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Imitation – Parangon – Modèle

IMITATION, PARANGON, MODÈLE

1. Donner l’exemple / prendre (en) exemple

2.1 Prendre exemple, donner en exemple

Lorsque A prend B pour modèle, A justifie ses actions en disant qu’il suit l’exemple de B ; B lui-même n’est pas nécessairement conscient d’être un modèle pour A.
Pour amener quelqu’un à faire quelque chose, on peut procéder argumentativement, en lui exposant discursivement toutes les bonnes raisons de le faire. On peut en particulier argumenter par le modèle, en lui donnant en exemple des gens importants qui l’ont fait (variante de l’argumentation d’autorité). Cet “argument de l’exemplarité” peut être considéré comme un exemplum émergent.

2.2 Donner l’exemple

On peut également donner l’exemple, et faire soi-même ce qu’on souhaite que l’autre fasse, sans passer par le langage. On évite ainsi l’accusation de faire la morale aux autres, de faire du prosélytisme, et on se garde par définition des réfutations ad hominem, “vous faites pas ce que vous demandez aux autres de faire”.
Il ne s’agit plus de dire la norme, mais de la montrer en actes, de s’instituer soi-même comme norme. On ne peut alors parler d’argumentation par l’exemple que de façon métaphorique, comme on parle d’argumentation par la force pour ouvrir avec un tournevis une boîte de conserve. L’argumentation par l’exemple donné joue sur les mécanismes non verbaux de l’alignement (imitation sociale, entraînement, identification, empathie). Séduction et répulsion sont des forces qui poussent une personne à s’aligner sur un modèle et à se distancier d’un «antimodèle» (Perelman & Olbrechts-Tyteca, [1958], p 488 et suiv.)

L’argumentation éthotique est une forme d’argumentation par l’exemple, poussant l’auditoire à l’identification à un modèle particulier, l’orateur lui-même, V. Éthos.

La stratégie de l’exemple pour “faire faire” peut être utilisée pour toutes les formes de comportements qu’on souhaite modifier, comment manger proprement, parler de façon correcte, mener une vie digne de récompense dans l’au-delà. Au cours de ce processus, il peut y avoir persuasion (transformation des systèmes de comportement), mais tout ce qui persuade n’est pas le produit d’une argumentation, V. “Toi aussi!”.

2. Parangons et “grands analogues”

Dans l’argumentation politique, certains événements jouent le rôle de parangons : la signature des accords de Munich en 1938 et la défaite diplomatique des démocraties face à la volonté expansionniste nazie, le génocide des juifs, des tziganes et des homosexuels au cours de la seconde guerre mondiale, sont autant de grands analogues qui servent d’antimodèles pour penser tous les conflits actuels (Perelman & Olbrechts-Tyteca, [1958], id.). Pour les Américains, le Vietnam est le grand analogue appelé à la rescousse lorsqu’il s’agit de s’opposer à de possibles interventions militaires à l’étranger; il tend à être remplacé dans ce rôle par l’Irak, ou l’Afghanistan.
Ces événements parangons fournissent une grille de lecture et d’action applicable aux événements nouveaux ; ils fonctionnent en cela sur le principe du précédent. Ils mettent en scène des personnages source d’antonomase (figure par laquelle un membre de la catégorie est désigné par le nom du parangon de cette catégorie) : un Daladier ou un Chamberlain est une personne qui capitule devant un dictateur au lieu de le combattre, comme se sont conduits à Munich Édouard Daladier ou Neville Chamberlain vis-à-vis de Hitler.

3. Modèle

— En épistémologie, un modèle est une représentation d’un objet ou d’un état de choses. Le modèle reprend les éléments essentiels du donné correspondant et schématise ce qu’il représente dans son essence et ses fonctions afin de faciliter sa compréhension et sa manipulation. Un modèle est plus ou moins adéquat à son objet, et peut être révisé.

— Dans le domaine moral, un modèle est une personne qui incarne ou qui produit une norme.

— En théorie des catégories, le modèle correspond au prototype de la catégorie. Il fonctionne comme :

— L’élément générateur de la catégorie
— L’élément le plus représentatif de la catégorie, qui la définit
— L’élément le plus souvent cité en relation avec la catégorie
— La norme et le critère d’évaluation des membres de la catégorie
— Ce vers quoi tendent tous les membres de la catégorie.

— Dans la culture classique, l’autorité fonde la doctrine de l’imitation, et contribue à définir les genres littéraires en rapportant chacun d’eux à un modèle fondateur : le genre historique à Thucydide, la fable à Ésope et à la Fontaine, l’argumentation à Aristote ou à Cicéron, le roman de gare à Guy des Cars, etc. Appartient à tel genre l’œuvre qui ressemble au “modèle du genre”.

Dans « les petits garçons modèles”, “modèle” est pris au sens de “exemple à imiter”. Le modèle fonctionne relation a contrario avec un contre-modèle ou un antimodèle qui représente tout ce qu’il ne faut pas faire, une autorité négative, V. Autorité.


 

Ignorance

Arg. sur l’IGNORANCE

 

Le locuteur L1 avance une conclusion C sur la base d’un argument A. Son adversaire L2 refuse d’admettre cet argument (on suppose qu’il est incapable de le réfuter en bonne et due forme), et  rejette la conclusion C. À part cela, L2 ne propose rien : on comprend : pas de meilleur argument pour C, ni d’argument pour une autre position C’ ; dans ces conditions, L1 somme L2 de se rallier à ses positions, alors que L2 souhaite manifestement rester agnostique. Locke déclare que l’argument de L1 est fallacieux, mais Leibniz est plus prudent.

1. Argumentation par l’ignorance et légitimité du doute

L’argumentation par l’ignorance [1] est définie par Locke comme une des quatre formes fondamentales d’argumentation, V. Typologies modernes :

Un second moyen dont les hommes se servent pour porter et forcer, pour ainsi dire, les autres à soumettre leur jugement aux décisions qu’ils ont prononcées eux-mêmes sur l’opinion dont on dispute, c’est d’exiger de leur adversaire qu’il admette la preuve qu’ils mettent en avant, ou qu’il en assigne une meilleure. C’est ce que j’appelle un argument ad ignorantiam. ([1690], p. 573)

Cette stratégie est déclarée fallacieuse par Locke.
La situation où L1 s’appuie sur l’ignorance de L2 peut être schématisée par le dialogue suivant :

L11 :     — C, puisque A.
L21 :     — Je n’admets pas que A soit une preuve de CA est un mauvais argument. D’ailleurs, Je n’admets pas C.
L12 :     — As-tu quelque raison qui te permette de conclure à quelque chose de différent de ? As-tu de bonnes raisons de rejeter A comme preuve de C ?

