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Auto-réfutation

AUTO-RÉFUTATION

Tout comme une assertion peut s’autoargumenter, elle peut s’autodéfuter si elle exprime un paradoxe ou si elle mène à une contradiction entre ce qui est dit et l’acte de le dire ou les circonstances du dire. À la différence de l’auto-argumentation, l’autodestruction n’est pas spontanée, mais le fait d’un lopposant.

Selon Perelman, il y a autophagie lorsque :

L’affirmation d’une règle est incompatible avec les conditions ou les conséquences de son assertion ou de son application : on peut qualifier ces arguments d’autophagie. La rétorsion est l’argument qui attaque la règle en mettant l’autophagie en évidence. […] l’action implique ce que les paroles nient.
Perelman 1977, p. 83-84

La règle peut avoir la forme d’un énoncé général.

L’énoncé tourne au paradoxe quand il engage un cercle  de réfutation / confirmation, comme c’est le cas du Crétois Épiménide affirmant que “tous les Crétois sont menteurs” — donc lui-même, Épiménide ment ; mais s’il ment, alors il dit la vérité, etc.

La rétorsion ne s’applique que si l’affirmation a été donnée comme vraie, et non pas comme paradoxale :

L1 : — Toutes les affirmations peuvent être mises en doute.
L2 : — Je mets en doute cette affirmation.

Un homme est accusé d’avoir commis un vol la nuit dans un parc de Vienne. L’accusé clame son innocence, et l’on n’a retrouvé aucune trace du portefeuille volé, ni d’indice de la culpabilité de l’accusé qui avait simplement eu la mauvaise idée de se trouver dans le parc ce soir là.
À bout d’arguments, le procureur s’exclame : “Pourquoi l’accusé se serait-il rendu la nuit dans ce parc sinon pour voler ? Personne ne se promène la nuit dans ce parc, à moins qu’il n’ait l’intention de commettre un vol.” À quoi l’avocat répondit en démontrant le caractère irrationnel de ces propos : “Si les voleurs sont les seuls à se rendre dans ce parc la nuit, quelle raison un voleur aurait-il d’y aller à un moment où il serait sûr de n’y rencontrer que des collègues ? »
Thérèse Delpech, L’appel de l’ombre. Puissance de l’irrationnel, 2002[1]

Ce mode de réfutation, connu sous le nom d’épitrope, est utilisé par Socrate pour réfuter la thèse de Protagoras selon laquelle :

L’homme, est la mesure de toutes choses, de l’existence de celles qui existent, et de la non-existence de celles qui n’existent pas.
Platon, Thééthète, 152a[2]

Cette doctrine présente cette caractéristique « plaisante » que, si elle est vraie, elle est fausse :

Socrate : — Mais, en second lieu, voici ce qu’il y a de plus plaisant. Protagoras, en reconnaissant que ce qui paraît tel à chacun est, accorde que l’opinion de ceux qui contredisent la sienne, et par laquelle ils croient qu’il se trompe, est vraie.
Théodore : — En effet.
Socrate : — Ne convient-il donc pas que son opinion est fausse, s’il reconnaît pour vraie l’opinion de ceux qui pensent qu’il est dans l’erreur ?
Théodore : — Nécessairement. (Id.)

Cette réfutation exploite le principe de non-contradiction ; pour maintenir la cohérence de son discours, un sceptique devra mettre en doute ce principe.


[1] Paris, Grasset, 2002, p. 105.
[2] Cité d’après http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/platon/cousin/theetete2.htm


 

Auto-argumentation

AUTO-ARGUMENTATION

L’argumentation s’exprime régulièrement dans un passage, de dimensions parfois considérables, qui peut comprendre plusieurs énoncés. Mais elle peut être tout entière contenue dans une phrase complexe où la subordonnée exprime l’argument et la principale la conclusion. Si la subordonnée est nominalisée dans la principale, alors l’énoncé simple devient auto-argumenté.

1. L’argumentation comme composition d’énoncés

Les compositions d’énoncés suivantes correspondent à différentes formes de la séquence de base argumentative telle qu’elle se manifeste dans un texte oral ou écrit.

— Argument, conclusion, topos, modalisateur
Cette combinaison correspond au modèle de Toulmin, qui articule la cellule argumentative monologique autour de cinq éléments, la donnée (l’argument), la conclusion, la loi de passage (ou topos), elle-même accrochée à un support, et enfin un modalisateur qui renvoie aux conditions de réfutation de l’argumentation ([1958], chap. 3), V. Modèle de Toulmin.

— Argument, conclusion, topos
Le modèle de Toulmin combine une composante positive, démonstrative et une composante réfutative, souvent omise ou sous-entendue. L’argumentation a alors la forme argument – topos – conclusion, comme c’est le cas dans l’argumentation indicielle suivante :

L1   — Tiens, un serpent ! Il va sûrement pleuvoir !
L2   — Ah bon, et pourquoi ça ?
L11   — Ici, quand les serpents sortent, c’est qu’il va pleuvoir.

On dit qu’il y a plus dans l’argument que dans la conclusion, dans la mesure où l’argument est plus assuré que la conclusion, qui n’est qu’une projection hypothétique de l’argument. On peut aussi dire qu’il y a moins, dans la mesure où la conclusion ne fait pas que développer analytiquement l’argument, elle est le produit de cet argument enrichi et structuré par sa combinaison avec un principe général ou topos.

— Argument, conclusion
La loi de passage est fréquemment sous-entendue, ce qui réduit l’argumentation à une paire d’énoncés {Argument A, Conclusion C}.
Une suite d’énoncés {A, C} est argumentative si l’on peut la paraphraser par des énoncés comme les suivants :

A appuie, étaye, motive, justifie… C
A
, donc, d’où… C
C, puisque, étant donné que… A

Du point de vue logique, pour être valide et instructive, une argumentation doit s’exprimer par une séquence coordonnée “argument + conclusion”, telle que la conclusion n’est pas une pure reformulation de l’argument. Il faut pour cela que les deux énoncés soient distincts et évaluables indépendamment l’un de l’autre. C’est le cas dans “le vent s’est levé, il va pleuvoir”. On a affaire à deux faits constatables, le fait qu’il y ait du vent à un certain moment et de la pluie un peu plus tard. Le premier fait est mesurable par un anémomètre, le second par un pluviomètre, deux appareils dont les principes de fonctionnement n’ont rien à voir.

— Argument
Enfin, la conclusion peut elle-même être sous-entendue, lorsque le contexte permet sa reconstruction. La théorie de l’argumentation dans la langue formule la même relation sous un mode qui s’est avéré extrêmement fertile, V. Orientation argumentative : la conclusion, c’est ce que le locuteur veut dire, ce qu’il a en vue, ce à quoi il veut en venir quand il énonce l’argument :

Si le locuteur énonce E1, c’est dans la perspective de E2
La raison pour laquelle il énonce E1, c’est E2
Le sens de E1, c’est E2.

et, à la limite, “E1, autrement dit, c’est-à-dire E2” :

L1 : — Ben moi j’peux pas venir, j’ai du travail…
L2 : — Ah bon, d’accord, t’as du travail… autrement dit tu ne veux pas sortir avec nous ?

On voit qu’autrement dit, connecteur dit de reformulation, permet à L2 de substituer une conclusion polémique, à la conclusion avancée par L1. La conclusion, c’est ce qui donne sens à l’énoncé ; seule la saisie de la conclusion caractérise une authentique compréhension de l’énoncé.

2. De la composition d’énoncés à l’énoncé auto-argumenté

Un énoncé seul peut être considéré comme indice d’une argumentation dans la mesure où il pointe vers une certaine conclusion correspondant à l’intention du locuteur telle que le contexte, c’est-à-dire la situation argumentative, permet de la reconstruire.
Dans un tel contexte, l’énoncé seul peut répéter la conclusion d’une argumentation encore proche dans la mémoire discursive ; la répétition de la conclusion évoque l’argumentation associée.
D’autre part, considérer que toute affirmation doit être justifiée à la demande revient à accorder à tout énoncé le statut d’une conclusion potentielle, les arguments qui la soutiennent restant à déterminer.

Le cas de l’énoncé auto-argumenté est beaucoup plus clair. Les règles de subordination et de nominalisation permettent d’intégrer l’énoncé argument, tel qu’il figure dans une séquence textuelle à l’énoncé conclusion correspondant.
L’énoncé argument est enchâssé dans l’énoncé conclusion sous forme de subordonnée, ou de déterminant d’un des termes de l’énoncé conclusion :

Ces gens viennent pour travailler dans notre pays, accueillons-les.
→ Accueillons ces gens qui viennent pour travailler.

L’argument peut se nominaliser et s’intégrer à la conclusion :

→ Accueillons ces travailleurs !

Dans ce cas, l’argument est inclus dans le mot (Empson [1940], et l’argumentation dans l’énoncé simple résultant. Cet énoncé unique exprime à la fois la conclusion et la bonne raison qui la sous-tend, soit un point de vue complet, qui se donne pour évident. Il est auto-argumenté.


 

Attaque personnelle

ATTAQUE PERSONNELLE


L’attaque personnelle ne porte pas sur les positions de l’opposant, mais sur sa personne privée ou publique. Elle doit être distinguée de l’argument ad hominem, qui est un authentique schème argumentatif.
La prohibition de l’attaque personnelle est une règle constante du débat ayant un but « honorable ». Cette unanimité dans sa condamnation ne l’empêche pas de prospérer.

