ÉMO-DTE ÉMOTION

DTE – ÊMOTION

Les 790 impacts de [ÉMOTION] dans le TLFi.pdf

3. Exploitation des résultats : Angles d’impact
FMS d’émotion, Énoncé d’émotion, Situation, Expérienceur, Allocateur

[ÉMOTION*] impacte un lexique semi-encyclopédique, médical en voie d’intégration au lexique courant[7] :

ABRÉACTION
ADIAPHORIE
adrénalinémie, art. ADRÉNAL-
CATAPLEXIE
déplacement
psychogalvanique, art. PSYCH(O)-
PSYCHOLEPTIQUE
PSYCHOPATHIE
Thalamique, art. THALAMUS
THALAMUS
Thymoleptique, art. THYMIQUE2
DÉPRESSEUR

 

­Émotion impacte normalement les mots de sa famille, [émotion] :

ÉMOI, ÉMOTIF, ÉMOTIONNANT, ÉMOTIONNEL, ÉMOTIONNER, ÉMOTIVITÉ, ÉMOUVANT, ÉMOUVOIR

HYPERÉMOTIF, HYPERÉMOTIVITÉ

CRYPTO-ÉMOTIF

Il n’est pas nécessaire de faire de recherche d’impact à partir de HYPERÉMOTIF, HYPERÉMOTIVITÉ, CRYPTO-ÉMOTIF, puisque les termes éventuellement impactés le seraient déjà par émotif, émotivité.

Termes couvrant — [ÉMOTION*] impacte notamment

— la famille [AFFECT] (sauf le mot affect lui-même) : AFFECTIF, AFFECTIVEMENT AFFECTIVITÉ, INAFFECTÉ

— la famille [PASSION] : PASSION, PASSIONNÉ, PASSIONNÉMENT

— la famille [sentiment] : SENTIMENT, SENTIR

Cette distribution des impacts donne une certaine légitimité à l’idée qu’autour de ces quatre termes, affect, émotion, passion, sentiment gravite un champ sémantique unitaire, qu’il est possible d’explorer de manière relativement cohérente[8]. On peut parler à leur sujet de terme couvrant, ou plus exactement de FMS couvrantes. Une FMS couvrante est une FMS qui impacte un nombre substantiel de mots, et qui impacte des types d’émotions diverses et plus spécifiques, comme peur, joie, colère, surprise, stress (pour émotion).

Itération de la démarche — La dissémination ne se bloque pas au premier impact, elle se poursuit par de nouveaux impacts. Par exemple, [ÉMOTION*] impacte peur, joie, COLÈRE, surprise, stress ; les mots impactés par les FMS auxquelles appartiennent ces termes doivent également être joints à la liste. La démarche est itérative.

Pour avoir une idée de la dissémination de l’émotion dans le lexique du français on doit rassembler les domaines lexicaux correspondant à ces diverses FMS.

Nouvelles ressources — Nous avons conclu que D[ÉMOTION*] comprend environ 800 mots ou acceptions. Cette liste doit être complétée non seulement par la recherche d’impacts d’autres termes, mais également par l’exploitation d’autres ressources. Le TLFi est un dictionnaire parmi d’autres, et la liste doit être complétée par des données extraites d’autres dictionnaires selon les mêmes principes.

 

 

Les termes réunis dans le grand sac de mots que nous avons constitué sous le nom de “domaine lexical” n’ont pas tous la même relation à leur FMS génératrice, [ÉMOTION*]. Dans la suite de cette contribution, nous proposons quelques observations sur une possible structuration plus fine de ce domaine. Après avoir donné une idée des impacts du mot émotion sur les définitions, il s’agit ici, pour filer la métaphore, de préciser l’angle d’impact de ce mot sur les  différents termes qu’il estampille. Il s’agit bien d’une ébauche : nous ne savons pas à combien de familles nous aurons finalement à traiter en fonction des résultats obtenus après itération et exploitation d’autres ressources. Les remarques et catégories que nous proposons sont exploratoires. Le cadre général est celui qui a été mis au point et utilisé dans de précédentes recherches, où l’on trouvera les références nécessaires (Plantin 2011 ; 2012 ; 2015)

FMS d’émotion
Comme nous l’avons souligné, nous ne discuterons pas pour savoir s’il est préférable de parler de substantifs ou de verbes d’émotion. S’il fallait choisir, nous prendrions les PP-adj, qui notent bien le caractère accidentel, épisodique de l’émotion, sans la réifier. Nous partons du fait lexical que, comme tous les mots, les mots impactés par [ÉMOTION*] se rassemblent en FMS, et que l’émotion est distribuée sur tous les membres de cette FMS. Un terme d’émotion désigne l’un quelconque des mots rassemblés dans une FMS d’émotion.