L22 :     — Non
L13 :     — Alors tu dois admettre ma propre preuve et ma conclusion.

(i) Premier tour, L1 propose une conclusion justifiée.

(ii) Deuxième tour, L2 refuse de ratifier l’argumentation de L1. L2 semble n’avoir que sa conviction intérieure à opposer à L1, sans qu’il juge bon de lui donner un contenu quelconque.

 (iii) Troisième tour, L1 demande à L2 d’exposer les raisons de son doute. Il est parfaitement dans son droit de le faire, en vertu du principe conversationnel qui demande qu’une suite non préférée soit accompagnée d’arguments. L2 pourrait répondre :

— En présentant des objections contre C ou en réfutant l’argument A en faveur de C.
— En construisant un contre-discours apportant une « meilleure preuve ». Comme le texte ne dit pas pour quelle conclusion, on peut donc supposer les deux cas suivants selon que la preuve souhaitée devrait 1/ conclure à quelque chose de différent de C, mais toujours pertinent pour la discussion, ou bien 2/ apporter « une meilleure preuve » pour C.

(iv) Au quatrième tour, L2 s’avoue incapable de quoi que ce soit.

(v) Au cinquième tour, L1 peut :

— Se résigner au refus de ratifier de L1, tout en maintenant son argumentation :
D’accord, ce n’est pas un très bon argument, mais il est tout de même intéressant et c’est le seul que nous ayons trouvé.

— Sommer L2 d’accepter son argumentation : c’est ce qui constitue, d’après Locke, une fallacie d’argumentation par l’ignorance : puisque tu n’as rien à dire contre mon argumentation, tu dois admettre ma conclusion”.
L1 prétend donc imposer sa conclusion pour deux raisons, d’une part son propre argument  et d’autre part l’incapacité de L2 à défendre une autre conclusion.

Si Locke rejette les prétentions de L1 à l’étape (v), c’est qu’il considère comme légitime pour L2 de ne pas admettre une conclusion alors même qu’elle est argumentée et qu’il n’a au fond rien à lui opposer. Locke légitime ici le refus de se soumettre à l’argumentation, même bonne, alors que ce refus n’est fondé sur rien, sinon la seule intime conviction, ou une clause de conscience.

1. 1 Ad ignorantiam et présomption

À propos de cette analyse, Leibniz observe que « [l’argument ad ignorantiam] est bon dans les cas à présomption, où il est raisonnable de se tenir à une opinion jusqu’à ce que le contraire se prouve » ([1765], p. 437) ; présomption a ici le sens de “charge de la preuve”. La prétention de L1 est peut-être excessive et fallacieuse, néanmoins son argumentation crée ou reprend une préférence dans le champ concerné, et, en pratique, on peut s’y tenir jusqu’à ce qu’autre chose ait été prouvée.
L’argumentation par l’ignorance est un raisonnement “faute de mieux”, “en l’absence d’alternative”, qui prend une couleur différente lorsqu’il s’agit non plus de vérité et de savoir, mais de décision et d’action, possiblement urgente :

L11 : — Moi, je propose1) que nous prenions telle et telle disposition ; 2) que, dans ce cadre,  nous explorions telle et telle hypothèse ; maintenant, à vous la parole.
L2 :    — … [silence] L12 : —Vous ne dites rien ? Qui ne dit mot consent :
1) En l’absence de contradiction, ma proposition est adoptée.
2) En l’absence d’autre hypothèse, mon hypothèse sera adoptée comme hypothèse de travail.

Il est difficile de trouver quoi que ce soit à redire aux conclusions de L1. Il n’a pas dit que sa proposition était la seule valable, ni que son hypothèse devrait être tenue pour vraie. Il a mis son poids sur cette hypothèse, comme précédemment L1

1.2 Ignorance et tiers exclu

L’argument par l’ignorance est également défini, hors de toute considération sur la qualité de l’argument, comme une application illégitime du tiers exclu :

P est vraie puisque tu es incapable de prouver qu’elle est fausse.

Le seul argument en faveur de P est ici l’ignorance de l’interlocuteur. Si on considère que “on n’a pas prouvé que non P”, est équivalent à “non-(non-P)” on conclut que P, par application du principe du tiers exclu.
Mais les deux non- ne sont pas de même nature : “non-P n’est pas prouvé” ne veut pas dire “non P est faux” ; il y a confusion entre ce qui est vrai (ordre de l’aléthique) et ce qui est connaissable (ordre de l’épistémique), V. Absurde.

3. Argumentation par l’ignorance, Présomption d’innocence, Principe de précaution

3.1 Présomption d’innocence

Admettre P en l’absence de preuve de non P est une décision qui revient à l’institution habilitée à discuter et à décider dans le domaine concerné.
Dans le domaine judiciaire, la présomption d’innocence fait porter la charge de la preuve sur l’accusation, et fait bénéficier l’accusé de l’absence de preuve positive.

Vous devez prouver ma culpabilité.
Je suis innocent puisque vous êtes incapables de prouver que je suis coupable.

La présomption de culpabilité dirait que :

Tu dois prouver ton innocence.
Tu es coupable puisque tu es incapable de prouver ton innocence.

3.2 Principe de précaution

Dans le débat sur la toxicité de nouveaux produits, où il s’agit également de gérer des savoirs insuffisants.  Le principe de précaution demande qu’on soit vigilant sur l’usage, il consiste en une demande de vigilance sur les preuves qui peuvent apparaître :

Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d’attributions, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage.
Charte de l’environnement 2004, Art. 5[1]

Pour réfuter le principe de précaution, on le radicalise sous la forme d’une présomption de toxicité, “tout produit est présumé toxique jusqu’à ce qu’on ait prouvé son innocuité”.
Mais ce rejet du principe de précaution équivaut lui même à une présomption d’innocuité :

Il est possible que le produit ait des effets toxiques, mais ce n’est pas prouvé.
Tout produit est présumé non-toxique jusqu’à ce qu’on ait prouvé sa toxicité
Donc il n’a pas d’effets toxiques. Son usage est autorisé.

