur un support.

— Une composante réfutative, la structure :

Modal + Rebuttal

Cette composante fait état de cas exceptionnels possibles pouvant annuler cette construction, elle définit le “default component” du modèle.

L’ensemble définit le raisonnement présomptif (presumptive reasoning), qui établit une préférence, c’est-à-dire attribue la charge de la preuve à l’opposant éventuel qui soutiendrait que “Harry n’est pas citoyen britannique”.

3. Corollaires

3.1 Développements du backing et mise en cause de l’argument

3.1.1 Développement du backing

Supposons qu’il s’agisse non pas des Bermudes, mais des îles Falkland (nom anglais) / îles Malvinas (nom argentin). On peut alors rajouter sous le Backing « en vertu des lois et décrets sur la nationalité britannique » un fondement sur la force, « en vertu du résultat des combats de 1823», puisque les Malouines ont été conquises sur l’Argentine en 1823.
Or l’Argentine ne reconnaît pas cet état de fait. Si tel était le cas, le backing terminal, du point de vue juridique, serait “en vertu du traité de 1823”. En l’absence d’un tel traité, le backing terminal ne peut être que “en vertu du droit de conquête”, expression particulière du droit du plus fort, qui est la négation du droit.
En fondant la loi de passage sur une garantie, on entame une régression potentielle de longueur indéterminée, puisque la garantie doit elle aussi être garantie).

3.1.2 Mise en cause de l’argument

La même régression pourrait s’observer sur l’argument, qui peut demander lui-même à être étayé, ici “Comment savez-vous que Harry est né aux Bermudes ?”. Cette problématique rejoint celle du sorite et de l’épichérème.

3.2 Un modèle nomologique, applicable aux phénomènes scientifiques

Mettre ainsi un syllogisme au fondement de l’activité argumentative explique peut-être la faveur dont jouit le modèle de Toulmin auprès des scientifiques intéressés par l’argumentation. L’exemple suivant tiré des Usages de l’argumentation, moins souvent cité que le précédent, correspond à l’expression d’une prédiction scientifique fondée sur un calcul faisant intervenir des lois issues de l’expérience et de l’observation ([1958], p. 184) :

Donnée : La position observée du soleil, de la lune et de la terre jusqu’au 6 sept. 1956.
Loi : Les lois sur la dynamique des planètes.
Support de la loi : L’ensemble de l’expérience [totality of experience] sur lequel sont fondées ces lois, jusqu’au 6 sept. 1956.
Conclusion : le moment précis où surviendra la prochaine éclipse de lune après le 6 sept. 1956.

La prémisse à sujet général est remplacée par une gamme d’observations astronomiques.

L’absence de la composante exprimant le défaut Modal + Rebuttal, dans cet exemple est caractéristique du passage au domaine scientifique qui n’admet pas de contre-discours sur la question posée, “Quand la prochaine éclipse de lune se produira-t-elle ?”.

3.3 Un syllogisme juridique catégorisant

L’exemple choisi par Toulmin pour illustrer son schéma correspond au syllogisme juridique :

Loi de passage : Les gens nés aux Bermudes sont sujets britanniques.
Argument : Harry est né aux Bermudes.
Conclusion : Donc Harry est sujet britannique.

Ce syllogisme articule une prémisse à sujet général (la loi de passage), à une prémisse à sujet concret (ou proposition singulière, l’argument) pour en déduire une proposition à sujet concret (la conclusion). Il correspond à une démarche de catégorisation, faisant entrer un individu dans une classe, dont il devra assumer les droits, les devoirs et les stéréotypes, c’est-à-dire tous les prédicats définitoires. Cet exemple attire justement l’attention sur l’importance de la catégorisation et de la déduction syllogistique dans l’activité argumentative ordinaire. Le passage suivant a la même structure :

Composante positive :

Loi : tout automobiliste franchissant la ligne jaune se met en contravention
Fait avéré : l’automobiliste X a franchi la ligne jaune
Conclusion : X est en contravention.

Restrictions (exceptions) : à moins qu’il ne s’agisse d’une voiture des pompiers en mission, d’un cortège officiel, ou encore que des travaux ou un danger pressant…, ne l’aient obligé à franchir la ligne jaune.

La restriction mentionne un ensemble de critères légaux susceptibles d’entrer en concurrence avec le principe le plus général ; il introduit un élément de défaisabilité  (défaut) de l’argumentation.
C’est pourquoi Toulmin parle de son approche de l’argumentation comme d’une « jurisprudence généralisée » ([1958], p. 7). Le processus de justification d’un énoncé est en effet schématisable comme une confrontation de différents points de vue.

3.4 La « redécouverte des topoï »

D’une façon générale, le modèle de Toulmin réactualise le concept de traditionnel de topos (Bird 1961). Un topos est un énoncé général susceptible d’engendrer, par actualisation et amplification, une infinité d’argumentations concrètes particulières ou enthymèmes, en “garantissant” (Warranting) l’acceptabilité du lien argument-conclusion.

Ehninger et Brockriede ([1960]) ont souligné que la notion de loi de passage pouvait couvrir les diverses relations argumentatives connues autres que de catégorisation, par exemple la généralisation :

Dans les trois régions où elles ont été testées, la création de zones franches n’a pas eu d’influences sur le développement économique ; donc la création d’une zone franche dans une quatrième région n’aura probablement pas d’influence sur son développement économique.

La loi de passage est une induction, sur un nombre limité de cas :

Si le phénomène n’a pas été observé dans les cas 1, 2, 3, … alors il ne le sera pas dans le cas 4.

Le schéma de Toulmin est parfaitement compatible avec une approche par types d’arguments. Chacun de ces types peut être soumis à un examen critique par le biais des contre-discours, c’est-à-dire des Rebuttals, qui lui sont spécifiquement liés.

3.5 Un modèle de la cellule argumentative

Ce modèle est à mettre en parallèle avec d’autres visions de la cellule argumentative, V. Épichérème.


 

 

Motif — Mobile

MOBILE — MOTIF


La volonté, les désirs, les motifs et mobiles, les raisons d’agir… de la personne sont interprétés comme des causes intérieures dont les actions sont des effets ou des conséquences.
Réciproquement, une action est interprétée et évaluée en fonction des motifs (honorables, publics) ou des mobiles (cachés, inavouables) qu’on attribue à son auteur.

1. Les notions

Motif, motiver
Motiver est homonymique.
Motiver au sens de “susciter chez quelqu’un un très grand désir de faire quelque chose” produit la famille lexicale (il) motive (V) ; motivé (PP/Adj) ; motivant (PPrst/Adj) ; motivation (N déverbal).
— Dans un second sens, motif, motiver sont liés à la thématique des bonnes raisons. Un motif est une “(bonne) raison invoquée” : demander pour quel motif ? c’est demander “pour quelle raison ?”. Motiver une décision, c’est la justifier ; c’est-à-dire l’accompagner des motifs – bonnes raisons qui ont poussé à la prendre. La motivation,comme procès, est l’acte par lequel sont prises ces décisions, et, comme produit, l’ensemble des motifs invoqués.
La famille lexicale :
motif (N) ; (il) motive (V) ; motivé (PP/Adj) ; motivation (N déverbal) est sémantiquement homogène autour de cette signification, qui se rattache à l’idée d’argumentation comme justification.

Mobile
Le substantif mobile a le sens passif de “qu’on peut déplacer, qui se déplace” et, dans le domaine psychique, le sens actif de “qui peut mettre en mouvement” : on attribue au mobile un rôle causal dans la machinerie psychique. Le mobile est un déterminant de l’action, une raison d’agir.
Dans la psychologie classique, les mobiles essentiels sont de l’ordre de la satisfaction des désirs élémentaires. Par opposition au motif, le mobile est plutôt inavouable ou inconscient ; les mobiles ne peuvent pas servir à motiver une décision. Le motif caché est proche du mobile.

La paire mobile / motif constitue ainsi une paire topique : on accuse par les mobiles (privés), on réfute en substituant des motifs (avouables), des bonnes raisons, aux mobiles privés.

2. Argumentation fondée sur l’existence de raisons d’agir

Deux topoï fondamentaux transposent la loi de causalité matérielle dans la conduite humaine, les raisons, les motifs étant substitués aux causes. Lorsque la cause existe, l’effet suit ; en vertu de ce principe, si quelqu’un a le désir, un motif ou une raison de faire quelque chose, dès qu’il en a l’occasion, il le fait. Ce type d’argument sur les motivations, désirs, volontés de l’action humaine correspond au topos no 20 de la Rhétorique d’Aristote :

Il faut prendre en considération ce qui persuade et ce qui dissuade d’agir, ainsi que ce que visent les gens quand ils agissent ou évitent de le faire.
(Rhét., II, 23, 1399b15-25 ; Chiron, p. 395-396).

Le topos sert à l’accusation :

Ça lui était profitable, il désirait le faire, l’occasion s’est présentée, donc il l’a fait. Qui veut la fin veut les moyens.

comme à la défense :

L1 : — Tu as fait cela !
L2 : — Je n’avais aucune raison de le faire, j’avais même toutes les raisons de ne pas le faire.

De même, le topos n° 24 « se tire de la cause. Si la cause existe, l’effet existe, et si cette cause n’existe pas l’effet non plus. » (1II, 24, 1399b25 ; p. 396). Comme le montre l’exemple illustrant ce topos, cause est à prendre au sens de bonne raison :

“Les Trente” (tyrans) sont les magistrats imposés par Sparte à Athènes en 404 av. J.-C.
Thrasybule accuse Léodamas « d’avoir eu son nom gravé sur la stèle d’infamie de l’Acropole et de l’avoir fait effacer sous les Trente. »

— Léodamas répond que « cela ne se pouvait pas, car les Trente lui auraient fait davantage confiance si sa haine pour le peuple était restée gravée. » (Id.)

