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Évaluation du syllogisme

ÉVALUATION DU SYLLOGISME

Le processus d’évaluation d’un syllogisme a pour but de déterminer si ce syllogisme est formellement valide. Cette évaluation est menée à l’aide des règles du syllogisme ou par la méthode des diagrammes de Venn.
Un syllogisme non valide est un paralogisme syllogistique.

Les paralogismes de déduction sont des « argumentations ayant la forme d’un syllogisme traditionnel et qui violent l’une ou l’autre des règles bien connues du syllogisme. » (Hamblin 1970, p. 44), V. Fallacieux (2); Fallacieux (3).

1. Règles du syllogisme

La logique traditionnelle a établi les règles suivantes, qui permettent d’éliminer les modes non concluants (invalides) du syllogisme (d’après Dopp, 1967, Chap. II, Sect. IV ; Rahman & Akuedotevi 2010/2015).

·       Règle du nombre de termes

(a) Un syllogisme articule trois termes (trois concepts).

·       Règles de distribution des termes

Distribution d’un terme
Dans une proposition, un terme (sujet ou prédicat) est dit distribué s’il dit quelque chose de tous les êtres qu’il désigne. Sinon, il n’est pas distribué.
Les termes précédés du quantificateur tous sont distribués ; les termes quantifiés par certains, quelques, beaucoup, presque tous … ne sont pas distribués.
Par exemple, dans une proposition affirmative universelle A, “Tous les Athéniens sont des poètes”:
— Le terme sujet Athénien est distribué.
— Le terme poète est non distribué : la proposition A dit seulement que “certains poètes sont athéniens”.

Pour qu’un syllogisme soit valide, l’ensemble des conditions suivantes doit être réalisé.

(b) Le moyen terme est distribué au moins une fois. Cette règle assure que les deux prémisses concernent au moins un objet commun.

Aucun M n’est P                     M est distribué : la majeure dit de tous les M qu’aucun n’est P
Tout S est M
Aucun S n’est P

(c) Le grand terme et le petit terme ne peuvent pas être distribués dans la conclusion s’ils ne le sont pas dans la prémisse correspondante.

Aucun M n’est P        M est distribué dans la majeure (dit de tous les M qu’aucun n’est P)
Tout S est M               S est distribué dans la mineure (dit de tous les S qu’aucun n’est M)
Aucun S n’est P           S et P sont distribués dans la conclusion

S est distribué dans la conclusion et dans la mineure.

·       Règles sur les qualités (positive / négative) des prémisses

(d) Deux prémisses affirmatives ne peuvent pas donner de conclusion négative.

Certains M sont P                                          Tous les M sont P
Certains S sont M                                          Certains S sont M
Pas de conclusion                                            Conclusion : Certains S sont P

(e) À partir de deux prémisses négatives, on ne peut rien conclure.

Aucun M n’est P                                Certains M ne sont pas P
Aucun S n’est M                                Certains S ne sont pas M
Pas de conclusion                                    Pas de conclusion

(f) Si une prémisse est négative, la conclusion doit être négative (une prémisse positive et une prémisse négative ne peuvent pas donner une conclusion positive).

Aucun M n’est P                      La prémisse majeure est négative.
Certains S sont M
Certains S ne sont pas P          La conclusion est négative.

·       Règles sur les quantités (universelle / particulière) des propositions

(g) Si une prémisse est particulière, la conclusion est particulière (la conclusion ne peut être universelle que si les deux prémisses sont universelles).

Aucun M n’est P
Certains S sont M                   La prémisse mineure est particulière.
Certains S ne sont pas P         La conclusion est particulière.

(h) À partir de deux prémisses particulières, on ne peut rien conclure.

Certains M sont P
Certains S ne sont pas M
Pas de conclusion

2. Paralogismes

Un paralogisme est un syllogisme qui ne respecte pas une ou plusieurs des règles précédentes. Sur les 256 modes du syllogisme, 19 modes sont valides ; il y a donc 237 manières d’être invalide pour un syllogisme. La question de savoir s’il “a l’air” concluant ou non est sans pertinence ; en fait, pour avoir l’air concluant, il lui suffit d’avoir l’air d’un syllogisme. Le terme de paralogisme ne désigne rien d’autre qu’une erreur de calcul ou une construction incorrecte du syllogisme.
Quelques exemples.

·       Paralogisme de quatre termes — Règle (a)

Les métaux sont des corps simples.
Le bronze est un métal.
* donc le bronze est un corps simple.

Le bronze n’est pas un corps simple, mais un alliage. Dans la prémisse mineure, le mot métal est dit du bronze parce qu’il a un “air de famille” avec les métaux proprement dits, comme le fer, on peut le fondre et le mouler. Dans la prémisse majeure, métal est employé avec son sens propre. On a donc affaire à deux homonymes ; le syllogisme est à quatre termes, V. Homonymie ; Distinguo.

·       Paralogisme de distribution — Cf. Règle (c)

Dans le syllogisme suivant, le grand terme mortel est distribué dans la conclusion et pas dans la prémisse majeure.

Tous les A sont B                   Tous les hommes sont mortels.
Aucun C n’est A                     Aucun chien n’est homme
* donc Aucun C n’est B            Aucun chien n’est mortel.

Dans la prémisse majeure, “tous les hommes sont mortels”, le grand terme, mortel, n’est pas distribué (cette prémisse ne dit rien de tous les mortels, mais dit seulement de certains mortels qu’ils sont hommes). Mais la conclusion “aucun chien n’est mortel” affirme quelque chose de tous les mortels : “aucun n’est chien”. Le grand terme est distribué dans la conclusion et pas dans la majeure. La conclusion affirme donc plus que la prémisse, ce qui est impossible.

·       Paralogisme de qualité — cf. Règle (e)

Le syllogisme suivant conclut à partir de deux prémisses négatives (voir Règle)

Certains B ne sont pas C         Certains riches ne sont pas arrogants.
Aucun A n’est B                     Aucun poète n’est riche.
* donc Aucun A n’est C            * Aucun poète n’est arrogant.

·       Paralogisme de quantité — cf. Règle (h)

Le syllogisme suivant conclut à partir de deux prémisses particulières

certains M sont P                 Aucun M n’est P
aucun S n’est M                    Certains S sont M
* donc aucun S n’est P

3. Évaluation du syllogisme

3.1 À l’aide des règles du syllogisme

La méthode traditionnelle d’évaluation des syllogismes utilise un système de règles de type précédent. Le repérage se fait autour des éléments suivants. L’évaluation procède pas à pas :

— Vérifier le nombre de termes et de propositions.
— Repérer le moyen terme, le petit terme, le grand terme.
— Déterminer la quantité et la qualité des prémisses et de la conclusion.
— Repérer les distributions des termes.
— Vérifier l’organisation de la distribution des termes : vérifier que le moyen terme est distribué au moins une fois ; si le grand terme ou le petit terme est distribué dans la conclusion, vérifier qu’il l’est aussi dans les prémisses ; etc.

Cette méthode, laborieuse, déplace l’attention de l’analyste de la compréhension de la structure et de l’articulation du syllogisme, de ce qu’affirme le syllogisme, vers l’application fragmentée d’un système de règles. On développe peut-être ainsi les capacités à appliquer un algorithme, mais on est tout de même loin d’un apprentissage de la pensée critique appliquée aux affaires de la vie ordinaire.

3.2 Évaluation à l’aide des diagrammes de Venn

Les évaluations se font de manière plus parlante à l’aide de la technique des diagrammes de Venn. Trois cercles sécants représentent les trois ensembles correspondant aux trois termes. L’affirmation de chacune des prémisses est reportée sur les cercles correspondants. Si une prémisse affirme qu’un ensemble (concrétisé par un cercle ou une portion de cercle) ne contient aucun élément, ce cercle ou cette portion de cercle est noirci (rayé). Si une prémisse affirme qu’un ensemble (id.) contient un ou des éléments, on met une croix dans le cercle ou la portion de cercle concernée. Une portion de cercle est donc soit noire, soit pourvue d’une croix, soit blanche. Si elle est blanche, c’est qu’on ne peut rien en dire.

Les données des prémisses ayant été ainsi reportées sur le diagramme, on peut confronter le résultat à ce qu’affirme la conclusion. On lit sur le diagramme si le syllogisme est valide ou non.

Considérons le syllogisme :

Certains riches ne sont pas arrogants.
Aucun poète n’est riche.
* Aucun poète n’est arrogant.

Il s’évalue comme suit. Soit les trois cercles sécants, représentant respectivement l’ensemble des riches (R), l’ensemble des poètes (P) et l’ensemble des arrogants (A).

— “Certains riches ne sont pas arrogants” : on considère le cercle des riches et celui des arrogants, et on met une croix dans le cercle des riches, hors de son intersection avec celui des arrogants : il y a quelqu’un dans cette zone.

— “Aucun poète n’est riche” : on considère le cercle des poètes et celui des riches, et on noircit leur intersection : il n’y a personne dans cette zone.

— On regarde enfin le cercle des poètes et celui des arrogants ; la conclusion affirme que l’intersection du cercle des poètes avec celui des arrogants est noire (vide, rayures horizontales) ; or on voit que ce n’est pas le cas ; elle est en partie blanche. Ce syllogisme est un paralogisme.

Considérons le syllogisme

Aucun M n’est P
Or Tout S est M
Donc Aucun S n’est P

Les trois cercles sécants, représentent respectivement l’ensemble des M, l’ensemble S et l’ensemble P.

— “Aucun M n’est P” : l’intersection des cercles M et P est vide (noire).
— “Tout S est M” : La partie hors intersection des cercles S et M est vide (noire).
— On regarde le cercle des S et celui des P : on voit que leur intersection est noire (vide) ; c’est ce que dit la conclusion “Aucun S n’est P”. Ce syllogisme est valide.

4. Paralogismes de permutation de quantificateur

Par généralisation, on appelle paralogisme toutes les erreurs naissant d’une mauvaise application des règles de la logique formelle. Par exemple, les erreurs de permutation des quantificateurs donnent naissance à des paralogismes de quantification, comme le paralogisme sophistique : “Tous les êtres humains ont une mère ; donc ils ont la même mère (une mère est mère de tous les humains

Pour tout être humain H, il existe un être humain M, tel que M est la mère de H
* donc : Il existe un être humain M tel que pour tout être humain H, M est la mère de H.