4. Ignorance et argument du silence, V. Silence


[1] Lat. arg. ad ignorantiam,  de ignorantia, “ignorance” ; ang. arg. from ignorance.

[2] http://www.legifrance.gouv.fr/ Droit-francais/Constitution/Charte-de-l-environnement-de-2004] ( 20 -09-2013.


 

Homonymie

HOMONYMIE

Deux mots sont homonymes lorsqu’ils ont le même signifiant et des signifiés totalement différents.
Le syllogisme et le langage scientifique en général bannissent l’emploi de termes homonymes.

Deux signes sont homonymes lorsqu’ils ont le même signifiant et des signifiés totalement différents.
En français, le signifiant bac correspond à trois mots homonymes (1. Récipient ; 2. Bateau ; 3. Baccalauréat) et à divers acronymes (BAC, Brigade Anti-Criminelle, etc). Ces homonynes sont homographes (même graphie) et homophones. Certains homonymes sont homographes sans être homophones, par exemple, couvent, “maison d’une communauté religieuse” et couvent, “3e personne du pluriel du verbe couver”.

1. Sophismes d’homonymie

Le dialogue de Platon, l’Euthydème, fournit un exemple de la pratique sophistique utilisant l’homonymie. Euthydème le sophiste, personnage éponyme de ce dialogue, démontre successivement les propositions contradictoires : « ce sont les savants qui apprennent » / « ce sont les ignorants qui apprennent » (Euth., V, 275c-276c ; p. 114). Les auditeurs, particulièrement le jeune Clinias, en restent tout abasourdis.

Comme l’explique Socrate, « le même mot s’applique à des gens qui sont dans des conditions opposées, à celui qui sait comme à celui qui ne sait pas » (ibid., p.111) : le maître apprend à l’élève alors que l’élève apprend du maître. Louer est lexicalement homonyme entre louer,“louange” et louer, “location”. Il l’est aussi syntaxiquement, selon la distribution des actants, locataire L et propriétaire P : L loue à P comme P loue à L. Être l’hôte de, apprendre fonctionnent de la même manière.

Comme vendre / acheter, louer et apprendre sont des corrélatifs.
Apprendre et louer sont des corrélatifs homonymes.

Le sophisme n’est pas destiné à persuader du faux, mais à déstabiliser les certitudes naïves. Par ce choc salutaire, leur public prend conscience de l’opacité et de la forme propre du langage.

2. Paralogisme d’homonymie

La fallacie d’homonymie est une fallacie d’ambiguïté, liée au discours, V. Fallacieux: Aristote. Dans la théorie du raisonnement syllogistique, un syllogisme fallacieux par homonymie n’est pas à trois mais à quatre termes, l’un des termes étant pris dans deux sens différents.

Le langage scientifique proscrit les glissements homonymiques et demande que l’on n’utilise que des termes définis de manière univoque et stabilisés dans leur signification et leur syntaxe. Dans le raisonnement naturel, le sens des termes se construit et se recompose au fil du discours, V. Objet de discours.

D’une façon générale, on a affaire à une question d’homonymie lorsqu’un terme a changé de sens d’une étape à l’autre du raisonnement, et, plus largement, de la discussion, quelle que soit la forme de ce changement de sens, par homonymie ou parce qu’il est pris dans son sens propre puis dans un sens figuré.
C’est ainsi que la discussion sur le crédit à accorder à une personne peut hésiter entre la fixation du montant d’un prêt et la confiance en cette personne. On dit qu’en allemand, la discussion économique de la dette financière reste liée à la discussion de la faute morale, le même signifiant, Schuld, ayant ces deux significations.[1]

La stratégie de distinguo permet de réfuter un discours jouant sur l’homonymie.


[1] http://dictionnaire. reverso.net/allemand-francais/schuld, (20 09-2013)


 

Genre, Arg. du —

Argumentation fondée sur le GENRE

L’arg. fondée sur le genre (ang. “genre”, vs. « gender”) attache à un membre d’une catégorie les stéréotypes de la catégorie.

1. Genre, générique

— Dans le langage courant, genre peut être utilisé comme marqueur d’approximation (je cherche un truc genre foulard), ou au sens de “par exemple” dans je cherche un truc genre foulard pour faire un cadeau. Genre fonctionne également comme pur ponctuant discursif :

du coup, on se posait la question parce que: en soi genre ya pas beaucoup de légumes qui poussent dans hm saison quand y fait aussi froid\ c’est fin comment on fait pour manger genre local et de saison si y a pas de légumes (rire) local et de saison\

— Dans une classification, un terme générique est un terme désignant un genre admettant plusieurs espèces (sous-genres).
En linguistique, le terme général (chien) est dit hyperonyme de plusieurs termes particuliers (Labradors, caniches…), qui sont ses hyponymes. Hyperonyme et hyponymes sont dans la relation genre / espèce. Parler de bouledogue est plus précis que parler simplement de chien ;  parler de chien est plus général que parler de bouledogue.

Un terme générique n’est pas un terme collectif. Un terme collectif est un substantif comme ensemble, tas, groupe, troupeau, équipe, collection… Ces noms renvoient au singulier à un ensemble d’objets ou d’individus pris comme une totalité relativement stable. Le substantif collectif au pluriel renvoie à plusieurs ensembles distincts de ce type.
Un terme générique n’est pas un terme ambigu ; le mot chien n’est pas ambigu entre les différents noms d’espèces de chien.
Un terme générique n’est pas un terme flou ou obscur. Il peut être précisé par le nom d’une des espèces ou sous-espèces qu’il couvre. Il apporte une information dont la valeur est relative aux besoins de l’échange.

Extension et intension — L’extension d’un terme est l’ensemble des individus auxquels peut renvoyer ce terme, V. Définition (1). Comme un genre réunit plusieurs espèces, le terme générique a forcément une extension plus grande que celle de chacune de ses espèces.
Du point de vue langagier, l’intension d’un terme correspond au sens de ce terme, à sa définition. Du point de vue cognitif, l’intension d’un terme est le concept associé à ce terme.
On voit qu’extension et intension varient en sens contraire : ce qu’on gagne en extension, on le perd en intension, et inversement.
— Lorsqu’on passe de bouledogue à chien, l’extension augmente et l’intension diminue : on perd ou on néglige les caractéristiques spécifiques du bouledogue ; elles ne sont plus pertinentes.
— Lorsqu’on passe de chien à bouledogue, l’intension augmente, et l’extension diminue : il y a moins de bouledogues que de chiens.
Cette opposition extension/intension est essentielle lorsqu’on évalue la pertinence d’une intervention par rapport à l’objet de la discussion.