Énoncé d’émotion
La notion d’énoncé d’émotion est dérivée de celle de verbe psychologique (Gross, 1995 ; Ruwet 1972, 1995 ; Mathieu, Fellbaum 2010). Un énoncé d’émotion associe un terme d’émotion E, un lieu psychologique ou expérienceur y, une situation S. Il est noté < E(y, S) >[9].

Points d’émotion et parcours émotionnels
Un point d’émotion est un point du discours où l’émotion est linguistiquement marquée. En ce point, on peut reconstruire sur des bases lexicographiques un énoncé d’émotion. En d’autres termes, la détermination des points d’émotion correspond à l’opération d’ancrage d’une balise d’émotion. Les balises, convenablement posées permettront, dans un second temps, d’établir des parcours émotionnels. La localisation de ces points d’émotion joue ainsi un rôle fondamental dans la reconstruction méthodique de l’émotion dans la parole (Plantin 2011).

On peut dire en première approximation que si un mot d’un texte est une occurrence d’un mot impacté par [ÉMOTION*], alors il est intéressant tenter la reconstruction d’un énoncé d’émotion en ce point. Du point de vue de l’analyse automatique, cette démarche correspond à un premier balisage du texte, exploitant une dictionnaire des FMS et des termes d’émotion, dont D[ÉMOTION*] propose une première liste d’entrées.

Situation
Nous distinguerons la situation en tant que telle, notée S, et la situation en tant qu’elle est perçue, vue, cadrée, éclairée comme émotionnante, notée S.  Cette distinction est nécessaire pour rendre compte du fait que la même situation peut être associée à des émotions diverses et antagonistes : le même événement qui fait le bonheur des uns fait le malheur des autres. La situation S n’est pas la cause mécanique de l’émotion ; mais, dès qu’elle a été catégorisée comme émotionnante, c’est-à-dire comme une S, elle est linguistiquement liée à son “effet”, sa “conséquence” l’émotion dans y. Dans le langage de la théorie de l’argumentation dans la langue, on a affaire à une inférence ou une causalité tautologiques : “S est troublant ; donc je suis troublé”. L’effet causal est une illusion. Il n’y a pas de différence entre la cause (S, être troublant) et l’effet (y, être troublé) ; et il n’y a guère de sens à dire que le trouble attribué à y est “dérivé” de la situation troublante : il est strictement homogène à la situation en tant que troublante.

L’énoncé “c’est stressant (P), mais je résiste (Q)” se comprend bien dans le cadre de théorie originelle simple et robuste de la polyphonie ducrotienne. Dans la proposition P, la situation S est cadrée comme une S, stressante, c’est-à-dire impliquant linguistiquement du stress. Mais inverse cette orientation argumentative (au sens de Ducrot), et la proposition Q exprime que le locuteur sait gérer son stress, sortir de son stress ou déstresser une situation stressante.

L’énoncé “Pierre trouve ça stressant” permet d’attribuer du stress à Pierre, mais ne dit rien d’une éventuelle attribution d’émotion (stress) au locuteur de cet énoncé. La référence commune à ce locuteur et à Pierre est à une situation en tant que S. Pierre la cadre comme une S, une situation émotionnante. Le locuteur mentionne S (ça), et le cadrage émotionnel (stressant), mais ne dit rien de sa propre évaluation émotionnelle. La description de la situation qu’il peut éventuellement proposer n’est pas forcément celle sous laquelle elle stresse Pierre

Allocateur, allocataire d’émotion
Dans “ Pierre est triste”, le locuteur est dans le rôle d’allocateur de l’émotion (triste) à un allocataire d’émotion, qu’il constitue ainsi en expérienceur (Pierre). Un autre locuteur peut contester cette allocation, lui préférer une autre émotion “Pierre n’est pas triste, il est accablé par tes façons de faire” ou refuser toute attribution d’émotion. Le cas échéant, on devra donc noter a, l’allocateur de l’émotion : < aE(y, S­) >.

 

4. Émotion nommée et attachée à l’expérienceur —
Reconstruction directe de l’énoncé d’émotion

 

Émotion impacte des termes considérés comme des “substantifs d’émotion” dans à peu près toutes les listes, et des émotions de base par les psychologues et les philosophes : peur, joie, colÈre, surprise (Tutin & al. 2006 ; Novakova, Tutin 2009). Nous ne chercherons pas à distinguer dans l’ensemble suivant des émotions de base et des émotions dérivées. Tous ces termes attribuent nécessairement une émotion à un y, permettent de reconstruire des énoncés d’émotion, et de localiser des points d’émotion dans un texte.

