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Dilemme

Argumentation par le DILEMME
Réfutation par le FAUX DILEMME

L’argumentation par le dilemme schématise une situation de choix sous la forme d’une alternative dont les deux termes sont également inacceptables. On la réfute en reconstruisant le dilemme comme un faux dilemme, et qu’il existe une issue possible

1. Problèmes de choix, dilemmes moraux

Le dilemme apparaît dans une situation de choix. On n’a pas de problème de choix si les deux actions ont des conséquences également positives, ou si les l’une des deux actions a des conséquences négatives, et l’autre des conséquences positives.

Si les deux actions ont des conséquences plus ou moins positives ou plus ou moins négatives, on peut parfois régler la question du choix par simple hiérarchisation, par préférence pour le plus grand bien et le moindre mal : la bourse ou la vie?
Si les conséquences négatives transgressent également des impératifs moraux absolus, on est face à un dilemme moral : peut-on sacrifier une personne pour en sauver deux?

L’un des dilemmes moraux les plus connus est “le dilemme du tramway”. Il faut imaginer un train roulant à pleine vitesse. Sur votre chemin, vous rencontrerez cinq personnes attachées à la voie. Cependant, il est possible d’appuyer sur un bouton pour changer d’itinéraire, avec la difficulté que dans cette nouvelle voie il y a aussi une personne attachée aux rails.
Dans ce cas, le dilemme est de savoir quoi faire. Le débat est de savoir s’il est moralement plus valable de laisser le train suivre son cours et tuer cinq personnes ou de décider délibérément que la personne sacrifiée devrait être celle qui est attachée à l’autre voie. Si les choses devaient suivre leur cours normal, il ne mourrait pas. Celui qui appuie sur le bouton lui donne la mort. (https://nospensees.fr/trois-grands-dilemmes-moraux/ (14-01-2023)

De telles situations rappellent celles qui sont mises en scène dans les expériences de pensées.

L est face à un dilemme s’il y a nécessité de choisir alors que toutes les issues sont négatives et qu’il n’est pas possible de les hiérarchiser :
— L doit impérativement prendre une décision (il ne peut esquiver, temporiser)
— Il se trouve face à une alternative, il a le choix entre deux possibilités d’action bien distinctes:

    • Chacune de ces possibilités le conduit au même résultat pour lui est très négatif
    • Chacune de ces possibilités le conduit un résultat moralement inacceptable
    • Il doit se résigner à cette situation.

2. Dilemme comme argumentation au cas par cas

Le dilemme est un mode d’argumentation consistant à acculer son adversaire en schématisant sa situation de telle sorte que toutes les issues favorables lui sont  fermées.
S’il s’agit d’une accusation, la schématisation montre à l’accusé  toutes les lignes de défense qu’il pourrait adopter conduisent à la même conclusion et qu’elle lui est défavorable :

— Ou vous étiez au courant de ce qui se tramait dans vos services, et vous êtes complice, au moins passif, de ce qui est arrivé, et vous devez démissionner.
— Ou vous n’étiez pas au courant, alors vous ne contrôlez pas vos services, et vous devez démissionner.
— Donc vous devez démissionner.

En janvier 1991, Mikhaïl Gorbatchev était Président de l’URSS, poste nouvellement créé.
À ce titre, il était directement responsable des actions militaires de l’URSS.
De plus en plus coincé, Gorbatchev était aussi, il faut bien le dire, de plus en plus aveugle. En janvier 1991, profitant de ce que le monde entier suivait à la télévision la première guerre du Golfe, les chars russes sont entrés dans Vilnius puis, devant la résistance, s’en sont retirés en laissant sur le pavé une quinzaine de morts. Ce « dimanche noir » a fini de discréditer Gorbatchev auprès des démocrates : qui voulait, après cela, entendre encore parler de socialisme à visage humain ? Pour se blanchir, et de la tentative et de son échec, il a prétendu n’être pas au courant, et on se demandait ce qui était le pire : qu’il soit menteur ou complètement hors du coup.
Emmanuel Carrère, Limonov. P.O.L, 2011, p. 328.

3. Faux dilemme !

Que l’adhésion franche et massive des citoyens m’engage à rester en fonction, l’avenir de la République nouvelle sera décidément assuré. Sinon, personne ne peut douter qu’elle s’écroulera aussitôt et que la France devra subir, mais cette fois sans recours possible, une confusion de l’État plus désastreuse encore que celle qu’elle connut autrefois.
Charles de Gaulle, Allocution télévisée du 4 novembre 1965 où il annonce sa candidature à l’élection présidentielle de décembre 1965.[1]

Les opposants ont reformulé cette schématisation sous la forme du slogan “moi ou le chaos”. Un partisan du Général lit cette déclaration comme un choix clair à opérer entre le bien et le mal. Un indécis peut y voir l’expression d’un vrai dilemme, un choix à opérer entre deux options également désagréables, la moins désagréable étant de voter pour le Général. Un opposant résolu rejette ce choix comme une mise en demeure, un faux dilemme insupportable parce que biaisé.Il doit montrer que que le dilemme est mal construit, et qu’il radicalise artificiellement une opposition plus complexe. L’opposition est reconstruite de façon à faire apparaître un troisième terme, une porte de sortie, V. Cas par cas.

L’argumentation pragmatique engendre systématiquemen des dilemmes, puisque toute mesure entraîne ici des avantages et là des inconvénients. Les proposants maximisent les avantages et minimisent les inconvénients, les opposants font l’inverse, et les autres se trouvent face à un dilemme.

Retourner le dilemme

Est-il rien, par exemple, de plus subtil que la réponse de Jésus au sujet de la femme adultère? Les Juifs lui ayant demandé s’ils lapideraient cette femme, au lieu de répondre positivement1, ce qui l’aurait fait tomber dans le piège que ses ennemis lui tendaient, la négative étant directement contre la loi et l’affirmative le convainquant2 de rigueur et de cruauté, ce qui lui aurait aliéné les esprits : au lieu, dis-je de répartir comme aurait fait un homme ordinaire, que celui, dit-il, d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre. Réponse adroite et qui montre bien la présence de son esprit3.
Traité des trois imposteurs, attribué à Paul Thiry, baron d’Holbach, 1723-1789. [2] .
(1) Au lieu de répondre par oui ou par non — (2) Montrant de façon irréfutable — (3) Sa présence d’esprit.

La scène rapportée par l’auteur est tirée de l’Évangile de Jean, 8 (Bible Segond). La question posée par « les Juifs » est: « “Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Moïse, dans la loi, nous a ordonné de lapider de telles femmes. Et toi, que dis-tu?” »
L’évangéliste précise : «
Ils disaient cela pour lui tendre un piège, afin de pouvoir l’accuser » — au cas où il ne se rallierait pa à la Loi juive, de ne pas respecter cette  Loi.

Dilemme / Faux dilemme : un topos transculturel

Mencius, Bk 6, Part B
[ Le dilemme…] — A man from Ren asked Wuluzi, “Which is more important, ritual or food?”
— “Ritual is more important,” said Wuluzi.
— “Which is more important, sex or ritual?”
— “Ritual is more important.”
“What if you would starve to death if you insisted on ritual, but you could get food if you didn’t. Would you still have to abide by ritual? What if by skipping the ritual groom’s visit to receive the bride you could take a wife, but otherwise you could not? Would you still insist on the groom’s ritual visit?”

Wuluzi was unable to reply, and the next day he went to Zou to consult with Mencius.

[ … est un faux dilemme] —Mencius said, “What’s difficult about this? And inch long wood chip could measure higher than a building if we hold its tip up above and ignore the difference in what is below. When we say that gold is heavier than feathers, we don’t mean a buckle’s worth of gold and a cartload of feathers! If you compare the extremity of need for food with a minor ritual, it’s not just food that can seem more weighty. If you compare the extremity of need for joining of the sexes with a minor ritual, it’s not just sex that can seem more weighty.

“Go back and respond to him like this: ‘What if you could get food you need only by twisting your elder brother’s arm – would you twist it? What if you could get a wife only by climbing over your neighbor’s east wall and dragging his daughter off – would you do it?’”

Le premier échange est un échange dialectique. L’homme de Ren est le questionneur, Wuluzi le répondant. Les deux questions, posées de façon absolues, amènent Wuluzi à affirmer ce qui est la doxa, “le rituel est la chose la plus importante, plus que la nourriture, plus que le sexe”.
Troisième question, le rituel est mis en balance avec une nécessité vitale (starve to death) et avec la nécessité, tout aussi pressante, de prendre femme. Soit Wuluzi maitient sa ligne de réponse et répond oui, ce qui est un défi au bon sens, soit il répond non, et se contredit.

Mais Mencius est là pour résoudre le cas. Pour cela, il propose une analogie: il suffit d’élever le bout du crayon pour qu’il apparaisse plus haut que la maison; l’or est plus lourd que les plumes, ce qui ne signifie pas que n’importe quelle quantité d’or pèse plus que n’importe quelle quantité de plume. De même, les rituels n’ont pas tous la même importance; n’importe quel rituel n’est pas plus important que n’importe quelle nécessité vitale.

Et Mencius rend au dialecticien la monnaie de sa pièce ; il existe des impératifs rituels qui l’emporteraient sur les nécessités vitales elles-mêmes : casser le bras de son frère, violer le domicile du père pour enlever la fille : dans ces cas, l’homme de Ren accepterait-il de violer les rituels ?

Autrement dit : si on oppose un impératif moral à une nécessité vitale, alors c’est la seconde qui l’emporte. Si l’impératif moral est absolu, alors il l’emporte. Posée dans l’absolu, la question est insoluble. Ramenée aux réalité pratique, les réponses sont simples

Ce cas d’école qui montre que la pratique du dilemme et du faux dilemme ne sont pas des exclusivités de la culture occidentale.


[1] http://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu00101/de-gaulle-fait-acte-de-candidature-en-1965. html, (20-09-2013).
[2] Cité d’après la reproduction de l’édition de 1777, Éds de L’idée libre, Rungis, 2014.


 

Dialectique

DIALECTIQUE

La dialectique ancienne est un jeu de dialogue à deux locuteurs où un partenaire tente de réfuter une proposition jouissant d’une certaine acceptation sociale et défendue par l’autre partenaire. Cette dialectique a été renouvelée par la pragma-dialectique dans le sens de l’élimination des différences d’opinion.
La dialectique hégélienne procède non pas par élimination du faux mais par synthèse des opinions en présence.

Dialectique et dialogue ont la même étymologie grecque “dia + legein”, “à travers” + “dire”. Ce préfixe dia- est différent du préfixe di- signifiant “deux”. Étymologiquement, un dialogue n’est pas une conversation à deux personnes (qui pourrait être désignée comme un dilogue) ; la condition n’est pas sur le nombre de personnes entre lesquelles la parole circule, mais sur le fait qu’elle circule. Cependant, la notion historique de dialectique renvoie bien à un dialogue réglé mettant aux prises deux partenaires.

1. La méthode dialectique ancienne

La méthode dialectique ancienne théorisée par Aristote part d’une question “P ou non-P ?” ; “être riche, est-ce une bonne chose ou non ?”, et se propose de la résoudre méthodiquement par la méthode dialectique, qui permet d’éliminer l’un des termes de l’alternative, à l’aide d’un instrument, le syllogisme dialectique, mis en œuvre dans une interaction normée.
La dialectique est une méthode philosophique employée notamment dans la recherche a priori de la définition des concepts fondamentaux. Dans cette fonction de clarification des premiers principes, elle a été remplacée par l’axiomatisation.

1.1 Raisonnement dialectique

Comme la science mathématique et l’argumentation rhétorique, le raisonnement dialectique procède par syllogisme ou par induction (Aristote, S. A., I, 1, 5-15 ; p. 2).

Le syllogisme dialectique a pour particularité d’être fondé sur des prémisses qui ne sont pas vraies et premières, comme celles du syllogisme logique, mais de simples endoxa (Aristote, Top., I, 1, 100a30 ; p. 2

Tricot traduit endoxa par « prémisses probables » (ibid.) et Brunschwig par « idées admises » (Aristote, Top. Brunschwig, ibid., p. 1).
Les règles de déduction strictes sont remplacées par des topoï.

D’après les Seconds analytiques, le raisonnement dialectique « [prend] les prémisses comme comprises par l’adversaire » (Aristote, S. A., i, 1, 5 ; p. 2). Le jeu se déroule entièrement dans le système de croyance du Répondant, il a pour fonction de tester la cohérence de ce système, V. Ad hominem.

1.2 Interaction dialectique

Elle se joue entre deux partenaires, le Répondant (ou Répondeur) et le Questionneur (Brunschwig 1967, p. 29). C’est une interaction bornée, régie par des règles strictes, qui procède par questions et réponses, avec un gagnant et un perdant : on peut parler de “jeu dialectique”. Le débat part d’une question sur la vérité d’une assertion, soit “P est-elle vraie ou est-elle fausse ?” [1]. Le répondant choisit d’affirmer soit P soit non-P. Le questionneur doit réfuter la proposition que le Répondant a choisi de soutenir, par le biais de questions totales, c’est-à-dire auxquelles le Répondant répond par oui ou par non. Sur la base de ces réponses, le Questionneur doit amener le Répondant à affirmer la proposition contradictoire de celle qu’il a acceptée au début du jeu. S’il y parvient, alors il a gagné la “partie de dialectique” ; s’il échoue, c’est le Répondant qui l’emporte. La pratique dialectique correspond donc à un test ad hominem de l’affirmation défendue par le Répondant.

La réfutation dialectique par les conséquences contradictoires a la forme suivante :

Pierre affirme “S est P”.
D’une part, S possède l’attribut Q : la doxa le dit et l’adversaire l’admet.
D’autre part les P possèdent les attributs non-Q.
Si S était P, il devrait posséder l’attribut non-Q.
Donc Pierre affirme des choses incompatibles à propos de S.

Pierre affirme que le pouvoir est un bien.
Or tout le monde est d’accord pour dire que le pouvoir corrompt.
Or la corruption est un mal.
Or le bien est incompatible avec le mal.
Pour être un bien, le pouvoir devrait exclure la corruption.

Ou encore : tu dis qu’Untel est un super champion ; tu admets, comme tout le monde, qu’un super champion ne se dope pas ; or Untel se dope, il n’est donc pas un super champion.