Qui se ressemble s’assemble : sous un régime tyrannique, “haïr le peuple” est une recommandation.

L’argument pathétique repose sur une variante de ce topos, où le grand désir qu’on a de quelque chose est considéré comme suffisant pour l’obtenir.

3. Argumentations sur les “vraies raisons” :
Bonne raison affichée (motif) et mobile réel

3.1 Bonne raison et mobile  réel

Le topos no 15   de la Rhétorique procède par substitution d’un mobile (vraie raison) à un motif (prétexte, fausse raison), V. Interprétation. L’accusation substitue d’un mobile caché, intéressé, à un motif, une bonne raison publiquement invoquée et socialement approuvée.

[On] ne loue pas les mêmes choses au grand jour et en secret, mais qu’au grand jour on loue surtout le juste et le beau, tandis qu’en privé on privilégie l’intérêt.
(Rhét., II, 23, 1399a25-30 ; Chiron, p. 392).

L’argument avance un (possible) mobile privé mesquin pour réfuter la raison grandiose,  donnée comme justification d’une action :

L1 : — Nous faisons la guerre pour établir une démocratie.
L2 : — Vous faites la guerre pour vous emparer du pétrole.

L1 : — En militant pour les Restos du cœur, je lutte pour une noble cause.
L2 : — Tu luttes surtout pour ta propre publicité.

C’est une stratégie de démasquage, qui peut servir une contre-accusation. Une personne ayant à répondre à une accusation de détournement de biens publics esquive la discussion sur le fond en répliquant par une contre-accusation de misogynie, imputant ainsi à son accusateur un mobile privé et inavouable qu’elle substitue à un motif public et honorable, la lutte contre la corruption.

3.2 Réinterprétation honorable d’un mobile apparent coupable

Le topos no 23 rappelle qu’on peut se défendre d’une accusation en « [donnant] la raison de la fausse opinion », qui a conduit à l’accusation :

Une femme ayant renversé sous elle son fils à force de l’embrasser, on crut qu’elle faisait l’amour avec le jeune homme ; la cause expliquée, la suspicion disparut.
(Rhét., II, 23, 1400a31 ; Dufour, p. 125).

Je l’embrasse non parce que c’est mon amant (mobile honteux) mais parce que c’est mon fils ! (motif honorable) ” L’interprétation malveillante donnée à un acte est rejetée en substituant une raison socialement respectable (motif), au mobile coupable incriminé :

Je l’ai assommé non pas pour qu’il se noie, mais pour pouvoir le sauver de la noyade. Vous devriez plutôt me féliciter.

V. Stase ; Orientation.

3.3 Le cadeau empoisonné

La formulation du topos no 19 de la Rhétorique d’Aristote, sur les motifs possibles et les motifs réels est quelque peu énigmatique : ce topos

consiste à affirmer qu’une fin possible d’un fait ou d’une action a été la fin réelle de ce fait ou de cette action ; par exemple, si l’on donnait quelque chose à quelqu’un pour le peiner en la lui retirant. (Rhét., II, 23, 1399b21 ; Dufour, p. 123).

L’exemple d’enthymème qui en dérive est clair : Les dieux lui ont donné la prospérité non pas par bonté à son égard mais pour que sa chute soit plus spectaculaire. Les dieux aiment se divertir aux dépens des humains
La situation est schématisable comme une réinterprétation négative d’un acte autrefois positivement évalué : “elle l’a séduit non par amour, mais par haine, pour mieux le faire souffrir en l’abandonnant”.
C’est le principe du Dîner de cons : “ils l’invitent non pas parce qu’ils t’apprécient, mais pour se moquer de lui”.

Une intention cachée malveillante est substituée à une intention auparavant considérée comme bienveillante. Ce topos permet de réduire la dissonance cognitive qui naît d’une situation où le bienfaiteur change de face. Il est particulièrement efficace pour détruire le sentiment de gratitude, V. Pathos ; Émotion. La tirade suivante est structurée par ce topos n° 19 (Plantin 2017) :

Saül a été choisi par Dieu pour être le premier roi d’Israël. Mais il a eu le tort de se montrer trop clément, et de ne pas massacrer tous les Amaléchites, comme Dieu le lui avait ordonné. C’est ce que lui rappelle le prophète Samuel, rappelé « des Enfers » par « la Phytonisse », avant de lui dévoiler le triste avenir qui l’attend — pour les détails de l’affaire, voir dans la Bible les Livres de Samuel. Dieu est très mécontent de Saül, il va le dépouiller de sa royauté pour la donner à David ; toute sa famille et lui-même vont périr. Saül s’évanouit, et, revenu à lui prononce la tirade suivante (vers 793-812) (mes italiques).
Cette tirade est structurée par le topos ≠ 19 qui correspond aux passages mis en italiques.
Les passages entre crochets explicitent le sens des expressions suivies d’un astérisque.

O grandeur malheureuse, en quel gouffre de mal
M’abismes-tu* helas, ô faulx degré royal  [me précipites-tu]
Mais qu’avois-je offensé quand de mon toict champestre,      795
Tu me tiras, ô Dieu, envieux de mon estre*, [de ma condition]
Où je vivois content sans malediction,
Sans rancueur, sans envie, et sans ambition,
Mais pour me faire choir d’un sault plus miserable,
D’entree tu me fis ton mignon favorable*.       800  [tu fis de moi ton préféré] (O la belle façon d’aller ainsi chercher
Les hommes, pour apres les faire trebuscher !)
Tu m’allechas d’honneurs, tu m’eslevas en gloire,

Tu me fis triomphant, tu me donnas victoire,
Tu me fis plaire à toy, et comme tu voulus     805
Tu transformas mon cueur, toy-mesme tu m’esleus
Tu me fis sur le peuple aussi hault de corsage* [au sens propre, buste]
Que sont ces beaux grands pins sur tout un paisage
Tu me fis sacrer Roy, tu me haulsas expres
A fin de m’enfondrer en mil malheurs apres !
         810

Veux-tu donc (inconstant) piteusement destruire
Le premier Roy qu’au monde il pleut à toy d’eslire
Jean de La Taille, Saül le furieux. Publié en 1572.[1]

[1] Cité d’après l’édition critique de Elliott Forsyth. Paris, Marcel Didier, 1968.


Métonymie – Synecdoque

MÉTONYMIE — SYNECDOQUE

Traditionnellement, on distingue une rhétorique des tropes, qui serait une rhétorique à la fois sémantique et ornementale, et une rhétorique des arguments qui serait une rhétorique du raisonnement. Les mécanismes linguistiques en jeu dans les deux cas sont cependant les mêmes.

1. Tropes

Un trope est défini comme « [une figure par laquelle] on fait prendre à un mot une signification qui n’est pas précisément la signification propre de ce mot » (Dumarsais [1730], p. 69). Parallèlement, la définition de l’argumentation pourrait être reformulée comme une figure par laquelle on fait prendre à un énoncé (la conclusion) la valeur de croyance (ou la valeur de vérité) accordée à un autre (l’argument). Les règles de transfert sont les mêmes.

Les quatre “maîtres tropes” de Burke (1945), métaphore, ironie, métonymie et synecdoque, sont tous pertinents pour la caractérisation du lien argument-conclusion, quoique de façon différente.

2. Métonymie

Dans la métonymie classique la plume est plus puissante que l’épée, la plume est “un instrument pour écrire ou dessiner à l’encre…” ; l’épée est “une arme avec une longue lame en métal et une poignée avec un protège-main”. Dans le proverbe cité, plume et épée sont utilisés métonymiquement, et signifient respectivement “mot, pensée et discours, communication verbale…” et “violence physique, force militaire”, la signification globale étant que “la force ne prévaut pas sur le discours raisonné”.

Le processus métonymique peut être décrit comme suit.

— Il existe un signe {S / C1}, de signifiant S et de contenu C1 : {plume / “instrument pour écrire”}.
— Le signifiant S est utilisé métonymiquement pour désigner le contenu C0 : plume/discours.
— Ce transfert de sens opère sous une garantie, exprimée dans une loi de transition telle que “C0 est dans une relation de contiguïté remarquable avec C1” ; ici, “la plume est l’instrument utilisé pour produire et enregistrer le discours”.

Ce mécanisme fonctionne qu’il existe ou non un signifiant S1 désignant ordinairement C0 (autrement dit qu’il s’agisse de figure ou de catachrèse).

On distingue traditionnellement différents types de métonymies selon le type de relation de contiguïté existant entre C0 et C1, par exemple :

— L’effet pour la cause, “La mort est dans le pré
— La cause pour l’effet, l’agent (ou la “cause efficiente”) l’objet produit, “Demandez le nouveau Houellebecq !
— Le contenant pour le contenu, “Il aime bien la bouteille
— L’instrument pour l’agent, “Il est la plume de la Présidente
— L’instrument pour l’objet produit, “La plume est plus forte que l’épée
— Le nom du lieu de production pour le produit, “J’ai besoin d’un petit cognac
— L’action en cours pour le participant, “Monsieur, votre rendez-vous vient juste de sortir”.

Les mécanismes permettant d’enchaîner argumentativement des énoncés ne sont pas différents des mécanismes permettant de désigner métonymiquement les objets. La figure et l’argument sont fondés sur le même genre de loi de passage.
Considérons l’argumentation de l’effet vers la cause. Elle transfère le prédicat “— est un fait établi” de l’effet à la cause :

L’air, les métaux se dilatent lorsqu’ils sont chauffés
Ce métal est dilaté, c’est un fait établi, donc, indubitablement, il est (a été) chauffé.