La FMS d’émotion EXALTER, EXALTÉ, exaltant, EXALTATION, complète et autonome montre bien en quoi l’émotion se distribue sur un micro-monde événementiel. Le PP-Adj EXALTÉ attache localement l’émotion à y ;  comme substantif, (un) exalté fait de l’exaltation un caractère permanent de y ; exaltant localise l’émotion sur un contexte S devenant ainsi une source d’émotion S (éclairage framing de la situation) ; le verbe EXALTER distribue l’émotion sur y et sur S ; le substantif EXALTATION réifie l’ensemble du processus. Dans tous ces cas, que l’émotion soit attachée à la situation, au locuteur, ou distribuée sur les deux, on reconstruit immédiatement l’énoncé d’émotion < EXALTÉ*(y, S)>.

La FMS d’émotion TROUBLE2, TROUBLER, TROUBLANT, troublé est complète et homonyme d’une série non émotionnelle. Le TLFi distingue trouble-1 et trouble-2, le premier étant considéré comme le sens propre et le second, figuré. On désambigüise facilement les deux séries les deux verbes n’ayant pas les mêmes relations de sélection sur leurs objets, respectivement (+Liquide) et (+Humain). Cette opération effectuée, on retrouve le cas précédent, où l’énoncé d’émotion est immédiatement reconstructible, < TROUBLE*(y, S)>.

Ø Liste 4, type EXALTÉ – TROUBLÉ — l’émotion est attachée à l’expérienceur

 

AFFOLÉ, AFFOLER1.
ATTENDRIR – ATTENDRISSEMENT
bouleversÉ -BOULEVERSEMENT -bouleversant – bouleverser
COLÈRE
doux
DÉCHIRANT – DÉCHIRER
ÉGARÉ
ENTHOUSIASME
ÉPOUVANTE
EXALTATION – EXALTÉ, EXALTER
FOLIE-1 – FOU-1 – FORCENÉ
GONFLÉ – GONFLANT, GONFLEMENT2
HÉBÉTUDE
HORRIPILATION
IRRITABLE
JOIE
MALAISE
PEUR
REMUANT – REMUÉ, REMUEMENT – REMUER – REMUEUR
RÉVULSER
STRESS
STUPEUR – STUPIDE
SURPRISE – surprendre
SYMPATHIE
TENDRE-2 – TENDRESSE
TERREUR
TERRIBLE
TIMIDITÉ
TOUCHER1 – TOUCHANT1,
TRAC
TRANQUILLEMENT
TRANSI
TROUBLE-2 – TROUBLER -TROUBLANT

 

5. L’émotion définit la situation —
Désignation et inférence émotionnelle

Il est souvent impossible d’associer linguistiquement une émotion à un énoncé. L’énoncé “il est rentré à 8h” ne permet aucune attribution d’émotion à “il” ou au locuteur Le contexte peut éventuellement permettre de leur attribuer une émotion, par exemple s’il s’agit d’une rentrée particulièrement tardive.

Émotion contribue à définir des situations, des actions, des objets comme ayant un contenu linguistique émotionnel, essentiel ou par défaut. Nous rassemblons ici un ensemble de termes impactés par émotion, et qui réfèrent à des situations auxquelles sont associées des émotions, soit de manière essentielle, soit de manière défaisable.

5.1 L’émotionnalité comme essence de la situation

POIGNANT est un adjectif d’émotion orphelin, qui renvoie à une S (une S émotionnelle). La seule différence avec la série précédente est un fait d’usage : l’absence de nom, de verbe ou de PP-Adj attachant directement l’émotion à l’expérienceur. En dépit de cet accident morphologique, l’éclairage d’une situation comme POIGNANTE est indissociable de l’attribution d’un état émotionnel à une personne, locuteur ou énonciateur. Cette association est un fait de langue ; si on ne la fait pas, on ne parle pas et on ne comprend pas le français. L’émotion est aussi présente dans “c’était poignant” que dans “quelle surprise !”.

Cette émotion n’a pas de nom en français. On peut la noter directement par catachrèse dans l’énoncé d’émotion bien formé, < POIGNANT (y, S)>, en considérant que l’émotion est une gestalt englobant situation et expérienceur. On peut aussi la noter par approximation une émotion intuitivement sentie comme de la même famille (les barres obliques notent que l’émotion est reconstruite : < /pitié, effroi/(y, S)>. Comme l’émotion est répandue sur une parole, on tiendra compte du contexte pour préciser l’émotion.