 L’attaque personnelle [1] peut cibler la personne publique ou privée. Elle viole les règles de politesse et les interdictions éthiques qui protègent l’individu, en tant qu’être humain unique. Elle contourne les positions de l’adversaire, pour s’en prendre à sa personne afin de la discréditer et de rendre son discours inaudible.

La réfutation proprement dite porte sur les positions prises par l’adversaire, alors que l’attaque personnelle est une stratégie de contournement métonymique des positions de l’adversaire ; pour éliminer les dires, on disqualifie le locuteur.

L’attaque personnelle, parfois appelée “attaque ad personam”, est bien distincte de l’attaque ad hominem qui se situe sur un plan strictement cognitif pour exploiter une contradiction entre les positions prises par l’opposant et ses croyances ou son comportement. Néanmoins, l’étiquette ad hominem est fréquemment utilisée pour désigner une attaque personnelle, ce qui ne peut qu’être une source de confusion.

Les règles de la politesse argumentative ne correspondent pas aux règles de la politesse ordinaire. Ces dernières ne s’appliquent pas sur certains points aux acteurs d’une situation argumentative, mais, en tenant compte de ces restrictions, il n’en reste pas moins vrai que les locuteurs engagés dans une situation argumentative peuvent se comporter correctement ou grossièrement.
L’attaque de la personne est explicitement condamnée par les Règles 4 de Hedge « pour une controverse honorable », V. Règle, § 2.2

Règle 4. On ne doit se permettre aucune considération touchant à la personne de l’adversaire. (1838, p. 159-162)

La règle 7 demande aux locuteurs de s’abstenir de toute moquerie :

Règle 7. Comme la vérité, et non pas la victoire, est le but proclamé de toute controverse, […] toute tentative pour […] affaiblir la force [du raisonnement de l’adversaire] par l’humour, la chicane ou en le tournant en ridicule [by wit, caviling, or ridicule] est une violation des règles de la controverse honorable. (id.)

L’insulte est la forme la plus extrême de l’attaque ad personam : “Monsieur, vous êtes un vrai salaud !”. Il semble que sa prohibition va tellement de soi qu’elle n’est pas mentionnée par Hedge.

L’attaque personnelle est une façon de pourrir le débat. Ironiser sur l’adversaire hors de propos, faire allusion à lui en des termes négatifs, peut contribuer à lui faire perdre son sang-froid, brouiller son discours, le pousser à se placer lui-même sur le terrain personnel et à répondre sur le même ton; le public sera tenté de renvoyer les pugilistes dos à dos.

L’attaque personnelle peut être directe, et porter sur la vie privée de l’adversaire par exemple, dire dans un débat politique à son adversaire dont les enfants ont des problèmes :

Vous feriez mieux de vous occuper de vos enfants !

est une attaque personnelle que beaucoup trouveraient violente. Plus subtilement, l’attaque peut être portée de façon indirecte en introduisant la question de la politique familiale dans le débat, en soulignant la nécessité pour les parents de s’occuper en priorité de leurs enfants ; la rumeur pourvoira aux prémisses manquantes.

Degrés de pertinence de l’attaque sur la personne

Selon qu’elle est ou non liée à la question débattue, l’attaque personnelle est plus ou moins pertinente. Considérons les descriptions insultantes de l’adversaire faites dans le cadre de la question argumentative “Faut-il intervenir en Syldavie ?

Proposant : — Il faut intervenir en Syldavie de toute urgence !
Opposant :      1. Arrête tes idioties espèce de va-t-en guerre !
2. Pauvre imbécile manipulé par les médias !
3. Pauvre imbécile, il y a huit jours, tu étais incapable de localiser la Syldavie sur une carte !

Dans le cas (1) et (2), on a affaire à des attaques insultantes jusqu’à plus ample informé gratuites, c’est-à-dire sans liaison avec la question argumentative.
Mais dans le cas (3), rien n’est clair ; l’opposant fournit un argument tendant à invalider l’interlocuteur dans le cadre du présent débat. L’attaque n’est donc pas dénuée de pertinence, mais cela ne justifie pas l’insulte qui l’accompagne.
Il faudrait pouvoir faire une différence entre traiter quelqu’un d’imbécile et appeler imbécile un imbécile, mais ce n’est pas possible, tous les insulteurs diront qu’ils ne font que décrire l’insulté ; d’où la prohibition générale de l’insulte.


[1] Le substantif persona désigne non pas l’identité personnelle de l’individu mais le masque de l’acteur, qui correspond à son rôle.  

Assentiment

ASSENTIMENT

Dans la première définition qu’il donne de l’objet de la théorie de l’argumentation, le Traité de l’argumentation ne définit pas l’argumentation en relation avec la persuasion mais avec l’assentiment qu’elle peut ou non recevoir de ses auditeurs.

1. Assentir / persuader, convaincre

Perelman & Olbrechts-Tyteca mènent la discussion des effets de l’argumentation sur la base de l’opposition de persuader à convaincre, persuader est défini en relation avec un auditoire particulier, local, alors que convaincre est lié à l’auditoire universel.
Cependant, la définition fonctionnelle de l’argumentation proposée à l’ouverture du Traité, n’utilise pas les termes d’orateur, d’auditoire, mais parle d’adhésion, d’esprits et d’assentiment : 

L’objet de [la théorie de l’argumentation] est l’étude des techniques discursives permettant de provoquer ou d’accroître l’adhésion des esprits aux thèses qu’on présente à leur assentiment. (Perelman & Olbrechts-Tyteca [1958], p. 5).

D’une part, on présente des « thèses » à des « esprits ». La confrontation n’est pas une interaction de personne à personnes, mais une opération purement intellectuelle :
Une thèse est « 2. Particulièrement, proposition de philosophie, de théologie, de médecine, de droit, que l’on soutient publiquement » (Littré, Thèse).
On retrouve les disciplines de référence du Traité, avec en plus la médecine.
Esprit « se dit en particulier des facultés intellectuelles, de l’aptitude à comprendre, à saisir, à juger ». (Littré, Esprit)

Il n’est pas question dans cette définition de vouloir persuader ou convaincre, mais simplement de présenter des thèses à des esprits. Réciproquement, on n’attend pas que ces esprits soient persuadés ou convaincus, mais on sollicite simplement leur assentiment, mot qui rappelle le titre de l’ouvrage de Newman, Grammaire de l’assentiment  (1975 ; A Grammar of Assent, [1870]).

Assentiment est le résultatif du verbe assentir ; on peut « assentir à un acte, à une proposition » (Littré, Assentir) [1]. Assentir est un acte de langage qui suppose réflexion, c’est accepter, valider, ratifier par son accord ou mettre en attente. Le langage courant traite l’assentiment comme la matérialisation de l’action d‘assentir : on peut donner, refuser ou suspendre son assentiment, comme on peut donner, refuser ou suspendre sa signature.

L’adhésion ainsi produite s’oppose à la production mécanique d’une réponse sous la pression causale d’un stimulus, comme à la contrainte du calcul et de l’expérience exercée par la preuve scientifique. La liberté d’assentir est liée à des valeurs qu’on peut choisir, alors qu’on ne peut pas choisir ses vérités scientifiques (mais si on peut toujours choisir de ne pas les voir).

Du point de vue rhétorique, l’intervention de l’assentiment problématise la réception de l’acte de persuasion en accordant une certaine activité à l’auditoire destinataire ; alors qu’on se laisse persuader, on donne son assentiment. Cela rétablit un peu l’équilibre entre orateur et auditoire : à l’intention de persuader du premier correspond la capacité du second d’accorder ou non son assentiment. Il y a un refus d’assentir, “d’opiner” qui est parfaitement rationnel ; la suspension de l’assentiment instaure l’état de doute qui est définitoire de la position du tiers, V. Rôles ; Doute.

La notion d’assentiment relève de la théorie stoïcienne de la connaissance, où elle est définie comme un acte volontaire de l’âme qui se produit toutes les fois qu’elle reçoit une impression vraie, ce qui suppose une harmonie entre la volonté et la vérité : “l’âme veut le vrai”, la vérité est index sui, sa propre marque ; la marque de l’impression vraie est l’assentiment qu’on lui accorde.
Le scepticisme rejette cette harmonie entre représentation vraie et assentiment ; le vrai n’est pas capable de s’auto-certifier, en d’autres termes, on peut donner son assentiment à des représentations fausses. Le vrai n’éveille pas nécessairement des échos en nous. La suspension, ou l’abstention, de l’assentiment, est au fondement de la méthode sceptique permettant d’obtenir la tranquillité (ataraxie).

Ainsi la voie sceptique est appelée […] “aporétique”, […] soit du fait qu’à propos de tout elle est dans l’aporie et la recherche, soit du fait qu’elle est incapable de dire s’il faut donner son assentiment ou le refuser. (Sextus Empiricus, Esq. pyrrh., i, 2, 7 ; p. 55)

L’assentiment peut être donné, refusé ou suspendu par un acte de la volonté :

[…] c’est la plus énergique des actions que de lutter contre les sensations, de résister aux conjectures, de retenir son jugement [assensus] sur la pente de l’affirmation. […] Carnéade [a accompli] un véritable travail d’Hercule en purgeant notre esprit de cette affirmation [assenssus], qui précède la lumière et vient de la légèreté.
Cicéron, Premiers Académiques, II, 34 ; p. 469

Dans la situation argumentative, le moment sceptique correspond à la confrontation de deux discours anti-orientés et de force égale (isosthéniques),  ce qui impose une suspension de l’assentiment.
Cette suspension de l’assentiment définit la position du Tiers, V. Rôle.

