Archives de catégorie : Non classé

Enthymème

ENTHYMÈME

En tant que forme d’inférence utilisée en rhétorique, l’enthymème est défini comme : 1. La contrepartie rhétorique du syllogisme logique. 2. Un syllogisme dont les prémisses et le mode d’inférence sont seulement vraisemblables. 3. Un syllogisme admettant l’ellipse d’une prémisse évidente ;  4. établissant ainsi un lien avec l’auditoire ; 5. particulièrement efficace dans les formules conclusives.
    • Grec ἐνθύμημα, enthúmêma «1. Pensée, réflexion ; 2. Invention, particulièrement stratagème de guerre ; 3. Raison, raisonnement, motif, conseil» (Bailly [1901], ἐνθύμημα)”. Le sens général de “pensée, réflexion” reste vivant dans toute la rhétorique ancienne : « toute pensée [peut] à bon droit recevoir le nom d’enthymème » (Cicéron, Top., XIII, 55 ; p.84) ; Quintilien signale l’acception « tout ce qui est conçu dans l’esprit », pour la mettre de côté (I. O., V, 10, 1 ; p. 127).

Nous ne tenterons pas de mettre la terminologie classique en accord avec elle-même dans les usages qu’elle fait des termes de syllogisme, enthymème et épichérème (Reyes Coria 1997 [1]) .
— L’opposition essentielle est entre les modes de traitement du vrai (syllogisme) vs du probable (épichérème, enthymème)

Vérité des prémisses  (syllogisme) vs leur probabilité (épichérème, enthymème)
Validité des modes d’inférence (syllogisme) vs leur probabilité (épichérème, enthymème) : règles syllogistiques vs topoi. NB: Un mode de déduction probable appliqué à des données vraies produit une conclusion seulement probable.

— Enthymème et épichérème s’opposent au syllogisme en ce qu’ils prennent en compte les conditions de communication.
— L’épichérème se différencie du syllogisme par son exigence de preuves de second niveau ; non seulement les prémisses font preuves, mais elles sont elles-mêmes prouvées.

1. L’enthymème, contrepartie rhétorique du syllogisme

Dans la systématique aristotélicienne, la preuve est obtenue par inférence, qu’elle soit scientifique (logique), dialectique, ou rhétorique. Aristote considère que les exigences du discours rhétorique ne sont pas compatibles avec l’exercice de l’inférence scientifique, déduction syllogistique et induction, celles-ci doivent être transposées :

J’appelle enthymème le syllogisme rhétorique, et exemple l’induction rhétorique. (Rhét., I, 2, 1356b5 ; trad. Chiron, p. 128)

Le syllogisme (inférence scientifique) et l’enthymème (inférence rhétorique) sont définis de manière strictement parallèle, comme des discours où,

de l’existence de certaines choses, il résulte – à cause d’elles – une chose différente et distincte d’elles, du seul fait que ces choses-là existent, soit de manière universelle, soit en règle générale, c’est ce qu’on appelle là [en logique] un syllogisme, et ici [en rhétorique] un enthymème.  (Rhét., I, 2, 1356b15 ; trad. Chiron, p. 129)

À la différence du syllogisme, tiré de propositions vraies, l’enthymème est tiré « des vraisemblances et des signes » (Rhét., I, 2, 1357a30 ; Chiron, p. 133) ; V. Typologies Anciennes.

L’enthymème est « le corps de la persuasion », « la démonstration rhétorique » (Rhét., I, 1, 11354a15 ; Chiron, p. 115 ; I, 1, 1355a5 ; p. 119). Il porte sur le fond du débat, « le fait » (Rhét., I, 1, 1354a25 ; Chiron, p. 116), sur la cause elle-même, en opposition aux moyens discursifs fondés sur les émotions ou la présence du locuteur dans son discours, V. Émotion ; Pathos ; Éthos.

On parle dans le même sens de syllogisme oratoire, de syllogisme rhétorique ou de syllogisme imparfait ; ces appellations réfèrent toutes le rhétorique au syllogistique.

Le parallélisme science / dialectique / rhétorique
et la relation de l’enthymème à la preuve

Le parallélisme science / dialectique / rhétorique est problématique. Si l’on admet cette opposition, on entre dans un quadrillage notionnel très incommode et empiriquement inadéquat. D’une part, on doit prendre en charge la distinction entre les trois types de raisonnements et de syllogismes (scientifique, dialectique, rhétorique), et la coupure entre le catégorique scientifique, le persuasif rhétorique, et le probable dialectique, et faire comme si le discours concret ne connaissait ni le syllogisme catégorique, ni le probable, et n’atteignait jamais la certitude, V. Probable ; Vrai; Véridique. D’autre part, cela amène à corseter la rhétorique argumentative dans l’opposition entre preuves dites techniques, preuves rhétoriques proprement dites, et preuves non techniques, qui, de toute évidence, n’entrent pas dans le cadre notionnel précédent. Or, tout comme le discours ordinaire, le discours judiciaire combine les deux types de preuves qui elles ne permettent pas le doute raisonnable.

Considéré comme un syllogisme incomplet mais « parfait dans l’esprit », on ne voit pas ce qui empêche l’enthymème de faire pleinement preuve (voir §4). De même, l’enthymème défini comme un syllogisme fondé sur un indice peut faire preuve, voir §3.

2. L’enthymème convient à la rhétorique
parce qu’il exploite le vraisemblable

Dans les Premiers analytiques, Aristote définit l’enthymème comme

Un syllogisme qui part de prémisses vraisemblables ou de signes (P. A., II, 27, 10 ; p. 323).
Le vraisemblable est une proposition probable : ce qu’on sait arriver la plupart du temps, ou ne pas arriver. (Ibid., II, 27, 1 ; p. 322).

Par exemple “les parents aiment leurs enfants” exprime une prémisse générale vraisemblable, c’est-à-dire admise par défaut. De cette prémisse vraisemblable associée à la prémisse factuellement vraie “Marie est la mère de Pierre”, on déduit, à défaut d’informations à effets contraires, que “Marie aime Pierre”, V.Raisonnement par défaut ; Invention.

2.1. L’enthymème est fondé sur un signe

Les syllogismes ayant une présmisse fondée sur un signe vraisemblable tombent dans cette catégorie. Le mot signe a ici le sens d’indice ; alors que le signe au sens linguistique est arbitraire par rapport au phénomène qu’il désigne, l’indice est un élément matériel naturellement associé à un phénomène. Un signe-indice est un fait avéré qui s’exprime dans une proposition ayant pour sujet un individu comme (a) “cette femme a du lait”, (b) “cette femme est pâle”, (c) “Pittacus est honnête”.

Les trois enthymèmes suivants sont fondés sur ces différents indices :

1) Le signe est certain (suffisant) :

Cette femme a enfanté, puisqu’elle a du lait

Le lien est du type feu / fumée ou avoir un enfant / avoir eu des relations sexuelles (époque de la conception non médicalisée). Le signe décèle un phénomène non immédiatement perceptible, lointain ou passé.

2) Le signe est une condition nécessaire faible, loin d’être suffisante :

Cette femme a enfanté, puisqu’elle est pâle

D’autres causes peuvent entraîner la pâleur :  avoir un accident de santé, avoir passé la nuit à faire la fête, avoir le teint naturellement pâle, etc. L’évaluation de l’inférence nécessite une enquête et des savoirs spécialisés.
Sur le fond, l’évaluation des diagnostics (a) et (b) ne relèvent pas de la rhétorique, mais de la pratique médicale. Elle ne relève de la rhétorique que dans la mesure où celle-ci entendrait opposer le diagnostic populaire au diagnostic spécialisé, c’est-à-dire combattre le vrai par le plausible.

3) Le signe est fondé sur un trait possiblement accidentel :

Les sages sont honnêtes puisque Pittacus est honnête

L’inférence n’autorise que la conclusion “certains sages sont honnêtes”. Il s’agit d’une induction fondée sur un seul cas, en d’autres termes une induction rhétorique ou un exemple, V. Généralisation.
Elle serait valide si elle procédait sur la base d’un trait essentiel, “juge bien de toutes choses” : les sages jugent bien de toutes choses, puisque Pittacus juge bien de toutes choses.

2.2 L’enthymème exploite un mode de déduction seulement vraisemblable

L’enthymème se différencie également du syllogisme en ce qu’il utilise des règles de déduction non universellement valides (V. Évaluation du syllogisme), les topoi ou types d’arguments utilisés dans la parole courante. L’enthymème est un discours qui applique un topos, à une situation argumentative concrète.

3. L’enthymème convient à la rhétorique
parce que c’est un syllogisme tronqué

L’enthymème est également défini comme un syllogisme catégorique où est omise une prémisse :

Les hommes sont faillibles, tu es faillible.
Tu es un homme, tu es faillible.

Ou la conclusion :

Les hommes sont faillibles, considère que tu es homme !

La Logique de Port-Royal définit l’enthymème comme « un véritable syllogisme dans l’esprit, mais imparfait dans l’expression » (Arnauld et Nicole [1662], p. 226) :

Quand on n’exprime ainsi que deux propositions, cette sorte de raisonnement s’appelle enthymème, qui est un véritable syllogisme dans l’esprit, parce qu’il supplée la proposition qui n’est pas exprimée ; mais qui est imparfait dans l’expression, et ne conclut qu’en vertu de cette proposition sous-entendue. (ibid., p. 180)

Les exemples du paragraphe précédent peuvent donc être appelés enthymèmes pour deux raisons : d’une part, parce qu’ils sont fondés sur des indices, et d’autre part, parce qu’ils sont des syllogismes incomplets.
La définition de l’enthymème comme syllogisme tronqué n’est pas considérée comme aristotélicienne : « Il n’est pas de l’essence de l’enthymème d’être incomplet » (Note de Tricot à Aristote, P. A., II, 27, 10 ; p. 323). En outre, d’après Conley, cette conception de l’enthymème comme syllogisme tronqué est peu répandue dans la rhétorique ancienne ; il ne la retrouve que dans un passage de Quintilien (Conley 1984, p. 174).
Cependant, à la suite de la définition précédente et en commentaire des exemples, les Premiers analytiques envisagent bien le cas du syllogisme tronqué : « On passe sous silence la dernière proposition [Pittacus est sage] parce qu’elle est connue » (ibid., 15 ; p. 323). D’autre part, on lit dans la Rhétorique que

Si l’une des propositions est connue, il n’est même pas besoin de la formuler : l’auditeur la supplée de lui-même. Ainsi, pour établir que Dorieus a reçu une couronne comme prix de sa victoire, il suffit de dire que “en effet il a remporté une victoire olympique”. Le fait que la victoire aux Jeux olympiques est récompensée d’une couronne n’a pas besoin d’être ajouté : tout le monde le sait. (Rhét., I, 2, 1357a15-25 ; trad. Chiron, p. 132).