Si on a de la chance, on la trouvera dans le dictionnaire. BEAU, adj. et substantif, implique de façon essentielle une émotion, qu’on peut reconstruire par le dictionnaire : l’admiration

N : « a) [Le beau comme valeur esthétique] < Ce qui suscite une émotion, un plaisir esthétique. > »

Adj. : « [Exprime une appréciation positive et favorable] A. — Qui cause une vive impression capable de susciter l’admiration en raison de ses qualités supérieures dépassant la norme ou la moyenne. » (TLFi, je souligne)

Comme dans le cas précédent, la reconstruction des énoncés d’émotion est simple et directe.

5.2 Inférence émotionnelle par défaut

ALERTE2 est défini comme « < Menace précise et soudaine d’une situation critique et alarmante; émotion, inquiétude ressenties en présence de cette menace > » (soulignement TLFi ; mes italiques). L’inférence concluant de alerte à émotion et à inquiétude est une inférence définitionnelle, légitimée par le dictionnaire (sur la notion d’inférence émotionnelle, Ungerer, 1997 ; voir Plantin 2011). On peut donc reconstruire sur alerte deux énoncés d’émotion, l’énoncé général < émotion, (y, alerte) >,  et l’énoncé plus précis < inquiétude, (y, alerte). Notons que la recherche d’impact à partir de inquiétude trouvera également alerte et autorisera l’énoncé d’émotion < y [inquiétude] >.

En tant que situation S, l’alerte est vue comme la prise de conscience soudaine d’une menace, déclenchant un ensemble d’actions qui peuvent être codifiées dans une “procédure d’alerte”. Le TLFi associe à cette situation de l’inquiétude. Mais dans la réalité l’état d’alerte peut être associé à tout autre chose que de l’inquiétude, par exemple à l’excitation, le plaisir de passer à l’action et à la joie d’être enfin un héros, ou simplement le léger ennui d’avoir à se soumettre encore à un exercice de sécurité.  L’inférence de alerte à inquiétude est bien une inférence langagière, comme elle est annulable contextuellement, nous dirons l’inquiétude est l’émotion inférée par défaut à partir de alerte.

Les cas de ALERTE2 et de poignant se distinguent par l’usage de l’évaluatif “je trouve que”, qui n’est pas possible avec alerte “je trouve que c’est une alerte”. Le fait qu’on puisse dire “je trouve que c’est une situation poignante” montre bien que l’émotion est inscrite dans le sens même de l’énoncé.

Ø Liste 5 : l’émotion définit la situation

ADIEUX
AGRESSION
ALERTE-2
BEAU
DÉSORDRE
DRAMATIQUE
ÉLOQUENCE
ÉMEUTE,
EMPOIGNANT
INSOUTENABLE
LYRIQUE
ŒUVRE (D’ART)
PATHÉTIQUE, Pathétisme, PATHOS,
POÉTISER, Poétisable
POIGNANT
RÉVOLUTION- RÉVOLUTIONNER
ROMANTIQUE
SCANDALE
SÉDITION
SÉISME
SPECTACLE – SPECTACULAIRE – SPECTATEUR
SUBLIME
THRILLER
TRAGIQUE

 6. L‘émotion est inférée à partir d’une  performance sémiotique de l’expérienceur

RAVALER est impacté par [ÉMOTION*], dans l’expression “ RAVALER sa salive”. Ce fait légitime la reconstruction d’un énoncé d’émotion (émotion, y, S)> dont la spécificité reste à préciser.

L’acte de “ravaler sa salive” pourrait peut-être être conceptualisé comme renvoyant à l’effet physiologique d’une émotion biologiquement déterminée par une situation stimulus, dont l’étude relève de la physio-biologie. Dans ce cas, l’expression ravaler sa salive est dénotative, ravaler sa salive est un indice, faisant partie du procès émotionnel. Selon ce cadre de recherche, par exemple, l’expression “voir rouge” est également dénotative, et on peut le montrer en corrélant expérimentalement, l’état de colère à une perception accrue du rouge. Parallèlement, on s’attachera à montrer que celui qui est dépressif “voit tout en noir”, c’est-à-dire a une perception amortie des couleurs, ce qui n’est pas invraisemblable. Le programme a certainement des limites ; on dit que “la tension était palpable”, mais on ne voit pas pour l’instant s’élaborer la machine à palper la tension.