La métonymie de l’effet pour la cause est fondée sur une relation causale (C0 cause de C1) ; le signifiant S désignant l’effet C1 est mis pour la cause C0.La mort est dans le pré signifie littéralement que les produits phytosanitaires Ph (également appelés produits phytopharmaceutiques) utilisés en agriculture conventionnelle peuvent être mortels pour les humains. M. Le signifiant “mort” désignant normalement l’effet M désigne maintenant la cause, Ph.

Le signifiant mort fait référence à la mort ; dans le cas de la métonymie, son domaine référentiel est étendu de manière à inclure la cause de la mort, “mort désigne les produits phytosanitaires”. Dans notre vision standard de référence, un mot (un signifiant) renvoie à un objet ; en réalité, il renvoie à une famille d’objets comprenant l’objet de référence et les objets qui lui sont contextuellement connectés de façon signifiante. Le signifiant renvoie à tout élément appartenant au faisceau de cet objet. Le langage ordinaire exprime clairement ce fait :

Il a de la fièvre, donc il a une infection.
=> Donnez-lui des antibiotiques, cela réduira la fièvre.

L’antibiotique agit en fait sur l’infection et fièvre dans (2) doit donc être considérée comme une désignation métonymique (l’effet pour la cause) de l’infection. Par contre, la fièvre est un signe naturel d’infection : “il a de la fièvre ça veut dire qu’il a une infection” : c’est précisément ce que dit l’analyse métonymique.

3. Synecdoque

Comme le montre l’exemple du rendez-vous (§1), la dénomination métonymique opère sur n’importe quelle paire d’objets connectés, cette connexion étant accidentelle (locale) ou essentielle. La synecdoque opère sur les constituants d’un tout et sur le lien genre / espèce. Le mot métonymie est parfois utilisé pour désigner à la fois métonymie et synecdoque.

3.1 Synecdoques “Partie – Tout” et “Tout – Partie”

Aux synecdoques partie – tout et tout – partie correspondent les argumentations de la partie vers le tout et du tout vers la partie. Dans trouver un toit, toit renvoie à “habitation” ; de même, l’argumentation :

le toit est en mauvais état, la maison ne doit pas être bien entretenue

transfère au tout le prédicat attaché à la partie, V. Composition et division §3.

3.3 Synecdoque du genre et de l’espèce

La synecdoque du genre permet de désigner par le nom du genre une des espèces qui lui sont subordonnées, “l’animal” pour “le lion”. Cet usage est fréquent dans les phénomènes de coréférence :

Nous avons vu un lion ; la pauvre bête était maigre et malade.

De même, l’argumentation par le genre attribue à l’espèce les prédicats du genre : “cet être est un animal, donc il est mortel”.

Les lions sont des animaux, les animaux sont mortels, donc les lions sont mortels.

On retrouve sous cette argumentation elliptique toute la problématique du syllogisme articulée à celle d’une catégorisation d’êtres naturels organisée en une classification.

4. L’arbre et les fruits

L’argumentation suivante a été avancée en défense de Paul Touvier, chef de la Milice à Lyon pendant l’occupation nazie (1940-1944). Fugitif et condamné à mort pour crimes contre l’humanité à la Libération [1].

Le passage suivant est extrait d’une lettre adressée par le R. P. Blaise Arminjon, S. J., au Président de la République, Georges Pompidou, en date du 5 décembre 1970, afin d’appuyer le recours en grâce de Paul Touvier.
Comment comprendre qu’il puisse être un “criminel”, être un “mauvais Français”, celui dont la conduite depuis vingt-cinq ans, et l’éducation qu’il a donnée à ses enfants sont à ce point admirables ? On reconnaît un arbre à ses fruits.
René Rémond et al., Paul Touvier et l’Église, 1992 [2]

Une analyse à la Toulmin s’applique à ce paragraphe, la loi de passage étant fournie par le topos biblique, « on reconnaît un arbre à ses fruits » :

16 Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. Cueille-t-on des raisins sur des épines, ou des figues sur des chardons ? 17 Tout bon arbre porte de bons fruits, mais le mauvais arbre porte de mauvais fruits. 18 Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un mauvais arbre porter de bons fruits. (Matthieu, 7)

On peut aussi bien décrire le transfert des valeurs par un mécanisme de métonymie. Parler de «la conduite de Touvier depuis vingt-cinq ans » c’est désigner métonymiquement Touvier ; dire que cette conduite est « admirable », c’est dire métonymiquement que Touvier est admirable. De même, une évaluation positive portée sur l’acte, « l’éducation que Touvier a donnée à ses enfants » est « admirable », se transfère métonymiquement sur l’auteur de l’acte, le père, forcément tout aussi admirable. Le même phénomène s’analyse dans le langage des tropes ou dans celui de l’argumentation, les deux mettent en œuvre le même genre de rationalité.


[1] « Fugitif, [Paul Touvier] est gracié en 1971 par le président Georges Pompidou, mais des plaintes pour crimes contre l’humanité imprescriptibles étant déposées contre lui, il repart en cavale dans des réseaux catholiques, puis est finalement arrêté en 1989, jugé et condamné en 1994 à la réclusion criminelle à perpétuité. Il est le premier jugé de nationalité française condamné pour crimes contre l’humanité. » (Wikipédia, Paul Touvier)

[2] Paris, Fayard, 1992, p. 164. Texte intégral de la lettre p. 372


 

Métaphore – Analogie – Modèle

MÉTAPHORE – ANALOGIE – MODÈLE

La métaphore est une figure de ressemblance, qui s’oppose à la métonymie, figure de contiguïté. La première se développe sur l’axe paradigmatique du discours, la seconde sur l’axe syntagmatique.
La métaphore (focus) fournit un modèle pour le cadre dans lequel elle est présentée. En d’autres termes, elle identifie son foyer à son cadre, alors que l’analogie ne fait que les rapprocher. L’analogie trahit ainsi la métaphore, et la rend la métaphore malheureuse vulnérable à la réfutation.

1. Un trope

La métaphore est un trope (une figure) en un seul mot : “Aucun homme n’est une île” (John Donne). On est en présence d’un trope lorsqu’un mot fait saillie et obstacle dans un texte ; pris dans son sens habituel, ce mot ne convient pas au contexte ; à la lettre, l’énoncé est faux, inacceptable, énigmatique.
Le mot est le « foyer » et le contexte le « cadre » (focus / frame, Black 1979, p. 28) du trope. L’effet “tropique” est produit par le sentiment d’une incompatibilité cadre / foyer, qui ne permet pas de construire immédiatement un sens global.
Cette situation déclenche un processus interprétatif. Il y a métaphore lorsque l’interprétation procédant par analogie permet de composer un sens rétablissant la cohérence de l’énoncé.

1.1 Interprétation

Cette interprétation peut aboutir à extraire du terme foyer un “trait sémantique”, c’est-à-dire un mot ou une expression, qui, permet de composer un “sens littéral” acceptable lorsqu’on le substitue au foyer en conservant le cadre. Ici, le trait [coupé des autres], permet de reconstruire le sens littéral acceptable, “aucun homme n’est coupé des autres”.
En pratique, le contraste cadre / foyer est un stimulus, une machine à produire de nouveaux discours dans lesquels le langage de l’île (foyer) sera utilisé pour dire l’homme (cadre). Il est certes vrai que, comme l’île, aucun homme n’est coupé des autres, mais que faire de l’océan qui bat les côtes de l’île ? Peut-on l’intégrer à la description de la condition humaine ? C’est pourquoi la substitution au foyer du premier trait venu est toujours une perte, désamorçant l’image et annihilant la dynamique de la métaphore, qui, du point de vue cognitif, a tendance à se développer jusqu’à l’identité. Le langage métaphorique de l’île tend à recouvrir l’humain pour le révéler. C’est ce potentiel de découverte qui est exploité dans la métaphore argumentative.

La comparaison Pierre est paresseux comme un lion est une comparaison intéressante, puisque le lion est de fait un animal paresseux — c’est la lionne qui chasse et qui s’occupe des enfants. Mais ce sens ne peut pas être métaphorisé ; “Pierre est un lion” dit toujours que Pierre est fort et courageux, et non pas qu’il laisse son compagnon faire tout le travail. L’interprétation métaphorique est conditionnée par la pratique commune des stéréotypes.
La métaphore qui nécessite ouverte à l’interprétation est dite métaphore vive. La métaphore lexicalisée ou catachrèse est une métaphore effacée passée dans le langage courant pour désigner un objet qui n’a pas de signifiant propre (feuille de papier). Elle a, de fait, perdu son caractère de métaphore.

1.2 Métaphore et analogie

La métaphore se distingue de l’analogie. L’analogie bonne ou mauvaise, a toujours quelque chose de vrai “j’écris mon journal chaque matin comme je me brosse les dents” ; elle peut être contredite et discutée. L’énoncé métaphorique « l’électeur est un veau » (Charles de Gaulle), est trivialement faux, c’est une erreur de catégorisation, et « aucun homme n’est une île » trivialement vrai (correction d’une erreur de catégorisation). Même réduite à l’analogie, la métaphore maintient une ambiguïté, en introduisant un niveau de signification parasite, un sens figuré apparemment dépassé mais toujours là, comme un potentiel de développement sémantique, parallèle au sens littéral, seul pertinent pour la discussion sérieuse sur le fond des choses.

C’est pourquoi la métaphore vive est bannie du langage argumentatif logique, comme elle l’est du langage de l’exposé des résultats scientifiques. Même si on lui reconnaît un rôle heuristique, elle ne peut être discutée que si elle est mise sous la forme d’une comparaison (Ortony 1979, p. 191). En revanche, ses capacités de suggérer au-delà du sens littéral sont bienvenues dans une démarche heuristique, ou lorsqu’il s’agit de populariser des résultats scientifiques complexes.