Les raisons données pour lier l’enthymème au discours syllogistique sont quelque peu paradoxales. L’enthymème comme syllogisme tronqué est supposé convenir à la rhétorique car il serait moins pédant que le syllogisme complet. Son utilisation suppose que la prémisse manquante est facile à récupérer. Une autre raison est également avancée : on utiliserait l’enthymème parce que l’auditoire ordinaire est composé d’esprits faibles, incapables de suivre un enchaînement syllogistique dans toute sa rigueur. Cette seconde justification suppose que la prémisse manquante est trop difficile à récupérer : ces deux justifications sont difficilement compatibles.

5. L’enthymème convient à la rhétorique
parce qu’il instaure une coopération avec l’auditoire

Du point de vue de la communication argumentative, la notion d’enthymème sert à articuler les pratiques de l’implicite à l’effet de persuasion : « tous les orateurs mettent en œuvre les moyens de persuasion en produisant dans la démonstration soit des exemples soit des enthymèmes. Il n’y a rien d’autre en dehors de cela. » (Rhét., I, 2, 1356b5 ; trad. Chiron, p. 128-129). Comme le note Bitzer, la forme enthymématique est une manière de lier orateur et auditoire dans un processus de co-construction du sens du discours (Bitzer 1959, p. 408). En « se [bornant] à se faire entendre » (Quintilien, I. O., V, 14, 24 ; p. 208), l’enthymème pose l’auditoire comme de bons entendeurs, et crée ainsi un effet “bonne intelligence” et de complicité. La fusion communicationnelle contribue ainsi à la formation d’un éthos de communauté : “ je suis comme vous, nous sommes ensemble”.

Dans les termes de Jakobson, la formulation enthymématique a une fonction phatique, elle maintient ouvert la ligne de communication. Elle introduit une légère tension dont on suppose qu’elle pourra maintenir l’intérêt d’un auditoire qui tend à la somnolence.

6. L’enthymème comme formule conclusive

Cicéron accorde une efficacité supérieure aux enthymèmes fondés sur les contraires :

Quoique toute pensée puisse être appelée enthymème, comme celle qui résulte de l’opposition des contraires semble la plus subtile, elle s’est appropriée seule le nom général, (Cicéron, Top., XIII, 55 ; p.84)

Il donne pour exemple : « “Celle à qui tu ne reproches rien, tu la condamnes, celle dont tu dis qu’elle t’a fait du bien, tu lui fais du mal !” » (Ibid.)

Cet exemple met en jeu deux formes d’opposition, d’une part, celle des contraires, bien / mal, et à un second niveau, une inversion des principes associés à ces contraires. Selon l’entendement courant, “quand on condamne quelqu’un c’est qu’on a quelque chose à lui reprocher” et “le bien doit être récompensé”. Selon Cicéron, le destinataire de la diatribe prend le contrepied de ces principes ; il n’est pas seulement réfuté, il est donné comme insensé.


[1] Bulmaro REYES CORIA, 1997, Epichirema / Enthymema, México, UNAM / Instituto de Investigaciones Filológicas.

Émotion

L’argumentation dans l’ÉMOTION

L’émotion est un syndrome psychologique, cognitif, neurophysiologique et attitudinal. Du point de vue argumentatif, d’une part l’émotion peut être mise en question et justifiée,  d’autre part elle peut servir de bonne raison pour une action. Le discours peut éveiller ou calmer les émotions, notamment par redescription de la situation qui en est la source.

L’approche componentielle définit l’émotion comme un syndrome, et la réflexion autour de la composante cognitive de ce syndrome ouvre de nouvelles perspectives à l’étude de l’argumentation dans la structuration des émotions par la parole, en particulier, par la parole argumentative.

1. Conditions pour l’étude de l’émotion dans la parole

Ce paragraphe marque quelques notions orientant l’étude d’une parole particulièrement émotionnée, celle du discours argumentatif.

1.1 L’émotion, un syndrome psychophysique

Du point de vue psychologique, l’émotion est un syndrome affectant un sujet, une synthèse temporaire d’états de divers ordres, et variant avec le type d’émotion éprouvé :

— Un état de conscience, ayant une réalité psychologique (le sentiment, l’éprouvé).
Un état cognitif, correspondant à une perception de la réalité.
Un état neurophysiologique, perceptible ou non par le sujet lui-même (rougeur associée à la honte, poussée d’adrénaline accompagnant la colère).
Un état mimo-posturo-gestuel, se manifestant par la configuration des traits du visage, la posture du corps et l’attitude ou forme d’action, comme la réaction de fuite inséparable de la peur.

La direction de la causalité entre ces composantes est discutée : le sens commun veut que ce soit l’état psychique qui détermine les modifications neurophysiologiques et attitudinales (“Il pleure parce qu’il est triste”), mais on a montré que, si l’on met un sujet dans l’état physique correspondant à tel éprouvé, il le ressent subjectivement (“Il est triste parce qu’il pleure”).

1.2 Des listes d’émotions de base

On oppose les émotions de base et les émotions qui en sont dérivées. Un jeu d’émotions de base a été proposé par Aristote dans le Livre II de la Rhétorique pour la définition du pathos et repris par les rhétoriciens latins. Cette liste oppose entre elles une douzaine “d’émotions de base”, présentées sous forme de couples d’opposées, à l’exception de l’obligeance:

colère /calme
amitié / haine
peur / confiance
honte / impudence
obligeance
pitié /indignation
envie /émulation

Les émotions sont données par paires, selon une structure “émotion / contre-émotion” : si un orateur construit un discours de colère; son opposant lui oppose un discours appelant au calme, et il s’agit pour l’analyste de rendre compte de ces développements pleinement argumentatifs.

1.3 Émotions / humeur

L’humeur est définie comme un état affectif relativement stable, opposé aux émotions qui sont phasiques, caractérisées par leur développement selon le schéma d’une courbe “en cloche”. En première approximation, les émotions sont de l’ordre de l’événement, alors que les humeurs et les dispositions émotionnelles sont de l’ordre de l’état.
Comme il est normal, cette distinction conceptuelle n’est pas reflétée directement et simplement dans le lexique. L’adjectif comme colérique, “qui se met facilement en colère” se dit d’un état durable de caractère ; il est dérivé de colère, qui désigne prototypiquement un événement émotionnel.

1.4 Émotion et situation

L’émotion est liée à une situation. Les théories causales de l’émotion analysent ce lien comme un stimulus, la situation, provoquant automatiquement une réponse, l’émotion. Mais cette théorie n’explique pas la possibilité des injonctions émotionnelles et des désaccords sur l’émotion (voir infra). C’est la perception de la situation qui est liée à l’émotion ; le stimulus est une situation sous une certaine description.

1.5 Émotion vécue et émotion parlée

Le rapport entre ces deux modalités de l’émotion est analogue à celui que la langue allemande exprime à propos du temps par l’opposition de Zeit, le temps dans sa réalité extralinguistique, à Tempus, le temps dans son formatage langagier. L’émotion langagière relève de l’émotion-Tempus, alors que la psychologie s’intéresse à l’émotion-Zeit.

2. Les émotions du discours argumentatif

2.1 Émotions liées à la situation argumentative elle-même

La situation argumentative est en soi chargée d’émotion. La mise en doute introduit une tension sur tous les plans, social, cognitif, émotionnel. Les intérêts, les valeurs, les croyances des participants sont en jeu. Ils font face à leurs contradicteurs ; leurs faces sociales sont potentiellement menacées, ainsi que leurs relations à l’autre ; leurs représentations du monde sont déstabilisées, ainsi que leurs identités personnelles fondées sur ces représentations. Du point de vue social, l’expression ouverte d’un point de vue peut faire courir un risque à celui qui se déclare.
Dans de telles conditions, on comprend que le théâtre puisse exposer dans toute son ampleur le drame émotionnel et cognitif que peut devenir la rencontre argumentative ; il suffit de penser à Antigone.

2.2 L’émotion en question

La situation liée à l’émotion n’est pas la source causale directe de l’émotion. La possibilité d’injonctions émotionnelles montre que les émotions sont négociables :

Aimez-vous les uns les autres !
Indignez-vous !

S’il pleut, le locuteur est causalement mouillé ; mais il peut choisir de profiter de l’occasion pour approfondir sa dépression, ou pour chanter sous la pluie. La même situation peut provoquer de la peur ou bien une grande exaltation :

L1 : — Le cataclysme climatique approche !
L2 : —L’ouverture du passage du Nord-Ouest ouvre de nouvelles possibilités de développement pour notre entreprise !

L1 : — Pleurons la mort du père de la patrie !
L2 : — Réjouissons-nous de la mort du tyran !

L1 : — Moi, je n’ai pas peur du changement climatique
L2 : — Pourtant tu devrais.

Dans ce dernier exemple, en refusant de s’aligner sur L1, L2 ouvre un débat, elle doit expliquer pourquoi elle n’est pas d’accord, exposer ses raisons d’avoir peur : elle doit argumenter son émotion, et s’exposer à une réfutation par L1. Les deux partenaires sont en en dissonance émotionnelle dans la mesure où ils sont en dissonance cognitive à propos du changement climatique.
Une déclaration émotionnelle exprime un point de vue pris sur une situation, et son traitement n’est pas différent de celui de n’importe quel point de vue mis en cause (Plantin 2011). Des discours anti-orientés construisent des émotions anti-orientées en référence à la même situation. En changeant et réévaluant les représentations, le discours argumentatif nécessairement suscite, apaise, rééquilibre… les émotions corrélées à une vision du monde.

Comme pour l’argumentation générale, on peut distinguer les cas où l’argumentation de l’émotion est explicite, et ceux où elle est implicite. On a alors affaire à une orientation vers telle émotion, qui n’est pas nommée. Dans les deux cas, le point de départ de l’émotion est dans la perception que les participants se font de la situation. Formatage de la situation pour l’émotion et émotion forment un tout ; pour justifier son émotion on explicite la vision correspondante de la situation source. Le formatage de la situation s’effectue selon un système d’axes, qui déterminent la nature et l’intensité de l’émotion, en fonction du caractère plus ou moins prévisible et agréable de la situation, de son origine, de sa distance, des possibilités de contrôle, des normes et valeurs de la personne émotionnée, etc. (Scherer [1984], p. 107 ; p. 115; Plantin 2011).