Il se peut que le passage suivant contienne un tel paralogisme, compliqué d’une fallacie de verbiage :

Et tous les génies de la science, Copernic, Kepler, Galilée, Descartes, Leibnitz, Buler, Clarke, Cauchy, parlent comme [Newton]. Ils ont tous vécu dans une véritable adoration de l’harmonie des mondes et de la main toute puissante qui les a jetés dans l’espace et qui les y soutient. Et cette conviction, ce n’est pas par des élans, comme les poètes, c’est par des chiffres, des théorèmes de géométrie qu’ils lui donnent sa base nécessaire. Et leur raisonnement est si simple que des enfants le suivraient. Voyez en effet : ils établissent d’abord que la matière est essentiellement inerte ; que, par conséquent, si un élément matériel est en mouvement, c’est qu’un autre l’y a contraint ; car tout mouvement de la matière est nécessairement un mouvement communiqué. Donc, disent-ils, puisqu’il y a dans le ciel un mouvement immense, qui emporte dans les déserts infinis des milliards de soleils d’un poids qui écrase l’imagination, c’est qu’il y a un moteur tout puissant. Ils établissent en second lieu que ce mouvement des cieux suppose résolus des problèmes de calcul qui ont demandé trente années d’études.
Ém. Bougaud (Abbé), Le Christianisme et le temps présent, 5e édition, 1883[1]


[1] Le Christianisme et le temps présent. T. I, La religion et l’irréligion Paris, Poussielgue Frères, 5e édition, 1883.


 

Études d’argumentation: Développements contemporains

ÉTUDES D’ARGUMENTATION
Développements Contemporains

L’histoire longue des études d’argumentation rejoint celle de la rhétorique, de la dialectique et de la logique.
Comme discipline aspirant à une certaine autonomie, les études d’argumentation n’apparaissent qu’après la Seconde Guerre Mondiale. Il est néanmoins possible de noter des inflexions au cours de cette histoire courte.

1. L’histoire longue : dialectique, logique, rhétorique

Antiquité gréco-latine

Du point de vue des disciplines classiques, l’argumentation est liée à la logique, “art de penser correctement”, à la rhétorique, “art de bien parler”, et à la dialectique, “art de bien dialoguer”, c’est-à-dire de bien articuler son intervention et sa pensée à celle des autres. Cet ensemble forme la base du système dans lequel l’argumentation a été pensée depuis Aristote jusqu’à la fin du XIXe siècle.

L’argumentation y est vue comme une théorie de la pensée inférentielle en langage ordinaire, dont l’exposé est capable de convaincre. Le cœur de l’argumentation est constitué par la théorie des types d’arguments, et d’une réflexion sur la question de la validité des argumentations. Cette validité dépend de la qualité des prémisses et de la fiabilité des lois qui permettent d’en dériver des conclusions.

Époque moderne

Elle est marquée, depuis la Renaissance, par la décadence des pratiques dialectiques comme instrument de recherche de la vérité (Ong 1958) et une critique de la logique aristotélicienne comme instrument exclusif ou essentiel de la pensée scientifique. De nouvelles méthodes fondées sur l’observation et l’expérimentation, faisant de plus en plus appel aux mathématiques, s’imposent. La rhétorique est ramenée aux figures de style et aux considérations de style littéraire.

Fin XIXe, début XXe siècle

À la fin du XIXe siècle, l’argumentation rhétorique est délégitimée comme source de savoir et rattachée aux seules belles-lettres ; la logique est formalisée et devient une branche des mathématiques. Les études d’argumentation restent vivantes en droit et en théologie.

Depuis le milieu du XXe siècle, s’élabore une réflexion autonome sur l’argumentation.

2. Un symptôme : les titres

Jusqu’à la parution du Traité de l’argumentation, les ouvrages intitulés Argumentation ne proposent pas de théorie de l’argumentation, mais des argumentations sur des sujets précis, comme le montrent leurs titres, par exemple :

1857 — Discussion sur l’éthérisation envisagée au point de vue de la responsabilité médicale, argumentation. Par Marie Guillaume, Alphonse Devergie.
1860 — Argumentation sur le droit administratif de l’administration municipale. Par Adolphe Chauveau.
1882 — La question des eaux devant la Société de médecine de Lyon. Argumentation en réponse au rapport de M. Ferrand. Par M. Chassagny. P.-M. Perrellon.
1922 — Argumentation de la proposition polonaise concernant la frontière dans la section industrielle de Haute-Silésie.

La nature de l’argumentation est précisée par un complément en sous-titre : argumentation à propos de, sur… Le titre Argumentation fonctionne en gros comme Essai ou Thèse dans la littérature actuelle, pour désigner un genre. Si tel est le cas, on doit constater que l’apparition du genre “[ouvrage théorique sur l’]Argumentation” est corrélative de la disparition du genre “Argumentation [sur –]”, du moins sous ce titre.

En anglais, il existe une tradition d’ouvrages intitulés utilisant “Argument” et “Argumentation” dans leurs titres. Certains de ces ouvrages proposent des argumentations en faveur d’une position, comme les suivants :

Yale C., Some Rules for the Investigation of Religious Truth ; and Some Specimens of Argumentation in its Support, 1826.

Dans la première moitié du XXe siècle, de nombreux ouvrages de formation à la composition ou au débat sont publiés, dans lesquels les objectifs pédagogiques se mêlent à des considérations plus théoriques. Aux États-Unis, ils sont liés aux pratiques des départements de Speech Communication ou des départements d’anglais.

Lever R., The Arte of Reason, Rightly Termed Witcraft; Teaching a Perfect Way to Argue and Dispute, 1573.
Brewer E. C., A Guide to English Composition : And the Writings of Celebrated Ancient and Modern Authors, to Teach the Art of Argumentation and the Development of Thought, 1852
Foster, W. T., Argumentation and Debating, 1917.
Baird A. C., Argumentation, Discussion and Debate, 1950.

Un des plus connus est sans doute :

Whately R., Elements of Rhetoric Comprising an Analysis of the Laws of Moral Evidence and of Persuasion, with Rules for Argumentative Composition and Elocution, 1828.

Malgré son titre, l’ouvrage de Toulmin The Uses of Argument (1958) ne relève pas de cette tradition. Aucun livre de ce genre ne figure dans sa bibliographie, et il ne cite aucun ouvrage de rhétorique.

3. 1958 et après : les champ des études d’argumentation

Une date clé, 1958

1958 est une date clé, où sont parus deux ouvrages fondamentaux :

Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca, 1958, Traité de l’argumentation. La nouvelle rhétorique.
Stephen E. Toulmin, 1958, The Uses of Argument [trad. fr. 1993, Les usages de l’argumentation].

Ces titres sont les plus connus d’une constellation d’ouvrages qui tous contribuent à définir la nouvelle thématique de l’argumentation.

Les “Public Relations” : un point de vue non rhétorique et non argumentatif sur la persuasion:

Vance Packard, 1957, The Hidden Persuaders [trad. fr. 1958, La persuasion clandestine]

Spin doctors : les nouveaux éthologuesAccord

— Sur le langage de la propagande :

Serge Tchakhotine, 1939, Le viol des foules par la propagande politique.
Jean-Marie Domenach, 1950, La propagande politique.

— En droit :

Theodor Viehweg, 1953, Topik und Jurisprudenz [Topique et jurisprudence].

— Pour la rhétorique comme fondement de la littérature et de la culture occidentale :

Ernst Robert Curtius, 1948, Europäische Litteratur und Lateinisches. Mittelalter [trad. fr. 1956, La littérature européenne et le Moyen Âge latin]

— Pour une reconstruction historique systématique du champ de la rhétorique :

Heinrich Lausberg, 1960, Handbuch der literarischen Rhetorik [Manuel de rhétorique littéraire].

— Pour une histoire des aventures de la dialectique autour de la Renaissance :

Walter J. Ong, 1958, Ramus. Method and the decay of dialogue.

Des théories généralisées de l’argumentation

Ces théories ont été développées, essentiellement en français, dans une perspective logico-linguistique à partir des années 1970 :

Oswald Ducrot, 1972, Dire et ne pas dire ; 1973, La preuve et le dire.
Oswald Ducrot et al. 1980, Les mots du discours.
Jean-Claude Anscombre & Oswald Ducrot, 1983, L’argumentation dans la langue.

Jean-Blaise Grize, 1982, De la logique à l’argumentation.

La tendance dialectique–critique

Les travaux de Perelman & Olbrechts-Tyteca s’inscrivent dans la tradition de l’argumentation rhétorique, issue de la Rhétorique d’Aristote. Dans le même ordre d’idées, Hamblin a repris la vision de l’argumentation comme pensée dialectique et critique, fondée sur le concept de fallacie, issue des Réfutations Sophistiques d’Aristote :

Charles L. Hamblin, 1970, Fallacies [Paralogismes, Sophismes].

Cet ouvrage a particulièrement influencé les courants de la pragma-dialectique et de la logique informelle, qui ont également relancé la recherche sur les types d’arguments.

Le courant pragma-dialectique

L’approche pragma-dialectique a été développée à partir des années 1980 par Frans van Eemeren et Rob Grootendorst. Elle refonde les études d’argumentation sur les actes de langage, la pragmatique linguistique et une nouvelle conception de la dialectique. Ils ont élaboré un puissant système de règles pour l’évaluation des arguments permettant la résolution rationnelle des divergences d’opinion, V. Norme, Règles, Évaluation.

Frans H. van Eemeren & Rob Grootendorst, 1984, Speech acts in argumentative discussions: A theoretical model for the analysis of discussions directed towards solving conflicts of opinion, 1984.
Frans H. van Eemeren & Rob Grootendorst, 1992, Argumentation, communication, and fallacies.
Frans H. van Eemeren et Rob Grootendorst, 2004, A systematic theory of argumentation : The pragma-dialectical approach.

En français, l’ouvrage suivant propose une introduction à la pragma-dialectique :

Frans H. van Eemeren & Rob Grootendorst, 1996, La nouvelle dialectique (trad. de Argumentation, communication, and fallacies, 1992).

Depuis 1986, The International Society for the Study of Argumentation organise un colloque de référence, The ISSSA Conference on argumentation. On peut considérer que ses Proceedings proposent un état de l’art de la discipline, renouvelé tous les quatre ans depuis 1987 (Eemeren et al. [ISSA]).
Le Handbook of Argumentation theory (2014) de van Eemeren & al présente un état de la recherche en argumentation.

La Logique informelle (informal logic)

La logique informelle d’Anthony Blair, Ralph Johnson et Douglas Walton lie l’argumentation à une logique et à une philosophie qui prennent en compte les dimensions ordinaires du discours et du raisonnement. La notion de schème argumentatif est redéfinie de façon à intégrer les contre-arguments correspondants, ce qui permet de renouveler la méthode d’évaluation des arguments, au service du développement de la pensée critique (critical thinking).

Howard Kahane, 1971, Logic and Contemporary Rhetoric: The Use of Reason in Everyday Life.
Ralph H. Johnson et J. Anthony Blair, 1977, Logical Self Defense.
Ralph H. Johnson, 1996, The Rise of Informal Logic.

Anthony Blair, Ralph H. Johnson, 1980, Informal Logic : The First International Symposium.
John Woods & Douglas Walton, 1989, Fallacies. Selected Papers 1972-1982.
Douglas Walton, Chris Reed, Fabrizio Macagno, 2008, Argumentation Schemes.
Anthony Blair, 2012, Groundwork in the Theory of Argumentation.