2. Métaphore et coopération interprétative

Par la métaphore, le locuteur sollicite ouvertement la coopération interprétative du destinataire ; il lui laisse quelque chose à faire. Créant de la coopération, la métaphore force les accords préalables. Cette explication fonctionnelle de la métaphore est identique à celle qu’on donne de l’enthymème comme syllogisme abrégé, reconstruit au terme d’un processus de coconstruction liant l’orateur et l’auditoire. Dans les deux cas, la fonction argumentative de cette condensation est l’activation du partenaire. Cette analyse suppose que le langage argumentatif non-métaphorique est moins complexe que le langage métaphorique, voire transparent, et que son interprétation ne nécessite pas de coopération ou une coopération moindre, ce qui ne va pas de soi.

3. Comme l’analogie, la métaphore opère un transfert de langage

La métaphore trouve sans peine une solution à l’énigme de la métaphore :

La métaphore est le travail du rêve du langage, et comme tout travail du rêve, son interprétation en dit autant sur l’interprète que sur son auteur. L’interprétation des rêves demande une coopération entre le rêveur et le réveillé [waker], même s’il s’agit de la même personne ; et l’acte d’interprétation est lui-même un produit de l’imagination. De même, la compréhension d’une métaphore est une tâche aussi créative que sa production, et tout aussi peu guidée par des règles. (Davidson, 1979, p. 29)

Il est difficile de résister à la métaphore “métaphore, travail du rêve” même si elle commet la fallacie ad obscurum per obscurius, c’est-à-dire qu’elle prétend éclairer l’obscur (la métaphore) par le plus obscur (le travail du rêve). Dans L’interprétation des rêves (1900) Freud définit le travail du rêve comme le processus par lequel le contenu latent d’un rêve est recouvert par son contenu manifeste, par déplacement, distorsion, condensation et symbolisme. D’où l’idée que les mêmes mécanismes sont à l’œuvre pour reconstruire le sens de la métaphore.

 

La métaphore est un modèle (Black 1962), et un modèle impérialiste, qui pousse vers l’identité totale :

À propos d’économie casino, on devrait appliquer aux traders drogués aux transactions financières les règles qu’on applique aux joueurs addicts dans les casinos : on leur interdit l’accès aux salles de jeu.

Dire que “l’électeur est un veau”, c’est dire que “l’électeur est indécis, faible et manipulable comme un veau” ; le veau étant ici le parangon cumulant ces défauts, ce qui en fait un modèle (une représentation) de l’électeur.
La métaphore est ouverte : si l’électeur est catégorisé comme un veau, on peut lui faire adopter des comportements directement contraires à ses intérêts, par exemple le conduire à un abattoir plus ou moins métaphorique.

Au domaine du corps est attaché un langage sinon complet et cohérent, du moins usité et compris, celui des flux de matières organiques, de la physiologie, de la bonne santé et de la maladie, de la vie et de la mort. À travers ce langage, l’intuition du corps est bien partagée. Soit un autre domaine, comme la société, domaine mal connu, mal pensé, non doté d’un langage cohérent, fonctionnel efficace. L’analogie métaphorique projette le langage du domaine Ressource, le corps humain, sur le domaine Problématique, la société. Par ce transfert, la cible peut alors être parlée et pensée, dans un langage dans lequel on a confiance. D’un seul coup, dans le langage introduit par la métaphore, la société devient dicible et discutable. Alors que l’analogie est une invitation à observer le Problème à travers la lunette de la Ressource, la métaphorisation permet d’oublier la lunette.

Le peuple s’était séparé des sénateurs pour s’affranchir des impôts et du service militaire, et l’on tentait, pour le rappeler, d’inutiles efforts. “Un jour, dit Agrippa (*), député vers lui, les membres du corps humain, voyant que l’estomac restait oisif, séparèrent leur cause de la sienne, et lui refusèrent leur office. Mais cette conspiration les fit bientôt tomber eux-mêmes en langueur ; ils comprirent alors que l’estomac distribuait à chacun d’eux la nourriture qu’il avait reçue, et rentrèrent en grâce avec lui. Ainsi, le sénat et le peuple, qui sont comme un seul corps, périssent par la désunion, et vivent pleins de force par la concorde.” Cet apologue ramena le peuple, qui cependant créa des tribuns de son ordre pour défendre sa liberté contre l’orgueil des nobles.
Sextus Aurelius Victor, Origine du peuple Romain.  (*) Consul en 503 av. J.-C. [1]

Pour exploiter la métaphore argumentative, on la développe en une fable. L’analogie met en correspondance deux domaines bien distincts de réalité, sans pour autant les confondre. La métaphore pousse l’analogie jusqu’à l’identification du domaine problème au domaine ressource. C’est pourquoi la réduction de la métaphore à l’analogie sous-jacente trahit la métaphore, en re-séparant les domaines que la métaphore assimile.

3. Le saut de l’analogie à l’identité ?

L’analogie catégorielle ou structurelle est une identité partielle. La question de l’identité totale, sous-jacente à des différences immédiatement discernables, joue un rôle essentiel dans certaines analogies :

Les congères, c’est comme de la tôle ondulée
Les congères, c’est comme des dunes.

Les structures syntaxiques de ces deux énoncés sont identiques. En donnant à l’interlocuteur les traits /amas, ondulation/, la première analogie lui permet de visualiser l’aspect des congères, et de s’approcher du sens du mot congère. La seconde est plus profonde, elle ouvre la voie à une identité profonde :

neige : congère :: sable : dune

Ce rapport suggère que l’analogie peut être expliquée par l’action du vent sur, respectivement, les particules de neige et les grains de sable. On est ainsi sur la voie de la construction d’un modèle physico-mathématique couvrant les deux phénomènes (compte tenu des différences entre les deux types de particules, grains de sable et flocons de neige, ainsi que de leurs lois d’agglomération respectives). À partir de deux phénomènes bien distincts au départ (on peut savoir ce qu’est une dune sans savoir ce qu’est une congère et vice-versa), on touche à l’identification : leur être réel, physico-mathématique, est-il le même ?

L’établissement d’une analogie peut ainsi être considéré comme la première étape vers l’affirmation d’une identité abstraite. Cette dynamique, ou ces glissements, de l’analogie explicative vers l’identité est au centre d’une classe de disputes autour de l’analogie, qui s’inscrivent dans le cadre d’une vision de la métaphore non seulement comme modèle, mais comme expression de l’essence authentique du phénomène métaphorisé.

4. Réfutation des métaphores

4.1 Métaphore contre métaphore

La toute-puissance argumentative des métaphores se traduit par l’idée que « la métaphore n’est guère réfutable … Comment répondre à une métaphore, si ce n’est par une autre métaphore ? » (Le Guern 1981, p. 74). L’opposant peut en effet accepter le duel et tirer la ligne métaphorique vers une conclusion opposée. Il peut :

— Substituer à la métaphore originelle une seconde métaphore :

L1   — L’homme est un loup pour l’homme, homo homini lupus
L2   — Oh non, l’homme est un lemming

— Minorer la misanthropie par la misogynie :

L1   — L’homme est un loup pour l’homme
L2   — Les Romains disaient que les femmes sont pires pour les femmes, femina feminæ lupior

— Filer et retourner la métaphore originale vers une autre conclusion :

L1   — Notre sous-discipline est au cœur de la discipline, votez pour notre candidat !
L2   — Oui, mais une discipline a aussi besoin d’un cerveau pour penser, d’yeux pour y voir clair et de jambes pour avancer ;
— Attention, le cœur peut continuer à battre dans un bocal.

— S’accorder littéralement à la métaphore pour la rejeter :

S1    — Les électeurs sont des lemmings qui suivent leurs leaders
S2    — Si seulement ça pouvait être vrai… (dit par un leader politique)

Ces techniques mettent les rieurs du côté de l’opposant.

4.2 La métaphore malheureuse

Considérons le point de vue de la réception. On attache à la métaphore sa suite préférée, celle qui correspond à l’intention ouverte du métaphoriseur. La métaphore est heureuse si elle est reçue dans la ligne de cette suite préférée, c’est-à-dire ratifiée par une manifestation de surprise agréable, ou par un comportement séduit.
On peut concevoir un monde où les productions verbales seraient toujours reçues selon leur suite préférée, c’est-à-dire où elles agiraient causalement sur leur destinataire. Dans l‘Éloge d’Hélène, Gorgias affirme que tel est le cas du discours persuasif, qui agirait avec la même violence contraignante que la “drogue” ou la force physique [2].
Néanmoins, dans le monde réel, les productions verbales ne sont pas toujours reçues selon leur suite préférée. On n’est pas forcément d’accord avec une assertion, on ne croit pas toutes les promesses, et on ne persuade pas parce qu’on a l’intention de persuader. Il faut donc distinguer intention de persuasion et persuasion, même pour la métaphore. La métaphore est heureuse si le partenaire consent à la congruence préexistante entre les deux désignations.
S’il lui refuse son assentiment, la métaphore est malheureuse. La métaphore de Cocteau “Guitare, bidet qui chante” est jugée très basse par Philippe Soupault, qui lui fait le coup du mépris :

J’avais pris la résolution de ne plus prononcer le nom de M. Jean Cocteau. Cela me paraissait inutile. On ne parle pas de ce qu’on méprise. Mais ce monsieur vient de publier un livre qu’il a l’audace d’intituler Poésie. Il ne doit pas savoir ce que cela veut dire lui qui a écrit ce vers (entre autres) :
               Ô guitare, bidet qui chante (sic)
Quel poète, n’est-ce pas ? […] M. Cocteau qui ne pouvait faire croire à personne qu’il était un poète capable d’écrire selon son temps, essaie de discuter la poésie, celle d’Apollinaire, de Max Jacob ou de Reverdy. […] Qu’on sache bien que la « pouasie » (Fargue dixit) de M. Cocteau ne représente rien et ne signifie rien (45).
Philippe Soupault, Littérature et le reste. [3]