Ce topos met en contradiction les dires avec les conséquences de ces mêmes dires ; il correspond à : Tu affirmes les contraires à propos d’un même être (il se dope et il est un super champion) Cette forme de réfutation exploitée dans l’échange dialectique philosophique est à la racine de la réfutation ordinaire.

Du point de vue langagier, tout l’art est dans la construction de non-P. En fait, ce qui est dit par le proposant, c’est quelque chose comme S est X ; son opposant construit X comme non-P, par une série de paraphrases argumentatives, V.  Contraires; Absurde.

The terms Proponent and Opponent used to refer to the central partners in an argumentative situation, are borrowed from this dialectical theory. Unlike the Proponent of a substantial proposition in an argumentative situation, the Respondent in the dialectical game does not have to provide a positive proof of his claim, but simply has to avoid being led into a self-contradiction.

1.3 Autorité et dialectique

Les Topiques définissent le débat dialectique comme la “mise en question” d’un endoxon, d’une “opinion probable” ou “idée admise”, c’est-à-dire étayée par une autorité sociale :

Sont des idées admises [endoxa], les opinions partagées par tous les hommes, ou par presque tous, ou par ceux qui représentent l’opinion éclairée, et pour ces derniers par tous, ou par presque tous, ou par les plus connus et les mieux admis comme autorités. (Aristote Top. Brunschwig, i, 1, 100b20 ; p. 2)

Cette autorité de l’opinion n’est pas une question de tout ou rien. Elle est dérivée de l’autorité des différents groupes sociaux, selon une gradation qui va du quantitatif au qualitatif, de l’opinion du genre humain (consensus universel) à l’autorité de « l’opinion éclairée » jusqu’à celle d’une personne illustre, V. Doxa.

En établissant ce continuum, Aristote valorise les différents ordres d’endoxa ; on est loin des problématiques de la doxa comme cliché ou stéréotype comme du “prêt-à-penser” donc, de façon tout aussi mécanique, du “prêt-à-dénoncer”. Les endoxa sont des idées “dignes d’être discutées”. Elles définissent a contrario ce qu’est une thèse :

Une thèse est un jugement contraire à l’opinion courante, émis par quelque philosophe notable […] (j’ajoute notable) car ce serait une sottise que de se préoccuper des opinions contraires aux opinions courantes professées par le premier venu. (Aristote, Top., i, 11, 104a15-25 ; p. 26)

En d’autres termes, « si c’était le premier venu qui émettait des paradoxes, il serait absurde d’y prêter attention » (Aristote, Top. Brunschwig, i, 1, 100b20 ; p. 17). L’autorité entrant dans le débat est clairement fondée socialement.

Il est remarquable de voir ainsi la diversité et la mise en compétition des autorités — et non pas l’appel à l’autorité — mis à la base du débat intellectuel par excellence. L’autorité n’est pas là pour clore la discussion mais pour l’ouvrir : dire qu’une proposition est soutenue par une autorité, ce n’est pas dire qu’elle est vraie, mais qu’elle est discutable, qu’elle mérite d’être discutée.

1.4 La dispute scolastique

La dispute scolastique (disputatio) correspond à la pratique médiévale du jeu dialectique. C’est un instrument de recherche et d’enseignement de la théologie. On part d’une question précise, conçue par un maître. Deux participants, maîtres ou étudiants, dans les rôles de proposant et d’opposant, soutiennent l’un une réponse à la question et l’autre attaque cette réponse. Au terme de la discussion, le maître propose une solution et réfute les arguments qui vont à son encontre (Weijers 1999).

2. Renaissance de la dialectique : la pragma-dialectique

La méthode dialectique ancienne qui avait décliné depuis la Renaissance (Ong 1958) a été reconstruite dans le cadre des jeux de dialogue, et est revenue au tout premier plan des études d’argumentation avec la nouvelle dialectique, la pragma-dialectique de van Eemeren & Grootendorst (1996, etc.).
Les termes Proposant et Opposant utilisés pour désigner les partenaires principaux d’une argumentation sont empruntés à la théorie dialectique. Le Répondant du jeu dialectique n’a pas à construire une preuve positive de la proposition qu’il soutient, mais doit simplement éviter de se laisser piéger dans une contradiction.
Comme en dialectique ancienne, en pragma-dialectique il s’agit de valider ou de retirer une proposition, en se guidant sur un système de règles.
Le journaliste interviewant une personne ayant des responsabilités et des capacités de décision et s’efforçant de la mettre en difficulté est proche de la situation du Questionneur dialectique.

L’argumentation concrète se distingue sur des points importants de l’argumentation dialectique au sens historique. D’une part, les partenaires mêlent argumentation étayant leurs positions propres et réfutation de celle de l’opposant. D’autre part, les propositions avancées ne sont pas soutenues simplement par un étayage rationnel, mais par les investissements personnels des participants.
Dans le prolongement d’une définition générale de la dialectique comme « pratique du dialogue raisonné, [l’art] d’argumenter par questions et réponses » (Brunschwig 1967, p. 10), on peut considérer que le processus conversationnel se “dialectise” dans la mesure où il porte sur un problème précis et défini d’un commun accord ; où il se joue entre partenaires égaux, mus par la recherche du vrai, du juste ou d’un bien commun, entre lesquels la parole circule librement, dans le respect de règles explicitement établies et auxquelles souscrivent les partenaires.

3. Dialectique aristotélicienne et dialectique hégélienne

À la différence de la dialectique aristotélicienne, la dialectique hégélienne ne procède pas par élimination du faux, mais par synthèse des positions en présence. L’opposition n’est pas résolue, mais dépassée.
Cette dialectique a pour objet non pas le monde fixe des essences, mais le monde mouvant de l’histoire des sociétés.
La dialectique aristotélicienne est fondée sur le principe de non-contradiction, alors que la dialectique hégélienne tend vers un “au-delà” de la contradiction.

Cette dernière est vivement attaquée, au moins sous ses versions opportunistes :

[Hl] proclame “puisque le monde est déchiré de contradictions, seule la dialectique (qui admet la contradiction) permet de l’envisager dans son ensemble et d’en trouver le sens et la direction”. Autrement dit, puisque le monde est contradiction, l’idée du monde doit être contradiction ; l’idée d’une chose doit être de même nature que cette chose ; l’idée du bleu doit être bleue.
Julien Benda, La trahison des clercs, 1927 / 1975 p. 63.[1]

Le dialogue fait de négociations et d’ajustements, permet le sauvetage des faces, alors que la dialectique aristotélicienne correspond à une dialectique logique d’élimination du faux, sans considération pour les questions de personnes.

4. Rhétorique et dialectique

L’usage de la déduction syllogistique est le propre de la science ; la dialectique est législative, elle sert la discussion des fondements a priori qui serviront de prémisses à la déduction scientifique ; la rhétorique a une fonction exécutive : elle s’occupe des affaires courantes, publiques, relevant du droit, de la politique, et, avec le développement du christianisme, de la croyance religieuse. Elle traite aussi du renforcement des principes qui régissent cette pratique, par le biais de l’épidictique.

Selon leur définition ancienne, dialectique et rhétorique sont les deux arts du discours. La rhétorique argumentative est « le pendant [antistrophos] de la dialectique » (Aristote, Rhét., i, 1, 1354a1 ; Chiron, p. 113).
— La dialectique est une technique de la discussion entre deux partenaires, procédant par (brèves) questions et réponses. La rhétorique a pour objet le discours monologal (possiblement monologique) long et continu adressé à un auditoire.

— Rhétorique et dialectique utilisent les mêmes fondements d’inférence, les topoï, appliqués à des énoncés plausibles, les endoxa, composantes d’une doxa, (Amossy 1991 ; Nicolas 2007).

— La rhétorique est à la parole publique ce que la dialectique est à la parole philosophique.

— La dialectique porte sur des thèses d’ordre philosophique. La rhétorique s’intéresse à des questions particulières, d’ordre social ou politique.


[1] et non pas “P est-elle (vraie ou fausse)?”, qui attire nécessairement la réponse “Oui !”, en fonction du principe du tiers exclu.

[1] Julien Benda, La trahison des clercs 1927. Extrait de la Préface à l’édition de 1946. Paris, Grasset, 1975, p. 63.


 

Destruction du discours

DESTRUCTION DU DISCOURS

La réfutation est un acte argumentatif actant une rupture sur le contenu, mais coopératif en ce qui concerne l’activité. Le refus de coopération se manifeste par une série de manœuvres non argumentatives, allant du refus d’entendre au refus de prendre en compte le contenu du discours de l’opposant.

La réfutation argumentative repose sur ce qui est dit par l’opposant, sur l’examen de la teneur du discours rejeté, sur sa pertinence pour la discussion en cours, ou sur des considérations liées à la personne qui le tient. Bien ou mal, la réfutation est argumentée. Les discours soutenant une position peuvent être détruits par des manœuvres radicales tendant non pas à les réfuter argumentativement mais à les détruire.
Ces stratégies de destruction visent à annuler la parole de l’autre, à lui enlever sa substance et sa pertinence, et à s’assurer qu’elle n’aura aucun impact pratique sur le groupe. Elles recherchent le K. O. verbal (Windisch 1987). En fait, la déclaration “je ne suis pas de ton avis” marque un haut degré de coopération argumentative.

1. Interdire de parole

La façon la plus radicale d’en finir avec une opinion, c’est d’empêcher ses partisans de s’exprimer, en saturant leurs sites et leurs comptes Internet,  ou, à l’oral, par des manifestations bruyantes qui “couvrent” leur parole. Du point de vue politique, une opinion peut être légalement prohibée ; la loi punit les appels au crime et l’incitation à la haine. V. Respect.

2. Refuser de prendre le rôle d’interlocuteur

Dans les interactions ordinaires face à face, le discours peut être détruit par des manœuvres interactionnelles non verbales, la plus radicale étant le refus d’entendre (et de laisser les autres entendre), le discours que l’on rejette. L’accord se manifeste par divers phénomènes de ratification et, inversement, un simple manque de ratification, l’inertie du partenaire, peut l’amener à retirer son discours, V. Désaccord.
L’interaction suivante se déroule en classe de travaux pratiques de sciences physiques. [1] La leçon porte sur la notion de force, et s’appuie sur un petit dispositif, une pierre suspendue à une potence. Deux élèves, travaillant en binôme, sont filmés. La question posée par la professeure est :

quels sont les objets qui agissent sur la pierre ?

Puis elle s’adresse à la classe, les deux élèves la regardent :

alors j’ai pris un objet dans le sens le plus général c’est tout ce qui peut agir sur la pierre heu: de manière visible ou invisible si puis di: heu: voilà

Un des élèves F répond, en se tournant vers son partenaire :

ben l’air l’air l’air … l’air ça agit l’air quand tu as fait ça l’air

Après une interruption, F reprend son argumentation, en agitant son bras de bas en haut et de haut en bas :

quand tu fais ça il y aura l’air après puisque tsais quand tu fais un mouvement de vitesse comme ça c’est pareil il y a l’air je suis sûr mais là pour l’instant on répond pas encore ça mais

Son partenaire prend la parole, en jouant avec la pierre :

ya l’attraction

F produit une argumentation en tout point conforme au schéma de Toulmin. La conclusion (claim) est “[c’est] l’air [qui agit sur la pierre]” ; elle est appuyée par un appel à une analogie implicite, “c’est pareil”, entourée et étayée par un discours et une gestuelle ad hoc. La conclusion est renforcée, “ je suis sûr”, mais, paradoxalement, immédiatement retirée : “mais là pour l’instant on répond pas encore ça”. Ce retrait totalement inattendu au vu de ce qui le précède n’est compréhensible qu’en référence au comportement interactionnel de son partenaire, qui, pendant toute cette construction, regarde fixement la pierre, et ne donne aucun signe de ratification, ne signalant même pas qu’il entend ce que dit F, avec qui, par ailleurs, il s’entend très bien, comme le montrent leurs échanges ultérieurs, entièrement collaboratifs.

3. Refuser de prendre en compte l’argumentation en tant que telle

L’opposant peut rejeter une argumentation sans s’embarrasser d’une réfutation élaborée. Les ressources non argumentatives de rejet de l’argumentation ne manquent pas.

Mépris
On peut faire le coup du mépris à son adversaire, en déclarant sa position adverse sous-argumentative, donc indigne d’une réfutation.

Raillerie
On peut tourner son discours en dérision, en faire matière à plaisanteries pour se rallier les indécis ; c’est un moyen commode de reformater l’échange pour éviter la discussion sur le fond. C’est ce genre de manœuvre que condamnent les fallacies d’histrionisme, V. Rire ; Inversion d’orientation.

Critique de l’expression
La critique de l’expression peut être substituée à la critique du contenu. Un discours gênant peut être détruit par une critique centrée sur la forme de son expression, sans prendre en compte l’argument lui-même. La rhétorique ancienne énumère une trinité de qualités majeures du discours, qualité de la langue, clarté et vivacité de l’expression (respectivement latinitas, perspicuitas et ornatus). Un défaut réel ou inventé sur chacun de ces points peut servir une stratégie de destruction.

— Qualité de la langue : tu ne connais pas la langue que tu prétends parler
La latinitas correspond à la qualité, la correction grammaticale du latin, ou, d’une façon générale, de la langue dans laquelle le locuteur s’exprime. Dans une situation polémique, l’opposant peut rejeter un discours a priori en fondant son rejet sur un défaut grammatical : “tu es à peine compréhensible, arrête de parler dans ton dialecte !”.
Ces stratégies fondées sur les défauts d’expression ne sont ni marginales ni inefficaces :

Dans une orthographe incertaine, Madame X remet en cause l’évaluation de ses compétences linguistiques par le jury du concours.

Mme X a échoué à un examen portant notamment sur ses compétences linguistiques. Elle conteste la décision du jury, qui répond en mentionnant « l’orthographe incertaine » de sa lettre de plainte. Stricto sensu, ces erreurs d’orthographe ne prouvent pas que son examen ait également été mal orthographié, mais néanmoins le suggèrent fortement. En tout cas, cette mention souligne une négligence de l’interlocuteur, ce qui suffit à dévaloriser la plainte.