En français, l’ouvrage suivant propose une traduction d’études qui se rattachent à ce courant :

John Woods et Douglas Walton, 1992, Critique de l’argumentation. Logiques des sophismes ordinaires.

L’argumentation dans les interactions ordinaires

Ces différentes écoles ont construit des théories articulées du champ de l’argumentation, qui accordent une importance particulière au dialogue. Certaines approches s’ouvrent aux problématiques de l’interaction ordinaire. Les premières études faites dans cette perspective se trouvent dans :

Robert Cox et Charles A. Willard éd., 1982, Advances in Argumentation Theory and Research.
Frans van Eemeren et al. éd., 1987, Proceedings of the Conference on Argumentation 1986.
Scott Jacobs, Sally Jackson, 1982, “Conversational argument: a discourse analytic approach”.
Bilmes 1988, “Preference for disagreement”

Le concept d’argumentation développé dans la théorie de l’argumentation dans la langue est appliqué à l’analyse de la conversation dans :

Jacques Moeschler, 1985, Argumentation et Conversation.

Ouvrages d’introduction en français

Les ouvrages suivants proposent des visions globales du champ de l’argumentation, en français:

Pierre Oléron, 1983, L’argumentation.
Gilles Declerq, 1993, L’art d’argumenter. Structures rhétoriques et littéraires.
Jean-Jacques Robrieux, 1993, Éléments de rhétorique et d’argumentation.

Christian Plantin, 1995, L’argumentation.
Philippe Breton, 1996, L’argumentation dans la communication.

Georges Vignaux, 1999, L’argumentation – Du discours à la pensée.
Ruth Amossy, 2000, L’argumentation dans le discours.
Mariana Tutescu, 2003, L’argumentation. Introduction à l’étude du discours.
Emmanuelle Danblon, 2005, La fonction persuasive. Anthropologie du discours rhétorique.
Christian Plantin, 2005, L’argumentation. Histoire, théories, perspectives.
Michel Dufour, 2008, Argumenter – Cours de logique informelle.
Marianne Doury, 2016. Argumentation. Analyser textes et discours

Parmi les ouvrages d’introduction à la rhétorique, en français :

Antelme-Édouard Chaignet, 1888, La rhétorique et son histoire.
Roland Barthes, 1970, “L’ancienne rhétorique. Aide-mémoire”.

Michel Patillon, 1990, Éléments de rhétorique classique.
Olivier Reboul, 1991, Introduction à la rhétorique.

4. Liens aux disciplines voisines

Les principales écoles d’argumentation entretiennent des relations très diverses avec l’héritage rhétorique, dialectique, logique et grammatical, philosophique et pédagogique. Le tableau ci-dessous peut donner une idée de ces liens.

Nouvelle rhétorique

Argumentation dans la langue Logique naturelle  

Fallacy Theory Hamblin

 

Pragma- dialectique

Logique informelle

Rhétorique

+++

+ + o ++ +
Dialectique + o o +++ +++ +++
Logique traditionnelle o o +++ +++ ++ +++
Grammaire, Linguistique o +++ ++ o ++ +
Philosophie +++ + + ++ +

+++

Pédagogie ++ o o o +

+++

o : pas de lien significatif
+ : le nombre d’étoiles indique l’importance du lien

5. Liens ou filiation entre les grandes écoles

Les flèches représentent les liens de solidarité ou de filiations entre les différentes écoles (flèches pleines : lien essentiel ; flèches pointillées : lien secondaire). Pour plus de lisibilité, le tableau a été divisé en deux.

6. Argumentation : Nommer un objet, un domaine et des spécialistes

On parle de l’émergence du champ de l’argumentation dans les années cinquante. L’expression est ambiguë : on ne parle évidemment pas du champ de l’argumentation comme ensemble des pratiques argumentatives. Il s’agit non pas du langagier, mais du métalangagier, d’un ensemble de réflexions articulées sur ces pratiques, cherchant à se définir de manière autonome, notamment par rapport à la logique et à la rhétorique. Elle est aussi trop rapide : la réflexion articulée sur l’argumentation ne date certes pas d’un demi-siècle, mais de plus de deux millénaires. On veut donc simplement dire par là que, depuis les années cinquante, s’est constituée une communauté d’étude, appuyée sur des enseignements à tous les niveaux, qui se réclame non plus de la logique ou de la rhétorique, mais simplement de l’argumentation tout court.

Comment désigner un champ d’étude, un objet d’étude, des spécialistes ? La situation est claire lorsque chacune de ces réalités bien distinctes est désignée par un terme spécifique. C’est le cas par exemple de la sociologie, science des sociétés, prise en charge par les sociologues. La situation est déjà plus compliquée avec économie, le terme désignant à la fois l’économie réelle (production et consommation des biens et des services ; en anglais, economy) et l’économie comme science étudiant cet objet (en anglais, economics) ; les spécialistes sont appelés économistes (anglais economists). Le terme argumentation désigne à la fois l’objet de l’étude et l’étude elle-même, ou “théorie de l’argumentation”. Un ouvrage intitulé Argumentation peut très bien n’en contenir aucune, de même que, selon la plaisanterie traditionnelle, on peut ouvrir un ouvrage intitulé Fallacies sans craindre que ce titre ne soit une description adéquate du contenu.

L’apparition spectaculaire d’ouvrages titrant sur le mot argumentation masque une réalité plus profonde, liée au changement de statut de la logique. Au fond, on parle actuellement d’argumentation pour désigner un domaine ou un ouvrage théorisant ce domaine parce que le mot logique n’est plus disponible depuis la révolution formelle de la fin du xixe siècle. Tous les anciens ouvrages intitulés Logique, reprenant la logique aristotélicienne considérée comme art de penser, sont réellement des théories, des traités de l’argumentation.

Mais, depuis la mathématisation de la logique à la fin du xixe siècle (Auroux 1995), l’intitulé Logique ne peut convenir qu’à un ouvrage de logique formelle. Font exception de rares ouvrages comme les Éléments de logique classique de Chenique (1975, t. I : L’art de penser et de juger ; t. II : L’art de raisonner), ou surtout la Petite Logique de Maritain ([1923]), qui est peut-être un des derniers ouvrages en français proposant sous l’intitulé simple Logique un art de penser (néo-) aristotélicien. Cette logique est en un sens la première de la série de logiques “non formelles”, “substantielles”, “naturelles”… qui ont fleuri à la fin du siècle dernier ; c’est un traité de l’argumentation comme théorie de la pensée naturelle, en langue naturelle.

On reste donc avec un problème de la dénomination du champ par un terme unique non ambigu ; on pourrait, en suivant l’exemple de la polémologie et de la didactologie, penser à argumentologie. Quant au nom des spécialistes de l’argumentation, la même logique appellerait argumentologue, figure bien distincte de l’argumentateur. Les termes risquent d’apparaître inutilement jargonnants, voire ridicules, alors qu’ils seraient bien nécessaires. Quoi qu’il en soit, le dernier mot restera à l’usage et personne ne semble en ressentir actuellement le besoin urgent d’une nouvelle terminologie. Le terme argumentology ne figure pas dans les monumentaux et fondamentaux Proceedings on the Fourth International Conference of the International Society for Study of Argumentation de 1999 ; une seule occurrence en 2003, une également en 2007 ; il n’y a aucune occurrence d’argumentologue ou d’un nom dérivé pour le spécialiste (van Eemeren et al. éd. 1999, 2003, 2007).


 

Éthos et identité discursive

ETHOS ET IDENTITÉ DISCURSIVE

L’éthos du locuteur est la synthèse de trois composantes : 1)  L’éthos proprement dit de la tradition rhétorique, soit une facette de soi construite “par l’entremise du discours actuel”. 2) Des éléments d’autoportrait ; 3) La réputation.

La distinction entre divers modes de présence de la personne à son discours est fondée sur l’idée d’un sujet divisé par la langue, et selon différents rôles socio-discursifs. Sur ce point, à travers la notion d’éthos, se noue le contact entre études du discours argumentatif et études littéraires en narratologie, qui opposent l’auteur et le narrateur, le lecteur réel et le lecteur implicite (Amossy 1999), ou en linguistique avec la problématique de la « subjectivité dans le langage » (Benveniste, 1958 ; Kerbrat-Orecchioni 1980). Comme n’importe quel discours, le discours argumentatif articule trois éléments constitutifs de l’identité discursive de son locuteur :

— L’éthos proprement dit
— La représentation de soi
— La réputation

1. Éthos, autoportrait, réputation

1.1 L’éthos proprement dit :
Une facette de soi construite “par l’entremise du discours actuel”

Ducrot intègre la notion d’éthos rhétorique à la théorie de la polyphonie énonciative. L’éthos technique est un attribut du « locuteur en tant que tel » (opposé au locuteur tel que le désigne le pronom je, et au sujet parlant) (Ducrot 1984, p. 200) :

Dans ma terminologie, je dirai que l’éthos est attaché à L, le locuteur en tant que tel : c’est en tant que source de l’énonciation qu’il se voit affublé de certains caractères qui, par contrecoup, rendent cette énonciation acceptable ou rebutante. (Ibid., p. 201)

Dans la terminologie de Goffman, l’éthos correspond à l’Image (Figure) que le locuteur donne de lui-même, V. Rôles.

1.2 Des éléments explicites d’autoportrait

Ducrot mentionne une seconde facette constitutive de l’identité discursive, « ce que l’orateur pourrait dire de lui-même en tant qu’objet de l’énonciation » (1984, p. 201). Le locuteur thématise sa personne : “Moi aussi, j’ai dû travailler pour gagner ma vie”. Cette autoreprésentation orientée, ou argumentation de soi est une activité déclarative, contrôlée. Ces éléments explicites d’autoportrait sont bien distincts à la fois de l’éthos rhétorique comme de tout ce que le locuteur peut révéler indirectement sur lui-même, intentionnellement ou non. Ce n’est pas la même chose d’avoir un accent et de le revendiquer “Oui, j’ai un accent et j’en suis fier !”.

En situation argumentative, les participants valorisent systématiquement leurs personnes et leurs actes, afin de se légitimer. Les exigences de cette situation priment sur les principes de politesse linguistique, notamment sur le “principe de modestie”.

1.3 La réputation

Dans sa définition de l’éthos, Aristote mentionne un élément extra-discursif, antérieur au discours, de l’ordre de la réputation, du prestige, voire du charisme. Cet éthos “pré-jugé” est appelé éthos « préalable » par Amossy :

On appellera donc ethos ou image préalable, par opposition à l’ethos tout court (ou ethos oratoire, qui est pleinement discursif), l’image que l’auditoire peut se faire du locuteur avant sa prise de parole. […] L’ethos préalable s’élabore sur la base du rôle que remplit l’orateur dans l’espace social (ses fonctions institutionnelles, son statut et son pouvoir), mais aussi sur la base de la représentation collective ou du stéréotype qui circule sur sa personne. […] En effet, l’image que projette le locuteur de sa personne fait usage de données sociales et individuelles préalables, qui jouent nécessairement un rôle dans l’interaction et ne contribuent pas peu à la force de la parole. (Amossy 1999, p. 70)

En ce sens, on peut également parler d’un éthos “pré-discursif ” (Maingueneau 1999). La réputation est construite à partir d’actes et de paroles ; l’éthos est dit pré-discursif non parce qu’il serait constitué hors langage, mais parce qu’il préexiste à l’intervention considérée. La réputation est une construction sociale. Sa construction délibérée, sa gestion et sa réparation relèvent de l’activité professionnelle des agences de communication, pour lesquelles, tout comme les produits, les humains ont des images (Benoit 1995) qu’il faut gérer en permanence et parfois réparer de toute urgence.