La Rhétorique d’Aristote contient une excellente description de la structure thématique des discours construisant l’émotion. Cet ouvrage n’est pas un traité de psychologie, ni une recherche d’émotions de base universelles, mais bien un traité sur ce que le discours peut faire avec les émotions : la parole ne peut pas faire pleuvoir, mais elle peut émouvoir, et organiser l’émotion. Il ne s’agit pas de dire ce que sont la colère ou le calme, mais de voir comment se construit le discours qui met en colère ou, qui organise la colère et qui calme la colère. C’est pourquoi il est préférable d’utiliser non pas des substantifs, mais des prédicats d’action pour parler des émotions dans une perspective argumentative :

— Mettre en colère ou calmer la colère.
— Inspirer des sentiments d’amitié, ou rompre les liens de l’amitié.
— Faire peur ou rassurer.
— Faire honte et combattre, ou braver, la honte.
— Construire de la gratitude envers quelqu’un, ou prouver qu’on ne lui doit rien.
— Faire pitié ou pousser au mépris et à l’indignation.
— Jouer sur les sentiments de la concurrence : susciter de la rivalité, de la jalousie, de l’envie ou bien une saine compétition (émulation).

On est entièrement dans le champ de l’action discursive. Le Livre II de la Rhétorique définit ces émotions à partir de scénarios émotionnels types, activables par l’orateur. Cette prise en compte des stratégies de formatage des situations par lesquelles le locuteur produit de l’émotion, en la nommant ou sans la nommer, est un acquis fondamental de la théorie ancienne de l’argumentation.

3. Traitement argumentatif de l’émotion :
Mettre en colère et calmer la colère

Des discours opposés construisent des émotions opposées. L’émotion construite par l’un est détruite, apaisée ou contrebalancée par la contre-émotion construite par l’autre, exactement comme est combattu, retourné ou contourné comme n’importe quel point de vue. L’exemple de la colère permet d’illustrer les deux facettes de cette situation argumentative.

La théorie de l’argumentation a souligné l’importance de l’appel à la pitié en lui donnant un nom latin, ad misericordiam. Mais il n’y a aucune raison d’accorder un traitement spécifique à la pitié parmi les autres émotions. En particulier, la colère et l’indignation sont des émotions soigneusement argumentées et hautement argumentatives, en particulier dans le domaine politique.

Discours : mettre en colère
La colère est la première des émotions rhétoriques attachées au pathos. Celui qui cherche à dresser l’auditoire contre quelqu’un parle d’indignation, de juste colère, et revêt un éthos vertueux ; son opposant parle de haine, qui est un vice.
Le formatage discursif de la situation joue un rôle essentiel dans cette opposition. Le scénario permettant de mettre A en colère contre B est très schématiquement le suivant :

B méprise A injustement ; il le brime, il se moque de lui, il fait obstacle à ses désirs, à ses projets, et il y prend plaisir.
A souffre.
A cherche à se venger en faisant du tort à B.
A fantasme cette vengeance et en jouit.

Ce scénario montre que la colère n’est pas définie isolément, comme une réponse brute à la piqûre d’un stimulus. Quoique considérée comme une émotion de base, elle apparaît comme la résultante complexe d’une combinatoire où entrent d’autres émotions, comme l’humiliation ou le mépris.

Il s’ensuit que, pour mettre B en colère contre A, le locuteur doit construire un discours montrant à B que A le méprise, le brime, l’outrage, etc. La rationalité, le caractère moralement justifié de la colère dépendent de la bonne construction de cette injustice. Elle est pleinement rationnelle et pleinement émotionnelle.

La colère est supposée déclencher les mécanismes de la revanche ou de la vengeance.
La colère n’est pas la haine. La colère peut être justifiée, la haine ne l’est jamais. En d’autres termes, la haine est le nom d’une colère dénuée de fondement.  Du point de vue religieux, l’appel à la haine est un péché, “aimez-vous, au moins supportez-vous les uns des autres”. Il est permis de haïr le péché, non pas le pécheur.

Contre-discours : calmer la colère
Si le discours peut mettre en colère, il peut aussi calmer la . Le discours rhétorique est double, et non pas duplice : deux visions des choses s’affrontent, incarnées dans deux personnes, tenant deux discours construisant deux émotions. Pour calmer A, le locuteur développe le tissu des topoï substantiels contre la colère, c’est-à-dire les éléments de discours suivants :

Le comportement de B n’est pas méprisant, moqueur, injurieux, outrageant ; ou alors, B plaisantait ; il a dû agir ainsi involontairement, ce n’était pas son intention. D’ailleurs, il se comporte comme ça aussi vis-à-vis de lui-même. Maintenant, il se repent, il a des remords ; il a été puni. De toutes façons, c’était il y a longtemps, et la situation a bien changé.

Ce discours peut rappeler l’argumentation développée à propos du chaudron percé : C’est son intention d’apaiser qui lui donne sa cohérence. Au terme de l’opération, on aura montré que la colère n’est pas fondée ; qu’elle n’est pas raisonnable, et, si tout marche comme le souhaite le locuteur, si A se laisse convaincre, il retrouvera sa tranquillité.


 

Échelle argumentative – Loi de discours

ÉCHELLE ARGUMENTATIVE — LOI DE DISCOURS

Les notions corrélatives de classe argumentative et d’échelle argumentative ont été développées par Ducrot (1973) dans le cadre de la théorie de l’argumentation dans la langue. Ces deux notions permettent de d’exprimer quatre lois linguistiques du discours argumentatif.

1. Échelle argumentative

1.1 Classe argumentative

Un locuteur – en entendant par ce mot un sujet parlant inséré dans une situation de discours particulière – place deux énoncés p et p’ dans la classe argumentative déterminée par un énoncé r, s’il considère p et p’ comme des arguments en faveur de r (Ducrot [1973], p. 17) [1]

L :Elle fréquente les Deux Magots, elle s’habille en noir, elle lit Simone de Beauvoir, c’est une vraie existentialiste !

Les trois arguments sont co-orientés vers la conclusion “c’est une vraie existentialiste” (une philosophie populaire au milieu du XXe siècle). On a affaire à une argumentation convergente, formée de trois arguments reprenant des traits définitionnels empruntés au stéréotype de ce que sont et font les existentialistes, V. Catégorisation.

Le terme de classe est pris au sens d’ensemble non ordonné et non hiérarchisé d’éléments. Rien ne dit que “fréquenter les Deux Magots (un café parisien très existentialiste) soit considéré par le locuteur L comme un argument plus ou moins fort que “lire Simone de Beauvoir”.

1.2 Échelle argumentative

Deux énoncés p et q appartiennent à une même échelle argumentative pour un locuteur donné dans une situation donnée, si :

— Ce locuteur considère que p et q sont tous les deux arguments pour une même conclusion r (ils appartiennent donc à la classe argumentative de r) ;

— et s’il considère que l’un de ces arguments est plus fort que l’autre ([1973], p. 18). L’échelle suivante représente une situation où q est plus fort que p pour la conclusion r :

L’échelle suivante schématise le cas où le locuteur considère que lire Simone de Beauvoir est un argument plus fort que fréquenter les Deux Magots pour la conclusion être une vraie existentialiste, (2) :

Échelles relatives et échelles absolues

Les échelles où la force des arguments p et q est déterminée uniquement par le locuteur, sont dites relatives. L’échelle (2) est relative au locuteur L.

Les échelles où la gradation ne dépend pas du locuteur sont dites absolues.
L’échelle des températures est fixée obectivement :

Cette gradation objective sert de référence à la gradation subjective suivante :

V. Flou

Opérateurs de positionnement sur les échelles : Même, trop, justement

Même est un morphème argumentatif dans “Léo a même un mastère” [2] Soit un énoncé de la forme “ p, et même p’ ” ; cet énoncé pose que :

il existe un certain r déterminant une échelle argumentative où p’ est supérieur à p (Ducrot 1973, p. 229)

L1 : — Léo a le baccalauréat, un mastère, et même une thèse ; il a toutes les compétences pour donner des cours particuliers au niveau collège !

Cet argument peut être retourné par les adverbes justement et trop :

L2 : — Justement, il est trop diplômé pour cet enseignement !

V. Inversion d’orientation

2. Lois de discours

Le fonctionnement sémantique des échelles argumentatives est réglé par quatre lois de discours : Loi de négation, Loi d’inversion, Loi d’abaissement, Loi de faiblesse, V. Morphème argumentatif.

2.1 Loi d’abaissement

Elle note une observation sur le fonctionnement de la négation sur les échelles graduées orientées:

Dans de nombreux cas, la négation (descriptive) est équivalente à “moins que
(Ducrot 1973, p. 31)

Soit l’échelle C des températures, orientée vers les chaleurs croissantes:

“Froid” porte sur la zone entourant le point noté froid, bornée à gauche par la zone de glacial, et à droite par celle de frais. On pourrait donc s’attendre à ce que la négation de froid porte sur cette zone.  Or, “Il ne fait pas froid” signifie “il fait frais, il fait bon” et non pas “il fait glacial”. L’énoncé “il ne fait pas froid, il fait glacial” fait intervenir une forme de négation spéciale, dite négation métalinguistique, réfutant un énoncé antérieur,
Dans “il fait froidfroid est orienté vers les basses températures ; la négation “pas froid” inverse cette orientation, comme le prévoit la loi de négation ; on est au-delà de la zone du froid, dans la zone des températures croissantes.

2.2 Loi de négation – Topos des contraires

Ce qui se représente sur une échelle bi-orientée:

Dans la théorie de l’argumentation dans la langue, la loi de négation pose comme une régularité que

si p est un argument pour r, non-p est argument pour non-r
(Ducrot 1973, p. 238 ; 1980, p. 27).

Si “il fait beau” est un argument pour “allons nous promener !”, alors “il ne fait pas beau” est un argument pour “(N’allons pas nous promener), restons à la maison !

L’exemple suivant combine loi de faiblesse et loi de négation ; un argument faible pour une conclusion s’inverse en argument fort pour la conclusion opposée :

Après la seconde guerre d’Irak, commencée en 2003, Saddam Hussein, ancien Président de la République d’Irak, a été jugé et exécuté en 2006. Certains commentateurs ont estimé que le procès n’avait pas été mené régulièrement, et ont parlé d’un procès,
tellement truqué que même Human Rights Watch, la plus grande unité de l’industrie américaine des droits de l’homme, a dû le condamner comme une mascarade totale.
Tariq Ali, Un lynchage bien orchestré, Afrique Asie, février 2007.