2. Argument du genre

L‘argumentation du genre applique à un être les propriétés qui caractérisent la catégorie d’êtres à laquelle il se rattache. Il est parfois désigné par son nom latin : argument ejusdem generis, de genus, “genre” et idem “identique”.

Au sens strict, il transfère sur un individu les propriétés et devoirs attachés au genre dont relève son espèce. Au sens large, il attache à un individu les caractères de la catégorie à laquelle il appartient, V. Classification ; Catégorisation ; Définition ; Règle de justice ; A pari ; A contrario.

En particulier, genre peut être pris au sens qu’il a pour les “études de genre” qui étudient « les relations et les corrélations entre le sexe physiologique et le genre sexuel » (Wikipedia, Gender studies, 20-09-2013). On peut appeler l’argument du genre l’argumentation qui fonde une conclusion sur un argument spécifiant le genre (gender) de la personne considérée : “tu es un garçon, joue donc un peu à la poupée !”.
Cette argumentation est simplement une application au cas particulier du genre ( “gender”) de l’argumentation par catégorisation – définition. N’importe quelle argumentation fondée sur la catégorie X peut ainsi s’appeler “argument de X” : “Vous êtes professeur de mathématiques, vous devez être capable de calculer !”.

3. Clause d’extension au genre

La clause généralisante “et les choses du même genre” permet d’étendre à tous les êtres d’une même catégorie une disposition explicitement prise à propos de certains êtres prototypiques de la catégorie et explicitement énumérés. Le texte a la forme : “cette disposition concerne les a, les b, les c, et tous les êtres du même genre”, par exemple “… les voitures, les motos, et tous les moyens de transport”. Genre a ici le sens de catégorie.
Soit un être x ne figurant pas dans l’énumération ; s’il est possible de considérer que x appartient à la catégorie définie par l’énumération, alors, la clause “et tous les êtres du même genre” permet d’étendre à x la disposition concernant les a, les b et les c. Elle montre que les êtres cités (les a, les b et les c) sont là non seulement pour eux-mêmes, mais aussi en tant que prototypes sur lesquels est construite la catégorie, V. Analogie catégorielle.
À la différence de la clause explicite d’extension au genre, la particule etc. ouvre la liste sur de nouveaux individus, mais ne donne pas de catégorisation claire.
L’existence d’une telle provision générique permet l’application de la règle de justice ainsi que des argumentations a pari et a contrario.

On doit payer l’impôt sur les poules, et les oies, et les autres animaux de basse-cour.
Conclusion : donc sur les canards et les lapins.

Les poules et les oies sont mentionnées seulement comme exemples prototypiques de la catégorie “animaux de basse-cour”. On peut discuter si un paon est un animal de basse-cour. A contrario, l’absence de provision générique limite l’application de la mesure aux êtres explicitement cités :

On doit payer l’impôt sur les poules et les oies.
Conclusion : Donc même pas sur les canards.

À moins que l’on n’invoque l’intention du législateur.

Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamées dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion, d’origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation.
Déclaration universelle des droits de l’homme, Art. 2, § 1 [1]

Cette clause extensive se trouve dans les notices d’utilisation précisant le bon usage d’un objet ; le fabricant se prémunit contre de possibles actions en justice :

Barbecue fixe en béton — Attention ! Ne pas utiliser d’alcool, d’essence ou autre liquide analogue pour allumer ou réactiver le feu. (Étiquette collée sur un barbecue)

V. Topique juridique.


[1] http://www.un.org/fr/documents/udhr/], (20-09-2013)


 

Généralité de la loi, arg. de la –

Arg. de la GÉNÉRALITÉ DE LA LOI

L’argument de la généralité de la loi [1] pose que la loi n’admet pas d’autres distinctions que celles qu’elle mentionne explicitement, ce qu’exprime l’adage latin : ubi lex non distinguit, non nobis est distinguere.

Si le règlement mentionne que “l’usage du téléphone portable est interdit pendant les cours”, alors son application est générale. Les excuses qui tentent d’en restreindre la portée en disant que le règlement vaut surtout “pour les plus petites classes”, ou qu’il ne vaut pas lorsqu’il s’agit de “gérer son compte en banque”, ou “pour ceux qui ont eu une bonne note” ne sont pas recevables. Le règlement n’admet d’exceptions que pour des cas de force majeure, dûment négociés.


[1] Lat. “a generali sensu”, lat. generalis “général”, sensus “pensée, idée” ; argument de la généralité de la loi. Ang. arg. from generality of rule of law.

Gaspillage

Arg. du GASPILLAGE

En l’absence de tout signe positif, l’argument du gaspillage s’appuie  sur les efforts passés pour justifier les efforts futurs, dont on espère qu’ils compenseront les pertes passées.
Cet argument incite à persévérer, alors que l’argument du petit doigt dans l’engrenage fait pression pour qu’on s’abstienne de s’engager.

1. Le topos

L’argument du gaspillage est défini comme suit par Perelman & Olbrechts-Tyteca :

L’argument du gaspillage consiste à dire que, puisque l’on a déjà commencé une œuvre, accepté des sacrifices qui seraient perdus en cas de renoncement à l’entreprise, il faut poursuivre dans la même direction. C’est la justification fournie par le banquier qui continue à prêter à son débiteur insolvable espérant, en fin de compte, le renflouer. C’est l’une des raisons qui, selon sainte Thérèse, incitent à faire oraison, même en période de “sécheresse”. On abandonnerait tout, écrit-elle, si ce n’était “que l’on se souvient que cela donne agrément et plaisir au seigneur du jardin, que l’on prend garde à ne pas perdre tout le service accompli et aussi au bénéfice que l’on espère du grand effort de lancer souvent le seau dans le puits et de le retirer sans eau”. ([1958], p. 375).

La définition de ce que le Traité appelle ici un « moyen » est une « technique discursive » particulière (ibid., p. 5), un type d’argument (topos), c’est-à-dire une schématisation d’ordre linguistico-cognitif.
Conformément à la tradition établie par Aristote dans la Rhétorique, le Traité introduit le topos du gaspillage par une définition suivie de deux illustrations. Le topos correspond au passage :

Puisque l’on a déjà commencé une œuvre, accepté des sacrifices qui seraient perdus en cas de renoncement à l’entreprise, il faut poursuivre dans la même direction.