1.4 L’identité discursive, une résultante de trois forces

On aboutit ainsi à une opposition entre deux modes de construction de l’éthos : une image de soi explicitée, déclarative et un éthos implicite, inférable à partir d’indices discursifs. Les deux peuvent être contradictoires, comme ils peuvent l’être avec la force de la réputation (des préjugés) constitués sur la personne.

    explicite
  personne de discours  
    implicite
personne    
     
image, réputation  

 On peut partir d’autres oppositions, par exemple en opposant (a) la construction dite (personne de discours explicite), explicitement gérée par le locuteur, à (b) l’éthos structurel implicite et à (c) aux phénomènes de réputation, d’une tout autre nature, soit :

 

 

    éthos
  personne implicitée  
    réputation
personne    
     
personne explicitée  

Ces présentations séparent artificiellement des éléments qui sont en interaction permanente dans la parole.

2. Ethos généralisé et naturalisé

La notion d’éthos a été mise au point dans le champ de la rhétorique argumentative ; mais elle peut aussi être utilisée pour désigner, de façon générale, l’image qu’une personne donne d’elle-même dans sa parole ordinaire (Kallmeyer 1996), son identité discursive. Ce processus de généralisation est typique de certaines théories modernes de l’argumentation, comme celle de l’argumentation dans la langue ou de la logique naturelle. Cette généralisation de l’éthos s’accompagne de sa naturalisation, au risque d’oublier que, comme le pathos et le logos, l’éthos est une ressource stratégique à la disposition du sujet parlant ; on perd l’élément fonctionnel, spécifique de l’éthos rhétorique.

L’orateur déployant sciemment des stratégies éthotiques complexes se distingue du sujet parlant de base non parce qu’il utilise quelque moyen dont il aurait l’exclusivité, mais dans la mesure où il élabore une capacité générale de parole partagée par tous les humains (Lausberg [1960], §3). Tout discours, spontané ou élaboré, contient des caractéristiques subjectives. Ce fait est transparent pour les participants. Le locuteur sait que ses interlocuteurs savent (que lui-même = le locuteur sait, etc.) qu’il produit nécessairement de tels traits de subjectivité, de tous niveaux. Il sait que ses interlocuteurs exploiteront certains de ces traits, considérés comme des signes naturels pour en tirer des conclusions sur son identité “réelle” ou “profonde”. Le locuteur peut donc, plus ou moins intentionnellement, produire et arranger ces indices par des manœuvres éthotiques généralisées afin de canaliser ces interprétations selon ses objectifs et ses perspectives.

Les indices discursifs susceptibles de fournir les bases d’inférences sur la personne du locuteur sont non seulement d’ordre linguistique, mais aussi bien de type encyclopédique. Les uns et les autres sont exploitables à l’infini, les seules restrictions étant celles de l’expertise et des biais interprétatifs du récepteur ; la personne du locuteur est dans l’œil et dans l’oreille du récepteur. L’auteur parle des régimes totalitaires : donc il se réclame d’Arendt (intertextualité) ; il parle des totalitarismes nazis et staliniens mais pas de totalitarismes nazis et communistes : donc il a des penchants communistes (suspicion d’une stratégie de la “part du feu”). Les connaissances sur les pratiques langagières peuvent fournir matière à déduction : il utilise le passé simple et il vouvoie sa femme ; donc c’est quelqu’un de très vieille France.

Du côté de la production, la rhétorique de l’éthos se propose d’exploiter ces inférences comme moyen de persuasion. Du côté de l’interprétation, l’analyste de l’éthos doit décider quelle technique il se donne pour reconstruire l’éthos argumentatif. Le problème est de définir la spécificité du programme de reconstruction de l’éthos de l’orateur par rapport à d’autres programmes, par exemple, ceux de la stylistique, de la sémiotique du texte ou de la psychanalyse. L’éthos n’est pas l’ego, et étudier l’éthos argumentatif ce n’est pas psychanalyser le locuteur. 


 

Éthos, une catégorie stylistique

L’ÉTHOS, UNE CATÉGORIE STYLISTIQUE

L’éthos, c’est l’homme, – et l’homme, c’est le style. Si l’on cherche une méthode systématique pour étudier l’éthos, on rencontre la tradition stylistique. Quintilien note ainsi l’efficacité d’un “effet de style” lié au choix du vocabulaire qui doit être considéré comme un effet éthotique :

Les mots archaïques n’ont pas seulement pour eux des garants importants ; ils apportent au style une certaine majesté qui n’est pas sans charme : ils ont en effet, l’autorité du temps, et, comme ils sont tombés en désuétude, ils procurent comme un attrait de nouveauté.
Quintilien, I. O., I, 6, 39 ; p. 115

L’autorité du mot énoncé est constitutive de l’éthos de l’énonciateur. L’être de langage, « effet du discours lui-même », est construit à partir de traits de tous niveaux linguistiques : la voix, puissant vecteur d’attraction / répulsion, les usages lexicaux, la syntaxe, la manière de bafouiller, le type de plaisanterie, etc.
Les pratiques argumentatives permettent les mêmes inférences sur le caractère :

— celui qui fait des concessions est un modéré / un faible ;
— celui qui n’en fait pas est droit / sectaire ;
— celui qui fait appel aux autorités tient compte de l’expérience / est dogmatique ;
— celui qui utilise les arguments par les causes et les conséquences est un pragmatique réaliste ;
— celui qui réfère son discours à la nature des choses et à leur définition affiche un éthos de conviction, conservateur.

D’autres formes comme l’argumentation par l’absurde ou l’argumentation par analogie ne définissent pas d’éthos spécifique.

Le lien de l’éthos avec la stylistique est établi par l’Art rhétorique d’Hermogène de Tarse. Hermogène fait de l’éthos une des sept Catégories stylistiques du discours, qui sont les qualités de « clarté, grandeur, beauté, vivacité, éthos, sincérité et habileté » (Hermogène, A. R, 217,20 – 218,05 ; p. 323 ; Patillon 1988, p. 213).

L’éthos est donc une des catégories stylistiques du discours ; il y a des discours avec ou sans éthos ; et il peut y avoir un peu ou beaucoup d’éthos dans un discours donné. En d’autres termes, le degré d’implication du locuteur dans son discours est une affaire stratégique.

La catégorie de l’éthos est constituée de quatre composantes, qu’on comparera avec les qualités de sagesse, d’expertise et de bienveillance dont se compose l’éthos aristotélicien.

— La naïveté (saveur, piquant) : le naturel, la franchise des pensées simples; l’absence de duplicité.
— la modération : attribuée au citoyen ordinaire, peu habitué aux manœuvres d’assemblées (Patillon 1988, p. 259).
— la sincérité ;
— la sévérité, ou la dureté, dans l’accusation de l’autre ou de soi-même.

Chacune de ces composantes se caractérise par des pensées, des méthodes, des mots, des figures, des rythmes et des coupes de phrase.

Aussi étrange que cela puisse paraître, la naïveté, la modération,  la sincérité et la sévérité sont des styles L’éthos sincère se construit par les moyens langagiers suivants (Patillon 1988, p. 261 sqq.) :

    • Un sentiment, l’indignation.
    • Une méthode de gestion générale du discours, en particulier l’équilibre réalisé entre ce qui thématisé et ce qui suggéré et implicité.
    • L’emploi des mots de la sincérité, « ceux de la rudesse et de la véhémence ».
    • L’emploi de figures comme l’apostrophe, le démonstratif péjoratif, les figures de l’embarras, réticence, doute, hésitation, corrections, interrogations.
    • Les commentaires personnels et la suspension du discours

Les figures servent la construction de l’éthos, donc l’argumentation : on mesure la distance avec les rhétoriques post-ramusiennes où l’invention est divorcée de l’élocution.

La sincérité est le produit d’une stratégie langagière ; ce n’est pas un supplément étranger au discours qui lui viendrait d’un impératif moral extérieur, elle est le produit d’un certain régime de discours. Ce fait a des incidences pour l’éthique du discours.


 

Éthos

ÉTHOS

Avec  le logos et le pathos, l’éthos ou “caractère” de l’orateur est le troisième des moyens d’influence rhétoriques. L’éthos combine expertise, moralité et empathie, en un sentiment unique de confiance.

1. Le mot éthos et ses traductions

1.1 Les mots grecs

Le mot éthos est un calque d’un mot grec ancien, ēthos (ἦθος). La graphie française étymologique est èthos, au pluriel èthè, transposable en français par ethos ou éthos au singulier. Au pluriel, on utilise èthè, lorsqu’on veut insister sur le lien avec l’acception grecque, ou éthos comme forme plurielle francisée.

Le substantif éthos qui intéresse la rhétorique et la philosophie a deux significations :

    1. Au pl. séjour habituel, lieux familiers, demeure. En parlant d’animaux : écurie, étable, repaire, nid. […]
    2. Caractère habituel, d’où la coutume, l’usage ; la manière d’être ou habitude d’une personne, son caractère ; […] par extension, mœurs. (Bailly (1901), [éthos])

Ce terme est employé en rhétorique pour désigner « l’impression morale » produite par un orateur (ibid.).
À côté de ce substantif éthos, existent en grec les mots êthopoiia (ἠθοποιΐα), “éthopée”, et êthicos (ἠθικῶς, adv.) « d’une manière conforme aux mœurs oratoires ; d’une manière caractéristique ou significative » (Bailly 1919)

1.2 Traductions latines : mores, sensus

Mores — Quintilien considère que, comme le pathos, l’éthos est une catégorie de sentiment, et traduit le mot par mores :

Les sentiments [adfectus], comme nous le savons selon l’antique tradition, se répartissent en deux classes : l’une est appelée par les grecs pathos, terme que nous traduisons exactement et correctement par adfectus, l’autre ethos, terme pour lequel, du moins à mon avis, le latin n’a pas d’équivalent : il est rendu par mores, et, de là, vient que la section de la philosophie nommée ἠθική [éthique] a été dite moralis. » (I. O., VI, 2, 8 ; Cousin p. 25)

Sensus — La relation éthos / pathos peut aussi être rendue en latin par sensus / dolor :

Sensus est un de ces termes vagues par lesquels les latins essaient de rendre ce que la rhétorique grecque désigne par [éthos]. […] Il se distingue de dolor, lequel répond à [pathos] (Cicéron, De Or. iii, 25, 96). (Courbaud, note à Cicéron, De l’or. ii, xliii, 184 ; note 2, p. 80)

Le substantif sensus, a pour sens de base “1. Action sentir, de s’apercevoir”, et signifie également “4. [Au sens moral] sentiment”, et “5. [Au sens intellectuel] manière de voir” (Gaffiot [1934], Sensus). Afficher son bon sensus, c’est donc afficher son bon sentiment moral et intellectuel, manifester du sensus communis, du sens commun, conforme aux façons de penser et aux valeurs de la foule, de l’humanité (ibid.). L’orateur prend la figure de l’homme de bon sens.

