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Logos – Pathos – Éthos

LOGOS – ÉTHOS – PATHOS

Selon l’autoreprésentation traditionnelle de la rhétorique argumentative, la persuasion n’est qu’une étape sur le chemin de la décision et de l’action. Pour cela, elle mobilise trois moyens de pression sur son auditoire, les “preuves” dites logo-iques, éthotiques et pathémiques sont les trois moyens de pression possibles sur l’auditoire ; seul le logos produit des arguments propositionnels

Les théories de l’argumentation rhétorique orientées vers la persuasion et l’action mettent au premier plan la construction et la gestion stratégique des personnes, de leurs intérêts, valeurs et émotions. Sous sa forme la plus accomplie, la rhétorique se donne comme une technique du discours visant à déclencher une action : faire penser, faire dire, faire éprouver et, finalement, faire faire. C’est l’action accomplie qui fournit l’ultime critère de la persuasion réussie, qu’on réduirait indûment à un simple état mental, à une “adhésion de l’esprit”. On ne peut pas dire que le juge rhétorique a été persuadé s’il ne se prononce pas en faveur de la partie qui l’a convaincu.
Les liens entre conviction et action sont loin d’être clairs. On raconte qu’un parlementaire de la troisième République répondit à quelqu’un qui avait entrepris de le convaincre : “vous pouvez tout à fait changer mon opinion, mais vous ne changerez pas mon vote” : cette boutade manifeste bien la différence entre les déterminants de la représentation et ceux de l’acte.

Pour atteindre ses buts – faire croire, orienter la volonté, déterminer l’action, dans la mesure du possible – la rhétorique exploite trois types d’instruments de persuasion (Grec pistis, “moyens de pression”). Ces voies vers la persuasion constituent les preuves techniques qui définissent son domaine propre. Aristote distingue trois types de preuves techniques :

Parmi les moyens de persuasion, fournis par le moyen du discours, il y a trois espèces. Les uns, en effet, résident dans le caractère (èthos) de celui qui parle, les autres dans telle ou telle dispositions (diatheinai pôs), les autres dans le discours (logos) lui-même, par le fait qu’il démontre ou paraît démontrer. (Rhét., I, 2, 1356a1; Chiron, p. 126)

Les preuves “logo-iques” sont de type discursif et para-discursif, les preuves éthotiques et pathémiques mobilisent en outre toutes les ressources  de la sémiotique du corps. La mise en parallèle “éthos, pathos, logos” pousse à assimiler les trois types de preuves, ce qui amène à définir la preuve rhétorique, l’argument (pistis), comme tout moyen de pression, verbal ou paraverbal, capable d’induire une croyance et d’amener à une action. Le discours rhétorique est défini par ses effets perlocutoires (attachée aux effets non linguistiques de la parole).
Cette apparente unité fonctionnelle masque la différence structurelle qui oppose ces trois formes “d’arguments”. Comme la construction de la personne (éthos), l’appel à l’émotion (pathos) diffuse sur tout le discours, alors que les preuves liées au logos par exemple,  l’argument par les conséquences ont nécessairement une forme verbale.

Cicéron assigne trois buts à l’orateur : prouver, plaire, émouvoir (probare, conciliare, movere) (De l’or., II, XXVII, 115 et note ; p. 53). Prouver relève du logos ; conciliare, traduit par “plaire”, de l’éthos, et émouvoir, du pathos.
Le discours doit d’abord enseigner par le logos, c’est-à-dire informer (raconter, narrer) et argumenter, V. Invention. Cet enseignement emprunte la voie intellectuelle vers la persuasion, celle de la preuve et de la déduction. Mais information et argumentation sont, d’une part, menacées par l’ennui et l’incompréhension, il faut donc, donner aux auditeurs des indices indirects (mais en pratique décisifs) de vérité : c’est la fonction de l’éthos (“tu ne comprends rien, mais tu peux me faire confiance…”). D’autre part, elles ne suffisent pas à déclencher le “passage à l’acte”, d’où le recours au pathos. Il ne suffit pas de voir le bien, il faut encore le vouloir ; les stimuli émotionnels quasi physiques, qui constituent le pathos sont les déterminants de la volonté.

La preuve logo-iques est considérée sinon comme objective, du moins la seule des trois pouvant servir de preuve au sens propre du terme. En effet, elle remplit, au moins partiellement, la condition propositionnelle du raisonnement — être formulé dans un énoncé identifiable, pouvant être évalué plus ou moins indépendamment de la conclusion qu’il soutient —, ce qui la rend ouvert à la réfutation. En contraste, les preuves pathémiques et éthotiques sont diffuses, et exprimées par le biais des canaux signifiants non verbaux, et sont donc difficilement accessibles à la réfutation verbale. Ceci explique peut-être pourquoi les  textes classiques insistent sur la supériorité pratique des preuves éthotiques et pathémiques sur les preuves logo-iques, V. Persuasion.

Afin de construire des représentations objectives du monde, les théories de l’argumentation orientées vers la construction des connaissances focalisent sur les objets du débat : (définitions et catégorisations ; environnements des faits ; indices probables et nécessaires ; réseaux causaux et analogiques, etc.), et sur la fonction représentationnelle du langage et du discours (définitions bien construites et univoques, énoncés sans ambiguïté, etc.). En termes rhétoriques, il s’agit d’aligner le logos “technique” sur le logos “non technique”, en d’autres termes, de désubjectiviser le logos.


 

Logiques du dialogue

LOGIQUES du DIALOGUE

Dans les années 60 du XXesiècle, ont été développés, d’une part,différents systèmes visant à représenter formellement le dialogue argumentatif, ainsi que des recherches cherchant à  définir un«  ortho-langage » correspondant à la norme du comportement dialogal rationnel, capable de résoudre les différends interindividuels. Ces recherches sont associées à l’émergence du modèle pragma-dialectique dans les années 70.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, ont été construits différents systèmes visant à donner une représentation formelle du dialogue argumentatif.
— Else Barth et Jan L. Martens ont développé une dialectique formelle (formal dialectic) pour l’analyse de l’argumentation (Barth & Martens, 1977).
— Jaakko Hinttika s’est intéressé à la sémantique des questions et à la construction d’un type de dialogue spécifique, le dialogue de recherche de l’information (information-seeking dialogs) [1].
— Outre l’exposé et la critique de ce qu’il a appelé le «traitement standard des fallacies», Charles L. Hamblin (1970) a proposé une dialectique formelle (formal dialectics).
— À partir des travaux de Hamblin, Douglas Walton et John Woods ont développé une approche logique des fallacies (Woods & Walton 1989) et des dialogues argumentatifs (dialog games) (Walton 1989).
— La Logique dialogique (Dialogische Logik, dialog logic) de Lorenzen & Lorenz (1978) est une référence fondamentale pour le courant pragma-dialectique. Deux aspects de ces travaux peuvent être distingués, d’une part une contribution à la logique formelle, d’autre part l’extension de ce modèle à la définition du dialogue rationnel.