Pouasie est un mot valise agglomérant poésie à l’interjection pouah ! qui exprime et communique le dégoût: : C’est cette interjection qui détruit la métaphore en tant que telle. Si l’on a pu décrire la métaphore comme “un coup d’état discursif, un îlot insolite, une anomalie, une incohérence, une incongruence, une incongruité, une rupture, une contradiction avec la logique, une incompatibilité, un coup de force” (Kleiber, 2016, 18-19). Il ne faut pas s’étonner qu’elle soit parfois jugée conforme aux qualités qu’on lui reconnaît, et rejetée en conséquence. Si on lui fait gloire de son incohérence, on l’expose à être rejeté pour son incohérence par tous ceux qui ne veulent pas jouer le jeu de l’incohérence

4.3 La métaphore révulsante : “l’état, une famille

Le passage suivant est extrait d’un article de Paul Krugman, prix Nobel d’économie :

Les politiciens vendent un budget qu’on tend à construire par analogie avec les finances familiales. Quand John Boehmer, le leader Républicain, s’est opposé aux plans de relance sous prétexte que “les familles américaines se serrent la ceinture, mais elles ne voient pas que  le gouvernent se serre la ceinture”, les économistes se révulsent devant cette stupidité [cringed at the stupidity], reprise dans des discours d’Obama ou par les travaillistes.
(The Guardian 19 avril 2015.[4])

On retrouve dans la description de Krugman les éléments essentiels de l’analyse aristotélicienne de la métaphore : dans des institutions médiocres, les politiciens font de la retape auprès d’un public tout aussi médiocre (Aristote, Rhétorique, trad. P. Chiron, p 425 ; 427).
La « stupidité » est celle de l’inférence “les familles se serrent la ceinture, l’état doit se serrer la ceinture”. La loi de passage peut se reconstruire sous la forme d’une métaphore “l’état, la nation, le pays… est une famille”. On peut également y voir une sorte de composition “l’état est composé de familles, donc c’est une famille”. La métaphore de la famille est fondamentale pour l’économie ; elle repose sur l’étymologie du mot, en grec oikonomía “gestion de la maison”, qui doit être faite en bon père de famille.

Mais quand on en vient à la métaphore de la famille appliquée à l’économie moderne, les économistes à la Krugman « cringed at the stupidity », ils se révulsent et font des grimaces, « montrant sur leur visage et leur corps leur sentiment de dégoût et d’embarras » (d’après MW, Cringe). C’est par de telles réactions de surprise et de répulsion que sont réfutées les métaphores en tant que métaphores. Une fois la métaphore réfutée, Krugman poursuit par une réfutation, sur le fond, menée dans le langage de la vulgarisation économique : les affirmations de ceux qu’il appelle les Austériens [Austerians] sont mal fondées théoriquement ; leurs prédictions sont infirmées par les faits ; les politiques qu’elles impulsent échouent. Soit une réfutation a priori, une réfutation par l’absurde et une réfutation pragmatique. Cette réfutation de la métaphore en deux temps, d’abord sur la forme métaphore, puis sur le contenu, est typique du discours “contre les métaphores”.

***

Accord
La métaphore en débat :
Société humaine et “société” des rats taupes nus


[1] Trad. nouvelle par M. N. A. Dubois, Paris, Panckouke, 1816, p. 80.
[2] Gorgias, Éloge d’Hélène. Les Présocratiques, Folio, p. 710-714. /burmat.free.fr/Textes/Gorgias-Helene.pdf (01-11-16)
[3] Cité d’après Béatrice Mousli, in Les Cahiers Max Jacob, No 8.
[4] www.theguardian.com/business/ng-interactive/2015/apr/29/the-austerity-delusion (15-08-16)


Mépris, Arg. du –

Arg. du MÉPRIS

L’argument du mépris minimise l’argument de l’adversaire jusqu’à l’ignorer totalement. Si l’argument méprisé se dénonce, et du même coup, dénonce celui qui l’utilise, alors, pourquoi ne pas contribuer à sa diffusion pour discréditer le groupe des opposants ? Mais rien n’est moins partagé que l’évidence.

1. Le coup du mépris

Les formes standard de réfutation reposent sur l’examen de la teneur du discours rejeté, ou sur des considérations plus ou moins pertinentes liées à la personne qui le tient. Même dans ce dernier cas, le rejet est fondé sur quelque motif, aussi faible soit-il.
La rhétorique ancienne définit l’apodioxis comme le rejet d’un argument déclaré « enfantin » ou « évidemment absurde, pratiquement nul » (Dupriez 1984, Apodioxis ; Molinié 1992, Apodioxis) ; V. Minimisation. C’est ce que dit l’expression “sans commentaire”, par laquelle on se dispense de toute réfutation argumentée, V. Pathétique. Elle correspond à la lettre au sens du mot grec apodioxis “expulsion” (Bailly, [apodioxeis] ; l’argument de l’opposant est “éjecté”.

L’argument du mépris, qu’il vaudrait mieux appeler coup du mépris, répond au discours de l’opposant par une réplique à la limite de la réfutation et de la destruction. Le locuteur refuse de contre-argumenter en déclarant que l’argumentation proposée s’auto-réfute ; que sa mauvaise qualité suffit à la détruire. C’est la réaction de l’oncle Toby, « sifflant une demi-douzaine de mesures de Lillabullero », V. Ab —, ad —, ex —.

Tes arguments sont insuffisants, misérables, minables.
Je ne ferai pas à votre exposé l’honneur d’une réfutation.
Ce que vous dites n’est même pas faux.

Je ne me charge point de répondre aux pauvretés verbeuses, si plaisantes quelquefois par le non-sens, mais si méprisables par l’intention, que de petites femmes et de petits hommes débitent ridiculement sur l’épouvantable mot d’égalité. Ces malveillantes puérilités n’auront qu’un temps, et ce temps passé, un écrivain serait bien honteux d’avoir employé sa plume à réfuter de pitoyables radotages, qui étonneraient alors ceux-mêmes qui s’en honorent aujourd’hui et leur feraient dire avec dédain : Mais cet auteur nous prend donc pour des imbéciles !
Emmanuel Sieyès, Qu’est-ce que le Tiers État ? 1789.[1].

En français le mot argutie « subtilité de langage, raison spécieuse qui dissimule l’absence réelle d’arguments sérieux » (Larousse)  désigne précisément un tel argument méprisable.

2. Argument ad lapidem (anglais, argument by dismissal) 

Cette manœuvre, parfois désignée par l’étiquette latine, ad lapidem (de lapis, “pierre”), qui fait allusion à un bon mot de Samuel Johnson (1709-1784). Selon la philosophie spiritualiste de Berkeley il n’y a pas d’objets matériels dans le monde, mais seulement des esprits et des idées dans ces esprits. On raconte que le Dr. Johnson, à qui on demandait son avis sur cette thèse, répondit en donnant un coup de pied à une grosse pierre en disant “C’est comme ça que je la réfute !” (d’après Wikipedia, Ad lapidem). On prouve l’existence de la pierre en lui donnant un coup de pied (en trébuchant ?), et comme le dit Engels, « la preuve du pudding, c’est qu’on le mange ». L’évidence se passe d’arguments, et on ne s’abaisserait en la justifiant. Mais l’évidence de l’un n’est pas forcément l’évidence de l’autre.

3. De l’insignifiance à l’autoréfutation

L’opposant qui choisit de mépriser l’argument de l’adversaire peut être de parfaite bonne foi, mais il peut s’engager dans des situations paradoxales. Il suffirait d’entendre ce que dit tel parti extrémiste pour en être scandalisé :

On devrait donner la parole plus souvent à Untel, plus il parlera, moins il aura de voix.

Autrement dit, puisque le discours de l’adversaire, s’autodétruit, il faut qu’il se diffuse. Cette stratégie, inspirée davantage par la confiance en soi du locuteur que par l’évidence des choses, a ses dangers.
À la limite, il ne reste plus qu’à diffuser la parole de l’adversaire pour la réfuter. Le mécanisme touche à celui de l’ironie : c’est le cas extraordinaire que rapporte Wayne Booth, à propos de manifestations ayant eu lieu dans son université, où s’affrontaient deux groupes d’étudiants :

À un moment, les choses ont si mal tourné que chacune des deux parties s’est retrouvée en train de dupliquer les attaques de l’autre et de les diffuser par milliers de copies, sans commentaires. Chacun estimait que la rhétorique de l’autre était devenue si absurde qu’elle se dénonçait elle-même [as if the other side’s rhetoric was self-damning, so absurd had it become]. Booth, 1974, p. 9

L’opposant ne peut pas entendre une telle forme de disqualification, qui est destinée aux tiers. Utilisée dans les formes particulièrement polémiques de l’argumentation, elle exclut toute négociation et tout accord, V. Conditions de discussion.

Du point de vue de l’éthos, l’émotion affichée est de l’ordre du mépris indigné. Par réaction, le locuteur prête le flanc à l’accusation d’arrogance (ad superbiam), et le jeu du mépris se développe, le peuple méprisant ceux qui le méprisent, V. Ad populum.


[1] Cité d’après l’éd. Flammarion, Paris, 1988, note p. 174-175.


 

Menace – Promesse

MENACE – PROMESSE

La perspective d’un dommage plus ou moins imminent constitue une menace.
A menace B” admet deux lectures, selon que la source de la menace 1) correspond à une cause matérielle (l’orage menace) ou 2) est un agent humain (Pierre menace Paul).
Face à un dilemme de double menace, l’une relativement supportable (donner la bourse), et l’autre beaucoup plus (la vie), le menacé opte généralement pour la première. La menace peut être équilibrée par une contre-menace (stratégie de dissuasion).  Elle peut être camouflée sous un voile de causalité.