1.3 Les mots français : traductions et emprunts

On trouve en français les mots éthos, éthique, éthopée, éthologie, empruntés et adaptés du grec :

— Le substantif éthos, actuellement utilisé en rhétorique. L’époque classique parlait du caractère oratoire ou des mœurs oratoires, mœurs traduisant le latin mores, qui lui-même traduit le grec éthos.
— Le substantif éthopée, également utilisé en rhétorique pour désigner un “portrait moral et psychologique”.
— Le substantif éthique, “philosophie morale”, est un « calque du latin féminin pluriel ethica, qui lui-même est emprunté au grec » (Rey [1992], Éthique).
— Le substantif éthologie, désigne la « science des comportements des espèces animales dans leur milieu naturel » (id., Éthologie).

1.4 Éthique et éthotique

On pourrait utiliser le mot éthique1 comme dérivé adjectif de éthos. Mais éthique2 existe comme substantif et adjectif avec un sens qui le lie à la morale et aux valeurs ; on peut ainsi parler d’éthique du discours pour désigner une instance de contrôle moral de la parole. En anglais, on distingue l’adjectif ethotic (éthique1) de ethics (nom et adjectif) ; en français, nous suivrons cet usage et utiliserons éthotique au sens de éthique1.
La dimension éthotique du discours peut être vue comme la projection discursive des idéaux sociaux du moi, contrôlée par une éthique du discours qui exprimerait les intérêts du surmoi.
La notion d’éthique du discours rejoint la problématique classique de l’orateur comme “homme de bien expert en discours” (vir bonus dicendi peritus). La théorie argumentative contemporaine réfère la critique du discours à un contrôle rationnel, alors que la rhétorique classique la fondait également sur une instance morale.
La notion rhétorique d’éthos renvoie non pas à une problématique morale mais au fait que la personne se projette dans son discours, et qu’elle peut exercer un certain contrôle sur cette projection. C’est une production inhérente à l’activité discursive, exploitée comme une ressource par l’orateur.

2. L’éthos argumentatif

Aristote affirme le primat du caractère (éthos) : « [le caractère] constitue, pourrait-on presque dire, un moyen de persuasion tout à fait décisif » (Rhét., I, 2, 1356a10 ; p. 126), et met en garde contre le recours, trop efficace, au pathos.

2.1 Éthos de l’orateur

L’éthos de l’orateur est un éthos professionnel. Toutes les professions ont leur éthos, manifestation extérieure et signe de la compétence professionnelle de ses membres. Par exemple, le garçon du café d’autrefois affichait son éthos, ensemble de vertus professionnelles : amabilité, sens du contact et de la réplique, efficacité dans la prise de commande, virtuosité dans la façon de remplir exactement le verre, sans “faux-col » ni une goutte sur la table, etc.

L’éthos rhétorique est une stratégie de « présentation de soi » (Goffman [1956]). On pourrait distinguer deux étapes, la production et le produit ; d’une part, la présentation de soi, comme production de soi, étape active, stratégiquement gérée, et de l’autre le produit, l’image de soi, telle qu’elle est supposée être reçue par la cible et reconstructible par l’analyste, aux risques et périls de l’interprétation.

Aristote traite de l’éthos dans deux passages de la Rhétorique. Il distingue d’une part l’éthos propre, l’autofiction que constitue la construction de la face que l’orateur entend présenter au public ; et d’autre part l’éthos de son public, la synthèse d’informations qui lui permet de se faire une conception a priori de son auditoire (cf. infra§4).

Aristote : l’effet conjugué du discours et la réputation

Le terme éthos désigne une des trois classes d’arguments, les deux autres étant le logos et le pathos, V. Logos – Éthos – Pathos. Le mot argument correspond à pistis, qui signifie “preuve, moyen d’influence, emprise”. La Rhétorique introduit le concept d’éthos comme suit :

Il y a persuasion par le caractère, quand le discours est ainsi fait qu’il rend celui qui parle digne de foi. Car nous faisons confiance plus volontiers et plus vite aux gens honnêtes sur tous les sujets plus bonnement, et même résolument sur les sujets qui n’autorisent pas un savoir exact et laissent quelque place au doute ; il faut que cela aussi soit obtenu par l’entremise du discours et non en raison d’une opinion préconçue sur le caractère de celui qui parle. On ne saurait dire, en effet, comme quelques techniciens, qu’au regard de la technique l’honnêteté de celui qui parle ne concourt en rien au persuasif. Bien au contraire : le caractère constitue, pourrait-on presque dire, un moyen de persuasion tout à fait décisif. (Rhét., I, 2, 1356a1-15 ; trad. Chiron, p. 126)

L’éthos de l’orateur est le produit d’une stratégie discursive qui construit une autorité complexe, reposant sur trois composantes :

Les raisons pour lesquelles les orateurs sont en eux-mêmes crédibles sont au nombre de trois, car il y a trois motifs pour lesquels nous accordons notre confiance en dehors des démonstrations : ce sont : la prudence (phronèsis), la vertu (aretè) et la bienveillance (eunoia). (Rhét., ii, 1, 1378a5 ; trad. Chiron, p. 261).

La traduction anglaise de Rhys Roberts propose « good sense, good moral character and good will », autrement dit, l’orateur détient une autorité persuasive parce qu’il est (ou paraît) intelligent (informé, avisé, il a un bon logos) ; parce qu’il est honnête ; parce qu’il nous veut du bien, il est bien disposé à notre égard, il est avec nous. Cette autorité combine expertise, moralité et empathie, en un sentiment unique de confiance ; l’éthos a une structure pathémique.
Comme le dit Groucho Marx, «si tu parviens à avoir l’air sincère, c’est bon » [Sincerity – If you can fake that, you’ve got it made]. L’orateur n’échappe pas au paradoxe du comédien ; il peut toujours être suspecté de mensonge sur ses compétences, ses vertus, ses intentions. Hermogène traite la sincérité comme une catégorie stylistique.

Pour créer la confiance, l’orateur doit se donner les moyens de « paraître prudent et bon » (Rhét., ii, 1, 1378a15 ; trad. Chiron, p. 262). Le mot paraître, et non pas être, est suspect. Mais au-delà du reproche constant fait à la rhétorique de donner aux incompétents, menteurs et escrocs les moyens de tromper leur public, il s’agit pour elle de faire en sorte que celui qui est compétent et honnête le paraisse. L’art du paraître n’est pas moins nécessaire aux honnêtes gens qu’aux crapules.

L’éthos aristotélicien est un éthos intra-communautaire recherchant la conviction en se coulant dans l’autorité d’un consensus. Il existe d’autres postures éthotiques mises en œuvre par des rhétoriques de rupture établissant des autorités minoritaires : “ Je suis différent de vous tous… j’apporte une nouvelle parole… oui c’est une folie”.

Éthos technique et éthos non technique

Le texte de la Rtorique dit que « on ne saurait dire en effet, comme quelques techniciens, qu’au regard de la technique l’honnêteté de celui qui parle ne concourt en rien au persuasif. Bien au contraire ». Le traducteur, Pierre Chiron, considère que le texte grec correspondant est « peu satisfaisant. » La discussion porte sur la relation entre ce qui est « obtenu par l’entremise du discours » et ce qui est la conséquence d’une « opinion préconçue ». La traduction de Ruelle propose de conjuguer ces effets, et non pas de les opposer : « il faut d’ailleurs que ce résultat soit obtenu par la force du discours et non pas seulement par une prévention favorable à l’orateur » (Aristote, Rhét. Ruelle, p. 83 ; nous soulignons). Il semble que le « bien au contraire » de la traduction de Chiron va dans le même sens.

Cette distinction renvoie à l’opposition entre preuves (moyens de persuasion) “techniques” et “non techniques”. L’effet éthotique « obtenu par l’entremise du discours et non en raison d’une opinion préconçue sur le caractère de celui qui parle » correspond à une preuve technique, alors que dans le cas de l’effet de persuasion obtenu en raison d’une « opinion préconçue », l’effet éthotique est produit de manière non technique. Il est donc rejeté hors de la rhétorique comme toutes les autres preuves non-techniques. La théorie est cohérente, mais elle impose une distinction difficile à mettre en œuvre sur les données.

2.2 Critique et réduction de l’éthos

Éthos et attaque personnelle
Éthos du locuteur et attaque personnelle de l’opposant constituent l’avers et le revers d’une même médaille discursive. Du point de vue de la théorie de la politesse, il s’agit d’une augmentation de soi dans le premier cas et d’une diminution de l’autre dans le second. En jouant sur son éthos, le locuteur exploite sa propre personne pour accréditer son point de vue, comme en attaquant l’opposant ad personam il exploite la personne de l’autre pour réfuter ou discréditer le point de vue qui l’embarrasse. Dans les deux cas, le discours élude la discussion sur le fond, et lui substitue une discussion périphérique des personnes.

Du point de vue défensif, l’éthos n’étant pas thématisé mais implicité, il ne peut être critiqué que par une attaque ad personam ; on pourrait dire que l’affichage de l’éthos dans le discours pousse l’opposant à la faute.

Approches critiques
Les approches critiques postulent que seuls sont pertinents et potentiellement valides les arguments explicites sur le fond du débat. Elle tente de protéger les participants des dérives en demandant que les aspects des personnes qui ne sont pas thématiquement liés au débat soient tenus à l’écart. La mise en scène éthotique est considérée comme une tentative d’instaurer une relation asymétrique, mettant l’interlocuteur en position basse pour inhiber la libre critique, V. Modestie.
Enfin, l’approche critique extrait de la forme synthétique de l’éthos une composante explicite, l’argument d’autorité, qui satisfait la condition de propositionnalité, et qui est, en conséquence, accessible à la réfutation. Cette autorité est positionnée comme une forme de preuve indirecte, jouant un rôle périphérique. Elle est traitée principalement dans le cadre d’une problématique de l’expertise ou de la compétence sur le point en question. Cette réduction de l’éthos à l’autorité experte implique le rejet de la facette charismatique de l’éthos, comme non pertinente et fallacieuse, ainsi que de sa facette pouvoir (administratif légal) : une affirmation n’est pas vraie, une mesure n’est pas judicieuse simplement parce qu’elles sont portées par une personne prestigieuse ou une instance de pouvoir.

