Émotion

1. Définitions

1.1 Un syndrome psycho-physique

Du point de vue psychologique, l’émotion est un syndrome affectant un sujet, une synthèse temporaire d’états de divers ordres, et variant avec le type d’émotion éprouvé :

— Un état de conscience, ayant une réalité psychologique (le sentiment, l’éprouvé).
Un état cognitif, correspondant à une perception de la réalité.
Un état neurophysiologique, perceptibles ou non par le sujet lui-même (rougeur associée à la honte, poussée d’adrénaline accompagnant la colère).
Un état mimo-posturo-gestuel, se manifestant par la configuration des traits du visage, la posture du corps et l’attitude ou forme d’action, comme la réaction de fuite inséparable de la peur.

La direction de la causalité entre ces composantes est discutée : le sens commun veut que ce soit l’état psychique qui détermine les modifications neurophysiologiques et attitudinales (“Il pleure parce qu’il est triste”), mais on a montré que, si l’on met un sujet dans l’état physique correspondant à tel éprouvé, il le ressent subjectivement (“Il est triste parce qu’il pleure”).

1.2 Émotions de base

Le premier jeu d’émotions de base est sans doute celui qui a été proposé par Aristote dans la Rhétorique pour la définition du pathos et repris par les rhétoriciens latins.

Les philosophes ont proposé des listes d’émotions ; dans le Traité des Passions de l’âme, Descartes affirme « qu’il n’y a que six passions primitives […], l’admiration, l’amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse ; et que toutes les autres sont composées de quelques-unes de ces six, ou en sont des espèces » (Descartes [1649], p. 195).

Les péchés capitaux des théologiens, orgueil, envie, colère, tristesse, avarice, gourmandise, luxure, peuvent être considérés comme une liste d’émotions et tendances essentielles, évaluées comme des péchés dans la mesure où le sujet ne sait pas les contrôler.

La notion a été réélaborée par les psychologues. Ekman considère par exemple que les émotions de base sont biologiquement conditionnées, donc universelles, indépendantes des langues et des cultures.

Les listes d’émotions fournies par les psychologues sont variables et plus ou moins développées, elles comprennent généralement la peur, la colère, le dégoût, la tristesse, la joie, la surprise. Ekman (1999) énumère quinze émotions fondamentales :

amusement
colère
mépris
satisfaction
dégoût
embarras
excitation
peur
culpabilité
fierté d’avoir réussi
soulagement
tristesse / détresse,
satisfaction
plaisir sensoriel
honte

1.3 Émotions / humeur

L’humeur est définie comme un état affectif relativement stable, opposé aux émotions qui sont phasiques, caractérisées par leur développement selon le schéma d’une courbe “en cloche”. En première approximation, les émotions sont de l’ordre de l’événement, alors que les humeurs et les dispositions émotionnelles sont de l’ordre de l’état.

Comme il est normal, cette distinction conceptuelle n’est pas reflétée directement et simplement dans le lexique. L’adjectif comme colérique, “qui se met facilement en colère” se dit d’un état durable de caractère ; il est dérivé de colère, qui désigne prototypiquement un événement émotionnel.

1.4 Émotion et situation

L’émotion est liée à une situation. Les théories causales de l’émotion analysent ce lien comme un stimulus, la situation, provoquant automatiquement une réponse, l’émotion. Mais cette théorie n’explique pas la possibilité des injonctions émotionnelles et des désaccords sur l’émotion (voir infra). C’est la perception de la situation qui est liée à l’émotion ; le stimulus est une situation sous une certaine description.

1.5 Émotion vécue et émotion parlée

Le rapport entre ces deux modalités de l’émotion est analogue à celui que la langue allemande exprime à propos du temps par l’opposition de Zeit, le temps dans sa réalité extralinguistique, à Tempus, le temps dans son formatage langagier. L’émotion langagière relève de l’émotion-Tempus, alors que la psychologie s’intéresse à l’émotion-Zeit.