Le topos met en scène des agents impersonnels (on); des situations très générales (commencé, œuvre, entreprise, sacrifices, direction). Il met en relation les éléments suivants.

1) Une situation initiale complexe, l’argument :

(a) On a commencé une œuvre, en vue d’un bénéfice ;
(b) cette œuvre est longue et difficile ;
(c) on n’a rien obtenu (implicite).

2) Ces conditions difficiles engendrent une interrogation puis un pari :

(d) Le désespoir menace ; il est possible de s’arrêter et on est tenté de s’arrêter, d’où la question “Faut-il continuer ?” Ce moment clé reste implicite dans le topos perelmanien.

(e) La situation est maintenant radicalisée, on risque de tout perdre :

Soit (e1) on “renonce”, et tous les efforts passés seront perdus.
Soit (e2) on continue, en “espérant” que les choses finiront par aller mieux.

Cet élément clé, l’espoir, apparaît explicitement dans le premier exemple.

(e2) est lié à (e1) par le topos des contraires :

abandonner et perdre
continuer et ne pas perdre, voire gagner (implicite).

3) D’où la conclusion (f) : “il faut poursuivre dans la même direction”.

Toutes ces conditions sont nécessaires, par exemple (e) ; s’il s’agissait d’une œuvre dont les résultats sont cumulatifs (du type exercices de musculation), alors on pourrait justifier l’arrêt en disant que “c’est toujours ça de pris”.

Le schème est structuré par une concaténation d’émotions :

Espoir → tentation du désespoir → espoir renouvelé

NB : Méthode d’identification du topos
L’entrée Type d’argumentation présente la méthode permettant d’identifier un topos dans un passage en prenant pour exemple l’argument du gaspillage.

2. Schèmes apparentés

Le topos du gaspillage est confirmé par le topos proverbial : “On ne change pas de cheval au milieu du gué” ; à quoi on réplique “Ou tu changes, ou tu te noies”.
Il est vulnérable à un contre-discours du type : “On a déjà suffisamment perdu d’argent / de temps comme ça”.

Pente glissante

L’argument du petit doigt dans l’engrenage : “On ne doit pas commencer, car, si on commence, on ne pourra plus s’arrêter” demande qu’on s’abstienne de s’engager dans une action, parce qu’on soupçonne qu’ensuite il ne sera plus possible de s’arrêter.
L’argument du gaspillage permet de persévérer lorsqu’on a mis le petit doigt dans ce qui semble bien être un engrenage, V. Direction.

“Fallacie des coûts irrécupérables”, ang. sunk cost fallacy

La notion d’argument des coûts irrécupérables (sunk cost argument) est discutée dans Walton 2002, Walton & al. 2008, p. 326-327. La théorie économique distingue les coûts irrécupérables (coûts rétrospectifs), déjà engagés et par conséquent perdus, et les coûts prévisionnels (coûts futurs). Cette théorie dit que, dans la prise de décision, seuls doivent être pris en compte les coûts prévisionnels. Il s’ensuit que, pour la théorie économique, la prise en compte des coûts passés et des sacrifices déjà consentis est irrationnelle et fallacieuse (Wikipedia, Sunk cost).
Le banquier doit savoir évaluer la situation de son débiteur à tout moment et décider en fonction de cette évaluation seule, sans prendre en compte les coûts passés. Il doit savoir prendre ses pertes, comme il sait prendre ses bénéfices, en temps voulu.

La théorie de l’argumentation constate l’existence d’un schème de raisonnement, sans forcément se mettre à la remorque de la théorie économique pour l’évaluation de ce schème. Il n’est d’ailleurs pas évident d’appliquer une méthode d’évaluation qui vaut peut-être pour l’économie au raisonnement de sainte Thérèse.

3. “Morts pour rien ?

L’exemple suivant utilise une formule qui est fréquemment associée à ce topos lorsqu’il sert à justifier la poursuite d’une guerre “alors ils seraient morts pour rien !”. Il s’agit de la guerre d’Irak (2003-2011).

Battre en retraite équivaut à reconnaître que tous nos gars sont morts pour rien ! ” tranche l’un [des fans de John McCain [1], le soldat Carl Broberg, rentré au pays.
Marianne, 1er-10 mars 2008, p. 59.

Dans ce second exemple, les éléments clés du topos sont dispersés dans tout le passage (segments soulignés par nous). Il s’agit de la Première Guerre Mondiale, 1914-1918.

 [Le philosophe Alain] ne croit pas à la guerre du droit. Il est favorable dès la fin de 1914 à une paix de compromis  […]. Mais il ne se fait guère d’illusions : précisément parce qu’elle est si affreuse, si meurtrière, si aveugle, si entière, la guerre est très difficile à terminer. Elle n’appartient pas, ou plus, à cette catégorie de conflits armés que des princes cyniques peuvent arrêter s’ils jugent que le coût en dépasse les gains possibles, et que le jeu n’en vaut plus la chandelle. Elle est dirigée par des patriotes, d’honnêtes gens élus par le peuple, enfermés chaque jour davantage dans les suites des décisions de juillet 1914. Les souffrances ont été si dures, les morts si nombreuses que personne n’ose agir comme si elles n’avaient pas été nécessaires. Et comment s’avancer, sans se désigner comme traître ? Plus la guerre dure, plus elle va durer. Elle tue la démocratie, dont elle reçoit pourtant ce qui perpétue son cours.
François Furet, Le Passé d’une illusion, 1995 .[2]

Selon Furet, les dirigeants des démocraties semblent considérer l’argument du gaspillage comme l’argument essentiel pour continuer la guerre.


[1] Candidat à l’investiture républicaine pour l’élection présidentielle américaine de 2008.