5. Éthos, “caractère” de l’auditoire

La notion d’éthos s’applique à l’orateur et à son auditoire, dans des perspectives bien différentes. Aristote traite de l’éthos en deux moments de la Rhétorique, dans un bref passage où il définit l’éthos de l’orateur, et, après les chapitres consacrés aux émotions, il passe aux caractères des auditoires :

Étudions après cela les caractères (èthè), à savoir ce que sont les gens en fonction des passions (pathè), des dispositions (hexeis), des âges et des conditions de fortune.  (Rhét., ii, 12, 1388b31 ; p. 328-329).

Cette section décrit des types de caractères, qui classent et caractérisent les humains, selon la fortune (les nobles, les riches ; les puissants, et les chanceux) et selon les âges (la jeunesse, la maturité, la vieillesse). Ces “éléments de folk-sociologie” se concluent par une remarque pratique :

Tels sont les traits des caractères des jeunes et des vieux. Par conséquent, puisque tous les hommes font bon accueil aux discours faits à leur propre caractère et aux discours semblables, il n’est pas difficile de voir par quel usage des discours on apparaîtra sous tel ou tel jour, soi-même et ses discours. (Rhét., ii, 13, 1390a20-29 ; trad. Chiron, p. 336)

Un tel passage montre clairement que l’adaptationidentification à l’auditoire est mise à la base de l’entreprise de persuasion. Cette prise en compte du caractère du public sera considérée comme fallacieuse par les théories normatives de l’argumentation : on ne doit pas parler à tel auditoire (ex datis) on doit parler en vérité, V. Croyances de l’auditoire.

Par rapport aux trois statuts distingués pour l’éthos du locuteur, éthos montré, éthos thématisé, et éthos de réputation, on voit que l’éthos de l’auditoire est plutôt un éthos de réputation, soit une donnée objective, “non technique”, externe au discours, V. Éthos et identité discursive.
L’opposition entre l’éthos rhétorique de l’orateur et sa réputation relève des mêmes raisons que celles qui opposent “preuve techniques” et “preuves non technique” : le premier est à produire, le second à utiliser.

Néanmoins, il y a un éthos technique de l’auditoire. L’orateur peut introduire dans son discours une image implicite de l’éthos de l’auditoire favorisant son entreprise, tout comme de thématiser cet éthos. Enfin, le public a lui-même un éthos montré, qu’il manifeste par ses réactions immédiates au discours qu’on lui tient. 


 

Étapes, Arg. par —

ÉTAPES et AMORÇAGE

Si le chemin jusqu’au but est long et difficile, il est recommandé de diviser la difficulté en une série d’étapes plus faciles à réaliser.  S’il s’agit de demander à quelqu’un quelque chose qu’il refusera vraisemblablement, la technique d’amorçage consiste à obtenir son accord d’abord sur peu, et à lui demander de plus en plus, en lui tenant toujours caché le but ultime.

1. L’action par étapes

D’une façon générale, l’action par étapes permet d’atteindre un but global jugé difficilement atteignable en le divisant en une série de buts partiels, plus accessibles, qui pourront être atteints successivement. Je ne peux pas transporter cet objet de cent kilos, alors je le démonte et transporte successivement toutes ses parties ; je divise le grand sac en dix petits sacs, etc. Ces buts partiels peuvent être ordonnés, c’est le cas de tous les apprentissages : on apprend d’abord à conduire sur une route normale avant d’apprendre à conduire sur le verglas. Dans ces différents cas, l’acteur raisonne en ayant clairement présent à l’esprit son but global, par rapport auquel il détermine et organise ses buts partiels.

2. Amorçage

Dans la version manipulatoire de la division, l’action à entreprendre implique la collaboration d’une personne dont on sait qu’elle ne partage pas spontanément cet objectif, ou même qu’elle y est hostile parce que toute la démarche va contre ses intérêts. La stratégie par étape en ce second sens est couramment désignée, dans le domaine de la vente, comme une stratégie d’amorçage (Joule & Beauvois 1987).

Les Martin, nouvellement mariés, veulent acheter un appartement. Conformément à leur première demande, l’agent immobilier leur propose un modeste deux-pièces, et ils acceptent de l’acheter. L’agent a maintenant un pied dans la porte et observe que très bientôt un bébé va arriver ; ils ont donc vraiment besoin d’un trois pièces. Prêts à tout pour le bébé, les Jones optent pour trois pièces. Mais l’agent observe encore que Mme Jones est en train de développer une start-up prometteuse, et qu’il lui faudra un bureau pour le télétravail, donc une quatrième pièce, etc.

Telle qu’elle est décrite par Perelman & Olbrechts-Tyteca, la stratégie du développement par étapes est définie d’abord comme une stratégie potentiellement manipulatrice :

On constate que, bien souvent, il y a intérêt à ne pas confronter l’interlocuteur avec tout l’intervalle qui sépare la situation actuelle de la fin ultime, mais à diviser cet intervalle en sections, en plaçant des jalons intermédiaires, en indiquant des fins partielles, dont la réalisation ne provoque pas une aussi forte opposition. ([1958], p. 379).

Du point de vue de l’action persuasive, l’argumentateur manipulateur amène sa cible ou son interlocuteur à faire / convenir de A pour ensuite, sur la base de A, l’amener à s’engager plus loin dans la même direction en faisant /convenant de B, et ainsi de suite.

C’est une telle stratégie d’amorçage – quelque peu manipulatoire, mais l’intention est louable – qu’Abraham utilise dans son argumentation avec l’Éternel pour le convaincre de retenir sa colère vengeresse envers Sodome. La direction va de quelques-uns à très peu.

[…] Abraham demeura encore devant son Seigneur. 23 Et s’approchant, il lui dit : Perdrez-vous le juste avec l’impie ? 24 S’il y a cinquante justes dans cette ville, périront-ils avec tous les autres ? Et ne pardonnerez-vous pas plutôt à la ville, à cause de cinquante justes, s’il s’y en trouve autant ? […] 26 Le Seigneur lui répondit : Si je trouve dans tout Sodome cinquante justes, je pardonnerai, à cause d’eux, à toute la ville.
27. Abraham dit ensuite : Puisque j’ai commencé, je parlerai encore à mon Seigneur, quoique je ne sois que poudre et que cendre. 
28 S’il s’en fallait cinq qu’il n’y eût cinquante justes, perdriez-vous toute la ville, parce qu’il n’y en aurait que quarante-cinq ? Le Seigneur lui dit : Je ne perdrai point la ville si j’y trouve quarante-cinq justes.
29Abraham lui dit encore : Mais s’il y a quarante justes, que ferez-vous ? Je ne détruirai point la ville si j’y trouve quarante justes.
30[…] Si vous trouvez dans cette ville trente justes, que ferez-vous ? Je ne perdrai point la ville si j’y en trouve trente, dit le Seigneur, je ne la perdrai point.

31[…] Et si vous en trouviez vingt ? Dieu lui dit : Je ne la perdrai pas non plus s’il y en a vingt.
32[…] Et si vous trouviez dix justes dans cette ville ? Je ne la perdrai point, dit-il s’il y a dix justes.

33Après que le Seigneur eut cessé de parler à Abraham, il se retira et Abraham retourna chez lui. (Genèse, 22-33)

Malheureusement, le Seigneur ne trouva pas dix justes dans Sodome.

3. L’argument de la pente glissante

L’argument de la pente glissante ou de la direction, permet de prévenir le risque d’être victime d’une stratégie d’amorçage.


 

Reprise du discours

REPRISE DU DISCOURS

Dans un dialogue argumentatif, les partenaires sont amenés non seulement à renvoyer les partenaires intéressés à ce qui a déjà été dit par les divers participants actifs (“comme tu disais il y a un instant …”), mais à “réanimer” leurs paroles, c’est à dire à les reprendre de façon plus ou moins stricte. Les motifs de ces reprises sont divers et hétérogènes, et concernent aussi bien l’expression phonique ou graphique que le contenu sémantiques ou argumentatifs. Les opérations de  renvoi et de reprise définissent par exemple l’argument d’autorité, l’argument ad hominem. Ils sont constitutifs dans tous les actes d’approbation et de réfutation.

Positivement, le locuteur peut se référer explicitement ou implicitement à d’autres discours co-orientés avec le sien, par exemple pour mettre ses conclusions C sous leur autorité, soit pour souligner la convergence de leurs arguments.

Négativement, le locuteur est confronté à des discours qui le réfutent ou qui contre-argumentent en construisant des positions incompatibles avec les siennes. Face à ces contre-discours, le locuteur peut choisir de les ignorer ou de les reprendre, V. Prolepse

Ce travail de reformulation et d’expansion d’un discours cité peut correspondre soit à une explication, une interprétation, où la reformulation est co-orientée avec le discours originel, soit être l’élément de base d’une réfutation, qui s’appuie sur cette reformulation.

1. Modalités générales des reprises

Cette reprise argumentative peut se faire sous différentes modalités correspondant à différentes stratégies, le but étant d’étayer le discours dans lequel est insérée la reprise.

Allusion — L’allusion, positive ou négative, a la forme d’une trace qui permet de repérer un discours autre, sans que l’on puisse désigner précisément l’auteur ou le passage visé. L’acte de reprise tombe dans le vide si ce discours primaire n’est pas identifiable. 

Citation explicite référencée — Aux antipodes de l’allusion, la citation explicite référencée est exprimée par un passage entre guillemets, accompagné de ses références de manière à construire un objet non équivoque : ce qui a été dit, par qui, quand, où, etc. Cette forme de citation est caractéristique du régime scientifique de la réfutation, adressée à la lettre à ce qui a été dit. Elle suppose que la citation est correctement contextualisée et que le discours source est disponible.

Citation libre — La citation libre référencée combine des éléments de la formulation originelle, avec des adaptations à leur nouveau contexte, qui peuvent aller jusqu’à la reforumation d’éléments secondaires qui, en principe, n’affectent pas le sens du texte cité.  présentée par le citeur comme une reformulation paraphrasant un contenu originel.

La reformulation permet d’en exposer le sens ou de mieux l’adapter aux intentions présentes du locuteur. Le discours est référencé de façon large par le renvoi à son auteur “comme le dit X dans cette tribune”, “comme l’a dit X à un journaliste”.

Le produit de ce travail d’adaptation et de reformulation peut s’intéger à une explication, une interprétation, du texte premier, où la reformulation est co-orientée avec le discours originel, soit fonctionner comme élément de confirmation ou de réfutation.

On peut rejeter une citation libre en montrant que son montage est tendancieux ou caricatural.

— Elle a été intentionnellement mal comprise ; on fait un procès d’intention à son auteur.

— Sa reformulation est tendancieuse ou caricaturale, c’est-à-dire qu’elle contient une réinterprétation de la position attribuée à la source citée lui faisant dire ce qu’elle n’a jamais dit.

— qu’elle omet des circonstances pertinentes, et qu’elle laisse de côté des éléments essentiels,

—  que cette manœuvre ou cette erreur rendent la citation absurde et auto-réfutée, ou la réorientent vers d’autres conclusions qui lui sont étrangères, V. Épouvantail.