1. De la logique dialogique à la pragma-dialectique

La logique dialogique utilise trois formes de règles (van Eemeren et al. 1996, p. 258) :

— Règle d’ouverture (Starting rule) : le proposant commence par affirmer une thèse.
— Règles sur les coups permis et défendus dans le dialogue (voir supra).
— Règle de clôture, déterminant qui a gagné (Winning rule).

La pragmadialectique applique des règles similaires à l’analyse de l’argumentation :

— Règle d’ouverture (Starting rule) :

Règle 1. Liberté — les parties ne doivent pas faire obstacle à la libre expression des points de vue ou à leur mise en doute.
Eemeren, Grootendorst, Snoeck Henkemans 2002, p. 182-183

— Règle de clôture, déterminant qui a gagné (Winning rule) :

Règle 9. Clôture – si un point de vue n’a pas été défendu de façon concluante, celui qui l’a avancé doit le retirer. Si un point de vue a été défendu de façon concluante, l’autre partie doit retirer les doutes qu’il avait émis vis-à-vis de ce point de vue. (ibid.).

Les autres règles visent à assurer le bon déroulement d’un dialogue argumentatif en langue ordinaire visant à éliminer les différences d’opinion.

2. Une contribution à la théorie de la rationalité

Dans leur ouvrage intitulé Logische Propädeutik ; Vorschule des vernunftigen Redens (Propédeutique logique : Préliminaire au discours rationnel, 1967), Kamlah et Lorenzen se fixent pour but de fournir « les éléments et les règles de tout discours rationnel » ([the building blocks and rules for all rational discourse], cité dans van Eemeren et al. 1996, p. 248). Dans la même perspective, « si l’on veut éviter que les participants à une discussion ou à une conversation ne se lancent dans d’interminable dialogues de sourds [speaking at cross purposes in interminable monologues], leurs pratiques langagières doivent observer certaines normes et règles ». L’objectif de l’entreprise est donc la construction d’un «  ortho-langage » (ibid., p. 253), définissant le comportement dialogal rationnel capable de résoudre les différends interindividuels.
Il y a évidemment une très grande différence entre cette approche de l’argumentation comme dialogue logique, et les approches interactionnelles de l’argumentation, fondées sur le dialogue naturel, qui commencent à se développer à la même époque.


[1] Hintikka, J., Saarinen, E. 1979. Information-seeking dialogues: Some of their logical properties. Studia Logica 38, 355–363 (1979). https://doi.org/10.1007/BF00370473.

Logiques : Art de penser — Branche des mathématiques

LOGIQUES : ART DE PENSER – BRANCHE DES MATHÉMATIQUES

La logique classique comprend deux branches principales, la logique des proposition (inanalysées) et la logique des prédicats. Cette logique constitue l’art de penser qui correspond, mutatis mutandis, à ce que nous nommons maintenant « argumentation ».
En s’axiomatisant à la fin du 19e siècle, la logique, d’une part, devient  la « science de l’inférence” et s’intègre aux mathématiques ; d’autre part, elle renonce à sa fonction rectrice de la pensée naturelle (humaine), y compris dans sa fonction critique. Elle est plus ou moins remplacée par l’argumentation  dans son rôle indispensable de formation ; depuis le début du XXe siècle, “Argumentation” s’est substitué à “Logique” dans les intitulés des manuels.
Dans les années 1950 et 1970, les logiques dites naturelle, non-formelle, substantielle… cherchent explicitement  à dépasser cette perte. Quoi qu’il en soit, la pratique de l’inférence est aussi l’exercice d’une compétence langagière .  construire et comprendre un syllogisme c’est parler sa langue.

1. Logique classique

1.1 Le cadre aristotélicien

Aristote n’utilise pas le terme “logique” dans les Premiers et les Seconds analytiques ; il parle du «[raisonnement, discours] analytique démonstratif », ce qui correspond à l’acception actuelle du terme logique (Kotarbinski [1964], p. 5).
Les Seconds analytiques définissent ce qu’est le savoir scientifique :

Ce que nous appelons ici savoir, c’est connaître par le moyen de la démonstration. Par démonstration j’entends le syllogisme scientifique. (S. A., i, 2, 15-25 ; p. 8)

Il s’ensuit que :

Il est nécessaire que la science démonstrative parte de prémisses qui soient vraies, premières, immédiates, plus connues que la conclusion, antérieures à elle, et dont elles sont les causes. (Ibid.).

Dans une note à ce passage, Tricot précise que:

Syllogisme est le genre, scientifique (producteur de science) la différence spécifique qui sépare la démonstration des syllogismes dialectiques et rhétoriques » (Ibid., note 3).

Le syllogisme scientifique produit du catégorique, le syllogisme dialectique du probable, et le syllogisme rhétorique du persuasif. C’est dans ce cadre que se comprend la position de la persuasion dans la rhétorique d’Aristote.

La  logique traditionnelle consiste en une analyse des propositions comme des constructions sujet-prédicat, une théorie des relations entre les quatre formes de proposition analysées et une théorie du syllogisme et des paralogismes.

1.2 Logique et raison

Au Moyen Âge, Thomas d’Aquin (1225-1274) reprend la définition aristotélicienne de la logique, en relation avec la réflexivité de l’acte de raisonnement :

La raison maîtrise non seulement les opérations des facultés qui lui sont soumises, mais encore son acte propre. […] L’intelligence s’auto-comprend et la raison peut se pencher sur sa propre activité. (Thomas d’Aquin, Sec. An., Com., p. 46)

La logique est la science de la raison :

L’intelligence possède une sorte d’art directeur de son propre acte, grâce auquel l’homme raisonne avec méthode, aisance et sûreté. Cet art, c’est la logique, la science rationnelle [science de la raison]. (Ibid.)