— Clarté et vivacité de l’expression : Tu es confus et ennuyeux”
Des stratégies analogues sont fondées sur la clarté, la transparence de l’expression (perspicuitas ou aptum) : “L’exposé était confus” ; et sur la vivacité (ornatus, au sens de “décoration”) : “Son exposé était si ennuyeux !”.
Il est préférable pour un discours argumentatif d’être grammaticalement correct, clair et intéressant. Par ailleurs, il est humain de considérer comme corrects, clairs, et intéressants les discours avec lesquels on est d’accord. Il ne s’agit pas simplement d’une question psychologique ou de “mauvaise foi”. Ce fait a une pertinence cognitive : on connaît mieux le discours avec lequel on est d’accord ; ses principes profonds sont considérés comme évidents, il est plus facile de récupérer les contenus ellipsés et les liens manquants ; ses variations sont tolérées et appréciées ; il est mieux mémorisé, etc.
Symétriquement, il est relativement naturel d’appliquer au discours de l’opposant ce type de stratégie de destruction, niant que les conditions minimales d’intercompréhension soient satisfaites.


[1] https://visa-video.ens-lyon.fr/visa-web/


 

Désaccord argumentatif — Désaccord radical

DÉSACCORD ARGUMENTATIF

L’interaction ordinaire est régie par la préférence pour l’accord. Les désaccords conversationnels peuvent rester non ratifiés et être résorbés dans la suite de l’échange. Les désaccords ratifiés donnent naissance à des échanges fortement argumentatifs organisés par la préférence pour le désaccord.

L’argumentation se développe contre une tendance profonde du dialogue en face à face, la préférence pour l’accord.

1. Préférence pour l’accord

L’argumentation est une technique permettant parfois de dériver un consensus construit, de second niveau (consensus sur la conclusion) à partir d’un consensus posé, de premier niveau (consensus sur les arguments), V. Persuasion. Une telle dérivation peut être vue comme l’expression discursive “macro” d’une tendance observable au niveau “micro” de la séquence interactionnelle, la préférence pour l’accord. Cette notion est fondamentale dans l’étude de l’organisation des tours de parole en interaction ; elle est à la base du fonctionnement de la politesse linguistique.

Dans une séquence composée d’une paire adjacente de tours de parole, le premier de ces tours projette (est orienté vers, préfère…) un second tour d’un certain type. Une demande, une invitation “préfèrent” une acceptation à un refus, au sens où elles sont faites pour être acceptées et non pas refusées ; une affirmation est faite pour être ratifiée et non pas rejetée.
Cette suite préférée est marquée a minima ; l’interlocuteur s’aligne sur le locuteur.
L’accord va sans dire ; une marque linguistique minimale peut suffire : (“oui oui”, “OK”, “on y va”), une marque quasi verbale (“hm hm”) ou corporelle (hochement de tête).
La préférence pour l’accord se manifeste encore par des pratiques d’évitement de l’opposition frontale (sauf pour les personnalités à tendances agonistiques) ; l’absence de ratification des désaccords émergents, et la préférence pour les micro-ajustements qui permettent aux interlocuteurs d’arriver à un accord sans thématisation du désaccord.

La suite non préférée se caractérise par des marques spécifiques comme l’hésitation, la présence de pré-tours et enfin la présence de justifications, comme en L22 :

L11 :        — Tu fais quoi ce soir ?
L21 :        — Ben j’sais pas trop.
L12 :        — Tu passes prendre un verre ?
L22 :        — (silence) hmm bon tu vois j’crois pas faut tout de même que je travaille un peu.

— Alors que donner des raisons pour accepter une invitation peut être désobligeant :

L1 :   — Passe donc dîner demain soir !
L2 :    — D’accord, avec plaisir, ça m’évitera de cuisiner et j’en profiterai pour descendre la poubelle.

Cette préférence pour l’accord n’est pas un fait psychologique, mais une régularité observationnelle. Elle correspond au principe de coopération de Grice, ainsi qu’à des observations de Ducrot sur l’effet polémique produit par les enchaînements qui ne s’inscrivent pas dans la “suite idéale” projetée par le premier tour, celle qui conserve les présupposés.

L1 :   — Et vous avez arrêté de boire ?
L2 :    — Mais je n’ai jamais bu. Vous devez me prendre pour quelqu’un d’autre.

2. Désaccord conversationnel

L’opposition à une intervention peut être verbale (“ je ne suis pas d’accord”) ou paraverbale. Dans ce dernier cas, elle se manifeste par des phénomènes bien précis : tentatives de l’un pour prendre la parole et refus de l’autre de la céder; chevauchements non collaboratifs entre tours de parole ; accélération du débit ; haussement de voix ; refus d’émettre des régulateurs positifs, ou excès ironique de signes d’approbation ; comportement de partenaire non adressé, non ratifié (“t’es sourd ou quoi?”); émission de régulateurs négatifs verbaux ou non (signes négatifs de la tête, soupirs, agitation), etc. L’absence de ratification positive vaut désaccord.

Les épisodes de divergence conversationnelle se caractérisent par les traits suivants.

— Leurs occurrences et leur déroulement sont non planifiés, ou faiblement planifiés.
— Ils peuvent perturber le déroulement de l’interaction initiale.
— Ils introduisent un équilibre délicat entre menace pour la relation (affirmer sa différence en persistant dans son discours et sa vision des choses, au détriment des bonnes relations avec l’opposant) et menace pour la face (sacrifier sa différence en renonçant à son discours pour maintenir l’harmonie et l’empathie avec l’opposant).
— Ils peuvent contenir des arguments.

Toutes les contradictions surgissant dans le dialogue ne sont pas thématisées pour être traitées argumentativement par les participants. La contradiction émergente peut être réparée sur le champ, par des procédures d’ajustement et de négociation jouant sur les marges d’indétermination et sur les fenêtres d’opportunités laissées par le langage et l’action ordinaires, ou évoluer vers l’approfondissement du différend.

3. Désaccord argumentatif

3.1 Émergence de l’argumentation dans la conversation

Du rôle d’interlocuteur peut émerger celui d’opposant, celui qui porte la contradiction. Avec cette émergence se constitue la situation argumentative, où deux discours sont en concurrence explicite sur un même thème.

Au fil d’une discussion amicale entre deux personnes qui viennent de faire connaissance :
L1 : — Si on regarde ensemble le débat, faudrait savoir un peu où on en est, nous on vote pour Untel.
L2 : — Ah ben nous c’est pas franchement ça.

Avant cet échange, L2 est simplement l’interlocuteur empathique de L1. Au cours de l’échange, une divergence politique se dessine, qui amorce un reformatage de l’interaction, où des interlocuteurs jusque-là amicaux se repositionnent en antagonistes politiques. Les tours de parole suivants pourront thématiser ou non cette opposition émergente.

Le terme énantiose, utilisé par la rhétorique des figures, est particulièrement apte à désigner ce moment transitionnel, où l’opposition se construit, sans être encore ratifiée par les participants. L’adjectif grec enantios ( ἐναντίος) a les sens suivants :

Qui est en face de […] : rivages qui se font vis-à-vis ; choses qui s’offrent au regard de qn.
Avec idée d’hostilité, qui se tient en face de : l’ennemi littéralement, ceux qui sont en face ; ou en gén. la partie adverse, l’adversaire.
Opposé, contraire à : [to enantion] le parti opposé (Bailly [1901], [enantios]).

Si l’on suit le dictionnaire, la palette sémantique du terme énantiose couvre donc la dynamique d’émergence et de première stabilisation de la situation argumentative :

— Celui qui est en face, par exemple en position d’interlocuteur.
— [+ Hostilité] : l’opposant. L’idée d’hostilité apparaît dans un second temps, celui qui est en face devient celui qui fait face, soit l’opposant (adversarius) dans une rencontre rhétorique argumentative (Lausberg [1960], § 274).
— La situation se stabilise dans l’antithèse discours / contre-discours, qui sera éventuellement débloquée par l’argumentation.

Par généralisation, le terme énantiose peut désigner une opposition « bien / mal ; pair / impair ; un / multiple » (Dupriez 1984, Énantiose).

3.2 Ratification du désaccord

Lorsque le désaccord est ratifié, l’interaction devient fortement argumentative. Dans ce type d’interaction, la préférence pour l’accord est remplacée par la préférence pour le désaccord, au sens où l’accord et l’alignement sont systématiquement évités, car considérés comme des capitulations argumentatives. Dans un tel contexte, l’accord n’est pas un présupposé de l’interaction, mais une ressource, dont l’emploi relève d’une stratégie argumentative.

Le désaccord argumentatif

— n’est pas réparé instantanément au fil de l’interaction où il est apparu ;
— est thématisé dans l’interaction
— peut être porté sur un site argumentatif spécifique.

Il engendre alors des interactions organisées autour d’un conflit préexistant :

— le traitement du conflit est la raison d’être de ces interactions, et conditionne leur déroulement ;
— les interventions des participants sont développées et planifiées ;
— ces interactions sont saillantes pour la personne, mémorisées, ruminées et réélaborées au cours du temps.

3.3 Production des positions argumentatives

Un énoncé E ou un contenu linguistique quelconque devient une position du locuteur dans la configuration dialogale suivante :

(1)  L1 dit D, quelque chose d’essentiel pour lui, ou simplement anecdotique pour son propos général.
(1) n’est pas un “stade d’ouverture” dialectique. Le locuteur n’a pas forcément l’intention d’ouvrir une dispute.

(2)  D n’est pas ratifié par L2, qui produit un second tour non préféré.
Le désaccord émerge.

(3)  D est maintenu, réasserté ou reformulé, par L1.

(4)  D ou sa reformulation est rejeté par L2.
Le désaccord est ratifié, il devient le thème de l’échange ; formation d’une stase. D est maintenant une position assumée par L1 (iii) et rejetée par L2 (iv).

(5)  Apparitions de tours anti-orientés, contenant des arguments pour et contre.

La stase se développe selon sa propre logique, et produit une question argumentative.

La non-ratification peut se produire à tout moment dans une interaction et peut concerner tout énoncé de premier ou de second plan, V. Négation. En d’autres termes, le fait d’être une position argumentative n’est pas la propriété d’un énoncé déclaratif, mais le résultat d’un traitement particulier d’un contenu dans une configuration interactive.
C’est la réaction du destinataire qui produit la position. “Être une position, une proposition, une conclusion” est une propriété relative à un état du dialogue ou de l’interaction.

5. Désaccord radical (deep disagreement)

Dans son essence, la polémique serait fallacieuse du fait d’un engagement personnel trop intense. Il en va tout différemment, en principe, du désaccord profond ou radical (deep disagreement), notion introduite par Fogelin (1985). Un débat radical n’est pas forcément une controverse ou une polémique, au sens où le débat radical peut très bien rester paisible. Il est au-delà de la controverse ou de la polémique en ce qu’il mettrait en jeu les principes ou des valeurs incompatibles ; le différend qui l’organise serait caractérisé par une différence métaphysique plutôt qu’un conflit épistémique. Autrement dit, si le débat radical n’avance pas, ce n’est pas la faute à l’excessive implication (involvment) des participants, mais bien parce que la réalité n’arrive pas à exercer une pression suffisante sur les discours orientés par ces intérêts ou valeurs inconciliables. On en a tiré la conséquence que l’existence de tels débats était un défi lui-même « radical and shocking » (Turner et Campolo 2005, p. 1) à l’entreprise argumentative elle-même :

« Si tel était le cas, que deviendrait la discipline ? Et, plus important sans doute, comment pourrait-on traiter les désaccords radicaux ? Du coup, c’est tout le champ et ses réalisations qui semblent menacés. (Ibid.)

V. Consensus – Dissensus


 

Dérivation, Arg. exploitant une —

Argumentation exploitant une DÉRIVATION LEXICALE

Un mot dérivé est un mot formé sur un mot de base ou sur une racine à l’aide d’un préfixe ou d’un suffixe (-eur : il travaille, travailleur [1].) ou d’un préfixe (dé- : faire, défaire).
L’argumentation tire parti du sentiment d’évidence lié à la stabilité signifiant base (racine) pour attribuer au mot dérivé des conclusions qu’on peut tirer du mot de base.

Le suffixe change la catégorie grammaticale du mot de base :

 (il) charge [1], le chargement du camion
Procès : le chargement du camion a pris trois heures
Résultat du procès : le chargement du camion pèse trois tonnes.

(il) travaille, un travailleur (N), travailleur (Adj)

Le préfixe conserve la catégorie grammaticale du mot de base

(il) charge / décharge le camion

Une famille dérivationnelle est composée de l’ensemble des mots dérivés d’une même racine ou d’un même mot de base.

[1] On prend pour base de la dérivation non pas l’infinitif mais la 3e personne du singulier du présent de l’indicatif, forme “nue” où le verbe a la même forme que le substantif.

1. Argumentation exploitant les dérivations

Le topos des dérivés utilise le mécanisme de la dérivation lexicale. Comme le signifiant du mot de base se retrouve en substance dans le mot dérivé, on tend à penser que le sens du mot de base est également conservé dans le dérivé, ce qui n’est pas forcément le cas.
La similitude morphologique produit un sentiment d’évidence sémantique apparemment irréfutable, en vertu de sa forme, “A est A” : “Je suis homme, rien de ce qui est humain ne m’est étranger.”

Domestique, domestiquer, domestication

Le Nouvel Observateur. – Anne Coppel, dans le livre que vous publiez avec Christian Bachmann, « le Dragon domestique », vous prenez position pour la légalisation de la drogue. Vous ne craignez pas de passer pour des suppôts de Satan ?
Anne Coppel. – Plutôt que de légalisation, nous préférons parler de domestication, car cela suppose une stratégie progressive; ce n’est pas une politique que l’on peut mettre en oeuvre du jour au lendemain. Elle ne supprimera pas le problème de la drogue. Mais c’est une solution plus rationnelle […]
Francis Curtet – Vous parlez de domestication … Un domestique est au service de quelqu’un. La drogue n’est jamais au service de l’individu. C’est l’individu qui en est esclave. C’est une illusion totale de penser qu’un jour on pourrait domestiquer la drogue.
https://annecoppel.fr/lobs-mene-le-debat-sur-la-legalisation-les-pour-et-les-contre/

AC et FC utilisent deux sémantismes présents dans la famille morpho-lexcale domestique, domestiquer.

AC Domestiquer, domestication: « ôter le caractère dangereux; apprivoiser »
(Le dragon) domestique: domestique (adj), « qui relève de la vie privée ».
– FC Un domestique (nom), « est au service de quelqu’un » – ce n’est pas un être humain qu’on a domestiqué.

Pour AC, il s’agit de dédramatiser l’usage de la drogue, de se familiariser avec la drogue, de normaliser son usage
FC va un pas plus loin: mettre la drogue à son service.