En contraste avec cette approche référentielle, nous adopterons une approche communicationnelle de ce type d’expression[10]. Nous traiterons cet acte, ravaler sa salive, comme un acte sémiotique, comme l’expression sémiotique de l’émotion, voire l’acte d’émotion lui-même et non pas non pas effet conditionné d’une émotion. Les ressources nécessaires à l’expression de l’émotion sont fournies par tout corps, et non plus, comme dans le cas précédent, par le seul appareil phonatoire (qui, par ailleurs est exploité de façon spécifique dans l’expression de l’émotion, voir infra). En d’autres termes, l’émotion est corporellement signifiée à l’interlocuteur. Frissonner est une énonciation corporelle signifiante dont le signifié est une classe d’émotions. D’une façon générale, nous adoptons cette approche pour les différentes expressions physiques de l’émotion, comportements, attitudes, activation du corps ou d’une partie du corps. Le critère de sélection pour les mots attachés à cette section est : “est-ce que ça peut se jouer ?” ; rappelons qu’il est possible de produire intentionnellement des larmes. Les performances sémiotiques émotionnelles sont plus ou moins complexes, le trouble (TROUBLER) est plus complexe que le fait d’ouvrir grand les yeux (AGRANDIR).

 

L’émotion peut ainsi de signifier linguistiquement comme peut se signifier la réalité en général, et elle peut se signifier en exploitant le corps comme ressource signifiante. L’existence de ce double système de signification est très caractéristique de l’émotion. L’émotion est ainsi doublement signifiée : par une performance physique émotionnelle (ravaler sa salive, lever les bras au ciel) et par un dire linguistique. “Notre héros leva les bras au ciel / ravala sa salive”), redoublant ce système sémiotique.

L’expression sémiotique n’étant pas doublement articulée, on ne peut envisager la description de ce “langage” que sous la forme d’un répertoire d’éléments.

 

Cette section rassemble des termes impactés par [Émotion*] renvoyant à une telle performance émotionnelle. Elle constitue un répertoire de comportements physiques signifiants.

Les listes suivantes correspondent à des traits, un même terme peut figurer dans plusieurs listes, c’est à dire cumuler plusieurs traits.

 

(i) Un CHOC, qui transforme l’ATTITUDE jusqu’au TRAUMATISME, à la SYNCOPE et au FIGEMENT

Dans l’ordre de la performance, la forme plus générale est de l’ordre du CHOC, ce qui correspond à la surprise dans l’ordre du dire.

  • Un CHOC, et ses conséquences TRAUMATIQUES; le corps lâche

 

(être) EN L’AIR
(se mettre) à l’envers
ALTÉRATION1 – ALTÉRÉ – ALTÉRER1
bondir
BOULEVERSEMENT
chambouler
CHOC
COMMOTION
ÉBRANLEMENT
Être hors de sens
HAUT-LE-CORPS
HEURT
REMUER
RÉVOLUTION
SÉDITION
SURSAUTER
TOUCHER1
TRAUMATIQUE – TRAUMATISER, TRAUMATISME
Trifouillis (art. TRIFOUILLER)

À la lecture de cette liste, on a le sentiment que l’émotion est plus de l’ordre de l’accident physique que de la maladie de l’âme.

  • vers la SYNCOPE

CHAVIRER

DÉFAILLIR – DÉFAILLANT

EFFONDRER

ÉPERDU

MOURANT

PÂMÉ – PÂMER -PÂMER (SE) – PÂMOISON

Perdre ses esprits

SYNCOPE

TOMBER-1

TRANSPORT

VERTIGE

 

 

  • ou le figement

 

CONTRACTÉ, CONTRACTION

FIGÉ – FIGER.

FROID – FROIDEMENT

GLACER,

IMMOBILE

PARALYTIQUE

PERCLUS-2.

PÉTRIFIÉ – PÉTRIFIER

SAISIR

SOMNAMBULE

SURDITÉ

 

 

(ii) La vibration, l’ONDE est un signifiant majeur de l’émotion, qui se lit globalement sur tout le corps, localement sur les membres, les organes, et qui affecte leur fonctionnement.