3. Degrés d’assentiment

L’assentiment accordé à une proposition connaît des degrés, selon qu’on passe de l’opinion à la croyance et au savoir :

— Le degré d’assentiment le plus faible correspond à l’opinion, définie comme une croyance accompagnée de la conscience qu’il existe d’autres opinions également valides :

L’opinion se distinguera de la croyance seulement parce que, différemment de la croyance, elle a conscience de sa propre insuffisance. (Kant, cité dans Gil 1988, p. 17)

Le degré intermédiaire est celui de la croyance, consciente du fait qu’il existe d’autres croyances, qu’elle considère comme sinon comme fausses, du moins peu valides, manquant de substance et de vérité.

— Le degré le plus fort est la conviction ; la personne convaincue considère que la proposition à laquelle il adhère est vraie et que les discours qui s’y opposent sont faux, et que ceux qui les soutiennent sont des esprits faibles ou pervers. [2]

Selon la théorie de Perelman & Olbrechts-Tyteca, persuader produit l’opinion, une croyance locale, alors que convaincre produit une croyance générale, qui fait fonction de savoir, V. Persuader.


[1] Le verbe assentir, vieilli selon Littré, mais toujours utile.
[2] Dans le monde et l’usage actuels, il n’est pas certain que l’opinion soit consciente de sa propre insuffisance ; son ancrage dans une subjectivité radicale tend plutôt à la présenter comme seule certitude irréfutable à notre portée.
Les opinions et croyances peuvent faire l’objet de tous les degrés d’assentiment.


 

Arguments en e — (ou ex —) : Argument ex concesso

Cette entrée récapitule les arguments désignés par un syntagme prépositionnel latin gouverné par la préposition e / ex, par exemple l’étiquette “argument ex concesso”.

La préposition latine ex ou e (jamais e devant voyelle) introduit, en latin classique un complément de nom à l’ablatif. Elle signifie “tiré de” ; dans le cas des constructions qui nous intéressent, le complément indique donc la provenance, la substance, au sens abstrait, dont est fait l’argument.

Liste des arguments en e ou ex

 

Nom latin de

l’argument

argumentum

Terme latin, traduction — Équivalent en anglais —

Entrée(s) correspondante(s)

ex datis lat. datum, “don, présent” — ang. from the facts ; from what is accepted by the audience V. Croyances de l’auditoire
ex notatione lat. notatio, “marquer d’un signe” — ang. arg. from the structure or meaning of a word V. Sens vrai du mot
ex silentio lat. silentium, “silence” — ang. arg. from silence
V. Silence
ex concessis ;

e concessu gentium

lat. concedere, “céder, concéder, se ranger à l’avis de” — ang. arg. from the consensus of the nations ; from traditional wisdom

— V. Consensus ; Croyance ; Autorité

e contrario
(= a contrario)
lat. contrarius, “contraire” — ang. arg. from the contrary
— V. Contraires ; A contrario

 

Comme les arguments en ab et en ad, les arguments en ex ne désignent pas une catégorie spécifique d’arguments, qu’on pourrait rattacher soit à une même racine sémantique, soit à un même type formel.

 

Arguments ad -: « Argument ad hominem »

Arguments AD – : « ARG AD HOMINEM »

Cette entrée liste les arguments désignés par un syntagme prépositionnel latin gouverné par la préposition ad, par exemple l’étiquette “argument ad hominem”.

1. La construction : une désignation moderne ?

En latin classique, la préposition ad se construit avec l’accusatif et introduit des circonstanciels de lieu, de but.
Selon le cas, on lit le syntagme « ad +…” comme “argument faisant appel à, fondé sur, de, par… (la personne, etc.)”.
D’après Hamblin, le terme le plus ancien de la série est ad hominem ; il figure dans les traductions latines d’Aristote. Cette appellation aurait été popularisée par Locke [1690], ainsi que par Bentham [1824], et la plupart de ces termes seraient du XIXe ou du XXe siècle. Il y aurait ainsi une spécificité des arguments en ad, qui ne sont pas classiques (Hamblin 1970, p. 41 ; p. 161-162).

2. Liste d’arguments en ad

Nom latin de l’argument Argumentum — Terme latin, traduction — Équivalent en anglais —Entrée(s) correspondante(s)
(reductio) ad absurdum
ab absurdo
lat. absurdus, “absurde” — ang. reduction to the absurd V. Absurde
ad amicitiam lat. amicitia, “amitié” — ang. appeal to friendship V. Émotion
ad antiquitatem lat. antiquitas, “ancienneté, antiquité, tradition”
— ang. appeal to tradition ; to antiquity V. Autorité
ad auditorem
(pl. ad auditores)
lat. auditor, “auditeur” — ang. appeal to the public, to the audience
V. Auditoire ; Croyance
ad baculum lat. baculus, “bâton” — ang. arg. from the stick V. Menace
ad captandum vulgus lat. captare, “chercher à saisir… tâcher de gagner par insinuation” ; vulgus, “le public, la populace”
— ang. playing to the gallery ; playing to the crowd.
— V. Auditoire ; Rire; Émotion ; Ad populum
ad consequentiam lat. consequentia, “suite, succession” — ang. arg. from consequences
— V. Conséquences ; Circonstances
ad crumenam lat. crumena, “bourse” — ang. argument to the purse
— V. Émotion ; Menace
ad falsum
(reductio ad falsum)
lat. falsum, “faux” — ang. reduction to a falsehood — V. Absurde
ad fidem lat. fides, “foi” — ang. appeal to faith — V. Foi
ad fulmen lat. fulmen, “foudre” — ang. arg. from thunderbolt — V. Menace
ad hominem lat. homo, “être humain” — ang. arg. ad hominem — V. Ad hominem
ad ignorantiam lat. ignorantia, “ignorance” — angB appeal to ignorance — V. Ignorance
ad imaginationem lat. imaginatio, “imagination” — ang. appeal to imagination
— V. Subjectivité
(reductio) ad impossibile lat. impossibilitas “impossible” — ang. reduction to the impossible — V. Absurde
(deducendo) (reductio)
ad incommodum
lat. incommodum “inconvénient, désavantage”
— ang. reduction to the uncomfortable — V. Ad incommodum
ad invidiam lat. invidia, “envie, haine, indignation, impopularité” — ang. appeal to envy
V. Émotion
ad iudicium lat. iudicium, “faculté de juger, tribunal, sentence”
— ang. 1. argument appealing to the judgment ; 2. to common sense
— V. Fond ; Autorité
ad lapidem lat. lapis, “pierre” — ang. argument by dismissal V. Mépris
ad Lazarum lat. Lazarus (nom propre biblique) — ang. arg. ad Lazarum — V. Richesse
ad litteram lat. littera, “lettre ; à la lettre” — ang. to the letter — V. Lettre ; Sens strict
ad ludicrum lat. ludicrum, “ jeu ; spectacle” — ang. appeal to the gallery
— V. Émotion; Auditoire; Rire; Ad populum
ad metum lat. metus, “peur, crainte” — ang. appeal to fear — V. Émotion ; Menace
ad misericordiam lat. misericordia, “compassion, pitié” — ang. appeal to pity  V. Émotion
ad modum lat. modus “mesure, juste mesure, modération” — ang. arg. of gradualism
— V. Proportion
ad naturam lat. natura, “nature” — ang. appeal to nature ; naturalistic fallacy
V. Force des choses ; Fallacieux 1
ad nauseam lat. nausea, “nausée, mal de mer”, par métonymie de l’effet, la nausée, pour la cause, la répétition
— ang. proof by assertion — V. Répétition
ad novitatem lat. novitas, “nouveauté ; condition d’un homme qui, le premier de sa famille, arrive aux honneurs”
— ang. appeal to novelty — V. Progrès
ad numerum lat. numerus, “nombre, foule”
— ang. appeal to the number, arg. from number V. Autorité
ad odium lat. odium, “haine” — ang. appeal to hatred V. Émotion
ad orationem lat. oratio, “langage, propos, parole” — ang. arg. to the statement
— V. Lettre ; Sens strict
ad passionem
(pl. ad passiones)
lat. passio, “passion, émotion” — ang. appeal to passion, to emotion
— V. Pathos ; Émotion
ad personam lat. persona, “masque, rôle, personne” — ang. abusive ad hominem
— V. Attaque personnelle ; Ad hominem
ad populum lat. populus, “le peuple romain (opposé au sénat et à la plèbe) ; peuple”
— ang. appeal to people, arg. from popularity — V. Ad populum 
ad quietem lat. quies “repos, neutralité politique, calme, tranquillité” — ang. appeal for calm, to repose, to conservatism (Hamblin) — V. Tranquillité
ad rem lat. res, “réalité, chose ; point de discussion, question” — ang. arg. addressed to the thing, to the point, dealing with the matter at hand V. Fond
ad reverentiam lat. reverentia “crainte respectueuse” — ang. arg. from respect — V. Respect
ad ridiculum lat. ridiculus, “ridicule, absurde” — ang. appeal to ridicule ; to mockery
— V. Rire; Absurde
ad socordiam at. socordia, “stupidité ; paresse d’esprit” — ang. appeal to weak-mindedess
V. Subjectivité
ad superbiam lat. superbia, “orgueil, fierté ; despotisme”
— ang. appeal to pride ; arg. of popular corruption V. Émotion ; Ad populum 
ad superstitionem lat. superstitio, “superstition” — ang. appeal to superstition — V. Foi
ad temperentiam lat. temperantia “ juste mesure, juste proportion” — ang. arg. of gradualism
— V. Proportion
ad verecundiam lat. verecundia, “respect, modestie ; crainte de la honte”
— ang. arg. from modesty ; from authority
— V. Modestie ; RespectAutorité ; Éthos
ad vertiginem lat. vertigo, “rotation, vertige” — ang. arg. from vertigo — V. Vertige

3. Caractéristiques de cette famille

On relève beaucoup plus d’arguments en “ad —” que d’arguments en “ab —”, et seule la construction en “ad —” est productive. C’est aussi la forme qui est parodiée, notamment sur internet, avec plus ou moins de bonheur ; on y trouve l’argument ad bananum, et bien sûr, ad Hitlerum.