Commission, commissaire
Le président d’une commission appelle commissaires les membres de cette commission ; cette suffixation habile lui permet de capter l’autorité associée au mot commissaire, et de conférer à lui et à ses collègues une certaine-  autorité sur les gens qui ont recours à ses services.

« Que les étudiants étudient »
Un discours célèbre du général de Gaulle utilise de tels énoncés auto-argumentés :

Quant aux élections législatives, elles auront lieu dans les délais prévus par la Constitution, à moins qu’on entende bâillonner le peuple français tout entier, en l’empêchant de s’exprimer en même temps qu’on l’empêche de vivre, par les mêmes moyens qu’on empêche les étudiants d’étudier, les enseignants d’enseigner, les travailleurs de travailler.
Charles de Gaulle, Discours du 30 mai 1968. [1] 

Travailleur aliéné et asile d’aliénés
Le sens des familles dérivationnelles n’est ni transparent ni homogène. L’apparentement morphologique masque des divergences sémantiques profondes entre le mot de base et le mot dérivé, allant de la conservation du sens, à l’opposition entre les connotations ou orientations argumentatives des mots, jusqu’à l’indépendance complète des significations en synchronie.

Si vous trouvez votre travail aliénant, alors nous devrons vous orienter vers un asile d’aliénés.

Entreprendre, entrepreneur, entreprenant
La famille dérivationnelle {entreprendre, entrepreneur, entreprise, entreprenant} est formée sur le morphème racine /entrepr/. Elle permet une riche gamme d’argumentations pouvant se réclamer de l’évidence.

Que les entrepreneurs entreprennent !

est une invitation faite à des individus de se montrer à la hauteur de leur concept. On défend l’entreprise en objectant que

Il ne faut pas que les règlements tatillons empêchent les entrepreneurs d’entreprendre.

L’argumentation peut attribuer à un individu une qualité sur la base du postulat de l’homogénéité du sens entre entrepreneur et esprit d’)entreprise :

Puisque c’est un entrepreneur, il a forcément l’esprit d’entreprise.

Et on peut objecter à un entrepreneur exerçant ses assiduités hors de son domaine de compétence professionnelle :

Je vous trouve bien entreprenant, Monsieur l’entrepreneur !

Opportun opportuniste: mots dérivés anti-orientés
Inversement, les oppositions d’orientation argumentative entre mots appartenant à une même famille dérivationnelle sont exploitées par des formes d’antanaclase :

En signant ce compromis au moment opportun, le Président a pris une décision hautement politique.
Le Président s’est compromis par une décision politicienne, purement opportuniste.

Réfutation Les argumentations par la dérivation sont réfutées comme des “ jeux de mots”, en mettant en évidence les différences de sens entre mot de base et mot dérivé. À son tour, cette réfutation donnera prise à son tour à l’accusation de “querelle de mots” ou de “chipotage sémantique”, V. Expression.

2. Autres désignations et formes apparentées

2.1 Lieu des mots apparentés

Cicéron considère le topos des dérivés sous le nom de lieu des apparentés (coniugata), qui fournit des « arguments tirés de mots de la même famille » (Top., II, 12, p.70) :

Si le champ est un pâturage commun, on a le droit d’y envoyer des troupeaux pâturer en commun. (Ibid.)

Puisque c’est un communal, les animaux peuvent y pâturer en commun. Mais cela signifie-t-il que tous les troupeaux peuvent y pâturer simultanément ?

2.2 Lieu des dérivations

Le topos no2 de la Rhétorique d’Aristote définit le « lieu des dérivations » comme suit :

Un autre [topos] se tire des flexions grammaticales semblables ; car les dérivés fléchis doivent pouvoir pareillement recevoir ou ne pas recevoir un même prédicat ; par exemple, le juste n’est pas toujours bon ; car alors le justement le serait toujours, tandis qu’en réalité, être mis à mort “justement” n’est pas chose désirable. (Rhét., II, 23, 1397a20 ; Dufour, p. 115)

L’énoncé “si tu trouves que le juste est désirable, alors tu trouves qu’être mis à mort justement est désirable” est un paradoxe sophistique typique. Il repose sur le postulat que “tout ce qui peut se dire d’un terme, juste, peut se dire des énoncés où entre son dérivé, justement”, postulat rejeté car conduisant à une absurdité.

Soit la thèse “ce qui est juste est bon, désirable” ; donc, par instanciation de ce qui est juste :

Le juste châtiment du criminel est bon, désirable.

Ce qui exprime le sentiment social. Mais si je suis le criminel, s’ensuit-il que je désire le châtiment ? On n’en sait rien ; mais l’hypothèse que le criminel désire le châtiment a quelque chose de dostoievskien. On retrouve l’idée que ce qui est désirable par la société n’est pas forcément désirable par l’individu, V. Sophisme, §1.

2.3 Argument par l’étymologie

L’argument des dérivés est parfois désigné comme “argument tiré de l’étymologie, ce qui s’entend, puisque différents mots peuvent être formés sur une même racine étymologique. Sous l’intitulé « lieu de l’étymologie », Dupleix traite des dérivations synchroniques du type oiseau > oiseleur, où le détour par l’étymologie est inutile, et des inférences analytiques comme « il est docteur, par conséquent il a de la doctrine », où la compréhension de l’apparentement des mots nécessite un commentaire historique. Il estime, à raison, que ce genre d’inférence est très « fresle » ([1607], p. 303).

Bossuet distingue deux types d’argumentation sur le nom.

— Le topos qui « se prend de l’étymologie, en latin notatio nominis, c’est-à-dire de la racine dont les mots sont dérivés, comme quand je dis “si vous êtes roi, régnez” ».
En latin, regnum “autorité royale”, “souveraineté”, “royaume”, est dérivé de rex, regis “roi” (TLFi, Règne).

— Le topos qui « se prend des mots qui ont ensemble la même origine, qu’on appelle conjugat», et donne pour exemple de cette relation la paire homo / hominis, soit deux formes déclinées du même terme (contrairement au cas des dérivés lexicaux, le sens du mot ne varie pas selon son cas grammatical).

Le principe de fond est clair : toutes les fois que deux termes sont liés par la morphologie, le lexique ou l’étymologie, on cherche à appuyer sur l’un des conclusions touchant l’autre.


[1] On prend pour base de la dérivation non pas l’infinitif mais la 3e personne du singulier du présent de l’indicatif, forme “nue” où le verbe a la même forme que le substantif.

[1] www. charles-de-gaulle.org/pages/espace-pedagogique/le-point-sur/les-textes-a-connaitre/discours-du-30-mai-1968.php (20-09-2013).


 

Démonstration et argumentation

ARGUMENTATION — DÉMONSTRATION

L’opposition argumentation / démonstration, fonde l’opposition entre “les deux cultures”, sciences et humanités. L’argumentation gagne à être rapportée non pas à la démonstration logique élémentaire, mais aux autres arts de la preuve (histoire, médecine, enquête judiciaire…). Les apprentissages scientifiques se développent d’abord sur les bases du raisonnement en langue naturelle, qu’il est loisible d’abandonner pour un langage formel dès que le besoin s’en fait sentir (Quine).

1. Le mot démonstration

1.1 Dans le langage  ordinaire

Étymologiquement, démontrer est lié à montrer ((lat. demonstrare, “1. Faire voir ; 2. Exposer, décrire”) ; les deux verbes sont restés synonymes dans certains contextes : “dans ce qui suit, je montrerai (= démontrerai) que…”. L’usage ordinaire utilise démonstration avec le sens de manifestation : on se livre à des démonstrations de solidarité, d’amitié, et on donne des preuves d’amour. Ces emplois rappellent que la démonstration, même dans ses emplois les plus abstraits, garde un lien avec le visuel : si la preuve fait toucher du doigt et goûter, la démonstration fait voir. L’argumentation n’a pas de tels arrière-plans métaphoriques ; elle a sa source et se déploie entièrement dans le langage.

1.2 En rhétorique

En rhétorique, hormis le sens de “preuve”, le mot démonstration est utilisé dans deux sens totalement différents.
— La démonstration est une présentation verbale très vive d’un événement ou d’un état de choses sous forme de tableau, dont l’auditeur ou le lecteur est le spectateur. Cette figure est encore appelée évidence ou hypotypose (Lausberg [1960], § 810).
— Le genre démonstratif est un autre nom du genre généralement appelé épidictique ou laudatif, à côté des genres délibératif et judiciaire (Lausberg [1960], § 239).

1.3 En mathématique et en sciences

Le mot démonstration est essentiellement utilisé en mathématique et en sciences, avec un sens que l’on oppose fréquemment à argumentation.

2. L’opposition argumentation / démonstration

L’opposition de l’argumentation à la démonstration est l’élément fondamental du “prêt-à-penser” sur l’argumentation, où elle se redouble dans l’opposition opinion / vérité.
L’opposition démonstration / argumentation correspond à celle qu’on relève entre « deux cultures » (Snow, 1961) posées comme radicalement différentes, sans contact ni communication, le monde de la science contre le monde des affaires humaines, le monde de la vérité contre celui de l’opinion. Cette opposition tient parfois lieu de définition de l’argumentation, réduite à une pseudo-démonstration.

La substance et la portée réelle de cette opposition, les relations précises entre argumentation et démonstration, constituent une question essentielle pour le développement des études d’argumentation.

3. La démonstration hypothético-déductive, idéal de la preuve ?

En logique, une démonstration hypothético-déductive est un discours en langage formel, progressant des axiomes au théorème par l’application de règles de déduction, (§3). C’est une suite de propositions telles que chacune d’elles est ou bien un axiome (une prémisse posée comme vraie) ; ou bien une proposition précédemment démontrée ; ou bien une proposition déduite d’un axiome ou d’une proposition démontrée par une règle de déduction. La construction de cette suite n’échappe pas à l’intentionnalité, puisqu’elle vise un point d’arrêt, un résultat remarquable, détachable : le théorème.

Lorsqu’il est possible d’amener une preuve à une démonstration de type logico-mathématique, on dit qu’on a formalisé cette preuve. Cette définition de la preuve formelle, parfois prise comme idéal de la preuve, est à la base de la conception de la science comme calcul pur, que l’on oppose à une vision de la science comme description de la réalité (géographie, zoologie), mêlant le calcul et l’expérimentation (physique, chimie).

Dans les sciences, une démonstration est un discours :

1) Portant sur des propositions vraies : par hypothèse, comme résultats d’observations ou d’expérimentations menées selon un protocole validé, ou comme résultats acquis de démonstrations précédentes.

2) Ces propositions sont enchaînées de façon valide, c’est-à-dire conformément aux règles du calcul et aux procédures spécifiques définies dans la discipline ;

3) Elles aboutissent à une proposition nouvelle, stable, marquant une avancée des connaissances dans le domaine concerné, et susceptible d’orienter le déroulement ultérieur de la recherche.

La pratique scientifique suppose bien d’autres opérations, linguistiques, cognitives ou matérielles que la démonstration logico-mathématique : appréhender un état de la question, formuler le problème, concevoir une hypothèse, définir, observer, décrire, réaliser un montage expérimental et une expérimentation, calculer, schématiser, prédire, mesurer, vérifier des résultats… puis mettre en forme les résultats pour les communiquer, répondre aux questions et réviser ce qui doit l’être. En outre, la pratique scientifique courante inclut la rédaction de demandes de financement, l’évaluation des recherches, les entretiens d’embauche, etc. Ces opérations nécessitent la gestion coordonnée des langages techniques, mathématiques et naturels, utilisant une variété de supports sémiotiques, figures, tableaux, schémas et diagrammes. L’argumentation en langage naturel joue un rôle important dans toutes ces activités complexes.

3.1 Des champs distincts : ce qu’on sait, ce qu’on fait, ce qu’on valorise

Le champ de l’argumentation est plus vaste que celui de la démonstration : l’argumentation porte sur ce qu’il faut croire, zone sur laquelle elle rencontre la question de la preuve et de la démonstration, mais tout autant sur ce qu’il faut faire, démissionner ou pas, rejeter ou accepter des offres de négociation, etc., comme sur ce qu’il convient de valoriser, d’admirer ou de dédaigner, voire de ressentir, domaines dans lesquels le langage de la démonstration n’a pas de sens.

Pour certaines questions relevant du croire et de la prédiction scientifique, on peut penser que le doute est accidentel, qu’il est destiné à être normalement éliminé par les progrès de la science. En revanche, il est essentiel dès que l’on considère des situations où interviennent des agents humains. Dans de telles situations, souvent le doute n’est jamais résolu, et on peut se demander légitimement ce qui se serait passé si…

On a recours à l’argumentation quand les données sont incomplètes ou de mauvaise qualité, les hypothèses et lois sont imparfaitement définies ; les déductions qu’elle opère sont, précaires et soumises à un principe de révision. En dernier ressort, on est renvoyé à la question du temps : l’argumentation tient du pari ; elle est liée à l’urgence et à l’occasion ; elle implique un processus “en temps limité”, bien différent du temps illimité que peut s’octroyer la démonstration philosophique ou scientifique ; il y a une différence de nature entre leurs agendas comme entre leurs problèmes.

Lorsqu’elle fonctionne dans le champ du savoir, l’argumentation est exploratoire ; elle a une fonction heuristique. Elle permet de produire des hypothèses, par définitions précaires et incertaines, mais qui permettent d’ouvrir une discussion et d’enclencher le processus critique de vérification et de révision.

Par nature, la démonstration est liée à un domaine ; l’argumentation peut combiner des preuves d’origine hétérogène. Si l’on discute de la nécessité de construire un canal, on devra articuler les arguments, et les preuves des géologues, des économistes, des écologistes avec ceux des riverains et des financiers, le tout sur fond de calcul, de chiffres et de démonstrations toutes plus scientifiques les unes que les autres. L’argumentation en langue naturelle devra tenter de fusionner ces modes de démonstration dans un langage accessible aux politiques et aux citoyens.