Cette définition est fondamentale pour la logique néo-thomiste, notamment pour Maritain qui définit la logique comme : « l’art QUI DIRIGE L’ACTE MÊME DE LA RAISON » (Maritain [1923], p. 1 ; majuscules dans le texte), définition reprise par Chenique (1975), cf. infra §2.4.

Dans une perspective proche, l’objet de la logique peut être déplacé de la raison au raisonnement (de la capacité à son produit concret), mettant au premier plan la valeur normative de la logique formelle, définie comme :

une science qui détermine quelles sont les formes correctes (ou valides) de raisonnement » (Dopp 1967, p. 11 ; italiques dans le texte).

1.3 La logique comme étude de l’inférence

Selon les logiciens mathématiciens :

— (La logique est) la discipline qui traite de l’inférence correcte. (Vax 1982, Logique)
— La logique a pour objet les principes de l’inférence valide. (Kneale & Kneale [1962], p. 1)
— La logique a la fonction importante de dire qu’est-ce qui s’ensuit de quoi. (Kleene [1967], p. 11)

1.4 La logique est une science

Comme toute science, la logique a pour tâche la poursuite de la vérité. (Quine [1973], p. 11)

Les stoïciens ont les premiers défini la logique non pas, à la manière d’Aristote comme un organon, un instrument (au service des sciences) mais une science.

1.5 Logique classique

La logique dite classique (ou logique traditionnelle, selon Prior 1967) est par nature une logique formelle : c’est un des mérites révolutionnaires d’Aristote d’avoir introduit l’usage systématique des variables. Elle est constituée d’un ensemble de thèses qui synthétisent des propositions d’origine aristotélicienne, stoïcienne, ou médiévale. Elle comprend deux parties :

— La logique des propositions analysées ou calcul des prédicats, qui correspond à la théorie aristotélicienne du syllogisme.

— La logique des propositions inanalysées ou calcul des propositions, qui s’intéresse à la construction, à l’aide de connecteurs logiques, de propositions complexes à partir de propositions elles-mêmes simples ou complexes, ainsi qu’à la détermination des formules valides (lois logiques, ou tautologies). Le calcul des propositions est d’origine stoïcienne.

“Lois de la pensée”
La logique classique est fondée sur divers principes, qu’elle considère comme des “lois de la pensée” :

— Principe de non-contradiction             

— Principe du tiers exclu, V. Proposition §321
La définition de la négation logique découle de ces deux principes.

 — Principe d’identité, “a = a”.
Toute chose est identique à elle-même ; toute chose est ce qu’elle est.

L’époque contemporaine a vu la multiplication des formalismes logiques dits “non classiques”. Ces formalismes logiques sont parfois inspirés par certains phénomènes du langage ordinaire non pris en compte par la logique classique, comme le temps ou la modalité, qu’elles se proposent de formaliser.

2. De l’art de penser à une branche des mathématiques

2.1 La logique “art de penser” et l’émergence de la méthode scientifique

D’Aristote jusqu’à la fin du 19e siècle, la logique classique est considérée comme l’art de penser correctement, c’est-à-dire de combiner les propositions de façon à transmettre à la conclusion la vérité des prémisses dans un même univers de sens stabilisé.
Les règles du raisonnement valide (de l’argumentation correcte) sont données par les règles d’évaluation du syllogisme, qui permettent de trier les syllogismes valables et de rejeter les paralogismes (raisonnement vicieux, paralogismes proprement dits, sophismes). Déterminant ainsi les schémas de raisonnement valides, la logique fournit la théorie du discours rationnel-scientifique.

À l’époque moderne, cette conception de la logique comme science du raisonnement discursif assimilant raisonnement scientifique, raisonnement syllogistique et  pensée naturelle a été déstabilisé par l’émergence des sciences structurées par le raisonnement expérimental fondé sur l’observation, la mesure, la prédiction et l’expérimentation, le tout régulé par le calcul mathématique.

À l’époque contemporaine, la logique a été intégrée aux mathématiques. Cette évolution a commencé à la Renaissance, et on peut la repérer chez Ramus (1515 – 1572, Ong 1958), pour qui jugement, logique et méthode doivent être pensés comme des opérations autonomes, sur un plan que nous appellerions épistémique ou cognitif, hors rhétorique et hors langage.
La mutation apparaît avec évidence si l’on compare La Logique ou l’art de penser contenant outre les règles communes, plusieurs observations nouvelles propres à former le jugement d’Arnauld et Nicole (1662) au Traité de l’art de raisonner (1796) de Condillac. Dans ce dernier ouvrage le langage du raisonnement n’est plus la langue naturelle dans sa capacité syllogistique, mais la géométrie. L’argumentation rhétorique n’est jamais prise en compte ; ainsi de l’analogie, n’est retenue que la proportion mathématique ([1796], p. 130). Les règles de la méthode scientifique ne sont désormais plus celles du syllogisme, mais celle des sciences ayant recours à l’observation, à l’expérience et au calcul.

2.2 Mathématisation de la logique

La logique est par nature formelle : elle s’intéresse non pas au contenu (à la substance, à l’objet particulier) des raisonnements ou des inférences, mais à leur forme. Elle a été formalisée, au sens d’axiomatisée et mathématisée, à l’époque contemporaine. La publication de la Begriffschrift (“écriture du concept”) par Frege, en 1879, marque le point à partir duquel la logique ne peut plus être vue comme un “art de penser“, mais comme un “art de calculer”, une branche des mathématiques.

Au début du XXe siècle, la logique classique est gagnée par le « crépuscule des évidences » :

On passe de la logique aux logiques qu’on construira à volonté, et à son tour, cette pluralité de logiques retire son privilège à la logique classique, qui n’est plus qu’un système parmi d’autres, comme eux simple architecture formelle dont la validité ne dépend que de sa cohérence interne. (Blanché 1970, p. 70 ; p. 71-72)

En s’axiomatisant, la logique renonce à sa fonction rectrice de la pensée, donc à sa fonction critique. Elle ne fournit plus le modèle du discours rationnellement argumenté ou de l’échange dialectique. C’est à cette époque que la logique est devenue cette discipline formalisée contre laquelle devaient s’opposer, dans les années 1950 et 1970, les logiques dites naturelle, non-formelle, substantielle… De fait, la logique classique maintenue doit être ajoutée à cette liste.