1. La source de la menace est une cause matérielle

L’éruption menace le village
L’orage menace les récoltes
La falaise menace de s’effondrer.

En parlant de menace, quelles qu’en soient la source et l’objet, le locuteur définit la situation comme source de crainte, de peur, voire d’angoisse. En tant que sentiment, la peur est forcément liée à un expérienceur, et prototypiquement à un humain, V. Émotion.
L’être sous le coup de la menace est toujours humain ou lié aux humains, qu’il s’agisse d’un dommage infligé directement et immédiatement aux humains (récolte, village) ou de façon indirecte et lointaine :

Le réchauffement climatique menace les glaciers.

Si nécessaire, l’interprétation lie aux humains l’être sous le coup de la menace, et, à la limite, humanise l’être menacé, ce qui est plus facile lorsqu’il s’agit d’un arbre (Proche, Animé) que lorsqu’il s’agit d’une météorite (Lointain, Inanimé) :

Le rocher menace l’arbre
Les radiations menacent la météorite
: ?

2.  Le locuteur H est l’agent du dommage encouru

Si H est un humain agent volontaire du dommage potentiel encouru par M, on a affaire à une menace ouverte et directe, la menace par excellence :

La bourse ou la vie !
Alors, ce terrain je te l’achète à toi ou à ta veuve ?

La menace est double, et le menaceur offre au menacé le choix entre deux maux, l’un plus grave que l’autre du point de vue du menacé et sans intérêt pour le menaceur, l’autre correspondant à la rançon demandée. Si bien que le menacé se retrouve dans une situation de dilemme, contraint à opter pour le moindre mal, satisfaire le menaceur. “ou bien… ou bien... », ou “si… alors”, V. Connecteurs logiques :

Soit vous perdez seulement votre argent, soit vous perdez votre vie et votre argent.
Soit vous faites cela pour moi – ce qui est, je suis d’accord, assez désagréable pour vous – soit je vous fais cela – ce qui sera vraiment beaucoup plus désagréable pour vous.

Schématiquement :

— H annonce à M qu’il risque de souffrir un dommage X0
— La réalisation de ce dommage dépend de H (agent du dommage).

— Ce dommage peut être suspendu si M réalise telle chose X1, explicitement exigée  par H, et que M ne ferait pas spontanément, de bon gré.
— Pour M, X1 est moins dommageable que X0.

On peut discuter de la nature argumentative d’un tel discours. Mais devant l’alternative “la bourse ou la vie !”, il semble raisonnable de sacrifier la bourse ; en tout cas, lorsqu’il faudra expliquer où est passé l’argent, l’existence d’une telle menace sera considérée comme une explication pleinement satisfaisante de sa disparition.

Le moyen suggéré doit réellement supprimer la menace actuelle. Si le menaceur laisse ouverte la possibilité d’un nouveau rançonnement, alors il ne reste plus au menacé que l’espoir de résister (cas des rançongiciels).

3. La menace, fondement du discours de la peur

La tradition des études argumentatives, s’intéresse à la situation où le locuteur est source de la menace ou représente un humain, une institution source de la menace.
La manœuvre a été abondamment désignée métonymiquement par l’instrument de la menace :

— Menace du bâton donc métonymiquement appel à la force, à la contrainte physique. Il peut s’agir de bâton au sens propre de châtiment physique dans ce monde ou dans l’autre (enfer), ou au sens symbolique de blâme. V. Foi et superstition.
(Lat. ad baculum, de baculum “bâton” ; ang. arg. from the stick).

— Menace de la prison, sous-espèce de la précédente. (Lat. ad carcerem, de carcer, prison).
— Menace plus ou moins métaphorique de foudroyer toute résistance
(Lat. ad fulmen, de fulmen, foudre ; ang. thunderbolt arg.).
— Menace de frapper au portefeuille. L’argument du portefeuille (différent de l’argument de la richesse) recouvre toutes les formes de menace et de récompense liées aux intérêts financiers.
L’argument du portefeuille est parfois désigné sous son nom latin, ad crumenam, de crumena “bourse” ; ang. argument to the purse).

Le sentiment associé est toujours la crainte, la peur : Latin argumentation ad metum ; de metus, peur. Anglais : appeal to fear, “peur” ; scare tactics, “stratégie de la peur” ; arg. from threat, “menace”.

Dans tous les cas, la menace produit de la peur (a contrario : “Vos menaces ne me font pas peur”). La caractérisation précise de l’émotion induite dépend du mode de construction de la menace, selon qu’elle a ou non une source précise (“on sent qu’il va nous arriver quelque chose”), qu’il existe un agent identifié à l’origine de la menace ; qu’il existe ou non des possibilités de contrôle (“nous allons vers un conflit des civilisations”). Si la menace est causale, sans source précise ni possibilité de contrôle ou de refuge (“tout fout le camp”), le discours de la menace construit de l’inquiétude diffuse, de la peur, de l’angoisse, voire des crises de panique. La substitution de l’agentivité à la causalité permet de se livrer à la quête de responsables, et donne des moyens de combattre la peur.

4. Menace et contre-menace : la dissuasion

Tout ceci se déroule dans la logique du malandrin, qui suppose que le rapport de force est en sa faveur. Mais l’agresseur peut avoir mal évalué la situation ; s’il s’en prend à Fanfan la Tulipe, il sortira perdant de l’aventure. En restant sur le plan de la négociation, le menacé peut disposer de ressources lui permettant de faire chanter le maître chanteur. Il peut à son tour proférer des contre-menaces, qui permettent de rétablir le statu quo.
Si les forces sont exactement équilibrées, la réciprocité des menaces détruit la menace, comme le dit du moins la doctrine de la dissuasion ou de l’équilibre de la terreur. Selon le discours officiel, la menace n’a pas pour objet d’obtenir quelque avantage sur l’autre, mais seulement de préserver sa propre existence. Seul le mal peut contenir le mal, ce qui n’est pas satisfaisant du point de vue moral, V. “Toi aussi !”.

5.  Prévenir et menacer

L’agentivité (menacer) peut être dissimulée sous la causalité (avertir).

3.1 H informe M et l’avertit

M peut ne pas être conscient des conséquences de ses choix :

X : — Dois-je vraiment mettre ces gants très peu commodes ?
Y : — Ces gants sont des maniques, si tu ne les mets pas, tu te brûleras.

Il ne s’agit pas de menace, mais d’argument par les conséquences négatives, or les conséquences négatives se coordonnent très bien aux menaces. Si l’effet redouté est présenté comme une conséquence négative inexorable d’un comportement de M, M est l’artisan de son propre malheur. H prévient M et lui indique un moyen d’éviter ce malheur.

Si tu continues comme ça, tu vas droit à la catastrophe
Tu travailles dur pendant les vacances ou tu vas à la catastrophe.

La causalité est celle du monde social tel qu’il est envisagé par H :

X : — Dois-je vraiment faire mes devoirs ?
Y : — Si tu ne fais pas tes devoirs, pas de cinéma ce week-end, tu échoueras à ton examen, plus tard tu ne trouveras pas de travail, et tu iras en enfer.

3.2  A avertit – menace B

Le locuteur peut voiler sa menace sous la forme d’une argumentation par les conséquences ; autrement dit, l’agentivité est dissimulée sous la causalité. Dans le cas de la menace ouverte, le locuteur prend en charge son rôle de méchant en se présentant comme l’agent de l’événement négatif pour l’interlocuteur menacé. Si l’événement négatif est présenté comme causé par le comportement de l’interlocuteur lui-même, on a affaire à une argumentation par les conséquences négatives. L’interlocuteur est alors construit comme l’agent de son propre malheur. Dans cette configuration, le locuteur dégage sa responsabilité, il se met dans le rôle du conseiller.

Le changement de stratégie est identique à celui que l’on observe dans le cas du passage d’une politique résultant d’un choix volontaire à une politique orientée par la force des choses.

Question : L’entreprise doit-elle accorder une augmentation de salaire à ses employés ?
Le syndicat : — S’il n’y a pas d’augmentation, les ouvriers vont tout casser !
Le patronat : — Si vous persistez dans vos revendications, vous allez nous contraindre à la fermeture de l’usine.

5. Ad baculum carotamque, “le bâton et la carotte”

Dans les mains du pouvoir établi, la menace et la peur, comme la joie et la récompense, peuvent être utilisées comme de puissants instruments de dissuasion et d’incitation, “que les bons se réjouissent et que les méchants tremblent !”.
Le philosophe chinois Han-Fei propose une théorie du pouvoir comme usage expert des « deux manipules » (Han-Fei, Tao), qui sont les deux intérêts matériels motivant les actions humaines, les châtiments et les récompenses, hors de tout souci de rationalité ou de valeur d’un autre type, comme la justice. La gestion des actions humaines exploite deux mouvements psychiques antagonistes, la peur et la souffrance du châtiment ; le désir, puis la joie de la récompense. Les actes argumentatifs par excellence seraient ainsi la promesse (de récompense) et la menace (de châtiments) — si l’on admet qu’argumenter c’est persuader de faire ceci, ou dissuader de faire cela, V. Autorité ; Pragmatique.