  • tout le corps VIBRE

CONVULSIF, CONVULSION
Frémir, trembler comme une (la) FEUILLE
FRÉMISSEMENT
FRISSON, FRISSONNANT, FRISSONNEMENT, FRISSONNER
PANTELANT
SPASME, SPASMODIQUE, SPASMOPHILIE
TORDRE
TREMBLANT, TREMBLEMENT, TREMBLER
TRESSAILLANT, TRESSAILLEMENT, TRESSAILLIR
TRESSAUTEMENT, TRESSAUTER
VIBRANT, VIBRATION, VIBRER

 

 

  • les jambes, les genoux : FLAGEOLER – FLAGEOLANT – Genoux fléchissants, jambes fléchissantes
  • le cœur : BATTRE – PALPITER, PALPITANT, PALPITATION –- CHAMADE
  • les yeux : CILLER – CLIGNER. CLIGNÉ, CLIGNEMENT – CLIGNOTER.
  • la voix : BAFOUILLER – BÈGUE — BÊLEMENT
  • la respiration : HALETER, HALETANT, HALÈTEMENT – PANTELANT

 (iii) L’émotion affecte les organes internes :

cœur (voir supra) – ENTRAILLES – TRIPES1 – ESTOMAC

(iv) Les humeurs : la SUEUR, le SANG, les LARMES — et la BAVE

  • le SANG: SANG, SANGUIN – INJECTER3 (de sang) (avoir les sangs) TOURNÉS – VEINE (n’avoir plus une goutte-1 de sang dans les veines, sur le visage)
  • la SUEUR : SUER, SUEUR, SUÉE,
  • les LARMES : LARME, LARMOYANT – PLEURER – PLEUR, PLEURARD – EMBUÉ, EMBUER
  • la salive : BAVER – RAVALER sa salive
  • la peau : SUER, SUÉE, SUEUR – ANSÉRIN

 (v) Le VISAGE s’ ALTÈRE et se COLORE

VISAGE – DÉCOMPOSER – DÉFAIRE – ALTÉRER1, ALTÉRATION ALTÉRÉ – MIMIQUE – MASQUE1

(v) Les couleurs

Les couleurs teintent l’émotion (colère noire), la perception (voir rouge), et surtout le visage. Émotion impacte le verbe COLORER, le BLEU le VERT et le ROUGE sous toutes diverses nuances :

(piquer un) FARD
BLEU
CERISE
COLORER
ENLUMINER, ENLUMINURE
INCARNAT
PIVOINE
POURPRE-1, POURPRE-2
ROUGE, ROUGEUR, , ROUGIR, ROUGISSANT
VERMEIL
VERT, VERDEUR

(vi) Les yeux, le regard, la vue

(avoir l’œil) sec
AGRANDIR
BRILLER
BRILLER
CILLER
CLIGNÉ, CLIGNEMENT, CLIGNER.
DANSER
DÉSERT (adj.)
EMBUÉ, EMBUER
HUMECTER
LARME, LARMOYANT
LUEUR
LUMIÈRE
MOUILLÉ (vs SEC)
PÉTILLER
PLEUR, PLEURARD, PLEURER
SOURCILLER
SOURCILLER1

(vii) Le cou, la gorge : ÉTRANGLEMENT, STRANGULATION, STRANGULER – NOEUD – gorge SERRÉE – boule dans la gorge, dans l’estomac

(viii) La respiration, le souffle : HALETER, HALETANT, HALÈTEMENT – SUFFOQUER, SUFFOCANT – PANTELANT – SOUPIR – SOUFFLE – HOQUET

(ix) La VOIX, les organes de la PAROLE, le RIRE1

L’émotion est signifiée par la VOIX, qui est ALTÉRÉE ; le langage va vers le CRI ou s’éclipse :

VOIX – PARLER1, PAROLE – EXPRESSION – RIRE1

ALTÉRER1, ALTÉRATION1, ALTÉRÉ – BAFOUILLER – BÈGUE – BÊLEMENT –ACCENT

CRIER, ÉCRIER (S’), CRI – EXCLAMATION – INTERJECTION – MUET

 

7. Autres dimensions : excitation, norme et contrôle de l’expressivité

 

(i) EXCITABLE : la dimension de l’excitation, de la tension, des hautes et basses l’intensité

La haute intensité est abondamment marquée sur les impacts relevant des paramètres de la signification corporelle et du comportement de y (CRI — HYSTÉRIE – AFFOLÉ – EXALTÉ — EFFERVESCENCE) ou sur la situation (DRAMATIQUE — insoutenable)

[ÉMOTION*] impacte une série de termes polaires, exprimant une variation d’intensité, notamment sur l’échelle du CHAUD / FROID :

CHALEUR, CHAUD, (s’échauffer dans (sous) son) HARNOIS – FIÈVRE

FROID, FROIDEMENT – GLACER – TRANSI

 