2.3 Résistance à la formalisation : Le néo-thomisme

La problématique de l’argumentation logique comme méthode de pensée s’est maintenue en théologie, comme partie importante du cursus philosophique néo-thomiste. En 1879 — date également de la publication de la Begriffschrift de Frege —, le pape Léon XIII publie l’encyclique Aeterni Patris, qui établit Thomas d’Aquin et son interprétation de l’aristotélisme comme une sorte de philosophie officielle de l’église catholique romaine, promouvant ainsi une vision de la logique comme fondement de la pensée au moment même où cette orientation était scientifiquement dépassée.

Néanmoins, le néo-thomisme a produit un courant d’enseignement et de recherche sur la logique classique comme méthode de pensée et cadre analytique pour la cognition en langage naturel. On trouve des développements substantiels relatifs à la logique traditionnelle, comme ainsi d’intéressantes considérations sur les types d’arguments, les sophismes et paralogismes, dans des manuels de philosophie d’inspiration néo-thomiste pour l’éducation religieuse à un niveau supérieur. D’importants travaux, comme la Petite logique de Maritain ([1923]), Tricot (1928), Chenique (1975) témoignent de cet intérêt pour la logique comme structure et méthode de la cognition naturelle, ainsi que du refus des conceptions formalistes de la logique.

Ce courant a ainsi développé une vision des liens entre logique et argumentation bien distincte de celle de la “Nouvelle rhétorique”, qui oppose logique et argumentation.

La théorie des trois opérations de l’esprit

La théorie des trois opérations de l’esprit vient de Maritain (1937, §2-3). Elle reprend ainsi la logique classique, abandonnée par les logiciens attirés par les potentiels des modèles mathématiques. Elle met particulièrement en lumière la nécessité de prendre en compte la genèse progressive de l’argumentation à partir du terme et de la proposition. Elle a ainsi toute sa place dans une analyse des raisonnements en langue ordinaire.

L’argumentation comme processus mental

Comme processus mental, l’argumentation est définie par trois “opérations de l’esprit”, l’appréhension, le jugement et le raisonnement :

Appréhender [1]. Par l’appréhension, l’esprit saisit un concept, “homme”, puis le délimite “tous les hommes”, “certains hommes”.
Juger.  Par le jugement, l’esprit affirme ou nie quelque chose du concept ainsi délimité, pour aboutir à une proposition, l’homme est mortel”.
Raisonner. Par le raisonnement, l’esprit enchaîne ces propositions, de façon à progresser de vérités connues vers des vérités nouvelles.

L’argumentation comme processus discursif

Ces trois opérations cognitives correspondent respectivement à trois opérations linguistiques : nommer, prédiquer, enchaîner les propositions ou argumenter.

— Nommer. Cette opération correspond à l’ancrage langagier du concept, au moyen d’un terme, selon sa quantité ; elle ouvre la question de la référence.
Prédiquer, dire quelque chose à propos des êtres ainsi nommés et quantifiés, c’est-à-dire construire un énoncé.
Argumenter, enchaîner de façon ordonnées les propositions déjà connues, les prémisses, en un discours, l’argumentation, de façon à produire une proposition nouvelle, la conclusion, à partir de propositions déjà connues. L’argumentation au niveau discursif correspond au raisonnement au niveau cognitif.

Ce modèle linguistique-cognitif correspond assez bien au concept d’argumentation comme schématisation défini dans la logique naturelle de Grize.

3. Logique et argumentation

3.1 Mise à distance de la logique formalisée

Les logiques classiques ont un lien essentiel avec certaines formes du discours en langue naturelle ; elles sont, à leur manière, des théories de l’argumentation. Les logiques pragmatiques — logique non formelle, substantielle, ou naturelle — relèvent d’un mouvement de critique des formalismes axiomatisés pour une meilleure prise en compte des conditions écologiques de l’argumentation : l’argumentation est irréductiblement liée à la langue naturelle, et au contexte. La logique formalisée est décontextualisée et s’exprime dans un langage contraint, “enrégimenté”, qui exploite et oublie la langue naturelle, V. Argumentation et démonstration, §5.

Dans la tradition de la philosophie du langage, et sans prendre en compte la tradition de la rhétorique argumentative, Toulmin a montré que le mouvement de formalisation de la logique appelait un accompagnement, une contrepartie prenant en charge la pratique logique («  logical practice », [1958], p. 6), mobilisant des argumentations substantielles (« substantial argument », ibid., p. 125), dépendant du domaine considéré («  field dependant », ibid., p. 15), dont le modèle est la pratique juridique (« logic is generalized jurisprudence » ibid., p. 7) et dont le but premier est justificatif (« justificatory », ibid., p. 6)

À la différence d’autres théories de l’argumentation, peut-être en opposition au rejet de la logique par la nouvelle rhétorique, la logique non formelle (informal logic) et la logique naturelle ont conservé le mot logique dans leurs intitulés, V. Études d’argumentation; Argumentation: Définitions.

3.2 Langage logique et langue naturelle : Éléments différentiels

L’intersubjectivité, exclue du langage logique, structure la langue, le discours et le raisonnement naturels.

— L’usage de la langue logico-scientifique est guidé par le principe de vérité, le langage commun par la véridiction.

— La langue des sciences est référentielle, la langue naturelle peut être utilisé figurativement. Elle permet la ruse, le mensonge, la manipulation, la fiction et l’humour, V. Figure ; Ironie.

— La logique et la science demandent des termes stables et définis de manière univoque. Le lexique de la langue naturelle est marqué par l’ambiguïté, le  floula polysémie et l’homonymie. Les conflits de catégorisation et de définition sont courants. Dans un discours en langue naturelle, le sens  global des mots se construit progressivement, parallèlement à celui de l’objet de discours qu’ils désignent.
Le sens des mots est défini en langue ; le sens des mots dans le dictionnaire est un condensé, extrait de leurs usages constatés. La signification des mots en discours s’ajuste au contexte, qui peut redéfinir leur sens. Le sens donné aux termes scientifiques stabilise leur usage, quel que soit le contexte.
L’apparition ou la redéfinition d’un terme scientifique est l’œuvre explicite de la communauté concernée (voir le cas du mot planète). Les définitions sont et restent stipulatives. Les mots nouveaux ordinaires ou les nouveaux sens de mots apparaissent peu à peu, et peuvent n’être enregistrés que tardivement dans le dictionnaire.

— La syntaxe de la langue logique définit et construit des expressions bien formées et les enchaîne de façon univoque selon de règles de construction explicites . Les énoncés de la langue naturelle peuvent correspondre à plusieurs schémas syntaxiques, V. Composition et division ; Connecteurs logiques ; Connecteurs linguistiques.
Le langage ordinaire admet  le raisonnement hypothético-déductif (mutatis, mutandis), mais également une variété de formes hétérogènes de raisonnement dont la théorie des types d’argumentation s’efforce de donner une idée.