2. Les émotions du discours argumentatif

2.1 Émotions liées à la situation argumentative elle-même

La situation argumentative est en soi chargée d’émotion. La mise en doute introduit une tension sur tous les plans, social, cognitif, émotionnel. Les participants font face à leurs contradicteurs ; leurs faces sociales sont potentiellement menacées, ainsi que leurs relations à l’autre ; leurs représentations du monde sont déstabilisées, ainsi que leurs identités personnelles fondées sur ces représentations. Du point de vue social, l’expression ouverte d’un point de vue peut faire courir un risque à celui qui se déclare.

2.2 L’émotion en question

La situation liée à l’émotion n’est pas la source causale directe de l’émotion. La possibilité d’injonctions émotionnelles montre que les émotions sont négociables :

Aimez-vous les uns les autres!
Indignez-vous !

S’il pleut, le locuteur est causalement mouillé ; mais il peut choisir de profiter de l’occasion pour approfondir sa dépression, ou pour chanter sous la pluie. La même situation peut provoquer de la peur ou bien une grande exaltation :

L1 : — Le cataclysme climatique approche !
L2 : —L’ouverture du passage du Nord-Ouest ouvre de nouvelles possibilités de développement pour notre entreprise !

L1 : — Pleurons la mort du père de la patrie !
L2 : — Réjouissons-nous de la mort du tyran !

L1 : — Je n’ai pas peur !
L2 : — Pourtant tu devrais.

Dans ce dernier exemple, en refusant de s’aligner sur L1, L2 ouvre un débat, elle doit expliquer pourquoi elle n’est pas d’accord, exposer ses raisons d’avoir peur : elle doit argumenter son émotion, et s’exposer à une réfutation par L1. Les deux partenaires sont en en dissonance émotionnelle. Une déclaration émotionnelle exprime un point de vue pris sur une situation, et son traitement n’est pas différent de celui de n’importe quel point de vue mis en cause (Plantin 2011). Des discours anti-orientés construisent des émotions anti-orientées en référence à la même situation. En changeant et réévaluant les représentations, le discours argumentatif nécessairement suscite, apaise, rééquilibre… les émotions corrélées à une vision du monde

Comme pour l’argumentation générale, on peut distinguer les cas où l’argumentation de l’émotion est explicite, et ceux où elle est implicite. On a alors affaire à une orientation vers telle émotion, qui n’est pas nommée. Dans les deux cas, le point de départ de l’émotion est dans la perception que les participants se font de la situation. Formatage de la situation pour l’émotion et émotion forment un tout ; pour justifier son émotion on explicite la vision correspondante de la situation. Le formatage pour l’émotion s’effectue selon un système d’axes, qui déterminent la nature et l’intensité de l’émotion, en fonction du caractère plus ou moins prévisible et agréable de la situation, de son origine, de sa distance, des possibilités de contrôle, des normes et valeurs de la personne émotionnée, etc. (Scherer [1984], p. 107 ; p. 115 ; Plantin 2011).

La Rhétorique d’Aristote contient une excellente description de la structure thématique des discours construisant l’émotion. Cet ouvrage n’est pas un traité de psychologie, ni une recherche d’émotions de base universelles, mais bien un traité sur ce que le discours peut faire avec les émotions : la parole ne peut pas faire pleuvoir, mais elle peut émouvoir, et organiser là l’émotion. Il ne s’agit pas de dire ce que sont la colère ou le calme, mais de voir comment se construit le discours qui met en colère ou, qui organise la colère et qui calme la colère. C’est pourquoi il est préférable d’utiliser non pas des substantifs mais des prédicats d’action pour parler des émotions dans une perspective argumentative :

— Mettre en colère ou calmer la colère.
— Inspirer des sentiments d’amitié, ou rompre les liens de l’amitié.
— Faire peur ou rassurer.
— Faire honte et combattre, ou braver, la honte.
— Construire de la gratitude envers quelqu’un, ou prouver qu’on ne lui doit rien.
— Faire pitié ou pousser au mépris et à l’indignation.
— Jouer sur les sentiments de la concurrence : susciter de la rivalité, de la jalousie, de l’envie ou bien une saine compétition (émulation).