On peut comprendre que, d’après l’auteur, l’association Human Rights Watch approuve généralement les décisions allant dans le sens des intérêts des États-Unis. En temps normal, le fait qu’ils approuvent une décision est un argument faible pour la conclusion “la sentence est juste”. Dans le cas présent, le fait que même l’association condamne cette décisioncomme d’autres personnes ou associations, elles plus enclines à critiquer les États-Unis — est un argument fort pour la conclusion “la sentence est injuste”.

2.4 Loi d’inversion

Si p’ est plus fort que p par rapport à r, alors non-p est plus fort que non-p’ par rapport à non-r (Ducrot 1973, p. 239 ; 1980, p. 27)

 

Échelle bi-rorientée:

— “Pierre a le baccalauréat” et “Pierre a un mastère” sont deux arguments pour “Pierre est une personne qualifiée”.
— “Pierre a un mastère” est un argument plus fort que “Pierre a le baccalauréat” pour cette conclusion : dans les circonstances normales, on peut dire:

Pierre a le baccalauréat et même un mastère.

Pierre a un mastère et même le baccalauréat” est incompréhensible dans le système de référence standard, où avoir un mastère suppose qu’on a le baccalauréat. On peut dire “il a une thèse, et même le certificat d’études”, mais avec une feinte ironique sur la valeur des diplômes.
Si l’on veut argumenter contre Pierre, pour montrer qu’il est insuffisamment qualifié, on dira :

Pierre n’a pas de mastère et même pas de baccalauréat.

L’argument le plus faible pour la qualification est “il a le baccalauréat” ; sa négation “il n’a pas le baccalauréat” est l’argument le plus fort pour son manque de qualification. Les échelles argumentatives lues à rebours correspondent à l’argument a fortiori :

Il n’est pas bachelier, a fortiori il n’est pas licencié.

Cette loi est utilisée par Socrate :

— Il  est conforme à la raison qu’une nature excellente, soumise à un régime contraire, devienne pire qu’une nature médiocre.
— Oui
— Ne disons-nous pas, Adimante, que les âmes les plus heureusement douées [H], lorsqu’elles reçoivent une mauvaise éducation [M], deviennent mauvaises au dernier point ? Ou bien penses-tu que les grands crimes et la perversité sans mélange viennent d’une médiocre et non pas d’une vigoureuse nature, et qu’une âme faible fasse jamais de grandes choses, soit en bien, soit en mal ? (Platon, La République, VI, p. 249)

Considérons l’échelle du Bien et du Mal.
L’âme heureusement douée et bien éduquée (H-B) est en haut de l’échelle du bien, supérieure à l’âme ordinaire O qui n’a pas ces privilèges.
L’âme heureusement douée et mal éduquée (H-M) est tout en bas de l’échelle du mal, inférieure à l’âme ordinaire.

Ce qui est conforme aux prédictions de la loi d’inversion.

2.4 Loi de faiblesse

Une loi de discours que nous appelons Loi de faiblesse veut que si une phrase p est fondamentalement un argument pour r, et si par ailleurs, lorsque certaines conditions (en particulier contextuelles) sont rassemblées, elle apparaît comme un argument faible (pour r), elle devient alors un argument pour non-r. (Anscombre & Ducrot 1983, p. 66)

C’est un grand chasseur : il a (même) tué deux pigeons l’an dernier.

Il faut en particulier que l’argument faible soit présenté isolément, et non pas en conjonction avec des arguments concluants. Selon la loi d’exhaustivité de Grice, le locuteur avance le meilleur argument dont il dispose. Si ce meilleur argument est par ailleurs faible, la position défendue est compromise et la position opposée adoptée.
Symétriquement, une réfutation faible de r renforce r. Cette stratégie entre dans le cadre général des paradoxes de l’argumentation, V. Paradoxes.

Même phénomène : “Ils sont parents” est un argument pour “ils se connaissent bien”. Parent proche  et parent éloigné  se positionnent comme suit sur la même échelle argumentative (Ducrot 1995, p. 101) [3] :

P est plus faible que p’. La loi de faiblesse dit qu’un argument faible pour r peut être utilisé comme argument pour non r. C’est ce que met en évidence l’énoncé :

ils sont parents mais éloignés, ILS NE SE CONNAISSENT PAS TRÈS BIEN

Mais inverse l’orientation argumentative de “Ils sont parents” vers “ils se connaissent bien”.
“Ils sont parents éloignés”
fonctionne ici comme argument pour “ils ne se connaissent pas très bien” (Ibid. p. 148-150). V. Connecteur argumentatif §3. [3]


[1] Nous maintenons dans cet entrée la notation r utilisée par Ducrot et Anscombre pour désigner la conclusion d’une argumentation, très généralement désignée par c ou C.

[2] Même a différents types d’emplois. Par exemple, dans l’énoncé “ j’habite à Paris même (et non pas en banlieue)”, même n’est pas argumentatif, il sert à préciser une référence.

[3] Ducrot (1995) appuie sur cet exemple la notion de modalisateur réalisant et déréalisant : «Soit Y un morphème lexical et X un prédicat. Si XY a une force argumentative supérieure par rapport au prédicat X et de même orientation, Y est un modificateur réalisant » (Ducrot 1995, p. 101)


 

Doxa — Endoxon

DOXA

Dans l’usage contemporain du mot, la doxa est un ensemble de lieux communs, conformes au sens commun, c’est-à-dire à un ensemble de représentations socialement prédominantes, considérées comme raisonnables, mais floues, parfois contradictoires, dont la vérité est incertaine, prises le plus souvent dans leur formulation linguistique courante.

Le substantif doxa est calqué sur le mot grec ancien dóxa (δόξα), qui signifie “opinion ; réputation, ce qui se dit des choses ou des gens ; opinion sans fondement”.
Le mot endoxon est formé de ἐν + δόξα ; il calque l’adjectif  ἔνδοξος “conforme à l’opinion commune ; notable”.
Le latin traduit endoxos “endoxal” par probabilis, “probable”

Les endoxa peuvent exprimer des “affirmables” contradictoires, « tel père, tel fils” et “à père avare, fils prodigue” ; les deux affirmations sont plausibles, V. Probable.

Dans le langage contemporain, le mot doxa partage le sens dépréciatif de cliché ou un lieu commun, ce qui n’est pas le cas dans l’usage aristotélicien du terme.
On donne parfois à doxa le sens de “idéologie”, ou de “dogme”, particulièrement lorsqu’on veut la remettre en question (Amossy 1991 ; Nicolas 2007). On utilise parfois les adjectifs doxique et doxal.

Aristote définit les endoxa (sg. endoxon) comme les opinions communes d’une communauté, utilisables dans les raisonnements dialectiques et rhétoriques :

Sont des idées admises [endoxa] […], les opinions partagées par tous les hommes, ou par presque tous, ou par ceux qui présentent l’opinion éclairée, et pour ces derniers par tous, ou par presque tous, ou par les plus connus et les mieux admis comme autorités.
Aristote, Top. Brunschwig, I, 1, 100b20 ; p. 2

Une idée endoxale est donc une idée appuyée sur une forme d’autorité sociale : autorité du nombre, des experts, des personnes socialement en évidence. Le mot endoxal a l’avantage de former un couple antonymique avec paradoxal.

Les endoxa sont la cible de la critique philosophique adressée également au sens commun (la raison raisonnable) et au parler commun. Cette critique atteint en conséquence les déductions fondées sur des contenus et des techniques vraisemblables, c’est-à-dire sur le système endoxon / topos sur lequel est fondée l’argumentation, dialectique ou rhétorique. Pourtant, fondamentalement, dire d’une proposition qu’elle est endoxale n’a rien de péjoratif :

On sait assez la confiance qu’Aristote accorde, fût-ce sous réserve d’examen, aux représentations collectives et à la vocation naturelle de l’humanité envers le vrai.
Brunschwig, Préface à Aristote, Top. Brunschwig, p. xxv

L’argumentation dialectique a pour fonction de tester les endoxa ; l’argumentation rhétorique les exploite dans le cadre d’un conflit particulier, elle apprend à les mettre à profit ou à les combattre, éventuellement en invoquant un lieu commun d’orientation opposée.

Les endoxa ne permettent pas d’affirmer une vérité, mais elles déterminent qui porte la charge de la preuve, autrement dit sur qui pèse le soupçon, qui accuse la rumeur, V. Charge de la preuve ; Invention.

De nombreuses formes d’arguments reposent sur le recours à l’autorité de la doxa :

    • Appel au sens commun : l’argument ad judicium (au sens 2, différent de l’argument sur le fond), V. Fond.
    • Appel au consensus, à l’autorité du grand nombre (ad numerum).
    • Appel au sentiment de la foule, ad populum.

 

Doute

DOUTE

Pour Descartes, une idée incertaine doit être rejetée comme le serait une idée fausse, alors que les sceptiques considèrent le doute comme l’état normal de la pensée. Pour Perelman, l’argumentation est le mode de traitement des idées par essence incertaines, avancées dans les affaires humaines.
Dans le dialogue, l’absence de ratification suffit à jeter le doute sur une proposition et à enclencher le processus argumentatif.

1. Doute cartésien et doute sceptique

En philosophie, on oppose le doute cartésien au doute sceptique. Descartes rejette « toutes les connaissances qui ne sont que probables et [déclare] qu’il faut se fier seulement à ce qui est parfaitement connu et dont on ne peut douter » ([1628], Règle II). Sur cette base, il reconstruit un système de croyances certaines sur la base de la seule certitude du cogito, « je pense, donc je suis ». Cette forme de doute s’oppose au doute sceptique :

Le doute cartésien ne consiste pas à flotter, incertain, entre l’affirmation et la négation ; il démontre au contraire, avec évidence, que ce que la pensée met en doute est faux, ou insuffisamment évident pour être affirmé vrai.
Le doute sceptique considère l’incertitude comme l’état normal de la pensée, au lieu que Descartes le considère comme une maladie dont il entreprend de nous guérir. Même lorsqu’il reprend les arguments des sceptiques, c’est donc dans un esprit tout opposé au leur.
Gilson, dans Descartes, Discours de la méthode, [1628][1]

2. Doute argumentatif

Le doute argumentatif s’oppose au doute sceptique en ce qu’il ne privilégie pas la suspension indéfinie de l’assentiment par rapport à la résolution du différend. Perelman oppose le doute cartésien, où la présence d’un doute suffit à éliminer une proposition, à la pratique argumentative, où la présence d’un doute entraîne un traitement spécial du problème, par les moyens de l’argumentation, qui permet au moins de réduire le doute.