3.1 Origine de ces étiquettes

Certaines de ces appellations ont été définies et utilisées par Locke et par Bentham, V. Typologies 2. Locke a défini les arguments :

ad hominem — ad verecundiam — ad ignorantiam — ad judicium

Bentham a défini les arguments (V. Typologies 2)  :

ad verecundiam
ad quietem
ad amicitiam
ad imaginationem
ad superstitionem
ad socordiam
ad odium
ad superbiam
ad ignorantiam
ad judicium
ad metum
ad invidiam

3.2 Sous-familles sémantiques d’arguments en ad

On peut proposer quelques regroupements en fonction des contenus sémantiques des arguments.

(i) Arguments subjectifs liés aux affects, aux émotions, souvent via des intérêts positifs (récompenses) ou négatifs (menaces) :

ad passionem
ad amicitiam
ad invidiam
ad misericordiam
ad odium
ad quietem
ad superbiam
ad metum (ad carcerem, ad baculum, ad fulmen, ad crumenam
)

Les formes suivantes ont une composante émotionnelle :

 ad captandum vulgus
ad ludicrum
ad novitatem
ad numerum
ad personam
ad populum
ad verecundiam

(ii) Arguments faisant appel à un système limité de croyances, à des croyances personnelles, non universelles, contestables…

ad consequentiam
ad fidem
ad hominem
ad ignorantiam
ad imaginationem
ad incommodum
ad socordiam
ad superstitionem
ad vertiginem

D’un point de vue normatif, les catégories (i) et (ii) rassemblent des arguments, parfois considérés comme fallacieux dans la mesure où ils expriment la subjectivité de l’argumentateur. En d’autres termes, elles sont le reflet, dans la théorie de l’argumentation, des composantes éthotique et pathémique de la rhétorique, V. Subjectivité ; Éthos; Pathos.


Arguments en a – / ab – : « Argument a contrario »

Arg. en A – / AB – : « ARGUMENT A CONTRARIO »

Cette entrée liste les arguments désignés par un syntagme prépositionnel latin gouverné par la préposition a / ab, comme l’étiquette “argument a contrario”.

1. La construction

La même préposition a / ab est employée sous ces deux formes ; en général, a s’emploie devant consonne et ab devant voyelle.
En latin classique, cette préposition se construit avec un substantif complément au cas ablatif. Elle n’introduit pas de compléments de nom, mais uniquement des circonstanciels qui indiquent la provenance, l’origine, l’éloignement, la séparation ; à la base de constructions comme argumentum a / ab N, il y a donc un verbe ellipsé.
Les textes latins désignent les formes argumentatives par des expressions de ce type, par exemple :

Cum autem a genere ducetur argumentum,
Lorsque c’est le genre qui doit fournir un argument (Cicéron, Top., IX, 39 ; p. 79)

Genere est le cas ablatif du substantif genus, “genre”. La construction est argumentum [ducetur] a genere, soit, avec ellipse du verbe “argument [fourni par le, tiré] du genre”. De même, la rhétorique À Herennius dit que, pour amplifier l’accusation :

Primus locus sumitur ab auctoritate,
Le premier lieu [primus locus] se tire [sumitur] de l’autorité [ab auctoritate] À Her., ii, 48 ; p. 80-81)

Auctoritate est le cas ablatif du substantif auctoritas. La construction est : “lieu [tiré] de l’autorité”. Locus signifie littéralement “lieu”, pris ici par métaphore pour “lieu commun argumentatif, schème d’argument”, V. Topos.

2. Liste d’arguments en a / ab

La première colonne du tableau suivant reprend la désignation latine ; la seconde propose une traduction tirée de Gaffiot (1934), et renvoie à l’entrée française correspondante.

Nom latin de l’argument :
argumentum —
Terme latin, traduction — Équivalent en anglais ­—
Entrée(s) correspondante(s)
a carcere lat. carcer, “prison” — ang. arg. from prison — V. Émotion ; Menace
a coherentia lat. cohærentia, “connexion, cohésion” — ang. arg. from coherence ; from consistency — V. Cohérence
a comparatione lat. comparatio, “comparaison, confrontation” — ang. arg. from comparison
— V. Comparaison ; A fortiori ; A pari ; Analogie
a completudine lat. completus, “complet”, completudo, “complétude” — ang. arg. from completeness
— V. Complétude
a conjugata lat. conjugatus, “apparenté, de la même famille” — ang. arg. from related words
— V. Sens vrai du mot ; Dérivation; Paronymie
a contrario
a contrario sensu
ex contrario
lat. contrarius, “contraire” — ang. a contrario arg. ; arg. from the opposite
— V. A contrario ; Contraires
a consequentibus lat. consequens, “ce qui suit” — ang. arg. from consequences
V. Circonstances ; Conséquence
a fortiori lat. a fortiori ratione, “à plus forte raison” ; ratio, “raison” ; fortis “fort” au comparatif de supériorité — ang. a fortiori arg. — V. A fortiori
a generali sensu lat. generalis, “qui appartient à un genre, général” ; lat. sensus, « manière de voir, de concevoir » — ang. arg. of the generality of the law. — V. Généralité de la loi
a genere lat. genus, “genre” — ang. arg. from genus V. Classification; Définition; A pari.
a pari lat. par, “égal, pareil” — ang. arg. a pari — V. A pari
a posteriori
a priori
lat. posterus, “qui vient en second” — ang. a posteriori arg.
Lat. prior, “le premier de deux, supérieur” — ang. a priori arg. — V. A priori ; A posteriori
a repugnantibus lat. repugnans (PPrst/Subst), “contradictoire ; résistant, contraire, incompatible” — ang. arg. from contrary, from incompatible V. A repugnantibus ; Absurde ; Ad hominem ; Cohérence
a rubrica lat. rubrica, “titre” — ang. arg. from (the) title V. Intitulé
a silentio lat. silentium, “silence” — ang. arg. from silence V. Silence
a simili lat. similis, “ ressemblant, identique” — ang. arg. by analogy. — V. Analogie ; A pari.
ab absurdo [en général : ad absurdum] lat. absurdus, “absurde” — ang. arg. from absurdity ; from the absurd V. Absurde
ab adjunctis lat. adjuncta, “ce qui accompagne” — ang. arg. from circumstances. V. Circonstances
ab antecedentibus lat. antecedens, “ce qui précède” — ang. from circumstances
— V. Circonstances ; Précédent
ab auctoritate
[en gralt : ad auctoritatem]
lat. auctoritas, “autorité” — ang. arg. from authority — V. Autorité
ab enumeratione partium lat. enumeratio “énumération” ; lat. pars, “partie” ; “dénombrement des parties” — ang. arg. from the enumeration of the parts V. Tout et partie ; Cas par cas ; Définition.
ab exemplo lat. exemplum : “exemple” — ang. arg. from example — V. Exemple ; Exemplum ; Précédent.
ab inutilitate lat. inutilitas, “inutile, dangereux” — ang. arg. from superfluity — V. Inutilité
ab utili lat. utilitas, “utilité, avantage” — arg. from utility ; from usefulness V. Pragmatique

Les arguments en a / ab constituent le stock originel d’arguments dont le noyau est tiré de la typologie de Cicéron, V. Typologies 1.

Par opposition aux arguments en ad, on remarque qu’on ne trouve aucune étiquette en a / ab faisant référence à des émotions ou à des croyances subjectives.

Les arguments en a / ab désignent clairement des arguments et non pas des fallacies. En d’autres termes, ce stock originel d’arguments se situe dans la perspective de celui qui produit et met en avant l’argument, non pas dans la perspective de celui que l’argument va impacter et qui va le rejeter.


 

Argumentativité

ARGUMENTATIVITÉ

La notion de question argumentative, permet de définir la notion de séquence argumentative prototypique, et de distinguer les degrés et les formes d’argumentativité de ces séquences.

1. Argumentation, langue, discours, genre et types discursifs

Pour les théories étendues de l’argumentation, la langue (Ducrot) ou le discours (Grize) sont essentiellement argumentatifs, V. Orientation ; Schématisation ; Argumentation 2.

Les théories restreintes de l’argumentation attachent l’argumentation à certains genres discursifs : délibératif, épidictique, judiciaire, publicitaire, prédicatif (prêche, discours adressé à un auditoire de fidèles d’une religion).