— Un langage où termes et opérations sont définis de manière univoque élimine la redondance. Le discours naturel exploite la redondance sous toutes ses formes : marques de personne, de nombre, de temps ; redondance des traits sémantiques et des informations etc. La redondance peut faciliter la communication, ou peut, au contraire,  lui faire obstacle, selon les intentions du locuteur, V. Verbiage.

— Toutes les opérations logiques se développent sur le registre de l’explicite. Le discours se déploie sur la base de plusieurs couches sémantiques, V. Présupposition. La pleine compréhension d’un discours demande qu’on tienne compte des projections du discours, c’est-à-dire du non-dit, des significations implicites, sous-entendues, ainsi que des allusions dont le déchiffrement, toujours incertain, dépend en particulier du contexte et de la connaissance qu’on a de l’interlocuteur.

— Le langage logique exprime pleinement un sens univoque. Le discours ordinaire projette son sens dans des directions incertaines, d’où la nécessité de l’interprétation.

Ces caractères différentiels qui, du point de vue de la la logique, peuvent être vus comme  autant de défauts de la langue ordinaires, constituent, dans le discours naturel autant de ressources contextuellement exploitables par les locuteurs, en fonction de leurs intentions communicationnelles.


[1] Ce sens de appréhender1, appréhension1 “saisir par l’intelligence” “acte d’appréhender1” n’a rien à voir avec celui de leurs homonymes appréhender2, “craindre”, appréhension2 “crainte”.

 

Liaison: Argumentation à prémisses liées

Arg. à prémisses LIÉES
LINKED – COORDINATE arg.

L’argumentation liée est définie comme une argumentation où la conclusion repose sur plusieurs propositions dont la combinaison produit un argument.
On dit également que la conclusion est soutenue par un ensemble de prémisses interdépendantes ; ou que ces propositions ne sont suffisantes pour la conclusion que si elles sont prises conjointement.

Ce vocabulaire risque de mélanger deux questions bien distinctes :
— D’une part, celle du mode de liaison de propositions dont l’ensemble constitue un seul argument, la notion de liaison étant alors constitutive de celle d’argument.
— D’autre part, celle du mode de combinaison d’arguments de façon à produire une conclusion concluante. La notion de liaison est alors constitutive de celle d’argument concluant.

1. Propositions liées de façon à produire un argument

L’expression argumentation liée s’entend comme argumentation reposant sur des prémisses liées. Comme on ne parle de prémisse (majeure, mineure, V. Syllogisme) que dans la perspective d’une conclusion, l’expression prémisses liées est un pléonasme, mais il est difficile de s’en passer. En fait, ce sont des propositions qui sont liées, de façon à les constituer en prémisses, cette combinaison constituant un seul argument soutenant une conclusion.

Le syllogisme classique a une structure liée : “tous les membres de cette Société ont plus de 30 ans”, n’est un argument pour “Pierre a plus de 30 ans” que si on la combine avec la proposition “Pierre est membre de cette Société”.

Schématisation de l’argumentation liée :

 

Dans la composante assertive du modèle de Toulmin, l’énoncé pris pour Donnée (Data) ne devient un argument que lorsqu’il est pris conjointement avec sa Loi de passage (Warrant) et sa Garantie (Backing). Ce schéma présente donc une structure liée.

2. Convergence et liaison

2.1 Argumentation à prémisses liées et argumentation convergente

Les notions de liaison et de convergence ne décrivent pas des phénomènes de même niveau ; plusieurs arguments convergent sur une même conclusion, et plusieurs énoncés sont liés de façon à constituer un argument (pour une certaine conclusion).

Comme toutes les argumentations convergentes sont constituées de plusieurs arguments, il s’ensuit que toutes les argumentations convergentes sont aussi, à un autre niveau, à prémisses liées, comme le montre le schéma complet de l’argumentation convergente :

— Schéma “Donnée + Loi de passage

— Schéma “Donnée + Warrant + Backing” :

2.2 Arguments liés de façon à produire une conclusion probante

L’effet de liaison joue également sur les arguments entrant dans une argumentation convergente, dont la force n’est pas la simple résultante du cumul des forces individuelles des arguments. Les argumentations indicielles, lorsqu’elles combinent des indices nécessaires en un faisceau nécessaire et suffisant, ainsi que les argumentations au cas par cas lorsqu’elles sont exhaustives bénéficient d’un effet de liaison, faisant que le tout a une force supérieure à celle de l’addition de chacune des parties.

2.3 Arguments convergents ou prémisses liée ?

Pour répondre à cette question, on considère une conclusion soutenue par un ensemble de prémisses, on prend une prémisse particulière, on regarde ce qui se passe si elle est fausse ou si on la supprime (Bassham 2003) :

— Si ce qui reste fournit une argumentation, on a affaire à une argumentation convergente :

(1) Pierre est intelligent, il présente bien, il fera un excellent négociateur
(2) Pierre est intelligent, il fera un excellent négociateur.
(3) Pierre présente bien, il fera un excellent négociateur.

Toutes ces argumentations sont recevables ; “Pierre est intelligent” et “Pierre présente bien” sont co-orientés vers la même conclusion.

— Si ce qui reste ne constitue plus une argumentation, on a affaire à une argumentation liée :

(1) Il a plu et il a gelé, il doit y avoir du verglas.
(2) Il a plu, il doit y avoir du verglas ?!
(3) Il a gelé, il doit y avoir du verglas ?!

La première argumentation est recevable telle quelle, les autres non, sauf considération du contexte, c’est-à-dire ajout de prémisses manquantes.

Walton considère que l’intérêt de cette distinction est de l’ordre de la réfutation :
— Dans le cas de l’argumentation liée, il suffit de montrer que l’une des prémisses est fausse ou inadmissible.
— Dans le cas d’argumentations convergentes, pour réfuter la conclusion, on doit réfuter chaque argument (Walton 1996, p. 175).
Il est possible de concéder un argument dans le cas de l’argumentation convergente, on ne peut pas renoncer à une prémisse dans le cas de l’argumentation liée.

L’utilité et la praticabilité de la distinction convergent/lié ont été mises en cause par Goddu (2007).
Fondamentalement, il s’agit de déterminer si on a affaire à une ou plusieurs bonnes raisons, de structurer le flux verbal en déterminant quels sont les blocs discursivement cohérents qui viennent étayer une conclusion.