Le déclencheur de l’activité argumentative est la mise en doute d’un point de vue, V. Désaccord.

1) Du point de vue psychologique, le doute s’accompagne d’un sentiment d’inconfort et d’inquiétude. L’argumentation est une activité coûteuse des points de vue cognitif, émotionnel et interactionnel. On peut être réticent à s’engager dans une situation argumentative, où il faudra affronter la résistance de l’autre partie et mettre ses faces sociales, voire son identité, en danger.

2) Sur le plan cognitif, douter, c’est ne pas choisir, être dans un état de suspension de l’assentiment vis-à-vis d’un jugement.

3) Du point de vue langagier, dans les termes de la théorie de la polyphonie ducrotienne, cette suspension de l’assentiment se manifeste par la non-prise en charge par le locuteur de la proposition qu’il énonce ; le locuteur ne s’identifie pas à l’énonciateur. Dans les termes de Goffman, le locuteur (Speaker) est au plus l’auteur (Author) de la proposition, il n’en est pas l’énonciateur (Principal), V. Rôles.

Le dialogue externalise ces diverses opérations en leur donnant une forme langagière et une configuration microsociale. La mise en doute est un acte réactif d’un interlocuteur L2 qui refuse de ratifier un tour de parole de son partenaire L1, ou qui s’y oppose ouvertement, créant ainsi une question argumentative.
Le premier effet de ce rejet est d’amener L1 à s’expliquer, ce qu’il fait en développant un discours de justification à propos d’un jugement qui pouvait aller de soi auparavant. D’autre part, le doute ne peut rester “gratuit”. L2 doit expliciter et argumenter sa réserve, en développant ses bonnes raisons de mettre en doute ce que vient de dire L1, ou en apportant des arguments orientés vers un autre point de vue.

Dans une situation argumentative, les parties ne doutent pas forcément de la pertinence de leurs arguments, ni du bien fondé de leurs conclusions. Le doute est pris en charge par le Tiers.


 [1] Texte établi et commenté par É. Gilson, Paris, Vrin, 1970, note 1, p. 85


 

Distinguo

DISTINGUO

Le distinguo [1] est une opération de correction ou de clarification portant sur une ambiguïté relevée dans un discours. Le mot est synonyme de paradiastole.
En dialogue, cette première opération d’aménagement du discours introduit une analyse différenciée des deux significations.

1. Le distinguo comme opération de clarification conceptuelle

Dans le langage courant, faire un distinguo, c’est définir un couple de notions, montrer  qu’un même mot ou une même expression recouvrent deux significations différentes qui doivent être distinguées et définies séparément dans l’intérêt de l’analyse en cours. À la différence de la dissociation, aucune de ces significations n’est a priori valorisée.
Le texte suivant considère que le syntagme “développement territorial” ne renvoie pas à une réalité unique, mais à un système complexe où interagissent deux composantes, l’économique et le territorial. La clarification opérée par le distinguo est la première étape de l’analyse.

Le système de “développement territorial” est fondé sur les jeux d’interactivité qui opèrent entre ses deux composantes : le système économique local d’une part, le système dit “territorial” d’autre part.
Le distinguo à opérer entre ces deux derniers systèmes tient à des oppositions relatives aux logiques sous-jacentes qui les portent. Le système économique obéit à des principes qui sont reconnus et exposés en sciences économiques. […] Le système territorial, quant à lui, vise l’ensemble des fonctions humaines, sociales, économiques et urbaines du lieu.
Loinger & J.-C. Némery, Recomposition et développement des territoires, 1998 [2]

2. Le distinguo au service de la réfutation

En dialogue, le distinguo est une opération d’aménagement du discours de l’autre :

(i)      (L1 affirme) D.
(ii)     L2 déclare ne pas pouvoir répondre directement ou travailler directement avec le discours D tel qu’il est formulé. D est jugé ambigu, insuffisamment explicite, etc.
(iii)    L2 prend un segment de ce discours, qui, selon lui, nécessite une clarification, et lui attribue deux lectures distinctes.

En situation argumentative, la correction ou la clarification opérée est au service de la réfutation.

(iv)   L2 affirme qu’il est d’accord avec l’une de ces deux lectures, et rejette l’autre.

Alors que la dissociation lutte plutôt contre l’indétermination du sens du mot, le distinguo est un instrument de lutte contre l’ambiguïté. Son usage est compatible avec une accusation implicite de confusion ou d’amalgame (Mackenzie 1988).

2.1 Évaluation du syllogisme

Dans la théorie du syllogisme, le distinguo est utilisé pour détecter un paralogisme à quatre termes, ou, généralement, un changement de sens dans un raisonnement,

Les métaux sont des corps simples.
Le bronze est un métal.
* donc le bronze est un corps simple.

Le distinguo est opéré sur les deux sens de métal, qui peut désigner 1. un corps simple, 2. un alliage.

— La majeure dit que les métaux sont des corps simples, ce qui est faux, seul certains métaux sont des corps simples.
— La mineure dit que le bronze est un métal, ce qui est exact au sens 2.
— On ne peut rien conclure de ces deux prémisses.

2.2 Argumentation théologique

Dans l’échange dialectique, le distinguo est une stratégie par laquelle, confronté à un raisonnement syllogistique, l’opposant distingue dans le syllogisme ce qu’il admet (concedo, je le concède) et ce qu’il nie (nego, je nie). Le proposant avance le syllogisme à contenu théologique (d’après Chenique 1975, p. 9) :

Thèse : Aucun pécheur n’entrera au ciel. Tout homme est pécheur. Aucun homme n’entrera au ciel.

Opposant :
— Je ne dis rien de la mineure, “tout homme est pécheur”.
— Dans la majeure, “aucun pécheur n’entrera au ciel”, je distingue (distinguo) :

— en tant que pécheur, je suis d’accord (concedo), “aucun homme en état de péché n’entrera au ciel”,
— en tant que pécheur pardonné, je le nie (nego).
Le distinguo porte sur deux catégories de pécheurs.

— Donc je rejette (nego) votre conclusion ; elle ne vaut pas pour les pécheurs pardonnés.

L’opposant objecte donc que le syllogisme est paralogique, car la mineure est ambiguë, vraie en un certain sens et fausse dans un autre sens.

2.3 Un débat amoureux (?)

Dans son expression traditionnelle, la précision “distinguo” au sens de “je distingue” est traditionnellement raillée comme sentant la scolastique. Diafoirus oppose ainsi distinguo à concedo et nego :

Angélique : — Mais la grande marque d’amour, c’est d’être soumis aux volontés de celle qu’on aime.
Thomas Diafoirus :Distinguo, mademoiselle ; dans ce qui ne regarde point sa possession, concedo ; mais dans ce qui la regarde, nego.
Molière, Le Malade imaginaire [1673]. [3]

Thomas Diafoirus est non seulement pédant, mais quelque peu bestial : il n’a pas à tenir compte de la volonté d’Angélique pour la posséder ; mais, à part cela, il fait tout ce qu’elle veut. Le distinguo est l’instrument de la lutte contre les ambiguïtés fallacieuses, mais lorsqu’il introduit des distinctions dans une expression parfaitement claire, il est lui-même instrument de confusion fallacieuse.

L’appel au distinguo peut être contré par un troisième tour de parole du type “assez, ça suffit avec les distinguos scolastiques !”, “pas de querelle sémantique s’il te plaît !”.
En monologue, des formes de distinguo sont à l’œuvre dans la discussion sur les définitions.


[1]  Lat. distinguo, “je distingue”, 1ère personne du singulier du présent de l’indicatif du verbe latin distinguere, “séparer, diviser ; distinguer”.
Si l’on juge que le terme est francisé, il n’est pas mis en italiques, et admet un pluriel en –s, “des distinguos”.
[2] Paris, L’Harmattan, 1998, p. 126.
[3] In Molière, Œuvres complètes, t. II, acte II, scène 6. Texte établi, présenté et annoté par G. Couton, Paris, Gallimard, p. 1141.


 

Dissociation

DISSOCIATION

La dissociation est une opération argumentative par laquelle le locuteur scinde en deux une notion élémentaire pour échapper à une objection. On distinguera ainsi, dans ce que tout le monde désigne comme “la réalité”, d’une part, “la réalité apparente”, dévalorisée (–),  et, d’autre part, “la réalité vraie”, valorisée, (+) ; la conclusion étant “il faut oublier la réalité apparente pour atteindre la vraie réalité.”

La notion de dissociation a été introduite par Perelman & Olbrechts-Tyteca. Le Traité de l’argumentation schématise le champ de l’argumentation par une grande opposition entre :
« Techniques argumentatives » de liaison, qui portent sur des énoncés, et correspondent aux divers schèmes d’argumentation.
Procédés de dissociation, qui portent sur des notions ([1958], 3e partie).

La technique de dissociation est donc placée sur un pied d’égalité avec les techniques d’association, c’est-à-dire le vaste ensemble des schèmes d’arguments.

La dissociation est définie comme la scission d’une notion élémentaire, opérée par le locuteur pour échapper à une contradiction ou à une objection. La notion problématique est réanalysée comme contenant une contradiction interne, « une incompatibilité », « une antinomie », et la dissociation est le mécanisme qui permet de la résoudre (Perelman & Olbrechts-Tyteca [1958], p. 550-609).
La dissociation fait éclater un terme T en deux notions, désignées respectivement par un Terme1 et un Terme2, soit T1 et T2. Cette opération s’accompagne d’une évaluation négative de T1 et d’une évaluation positive de T2. La dissociation apparaît comme une sorte de « nettoyage sémantique », permettant d’éliminer du sens de T un contenu ou une connotation indésirable, T1. Le mot réalité peut ainsi être divisé, « dissocié », en la paire T1 = apparence (dévalorisée) vs T2 = réalité (vraie réalité).