On est entièrement dans le champ de l’action discursive. Le Livre II de la Rhétorique définit ces émotions à partir de scénarios émotionnels types, activables par l’orateur. Cette prise en compte des stratégies de formatage des situations par lesquelles le locuteur est capable de produire de l’émotion, en la nommant ou sans la nommer, est un acquis fondamental de la théorie argumentative rhétorique.

3. Traitement argumentatif de l’émotion

Des discours opposés construisent des émotions opposées. L’émotion construite par l’un est détruite, apaisée ou contrebalancée par la contre-émotion construite par l’autre, exactement comme est combattu, retourné ou contourné n’importe quel point de vue. Les exemples de la pitié et de la colère permettent d’illustrer ces formes spécifiques d’argumentation.

3.1 Pitié : faire pitié et résister à l’appel à la pitié

Discours : implorer la pitié

Le discours de la pitié construit l’empathie. A a pitié de B s’il voit que B est victime d’un mal qu’il n’a pas mérité et si A a bien conscience de pouvoir lui-même un jour souffrir du même mal (d’après Rhét., II, 8, 1385b13 ; Chiron, p. 309). Il faut également que la distance entre A et B soit calibrée correctement : « on n’éprouve plus de pitié quand la chose terrible est proche de soi » (ibid.). La proximité est une notion culturelle-anthropologique, et non pas une métrique (on a pitié d’un enfant qui souffre, on est épouvanté s’il s’agit de son fils) ; la dimension “distance” joue un rôle essentiel dans la construction de l’émotion. Aristote soutient en conséquence que la pitié n’est ni automatique ni universelle ; en particulier ceux qui n’ont rien à craindre pour eux-mêmes seraient insensibles à la pitié, V. Éthos.
En conséquence, pour produire de la pitié, je dois montrer que je souffre, que je ne l’ai pas mérité, que nous sommes proche et que la même chose pourrait bien vous arriver, etc. Si la pitié est construite selon les paramètres précédemment mentionnés, elle est justifiée et jugée raisonnable.

La fortune oratoire et littéraire des discours producteurs de pitié est immense.

Contre la pitié : la pitié mal placée

Dans la Rome ancienne l’appel à la clémence du peuple (ad populum) est un droit absolu du peuple républicain. L’appel à la pitié Kyrie Eleison, “Seigneur prend pitié”, est une imploration fondamentale pour les croyants catholiques. La pitié est une vertu, comme la modestie.
L’appel à la pitié ne peut jouer que si le domaine admet l’implication des personnes. Le discours scientifique étant désubjectivisé, il n’y a pas d’appel à la pitié possible (ligne « non pertinent » id., p. 27).
Walton (1992, p. 27) montre selon quelles lignes il est possible de résister à un appel à la pitié « fallacieux », en développant un discours contre la pitié. Comme tous les discours contre l’émotion, il s’agit de contrôler la pitié et de ne qui permet à la cible de garder son calme et de ne pas céder à un mouvement de pitié mal placée. Ce discours est difficile à tenir dans la mesure où la pitié est une vertu. La situation est comparable à celle de la modestie, autre vertu qui peut également être mal placée.
Ce discours de résistance à la pitié remet l’appel à la pitié dans son contexte :  Celui qui se plaint souffre-t-il d’un mal réel ? Est-il l’agent de son propre mal ? A-t-il besoin de l’aide des autres ou devrait-il réagir plutôt que de se plaindre ? (ligne « information » de la topique de Walton (1992, p. 23). On voit que l’évaluation de la pitié est une action politique.

À son tour, ce discours contre la pitié sera réfuté parce que “de droite”, inhumain, égoïste et orgueilleux, niant la relation de proximité avec la personne en difficulté, donc contraire aux valeurs universelles de fraternité et de solidarité.