La linguistique textuelle distingue cinq types de séquences discursives : narrative, descriptive, argumentative, explicative et dialogale (Adam 1996, p. 33). Une séquence d’un certain type peut entrer comme sous-séquence d’une séquence d’un autre type.

Lorsqu’une information, un récit, une description, une explication, ou une narration sont développées à l’appui d’une réponse à une question argumentative, elles constituent des sous-séquences de la séquence argumentative, coorientées avec l’argumentation elle-même.
La séquence argumentative peut émerger dans n’importe quel genre ou type de discours. Elle est délimitée par des opérations de balisage spécifiques, et structurée par une contradiction ratifiée par les participants dont la parole est orientée par des intentions et par des conclusions opposées.

La notion de séquence argumentative ne présuppose pas de coupure nette entre séquence argumentative et les autres types de séquence. Les genres argumentatifs sont des fournisseurs réguliers de séquences argumentatives, mais ne sont pas les seuls.
La notion d’argumentation est axée sur la notion de question argumentative, qui définit de façon relativement claire la notion de séquence argumentative prototypique.  La notion d’argumentation est ainsi rendue indépendante des genres, indépendante de la rupture entre sciences et humanités, ouverte sur l’argumentation scientifique et socio-scientifique.
D’autres séquences, par exemple le bulletin météo ou la recette de cuisine, sont des objets périphériques pour les études d’argumentation, mais peuvent bien entendu devenir pleinement argumentatives si elles sont prises dans une question argumentative.

Dans la mesure où l’argumentation est définie comme une activité langagière et qu’on ne fait pas de l’argumentation le tout des structures et des activités langagières, la description doit faire systématiquement appel à des éléments de grammaire textuelle et à l’étude des interactions.

2. La séquence : Degrés et formes d’argumentativité

Définie comme l’apparition et le traitement d’une différence de positions pertinentes pour la conversation ou l’action en cours, l’argumentativité d’une séquence n’est pas une question de tout ou rien ; on peut distinguer des formes et des degrés d’argumentativité. Schématiquement :
i)  En ce qui concerne le degré, un échange commence à devenir argumentatif lorsque surgit une opposition entre deux orientations de discours, et ce caractère se renforce lorsque cette opposition est ratifiée et thématisée, V. Désaccord.
ii)
En ce qui concerne la forme, on peut distinguer deux formes principales d’argumentativité dans le développement des discours qui se développent dans une situation argumentative.
— Deux monologues juxtaposés, contradictoires, sans allusion l’un à l’autre, constituent un diptyque argumentatif, chaque partenaire élabore, répète et réaffirme sa position, V. Antithèse
— Ce “diptyque argumentatif” s’articule et se complexifie en intégrant la réfutation de la position opposée (V. Rôles).


 

Argumentation 2 : Carrefours et positions

Argumentation 2 : POSITIONS et CARREFOURS

 

Les différentes options théoriques utilisables dans le champ de l’argumentation peuvent être présentées sous forme d’une arborescence. Les nœuds des branches sont des choix à opérer, des questions carrefours.
La carte présentée met au premier plan la question de la cognition langagière ; d’autres points de départ (opposition forme / fonction ; statut de la rationalité, etc.) déterminent d’autres parcours théoriques.

L’explosion des interrogations théoriques autour de la notion d’argumentation (van Eemeren et al. 1996), la multiplicité des disciplines concernées, rendent réductrice et risquée toute définition globale et incitent plutôt à caractériser le domaine par le faisceau des problèmes qui le traversent et le structurent.

Les définitions de l’argumentation peuvent s’organiser à partir des questions de recherche qui donnent au champ son unité. On constatera que ce qui pouvait apparaître à première vue comme de la dispersion répond en fait à la nécessité de prendre en compte la gamme complexe d’objets et de situations où se manifeste l’activité argumentative.

1. Une carte du champ de l’argumentation : la question du langage

Le schéma suivant tente une cartographie des théories de l’argumentation. Les principales approches y sont présentées sous la forme d’une d’’arborescence. Les nœuds des branches sont des choix à opérer, des questions carrefours.
Les réponses qu’on donne à ces questions balisent différents cheminements correspondant aux choix théoriques qui structurent les différentes approches de l’argumentation. Ces chemins correspondent aux hypothèses internes caractérisant les théories (voir infra §2) figurant à l’extrémité des branches.
La carte suivante part de la question du cognitif au langagier dans l’argumentation. La discussion de ces questions-carrefours vient à la suite du schéma.
D’autres questions peuvent être prises comme points de départ (voir infra §2) chacune produisant une cartographie différente.

 

• (1) L’argumentation est-elle :

— une pure ACTIVITÉ DE PENSÉE, (2) ?
— une pratique
COGNITIVE-LANGAGIÈRE, (3) ?

Au même titre que l’argumentation quotidienne où les bonnes raisons sont nécessairement exprimées en langue naturelle, la pensée mathématique et le raisonnement scientifique utilisent des langages formels.
Si l’argumentation est définie comme une pure activité de pensée, exprimée dans un langage parfaitement transparent, les études d’argumentation correspondent à l’étude des mécanismes de raisonnement hors du langage ordinaire.

  • (3) : L’argumentation est une pratique cognitive-langagière.
    Est-elle :

— GÉNÉRALISÉE, (4) ?
RESTREINTE,  (5) ?

L’argumentation, considérée comme une activité linguistique et cognitive, doit-elle être considérée comme un phénomène GÉNÉRAL caractérisant l’activité de langage, ou comme un phénomène RESTREINT à certaines formes de dialogue ou de monologue ?

  • (4) : L’argumentation est une pratique cognitive-langagière GÉNÉRALISÉE.
    Est-elle attachée:

— à la LANGUE, (6) ?
— au DISCOURS, (7) ?

La première approche généralise le concept d’argumentation au niveau de la langue (au sens saussurien), tandis que la seconde effectue la même généralisation au niveau du discours.

  • (6) L’argumentation est “dans la langue” (10).

La théorie de l’argumentation dans la langue voit dans l’argumentation la forme de la signification linguistique. Comme pour les approches classiques, l’argumentation est bien considérée comme une combinaison d’énoncés (argument, conclusion) ; mais c’est un principe sémantique, liant en langue le prédicat de l’argument à celui de la conclusion, qui autorise et conditionne la dérivation de la conclusion à partir de l’argument : il est divorcé, donc il a été marié ; il est intelligent, il fera bien le travail. La conclusion est déjà dans la forme sémantique de l’argument. En conséquence, la rationalité attachée à l’étayage argumentatif est le reflet illusoire de la signification, V. Orientation argumentative.

  • (7) Tout discours est argumentatif : “Logique naturelle” (11)

Pour la théorie de l’argumentation dans la langue, l’argumentativité du discours est dérivée de celle de la langue. La logique naturelle de Grize considère l’argumentativité comme la propriété fondamentale caractérisant le discours. L’argumentation est vue comme la schématisation du d’une situation opérée par la parole, dont les constructions jettent un éclairage subjectif sur la réalité ; argumenter, c’est, métaphoriquement, donner à voir, “orienter le regard”. Dans cette perspective, l’argumentation n’est pas forcément un ensemble d’énoncés ordonnés à la Toulmin, et ses éventuels effets persuasifs ne sont pas attachée à un type spécial de discours ni à l’emploi de techniques discursives spécifiques. Tout énoncé, toute succession cohérente d’énoncés (descriptive, narrative) construit un point de vue ou « schématisation », dont l’étude constitue l’objet de la logique naturelle.

  • (5) L’argumentation est une pratique cognitive-langagière RESTREINTE.
    Est-elle attachée :

— au MONOLOGUE, (8) ?
— au DIALOGUE, (9) ?

On considère dans cette hypothèse que tout discours n’est pas forcément argumentatif ; l’argumentativité caractérise certaines formes de discours, ayant la forme d’un monologue (argumentation monogérée par le locuteur), ou d’un dialogue (argumentation cogérée par les participants). Chacun de ces choix correspond à deux familles de théories.

  • (8) : L’argumentation est une pratique cognitive-langagière restreinte à certaines formes de monologue. Ces formes sont-elles :

— MONOLOGIQUES, (12) ?
—  DIALOGIQUES (13) ?

On distingue deux formes d’argumentation monologuées, selon qu’elles prennent en compte ou non la parole de l’autre.

La logique traditionnelle étudie les lois du discours qui assure la transmission correcte de la vérité. Le discours logique n’est pas adressé ; il se développe indépendamment de tout auditoire et de tout opposant.  Ce discours ne recherche pas la persuasion ; son caractère persuasif éventuel est dérivé de sa vérité.

  • (13) L’argumentation est un monologue dialogique :
    Cellule argumentativeRhétorique du bien dire (17)

L’esclavage a été aboli, pourquoi pas la prostitution ? Les serpents sortent, il va pleuvoir :

L’essence de l’argumentation est dans discours où un énoncé, l’argument, appuie un autre énoncé, la conclusion. L’esclavage a été aboli, c’est certain ; les serpents sortent, on le constate ; en revanche, abolir la prostitution est un projet qui sera peut-être réalisé un jour ; et c’est l’avenir proche qui dira s’il pleut. On projette du non douteux, l’argument, vers l’incertain et le controversé, la conclusion.

Cette approche correspond à celle de Toulmin, qui définit l’épisode argumentatif comme une constellation structurée d’énoncés. L’argumentation part d’une donnée, pour en tirer une conclusion ; une loi générale garantit ce passage. La composante dialogique et les réserves qu’on peut faire sur cette inférence sont exprimées par un trait modal introduisant les conditions de réfutation de l’argumentation positive. Cette forme définit le discours rationnel raisonnable.