Alors que le statut primitif de ce qui s’offre comme objet de départ de la dissociation est indécis et indéterminé, la dissociation en termes I et II valorisera les aspects conformes au terme II et dévalorisera les aspects qui s’y opposent. Le terme I, l’apparence, dans le sens étroit de ce mot, n’est qu’illusion et erreur. (Perelman 1977, p. 141)

Selon cette définition, la dissociation n’est pas un type d’argument, mais une stratégie de résistance à la contradiction, qu’elle soit portée dialogalement par un contradicteur ou évoquée polyphoniquement :

X : — Mon vieux, c’est ça la démocratie !
Y : — Il y a démocratie et démocratie.

D’après Perelman, la dissociation est

Une technique argumentative qui n’est guère mentionnée par la rhétorique traditionnelle, car elle s’impose surtout à celui qui analyse la pensée philosophique, c’est-à-dire celle qui se veut systématique. (Perelman 1977, p. 13)

L’exemple proposé est celui de Kant, pour qui les sciences naturelles postulent un déterminisme universel ; or la morale postule la liberté de l’individu ; d’où la nécessité de dissocier la réalité (notion confuse) en réalité phénoménale, où règne le déterminisme, et réalité nouménale, où l’individu pourrait exercer sa liberté. La dissociation est un cas spécial du distinguo, avec valorisation d’un des termes et dévalorisation corrélative de l’autre.

Dans l’exemple précédent, la dissociation permet de dériver un concept d’un mot ordinaire.

Il s’ensuit que la même notion peut être dissociée selon les objectifs de l’argumentation. Par exemple, on pourra opposer à la réalité (T) en réalité vécue (T1), celle qui est vécue dans le monde d’ici-bas, et réalité céleste (T2) celle qui sera vécue dans un monde meilleur. Dans une autre perspective, la réalité (T) sera dissociée en réalité (T1) celle de la vie éveillée opposée à la réalité (T2), celle du rêve.

1. Formes langagières de la dissociation

Le raisonnement par dissociation du type apparence / réalité peut être appliqué à n’importe quelle notion, dès qu’on fait usage des adjectifs apparent, illusoire d’une part, réel, véritable de l’autre. Utiliser une expression telle que paix apparente ou démocratie véritable, c’est indiquer l’absence de paix véritable, la présence d’une démocratie apparente : un de ces adjectifs renvoie à l’autre (Perelman 1977, p.147).

Les marques linguistiques de dissociation sont de tous ordres :

Un préfixe tel que pseudo- (pseudo-athée) quasi non … l’adjectif prétendu, l’usage de guillemets indiquent qu’il s’agit du terme I, alors que la majuscule (l’Être), l’article défini (la solution), l’adjectif unique ou véritable signalent un terme II. (Ibid., p. 148)

D’autres dissociations sont stabilisées sous forme de paires de termes corrélatifs antithétiques ; le Traité de l’argumentation s’est intéressé aux « couples philosophiques » comme « apparence / réalité ; opinion / science ; connaissance sensible / connaissance rationnelle ; corps / âme, juste / légal » (Perelman & Olbrechts-Tyteca [1958], p. 563). Certains de ces couples de dissociés ont une existence traditionnelle et entrent dans des oppositions génératrices de discours idéologiquement fondateurs.

Les couples antagonistes sont des paires antonymiques, et, comme dans toutes les paires antonymiques, un terme est valorisé, cette préférence pouvant être inversée. L’opposition (T1) vs (T2) « superficiel, apparent vs profond, authentique » peut être inversée par un éloge (paradoxal ?) du superficiel : « Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau ». (Paul Valéry [1])
Dans la paire “rhétorique vs argumentation”, le terme positif et le terme négatif s’inversent au gré des choix théoriques dans une évaluation tournante permanente, V. Contradiction ; Réfutation ; Valeur.

2. Les facettes de la dissociation

La dissociation opère dans tous les domaines où peut s’exercer l’argumentation, comme le montre le cas de l’amour physique, notion confuse, dissociable en pornographie, où s’assouvit le besoin biologique, et érotisme où règnent liberté et inventivité : “Tous les vrais philosophes vous le diront”.
On peut penser que certains intellectuels sont de bons hommes d’affaires, tout en admettant qu’ils ne sont qu’une petite minorité. La dissociation fait de même, mais via une exclusion pure et simple de la sous-catégorie “homme d’affaire et intellectuel” de la catégorie générale des intellectuels :

L1 : — Les intellectuels, ça mon vieux, ils sont nuls en affaires !
L2 : — Ou alors c’est pas des vrais intellectuels.

La dissociation a une facette concessive, elle fait la part du feu :

L11 : — Les Allemands boivent de la bière.
L2 : — Pas Hans !
L12 : — Mais lui, c’est pas un vrai Allemand !

L2 réfute L1 par la production d’un cas contraire. L12 reconnaît que Hans est Allemand et qu’il ne boit pas de bière.
La dissociation opère un remaniement catégoriel ; la catégorie “être Allemand” est scindée en deux, les vrais Allemands et les autres. Ce remaniement peut être ou non justifié ; L1 aurait pu dire :

L13 : — Mais lui c’est pas un vrai Allemand, il a été élevé aux États-Unis.

On suppose qu’aux États-Unis on boit moins volontiers de la bière qu’en Allemagne. L13 introduit un trait montrant que Hans s’éloigne du stéréotype du vrai Allemand. Tout au plus, on peut faire observer que les critères de définition de “être Allemand” n’étaient pas précisés dans L11, et que maintenant ils le sont sur la base d’un stéréotype associé aux Allemands. Le fait essentiel est que la catégorie créée par L13 est fondée sur un critère explicite, indépendant de la discussion en cours. Dans le dialogue originel, le seul critère contextuellement disponible est précisément “boire de la bière”. Autrement dit, les Allemands, devenus les vrais Allemands, sont définis comme des Allemands (au sens du mot dans L11) qui boivent de la bière. L’ajout de ce critère ad hoc a rendu l’énoncé L11 irréfutable, puisque

tous les vrais Allemands (= Allemands qui boivent de la bière) boivent de la bière.

Le remaniement catégoriel est excluant. Dans le domaine politique, cette stratégie permet par exemple d’opposer les vrais Français aux autres, et de mettre hors-jeu les seconds.
En pratique, la dissociation fait qu’une condition qui était nécessaire et suffisante,

Il faut et il suffit d’avoir la nationalité française pour être Français

n’est plus que nécessaire :

Pour être un vrai Français, il faut avoir la nationalité française ET adhérer à Notre Association.

Le cas suivant oppose « la Réunion » à « la vraie Réunion » :

Roland Sicard est journaliste, présentateur de l’émission. Gilbert Collard est avocat, président du Comité de soutien à Marine Le Pen, pour l’élection présidentielle de 2012.

Roland Sicard : — bonjour à tous bonjour Gibert Collard
Gilbert Collard : — bonjour
RS:       avant de parler des propos de Claude Guéant sur les civilisations qui reviennent sur le devant de la scène
GC:     hm
RS:       heu un mot sur le voyage de Marine Le Pen à la Réunion elle a été chahutée on a l’impression que les candidats du Front National ont toujours beaucoup de mal en Outre-Mer/
GC:     écoutez-moi je connais bien La Réunion hein puisque je je j’y suis allé plaider très souvent et puis dans des affaires particulièrement sensibles heu il y a: heu deux Réunions hein il y a une Réunion qu’on instrumentalise\ qui organise le comité d’accueil habituel pour Marine Le Pen qui représente pas grand-chose hein finalement bon et puis ya la vraie Réunion quoi qui est faite d’hommes avec des opinions divergentes de femmes avec des opinions qui- qui s’opposent
mais c’est pas plus difficile dans les départements d’outre-mer qu’en métropole quand même/ non je crois pas ce qui rend la chose difficile c’est l’instrumentalisation heu médiatique hein […]
Extrait de l’émission Les quatre vérités, France 2, 8 février 2012.

V. Catégorisation ; A pari ; Orientation.


[1] L’idée fixe, 1931


 

Direction, Arg. de la –

Arg. de la DIRECTION

L’argument de la direction est défini par Perelman et Olbrechts-Tyteca comme un argument « fondé sur la structure du réel ». Il met en œuvre la stratégie par étapes et amorçage :

L’argument de la direction consiste essentiellement dans la mise en garde contre l’usage du procédé des étapes (*) : si vous cédez cette fois-ci, vous devrez céder un peu plus la prochaine fois, et Dieu sait où vous allez vous arrêter.
(Perelman et Olbrechts-Tyteca [1958], p. 379)

Le procédé des étapes correspond à l’argument par la pente glissante, un procédé classique de manipulation.

Le point essentiel est celui de l’imputation d’intentionnalité. Le développement par étapes peut correspondre soit à une stratégie intentionnelle manipulatoire, soit à un développement causal autonome, inaperçu de la personne qui souhaite s’engager dans la première étape.

Hedge considère que l’attribution d’une intention manipulatoire serait contraire à la sixième règle de la controverse honorable, V. Norme ; Règles ; Évaluation.


 

Dilemme

Argumentation par le DILEMME
Réfutation par le FAUX DILEMME

L’argumentation par le dilemme schématise une situation de choix sous la forme d’une alternative dont les deux termes sont également inacceptables. On la réfute en reconstruisant le dilemme comme un faux dilemme, et qu’il existe une issue possible

1. Problèmes de choix, dilemmes moraux

Le dilemme apparaît dans une situation de choix. On n’a pas de problème de choix si les deux actions ont des conséquences également positives, ou si les l’une des deux actions a des conséquences négatives, et l’autre des conséquences positives.

Si les deux actions ont des conséquences plus ou moins positives ou plus ou moins négatives, on peut parfois régler la question du choix par simple hiérarchisation, par préférence pour le plus grand bien et le moindre mal : la bourse ou la vie?
Si les conséquences négatives transgressent également des impératifs moraux absolus, on est face à un dilemme moral : peut-on sacrifier une personne pour en sauver deux?

L’un des dilemmes moraux les plus connus est “le dilemme du tramway”. Il faut imaginer un train roulant à pleine vitesse. Sur votre chemin, vous rencontrerez cinq personnes attachées à la voie. Cependant, il est possible d’appuyer sur un bouton pour changer d’itinéraire, avec la difficulté que dans cette nouvelle voie il y a aussi une personne attachée aux rails.
Dans ce cas, le dilemme est de savoir quoi faire. Le débat est de savoir s’il est moralement plus valable de laisser le train suivre son cours et tuer cinq personnes ou de décider délibérément que la personne sacrifiée devrait être celle qui est attachée à l’autre voie. Si les choses devaient suivre leur cours normal, il ne mourrait pas. Celui qui appuie sur le bouton lui donne la mort. (https://nospensees.fr/trois-grands-dilemmes-moraux/ (14-01-2023)

De telles situations rappellent celles qui sont mises en scène dans les expériences de pensées.

