Destruction du discours

Les discours soutenant une position peuvent être détruits par des manœuvres tendant non pas à le réfuter argumentativement mais à le détruire. La réfutation argumentative repose sur ce qui est dit, sur l’examen de la teneur du discours rejeté, sur sa pertinence pour la discussion en cours, ou sur des considérations liées à la personne qui le tient. Bien ou mal, la réfutation est argumentée.

Le discours argumentatif, comme n’importe quel discours, peut être attaqué, par des manœuvres plus radicales, linguistiques ou non linguistiques. Les stratégies de destruction tentent d’annuler la parole de l’autre, de lui enlever sa substance et sa pertinence, et de s’assurer qu’il n’aura aucun impact pratique sur le groupe. Elles recherchent le K. O. verbal (Windisch 1987). Le contenu du dire, le fait de dire et les modalités de l’expression peuvent être attaqués dans l’intention globale de détruire un discours. En fait, la déclaration “je ne suis pas de ton avis” marque un haut degré de coopération argumentative.

1. Interdire de parole

La façon la plus radicale d’en finir avec une opinion, c’est d’empêcher ses partisans de s’exprimer, en saturant leurs sites et leurs comptes, par des manifestations bruyantes dans les face-à-face, etc. Une opinion peut être neutralisée par l’interdiction légale de son expression publique, ce qu’on peut considérer comme des atteintes à la liberté d’expression. Néanmoins, dans de nombreux pays, la loi punit les appels au crime, l’incitation à la haine, etc.

2. Refuser de prendre le rôle d’interlocuteur

Dans les interactions ordinaires face à face, le discours peut être détruit par des manœuvres interactionnelles non verbales, la plus radicale étant le refus d’entendre (et de laisser les autres entendre), le discours que l’on rejette. L’accord se manifeste par divers phénomènes de ratification et, inversement, un simple manque de ratification, l’inertie du partenaire, peut amener le locuteur à retirer son discours, V. Désaccord.

L’interaction suivante se déroule en classe de travaux pratiques de physique.[1] La leçon porte sur la notion de force, et s’appuie sur un petit dispositif, une pierre suspendue à une potence. Deux élèves, travaillant en binôme, sont filmés. La question posée par la professeure est :

quels sont les objets qui agissent sur la pierre ?

Puis elle s’adresse à la classe, les deux élèves la regardent :

alors j’ai pris un objet dans le sens le plus général c’est tout ce qui peut agir sur la pierre heu: de manière visible ou invisible si puis di: heu: voilà

Un des élèves F répond, en se tournant vers son partenaire :

ben l’air l’air l’air … l’air ça agit l’air quand tu as fait ça l’air

Après une interruption, F reprend son argumentation, en agitant son bras de bas en haut et de haut en bas :

quand tu fais ça il y aura l’air après puisque tsais quand tu fais un mouvement de vitesse comme ça c’est pareil il y a l’air je suis sûr mais là pour l’instant on répond pas encore ça mais

Son partenaire prend la parole, en jouant avec la pierre :

il y a l’attraction

F produit une argumentation en tout point conforme au schéma de Toulmin. La conclusion (claim) est “[c’est] l’air [qui agit sur la pierre]” ; elle est appuyée par un appel à l’analogie “c’est pareil”, entourée et étayée par un discours et une gestuelle ad hoc. La conclusion est renforcée, “ je suis sûr” et immédiatement retirée : “mais là pour l’instant on répond pas encore ça”. Ce retrait totalement inattendu au vu de ce qui le précède n’est compréhensible qu’en référence au comportement interactionnel de son partenaire, qui, pendant toute cette construction, regarde fixement la pierre, et ne donne aucun signe de ratification, ne signalant même pas qu’il écoute ce que dit F, avec qui, par ailleurs, il s’entend très bien, comme le montrent leurs échanges ultérieurs, entièrement collaboratifs.

3. Refuser de prendre en compte l’argumentation en tant que telle

L’opposant peut rejeter une argumentation sans s’embarrasser d’une réfutation élaborée. Les ressources non argumentatives de rejet de l’argumentation ne manquent pas.

Mépris

On peut faire le coup du mépris à son adversaire, en déclarant sa position adverse sous-argumentative, donc indigne d’une réfutation.

Raillerie

On peut tourner son discours en dérision, en faire matière à plaisanteries pour se rallier les indécis ; c’est un moyen commode d’éviter la discussion sur le fond. C’est ce genre de manœuvre que condamnent les fallacies d’histrionisme, V. Rire ; Inversion d’orientation.

Critique de l’expression

La critique de l’expression peut être substituée à la critique du contenu. Un discours gênant peut être détruit par une critique centrée sur son mode d’expression, sans prendre en compte l’argument lui-même. La rhétorique ancienne énumère une trinité de qualités majeures du discours, qualité de la langue, clarté et vivacité de l’expression (respectivement latinitas, perspicuitas et ornatus). Un défaut sur chacun de ces points peut servir une stratégie de destruction.

— Qualité de la langue : tu ne connais pas la langue que tu prétends parler
La latinitas correspond à la qualité, la correction grammaticale du latin, ou, d’une façon générale, de la langue. Dans une situation polémique, l’opposant peut rejeter un discours a priori en fondant son rejet sur un défaut grammatical : “tu es à peine compréhensible, tu parles ton dialecte”. Ces stratégies ne sont ni marginales ni inefficaces :

Dans une orthographe incertaine, Madame X remet en cause l’évaluation de ses compétences linguistiques par le jury du concours.

Mme X a échoué à un examen portant sur ses compétences linguistiques. Elle conteste la décision du jury, et le jury répond en mentionnant « l’orthographe incertaine » de sa lettre de plainte. Stricto sensu, ces fautes d’orthographe ne prouvent pas que son examen ait également été mal orthographié, mais néanmoins le suggèrent fortement. En tout état cas, cette mention souligne une négligence de l’interlocuteur, ce qui suffit à dévaloriser la plainte.

Clarté et vivacité de l’expression : Tu es confus et ennuyeux”
Des stratégies analogues sont fondées sur la clarté, la transparence de l’expression (perspicuitas ou aptum) : “L’exposé était confus” ; et sur la vivacité (ornatus, au sens de “décoration”) : “Son exposé était si ennuyeux !”.
Il est préférable pour un discours argumentatif d’être grammaticalement correct, clair et intéressant. Par ailleurs, il est humain de considérer comme corrects, clairs, et intéressants les discours avec lesquels on est d’accord. Il ne s’agit pas simplement d’une question psychologique ou de “mauvaise foi”. Ce fait a une pertinence cognitive : On connaît mieux le discours avec lequel on est d’accord ; ses principes profonds étant bien admis, il est plus facile de récupérer les contenus ellipsés et les liens manquants ; ses variations sont tolérées et appréciées ; il est mieux mémorisé, etc.
Réciproquement, il est relativement naturel d’appliquer au discours de l’opposant ce type de stratégie de destruction, en niant que les conditions minimales d’intercompréhension soient satisfaites.


[1] https://visa-video.ens-lyon.fr/visa-web/