3.2 Argumentation-preuve et argumentation-démonstration : l’héritage

Plusieurs théories d’orientation, par ailleurs très différentes, se rejoignent pour opposer argumentation et démonstration. Historiquement, les notions de démonstration et d’argumentation dont nous avons hérité à travers la tradition occidentale se sont construites en Grèce ancienne. La démonstration en sciences et en mathématiques (Archimède, Euclide) s’est construite sans relation avec l’argumentation dans les affaires sociales. D’après Lloyd, Aristote a explicité le concept de démonstration dans un contexte scientifique où étaient pratiqués « quatre types d’argumentation »,

Le premier est celui de l’argumentation dans les domaines du droit et de la politique, le deuxième l’argumentation dans la cosmologie et la médecine, le troisième dans les mathématiques à l’époque pré-aristotélicienne, et le quatrième l’argumentation déductive en philosophie. Les deux premiers sont liés essentiellement à la preuve, les deux derniers à la démonstration.  ([1990], p. 124)

L’unité des disciplines de la preuve se constate à l’examen de leur vocabulaire :

Le même vocabulaire, pas seulement celui des témoignages, de l’examen, du jugement, mais également celui de la preuve, apparaît aussi ailleurs que dans le domaine purement judiciaire ou politique, surtout dans diverses branches de la pensée spéculative grecque naissante. La cosmologie comme la médecine en fournissent des exemples. (Ibid.)

Dans l’œuvre d’Aristote, l’argumentation est caractérisée par ses différences avec la démonstration logique. En argumentation, les prémisses et les règles de l’argumentation sont vraisemblables, elles relèvent de l’opinion alors qu’elles sont certaines lorsqu’il s’agit de démonstration, et probables lorsqu’il s’agit de dialectique. Par un réflexe suiviste d’un modèle aristotélicien simplifié, l’argumentation a été constamment rapportée à la démonstration logique (à l’argumentation-démonstration), et non pas aux pratiques des scientifiques, des médecins, des historiens, des enquêteurs de policeauxquelles elle est cependant le plus liée, de par sa nature substantielle et son rapport aux données (argumentation-preuve). Par exemple, la notion essentielle de stase est empruntée à la médecine.

La référence hypnotique à la déduction logique élémentaire entraîne la rupture du lien entre l’argumentation, les arts et les sciences exploitant des données d’observation.

Cette opposition non opératoire de la démonstration à l’argumentation, dont les origines sont profondes et qui fonctionne maintenant comme un lieu commun, a été considérablement renforcée par la nouvelle rhétorique, ainsi que par les positions non référentialistes de la théorie de l’argumentation dans la langue.

4. Démonstration contre argumentation ?

4.1 La Nouvelle Rhétorique

Perelman et Olbrechts-Tyteca ont construit un concept autonome d’argumentation sur un double rejet, rejet des émotions d’une part, opposition de l’argumentation à la démonstration d’autre part. Il s’agit pour le Traité de circonscrire un domaine discursif autonome, où l’on parle sans démontrer ni s’émouvoir. Dans les termes mêmes du Traité, le couple argumentation / démonstration fonctionne comme un « couple antagoniste », dont les termes font l’objet d’une véritable « rupture de liaison » ou « dissociation » (Perelman et Olbrechts-Tyteca [1958], p. 550).

La démonstration logique élémentaire est posée à la fois comme repoussoir de l’argumentation, comme on peut le vérifier sur chaque occurrence du terme démonstration mentionnée à l’index, et comme son inaccessible idéal.
Cette stratégie, proche de celle de l’épouvantail, constitue une des cellules génératrices fondamentales du Traité. Par ailleurs, si l’on met au premier plan non plus la logique seule, mais d’autres activités scientifiques comme la médecine ou la physique, et si l’on se place non plus dans un contexte d’exposition des résultats, mais dans des contextes de découverte ou d’apprentissage, on voit que, pour chacun des points évoqués dans le Traité, on pourrait mettre en question la réalité de la rupture ou discuter sa nature exacte ou sa position dans la construction de la démonstration.

Cette image durcie de la démonstration favorise l’antagonisme argumentation / démonstration. Elle se concrétise par l’exclusion du Traité de tout ce qui touche aux sciences ; l’ouvrage se donne comme objets d’analyse

les moyens de preuve dont se servent les sciences humaines, le droit et la philosophie ; nous examinerons des argumentations présentées par des publicistes dans leurs journaux, par des politiciens dans leurs discours, par des avocats dans leurs plaidoiries, par des juges dans leurs attendus, par des philosophes dans leurs traités. ([1958], p. 13)

Aucune référence n’est faite à une quelconque activité scientifique. L’argumentation concerne exclusivement les humanités, et la démonstration règne sur les sciences et les mathématiques. La coupure entre « les deux cultures » (Snow, 1961) se trouve ainsi consacrée au fondement même de la discipline.

4.2 L’argumentation dans la langue

Cette théorie fait de l’orientation argumentative la caractéristique essentielle du plan sémantique de la langue, et conclut à l’impossibilité de développer en discours une argumentation fondée sur les bonnes raisons :

Bien souvent on a remarqué que les discours concernant la vie quotidienne ne peuvent pas constituer des “démonstrations” en un sens tant soit peu logique du terme : Aristote l’a dit, en opposant à la démonstration nécessaire du syllogisme l’argumentation incomplète et seulement probable de l’enthymème, Perelman, Grize, Eggs ont insisté sur cette idée. Au début nous pensions nous situer dans une telle tradition avec pour simple originalité de rapporter à la nature du langage cette nécessité de substituer l’argumentation à la démonstration : nous pensions trouver dans les mots de la langue ou la cause ou le signe du caractère fondamentalement rhétorique, ou, comme nous le disions, “argumentatif ” du discours. Mais il me semble que nous sommes maintenant amenés à dire beaucoup plus. Non seulement les mots ne permettent pas la démonstration, mais ils permettent aussi peu cette forme dégradée de la démonstration que serait l’argumentation. Celle-ci n’est qu’un rêve du discours, et notre théorie devrait plutôt s’appeler “théorie de la non-argumentation”.
Ducrot 1993, p. 234

Il est dans la cohérence de cette théorie, après que l’ordre de la parole ait été rabattu sur celui de la langue (saussurienne), de dénier tout principe d’intelligibilité à l’argumentation dans le discours.

La thèse sur le “rêve argumentatif” est indissociable de la thèse du “rêve référentiel”, qui refuse au discours toute capacité de désignation, pour réduire la signification aux effets de l’énoncé : “c’est sale !” ne signifierait rien, sinon sa suite “Lave-le ! Ne t’en sers pas !”, etc. On peut discuter cette affirmation à partir de l’évidence : il y a des traces de sale — café au fond de la tasse, odeur des vêtements sales, poussière sur la voiture, poubelles renversées dans l’entrée de l’immeuble, etc. Le statut des évaluations portées dans différentes cultures ou sous-cultures sur le sale et le propre est une autre question, qui concerne l’anthropologie. Il est évidemment possible d’utiliser les énoncés comme “le verre est sale” de façon purement performative (“sale parce que je le dis”), afin de déclencher par exemple un comportement de soumission (“oui Monsieur, je vous en apporte un autre immédiatement”) et de marquer ainsi sa toute-puissance. Mais ces usages, bien attestés, sont distincts de l’ordinaire qui est, sinon l’accord, la concession, et la négociation : faut-il refaire la vaisselle ?

4.3 Argumenter le caractère non démonstratif de l’argumentation

La thèse de l’impossibilité de démontrer ou prouver en langage ordinaire est menacée par les paradoxes sceptiques, et s’expose à l’auto-réfutation : il est délicat d’argumenter dans un discours en langue naturelle sur le caractère argumentatif ou non du discours en langue naturelle.
En outre, toute affirmation générale sur le caractère démonstratif ou non de l’argumentation en général, quel que soit le prestige de l’autorité qui la soutient, est difficilement évaluable. Les argumentations fondées sur des indices, l’argumentation au cas par cas, ne peuvent être traitées comme les argumentations fondées sur l’autorité ou l’analogie. Le discours argumentatif ordinaire combine des types de preuve hétérogènes.

Les études d’interaction nous ont appris beaucoup sur ce que sont et font les discours de la vie quotidienne. De brefs raisonnements locaux, s’accomplissent dans des séquences où le langage se combine à l’action, pour arriver à des conclusions opératoires. On définit, on catégorise, on articule des causes, on fait des analogies, toutes plus ou moins boiteuses, mais toutes susceptibles de critiques et de rectifications, qui, dans leur contexte, fonctionnent parfois de façon satisfaisante.

Non seulement une logique, mais une géométrie, une arithmétique, une physique, etc., informent les pratiques langagières courantes. Moyennant quelques ajustements conventionnels, les mots et le discours permettent au moins la démonstration syllogistique ; chiffres et calculs ne sont pas hors langue, aucun manque métaphysique ne leur interdit de conclure correctement, comme le montrent les petits calculs suivants :

Il faut deux heures pour arriver au refuge, la nuit tombe dans une heure, nous arriverons au refuge dans le noir.

L’abbé du Chaila est un des artisans essentiels de la répression des protestants des Cévennes. Son assassinat « est à l’origine de [la] guerre “des Camisards” .» (Poujol, p. 7)

La date de naissance du futur abbé du Chaila pose un premier mystère, du fait de la disparition des registres paroissiaux. On peut la situer au début de l’année 1648. En effet, les parents de François, Balthazar de Langlade et Françoise d’Apchier, se sont mariés le 9 avril 1643 et, à raison d’un enfant par an, ont eu successivement, huit garçons et deux filles en dix ans. François, étant le cinquième enfant de la famille, est donc né en 1648, les quatre frères précédents étant nés respectivement en 1644, 1645, 1646 et 1647. »
Robert Poujol, L’abbé du Chaila (1648-1702)[1]

La pratique de l’argumentation ordinaire suppose une capacité d’organiser des ensembles, de les combiner avec un peu d’arithmétique, ou de formuler d’impeccables syllogismes, pour peu qu’ils portent sur des contenus familiers :

Les champignons ne sont pas tous comestibles, certains sont comestibles, mais pas très bons; d’autres sont toxiques ; d’autres encore sont mortels. Il faut donc être très attentif quand on les cueille.

Aujourd’hui j’ai mangé deux poires et trois oranges, donc j’ai mangé cinq fruits, je suis en règle avec mon régime.

Ce train s’arrête à toutes les gares, ce n’est pas un express.

Manier l’équerre et le fil à plomb, calculer des angles, suppose, sinon une théorie, du moins une compétence géométrique. Toutes ces capacités conjuguées trouvent leur écho dans le langage, ce qui fait qu’il est, jusqu’à un certain point, possible de produire de bonnes preuves dans les discours mélangés des activités ordinaires.
Le baromètre baisse, (ça veut dire que) le temps se gâte”. Quelle est la nature du lien entre ces énoncés, autrement dit, que signifie ça veut dire que ?  A-t-on affaire à un principe sémantique ou à un principe physique ? La réponse met en jeu la partition, si commode mais incertaine du savoir linguistique et du savoir encyclopédique. Le lien sémantique a une origine scientifique, il fige un savoir physique difficilement acquis depuis Pascal, qui permet une authentique prévision. Il y a bien deux faits distincts, reliés par une loi : si “le thermomètre baisse” signifie “il va pleuvoir”, c’est parce que nos pratiques sémantiques ont intégré un savoir positif sur le monde.

D’une part, démonstration et preuve logico-mathématique s’opposent incontestablement à l’argumentation on le voit immédiatement à leur langage qui exclut la subjectivité. Mais une opposition n’a de, sens que si les domaines opposés sont comparables. Il n’y pas de sens de comparer un éditorial de journal avec un article exposant le résultat d’une recherche mathématique de pointe. Et surtout, il n’y a aucune raison pour rapporter éternellement l’argumentation à la démonstration logique élémentaire plutôt qu’aux d’autres pratiques des “arts de la preuve”. On peut argumenter de façon correcte en langue naturelle ; il émerge une vérité du débat judiciaire et historique, et l’argumentation joue un rôle dans l’acquisition des sciences, V. Preuve.

5. Argumentation, acquisition des savoirs scientifiques et techniques, questions socio-scientifiques

Pour construire sa logique formelle, Quine suit « une politique inspirée par le désir de travailler directement avec le langage usuel jusqu’au moment où il y a un gain décisif à l’abandonner » (1972, p. 20-21). Tout pousse à discuter les relations entre argumentation et démonstration dans le cadre d’une telle politique : mutatis mutandis, on dira que l’apprentissage élémentaire de la démonstration et de la preuve scientifique en général est ancré dans la langue ordinaire et ses processus de argumentatifs, et qu’il s’en sépare lorsqu’il trouve un gain décisif à le faire. Le point de départ est assuré : tous les enseignements commencent à se développer dans et à l’aide du langage naturel ; les points de séparation dépendent des disciplines.

On peut parler d’une construction argumentative de la démonstration, à condition de poser une série de ruptures se situant à des niveaux différents. Les termes, objets, règles et modalités d’expérience sont de mieux en mieux définis ; les éléments redondants, les perceptions non pertinentes sont expulsés du contexte ; les indices de subjectivité sont éliminés ; on passe du dialogue au monologue, le discours devient de plus en plus impersonnel, les voix se fusionnent ou sont éliminées ; le langage naturel est transformé et remplacé, partiellement ou totalement, par une langue formelle et calculatoire ; la communauté d’interlocuteurs qualifiés intervient de façon organisée, etc. Au terme de ces métamorphoses, l’argumentatif est devenue démonstratif ; il a permis de construire des savoirs substantiels (Arsac, Shapiron, Colonna 1992  ; Nonnon 1996 ; Baker 1996 ; De Vries, Lund, Baker 2002 ; Buty & Plantin 2009; Erduran & Jiménez-Aleixandre 2008 ; Polo, 2020).
Les programmes de recherche sur l’argumentation dans l’enseignement des sciences et plus généralement sur « l’enculturation scientifique » sont apparus à la fin des années 90 et au début des années 2000. Ils représentent maintenant un domaine de développement clé pour l’argumentation.

Les humanités langagières restent largement prisonnières d’une conception de l’argumentation fondée sur des discours autocentrés, dans lesquels tout et le contraire de tout peut se dire. Sur cette conception, s’est construit un antagonisme confortable avec “la démonstration logique”, vue comme un épouvantail ou un repoussoir. Le repositionnement de l’argumentation comme activité complexe, combinatoire de preuves hétérogènes, située dans un environnement matériel éventuellement sophistiqué, permet de prendre quelques distances avec cette vision logocentrique traditionnelle. Les discussions de deux garagistes en désaccord sur les moyens de réparer un moteur défaillant, ou de deux élèves en désaccord sur la forme des rayons qui sortent d’une lentille sont aussi prototypiques de ce qu’est une situation argumentative qu’un débat où le langage n’est perpétuellement rapporté qu’à lui-même.