L est face à un dilemme s’il y a nécessité de choisir alors que toutes les issues sont négatives et qu’il n’est pas possible de les hiérarchiser :
— L doit impérativement prendre une décision (il ne peut esquiver, temporiser)
— Il se trouve face à une alternative, il a le choix entre deux possibilités d’action bien distinctes:

    • Chacune de ces possibilités le conduit au même résultat pour lui est très négatif
    • Chacune de ces possibilités le conduit un résultat moralement inacceptable
    • Il doit se résigner à cette situation.

2. Dilemme comme argumentation au cas par cas

Le dilemme est un mode d’argumentation consistant à acculer son adversaire en schématisant sa situation de telle sorte que toutes les issues favorables lui sont  fermées.
S’il s’agit d’une accusation, la schématisation montre à l’accusé  toutes les lignes de défense qu’il pourrait adopter conduisent à la même conclusion et qu’elle lui est défavorable :

— Ou vous étiez au courant de ce qui se tramait dans vos services, et vous êtes complice, au moins passif, de ce qui est arrivé, et vous devez démissionner.
— Ou vous n’étiez pas au courant, alors vous ne contrôlez pas vos services, et vous devez démissionner.
— Donc vous devez démissionner.

En janvier 1991, Mikhaïl Gorbatchev était Président de l’URSS, poste nouvellement créé.
À ce titre, il était directement responsable des actions militaires de l’URSS.
De plus en plus coincé, Gorbatchev était aussi, il faut bien le dire, de plus en plus aveugle. En janvier 1991, profitant de ce que le monde entier suivait à la télévision la première guerre du Golfe, les chars russes sont entrés dans Vilnius puis, devant la résistance, s’en sont retirés en laissant sur le pavé une quinzaine de morts. Ce « dimanche noir » a fini de discréditer Gorbatchev auprès des démocrates : qui voulait, après cela, entendre encore parler de socialisme à visage humain ? Pour se blanchir, et de la tentative et de son échec, il a prétendu n’être pas au courant, et on se demandait ce qui était le pire : qu’il soit menteur ou complètement hors du coup.
Emmanuel Carrère, Limonov. P.O.L, 2011, p. 328.

3. Faux dilemme !

Que l’adhésion franche et massive des citoyens m’engage à rester en fonction, l’avenir de la République nouvelle sera décidément assuré. Sinon, personne ne peut douter qu’elle s’écroulera aussitôt et que la France devra subir, mais cette fois sans recours possible, une confusion de l’État plus désastreuse encore que celle qu’elle connut autrefois.
Charles de Gaulle, Allocution télévisée du 4 novembre 1965 où il annonce sa candidature à l’élection présidentielle de décembre 1965.[1]

Les opposants ont reformulé cette schématisation sous la forme du slogan “moi ou le chaos”. Un partisan du Général lit cette déclaration comme un choix clair à opérer entre le bien et le mal. Un indécis peut y voir l’expression d’un vrai dilemme, un choix à opérer entre deux options également désagréables, la moins désagréable étant de voter pour le Général. Un opposant résolu rejette ce choix comme une mise en demeure, un faux dilemme insupportable parce que biaisé.Il doit montrer que que le dilemme est mal construit, et qu’il radicalise artificiellement une opposition plus complexe. L’opposition est reconstruite de façon à faire apparaître un troisième terme, une porte de sortie, V. Cas par cas.

L’argumentation pragmatique engendre systématiquemen des dilemmes, puisque toute mesure entraîne ici des avantages et là des inconvénients. Les proposants maximisent les avantages et minimisent les inconvénients, les opposants font l’inverse, et les autres se trouvent face à un dilemme.

Retourner le dilemme

Est-il rien, par exemple, de plus subtil que la réponse de Jésus au sujet de la femme adultère? Les Juifs lui ayant demandé s’ils lapideraient cette femme, au lieu de répondre positivement1, ce qui l’aurait fait tomber dans le piège que ses ennemis lui tendaient, la négative étant directement contre la loi et l’affirmative le convainquant2 de rigueur et de cruauté, ce qui lui aurait aliéné les esprits : au lieu, dis-je de répartir comme aurait fait un homme ordinaire, que celui, dit-il, d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre. Réponse adroite et qui montre bien la présence de son esprit3.
Traité des trois imposteurs, attribué à Paul Thiry, baron d’Holbach, 1723-1789. [2] .
(1) Au lieu de répondre par oui ou par non — (2) Montrant de façon irréfutable — (3) Sa présence d’esprit.

La scène rapportée par l’auteur est tirée de l’Évangile de Jean, 8 (Bible Segond). La question posée par « les Juifs » est: « “Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Moïse, dans la loi, nous a ordonné de lapider de telles femmes. Et toi, que dis-tu?” »
L’évangéliste précise : «
Ils disaient cela pour lui tendre un piège, afin de pouvoir l’accuser » — au cas où il ne se rallierait pa à la Loi juive, de ne pas respecter cette  Loi.

Dilemme / Faux dilemme : un topos transculturel

Mencius, Bk 6, Part B
[ Le dilemme…] — A man from Ren asked Wuluzi, “Which is more important, ritual or food?”
— “Ritual is more important,” said Wuluzi.
— “Which is more important, sex or ritual?”
— “Ritual is more important.”
“What if you would starve to death if you insisted on ritual, but you could get food if you didn’t. Would you still have to abide by ritual? What if by skipping the ritual groom’s visit to receive the bride you could take a wife, but otherwise you could not? Would you still insist on the groom’s ritual visit?”

Wuluzi was unable to reply, and the next day he went to Zou to consult with Mencius.

[ … est un faux dilemme] —Mencius said, “What’s difficult about this? And inch long wood chip could measure higher than a building if we hold its tip up above and ignore the difference in what is below. When we say that gold is heavier than feathers, we don’t mean a buckle’s worth of gold and a cartload of feathers! If you compare the extremity of need for food with a minor ritual, it’s not just food that can seem more weighty. If you compare the extremity of need for joining of the sexes with a minor ritual, it’s not just sex that can seem more weighty.

“Go back and respond to him like this: ‘What if you could get food you need only by twisting your elder brother’s arm – would you twist it? What if you could get a wife only by climbing over your neighbor’s east wall and dragging his daughter off – would you do it?’”

Le premier échange est un échange dialectique. L’homme de Ren est le questionneur, Wuluzi le répondant. Les deux questions, posées de façon absolues, amènent Wuluzi à affirmer ce qui est la doxa, “le rituel est la chose la plus importante, plus que la nourriture, plus que le sexe”.
Troisième question, le rituel est mis en balance avec une nécessité vitale (starve to death) et avec la nécessité, tout aussi pressante, de prendre femme. Soit Wuluzi maitient sa ligne de réponse et répond oui, ce qui est un défi au bon sens, soit il répond non, et se contredit.

Mais Mencius est là pour résoudre le cas. Pour cela, il propose une analogie: il suffit d’élever le bout du crayon pour qu’il apparaisse plus haut que la maison; l’or est plus lourd que les plumes, ce qui ne signifie pas que n’importe quelle quantité d’or pèse plus que n’importe quelle quantité de plume. De même, les rituels n’ont pas tous la même importance; n’importe quel rituel n’est pas plus important que n’importe quelle nécessité vitale.

Et Mencius rend au dialecticien la monnaie de sa pièce ; il existe des impératifs rituels qui l’emporteraient sur les nécessités vitales elles-mêmes : casser le bras de son frère, violer le domicile du père pour enlever la fille : dans ces cas, l’homme de Ren accepterait-il de violer les rituels ?

Autrement dit : si on oppose un impératif moral à une nécessité vitale, alors c’est la seconde qui l’emporte. Si l’impératif moral est absolu, alors il l’emporte. Posée dans l’absolu, la question est insoluble. Ramenée aux réalité pratique, les réponses sont simples

Ce cas d’école qui montre que la pratique du dilemme et du faux dilemme ne sont pas des exclusivités de la culture occidentale.


[1] http://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu00101/de-gaulle-fait-acte-de-candidature-en-1965. html, (20-09-2013).
[2] Cité d’après la reproduction de l’édition de 1777, Éds de L’idée libre, Rungis, 2014.


 

Dialectique

DIALECTIQUE

La dialectique ancienne est un jeu de dialogue à deux locuteurs où un partenaire tente de réfuter une proposition jouissant d’une certaine acceptation sociale et défendue par l’autre partenaire. Cette dialectique a été renouvelée par la pragma-dialectique dans le sens de l’élimination des différences d’opinion.
La dialectique hégélienne procède non pas par élimination du faux mais par synthèse des opinions en présence.

Dialectique et dialogue ont la même étymologie grecque “dia + legein”, “à travers” + “dire”. Ce préfixe dia- est différent du préfixe di- signifiant “deux”. Étymologiquement, un dialogue n’est pas une conversation à deux personnes (qui pourrait être désignée comme un dilogue) ; la condition n’est pas sur le nombre de personnes entre lesquelles la parole circule, mais sur le fait qu’elle circule. Cependant, la notion historique de dialectique renvoie bien à un dialogue réglé mettant aux prises deux partenaires.

1. La méthode dialectique ancienne

La méthode dialectique ancienne théorisée par Aristote part d’une question “P ou non-P ?” ; “être riche, est-ce une bonne chose ou non ?”, et se propose de la résoudre méthodiquement par la méthode dialectique, qui permet d’éliminer l’un des termes de l’alternative, à l’aide d’un instrument, le syllogisme dialectique, mis en œuvre dans une interaction normée.
La dialectique est une méthode philosophique employée notamment dans la recherche a priori de la définition des concepts fondamentaux. Dans cette fonction de clarification des premiers principes, elle a été remplacée par l’axiomatisation.

1.1 Raisonnement dialectique

Comme la science mathématique et l’argumentation rhétorique, le raisonnement dialectique procède par syllogisme ou par induction (Aristote, S. A., I, 1, 5-15 ; p. 2).

Le syllogisme dialectique a pour particularité d’être fondé sur des prémisses qui ne sont pas vraies et premières, comme celles du syllogisme logique, mais de simples endoxa (Aristote, Top., I, 1, 100a30 ; p. 2

Tricot traduit endoxa par « prémisses probables » (ibid.) et Brunschwig par « idées admises » (Aristote, Top. Brunschwig, ibid., p. 1).
Les règles de déduction strictes sont remplacées par des topoï.