[2] Le Passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Paris, Robert Laffont / Calmann-Lévy, 1995, p. 65.
Lors des présentations de cet exemple, des remarques ont été faites sur ce qu’il faut entendre par “diriger la guerre” et sur le fait que “la guerre tue les démocraties”. Aucun des auteurs de ces remarques n’était historien, tous étaient d’excellents connaisseurs des mécanismes de l’expression textuelle. Ces remarques se résument comme suit.
La guerre de 1914-1918 oppose deux alliances, La Triple Alliance (Empire allemand, la Double monarchie austro-hongroise et le Royaume d’Italie jusqu’en 1915 (Wikipedia), et la Triple entente, France, Royaume-Uni, Empire Russe (idem).
1 — La Triple entente est donc dirigée par deux régimes démocratiques et par un régime non démocratique, et La Triple Alliance par des régimes autocratiques, donc par « des princes cyniques de la vieille école » selon Furet.  Première remarque : On ne voit donc pas pourquoi ces régimes n’ont pas agi selon les principes que leur attribue Furet.
2 — Furet affirme que  la guerre « est dirigée par des patriotes, d’honnêtes gens élus par le peuple» ce qui ne vaut, en gros, que pour la Triple Entente.
3 — On peut admettre que “la direction du conflit”, s’il existe quelque chose de tel, est une responsabilité assumée par les deux protagonistes.
4 — Furet soutient deux thèses, l’une sur le mécanisme qui prolonge la guerre, l’autre sur le fait que « la guerre tue la démocratie ». Quatrième remarque, cette dernière observation est juste dans la mesure où la guerre altère le fonctionnement de la démocratie mais si on regarde ce qui s’est effectivement passé, on constate que la guerre n’a pas détruit les démocraties, mais bien les trois régimes autocratiques qui la menaient contre les démocraties.


 

Force des choses

Arg. de la FORCE DES CHOSES


En politique, l’argument de la force des choses invoque l’absence de choix qui rend vaines toutes les discussions et oblige la société à s’incliner devant ses déterminismes. À cet argument s’oppose le volontarisme politique.
En droit, l’argument naturaliste renvoie à l’hypothèse d’un législateur ou d’un juge impuissants.

L’argumentation par la force, le poids ou la nature des choses, ou par les contraintes extérieures, applique au monde social et politique les mécanismes de l’argumentation par la cause telle qu’elle vaut pour le monde physique. Elle présente par exemple une décision comme déterminée causalement par le contexte : “nous n’avons pas le choix”, “aucune autre politique n’est possible” ; “ce qui se passe dans le monde nous contraint à agir ainsi”.

Les accords d’Évian mettant fin à la guerre de décolonisation de l’Algérie (1954-1962) ont été ratifiés par référendum le 1er juillet 1962. Ce référendum a été précédé d’une allocution télévisée du Général de Gaule, Président de la République Française, appelant à voter “oui” à la question : « Voulez-vous que l’Algérie devienne un État indépendant coopérant avec la France dans les conditions définies par les déclarations du 19 mars 1962 ? »
(
oui : 99,72% des voix). Le passage suivant est extrait de cette allocution.

Personne ne peut avoir de doute sur l’importance extrême que va revêtir la réponse du pays. Pour l’Algérie, le droit reconnu à ses populations de disposer de leur sort marquera le début d’une vie toute nouvelle. Certains peuvent regretter que des préventions, des routines, des craintes aient empêché naguère l’assimilation pure et simple des Musulmans, à supposer qu’elle fût possible. Mais le fait qu’ils forment les huit-neuvièmes de la population et que cette proportion ne cesse de croître en leur faveur, l’évolution déclenchée dans les gens et dans les choses par les événements, et notamment par l’insurrection, et enfin ce qui s’est passé et ce qui se passe dans l’univers, rendent chimériques ces considérations et superflus ces regrets.
Charles de Gaulle, Allocution radiotélévisée du 20 décembre 1960.[1]

À cette argumentation, par le poids des choses, s’oppose l’argumentation volontariste, qui nie précisément ce déterminisme : “là où il y a une volonté, il y a un chemin”.

En mai-juin 1940, les armées belges, britanniques, françaises et néerlandaises sont mises en déroute par l’armée allemande nazie. Dans une situation qui semblait à beaucoup totalement désespérée, le Général Charles de Gaulle rejeta l’armistice qui venait d’être signé par le Maréchal Pétain, et depuis Londres, appela sur la BBC à la poursuite de la lutte.

Certes, nous avons été, nous sommes, submergés par la force mécanique, terrestre et aérienne, de l’ennemi. Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui nous font reculer. Ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui ont surpris nos chefs au point de les amener là où ils en sont aujourd’hui.
Mais le dernier mot est-il dit ? L’espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non ! […] 
Quoi qu’il arrive, la flamme de la Résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas.
Charles de Gaulle, Appel du 18 juin 1940. [2]

Argumentation volontariste et argumentation par la force des choses peuvent se combiner.

Argument naturaliste

En droit, l’argument naturaliste renvoie à l’hypothèse d’un législateur impuissant parce qu’il est impossible de légiférer dans certains domaines, ou d’un juge impuissant qui renonce à faire appliquer la loi, dans certaines occasions — on ne légifère pas et on ne juge pas les phénomènes naturels, V. Topique juridique.

L’argument naturaliste est également exploité dans le domaine de la loi religieuse.

Luther utilise cet argument à propos de l’interdiction du mariage des prêtres dans l’église catholique romaine. Selon lui, la plupart des prêtres ne peuvent pas se passer de femme, ne serait-ce que pour leur ménage :

Le pape n’a pas pouvoir pour prononcer pareille interdiction, pas plus qu’il n’a pouvoir pour interdire le boire, le manger et les issues naturelles, ou pour défendre de grossir. Aussi personne n’est-il tenu à observer ses prescriptions.
Martin Luther, À la noblesse chrétienne de la nation allemande, sur l’amendement de l’état de chrétien [1520].[3]

La fallacie naturaliste (naturalistic fallacy) valorise systématiquement le naturel, V. Fallacieux 3. L’accusation de fallacie naturaliste peut servir à réfuter l’argument de la force des choses.

L’argument naturaliste n’a rien à voir avec la fallacie descriptiviste (descriptive fallacy, qui est une forme de fallacie d’expression.


[1] http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00063/allocution-du-20-decembre-1960.html, (20-09-2013).
[2] http://www. charles-de-gaulle.org/pages/l-homme/dossiers-thematiques/1940-1944-la-seconde-guerre-mondiale/l-appel-du-18-juin/documents/l-appel-du-18-juin-1940.php] (20-09-2013).
[3] Martin Luther, Les grands écrits réformateurs, trad. par M. Gravier, Paris, GF-Flammarion, p. 158.


 

Force d’un argument

FORCE d’un argument

En argumentation on parle de force au sens de :
— Argument par la force, V. Menace ; Dilemme.
— Argument de la force des choses.
Force d’un argument, qui dépend du domaine de l’argumentation considéré et de l’objectif poursuivi.