[1] Montpellier, Les Presses du Languedoc, 2001, p. 31.


 


 

Définition 4 : Définition persuasive

Définition 4 : DÉFINITION PERSUASIVE

La définition d’une catégorie d’objets (bon travail scolaire) doit être construite indépendamment du problème que pose la catégorisation d’un objet particulier dans ou hors de cette catégorie (ceci est / n’est pas un bon travail scolaire). La définition ad hoc ou définition persuasive (Stevenson) ne respecte pas ce critère.

1. Définition ad hoc

Une commission ad hoc (latin ad hoc, “pour cela, à cet effet”) est une commission spécialisée, dont l’objectif est explicitement limité à un thème particulier ; l’expression a ici un sens neutre ou positif. En revanche, une théorie ou une définition sont dites ad hoc  si elles manquent de généralité et ne convient qu’à un seul cas, ou à quelques cas du même type. L’expression a ici un sens fortement négatif.

La définition attachée à l’expression désignant la catégorie “bon travail scolaire” fournit les critères partagés par les travaux appartenant à cette catégorie. Elle permet de décider si tel ou tel travail appartient ou pas à cette catégorie, pour ensuite le traiter selon la règle de justice : Si tel travail est un bon travail scolaire, il mérite une bonne note.

Une définition ad hoc est une définition construite ou remaniée dans l’intention d’englober un être précis dans une catégorie, de le désigner par le nom de la catégorie, et, en dernier ressort, d’attribuer à cet être les bénéfices attachés à cette catégorie.

Un bon travail scolaire, c’est un travail auquel l’élève consacre beaucoup d’efforts et investit beaucoup. Mon fils a passé son week-end sur son devoir d’histoire, (donc) il a rendu un bon devoir, et il mérite une bonne note.

Ici, la catégorie “est un bon travail scolaire” a été redéfinie comme “un travail auquel l’élève a consacré beaucoup d’efforts” de telle sorte qu’elle puisse s’appliquer au fils, sans considérer, comme le veut la tradition, ce qu’est, “sur le fond”, un bon travail scolaire. Un bon travail de mathématiques est un travail qui donne les solutions correctes aux exercices proposés, que l’élève y ait passé beaucoup ou peu de temps, V. Argumentation des définitions, Règle (8). Cette stratégie ne respecte pas la condition de séparabilité entre l’établissement de la définition d’une part, et, d’autre part, son utilisation pour inclure ou non un individu dans la catégorie qu’elle détermine. On peut donc lui opposer une définition générale, par exemple celle que donne le dictionnaire.
Parler de définition ad hoc, c’est donc considérer que la définition en question est vicieuse. L’interlocuteur peut résister à cette évaluation en ouvrant une stase de définition.

2. Définition persuasive

La notion de définition persuasive a été introduite par Stevenson (1938) dans les termes suivants :

Dans une définition persuasive [persuasive definition] le terme défini est un terme ordinaire, dont le sens est à la fois descriptif et fortement émotif [emotive]. Le but de la définition est d’altérer le sens descriptif du terme, souvent en lui conférant une précision plus grande dans les limites de son flou usuel. En revanche, cette définition n’apporte aucun changement substantiel au sens émotif du terme. Et cette définition est utilisée, consciemment ou inconsciemment, pour induire, par le jeu des significations émotive et descriptive, une réorientation (re-direction) des attitudes des gens (in an effort to secure, by this interplay between emotive and descriptive meaning, a redirection of people’s attitudes). (Stevenson [1938], p. 210-211)

Stevenson donne l’exemple suivant. L1 et L2 s’opposent à propos d’une connaissance commune :
L1 relève chez cette personne un certain nombre de lacunes (éducation, conversation, références littéraires, subtilité d’esprit) et en conclut « il n’a aucune culture ». Ces (prétendues) lacunes révèlent en négatif les traits qui définissent pour L1, une personne cultivée.
L2 décrit cet ami sous un certain nombre de traits favorables (imagination, sensibilité, originalité) et en conclut « c’est un homme d’une culture bien plus profonde que celle de la plupart d’entre nous, qui avons pu bénéficier d’une éducation supérieure. »

Stevenson analyse la situation comme suit. D’une part, L1 et L2 sont d’accord pour donner au mot culture et au jugement “X est une personne cultivée” une orientation  (direction) émotionnelle positive (valorisation de la culture).
D’autre part, ce mot a un sens descriptif flou. L2 découpe dans cet ensemble descriptif aux contours flous une autre définition possible, et montre que l’ami commun possède ces traits caractéristiques. Pour Stevenson l’objectif argumentatif, dit ici «émotionnel » de L2 est de « réorienter [redirect] l’attitude de L1, car il pense que L1 n’est pas suffisamment sensible aux mérites de leur ami » (id., p. 211). La situation est la suivante.

(1) L2 souhaite valoriser son ami.
(2) il redéfinit le mot culture « dans les limites de son flou usuel », en fonction de qualités que possède cet ami. Il produit donc une définition ad hoc de la culture.
(3) Cette définition ad hoc lui permet de conclure en toute sécurité que son ami est cultivé.

L2 atteint ainsi son but (1), faire bénéficier son ami de l’opinion positive associée à l’idée de culture et de personne cultivée.

Par la division du sens qu’elle pratique, la définition persuasive se rapproche des procédés de distinguo et de dissociation.

3. Définition persuasive et orientation argumentative

Stevenson parle de l’émotion liée au mot “culture”. On pourrait aussi bien dire que la culture est une valeur : Perelman & Olbrechts-Tyteca considèrent que valeur est un synonyme non péjoratif de émotion ([1958], p. 630).

Stevenson attribue à L2 seulement une définition persuasive. Si on tient compte des évolutions du sens du mot culture depuis le milieu du XXe siècle, on pourra estimer que L1 et L2 incarnent simplement des positions antagonistes typiques dans le grand débat sur ce qu’est la culture. Il apparaît alors que L1 donne, non moins que L2, une définition persuasive de culture (“références littéraires”, etc., voir supra), qui lui permet d’exclure l’ami commun de la société des gens cultivés. L1 cherche à influencer L2 autant que L2 cherche à influencer L1.
Leurs énoncés respectifs ont chacun leur intention argumentative, exclure / inclure l’ami dans la catégorie “personne cultivée”. Les deux énoncés ont une valeur “émotive”, ils sont l’un et l’autre chargés “d’émotion”. Mais Stevenson absolutise la définition de L1, et considère qu’elle correspond à l’essence même, anhistorique, de la culture, V. Définition 1, Définition essentialiste.

L’analyse de Stevenson utilise la notion de re-direction, “ré-orientation”, dite émotive, que nous dirions argumentative. Ce scénario suppose que l’orientation argumentative (le « contenu affectif ») est indépendante du contenu cognitif, et qu’elle est insensible à la modification de ce dernier. On doit donc attacher cette orientation directement au signifiant.
On retrouve la question du statut de l’orientation argumentative des termes, si elle est indépendante ou bien dérivée de leur contenu référentiel.


 

Définition 3 : Argumentation par la définition

Définition 3 :
Argumentation par la définition

L’argumentation par la définition et l’appartenance catégorielle attache à un être particulier certaines des qualités, propriétés, discours, droits et devoirs, savoirs et idéologies … qui caractérisent la catégorie d’êtres nommée par le terme.

1. Ce qui définit la catégorie se retrouve dans l’individu

La définition (le definiens) de “ce qu’est un D” est un stock de permis d’inférer applicables aux êtres ou aux actions appelés D. L’argumentation a la structure suivante :

Un argument : un énoncé de la forme < I est un D > : un individu I est (jugé être, catégorisé, perçu, nommé… comme) “un D”.
Un permis d’inférer, trouvé dans la définition de la catégorie D.
Une conclusion : ce qui se dit et se fait à propos des D peut se dire, se faire de I (déduction).

L’exemple de raisonnement (Harry est né aux Bermudes, etc.) illustrant le modèle de Toulmin est de ce type.

Les définitions essentialistes sont liées au raisonnement syllogistique, V. Classification; Catégorisation.

Les définitions lexicographiques fournissent quelques inférences remarquables de prédicat à prédicat validées par l’usage

Les définitions des encyclopédies pratiques légitiment des façons de faire :

C’est un mousseron”, donc “très aromatique, il est délicieux en omelette”, encore mieux, je vais “l’utiliser comme aromate, en le desséchant”
Montegut & J. Manuel, Atlas des champignons, Paris, Globus, 1975

La qualification juridique est la traduction en termes juridiques J d’une action de la vie ordinaire, j. Cette qualification une fois opérée justifie l’application à j des actions prévues par la loi à propos de J. Si l’avion arrive en retard, les passagers ont droit à une compensation financière. Pour cela, on doit définir ce que veut dire arriver et en retard lorsqu’on parle d’un avion, puis appliquer cette définition aux différents cas concrets d’arrivée en retard.

L’arrêt rendu par la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) du 4 septembre 2014, Germanwings, illustre parfaitement ce qu’est la méthode juridique. La qualification est l’exercice juridique par excellence. C’est en elle que réside le véritable pouvoir du droit. Elle consiste à faire entrer un fait dans une catégorie juridique afin de lui appliquer le régime juridique attaché à cette catégorie juridique. Ainsi, suivant que le fait est ou non “subsumé” dans cette catégorie, le régime lui sera appliqué ou non.
Par exemple, si l’on considère qu’un voyageur est “arrivé” plus ou moins tard dans le long processus de l’atterrissage de l’avion et de son débarquement, cela sera plus ou moins profitable pour la compagnie aérienne. En effet, celle-ci doit une compensation financière au voyageur victime d’un “retard”. Encore faut-il connaître son “heure d’arrivée”. Encore faut-il déterminer juridiquement ce qu’est le fait pour un voyage d’“arriver”.
Marie-Anne Frison-Roche, Qualification des faits par le droit : Qu’est en droit “l’arrivée du passager d’un avion” ?[1]

Les catégorisations administratives fonctionnent selon le même principe de qualification de la situation des personnes qui amorce le syllogisme pratique :

Vos documents montrent que vous êtes un (vous entrez dans la catégorie de) parent isolé
Cette situation donne droit à telle forme d’aide
Cette aide doit vous être versée.

2. Argumentation fondée sur la définition lexicographique

La définition lexicale trouvée dans le dictionnaire est constituée d’une part de syntagmes ayant le même sens, ou l’un des sens du mot à définir, et d’autre part, d’exemples d’usage du mot. Ces exemples sont soit empruntés à des auteurs, soit produits par le lexicographe et donnés par lui comme des exemples typiques ; ils sont reconnus comme à la fois reflétant et fixant le sens du mot.
Définitions et exemples peuvent ainsi être utilisées comme des stocks de topoï liant le terme défini à une série ouverte de termes, et, de ce fait, légitimant les enchaînements de l’un à l’autre (Raccah 2014). Ces inférences s’appuient sur les savoirs lexicalisés qui caractérisent une compréhension de base du mot. Elles sont considérées comme rationnelles et convaincantes dans la mesure où elles correspondent au “patrimoine sémantique” commun.

Si on sait que tel pays est une démocratie, on peut conclure “alors on y tient régulièrement des élections libres” puisque la tenue d’élections libres est un des traits qui définissent la démocratie :

Le terme démocratie […] désigne à l’origine un régime politique dans lequel tous les citoyens participent aux décisions politiques, au moins par le vote. (Wikipedia, Démocratie)

Le “riche” du dictionnaire n’est pas le “riche” de la sociologie. Les critères de classification sociologique et les critères d’usage linguistique sont différents, mais, d’une part, dans les deux cas, la désignation d’un individu comme “un riche” demande à être justifiée (argumentation fondant une catégorisation). D’autre part, l’exploitation du savoir sociologique lié à la catégorie “riche” est à la base d’inférences non linguistiques permettant d’enrichir la description d’un individu appelé / catégorisé comme “un riche”. Les savoirs scientifiques et les savoirs d’opinion figurant dans les définitions et les exemples des dictionnaires sont également des sources autorisées d’arguments.
Le dictionnaire définit l’adjectif riche comme suit.

A − 1. [En parlant d’une pers. ou d’un ensemble de pers.] Qui a de la fortune, qui possède des biens en abondance, qui a beaucoup d’argent. (TLFi, Riche).

À partir de “X est riche”on déduit, selon ce qu’on pourrait appeler “l’analytique catégorielle” une série ouverte de propriétés :
 ” :
 Donc X a de la fortune, il possède des biens en abondance, il a beaucoup d’argent, …
D’autre part, le dictionnaire fait suivre la définition de citations, reprenant des usages typiques du mot et faisant allusion aux croyances et savoirs courants qu’on lui associe. En les associant au sens du mot, le dictionnaire présente ces exemples comme des opinions, plus ou moins typiques dans la communauté linguistique, et légitime ainsi de nouvelles inférences au statut ambigu. Les informations suivantes proviennent des définitions de MW, tfd ; CD. [2]

1) … donc il est riche. Cette affirmation est justifiée :

— Sur une base analytique :
(Il a) beaucoup d’argent ; des biens de valeur, donc il est riche

— Sur la base de signes :
(Il possède) des biens de valeur, des objets d’art, donc il est riche

— Sur la base de sa “moralité et de ses motivations” :
Il est déterminé à s’enrichir rapidement, donc il deviendra probablement riche

2) Il est riche, donc

Sur la même base analytique, ou à partir de signes, on peut déduire :

… (Il a) beaucoup d’argent ; des biens de valeur … (il possède) des biens coûteux, faits dans des matériaux rares et travaillés (comme des meubles en acajou) … il n’a pas besoin de travailler … il a oublié son humble passé.

Cette dernière conclusion admet des exceptions :

Il est riche, MAIS… … Même devenu riche et célèbre, il n’a jamais oublié ses modestes origines.

3) Un principe implicite, “tout le monde peut devenir riche”, élimine deux réfutations :

— Avoir un passé modeste :
Même lorsqu’il est devenu riche et célèbre, il n’a jamais oublié son humble passé.

— Manquer d’éducation formelle :
Le manque d’éducation formelle n’est pas un obstacle à la richesse.

3) Une opposition principale : les riches contre les pauvres, permet l’introduction du thème des « opposés » :

Il y a une loi pour les riches et une autre pour les pauvres.