La rhétorique du bien dire est dialogique, c’est-à-dire qu’elle peut intégrer la parole de l’autre. Son discours se présente comme véridique ; il n’est pas adressé, au sens où il n’est pas structuré par l’intention persuasive. Son caractère persuasif éventuel est dérivé de sa véridicité.

  • (8) L’argumentation est une pratique cognitive-langagière restreinte à certaines formes de dialogue. Ces dialogues sont-ils :

SANS STRUCTURE D’ÉCHANGE, (14) ?
AVEC STRUCTURE D’ÉCHANGE, (15) ?

Les théories dialogales considèrent soit que le dialogue est la forme première de l’activité argumentative, soit que c’est sous la forme du dialogue que se manifestent le plus clairement les mécanismes de l’argumentation, en vertu du principe d’externalisation (van Eemeren & Grootendorst 1992, p. 10).

À l’intérieur de cet ensemble d’approches dialogales, on distingue selon que le dialogue a ou non une structure d’échange (admet des tours de parole, donne à tous les participants la possibilité de prendre la parole dans les mêmes conditions). Le premier cas est celui de la rhétorique de la persuasion, le second correspond à deux familles de théories.

L’adresse rhétorique persuasive monogérée est un type de dialogue particulier, à structure dialogique. Les voix des autres, en particulier celle de l’adversaire, sont reconstruites dans le discours de l’orateur qui monopolise la parole. Le public ne donnera sa réponse sous un autre format, en tant que jugement de l’affaire ou décision politique.

Ce discours est caractérisé de façon extra-discursive, par l’effet perlocutoire qui lui serait attaché, la persuasion unilatérale. La rhétorique est l’art de conduire les âmes. L’auditoire est là pour être guidé et persuadé, non pas pour proposer, son tour venu, un contre-discours.

  • (15), L’argumentation est un dialogue avec structure d’échange. Son format est-il :

— LOGIQUE, (19) ?
— INTERACTIONNEL, (20) ?

Depuis les années 1970, les théories de la logique informelle et de la pragma-dialectique ont réorienté les études d’argumentation en donnant la priorité à l’étude de l’argumentation en tant que dialogue.
Dans le cas d’un dialogue avec structure d’échange, l’étude peut se développer comme approche formelle des dialogues argumentatifs (19), ou comme une approche empirique de l’argumentation dans les interactions naturelles (20).

  • (15) L’argumentation est un dialogue avec structure d’échange ayant un format logique :
    Dialogue formelDialectique (19)

Les logiques dialectiques sont des dialogues formels dont les règles sont de type logique. L’argumentation dialectique est un dialogue, vrai, au sens où des partenaires alternent leurs tours de parole, et c’est un dialogue critique, évaluant la validité de l’argumentation. Les théories critiques de l’argumentation dialectique renforcent les contraintes sur le dialogue, soit au moyen d’un système de règles conçu pour incarner un standard rationnel, comme dans Pragma-Dialectique, soit au moyen d’un système de questions critiques, comme dans la Logique Informelle.

  • (15) L’argumentation est un dialogue avec structure d’échange au format interactionnel
    L’argumentation est une forme d’interaction ordinaire (20)

Le déclencheur de l’activité argumentative est la non-ratification et le doute jeté sur un point de vue, créant une stase, et conduisant l’interlocuteur à justifier ce point de vue. Selon la réaction des participants, le trouble de la conversation peut être rapidement résorbé dans la tâche en cours, sinon, l’échange peut évoluer vers des argumentations en bonne et due forme. La situation argumentative émergente est fondamentalement régie par lois de l’interaction. Ses développements ultérieurs peuvent la transporter sur d’autres sites, comme les terrains judiciaires, politiques ou scientifiques.

Ce développement de l’argumentation à partir d’une contradiction créant une question argumentative est théorisé dans la rhétorique ancienne sous le nom de théorie des stases et des questions, ou “états de cause”.

2. Autres cartographies possibles

Le tableau ci-dessus met au premier plan la question du langage dans l’argumentation. D’autres points de départ, par exemple l’opposition forme / fonction ou le statut de la rationalité argumentative, déterminent d’autres parcours inter-théoriques.

2.1 Forme ou fonction ?

L’argumentation est-elle définie par sa fonction ou par sa forme ? Cette question oppose deux familles théoriques, l’une axée sur la persuasion et l’autre sur la description structurelle des épisodes argumentatifs. Ces deux points de départ donnent lieu à des questionnements symétriques classiques lorsqu’on traite de forme et de fonction : comment traiter des aspects fonctionnels dans ce dernier cas ? Dans le premier cas, quels sont les critères structurels garantissant l’adéquation descriptive ?

2.2 Quel type de rationalité ?

Certaines théories mettent au premier plan l’argumentation comme instrument de la rationalité au service de l’action. Vérité et rationalité peuvent être considérées :

(i) Comme l’attribut d’un type de discours monologique dont la meilleure illustration est fournie par le syllogisme. Différentes approches de l’argumentation prennent en charge les notions de vérité et de rationalité associées au discours logique.

(ii) Dans la perspective d’une rhétorique de la persuasion, le rationnel social est ce sur quoi se réalise le consensus de l’auditoire universel convenablement constitué.

(iii) La rationalité d’un échange peut être vue comme une production sociale, produit d’un dialogue critique bien organisé.

 (iv) Comme une construction progressivement élargie, qui s’effectue sous le guidage de la pensée et de la méthode scientifique.

Contrastant avec ces perspectives, les théories généralisées de l’argumentation maintiennent une perspective agnostique sur la rationalité et remettent en question la possibilité même de l’exprimer dans le discours ordinaire.

2.3 Quels objets ?

2.3.1 Hypothèses internes et hypothèses externes

Les différentes approches de l’argumentation sont caractérisées par la nature des hypothèses qu’elles font,
— d’une part sur le plan de leur organisation théorique et conceptuelle : les hypothèses internes.
— d’autre part, sur le plan de la définition de leurs objets, les hypothèses externes.

Les branches de l’arborescence présentée supra représente une série de décisions théoriques hiérarchisés, qui correspondent à l’organisation des hypothèses internes de différentes théories de l’argumentation.
Les extrémités des branches de ces arbres proposent des théories dans lesquelles ces hypothèses se matérialisent dans l’étude de certains types de données, réunies en fonction des hypothèses externes de la théorie.

2.3.2 Principaux couplages

Hypothèses externes et internes sont liées. Par exemple,
— considérer que le dialogue est la situation argumentative prototypique,
ou prendre comme discours argumentatif de référence le discours syllogistique, c’est chaque fois mobiliser un couple hypothèses externes – hypothèses internes spécifique pour étudier l’argumentation.
On trouve par exemple les couples suivants :

— Théorie logique de l’argumentation et discours monologal – monologique
— Théorie rhétorique de l’argumentation et discours dialogique monogéré planifié.
— Théories dialectiques et dialogue normé.
— Théorie des orientations argumentatives et paire d’énoncés.
— Théorie de l’argumentation interactive et interaction plurilocuteurs.
— Théorie de l’argumentation comme schématisation et texte.

2.3.3 Objets centraux et périphériques

Pour satisfaire à l’exigence d’adéquation descriptive, chaque théorie doit non seulement rendre compte correctement de ses objets centraux, mais affronter la question de son “reste”, c’est-à-dire des autres objets qu’elle pose comme objets périphériques (dérivés, secondaires).
Les décisions concernant ce qui doit être considéré comme central et périphérique relèvent des hypothèses externes. Par exemple, l’analyse de mais argumentatif a été menée d’abord sur les mais coordonnants dans des textes monogérés. Or mais est couramment utilisé en tête de tour de parole, même lorsque les deux interventions sont alignées. Dans quelle mesure l’analyse du mais argumentatif coordonnant peut-elle être étendue au mais tête de tour de parole ? (Cadiot & al., 1979), V. Connecteurs.

Chaque théorie choisit ses données privilégiées, et il n’existe pas de théorie sans “reste”. Cela ne signifie pas que les faits et les données de second niveau, problématiques, sont exclus, mais que tous les phénomènes ne peuvent pas être traités au même niveau. Il ne s’agit pas de rejeter, mais de choisir des priorités.
En pratique, le problème consiste à déterminer comment, et dans quelle mesure, les résultats établis sur la base de faits centraux peuvent être étendus aux données périphériques.

2.3.4 Nouveaux objets

Les objets servent à déstabiliser et à relancer les théories. Dans les définitions précédentes, l’argumentation est seulement considérée comme une pratique discursive verbale.

La prise en compte de l’image, fixe et animée, conduit à s’interroger sur une signification argumentative, capable d’investir des supports multimodaux non verbaux. L’analyse de ces données mixtes demande que l’on considère le langage ordinaire parmi les autres systèmes sémiotiques et symboliques. Les données prises en compte dans les travaux sur l’argumentation en situation d’apprentissage des sciences sont de ce type.

La recherche sur l’argumentation en situation de travail demande que soit prise en compte l’intention signifiante qui oriente à la fois l’action et l’argumentation. L’argumentation peut être alors analysée comme une simple modalité de l’action (non-linguistique) dont elle tire son sens.
On n’est pas loin de la position de Bitzer (1968), V. Rhétorique.