Dans les domaines qui l’admettent, l’appel à la pitié est pris dans le conflit général des argumentations pro et contra ; il doit composer avec d’autres formes d’intérêts. Par exemple, une direction impitoyable peut opposer à des travailleurs menacés de licenciement la nécessité de préserver les intérêts des actionnaires (ad pecuniam contre ad misericordiam), de placer l’entreprise en bonne position sur le marché où elle est aux prises avec la concurrence internationale (“ad rivalitatem” contre ad misericordiam), et de préserver les emplois des autres salariés de l’entreprise (ad misericordiam contre ad misericordiam).

3.2 Colère : mettre en colère, calmer la colère

La théorie de l’argumentation a souligné l’importance de l’appel à la pitié en lui donnant un nom latin, ad misericordiam. Mais il n’y a aucune raison d’accorder un traitement spécifique à la pitié parmi les autres émotions. En particulier, la colère et l’indignation sont des émotions soigneusement argumentées et hautement argumentatives : l’appel à la colère est un moyen efficace pour mobiliser les foules.

Discours : mettre en colère

La colère est la première des émotions rhétoriques attachées au pathos. Celui qui cherche à dresser l’auditoire contre quelqu’un parle d’indignation, de juste colère, sentiment et revêt un éthos vertueux ; son opposant parle de haine, qui est un vice.

Le formatage discursif de la situation joue un rôle essentiel dans cette opposition. Le scénario permettant de mettre A en colère contre B est très schématiquement le suivant :

B méprise A injustement ; il le brime, il se moque de lui, il fait obstacle à ses désirs, à ses projets, et il y prend plaisir.
A souffre.
A cherche à se venger en faisant du tort à B.
A fantasme cette vengeance et en jouit.

Ce scénario montre que la colère n’est pas définie isolément, comme une réponse brute à la piqûre d’un stimulus. Quoique considérée comme une émotion de base, elle apparaît comme la résultante complexe d’une combinatoire où entrent d’autres émotions, comme l’humiliation ou le mépris.

Il s’ensuit que, pour mettre B en colère contre A, le locuteur doit construire un discours montrant à B que A le méprise, le brime, l’outrage, etc. La rationalité, le caractère moralement justifié de la colère dépend de la bonne construction de cette injustice. Elle est pleinement rationnelle et pleinement émotionnelle.

La colère est supposée déclencher les mécanismes de la revanche ou de la vengeance.
La colère n’est pas la haine. La colère peut être justifiée, la haine ne l’est jamais, en d’autres termes, la haine est le nom d’une colère dénuée de fondement.  Du point de vue religieux, l’appel à la haine est un péché, “aimez-vous, au moins supportez-vous les uns des autres”. Il est permis de haïr le péché, non pas le pécheur.
Le rejet du discours de haine est l’affaire de tous, du citoyen jusqu’au juge.

Contre-discours : calmer la colère

Si le discours peut mettre en colère, il peut aussi calmer. Le discours rhétorique est double, et non pas duplice : deux visions des choses s’affrontent, incarnées dans deux personnes, tenant deux discours construisant deux émotions. Pour calmer A, le locuteur développe le tissu des topoï substantiels contre la colère, c’est-à-dire les éléments de discours suivants :

Le comportement de B n’est pas méprisant, moqueur, injurieux, outrageant ; ou alors, B plaisantait ; il a dû agir ainsi involontairement, ce n’était pas son intention. D’ailleurs il se comporte comme ça aussi vis-à-vis de lui-même. Maintenant il se repent, il a des remords ; il a été puni. De toutes façons, c’était il y a longtemps, et la situation a bien changé.

Ce discours peut rappeler l’argumentation développée à propos du chaudron percé. C’est son intention d’apaiser qui lui donne sa cohérence. Au terme de l’opération, on aura montré que la colère n’est pas fondée ; qu’elle n’est pas raisonnable, et, si tout marche comme le souhaite le locuteur, si A se laisse convaincre, il retrouvera sa tranquillité.