Force d’un argument

Un argument peut être dit fort dans l’absolu ou relativement à un autre argument. La notion graduelle de force d’un argument s’oppose à la notion binaire d’argumentation valide ou non valide. Cette force est évaluée en fonction de différents critères.

1. Force inhérente à certains types d’arguments

Dans les domaines scientifiques, pour être fort, un argument doit avant tout être probant, démonstratif. Pour cela, il doit relever d’un ou de plusieurs domaines scientifique et l’argumentation qu’il soutient doit se développer selon les méthodes acceptées dans ce ou ces domaines, reposer sur des calculs corrects,
L’argument fort correspond à l’argument ad judicium au sens de Locke.

Dans le langage ordinaire, on peut considérer que certains schèmes d’argumentation sont par nature plus forts que d’autres, par exemple, un partisan de la loi naturelle estime qu’un argument fondé sur la nature des choses, telle que l’exprime une définition essentialiste, est plus fort qu’un argument pragmatique. Un esprit pragmatique pensera l’inverse, V.  Définition 1 ;

2. Force et efficacité

Estimée par rapport à un but comme la persuasion, l’argument le plus fort sera celui qui fait le mieux et le plus rapidement atteindre ce but, qu’il s’agisse de vendre un produit ou de faire élire un candidat. Le degré de force d’un argument lui est attribué après une étude d’impact sur le public concerné, V. Persuasion.

3. Force d’un argument et acceptation par un type d’auditoire

La Nouvelle rhétorique définit la force de l’argument en fonction de l’ampleur et de la qualité des auditoires qui l’acceptent, V. Persuader ; Orateur.

4. Force et renforcement linguistique des arguments

Les arguments orientés vers une certaine conclusion appartiennent à la même classe argumentative ; ils possèdent tous, en ce sens, une certaine force pour cette conclusion. Au sein de la même classe argumentative, la force d’un argument peut être déterminée en référence à une gradation objective comme l’échelle des températures, ou être simplement attribuée à l’argument par le locuteur qui valorise tel argument par rapport à tel autre. Cette différence est marquée au moyen de morphèmes argumentatifs.
Les transformations des agencements des arguments selon leur force relative sur les échelles argumentatives sont régies par les lois de discours.


 

Fond, Arg. sur le —

Argument portant sur le FOND de la question

L’arguments sur le fond traite de l’objet du débat, il apporte une contribution substantielle à la discussion. Il fait partie de l’ensemble des arguments qui contribuent à construire une réponse pertinente à la question.

Dire qu’un argument porte sur le fond du débat c’est dire qu’il est pertinent pour le débat, et qu’il constitue une contribution substantielle à la discussion.
En anglais, ils sont dits argument addressed to the thing ; to the point, to the matter; on the merits ou on the substance of the case;  dealing with the matter (at hand).

D’un point de vue évaluatif, les arguments sur le fond sont les seuls dont la force et la valeur méritent d’être discutées et qui doivent être conservées dans le dossier de l’affaire.
Cela ne signifie pas qu’ils sont automatiquement validés. Une partie peut, par exemple, invoquer un précédent, ce qui est clairement une démarche légitime et substantielle. Le précédent peut cependant être critiqué et rejeté, par un argument montrant que les faits allégués comme des précédents ne sont pas suffisamment similaires aux faits discutés. Bien que sur le fond, cet argument  est finalement déclaré non pertinent pour la présente discussion.

La discussion sur le fond est évitée, par exemple, lorsqu’une personne accusée de corruption et de détournement de fonds publics répond à l’accusation par une contre-accusation de misogynie, en utilisant un argument classique substituant une arrière-pensée privée et potentiellement honteuse à une bonne raison publique et honorable, V. Mobiles et motifs

Comme les arguments dits ad judicium ou ad rem,  les arguments sur le fond ne sont pas des types d’argument, c’est-à-dire des formes de raisonnements menant à une conclusion, comme le raisonnement par analogie ou par les contraires. N’importe quel type d’argument peut en principe être ou ne pas être utilisé pour discuter du fond ou de la forme d’un débat.

1. Argument sur le fond et argument sur la forme

Les arguments sur le fond du débat sont complémentaires des arguments sur la forme du débat, qui portent sur les conditions dans lesquelles se déroule la discussion. Ces derniers ont trait au cadre, à la procédure et aux règles selon lesquels la question est traitée.
Par exemple, les participants peuvent objecter à la tenue d’une réunion que les documents nécessaires à leur bonne information ne leur ont pas été distribués à temps ; ou que le quorum n’est pas atteint.

2. Argument sur le fond et argument  fondés sur le logos

Des associations trompeuses pourraient conduire à penser que les arguments liés au logos sont logiques et donc objectifs, qu’ils traitent des objets eux-mêmes et, par conséquent, de la substance et du fond des choses en discussion. En tant que tels, les arguments dérivés du logos s’opposeraient alors aux arguments éthotiques et pathémiques, ces derniers étant davantage liés à la subjectivité, du moins en apparence.

Dans l’argumentation quotidienne, tout comme les arguments “logo-iques”, les arguments éthotiques et pathémiques exploitent le logos, entendu comme langage et discours. Dans une situation argumentative, c’est la question seule qui détermine l’objet, la substance du débat. Autrement dit, il ne suffit pas pour un argument de se référer à un objet ou à un événement, il faut encore que cet objet soit l’objet du débat.

Les arguments faisant référence à des personnes, à leurs valeurs et à leurs émotions sont substantiels (ad rem et ad judicium) dans la mesure où ils sont pertinents pour la question. Le rappel des condamnations antérieures d’une personne n’est pas dénué de pertinence dans tous les contextes. La description de l’état de choc émotionnel dans lequel la victime a été trouvée, par exemple, peut être pertinente pour le tribunal. Le problème est de distinguer les aspects de la personnalité qui sont pertinents pour la discussion de ceux qui ne le sont pas.

3. Argument sur le fond et argument périphérique

Il en va de même pour les arguments indirects périphériques qui exploitent les circonstances  des  événements constituant l’affaire discutée.
Un argument sur la personne, par exemple, peut être un argument sur le fond selon sa pertinence pour la discussion : “Le témoin déclare avoir vu le suspect près du lieu du crime, au moment du crime” ; ou non : “Le témoin déclare que le suspect est un bon ami à lui”.