 

Il n’est jamais évident de déterminer dans quelle mesure quelqu’un a voulu dire ou réellement dit quelque chose qu’il est possible d’inférer de la lettre de ce qu’il a dit.

On peut rejeter une citation explicite référencée en montrant que le passage est mal cité : la citation est incomplète, mal découpée, décontextualisée et coupée du système de pensée qui lui donne sens. Le citeur est représenté comme un ignorant, à qui on donne une explication, ou une leçon.

 

Épitrope

ÉPITROPE

Littré définit l’épitrope comme une « figure de rhétorique, qui consiste à accorder quelque chose qu’on pourrait contester, afin de donner plus d’autorité à ce qu’on veut persuader » (Littré, Épitrope), V. Concession.

L’épitrope est une concession ironique par laquelle on concède quelque chose qu’on pourrait aisément réfuter. Dans les conditions ordinaires, on réfute tout ce que l’on peut, et on concède le reste. Il s’ensuit que si l’on concède P, c’est que l’on n’est pas capable de réfuter P. Si le locuteur concède une proposition contestable, on conclut qu’il argumente mal. S’il concède P qu’il pourrait de toute évidence rejeter, son discours prend une forme Ironique :

P est assez clairement faux :
L : — P, d’accord, mais / pourtant Q

À propos d’un écrivain dont on vient de discuter des qualités de style de manière plutôt négative :

Je veux bien qu’il soit un bon styliste, mais il n’a aucun sens de l’intrigue.

L’épitrope peut également résulter de l’amplification absurdifiante apportée à la position concédée, V. Maximisation :

J’ai certainement des visions, mais j’ai aussi des preuves.


 

Épichérème

ÉPICHÉRÈME

 

L’épichérème est
1) Un raisonnement dont chacune des prémisses  est elle-même soutenue par une argumentation ;
2) Un raisonnement ainsi étayé pris dans son contexte communicationnel.

1. Un raisonnement dialectique

La théorie aristotélicienne du raisonnement syllogistique distingue deux types de syllogismes, le philosophème et l’épichérème [1] :
— Si les deux prémisses du syllogisme sont certaines et la règle de déduction valide, on a affaire à un syllogisme analytique ou scientifique, un « philosophème » (Top., VIII, 11, 15 ; p. 355).
— Par opposition au syllogisme scientifique, « l’épichérème [est] un raisonnement dialectique » (ibid., p.355). C’est un syllogisme fondé sur des prémisses relevant de l’opinion, donc seulement probables et n’aboutissant qu’à du vraisemblable, V. Abduction.

2. L’épichérème, un enthymème renforcé

2.1 Une argumentation dont les prémisses sont étayées

Dans les définitions suivantes, l’épichérème correspond à une complexification de la cellule argumentative monologale “Argument, Conclusion”.

L’argumentation rhétorique reposant sur des prémisses seulement probables, il est normal d’appuyer ces prémisses sur des preuves. L’épichérème est un tel enthymème renforcé, articulant donc cinq termes (Cicéron, Inv. I, 35, 61).

Le raisonnement suivant est un épichérème:

— Conclusion visée, « proposition, que l’on veut montrer » :

L’univers est conduit selon un plan.

— [Prémisse 1 + Preuve de la prémisse 1]

    • Prémisse 1 : « ce qui est mené suivant un plan est bien mieux administré que ce qui est conduit sans plan. »
    • La preuve de la prémisse 1 est apportée par une accumulation d’exemples (conglobation) relevant de l’expérience commune, « une maison menée avec méthode est mieux pourvue de toutes choses et mieux approvisionnée qu’une maison dirigée sans réflexion ni plan. Une armée, […] Un vaisseau […] »

— [Prémisse 2 + Preuve de la prémisse 2]

    • Prémisse 2 : « de toutes les choses, aucune n’est mieux conduite que l’ensemble du monde. »
    • Preuve de la prémisse 2 : (notre numérotation)

(a) « car le lever et le coucher des astres est soumis à un ordre » ;
(b) « les révolutions des années …

(b1) … ont lieu toujours de la même façon comme suivant une loi nécessaire.
(b2) … et en outre sont réglées pour être utiles à toutes choses. »
(b2) conclut non seulement pour l’existence d’un plan, mais pour un plan bienveillant, ainsi que (c) :
de même,
c) « l’alternance du jour et de la nuit n’a jamais été modifiée et n’a jamais causé de dommage à quoi que ce soit. »

— Conclusion : « l’univers est donc conduit suivant un plan ».

3. Composantes de l’épichérème

La question du nombre de composantes de l’épichérème est discutée :

La controverse entre les partisans de la forme quinquepartite de l’épichérème et ceux de la forme tripartite se réduit à une question simple : s’il est nécessaire d’argumenter pour soutenir les prémisses, faut-il considérer que ces argumentations sont indépendantes des prémisses et qu’elles forment des touts distincts de l’épichérème lui-même ? Ou bien qu’il s’agit plutôt de composantes à part entière de l’épichérème ? (Solmsen 1941, p. 170)

La distinction est une question de niveau. En surface, l’épichérème comprend cinq éléments (Prém. = Prémisse)

Prém. 1 — Preuve de la Prém 1 — Prém. 2 — Preuve de la Prém 2 => Conclusion

Au niveau de l’articulation logique, on a une structure à trois composantes :

(Prémisse 1 et sa preuve) — (Prémisse 2 et sa preuve) => Conclusion

C’est la position de Quintilien : « Pour moi, néanmoins, il m’apparaît, ainsi qu’à la majorité des auteurs, qu’il n’y a pas plus de trois parties » (I. O., V, 14, 6 ; p. 202). Une prémisse probable accompagnée de sa preuve devient certaine. Si une prémisse est considérée comme certaine en elle-même (non accompagnée de sa preuve), alors on a un épichérème à quatre termes, réductibles à trois par exemple :

Prémisse1 — Prémisse2 — Preuve de la prémisse2 => Conclusion

Prémisse 1 — (Prémisse 2 + Preuve) => Conclusion

4. Une argumentation étayée et mise en valeur

La Rhétorique à Herennius définit l’épichérème comme :

L’argumentation la plus complète et la plus parfaite, [celle] qui comprend cinq parties : la proposition, la preuve, la confirmation de la preuve, la mise en valeur, le résumé. (À Her., II, 28 ; p. 58).

L’épichérème est présenté comme une organisation textuelle argumentative comprenant cinq éléments.
— Les trois premiers éléments définissent le contenu cognitif de l’épichérème, comme une argumentation dont les prémisses sont étayées :

Argument — Étayage de l’argument — Conclusion

L’étayage peut correspondre à toutes les formes de renforcement, de la précision causale à l’envolée pathémique ou éthotique.
— Les deux derniers éléments introduisent une perspective rhétorique, ornementale et communicationnelle:

Mise en valeur — Résumé

La brièveté du résumé contraste avec l’ampleur de la reformulation.

5. Épichérème, argumentation en série, argumentation liée

L’épichérème est une forme complexe d’argumentation, V. Liaison ; Série ; Convergence.

— La forme de surface “Arg => Concl” correspond à une argumentation avec i) une prémisse non justifiée et ii) une prémisse non seulement non justifiée mais laissée implicite.

— L’argumentation en série à une étape correspond à un épichérème avec une prémisse non justifiée (Arg1) et une prémisse justifiée (Arg2 justifiée par Arg1), soit en surface, à un épichérème à trois termes :

Arg1 => [Concl1 = Arg2] => Concl2

— Si l’on distingue entre prémisse et argument, l’épichérème à cinq termes correspond à une argumentation liée et se représente comme suit.

— L’épichérème correspondant à une argumentation convergente dont chacun des arguments est la conclusion d’une argumentation en série, se représente comme suit :

Les considérations précédentes sont très fragiles, dans la mesure où les correspondants en langue naturelle de ces schématisations sont souvent douteux ou artificiels.

 


[1] Le mot épichérème est un calque du mot grec ἐπιχείρημα « 1. entreprise… base d’opération 2. Brève argumentation, épichérème » (Bailly, ἐπιχείρημα).
Il est traduit en latin par ratiocinatio (Cicéron), “raisonnement”, ou par argumentatio (Ad Her.)

Enthymème

ENTHYMÈME

En tant que forme d’inférence utilisée en rhétorique, l’enthymème est défini comme : 1. La contrepartie rhétorique du syllogisme logique. 2. Un syllogisme dont les prémisses et le mode d’inférence sont seulement vraisemblables. 3. Un syllogisme admettant l’ellipse d’une prémisse évidente ;  4. établissant ainsi un lien avec l’auditoire ; 5. particulièrement efficace dans les formules conclusives.
    • Grec ἐνθύμημα, enthúmêma «1. Pensée, réflexion ; 2. Invention, particulièrement stratagème de guerre ; 3. Raison, raisonnement, motif, conseil» (Bailly [1901], ἐνθύμημα)”. Le sens général de “pensée, réflexion” reste vivant dans toute la rhétorique ancienne : « toute pensée [peut] à bon droit recevoir le nom d’enthymème » (Cicéron, Top., XIII, 55 ; p.84) ; Quintilien signale l’acception « tout ce qui est conçu dans l’esprit », pour la mettre de côté (I. O., V, 10, 1 ; p. 127).

Nous ne tenterons pas de mettre la terminologie classique en accord avec elle-même dans les usages qu’elle fait des termes de syllogisme, enthymème et épichérème (Reyes Coria 1997 [1]) .
— L’opposition essentielle est entre les modes de traitement du vrai (syllogisme) vs du probable (épichérème, enthymème)

Vérité des prémisses  (syllogisme) vs leur probabilité (épichérème, enthymème)
Validité des modes d’inférence (syllogisme) vs leur probabilité (épichérème, enthymème) : règles syllogistiques vs topoi. NB: Un mode de déduction probable appliqué à des données vraies produit une conclusion seulement probable.

— Enthymème et épichérème s’opposent au syllogisme en ce qu’ils prennent en compte les conditions de communication.
— L’épichérème se différencie du syllogisme par son exigence de preuves de second niveau ; non seulement les prémisses font preuves, mais elles sont elles-mêmes prouvées.

1. L’enthymème, contrepartie rhétorique du syllogisme

Dans la systématique aristotélicienne, la preuve est obtenue par inférence, qu’elle soit scientifique (logique), dialectique, ou rhétorique. Aristote considère que les exigences du discours rhétorique ne sont pas compatibles avec l’exercice de l’inférence scientifique, déduction syllogistique et induction, celles-ci doivent être transposées :

J’appelle enthymème le syllogisme rhétorique, et exemple l’induction rhétorique. (Rhét., I, 2, 1356b5 ; trad. Chiron, p. 128)

Le syllogisme (inférence scientifique) et l’enthymème (inférence rhétorique) sont définis de manière strictement parallèle, comme des discours où,

de l’existence de certaines choses, il résulte – à cause d’elles – une chose différente et distincte d’elles, du seul fait que ces choses-là existent, soit de manière universelle, soit en règle générale, c’est ce qu’on appelle là [en logique] un syllogisme, et ici [en rhétorique] un enthymème.  (Rhét., I, 2, 1356b15 ; trad. Chiron, p. 129)

À la différence du syllogisme, tiré de propositions vraies, l’enthymème est tiré « des vraisemblances et des signes » (Rhét., I, 2, 1357a30 ; Chiron, p. 133) ; V. Typologies Anciennes.