La locution courante “manier la carotte et le bâton” associe ces deux formes d’appel à l’intérêt financier. L’argument dit ad baculum devrait plutôt être nommé ad baculum carotamque. On s’est intéressé principalement à l’argument du bâton, comme si l’argument de la carotte était tout de même plus acceptable ou plus rationnel. On peut également appeler “argument du portefeuille” l’argument de la carotte et du bâton utilisé par celui qui impose ses décisions par des sanctions financières (frapper au portefeuille) et des récompenses : “travaillez plus sinon vous serez renvoyés” (menace) ; “travaillez plus, vous gagnerez plus” (récompense). Il s’agit de “ faire, parce que sinon…” ou de “ faire, parce que ça rapporte”. La récompense joue ce que tous les humains sont supposés désirer, soit honos, uoluptas, pecunia : la gloire, le pouvoir, le plaisir, l’argent, V. Valeur.


Maximisation – Minimisation

MAXIMISATION – MINIMISATION

 

La perspective d’un dommage plus ou moins imminent constitue une menace.“A menace B” admet deux lectures, selon que la source de la menace 1) correspond à une cause matérielle (l’orage menace) ou 2) est un agent humain (Pierre menace Paul).
Face à un dilemme de double menace au sens (2), l’une relativement supportable (donner la bourse), et l’autre beaucoup plus (la vie), le menacé opte généralement pour la première. La menace peut être équilibrée par une contre-menace (stratégie de dissuasion). Elle peut être camouflée sous un voile de causalité.

La maximisation facilite la réfutation, la minimisation ouvre la voie au traitement par le mépris des arguments de l’opposant.

Comme il est plus facile de réfuter des affirmations catégoriques générales que des affirmations restreintes, il est tentant, pour réfuter un énoncé, de le mettre au haut degré :

L1 :    — Dans ce jardin, il y a tout de même des coins qui sont mal entretenus!
L2 :    — Écoute, ce n’est quand même pas la jungle !

Le processus de maximisation est connu en rhétorique comme figure d’exagération (Gr. deínōsis) :

Sans avoir montré que la personne a ou non commis l’acte, on amplifie (auxèsèi) cet acte. Cela donne l’impression soit que l’accusé n’a pas accompli l’acte quand c’est lui qui amplifie, soit qu’il a commis l’acte, quand c’est l’accusateur. (Rhét., II, 24, 1401b1-10 ; Chiron, p. 407)

Le défenseur utilise le topos sémantique “plus le crime est grave, moins il est vraisemblable”  ;  l’accusateur utilise le topos “plus le crime est grave, plus il doit être sévèrement puni”.

À cette tactique d’exagération correspond l’euphémisation ou minimisation, V. Stase.
Dans les interactions ordinaires, la maximisation des similitudes et la minimisation des différences permet l’alignement des catégories, V. A pari.

1. Exagération absurdifiante

La manœuvre d’exagération absurdifiante est une figure de réfutation connue en rhétorique sous le nom d’adynaton : « on utilise dans l’argumentation à la fois hyperbole et apodioxe pour établir une position par l’exagération de l’absurde de la position contraire » (Molinié 1992, Adynaton ; V. Mépris). La réfutation par l’absurde, est radicalisée par exemple en transposant analogiquement les conclusions à d’autres situations :

Pour éviter la récidive, exécutons tous les suspects, pour ne pas risquer d’accident, laissons les voitures au garage.

Elle peut utiliser des mécanismes de l’argumentation par la pente glissante :

Tu veux manger végétarien, pas de problème, mange de la salade, va brouter la pelouse.

Soit la question “Faut-il juger les criminels psychopathes juridiquement irresponsables”, “les fous” ? Le rejet de la proposition “il faut juger les psychopathes”, est un cas de rejet pour cause de pente glissante, une invitation à “ne pas s’arrêter en si bon chemin” :

Jugeons tous les actes criminels. Quel que soit le niveau de conscience de l’auteur. Et pourquoi pas un chien ? L’actualité fournit une tragique occasion de faire encore progresser la justice. […] Et pourquoi le cyclone qui a récemment ravagé les Antilles, faisant plusieurs victimes et d’immenses dégâts matériels, échapperait-il aux foudres de la justice ?
M. Horeau, Flagrants délirants. [1]

C’est une manœuvre de destruction du discours qui ridiculise la position adverse en généralisant son raisonnement à d’autres situations inappropriées.
La maxime “tout ce qui est exagéré est insignifiant » est une première ligne de défense possible qui  fonctionne contre la maximisation et possiblement contre la minimisation “exagéré en moins”.

2. Euphémisation

Il ya minimisation ou euphémisation lorsque le fait est reconnu, mais la nature du préjudice ou la portée de l’acte critiqué sont considérées comme quasi nulles (indifférentes). Si on me reproche d’avoir volé une mobylette, je peux répondre : “Oh, ça n’est jamais qu’une vieille mobylette toute cassée et sans valeur aucune”. Le sentiment associé est l’indifférence, et l’accusateur est incité à se calmer. Tout peut être euphémisé, même la torture des gens sans importance :

30-7-84 Christian Von Wernich (aumônier [capellán] de la Police de Buenos-Aires, actuellement prêtre à Bragado) (déclaration à la revue Siete DíasQu’on me dise que Camps a torturé un pauvre type que personne ne connaît, bon, d’accord, et alors ? ; mais comment aurait-il pu torturer Jacobo Timermann, un journaliste à propos de qui il y avait une pression mondiale constante et décisive, ne serait-ce que pour cela !”
Carlos Santibáñez et Mónica Acosta, [Les deux Églises] (souligné par nous) [2]

Dans les conflits de catégorisation traités par l’argumentation a pari, les partisans de l’alignement des catégories minimisent les différences entre catégories, les partisans du maintien de catégories différenciées maximisent ces différences,

3. Tension exclamative

La tension exclamative radicalise les contenus et les pose au-delà de la contestation (Plantin 2020). En termes de véridiction, il s’ensuit que la seule ouverture à la contestation est l’attaque personnelle.


[1] Le Canard Enchaîné, 29 août 2007, p. 1.
[2] Carlos Santibáñez et Mónica Acosta, Las dos Iglesias. Rapport élaboré par Carlos Santibáñez et Mónica Acosta, en commémoration du vingtième anniversaire de l’assassinat de Monseigneur Angelelli,
http://www.desaparecidos.org/nuncamas/web/investig/dosigles/02.htm], 20-09-2013


 

Manipulation

MANIPULATION

1. Le mot et les domaines

Dans la forme “manipule N1”, manipuler a deux significations :

1. Manipuler1: N1 désigne un inanimé (“manipuler des sacs de ciment”) ; une partie du corps, ou le corps physique lui-même (“masser” : “manipuler les vertèbres” ; “ je vais me faire manipuler à 10 h”).

2. Manipuler2 : N1 désigne une personne en tant que synthèse de représentations et capable d’auto-détermination. Dans ce second sens, qui est récent (Rey [1992], Manipuler), manipuler, c’est instrumentaliser : “considérer une personne comme un objet, un pur instrument pour une certaine fin”.

Les deux sens sont liés, leurs familles dérivationnelles sont identiques (manipulateur, manipulation, manipulatoire). On parle de manipulation au second sens dans les domaines suivants.

— En psychologie, dans la vie quotidienne : “une personnalité manipulatrice”.
— Dans le domaine politico-militaire : la propagande blanche est destinée à l’opinion publique du propre pays ; elle peut être mensongère et manipulatrice ou non. La propagande noire est nécessairement manipulatrice dissimule son origine et son intention réelle, elle se présente comme émanant d’une source amie, alors qu’elle provient de l’ennemi ; elle est du domaine de la désinformation et de “l’intox”.
— Dans le champ de l’action commerciale et des techniques de marketing, on manipule les gens pour les pousser les gens à acheter quelque chose plutôt que rien, ou ceci plutôt que cela, sans tenir compte de leurs intérêts et de leur volonté informée. Cette manipulation fait appel à différentes techniques pour amorcer et ferrer le client, V. Étapes.
— Dans les domaines politique, idéologique et religieux.

Dans ces différents domaines, la question de la manipulation croise celle de l’argumentation.

2. “Faire faire” : de la collaboration à la manipulation

La manipulation est une ressource qui peut être mobilisée dans des situations où une personne M poursuit un but β ; pour atteindre ce but, il a besoin qu’une autre personne, N, pense ou agisse de telle et telle manière.

2.1 Tractation à but ouvert

1) M estime que β est dans l’intérêt de N ; N est d’accord.

N a une représentation positive de β ; il estime que β est important, agréable, dans son intérêt ; il poursuit β spontanément, pour des raisons indépendantes. Il s’ensuit que M a besoin de N, et N a besoin de M : M et N coopèrent sur β.
Éventuellement, si l’engagement de N est moins évident, dans une démarche ouverte, M persuade, par des arguments, N de s’associer à lui pour réaliser β : N sait que M a l’intention de l’amener à faire β, et ils se parlent.

2) Faire β n’est pas vraiment dans l’intérêt de N.

Faire β est indifférent ou légèrement ennuyeux pour N. Spontanément, il n’interviendrait pas, ne collaborerait pas avec M sur β. M peut alors agit sur la volonté de N ou sur ses représentations.

(a) Action sur la volonté de faire

Dans cette situation, M peut entreprendre de persuader N de faire β. Il menace N (ad baculum), le soudoie (ad crumenam), l’apitoie (ad misericordiam), lui fait du charme, le séduit (ad amicitiam), V. Émotion. N a toujours une représentation plutôt négative de β. Mais ces arguments, s’il s’agit d’arguments, ont transformé la volonté d’agir de N, et finalement N veut bien faire β même si β ne lui plaît toujours pas. Il fait βquand même, même si, à contrecœur” ; c’est bien parce que ça te fait plaisir. On peut discuter pour savoir s’il y a eu ou non manipulation de la volonté de N.

(b) Action sur les représentations de l’action à faire

M reformate β de façon à ce que β apparaisse agréable à N, dans son intérêt ; on retrouve la première possibilité : N veut bien faire β parce que, maintenant, ça lui paraît bien.