 

Justification – Délibération

JUSTIFICATION – DÉLIBÉRATION

 

La différence entre la justification et la délibération est une question de référence temporelle. On délibère sur une question argumentative dont on ne connaît pas la réponse et on justifie une réponse déjà donnée à une question argumentative. La délibération se fait dans le doute, la justification sur la base d’une certitude.

— La délibération intervient dans un contexte de découverte. La délibération, intérieure ou collaborative, porte sur une décision à prendre, Le raisonnement se développe des arguments jusqu’à une conclusion introduite par donc. Les arguments conditionnent la conclusion.

Question délibérative : Dois-je démissionner ?
Arguments : — J’ai envie d’aller à la pêche ; il faut que je passe plus de temps avec mes enfants
Conclusion / Réponse :  je dois démissionner

La décision étant prise, l’action suivra peut-être.

— Dans un contexte de justification le discours va de la conclusion aux arguments. J’ai démissionné, c’est un fait :

Question justificative : Pourquoi as-tu démissionné ? Justifie ta décision !
Réponse : J’ai consenti trop de sacrifices.

Alors que la délibération est en donc, la justification est en parce que. Elle rappelle les arguments qui ont motivé la démission. Pour expliquer, rendre compte de la décision prise, je rappelle toutes les bonnes raisons qui m’ont poussé à le faire et, si nécessaire, j’en invente de nouvelles. Les mobiles intervenant lors d’une délibération intérieure peuvent n’avoir rien de commun avec les bonnes raisons avancées publiquement pour justifier la décision prise, V. Mobiles et motifs.

  justificative
Argumentation  
  délibérative

Dans le cas de la délibération, il y a une vraie incertitude sur la conclusion, qui est construite au cours d’un processus argumentatif cognitif et interactionnel. Dans le cas de la justification, la conclusion est déjà là. Le doute et le contre-discours sont fonctionnels dans la délibération, alors que la justification les efface.

Les mécanismes de l’argumentation valent pour la justification et pour la délibération. Les mêmes arguments, qui étaient délibératifs, deviennent justificatifs : on explique la décision prise, V. Explication.

La disposition textuelle (monologale) justificative expose en premier la conclusion, puis les arguments la justifiant, et réfute les arguments qui s’y opposent. La disposition textuelle (monologale) délibérative part des données, des arguments, et construit la conclusion. Le jury délibère, le jugement justifie la décision.

Les situations de délibération et de justification pures représentent des cas limites : je ne sais vraiment pas ce que je vais conclure et faire ; je suis sûr d’avoir bien fait. Un même argumentateur peut osciller d’une posture (footing) délibérative à une posture justificative, par exemple si, au cours de sa justification il remet en question la décision qu’il a prise.

Si l’on postule que toute argumentation qui se présente comme délibérative est en fait orientée par une décision inconsciemment prise, tout est justification. Mais l’organisation institutionnelle des débats réintroduit de la délibération. Le débat peut parfaitement être délibératif alors que chacune des parties vient avec des positions et des conclusions fermement établies et dûment justifiées. Le choc des justifications produit de la délibération.


 

Justice, Règle de –

Règle de JUSTICE

La « règle de justice » demande que « tous les êtres d’une même catégorie soient traités de la même façon » (Perelman),  c’est-à-dire selon l’ordre qui leur sont assignés  dans cette catégorie.

Perelman & Olbrechts-Tyteca présentent la règle de justice comme un principe argumentatif fondamental, et citent quelques-unes des catégories qui, historiquement, ont réglé la répartition des biens, c’est-à-dire la façon de partager le gâteau :

Tous les êtres d’une même catégorie doivent être traités de la même façon.
À chacun selon son mérite ; à chacun selon sa naissance ; à chacun selon ses besoins. (Perelman [1963], p. 26).

Ce principe fonde les revendications comme “à travail égal, salaire égal” ; “à rendement égal, salaire égal”. Les domaines d’application sont nombreux :

à chacun la même chose
à chacun selon son ordre d’arrivée (répartition des prix)

à chacun selon le tirage au sort (service militaire ; loterie)
à chacun selon sa taille (uniformes)
à chacun selon ses revenus (impôt)

Pour que la règle de justice puisse fonctionner, il faut disposer 1) d’une catégorie et d’une échelle définissant et hiérarchisant ses membres, et 2) d’une catégorie et d’une échelle définissant et hiérarchisant les traitements qui leur sont réservés.

(1) Définition et hiérarchisation des « êtres » concernés :
Qui peut travailler ? Comment se hiérarchisent les tâches ?

Les individus sont d’abord classés comme membres d’une catégorie générale comme :“être né” ; « “avoir des besoins” ; “avoir du mérite” (on peut mériter une punition ; démériter c’est avoir un mérite négatif) ; “avoir travaillé tant d’heure, fabriqué telle quantité de produits”, etc. Il faut donc d’abord donner les critères d’appartenance à la catégorie considérée, c’est-à-dire définir ce qu’on entend par “naissance, mérite, travail”.

On doit ensuite établir une hiérarchie interne  à la catégorie des  modes de naissance, des types de mérite, et des quantités de travail. Cette hiérarchie fondera les jugements :

P a travaillé autant que /plus que /moins que Q or R

(2) Définition et hiérarchisation des modes de « traitements »  des êtres concernés : Qu’est-ce qui constitue une rémunération ?
Comment les rémunérations sont-elles liées à la hiérarchie des tâches ?

On doit ensuite convenir d’une échelle des récompenses (et des peines) associées à la hiérarchie intra-catégorielle précédente :  Quel salaire pour quel travail ?
Ces hiérarchies ordonnées peuvent être représentées par des échelles argumentatives.

Il s’ensuit que la règle de justice engendre trois types de questions argumentatives spécifiques,
— Conflits de catégorisation sur l’opération (1) : définition d’une catégorie (qui est mathématicien ?), et conflit de catégorisation : l’individu X fait-il bien partie de la tribu (est-il un vrai mathématicien ?)

— Conflits de hiérarchisation sur l’opération (2), sur la définition d’une métrique (les critères d’excellence en mathématique).

— Conflits sur l’opération (3), définissant l’échelle des récompenses et des peines.