D’après les Seconds analytiques, le raisonnement dialectique « [prend] les prémisses comme comprises par l’adversaire » (Aristote, S. A., i, 1, 5 ; p. 2). Le jeu se déroule entièrement dans le système de croyance du Répondant, il a pour fonction de tester la cohérence de ce système, V. Ad hominem.

1.2 Interaction dialectique

Elle se joue entre deux partenaires, le Répondant (ou Répondeur) et le Questionneur (Brunschwig 1967, p. 29). C’est une interaction bornée, régie par des règles strictes, qui procède par questions et réponses, avec un gagnant et un perdant : on peut parler de “jeu dialectique”. Le débat part d’une question sur la vérité d’une assertion, soit “P est-elle vraie ou est-elle fausse ?” [1]. Le répondant choisit d’affirmer soit P soit non-P. Le questionneur doit réfuter la proposition que le Répondant a choisi de soutenir, par le biais de questions totales, c’est-à-dire auxquelles le Répondant répond par oui ou par non. Sur la base de ces réponses, le Questionneur doit amener le Répondant à affirmer la proposition contradictoire de celle qu’il a acceptée au début du jeu. S’il y parvient, alors il a gagné la “partie de dialectique” ; s’il échoue, c’est le Répondant qui l’emporte. La pratique dialectique correspond donc à un test ad hominem de l’affirmation défendue par le Répondant.

La réfutation dialectique par les conséquences contradictoires a la forme suivante :

Pierre affirme “S est P”.
D’une part, S possède l’attribut Q : la doxa le dit et l’adversaire l’admet.
D’autre part les P possèdent les attributs non-Q.
Si S était P, il devrait posséder l’attribut non-Q.
Donc Pierre affirme des choses incompatibles à propos de S.

Pierre affirme que le pouvoir est un bien.
Or tout le monde est d’accord pour dire que le pouvoir corrompt.
Or la corruption est un mal.
Or le bien est incompatible avec le mal.
Pour être un bien, le pouvoir devrait exclure la corruption.

Ou encore : tu dis qu’Untel est un super champion ; tu admets, comme tout le monde, qu’un super champion ne se dope pas ; or Untel se dope, il n’est donc pas un super champion.

Ce topos met en contradiction les dires avec les conséquences de ces mêmes dires ; il correspond à : Tu affirmes les contraires à propos d’un même être (il se dope et il est un super champion) Cette forme de réfutation exploitée dans l’échange dialectique philosophique est à la racine de la réfutation ordinaire.

Du point de vue langagier, tout l’art est dans la construction de non-P. En fait, ce qui est dit par le proposant, c’est quelque chose comme S est X ; son opposant construit X comme non-P, par une série de paraphrases argumentatives, V.  Contraires; Absurde.

The terms Proponent and Opponent used to refer to the central partners in an argumentative situation, are borrowed from this dialectical theory. Unlike the Proponent of a substantial proposition in an argumentative situation, the Respondent in the dialectical game does not have to provide a positive proof of his claim, but simply has to avoid being led into a self-contradiction.

1.3 Autorité et dialectique

Les Topiques définissent le débat dialectique comme la “mise en question” d’un endoxon, d’une “opinion probable” ou “idée admise”, c’est-à-dire étayée par une autorité sociale :

Sont des idées admises [endoxa], les opinions partagées par tous les hommes, ou par presque tous, ou par ceux qui représentent l’opinion éclairée, et pour ces derniers par tous, ou par presque tous, ou par les plus connus et les mieux admis comme autorités. (Aristote Top. Brunschwig, i, 1, 100b20 ; p. 2)

Cette autorité de l’opinion n’est pas une question de tout ou rien. Elle est dérivée de l’autorité des différents groupes sociaux, selon une gradation qui va du quantitatif au qualitatif, de l’opinion du genre humain (consensus universel) à l’autorité de « l’opinion éclairée » jusqu’à celle d’une personne illustre, V. Doxa.

En établissant ce continuum, Aristote valorise les différents ordres d’endoxa ; on est loin des problématiques de la doxa comme cliché ou stéréotype comme du “prêt-à-penser” donc, de façon tout aussi mécanique, du “prêt-à-dénoncer”. Les endoxa sont des idées “dignes d’être discutées”. Elles définissent a contrario ce qu’est une thèse :

Une thèse est un jugement contraire à l’opinion courante, émis par quelque philosophe notable […] (j’ajoute notable) car ce serait une sottise que de se préoccuper des opinions contraires aux opinions courantes professées par le premier venu. (Aristote, Top., i, 11, 104a15-25 ; p. 26)

En d’autres termes, « si c’était le premier venu qui émettait des paradoxes, il serait absurde d’y prêter attention » (Aristote, Top. Brunschwig, i, 1, 100b20 ; p. 17). L’autorité entrant dans le débat est clairement fondée socialement.

Il est remarquable de voir ainsi la diversité et la mise en compétition des autorités — et non pas l’appel à l’autorité — mis à la base du débat intellectuel par excellence. L’autorité n’est pas là pour clore la discussion mais pour l’ouvrir : dire qu’une proposition est soutenue par une autorité, ce n’est pas dire qu’elle est vraie, mais qu’elle est discutable, qu’elle mérite d’être discutée.

1.4 La dispute scolastique

La dispute scolastique (disputatio) correspond à la pratique médiévale du jeu dialectique. C’est un instrument de recherche et d’enseignement de la théologie. On part d’une question précise, conçue par un maître. Deux participants, maîtres ou étudiants, dans les rôles de proposant et d’opposant, soutiennent l’un une réponse à la question et l’autre attaque cette réponse. Au terme de la discussion, le maître propose une solution et réfute les arguments qui vont à son encontre (Weijers 1999).

2. Renaissance de la dialectique : la pragma-dialectique

La méthode dialectique ancienne qui avait décliné depuis la Renaissance (Ong 1958) a été reconstruite dans le cadre des jeux de dialogue, et est revenue au tout premier plan des études d’argumentation avec la nouvelle dialectique, la pragma-dialectique de van Eemeren & Grootendorst (1996, etc.).
Les termes Proposant et Opposant utilisés pour désigner les partenaires principaux d’une argumentation sont empruntés à la théorie dialectique. Le Répondant du jeu dialectique n’a pas à construire une preuve positive de la proposition qu’il soutient, mais doit simplement éviter de se laisser piéger dans une contradiction.
Comme en dialectique ancienne, en pragma-dialectique il s’agit de valider ou de retirer une proposition, en se guidant sur un système de règles.
Le journaliste interviewant une personne ayant des responsabilités et des capacités de décision et s’efforçant de la mettre en difficulté est proche de la situation du Questionneur dialectique.

L’argumentation concrète se distingue sur des points importants de l’argumentation dialectique au sens historique. D’une part, les partenaires mêlent argumentation étayant leurs positions propres et réfutation de celle de l’opposant. D’autre part, les propositions avancées ne sont pas soutenues simplement par un étayage rationnel, mais par les investissements personnels des participants.
Dans le prolongement d’une définition générale de la dialectique comme « pratique du dialogue raisonné, [l’art] d’argumenter par questions et réponses » (Brunschwig 1967, p. 10), on peut considérer que le processus conversationnel se “dialectise” dans la mesure où il porte sur un problème précis et défini d’un commun accord ; où il se joue entre partenaires égaux, mus par la recherche du vrai, du juste ou d’un bien commun, entre lesquels la parole circule librement, dans le respect de règles explicitement établies et auxquelles souscrivent les partenaires.

3. Dialectique aristotélicienne et dialectique hégélienne

À la différence de la dialectique aristotélicienne, la dialectique hégélienne ne procède pas par élimination du faux, mais par synthèse des positions en présence. L’opposition n’est pas résolue, mais dépassée.
Cette dialectique a pour objet non pas le monde fixe des essences, mais le monde mouvant de l’histoire des sociétés.
La dialectique aristotélicienne est fondée sur le principe de non-contradiction, alors que la dialectique hégélienne tend vers un “au-delà” de la contradiction.

Cette dernière est vivement attaquée, au moins sous ses versions opportunistes :

[Hl] proclame “puisque le monde est déchiré de contradictions, seule la dialectique (qui admet la contradiction) permet de l’envisager dans son ensemble et d’en trouver le sens et la direction”. Autrement dit, puisque le monde est contradiction, l’idée du monde doit être contradiction ; l’idée d’une chose doit être de même nature que cette chose ; l’idée du bleu doit être bleue.
Julien Benda, La trahison des clercs, 1927 / 1975 p. 63.[1]

Le dialogue fait de négociations et d’ajustements, permet le sauvetage des faces, alors que la dialectique aristotélicienne correspond à une dialectique logique d’élimination du faux, sans considération pour les questions de personnes.

4. Rhétorique et dialectique

L’usage de la déduction syllogistique est le propre de la science ; la dialectique est législative, elle sert la discussion des fondements a priori qui serviront de prémisses à la déduction scientifique ; la rhétorique a une fonction exécutive : elle s’occupe des affaires courantes, publiques, relevant du droit, de la politique, et, avec le développement du christianisme, de la croyance religieuse. Elle traite aussi du renforcement des principes qui régissent cette pratique, par le biais de l’épidictique.

Selon leur définition ancienne, dialectique et rhétorique sont les deux arts du discours. La rhétorique argumentative est « le pendant [antistrophos] de la dialectique » (Aristote, Rhét., i, 1, 1354a1 ; Chiron, p. 113).
— La dialectique est une technique de la discussion entre deux partenaires, procédant par (brèves) questions et réponses. La rhétorique a pour objet le discours monologal (possiblement monologique) long et continu adressé à un auditoire.

— Rhétorique et dialectique utilisent les mêmes fondements d’inférence, les topoï, appliqués à des énoncés plausibles, les endoxa, composantes d’une doxa, (Amossy 1991 ; Nicolas 2007).

— La rhétorique est à la parole publique ce que la dialectique est à la parole philosophique.

— La dialectique porte sur des thèses d’ordre philosophique. La rhétorique s’intéresse à des questions particulières, d’ordre social ou politique.


[1] et non pas “P est-elle (vraie ou fausse)?”, qui attire nécessairement la réponse “Oui !”, en fonction du principe du tiers exclu.

[1] Julien Benda, La trahison des clercs 1927. Extrait de la Préface à l’édition de 1946. Paris, Grasset, 1975, p. 63.