 

 

Argumentation 1 : Un corpus de définitions

Argumentation 1 : UN CORPUS DE DÉFINITIONS

Nous proposons une vingtaine de définitions ou de points de vue définitionnels sur l’argumentation occidentale.

L’étude de l’argumentation en Occident est née en Grèce avec les Sophistes, Socrate et Platon, puis Aristote, V. Logique ; Dialectique ; Rhétorique. Elle fait l’objet de recherches approfondies dans le cadre d’un courant de recherche spécifique, depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

— La logique traditionnelle est une théorie de l’argumentation en langue naturelle. Depuis la rupture intervenue à fin du XIXe siècle avec Frege, la logique se définit comme une branche des mathématiques, et non plus comme l’art de penser en langage naturel.

L’étude du raisonnement naturel comme activité langagière et cognitive a été repensée depuis le milieu du XXe siècle dans le cadre de nouvelles “logiques” : Logique substantielle (Toulmin 1958), Logique informelle (Blair & Johnson 1980 ; Johnson 1996) ; Logique naturelle (Grize, 1974, 1982, 1990, 1996).
Ces nouvelles approches prennent acte de la formalisation de la logique et réaffirment la nécessité de reprendre les recherches sur la logique comme “art de penser”, capables de rendre compte du raisonnement ordinaire. Toulmin approche l’argumentation comme raisonnement par défaut. La Logique informelle insiste sur l’échec pédagogique d’un enseignement de la pensée critique fondé sur la logique formelle (Kahane 1971) ; sur la diversité des modes d’inférences ordinaires (ou types d’argumentations), qu’il n’est pas possible de ramener à l’induction et à la déduction ; sur la nécessité de mettre au point de nouvelles méthodes d’étude des fallacies.

— La rhétorique classique est une théorie de l’argumentation adaptée aux exigences de la parole publique. Elle a été redéfinie par Ramus de façon à en exclure la théorie de l’inventio, c’est-à-dire l’argumentation, pour en faire une discipline consacrée au polissage de l’expression langagière, particulièrement aux Belles-Lettres.
Face à la rationalité scientifique, l’existence d’une rationalité spécifique des discours sociaux a été réaffirmée par la Nouvelle rhétorique, et explorée sur la base des acquis de la rhétorique et de la dialectique ancienne (Perelman et Olbrechts-Tyteca ([1958]).

— La dialectique aristotélicienne est une théorie du dialogue argumentatif adaptée à la recherche de la définition essentialiste des termes qui seront mis en œuvre dans le syllogisme.
Elle a été redéfinie par l’intégration des théories de la pragmatique et des actes de langage, et élargie pour devenir un puissant instrument critique dans le cadre de la Pragma-dialectique et de la Logique informelle.

— Une nouvelle vision de l’argumentation en tant qu’orientation des énoncés vers une certaine conclusion été développée par la théorie sémantique de l’Argumentation dans la langue (Anscombre 1995b ; Anscombre & Ducrot 1983, 1986 ; Ducrot 1972, 1973, 1988, 1995 ; Ducrot et al. 1980).

— La Logique naturelle de Grize définit l’argumentation par l’étude des processus cognitifs à l’œuvre dans la parole ordinaire. Elle généralise l’argumentativité à toute activité de parole définie comme une schématisation de la réalité (Grize, op. cit. ; Borel Grize Miéville et al., 1983 ; Vignaux, 1976).

Il en résulte que les perspectives logiques, rhétoriques et dialectiques sont maintenant omniprésentes dans les études et les programmes d’enseignement contemporains sur l’argumentation (van Eemeren & Houtlosser 2002 ; Boyer & Vignaux 1995). Les liens entre rhétorique, linguistique du texte et analyse du discours ont été reconnus et réarticulés.
Les résultats spectaculaires obtenus dans l’analyse des interactions ont ouvert à l’argumentation l’immense domaine des interactions conversationnelles quotidiennes, interactions de travail, interactions de service, en tant que domaine d’investigation spécifique, où les participants ont à cogérer leurs visions du monde et leurs relations à autrui.

Ce foisonnement des études d’argumentation s’incarne dans différentes visions et définitions de ce que sont les concepts clés, les objets prototypiques, les méthodes et les objectifs de l’étude de l’argumentation. Compte tenu de cette diversité et des divergences, apparentes ou réelles, entre ces perspectives, il pourrait être tentant de rechercher une définition synthétique, qui, sans être anodine, rétablirait l’ordre, l’unité, la simplicité et le consensus. L’expérience montre toutefois que les nouvelles définitions s’ajoutent aux anciennes sans les remplacer, aggravant ainsi le problème qu’elles auraient voulu résoudre.

Le champ des études sur l’argumentation ne se développe pas dans le style hypothético-déductif, en partant d’une maîtresse définition dont il suffirait de tirer les conséquences. Les études d’argumentation se développent à partir d’un corpus de définitions du concept d’argumentation, qui présentent des traits communs et des différences caractéristiques. Ce corpus est regroupé autour de pôles constitués par des définitions remarquables.

Ce qui suit propose un ensemble de définitions fondamentales de l’argumentation. L’entrée Argumentation 2 : Carrefours et positions tente une sorte de cartographie des options théoriques ouvertes dans le domaine des études d’argumentation.

1. L’argumentation rhétorique et la persuasion

La rhétorique argumentative ancienne est définie par sa visée persuasive.

Socrate, “l’art de guider les âmes

Socrate définit la rhétorique comme une entreprise de persuasion sociale par le discours ; il partage cette définition avec ses adversaires, notamment Gorgias :

Gorgias — Je parle du pouvoir de convaincre grâce aux discours, les juges au tribunal, les membres du Conseil au Conseil de la Cité, et l’ensemble des citoyens à l’assemblée, bref du pouvoir de convaincre dans n’importe quelle réunion de citoyens.
Platon, Gorgias, 452d ; p. 135

Socrate — L’art de la rhétorique n’est-il pas “l’art d’avoir de l’influence sur les âmes” par le moyen de discours prononcés non seulement dans les tribunaux et dans toutes les autres assemblées publiques, mais aussi dans les réunions privées ?
Platon, Phèdre, 261a ; p. 143-144

Socrate condamne le discours rhétorique de persuasion, comme mensonge, illusion, manipulation. Il lui oppose le discours philosophique de recherche de la vérité. La rhétorique n’est qu’une « contrefaçon d’une partie de la politique » (Gorgias, 463d ; p. 159), la politique étant pour Socrate « l’art qui s’occupe de l’âme » (id., 464b ; p. 161). V. Vrai vs. Probable – Vraisemblable

Aristote, “discerner le potentiellement persuasif

Aristote voit dans la rhétorique argumentative « le pendant de la dialectique » (Rhét., i, 1, 1354a1 ; Chiron, p. 113), et la définit comme une science empirique, orientée vers l’étude du particulier :

Posons que le rhétorique est la capacité de discerner dans chaque cas ce qui est potentiellement persuasif. (Rhét., I, 2, 1355b26 ; trad. Chiron, p. 124)

Dans la grande architecture aristotélicienne, la rhétorique s’articule à la dialectique et à la syllogistique.

Cicéron, “persuader

Cicéron reprend cette orientation vers la persuasion (V. aussi infra §2) :

Cicéron fils : — Qu’est-ce qu’un argument ?
Cicéron père : — Une raison plausible inventée pour convaincre.
Cicéron, Div., ii, 5 ; p. 3

Crassus : — J’ai appris que le premier devoir de l’orateur est de s’appliquer à persuader. (Cicéron, De l’or., I, XXXI, 138 ; p. 51)

Perelman et Olbrechts-Tyteca, “provoquer ou accroître l’adhésion des esprits

L’objet de [la théorie de l’argumentation] est l’étude des techniques discursives permettant de provoquer ou d’accroître l’adhésion des esprits aux thèses qu’on présente à leur assentiment. (Perelman & Olbrechts-Tyteca [1958], p. 5).

— En mettant au premier plan les « techniques discursives » et « l’adhésion des esprits », la définition de Perelman & Olbrechts-Tyteca donne à la théorie de l’argumentation les mêmes fondements que ceux de la rhétorique argumentative aristotélicienne, les topoï et la persuasion. Cette théorie réinjecte ainsi le trésor des réflexions classiques dans la réflexion contemporaine sur l’argumentation.
— L’argumentation a pour objet l’étude d’une certaine classe de techniques discursives, mais le Traité ne donne pas d’analyse linguistique ou textuelle de ces techniques.
Thèse, esprit, présentation, adhésion, assentiment, techniques discursives : cette définition articule les concepts de base de ce qui constitue la conception argumentative de la vie politique dans les sociétés démocratiques modernes.

2. Toulmin, la « logique substantielle »

Toulmin définit le passage argumentatif par sa structure : un locuteur avance une thèse ou conclusion (Claim) en l’appuyant sur une donnée (Data) et sur des règles garantissant l’inférence (Backing, Warrant). La conclusion est réfutable sous certaines conditions (Modal, Rebuttal).
Toulmin ne fait aucune référence à la rhétorique argumentative. Mais, comme l’a immédiatement souligné Bird (1961), son schéma repose sur la notion de topos, fondamentale pour la théorie ancienne de l’argumentation.