Ces hiérarchisations rendent la règle de justice plus complexe que a a pari. La pratique suivante est fondée sur un argument a pari strictement appliqué (pas de hiérarchie des crimes, pas de hiérarchie des peines) :

Le général Baclay, c’était aussi un drôle de numéro matricule. Mais une drôle de femme, très juste à sa façon. Elle fusillait de la même manière femme et homme, tous les voleurs, que ça ait volé une aiguille ou un bœuf. Un voleur c’est un voleur et ça les fusillait tous. C’était équitable.
Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé, 2000 [1]

La justice comme exclusion de l’arbitraire

L’opération (1) met “chacun dans sa catégorie”, et la règle de justice prend ces catégories comme des données, sans s’interroger sur leur constitution. Le second exemple de Perelman “à chacun selon sa naissance” montre que la règle dite de justice peut servir l’injustice : “à chacun selon son genre ;
à chacun selon la couleur de sa peau”.

Au niveau de l’opération (2), la règle de justice est supposée s’appliquer de façon linéaire, à tous les membres du groupe, mais les règles concrètes incluent des bornes, des seuils et des principes de lissage. Pour l’impôt, la règle “à chacun selon son revenu” s’applique à partir d’un certain revenu ; elle est non linéaire, elle admet des seuils.

En vertu du principe “qui favorise défavorise”, la règle de justice, crée obligatoirement d’innombrables sentiments d’injustice. Si les biens sont répartis selon les mérites, ils ne le sont pas selon la naissance ni selon les besoins. Elle ne peut être dite “de justice” qu’en tant qu’elle s’oppose à l’arbitraire du principe “à chacun selon mon bon plaisir”. C’est une règle d’exclusion de l’arbitraire, non pas de l’injustice.

La règle de justice n’est dite “juste” que parce que la catégorie et la relation d’ordre ont été définies en faisant abstraction des cas à juger : “C’est juste parce que la règle existait avant votre cas”.


[1] Paris, Le Seuil, p. 111.


 

Juste milieu, arg. du –

Arg. du JUSTE MILIEU

L’argument de la modération s’oppose à l’appel au radicalisme.  L’argument du juste milieu cherche un point d’équilibre entre les positions en présence.

1. Appel à la modération, appel à la radicalisation

En politique, la modération s’oppose au radicalisme ou à l’extrémisme, comme le réformisme à la révolution. L’argument de la modération [1] privilégie la nécessité de s’en tenir à la pratique, au compromis, de tenir des positions inclusives, de changer les choses, peu à peu afin de ne heurter personne.
L’appel au radicalisme se développe dans des discours qui mettent en avant l’urgence de la décision, le nécessité d’éviter l’enlisement et de prendre un nouveau départ, , la volonté d’être fidèle à tout prix à ses principes posés comme des antinomies, « la liberté ou la mort », etc.

Les éthos et les états émotionnels associés respectivement à la modération et au radicalisme sont nettement contrastés :

Conservateur vs révolutionnaire.
Ouvert au dialogue et au compromis vs intransigeant.
Réaliste vs idéaliste.
Calme vs exaltation.

2. Argument du juste milieu

L’argument du juste milieu cherche à attribuer à chacun son dû. .Il justifie une mesure en montrant qu’elle ne donne satisfaction à aucune des parties en compétition qu’elle présente comme des extrêmes. Il permet à son utilisateur de se situer dans la position du tiers responsable, V. Rôles.

Les organisations patronales m’attaquent, les syndicats ouvriers aussi, donc ma politique est juste.
Je me tiens éloigné des extrêmes.

Le christianisme a rétabli dans l’architecture, comme dans les autres arts, les véritables proportions. Nos temples, moins petits que ceux d’Athènes, et moins gigantesques que ceux de Memphis, se tiennent dans ce sage milieu où règnent le beau et le goût par excellence.
Châteaubriand, Le Génie du christianisme [1802].[1]

La position intermédiaire est valorisée : “la vertu est dans l’entre-deux” (lat. in medio jacet virtus):

La vertu est dans l’entre-deux” (lat. in medio jacet virtus)
Ni téméraire, ni lâche, simplement courageux.

Contre le juste milieu

La recherche du juste millieu est impossible entre le persécuteur et le persécuté :“C’est ça, cinq minutes pour les Juifs et cin minutes pour Hitler ! Un peu pour l’un, un peu pour les autres.!”

L’argument du juste milieu est combattu par l’argument de la situation exceptionnelle qui demande des mesures radicales.

Celui qui souhaite trouver le juste milieu et appelle au compromis sera stigmatisé comme une personne indécise, qui ne veut pas examiner en détail les arguments des parties, qui ne veut ni se compromettre ni s’engager.
Assez de discussion, coupons la poire en deux” : Comme le montre, si l’on ose dire, le cas du jugement de Salomon, cette division n’est pas toujours possible.


[1] Lat. arg. ad temperentiam; temperantia, “modération, mesure”

[1] 3e partie, livre 1, chap. 6. Tours, Mame, 1877, p. 194-195.


 

Ironie

IRONIE


L’ironie est une stratégie de destruction du discours, qui ridiculise un discours en s’appuyant sur une évidence contextuellement irréfutable.

1. L’ironie comme réfutation par l’évidence

Au point de départ de l’ironie, il y a un discours D0 hégémonique. Un discours hégémonique est un discours considéré comme vrai dans un groupe, ayant le pouvoir d’orienter ou de légitimer les actions du groupe et dans un rapport conflictuel avec un discours minoritaire. Dans une situation S0, le participant L1, le futur ironisé, cible de l’ironiste L2, a tenu un certain discours D0 avec lequel le futur ironiste n’était pas d’accord. Ce discours s’est constitué en discours micro-hégémonique. Le futur ironiste s’est soumis, sans être convaincu.

L11 (futur ironisé) : — Et si on faisait une grande balade jusqu’au sommet ?
L21 :(futur ironiste) : — Hmm… Paraît qu’il y a des passages scabreux
L1: — Pas de problème, je connais la balade, c’est facile
L2: — Ah bon alors…

Dans une situation ultérieure, l’ironiste reprend des éléments de ce discours premier alors que les circonstances rendent ce discours intenable. Plus tard, alors qu’ils sont perdus sur un à-pic, l’ironiste dit :

L2x : — Pas de problème, je connais la balade, ça passe facile !