Pourquoi n’est-elle pas riche ? Parce que son père n’a pas volé. Qu’est-ce qu’être riche au fond ? C’est avoir dans sa poche ce avec quoi le voisin se serait acheté un paletot s’il n’avait pas eu la sottise de se le laisser prendre (Mallarmé, Corresp., 1862, p. 55). (TLFi, ibid.)

Cet énoncé légitime le topos “la richesse c’est le vol”, “il est riche donc il a volé”.

4) Les exemples suivants lient le fait d’être riche au sentiment de mépris (réciproque) : “il est riche, donc il est méprisant” ; “il est riche, donc il est méprisable” :
— Les (fils de) riches méprisent les gens :

Que suis-je à vos yeux ? Le « précepteur » ainsi que me désignait avec mépris ce petit Anglais, ce fils de riche (Mauriac, Asmodée, 1938, IV, 13, p. 176). (TLFi, ibid.).

— La question du mépris se pose à propos des riches :

Les habitudes et le caractère des patriciens étaient tels qu’ils ne pouvaient pas avoir de mépris pour un riche, fût-il de la plèbe (Fustel de Coulanges, Cité antique, 1864, p. 389). (TLFi, ibid.)

Ces inférences ne sont pas analytiques, mais relèvent de la doxa. Le lexicographe les fait porter par d’autres voix, comme s’il ne voulait pas tout à fait les prendre en charge.

3. Argumentation fondant la catégorisation-nomination et argumentation par la définition

Le processus de nomination-catégorisation ordinaire, par lequel on donne un nom à un objet, est parallèle au processus général de catégorisation, par lequel on rattache un être à une catégorie scientifique ou administrative. Appeler un être “D”, c’est lui imposer les discours de définition accompagnant ce nom ainsi que les scripts d’action, les devoirs et les obligations attachés “aux D”.

— L’argumentation fondant une catégorisation permet le rattachement d’un individu à une catégorie, nommée par un terme accompagné de son discours définitoire. En termes de traits, le rattachement est autorisé parce que cet individu présente un certain nombre de caractéristiques correspondant à celles de la définition : “c’est un mousseron puisque son chapeau est…”, ou est analogue à un membre de la catégorie de rattachement.

— Une fois rattaché à la définition, on peut lui appliquer tout ce que dit le discours définitoire, par une argumentation par la définition : “on peut le déguster, puisque c’est un mousseron!

— Pour que ce mécanisme puisse fonctionner, il faut que la définition ait été établie de manière indépendante de l’être considéré V. Définition persuasive ; c’est à cela que sert la justification argumentée d’une définition.

Ces processus de (re-)définition et de (re-)catégorisations interviennent dans les argumentations a pari, a fortiori, comme dans l’application de la règle de justice.


[1] https://mafr.fr/en/article/qualification-des-faits-par-le-droit-quest-ce-que-/ (08-06-2020)
[2] Les inférences provenant des dictionnaires anglais (rich) peuvent paraître légèrement surprenantes au lecteur français.
CD = Cambridge Dictionary, http://dictionary.cambridge.org
tfd = thefreedictionary. http://www.thefreedictionary.com/ (12-12-2017)
MW = Merriam-Webster Dictionary. www.merriam-webster.com


 

Définition 2: Argumentation des définitions

Définition 2 :
STASE et ARGUMENTATION d’une DÉFINITION

L’exactitude d’une définition peut être contestée. Cette critique se réclame explicitement ou implicitement d’une méthodologie de la définition, constituée par un ensemble de recommandations à observer pour la construction d’une bonne définition.

1. Conflit de définitions

La théorie de l’argumentation rhétorique parle de stase de définition lorsqu’il y a stase ou conflit de définition (portant sur le definiens) lorsque les disputants s’opposent sur la désignation (qualification, catégorisation) d’un fait (Cicéron, De Inv., L. I, § 19). Discours et contre-discours reposent sur deux définitions concurrentes d’un même être ou d’une même notion centrale pour la discussion.
Conformément à son rôle, le tiers transforme la stase de catégorisation en question :

Quelqu’un est accusé de vol. L’accusateur décrit un événement correspondant à la définition d’un vol, “C’est mon sac ! Il me l’a volé ! ”. Le défendeur redécrit et redéfinit l’événement, “Mais non ! c’est juste un acte rituel compulsif, j’en ai parlé beaucoup avec mon thérapeute”.
=> Qu’est-ce qu’un vol ? Comment définit-on le vol ?

Quelqu’un est mort. => Accident ou meurtre ?
Des informations confidentielles ont été divulguées.
=> Trahison ou dysfonctionnement du service ?

Pour préciser ce qui s’est passé, on doit ouvrir une enquête, orientée par les définitions légales, des actes concernés.

Qu’est-ce qu’un vol, un acte compulsif ?  Qu’est-ce qu’un meurtre, un accident ?
Quand y a-t-il trahison ? Dysfonctionnement grave ?

Même phénomène dans la discussion politique :

L1 : — Les droits de libre expression et de manifestation sont fondamentaux dans la démocratie.
L2 : — Ce qui est fondamental dans la démocratie, c’est le droit de manger à sa faim et d’avoir son IPhone.
=>
Stase
sur le contenu de la définition : quels sont les traits essentiels (centraux) et les traits accidentels (périphériques) qui caractérisent une société ’démocratique ?

L11 :     — La Syldavie est maintenant une grande démocratie !
L21 :     — Comment peux-tu parler de démocratie pour un pays qui ne reconnaît pas le droit des minorités ?

L12 :     — D’après le dictionnaire, la démocratie c’est … ; or rien dans cette définition ne mentionne les droits des minorités ; donc la Syldavie fait indubitablement partie des grandes démocraties.
L22 :     — Cette définition est mal faite (trop lâche).

— La rencontre des positions L11 et L21 produit une stase de catégorisation.
L12 réfute l’objection de L21 en faisant appel à un ensemble d’autorités comme le dictionnaire, les conventions universelles, le droit international, le consensus, etc.
L22 rejette cette définition et ratifie la stase de définition.

Selon un exemple célèbre de Lewis Carroll, c’est le pouvoir qui permet de sortir d’une stase de définition:

— Je ne sais ce que vous entendez par “gloire” dit Alice.
Heumpty-Deumpty sourit d’un air méprisant.
— Bien sûr que vous ne le savez pas, puisque je ne vous l’ai pas encore expliqué. J’entendais par là “voilà pour vous un bel argument sans réplique !”
— Mais “gloire” ne signifie pas “bel argument sans réplique” objecta Alice.
— Lorsque moi j’emploie un mot, répliqua Heumpty-Deumpty d’un ton quelque peu dédaigneux, il signifie exactement ce qu’il me plaît qu’il signifie… ni plus, ni moins.
— La question est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire.
— La question, riposta Heumpty-Deumpty, est de savoir qui sera le maître… un point c’est tout. (Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir [1872] [1])

2. La mise au défi de définir

La demande de définition peut être faite dans l’intention de bloquer le discours de l’opposant. Soit une discussion autour de diverses personnalités en compétition pour une distinction scientifique :

L1 : — Untel a beaucoup de prestige.
L2 : — Qu’est-ce que tu appelles avoir du prestige ?

Le défi de définir introduit une stase de définition, dans laquelle les participants ne veulent pas forcément entrer, et qui, dans tous les cas, bloque au moins provisoirement le discours des partisans de la personnalité en question.

[Le manque de personnel technique] conduirait à une absence “d’efficacité optimale” dans les laboratoires (d’abord, comment définit-on l’efficacité optimale d’un laboratoire ?) » Journal du CNRS 10, 1990.

The Guardian : La liberté d’expression est-elle menacée par la « culture de l’annulation » [‘cancel culture’] ?
Nesrine Malik : Personne ne vous traque, on vous dit juste que vous avez tort [Don’t confuse being told you’re wrong with the baying of a mob]
La culture de l’annulation [cancel culture], la cible évidente mais pas désignée de cette lettre, regroupe plusieurs phénomènes différents sous une même étiquette péjorative. Je m’étonne qu’une déclaration signée par un groupe d’écrivains, de penseurs et de journalistes, pour la plupart diplômés de l‘Ivy League ou d’autres universités prestigieuses, ne parvienne pas au moins à proposer une définition cohérente de ce qu’elle croit être la culture du boycott avant de la condamner. [2]

3. Argumentation des définitions

De même qu’il existe des règles pour les argumentations établissant une relation causale correcte, V. Causalité (I), il existe des règles pour l’établissement d’une définition correcte, particulièrement une définition de chose. La méthodologie de la définition précise les règles permettant de construire, et par conséquent, d’évaluer, les définitions. Ces règles dépendent des domaines sociaux ou scientifiques auxquels appartiennent les êtres définis et s’adaptent aux types de définition, V. Définition (I). Les plus générales sont du type suivant.

Règles critiques pour évaluer une définition

1) Le definiens (la définition) doit recouvrir le sens intuitif du definiendum (terme défini),

2) Il doit s’appliquer à tous les êtres pouvant être désignés par le definiendum, et seulement à eux.
On peut critiquer une définition parce qu’elle est trop lâche (elle s’applique à des êtres qui ne sont pas désignés par le terme défini) ou parce qu’elle est trop étroite (elle laisse en dehors des êtres qu’il serait désirable d’intégrer).

3) Comme l’explication ou l’argumentation en général, la définition doit éviter la circularité.

Un système de sécurité automobile, c’est ce qui vous permet de conduire sans danger.

Le deuxième paragraphe de l’article 5 du traité instituant la Communauté économique européenne est incompréhensible. Cette définition est une définition circulaire et non juridique. Elle dit que “dans les domaines qui ne relèvent pas de sa compétence exclusive, la Communauté n’intervient, conformément au principe de subsidiarité, que si et dans la mesure où les objectifs de l’action envisagée ne peuvent pas être réalisés de manière suffisante par les États membres et peuvent donc, en raison des dimensions ou des effets de l’action envisagée, être mieux réalisés au niveau communautaire.” C’est incompréhensible.[3]

4) Elle doit être utile, c’est-à-dire, faciliter la compréhension du phénomène ou l’appréhension de l’être désigné.

5) Elle doit être substituable au terme défini dans tous les contextes où ce dernier apparaît. L’homonymie est fondée sur l’existence de contextes discriminant deux mots ayant le même signifiant.

6) Elle doit être brève et simple, plus claire que le terme défini, et pour cela, éviter notamment l’emploi de termes figurés, « on ne doit se servir dans la définition ni de métaphores, ni d’expressions métaphoriques » (Aristote, S. A., 97 b 37 ; Tricot, p. 225); dans Aristote, le terme métaphore couvre tous les usages figurés du langage. Néanmoins, la définition métaphorique est un défi capable de relancer la réflexion sur ce qu’est, dans sa réalité ultime, tel être ou tel phénomène auquel elle s’applique :

L’humain est l’être des lointains (Heidegger)
La métaphore est le travail du rêve du langage.

7) Elle doit fournir des informations sur les domaines et les restrictions d’usage du terme.

8) La définition doit être non biaisée, c’est-à-dire ne pas être porteuse d’une évaluation positive ou négative vis-à-vis de son objet. En d’autres termes, elle doit représenter l’usage et le sens réels et non pas refléter les préférences idéologiques de l’auteur de la définition.

L’écologie est une nouvelle religion, un nouvel opium du peuple pour être plus précis.

9) Elle doit être générale, établie de façon à couvrir les cas sur lesquels il y a consensus. Si la définition est produite afin de s’adapter à un objet ou un cas précis, prédéterminé, on a affaire à une définition persuasive. On dit alors que la définition est ad hoc.

10) Elle ne doit pas être négative (Chenique 1975, p.117) ; on ne peut pas définir un âne comme “un non-homme”.

Des règles de ce type servent de guide pour l’établissement des définitions et, en conséquence, pour leur critique ; elles sont mobilisables lors des débats sur les définitions (Schiappa 1993 ; 2000). Elles permettent de critiquer les argumentations faisant appel à une définition, à quelque niveau que ce soit, en montrant que les définitions sous-jacentes sont mal construites parce qu’elles ne respectent pas l’une ou l’autre de ces règles.

Le même souci méthodologique régit le système de règles pour la construction d’une bonne définition et celui des règles pour la construction d’une bonne causalité, d’une bonne autorité, ou celui d’une bonne analogie.


[1] Trad. par H. Parisot, Paris, Flammarion, 1969, p. 107-108

[2] https://www.theguardian.com/commentisfree/2020/jul/08/is-free-speech-under-threat-cancel-culture-writers-respond

[3] https://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?pubRef=-//EP//TEXT+CRE+20001026+ITEMS+DOC+XML+V0//FR&amp;language=FR


 

Définition 1: Définir la définition

Définition 1 :
Définir la définition

Le dictionnaire définit les mots pleins en sempruntant à différentes techniques  de définition, mobilisables quand se pose une question de définition. La qualité de la définition des termes centraux dans une argumentation conditionne la qualité de l’argumentation.

Définir le sens d’un mot ou d’une expression, c’est leur attribuer une signification, c’est-à-dire leur associer un discours ayant le même sens. La définition établit une relation d’équivalence sémantique entre un terme, le défini (definiendum, “ce qu’il faut définir”, l’entrée du dictionnaire) et un discours (le definiens “ce qui définit”).
Le definiens est parfois appelé définition (par métonymie du mot signifiant le tout pour signifier la partie),

Oncle : “Frère de la mère ou du père”
[definiendum] : [definiens]

Ceci vaut de façon centrale pour les mots pleins (substantifs, adjectifs, verbes, adverbes). La définition essentialiste (v. §2.1), est une structure modèle du definiens.

Dans un langage scientifique, l’équivalence definiendum / definiens se définit de deux manières:
1) Sur le plan sémantique (en intension), il doit y avoir identité de sens entre le terme défini et la définition.
2) Sur le plan formel (en extension), on doit pouvoir substituer la définition et le défini dans toutes leurs occurrences. Quand on remplace la définition par le terme défini, on abrège le discours. Quand on remplace le terme défini par la définition, on explicite le sens du terme défini.
Cette double exigence est pleinement satisfaite par la définition stipulative (v. §2.4).
À la différence des langages formels, les “mots pleins” du langage naturel sont soumis aux variations de l’usage. Leur signification évolue avec les progrès dans la connaissance et les changements historiques.
Ils peuvent être polysémiques, ce qui fait que les substitutions défini / définition ne valent que pour leurs usages centraux.