(ii) EXPRESSIF, EXPRESSION, EXPRIMER : Norme et contrôle

La FMS EXPRESSIF, EXPRESSION, EXPRIMER, est liée à une norme de contrôle de l’expression émotionnelle, que y peut transgresser par défaut ou par excès. On peut considérer que l’opposition Émotif « B. Qui est apte, prédisposé à éprouver des émotions » /vs/ inÉmotif « Qui n’est pas émotif » représente les deux pôles de cette échelle.[11] L’impact INCONTINENT est du côté de l’excès ; le côté de la rétention est beaucoup plus fourni :

 

BLASER

CALLIGRAPHIER

CARTÉSIANISME

CASSER

DUR

FLEGMATIQUE

IMPASSIBILITÉ, IMPASSIBLE

IMPERMÉABLE

INAFFECTÉ

INFLEXIBILITÉ

INSENSIBILISER, INSENSIBILITÉ, INSENSIBLE

INTELLECTUALISATION

MINIMAL

RAISONNER-1

RETENIR

 

 

(iii) Deux comportements sont orientés vers les émotions positives :
DANSER — RÊVEUR

 

(iv)  REVENIR : Forme de l’épisode

L’épisode émotionnel est ouvert par un CHOC ; l’impact REVENIR « retrouver ses esprits » signale la clôture de cet épisode. BAROMÈTRE caractérise l’émotion comme une « variation » ; REVIVISCENCE note l’épisode comme répétitif.

 

9. Conclusions

La méthode des impacts permet de quantifier le rayonnement lexicographique d’un mot et dans sa famille lexicale. Nous avons évalué le nombre d’impacts de [ÉMOTION*]  à 286 familles, réunissant environ 800 termes ou acceptions. Les regroupements proposés situent les mots impactés en relation avec les deux pôles de l’expérience émotionnelles, l’expérienceur et la situation ; une famille de signifiants corporels émerge de façon assez spectaculaire. D’une façon générale, la quantité et la cohérence des marériaux recueillis par cette méthode semblent tout de même intéressantes.

Comme nous l’avons déjà mentionné plusieurs fois, la liste des termes directement impactés par émotion n’est qu’un premier pas vers la constitution d’un lexique autorisant le repérage des points d’émotion et permettant ce contrôler le balisage émotionnel, manuel ou automatique, des discours, textes et interactions.

Ces mots peuvent tous être dits “termes d’émotion”, non pas au sens où tous désigneraient des entités psychiques de base ou dérivées, mais bien au sens où tous ces termes disent quelque chose sur la représentation langagière de l’émotion. Ils sont les pivots du “discours lexical sur l’émotion”, qui est loin de se borner à la désignation directe d’une combinatoire d’entités psychiques élémentaires. Ce discours, relativement structurable, constitue les bases d’une théorie de l’émotion construite par la langue et la culture au cours des siècles, et qui est maintenant donnée dans la sémantique du langage. C’est ce qui constitue notre savoir partagé sur l’émotion. Il s’ensuit qu’il est possible d’utiliser cette méthode pour la comparaison interlangue et interculturelle de l’émotion.

 

Références

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Plantin Christian 2011. Les bonnes raisons des émotions. Principes et méthode pour l’étude du discours émotionné. Berne, Peter Lang.

Plantin Christian 2015. “Paura, emozione, passione, sentimento : étude de la contagion émotionnelle d’après le Dizionario Combinatorio ItalnedLe Langage et l’Homme, vol. L, n° 2. 43-58.

Plantin Christian 2015. Emotion and Affect. In Tracy, Karen, Ilie, Cornelia & Sandel, Todd (eds.) (2015). The International Encyclopedia of Language and Social Interaction. Boston: John Wiley & Sons.

Ruwet Nicolas 1972.Théorie syntaxique et syntaxe du français, Paris, Éditions du Seuil.

Ruwet, Nicolas 1995. “Etre ou ne pas être un verbe de sentiment”, Langue française 103. 45-55.

Tutin Agnès, Novakova Iva, Grossman Francis, Cavalla Cristelle. 2006 Esquisse de typologie des noms d’affect à partir de leurs propriétés combinatoires. Langue française, 150, 2. 32-49.

Ungerer Friedrich 1997. “Emotions and emotional language in English and German news stories”, in Niemeyer Susanne, Dirven René (eds) (1997). The language of emotion. Amsterdam, John Benjamins. 307-328.