Dans le cas (a), N fera un travail qu’il sait dangereux, bien qu’il soit dangereux, parce qu’il est bien payé. Dans le cas (b), N fera un travail, dangereux ou non, dont il pense qu’il n’est pas dangereux. M peut combiner les deux stratégies : “tu peux bien faire ça pour moi, c’est pas si dangereux”. Dans ces deux cas, il n’y a pas forcément manipulation. M a présenté ouvertement à N son but, lui faire faire β. N s’est laissé convaincre, peut-être par de bons arguments. Il se peut que le travail ne soit pas si dangereux, et fort bien payé.

Il n’y a clairement manipulation que si M sait que le travail est dangereux, et qu’il a sciemment mal représenté ou dissimulé le danger à N. Le mensonge est à la base de la manipulation. 

3) Faire β est contre les intérêts et les valeurs de N

Dans ce cas, β est franchement contraire aux intérêts de N ; dans les circonstances normales, N s’opposerait spontanément à M sur β. Il reste néanmoins possible pour M :

De persuader N de vouloir faire quelque chose de contraire à ses intérêts ou à ses valeurs, par exemple de se suicider, de se sacrifier, même s’il n’a pas envie de mourir, au nom d’un intérêt ou d’une valeur supérieurs : “Dieu, le Parti, la Nation, te le demandent” ; “tu dois sacrifier des enfants pour faire triompher notre cause”.

De persuader N que l’action à laquelle on le pousse est bonne et qu’il la fait dans son propre intérêt. M inspire à N le désir du sacrifice : “d’ailleurs, tu m’as dit que tu aimerais bien aller au Paradis”.

Les argumentations par lesquelles M a persuadé N de consentir à β sont dites manipulatoires parce qu’elles ne respectent pas une hiérarchie des valeurs que l’on considère comme naturelle. Il y a manipulation, parce que, par des discours condamnables, on a persuadé N de faire quelque chose auquel aucune personne de sang-froid, dans son bon sens, dans les conditions normales ne souscrirait ; la problématique de la manipulation rejoint celle du lavage de cerveau.

2.2 Tractation à but masqué

Dans les cas précédemment évoqués, N est plus ou moins conscient de ce qu’il est réellement en train de faire. Le mensonge sur les intentions réelles de M, le masquage du but réel β auquel est substitué un but secondaire auquel N adhère sont les éléments essentiels de la manipulation “profonde”.
Les propres intérêts de N, ou la conception qu’il a de ses intérêts, le poussent à poursuivre des buts diamétralement opposés à β ; M et N poursuivent des buts antagonistes. M doit donc dissimuler à N son objectif β. Dans ce cas, M trouve un but leurre, βleurre, tel que :

(1) βleurre est positif pour N : N pense que son intérêt est de faire βleurre.
(2) βleurre conduit fatalement à βcaché.
(3) N ignore, ne se rend pas compte que (2).

Si tout marche comme M le souhaite, N réalise le but-leurre, M empoche la mise, et N subit le dommage. N comprend ou ne comprend pas qu’il a été manipulé.

Il n’y a pas forcément communication verbale entre M et N au cours de ce processus. Cette forme de manipulation est celle du pieux mensonge qui poussait à mettre des édulcorants dans l’huile de foie de morue qu’on administrait aux enfants, ou celui que Calvin attribue aux moines voulant amener le peuple à son salut par tous les moyens fussent-ils condamnables, car la fin justifie les moyens. Il s’agit de multiplication des reliques de la vraie croix :

Que saurait-on dire autre chose, sinon que tout cela a été controuvé pour abuser le simple peuple ? Et de fait, les cafards, tant prêtres que moines, confessent bien qu’ainsi est, en les appelant pias fraudes, c’est-à-dire des tromperies honnêtes pour émouvoir le peuple à dévotion.
Jean Calvin, Traité des reliques [1543].[1]

Un cas limite est celui où le manipulateur dissimule simplement son but interactionnel. On vend une grosse encyclopédie à des gens ravis par cet achat ; mais ils savent à peine lire, ils n’ont aucun usage de ce type d’ouvrage, et, de toute façon, ils n’ont pas les moyens de payer les traites (d’après Lorenzo-Basson 2004). Il y a manipulation parce que le vendeur réussit le tour de force de maintenir dans l’arrière conscience des acheteurs la nature réelle de la rencontre, une interaction de vente (β) avec ses aspects financiers, et de la faire paraître comme une conversation amicale (β leurre).

3. Manipulation et pratique du pouvoir

Le statut accordé à la manipulation est lié à une vision du pouvoir et de l’action : le pouvoir s’exerce-t-il par la force et par le mensonge, ou par la raison et l’argumentation ? Sur la nécessité du mensonge d’État, Lénine rejoint Churchill et rencontre Rumsfeld :

Je dois avouer que ce qu’on appelle les milieux cultivés de l’Europe occidentale et d’Amérique sont incapables de comprendre ni la situation actuelle, ni le rapport réel des forces. Ces milieux doivent être considérés comme sourds-muets.
Dire la vérité est un préjugé bourgeois mesquin tandis que le mensonge est souvent justifié par les objectifs.

Lénine, cité dans V. Volkoff, La désinformation, arme de guerre, 2005[2]

Parlant de la nécessité vitale de garder secrets le lieu et l’heure du débarquement en Normandie, en juin 1944, Churchill a déclaré :

En temps de guerre, la vérité est si précieuse qu’il faut toujours l’entourer d’une garde de mensonges. [In wartime, truth is so precious that she should always be attended by a bodyguard of lies.]

N’empêche que :

La vérité est irréfutable [incontrovertible], l’ignorance peut s’en moquer, la panique peut la détester, la méchanceté peut la détruire, mais elle est là.[3]

La guerre autorise sans doute beaucoup de choses que la démocratie s’interdit en temps de paix. Au début du 21e siècle, le courant néo-conservateur américain[4] a réactivé cette notion de “noble mensonge”, de la nécessité d’un corps de “bodyguards of lies”, construisant une vérité qui n’est ni adéquation au réel ni le meilleur accord humainement réalisable, mais une “vérité stratégique”, imposée si nécessaire par une “fraude pieuse [pious fraud]” auprès des citoyens.
En Argentine de l’entre-deux-guerres certains avaient développé la notion de “fraude patriotique” [fraude patriótico] aux élections, adaptant aux temps modernes les pratiques que Calvin attribue aux moines médiévaux.

4. Argumentation et manipulation

Signifier n’est pas manipuler

Dans le cadre de la logique naturelle, l’étude des schématisations est l’étude du processus discursif de construction du sens, par laquelle le locuteur construit, « aménage » (Grize 1990, p. 35) une signification synthétique, cohérente, stable, à l’intention de son interlocuteur. Dans tous les cas, cette signification n’est pas la réalité, mais un éclairage de la réalité. En ce sens, toutes les perspectives constructivistes de la réalité par le discours peuvent être dites manipulatoires, au sens 1, sur le matériau discursif, d’où manipulatoires2 sur les interlocuteurs. Cette vision manipulatrice2 résulte d’une dramatisation du processus de signification, qui ne correspond pas au sens ordinaire du terme de manipulation, qui suppose le mensonge délibéré.

Argumentation et propagande

Un fil très ténu sépare l’étude de l’argumentation telle que la définit le Traité de l’argumentation de celle de la propagande politique, telle que la définit Domenach : dans le premier cas, il s’agit de « provoquer ou d’accroître l’adhésion des esprits aux thèses qu’on propose à leur assentiment » au moyen de procédés discursifs (Perelman et Olbrechts-Tyteca [1958], p. 5), dans le second de « créer, transformer ou confirmer des opinions », au moyen de procédés pluri-sémiotiques (image, musique, participation à des mouvements de foule (Domenach 1950, p. 8).
Cette différence est peut-être celle de la ratio-propagande à la senso-propagande de Tchakhotine (1939, p. 152) ; la première agit « par persuasion, par raisonnement » et la seconde « par suggestion » (ibid.).

Manipulation et mensonge

Le mensonge et le masquage des intentions font, dans tous les cas, basculer de l’argumentation à la manipulation. Le discours manipulatoire est fondamentalement tromperie et mensonge qui s’entend par action (dire sciemment le faux) et par omission (omettre de dire tout le vrai alors que l’interlocuteur l’attend)  : mensonge référentiel, parce qu’on présente comme vraies des informations qui ne le sont pas, ou on affirme un but qui n’est pas le vrai but ; mensonge des constructions discursives qui présentent comme inéluctables des enchaînements qui ne le sont pas ; mensonge sur l’identité du locuteur, qui n’est pas ce qu’elle prétend être ; mensonge émotionnel emporté par de fausses représentations.

La dénonciation du discours manipulatoire est une dénonciation du mensonge, or le mensonge n’est pas toujours lisible dans le discours, il n’y a pas de marque du discours mensonger. C’est pour cela que, comme le dit Hamblin « le logicien n’est le juge ni la cour d’appel ; et un tel juge ou une telle cour d’appel n’existent pas » ([[The logician] is not a judge or a court of appeal, and there is no such judge or court]) (1970, p. 244). La dénonciation ne peut se faire qu’au nom d’une vision de la réalité, en d’autres termes, elle est l’affaire des participants informés eux-mêmes, V. Évaluations.


[1] Œuvres choisies. Éd. présentée, établie et choisie par O. Millet, Paris, Gallimard, 1995, p. 199.
[2] Lausanne, L’Âge d’Homme, 2004, p. 35.
[3]http://quotations.about.com/cs/winstonchurchill/a/ bls_churchill.htm (20 – 09 – 2013)
[4] Donald Rumsfeld, US Department of Defense Briefing, 25 sept. 2001