Dans l’usage courant, la définition apporte une réponse à des questions comme :

Qu’est-ce qu’un X ? ; Qu’appelle-t-on X ? ; Quand parle-t-on de X ?

Selon la nature du mot et du questionnement, ces demandes d’information portent sur le sens, le savoir substantiel attaché au mot ou sur ses usages typiques (demande d’exemples) :

Qu’est-ce qu’un poisson ? Qu’est-ce qu’une démocratie ? Qu’est-ce qu’un parent isolé ? Qu’est-ce qu’une personne cultivée ? Qu’est-ce qu’un citoyen français ?

La définition lexicographique du poisson par les traits  “vertébré … aquatique … branchies … nageoires”, fait appel aux ressources des sciences naturelles, celles de démocratie, de citoyenneté, aux sciences et aux idéaux politiques et idéologiques, celle de parent isolé aux lois et décrets en vigueur, et l’idée vague de personne cultivée mélangera un peu tous les domaines des arts et des lettres.

2. Types et techniques de définition

On peut distinguer différents types et techniques de définition, exploités et mixées dans les définitions lexicographiques.
— Lui associer un discours ayant le même sens exprimant le caractère propre et la différence spécifique des êtres appartenant à la catégorie désignée par ce mot (déf. essentialiste).
— Énumérer les êtres qui peuvent être désignés par ce mot (déf. extensionnelle).
— Pour les termes concrets, montrer (représenter, décrire, citer… un) être typiquement associé à ce mot (déf. par ostension et déf. dérivées).
— Donner un procédé permettant d’énumérer tous les êtres qui peuvent être désignés par ce mot (déf. opératoire).
— Donner l’usage qui est spécifiquement associé à ce mot (déf. opérationnelle).

2.1 Définition essentialiste

La définition essentialiste cherche à exprimer, au-delà du savoir linguistique sur le mot (définition lexicale), au-delà même du savoir sur la chose définie (définition encyclopédique), toujours relatif à un état des connaissances, ce qu’est la nature même de la chose, c’est-à-dire l’essence stable et pérenne du défini. Elle prétend dire ce qu’est le vrai sens du mot, en tant qu’il exprime l’essence de la chose, et non ses accidents.
En termes platoniciens, on dira qu’une définition essentialiste est celle qui capte l’Idée de la chose : “Qu’est-ce que la vertu?”. En principe, la définition essentialiste doit être établie par une méthodologie propre, qui peut faire appel à une “intuition des essences”, V. Classification; Définition (II).

Alors qu’une définition de type réaliste du mot démocratie part des acceptions sociohistoriques de ce mot, une définition de type essentialiste établit les conditions idéales de la démocratie, rattache à ce sens les usages du mot, parfois pour les condamner au nom de la vraie démocratie, ou de la démocratie idéale. La définition essentialiste est normative ; il est possible qu’aucune démocratie concrète ne réalise l’essence de la démocratie. En conséquence la définition essentialiste est un point d’appui critique important.
Elle est souvent mobilisée dans l’argumentation a priori sur la nature des choses, de nature idéaliste ou conservatrice (Weaver 1953), V. Catégorisation.

La définition essentialiste fait abstraction des caractéristiques accidentelles des êtres, V. Accident, ainsi que de ses traits propres. Par exemple, pour désigner le président de la République Française on peut utiliser des descriptions comme “l’hôte de l’Élysée” ou “le mari de la première dame de France”, qui sont propres au président de la République : elles s’appliquent à lui et seulement à lui ; ces descriptions sont extensionnellement équivalentes à l’expression “président de la République”. La condition de substituabilité est remplie, mais pas celle de signification, car ces descriptions ne disent rien de ce qu’est un président de la République, de son mode d’élection ou des fonctions qu’il exerce. En termes aristotéliciens, la propriété “être logé gratuitement au Palais de l’Élysée pendant 5 ans” n’est pas une propriété essentielle attachée à la fonction de président de la République. C’est une information accessoire, périphérique.

2.2 Définition par ostension

L’ostension est l’action de montrer. La définition par ostension consiste à définir un terme en montrant un exemplaire des êtres qu’il permet de désigner : “Tu veux savoir ce que c’est, un canard? Eh bien, justement en voilà un ! làas-b”. Le mot canard est défini comme la cible du geste montrant un canard. La définition par ostension ne peut s’appliquer qu’à des êtres concrets. L’ostension est fondamentalement ambiguë : par le même geste, on montre le cheval alezan et la couleur alezan. Le contexte, l’orientation de la conversation neutralisent l’ambiguïté.

Dans la mesure où la demande de définition porte sur le sens, l’ostension ne constitue pas vraiment une définition, car elle ne donne pas de discours. Elle court-circuite le sens pour s’appuyer directement sur un acte de référence. Mais elle fournit une excellente introduction à l’usage adéquat d’un terme : on apprend ce qu’est un canard en fréquentant les canards.

L’ostension est un auxiliaire de définition indispensable pour les termes désignant des êtres et des choses concrets; plus l’être particulier montré se rapproche du prototype de son espèce, plus efficace est l’ostension. L’image qui accompagne la définition du dictionnaire correspond à une définition par ostension. L’ostension est un principe puissant permettant de désigner comme des canards tout ce qui ressemble au canard montré, constitué, de ce fait, comme canard prototypique.
La définition par ostension sous-tend le fameux argument:

je sais pas t’expliquer, mais, les mousserons, c’est comme les crapules, je sais les reconnaître quand j’en vois un !

L’ostension est un principe puissant permettant de désigner comme des canards tout ce qui ressemble au canard prototypique montré.

La définition par exemplification consiste à donner un cas où le terme s’applique : “un canard (journalistique), c’est, par exemple, quand on a annoncé à la télévision la partition de la Belgique”. De tels exemples fournissent une base à partir de laquelle on peut donner un sens au mot par induction analogique, comme dans le cas de l’ostension. L’exemplification est utilisée par le dictionnaire en complément des autres définitions, mais si l’exemple choisi est prototypique, elle est un instrument commode de catégorisation.

2.3 Définition opératoire — Définition fonctionnelle

La définition opératoire associe à un terme X un ensemble d’opérations qui permettent de contrôler son application adéquate, c’est-à-dire de déterminer si tel individu est un X ou non. On ne dit plus ce qu’est un X, on apprend à utiliser le signifiant X.
L’expression “nombre premier” est définie comme “un nombre qui n’est divisible que par lui-même et par l’unité”. Pour un nombre quelconque, cette définition permet de dire à coup sûr s’il est ou non premier.

La définition fonctionnelle ne s’intéresse pas à l’essence ou à la structure technologique de l’objet défini ; elle associe le terme aux fonctionnalités de l’instrument qu’il désigne. Donner du sens au mot boussole, c’est savoir à quoi ça sert : “ça indique le nord”, sans forcément faire le lien avec le champ magnétique terrestre.

2.4 Définition stipulative

La définition stipulative est également appelée définition de nom (Pascal [1657], p. 349). Elle réalise un idéal de la définition, en établissant une parfaite synonymie entre le terme à définir (definiendum) et l’expression définitoire (definiens). Elle correspond à une procédure d’abréviation, la définition étant toujours immédiatement récupérable sous le terme défini. Dans le langage ordinaire, cet idéal est à peu près réalisé par un mot comme oncle, voir supra.

La définition stipulative est essentielle pour la création néologique scientifique. Lorsqu’une nouvelle classe de phénomènes ou d’êtres a été repérée et caractérisée, il faut lui donner un nom. Alors que, dans le cas général, la demande de définition porte sur un terme donné dont on recherche ou construit la définition, dans le cas de la définition stipulative, on part d’un sens clair et bien établi (le definiens), et on recherche un terme capable de bien l’exprimer; il s’agit d’un baptême. Pour cela, on peut procéder arbitrairement, et choisir un mot courant vidé de son sens ordinaire.
Les physiciens utilisent ainsi le mot charme pour parler d’une particule particulière, le quark charme.

Dans d’autres cas, le mot choisi pour désigner le phénomène conserve quelque chose de son sens ordinaire, et on peut soutenir que “mon mot désigne mieux que le tien la nature du phénomène”. Dans l’enseignement, doit-on parler de moment, de phase, d’épisode, de footing… didactique ? En argumentation, faut-il parler d’argumentation convergente ou d’argumentation multiple ? D’ailleurs, faut-il parler d’argumentation ou de raisonnement ?
Comme chacun préfère sa terminologie, le caractère relativement arbitraire de la néologie stipulative peut conduire à une “inflation terminologique” et à des “querelles de mots”, qu’on tente de dépasser en invoquant la primauté de la réalité des choses :

Vous pouvez même appeler ceci “Ivan Ivanovitch” du moment que nous savons tous ce que vous voulez dire. (Jakobson 1963, p. 30)

3. Définition encyclopédique ; Définition lexicale

3.1 Définition encyclopédique

Le dictionnaire encyclopédique recueille seulement les termes conceptuels. La définition encyclopédique résume l’état du savoir sur les choses et les concepts désignés par le terme. Centrée sur le référent, elle modélise les êtres et les processus de la réalité. Une bonne définition de chose est le couronnement d’une connaissance bien construite (comme d’une loi bien faite).

La force et la masse du physicien ne sont pas celles du dictionnaire de langue. Le physicien définit le concept physique de masse :

Le terme masse est utilisé pour désigner deux grandeurs attachées à un corps : l’une quantifie l’inertie du corps (la masse inerte) et l’autre la contribution du corps à la force de gravitation (la masse grave). Ces deux notions sont a priori distinctes, mais leur égalité est expérimentalement vérifiée à 10−12 près, et on se permet dès lors de parler de la masse d’un corps. (Wikipédia, Masse).

Pour Littré, les deux sens fondamentaux du mot masse, et non plus du concept physique de masse, sont :

1. Amas de parties qui font un corps ensemble. […].
2. Il se dit aussi d’un seul corps [compact]. Une masse de plomb. (Littré, Masse).

Cependant, la définition scientifique du concept physique finit par pénétrer dans le dictionnaire ordinaire:

Rapport constant entre toute force appliquée à un corps et l’accélération qui lui est ainsi imprimée. La masse d’un corps. (TLFi, Masse)

Les argumentations établissant une définition de choses sont liées à des domaines. Il a fallu un congrès d’astronomie pour redéfinir le terme planète, et mettre fin à la controverse sur le statut de Pluton.

La définition ordinaire peut être méconnaissable sous la définition technique :

J’utilisais le mot “surprise” dans le sens de “réaction de surprise”, c’est-à-dire cet ensemble de phénomènes qui, pour le neurophysiologiste, comporte, lorsqu’un stimulus inopiné brutal survient :
1. Un blocage de l’activité alpha précédé par un élément transitoire qui s’exprime dans la région du cortex (une pointe-cortex).
2. Une secousse musculaire plus ou moins importante (le sursaut).
3. Des manifestations neurovégétatives telles que la tachycardie et la diminution de la résistance cutanée.

Je me référais donc à la réaction de surprise “classique” que vous connaissez tous.
Henri Gastaut, Discussion, 1974 [1]

3.2. Définition lexicographique

La définition par description n’est pas reconnue comme une forme standard de définition, mais elle est une forme courante de définition conversationnelle. Elle consiste à parler du mot, donner des exemples d’énoncés où il entre, à donner des informations, à exposer les croyances du groupe à son propos, le tout pour familiariser le destinataire avec le mot. Cette forme de définition par narration et description est toujours plus ou moins présente dans la définition lexicographique.

La définition lexicographique est la définition que l’on trouve dans les dictionnaires de langue, par opposition aux dictionnaires encyclopédiques. Le dictionnaire de langue doit satisfaire à des conditions multiples : recueillir tous les mots d’une langue ou les mots jugés centraux (ou d’un lexique particulier, ou d’une époque particulière), ainsi que les expressions figées ; fournir une description de leurs significations, de leurs usages et domaines d’usage ; de leurs emplois figurés stéréotypés ; préciser les constructions syntaxiques dans lesquelles se manifestent leurs diverses significations ; les situer dans les divers champs auxquels ils appartiennent ; préciser leurs relations avec leurs (quasi-) synonymes et leurs antonymes sur le plan sémantique ainsi que leurs position dans leurs familles dérivationnelles sur le plan morphologique, etc.

En présentant ainsi le terme dans ses associations linguistiques essentielles, légitimées par l’institution du dictionnaire, la définition lexicale constitue un stock de “permis d’inférer”, V. Définition (3).

Le savoir des mots (définition lexicale) et le savoir des choses (définition encyclopédique) sont en principe bien distincts, mais en fait, pour les termes ayant reçu une définition encyclopédique, ils sont inextricablement liés. “Le baromètre baisse, le temps se gâte” : la déduction est-elle opérée en référence à une loi physique météorologique (un savoir) faisant intervenir les variations de pression atmosphérique, ou l’inférence est-elle inscrite dans le sens du mot lui-même ? Connaître le sens fonctionnel du mot baromètre, c’est savoir que “quand ça baisse, le temps se gâte”.

Tous les mots sont dignes d’une définition lexicale mais seulement celles qui ont “beaucoup d’être”  font l’objet d’un savoir scientifique. La frontière entre les deux catégories est mouvante et tributaire de l’état de la recherche ; la conversation, jugée jadis chose futile et insaisissable, a été conceptualisée de façon fructueuse par l’analyse conversationnelle et l’ethnométhodologie : ces sciences ont donné de l’être à leur objet.

4. Définition et argumentation

Les situations argumentatives peuvent déstabiliser et mettre ouvertement en discussion le “vrai sens des mots”. Il se produit alors une stase de définition, où se développe une argumentation établissant (vs exploitant)  la relation de définition.

Les argumentations exploitant une définition présupposent l’existence d’une catégorie d’êtres appartenant à une catégorie désignée par un nom ou par une expression définie. Ces argumentations 1) rattachent un être à ces catégories et 2) attribuent à cet être les propriétés, essentielles ou accessoires, qui caractérisent cette catégorie.

On rejette une argumentation par la catégorisation : 1) en montrant que la définition fondant la catégorisation est mal construite, ou bien 2) en montrant que l’objet a été mal catégorisé, soit du point de vue de ses caractéristiques essentielles, soit du point de vue du prototype qui a servi à la catégorisation.


[1] Dans L’Unité de l’homme, E. Morin et M. Piattelli-Palmarini (dir.), Paris, Le Seuil, 1974, p. 183.