 

Annexe : Les 408 impacts de émotion

Résumé

Christian PLANTIN, La dissémination de émotion dans le lexique

Cette étude porte sur les occurrences du mot émotion (et de ses dérivés) dans les définitions du TLFi. On définit d’abord les notions de terme impactant, de terme impacté et de domaine lexicographique d’un mot (§1). On établit ensuite le domaine lexicographique de la famille du mot émotion ; après toilettage, il réunit 408 mots ou acceptions (800 environ si l’on complète les 286 familles morpho-lexicales sémantiquement homogènes impactées). Chacun de ces termes peut être dit à la lettre “terme d’émotion”, et représente une donnée pertinente pour l’étude de l’émotion dans la langue et le discours (textes et interactions).

On propose ensuite quelques regroupements exploitant les notions d’énoncé d’émotion, de situation émotionnelle, d’expérienceur, et d’allocateur (§3) selon que (1) l’émotion est attachée à l’expérienceur (§4) ; (2) l’émotion définit la situation de façon a/ essentielle ou b/ défaisable (§5) ; (3) l’émotion est signifiée par une  performance sémiotique de l’expérienceur (§6). Dans les cas (2b) et (3) les énoncés d’émotion sont donnés ; dans les cas (2b) et (3), ils doivent être reconstruits par un processus inférenciel. Le § 7 porte sur les dimensions de l’excitation et du contrôle de l’expressivité.

 

Christian Plantin The dissemination of emotion in the lexicon

This study is about the use of the French word émotion in the definition of a dictionnary, the Trésor de la langue Française informatisé. The concepts of “impacting” term,“impacted” term and “lexicographical domain” of a word are defined (§1). The 408 words constituting the lexicographical domain of émotion  are listed (§2). Each of these terms (or acceptions) is litterally an “emotion term”, a relevant data for the study of emotion in language, texts and interactions.

Some clusters grouping impacted terms are tentatively proposed according to the following parameters (1) emotion is attached to the experiencer (§4) ; (2) emotion defines the situation as a/ an essential feature or b/ as a default emotion (§5) ; (3) emotion is signified through the experiencer’s body in a semiotic communicative process. In cases (1) and (2a) emotion sentences are given; in cases the (2b) and (3) they have to be reconstructed through an inference process. §7 deals with the question of intensity and control.

 

Bio-blurb

Christian Plantin, ancien Directeur de Recherche au CNRS (section 34, Sciences du langage), est maintenant Professeur Émérite à l’Université Lyon 2. Il est membre et ancien directeur de l’UMR ICAR http://icar.univ-lyon2.fr). Ses recherches portent sur l’argumentation et sur les émotions dans la langue et la parole.

Il a récemment publié Les bonnes raisons des émotions. Principes et méthodes pour l’étude du discours émotionné. Berne, Peter Lang, 2011. (Traduit en espagnol)

Á paraître, Dictionnaire de l’argumentation — Une introduction conceptuelle aux études d’argumentation. Lyon, ENS Éditions.

Autres informations, textes disponibles : http://icar.univ-lyon2.fr/Membres/cplantin/Index.htm

 

Mots clés

Émotion, dictionnaire, inférence émotionnelle, terme d’émotion, énoncé d’émotion, expérienceur, allocataire, situation émotionnelle

 

[1] Pour éviter des notations cabalistiques de racines ou de bases lexicales, les FMS seront notées par le mot complet le plus impactant, accompagné d’une astérisque < * >.

[2] http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/showp.exe?3;s=1504105515;p=assiste.htm

[3] Pour des raisons de commodité typographique, les démarcations du TLFi ont été remplacées par des chevrons ouvrants et fermant pour indiquer le segment de la définition où émotion a été détecté par la recherche automatique.

[4] Style est impacté non pas dans sa définition mais dans un exemple.

[5] Dans la suite de cet article, les mots provenant de la liste d’impacts sont en capitales, et les mots non impactés mais appartenant à la FMS d’un mot impacté seront notés en caractères ordinaires, si nécessaire.

[6] On trouvera les définitions qui, à notre sens, demandent des éclaircissements, sous forme de “Bonus” associé à cet article, à l’adresse http://icar.univ-lyon2.fr/Membres/cplantin/.

[7] Dans ces listes, les minuscules indiquent que le terme n’a pas d’entrée propre.

[8] La famille de humeur n’est pas impactée par [ÉMOTION*]

[9] Les chevrons sont utilisés ici pour délimiter l’expression.

[10] Les deux approches ne sont peut-être pas incompatibles.

[11] L’impact PERMÉABILITÉ exprime la même chose dans un langage technique de la psychologie PERMÉABILITÉ « (c) PSYCHOL. Perméabilité du moi. < Aptitude plus ou moins grande à changer d’humeur, d’émotion, de comportement > (d’apr. CARDON-MERMET 1982). Synon. labilité. »