 

Foi — Superstition

FOI – SUPERSTITION

La foi au sens de “confiance” est le résultatif de la persuasion accomplie. Thomas d’Aquin a organisé le rôle de l’argumentation dans la prédication de la foi.
La superstition est le nom que les athées donnent à la foi, et que les croyants donnent aux autres croyances.

1. Foi et argumentation

1.1 Foi en rhétorique ancienne et contemporaine

Foi vient du latin fides, “foi, confiance, force persuasive”. Fides et foi appartiennent au lexique rhétorique du latin comme du français contemporain, où ils désignent la confiance, le résultatif de l’acte de persuader, “faire foi”, persuadé “avoir foi en …” [1]

1.2 Les contenus révélés comme arguments

Les vérités révélées peuvent être utilisées comme arguments condamnant ou justifiant une certaine conduite ; nous suivons la Loi parce que notre Dieu nous l’a donnée ; parce que nous l’aimons ; parce qu’Il récompensera ses fidèles, les bons, et punira les méchants ; nous nous abstenons de telle nourriture parce qu’Il l’a voulu ainsi.

Les appels aux croyances religieuses peuvent être rejetés comme des appels à la superstition.

1.3 Les contenus révélés comme vérités

Certains théologiens opposent la foi à la raison et à l’argumentation. Selon saint Ambroise, cité par Thomas d’Aquin, « qu’on rejette les arguments là où c’est la foi qu’on cherche » [2] (V. Paradoxe, §1). Les vérités révélées ont la préséance sur toutes les autres formes de vérité ; essayer de démontrer une vérité révélée serait la dégrader.
Par ailleurs, pour un croyant, les arguments fondés sur la foi ne doivent pas être confondus avec les arguments fondés sur l’autorité ; la première est d’origine divine, la seconde humaine. Savoir si la tradition religieuse est d’origine humaine ou divine est une question qui divise les théologiens. En tout cas, la foi est autre chose que la soumission à l’autorité.

Mais la préséance de la foi n’invalide pas la nécessité de l’argumentation ; Thomas d’Aquin distingue trois types de situations argumentatives, selon que le prédicateur ou le missionnaire s’adresse à des chrétiens, à des hérétiques ou à des incroyants.

Vis-à-vis d’un auditoire chrétien, l’argumentation est utile dans deux cas, d’une part pour mettre en relation deux articles de foi, dont on montre que l’un est logiquement déductible de l’autre, par exemple, si l’on croit à la résurrection du Christ, on doit croire à la résurrection des morts.
D’autre part, elle permet d’étendre le domaine de la foi à des vérités secondes, dérivées des vérités premières. L’argumentation permet la manifestation de ces vérités secondes.
Ces argumentations renforcent la cohérence du corps de doctrine.

Face aux hérétiques qui sont d’accord sur un point du dogme, l’argumentation permet de montrer qu’ils doivent aussi accepter les autres. On retrouve le premier des cas précédents. C’est une argumentation par la cohérence du dogme.
Pour les hérétiques comme pour les croyants, l’argumentation de la foi est fondée sur des arguments postulés comme vrais parce que tirés du corpus des vérités révélées.

Face aux incroyants, l’argumentation par la cohérence du dogme ne fonctionne pas, puisqu’il n’y a pas de connaissance partagée.
L’argumentation est alors essentiellement ad hominem. On montre par l’argumentation que leurs croyances sont contradictoires (Trottman 1999, p. 148-151).

On voit que le Docteur Angélique n’excluait pas du champ de l’argumentation les situations de désaccord profond, V. Désaccord.

2. Ad superstitionem, “Appel à la superstition”

Lat. arg. ad superstitionem, de superstitio, « superstition ; observation trop scrupuleuse ; objet de crainte religieuse ; vénération » (Gaffiot, Superstitio).

Un croyant légitime certaines de ses actions par ses croyances :

Je ne travaille pas le dimanche, parce que Dieu l’a ordonné ; parce que lui-même s’est reposé le dimanche.
Je suis contre le mariage homosexuel, parce que Dieu a créé l’homme homme, et la femme, femme, n’est-ce pas?

Un libre penseur considère que ces croyances sont des superstitions et que ces justifications sont fallacieuses.

L’étiquette “appel à la superstition” a été introduite par Bentham de façon bien précise, en lien avec les institutions politiques. Si l’on croit que ces institutions sont fondées sur la loi divine, alors elles sont tout aussi intouchables que la Parole qui les a établies : le Régime existant est sacré, et nous avons juré de le maintenir.
Bentham considère que ce genre de justification de l’immobilisme est sophistique, V. Topiques politiques :

Sophisme des serments ; ad superstitionem : “Mais nous avons juré !
Sophisme des lois irrévocables : “Mais cela nous obligerait à changer la loi !” ([1824], p. 402)

Il soutient que les institutions et les lois doivent évoluer, et qu’en conséquence, il n’y a pas d’engagement irrévocable (irrevocable commitment).
Dans une conception religieuse du pouvoir, les engagements politiques pris sous serment engagent la divinité ou quelque pouvoir surnaturel sacré. Les Pères fondateurs “qui en savaient plus que nous”, et “à qui nous devons tout” sont des demi-dieux. Manquer à cet engagement constituerait non seulement un manque de respect vis-à-vis des Puissances fondatrices, mais aussi une faute religieuse ou morale susceptible d’attirer une vengeance surnaturelle.
On peut supposer que ces menaces sont la contrepartie de promesses récompensant la soumission à la Loi surnaturelle. Dans ce cas, l’argument représente une version quelque peu matérialiste de l’argument de la foi.

Les citoyens ordinaires, non cyniques, considèrent que les politiciens doivent honorer leurs engagements électoraux. Il serait difficile pour les politiciens défaillants d’invoquer le sophisme d’engagement irrévocable pour justifier perpétuellement leurs renversements d’alliance et de programmes.


[1] Exemples de Gaffiot:
fidei causa Sall. J. 85, 29, “pour inspirer confiance ”?
res quæ ad fidem faciendam valent Cic. de Or. 2, 121, “les ressorts qui servent à emporter l’adhésion (persuader)”.
imminuere orationis fidem Cic. de Or. 2, 156, “affaiblir la (confiance dans un discours) force persuasive d’un discours”.

[2] (Thomas d’Aquin, Somme, Part. 1, Quest. 1, Art. 8 Cette doctrine argumente-t-elle ?)