L’enthymème est « le corps de la persuasion », « la démonstration rhétorique » (Rhét., I, 1, 11354a15 ; Chiron, p. 115 ; I, 1, 1355a5 ; p. 119). Il porte sur le fond du débat, « le fait » (Rhét., I, 1, 1354a25 ; Chiron, p. 116), sur la cause elle-même, en opposition aux moyens discursifs fondés sur les émotions ou la présence du locuteur dans son discours, V. Émotion ; Pathos ; Éthos.

On parle dans le même sens de syllogisme oratoire, de syllogisme rhétorique ou de syllogisme imparfait ; ces appellations réfèrent toutes le rhétorique au syllogistique.

Le parallélisme science / dialectique / rhétorique
et la relation de l’enthymème à la preuve

Le parallélisme science / dialectique / rhétorique est problématique. Si l’on admet cette opposition, on entre dans un quadrillage notionnel très incommode et empiriquement inadéquat. D’une part, on doit prendre en charge la distinction entre les trois types de raisonnements et de syllogismes (scientifique, dialectique, rhétorique), et la coupure entre le catégorique scientifique, le persuasif rhétorique, et le probable dialectique, et faire comme si le discours concret ne connaissait ni le syllogisme catégorique, ni le probable, et n’atteignait jamais la certitude, V. Probable ; Vrai; Véridique. D’autre part, cela amène à corseter la rhétorique argumentative dans l’opposition entre preuves dites techniques, preuves rhétoriques proprement dites, et preuves non techniques, qui, de toute évidence, n’entrent pas dans le cadre notionnel précédent. Or, tout comme le discours ordinaire, le discours judiciaire combine les deux types de preuves qui elles ne permettent pas le doute raisonnable.

Considéré comme un syllogisme incomplet mais « parfait dans l’esprit », on ne voit pas ce qui empêche l’enthymème de faire pleinement preuve (voir §4). De même, l’enthymème défini comme un syllogisme fondé sur un indice peut faire preuve, voir §3.

2. L’enthymème convient à la rhétorique
parce qu’il exploite le vraisemblable

Dans les Premiers analytiques, Aristote définit l’enthymème comme

Un syllogisme qui part de prémisses vraisemblables ou de signes (P. A., II, 27, 10 ; p. 323).
Le vraisemblable est une proposition probable : ce qu’on sait arriver la plupart du temps, ou ne pas arriver. (Ibid., II, 27, 1 ; p. 322).

Par exemple “les parents aiment leurs enfants” exprime une prémisse générale vraisemblable, c’est-à-dire admise par défaut. De cette prémisse vraisemblable associée à la prémisse factuellement vraie “Marie est la mère de Pierre”, on déduit, à défaut d’informations à effets contraires, que “Marie aime Pierre”, V.Raisonnement par défaut ; Invention.

2.1. L’enthymème est fondé sur un signe

Les syllogismes ayant une présmisse fondée sur un signe vraisemblable tombent dans cette catégorie. Le mot signe a ici le sens d’indice ; alors que le signe au sens linguistique est arbitraire par rapport au phénomène qu’il désigne, l’indice est un élément matériel naturellement associé à un phénomène. Un signe-indice est un fait avéré qui s’exprime dans une proposition ayant pour sujet un individu comme (a) “cette femme a du lait”, (b) “cette femme est pâle”, (c) “Pittacus est honnête”.

Les trois enthymèmes suivants sont fondés sur ces différents indices :

1) Le signe est certain (suffisant) :

Cette femme a enfanté, puisqu’elle a du lait

Le lien est du type feu / fumée ou avoir un enfant / avoir eu des relations sexuelles (époque de la conception non médicalisée). Le signe décèle un phénomène non immédiatement perceptible, lointain ou passé.

2) Le signe est une condition nécessaire faible, loin d’être suffisante :

Cette femme a enfanté, puisqu’elle est pâle

D’autres causes peuvent entraîner la pâleur :  avoir un accident de santé, avoir passé la nuit à faire la fête, avoir le teint naturellement pâle, etc. L’évaluation de l’inférence nécessite une enquête et des savoirs spécialisés.
Sur le fond, l’évaluation des diagnostics (a) et (b) ne relèvent pas de la rhétorique, mais de la pratique médicale. Elle ne relève de la rhétorique que dans la mesure où celle-ci entendrait opposer le diagnostic populaire au diagnostic spécialisé, c’est-à-dire combattre le vrai par le plausible.

3) Le signe est fondé sur un trait possiblement accidentel :

Les sages sont honnêtes puisque Pittacus est honnête

L’inférence n’autorise que la conclusion “certains sages sont honnêtes”. Il s’agit d’une induction fondée sur un seul cas, en d’autres termes une induction rhétorique ou un exemple, V. Généralisation.
Elle serait valide si elle procédait sur la base d’un trait essentiel, “juge bien de toutes choses” : les sages jugent bien de toutes choses, puisque Pittacus juge bien de toutes choses.

2.2 L’enthymème exploite un mode de déduction seulement vraisemblable

L’enthymème se différencie également du syllogisme en ce qu’il utilise des règles de déduction non universellement valides (V. Évaluation du syllogisme), les topoi ou types d’arguments utilisés dans la parole courante. L’enthymème est un discours qui applique un topos, à une situation argumentative concrète.

3. L’enthymème convient à la rhétorique
parce que c’est un syllogisme tronqué

L’enthymème est également défini comme un syllogisme catégorique où est omise une prémisse :

Les hommes sont faillibles, tu es faillible.
Tu es un homme, tu es faillible.

Ou la conclusion :

Les hommes sont faillibles, considère que tu es homme !

La Logique de Port-Royal définit l’enthymème comme « un véritable syllogisme dans l’esprit, mais imparfait dans l’expression » (Arnauld et Nicole [1662], p. 226) :

Quand on n’exprime ainsi que deux propositions, cette sorte de raisonnement s’appelle enthymème, qui est un véritable syllogisme dans l’esprit, parce qu’il supplée la proposition qui n’est pas exprimée ; mais qui est imparfait dans l’expression, et ne conclut qu’en vertu de cette proposition sous-entendue. (ibid., p. 180)

Les exemples du paragraphe précédent peuvent donc être appelés enthymèmes pour deux raisons : d’une part, parce qu’ils sont fondés sur des indices, et d’autre part, parce qu’ils sont des syllogismes incomplets.
La définition de l’enthymème comme syllogisme tronqué n’est pas considérée comme aristotélicienne : « Il n’est pas de l’essence de l’enthymème d’être incomplet » (Note de Tricot à Aristote, P. A., II, 27, 10 ; p. 323). En outre, d’après Conley, cette conception de l’enthymème comme syllogisme tronqué est peu répandue dans la rhétorique ancienne ; il ne la retrouve que dans un passage de Quintilien (Conley 1984, p. 174).
Cependant, à la suite de la définition précédente et en commentaire des exemples, les Premiers analytiques envisagent bien le cas du syllogisme tronqué : « On passe sous silence la dernière proposition [Pittacus est sage] parce qu’elle est connue » (ibid., 15 ; p. 323). D’autre part, on lit dans la Rhétorique que

Si l’une des propositions est connue, il n’est même pas besoin de la formuler : l’auditeur la supplée de lui-même. Ainsi, pour établir que Dorieus a reçu une couronne comme prix de sa victoire, il suffit de dire que “en effet il a remporté une victoire olympique”. Le fait que la victoire aux Jeux olympiques est récompensée d’une couronne n’a pas besoin d’être ajouté : tout le monde le sait. (Rhét., I, 2, 1357a15-25 ; trad. Chiron, p. 132).

Les raisons données pour lier l’enthymème au discours syllogistique sont quelque peu paradoxales. L’enthymème comme syllogisme tronqué est supposé convenir à la rhétorique car il serait moins pédant que le syllogisme complet. Son utilisation suppose que la prémisse manquante est facile à récupérer. Une autre raison est également avancée : on utiliserait l’enthymème parce que l’auditoire ordinaire est composé d’esprits faibles, incapables de suivre un enchaînement syllogistique dans toute sa rigueur. Cette seconde justification suppose que la prémisse manquante est trop difficile à récupérer : ces deux justifications sont difficilement compatibles.

5. L’enthymème convient à la rhétorique
parce qu’il instaure une coopération avec l’auditoire

Du point de vue de la communication argumentative, la notion d’enthymème sert à articuler les pratiques de l’implicite à l’effet de persuasion : « tous les orateurs mettent en œuvre les moyens de persuasion en produisant dans la démonstration soit des exemples soit des enthymèmes. Il n’y a rien d’autre en dehors de cela. » (Rhét., I, 2, 1356b5 ; trad. Chiron, p. 128-129). Comme le note Bitzer, la forme enthymématique est une manière de lier orateur et auditoire dans un processus de co-construction du sens du discours (Bitzer 1959, p. 408). En « se [bornant] à se faire entendre » (Quintilien, I. O., V, 14, 24 ; p. 208), l’enthymème pose l’auditoire comme de bons entendeurs, et crée ainsi un effet “bonne intelligence” et de complicité. La fusion communicationnelle contribue ainsi à la formation d’un éthos de communauté : “ je suis comme vous, nous sommes ensemble”.

Dans les termes de Jakobson, la formulation enthymématique a une fonction phatique, elle maintient ouvert la ligne de communication. Elle introduit une légère tension dont on suppose qu’elle pourra maintenir l’intérêt d’un auditoire qui tend à la somnolence.

6. L’enthymème comme formule conclusive

Cicéron accorde une efficacité supérieure aux enthymèmes fondés sur les contraires :

Quoique toute pensée puisse être appelée enthymème, comme celle qui résulte de l’opposition des contraires semble la plus subtile, elle s’est appropriée seule le nom général, (Cicéron, Top., XIII, 55 ; p.84)

Il donne pour exemple : « “Celle à qui tu ne reproches rien, tu la condamnes, celle dont tu dis qu’elle t’a fait du bien, tu lui fais du mal !” » (Ibid.)

Cet exemple met en jeu deux formes d’opposition, d’une part, celle des contraires, bien / mal, et à un second niveau, une inversion des principes associés à ces contraires. Selon l’entendement courant, “quand on condamne quelqu’un c’est qu’on a quelque chose à lui reprocher” et “le bien doit être récompensé”. Selon Cicéron, le destinataire de la diatribe prend le contrepied de ces principes ; il n’est pas seulement réfuté, il est donné comme insensé.


[1] Bulmaro REYES CORIA, 1997, Epichirema / Enthymema, México, UNAM / Instituto de Investigaciones Filológicas.