Cette approche est parfaitement conciliable avec les définitions classiques de l’argumentation comme instrument permettant de réduire l’incertitude :

Cicéron père : — L’argumentation est la manière de développer les arguments ; […] elle part de propositions non douteuses ou vraisemblables, et en tire ce qui, considéré seul, paraît douteux ou moins vraisemblable. (Cicéron, Div., XIII, 46 ; p. 19)

3. Grize, la « logique naturelle »

Telle que je l’entends, l’argumentation considère l’interlocuteur, non comme un objet à manipuler, mais comme un alter ego auquel il s’agira de faire partager sa vision. Agir sur lui, c’est chercher à modifier les diverses représentations qu’on lui prête, en mettant en évidence certains aspects des choses, en en occultant d’autres, en en proposant de nouvelles, et tout cela à l’aide d’une schématisation appropriée.
Grize 1990, p. 40

Cette généralisation de l’argumentation comme schématisation d’objets de discours rend la notion coextensive à celle d’énonciation :

Argumenter cela revient à énoncer certaines propositions qu’on choisit de composer entre elles. Réciproquement, énoncer, cela revient à argumenter, du simple fait qu’on choisit de dire et d’avancer certains sens plutôt que d’autres. (Vignaux 1981, p. 91)

4. Quintilien, bien dire et dire le bien

Cette vision du dire comme essentiellement argumentatif peut également être rapprochée de celle que Quintilien donne du bien dire, comme essence de la rhétorique :

La définition qui conviendra parfaitement à la substance de la rhétorique, c’est “la science de bien dire”.

Cette formule célèbre est souvent citée en latin « Rhetoricem esse bene dicendi scientiam » (Quintilien, I. O., ii, 15, 34 ; p. 84). La définition généralise potentiellement la rhétorique à toutes les formes de dire ; elle est complémentaire de la définition de l’orateur “homme de bien habile à parler”. La rhétorique devient une technique normative d’une parole, garantie par la qualité de la personne qui l’utilise, V. Éthos.

5. Rhétorique à Herennius : la stase argumentative

La contradiction portée par une partie à une autre partie, devant un tribunal, produit une stase, ou état de cause, ouvrant une situation argumentative :

L’état de cause est défini à la fois par le point essentiel de la riposte du défenseur et par l’accusation portée par l’adversaire. (À Her., i, 18 ; p. 17)

La stase définit ce sur quoi doit porter la discussion ; l’argumentation est l’instrument discursif grâce auquel la stase est traitée, avant d’être tranchée par le juge.

6. Anscombre & Ducrot, « l’argumentation dans la langue »

Un locuteur fait une argumentation quand il présente un énoncé E1 (ou un ensemble d’énoncés) comme destinés à en faire admettre un autre (ou un ensemble d’autres) E2. Notre thèse est qu’il y a dans la langue des contraintes régissant cette présentation. Pour qu’un énoncé E1 puisse être donné comme argument en faveur d’un énoncé E2, il ne suffit pas en effet que E1 donne des raisons d’acquiescer à E2. La structure linguistique de E1 doit de plus satisfaire à certaines conditions pour qu’il soit apte à constituer, dans un discours, un argument pour E2. (Anscombre & Ducrot 1983, p. 8 ; je souligne)

Cette approche amène à une redéfinition de la notion de topos, comme lien sémantique entre deux prédicats. En situant l’argumentation au niveau des contraintes caractérisant la sémantique de l’énoncé, Anscombre et Ducrot procèdent à une généralisation de la notion d’argumentation non plus sur la base de l’activité de discours, comme le fait Grize, mais comme un fait de langue, V. Morphème argumentatif; Orientation ; Échelle argumentative ; Connecteur argumentatif.

7. Schiffrin, l’argumentation “entre monologue et dialogue”

L’argumentation est un mode de discours ni purement monologique ni purement dialogique [neither purely monologic nor dialogic]. (Schiffrin 1987, p. 17)

Je définis l’argumentation comme un discours par lequel les locuteurs défendent des positions discutables [disputable positions] (Schiffrin 1987, p. 17 ; p. 18).

L’œuvre de Schiffrin n’est pas fondamentalement consacrée à l’argumentation, mais cette définition rapide exprime parfaitement le caractère mixte, énonciatif et interactionnel, de l’activité argumentative.

8. van Eemeren, « la nouvelle dialectique »

L’argumentation est une activité verbale et sociale, ayant pour but de renforcer ou d’affaiblir l’acceptabilité d’un point de vue controversé auprès d’un auditeur ou d’un lecteur, en avançant une constellation de propositions destinées à justifier (ou à réfuter) ce point de vue devant un juge rationnel. (van Eemeren et al. 1996, p. 5)

Cette définition très complète synthétise les positions rhétoriques et dialectiques. Elle déplace la position du juge de l’institutionnel empirique au rationnel normatif, V. Normes ; Évaluation du syllogisme Évaluation de l’argumentation. Elle fonde un ensemble d’études qui portent sur tous les aspects de la théorie de l’argumentation (van Eemeren & Grootendorst 1984, 1992, 2004).

9. Blair, Johnson, Walton, Woods et la logique informelle

La logique informelle, développée depuis le début des années 1970, part du constat de l’échec de la logique formelle à rendre compte des processus d’argumentation quotidiens, en langue ordinaire.  (Kahane 1971). La définition suivante (que nous avons mise en italiques) est souvent citée; elle est accompagnée d’une réserve remarquable sur le fait que, loin d’être un préalable indispensable, une définition peut être une véritable entrave à la réflexion et au développement d’une discipline :

Dans le passé, nous avons résisté aux demandes de définition de la logique informelle. Nous n’avions aucune définition à offrir et, en essayant de sortir de l’emprise puissante de la conception dominante de la logique, nous avons ressenti le besoin d’essayer de forger de nouvelles façons de penser sans être entravés par un engagement prématuré aux restrictions d’une définition [without being fettered by a premature commitment to the strictures of a definition]. Nous sommes maintenant plus confiants sur nos orientations théoriques, et, même si nous hésitons à appeler ce qui suit une définition, c’est néanmoins une caractérisation plus précise que celles que nous avons pu avancer précédemment.
La logique informelle désigne cette branche de la logique dont la tâche est de développer des normes non formelles, des critères, des procédures pour l’analyse, l’interprétation, l’évaluation, la critique et la construction de l’argumentation dans le discours quotidien.
Johnson, Blair, 1987, p. 148.

10. Autres définitions

Amossy ([2000]) « [reformule en l’élargissant] la définition de Perelman ». L’argumentation est constituée par :

Les moyens verbaux qu’une instance de locution met en œuvre pour agir sur son allocutaire en tentant de le faire adhérer à une thèse, de modifier ou de renforcer les représentations et les opinions qu’elle leur prête, ou simplement d’orienter leurs façons de voir ou de susciter un questionnement sur un problème donné. (P. 37)

Doury (2003) définit l’argumentation comme

Un mode de construction du discours visant à le rendre plus résistant à la contestation. (P. 13)

Plantin (2005) définit la situation argumentative par :

Le développement et la confrontation de points de vue en contradiction en réponse à une même question. Dans une telle situation, ont valeur argumentative tous les éléments sémiotiques articulés autour de cette question. (P. 53)

Pour Danblon (2005),

Argumenter consiste à avancer une raison en vue de conduire un auditoire à adopter une conclusion à laquelle il n’adhère pas au départ. (P. 13)

Pour Angenot (2008),

Les humains argumentent et débattent, ils échangent des raisons pour deux motifs immédiats, logiquement antérieurs à l’espoir raisonnable, mince ou nul, de persuader leur interlocuteur : ils argumentent pour se justifier, pour se procurer face au monde une justification […] inséparable d’un avoir-raison, et ils argumentent pour se situer par rapport aux raisons des autres en testant la cohérence et la force qu’ils imputent à leurs positions, pour se positionner […], pour soutenir ces positions et se mettre en position de résister. (P. 441).

Pour Breton (1996), le champ de l’argumentation est circonscrit par « trois éléments essentiels»:

Argumenter, c’est d’abord communiquer […] ; argumenter n’est pas convaincre à tout prix […] ; argumenter, c’est raisonner, proposer une opinion à d’autres en leur donnant de bonnes raisons d’y adhérer. (P. 15-16).

Dufour (2008) définit l’argumentation comme

Un ensemble de propositions dont certaines sont censées être justifiées par les autres. (P. 23)

11. Orientations générales suivies par ce Dictionnaire

Dans le but de présenter de façon synthétique le champ de l’argumentation, ce dictionnaire se conforme, autant que possible, aux orientations suivantes autours desquelles on peut articuler les traits définitionnels mis en évidence dans les définitions majeures précédentes.

L’argumentation est l’ensemble des activités sémiotiques, verbales et non verbales, produites dans une situation argumentative.

Une situation argumentative est une situation discursive organisée par une question argumentative.

Une question argumentative est une question à laquelle des locuteurs (les argumentateurs) donnent des réponses sensées, raisonnables, mais incompatibles.

Ces réponses expriment les conclusions (les points de vue) des argumentateurs sur la question.

Les éléments du discours et du contre-discours étayant ces réponses-conclusions ont le statut d’argument pour leurs conclusions respectives, V. Stase ; Question argumentative.

Trois rôles spécifiques s’articulent dans une telle situation, les rôles de Proposant, d’Opposant et de Tiers

Les situations argumentatives connaissent différents degrés et types d’argumentativité, selon les modes de relation établis entre discours au contre-discours et les paramètres interactionnels et institutionnels cadrant la situation de discours.