Ce dernier énoncé est étrange :
— À l’évidence, les circonstances le rendent absurde.
— Si la discussion originelle a été oubliée, l’énoncé est interprété comme une antiphrase.
— Si elle est encore présente dans la mémoire des participants, alors il y a ironie : L2_x refait entendre l’affirmation L1_2, alors que les circonstances la rendent manifestement fausse. Le mécanisme est du type ad hominem, où l’on oppose ce que l’adversaire dit à ce que tout le monde peut constater. Dans la mesure où les faits sont évidents, L1 se retrouve accusé non seulement de dire le faux, mais de dire des absurdités. L’ironie est méchante.

2. Destruction ironique et réfutation scientifique

On peut opposer comme suit la destruction ironique et la réfutation scientifique :

Réfutation scientifique Destruction ironique
L1 dit D0 L1 dit D0 en S0
Le réfutateur L2 cite D0, en l’attribuant à L1 L’ironiste L2 dit D en S1 :
D reprend D0
— L’attribution de D0 à L1 n’est pas explicite ; soit elle est présente dans la mémoire discursive ; soit elle est signifiée indirectement dans D
Le réfutateur falsifie D0 par des arguments explicites et concluants L’évidence contextuelle détruit D=D0.
 Cette évidence est telle que (L2 estime que) elle n’a pas à être explicitée.

3. L’ironie argumentative est défaisable

Ducrot propose l’exemple suivant, constitué d’un énoncé et d’une description de la situation d’énonciation ; par commodité les différents stades ont été numérotés :

(1) Je vous ai annoncé hier que Pierre viendrait me voir aujourd’hui (2) et vous avez refusé de me croire. Je peux, aujourd’hui, (3) en vous montrant Pierre effectivement présent, vous dire sur le mode ironique. (4) « Vous voyez, Pierre n’est pas venu me voir. » (Ducrot 1984, p. 211)

(1) Vous a produit une suite non préférée, il y a donc eu débat entre les protagonistes en S0. (2) Le (futur) ironiste, Je, a perdu ce débat. (3) L’évidence de la présence de Pierre est donnée par Je mieux que comme un argument concluant, comme une “vraie preuve”, supposée “clouer le bec” et donner une bonne leçon à Vous.
Mais le fait ne fait pas preuve. Il n’y a pas de raison d’arrêter l’analyse en ce point. L’ironie est surtout étudiée en prenant pour objet l’énonciation ironique, alors que c’est un phénomène séquentiel, connaissant deux issues, l’une où l’ironie est heureuse, l’autre où elle est malheureuse. Je constate bien que Pierre est effectivement présent, mais cela ne prouve pas qu’il soit venu voir Je ; Vous peut répliquer :

Non, Pierre n’est pas venu te voir. Il est venu voir ta sœur.

L’application du topos de substitution des intentions, a permis ici de réfuter l’ironie, V. Mobiles. Pas plus que la métaphore, l’ironie n’est inaccessible à la réfutation.

4. L’ironie peut se passer de toute marque

Dans les années 1979-1980, la ville de Zürich a connu un mouvement de protestation des jeunes, qui a marqué les esprits. Müller est le nom des deux délégués du mouvement, Hans et Anna Müller.

Deux émissions TV ont provoqué un choc extrême dans le public Suisse alémanique. La première fut une programmation genre grand débat qui vu le chahut occasionné par des membres du mouvement, fut interrompue. La seconde, surnommée par la suite “Show des Muller” montra deux militants de la Bewegig (mouvement) habillés en bourgeois zurichois et tenant le discours de leurs adversaires (accroître la répression, fermer le centre autonome, etc.). La presse à sensation et certains individus orchestrèrent une véritable campagne de diffamation après le choc de la seconde émission. Signalons au passage que le terme “müllern” est entré dans le vocabulaire du mouvement avec un sens proche de “épater le bourgeois”. La mise en évidence de situations paradoxales fut une des spécialités des mouvements restant à la fois insaisissables et sachant pertinemment qu’il fallait “chauffer les médias” selon l’expression de McLuhan.
Gérald Béroud, Valeur travail et mouvement de jeunes, 1982.[1]

Le discours ironique D consiste dans la simple reprise « d’un air sérieux » du discours ironisé D0 par ses opposants ; D et D0 se recouvrent parfaitement. Le discours ironisé D0 est le discours bourgeois, non seulement dans ses contenus, ses modes d’énonciation et ses codes vestimentaires, mais aussi dans sa pratique de l’argumentation soumise aux normes bourgeoises de calme et de courtoisie, flanquée de son rituel contre-discours. C’est toute la pratique de “l’honorable discussion” contradictoire, poppérienne, qui est rejetée par les pratiques de rupture des Müller.

Avec son appel à l’évidence, l’ironie se situe à l’extrême bord de l’argumentation. Elle continue à fonctionner dans des situations dramatiques où l’argumentation est vaine ou impossible. Les remarques suivantes ont été écrites sous le régime dictatorial, de la Tchécoslovaquie d’avant 1989 :

Dans les milieux intellectuels, l’attitude à l’égard de la propagande officielle se traduit souvent par le même mépris condescendant que celui que l’on a pour le radotage d’un ivrogne ou les élucubrations d’un graphomane déséquilibré. Comme nos intellectuels apprécient particulièrement les subtilités d’un certain humour absurde, il peut leur arriver de lire pour le plaisir l’éditorial de Rude Pravo* ou les discours politiques qu’on y imprime. Mais il est très rare de rencontrer quelqu’un qui prend cela au sérieux. […]

Petr Fidelius, Prendre le mensonge au sérieux, 1984[2]
Le Rude Pravo était le journal du Parti communiste de Tchécoslovaquie, à l’époque du pouvoir communiste.


[1] Revue Internationale d’Action Communautaire 8/48, 1982, note 62, p. 28. L’émission de télévision en suisse allemand est disponible à l’adresse : http:// www.srf.ch/player/video?id=05f18417-ec5b-4b94-a4bf-293312e56afe] (20-09-2013).

[2] Esprit, 91-92, 1984, p. 16.


 

Invention: La collecte des arguments

Inventio, INVENTION
La collecte des arguments


L’inventio rhétorique a mis au point une méthode universelle de fouille du réel procédant par un questionnement systématique qui permet de dégager, structurer et exploiter l’information..

La théorie de l’argumentation comprend un volet formel et un volet substantiel. Le premier s’intéresse aux différents modes de passage d’un argument à une conclusion, autrement dit aux types d’argumentations. Le second porte sur la recherche et la sélection de contenus exploitables comme arguments, objet propre de la théorie de l’inventio. Le mot peut se traduire par “invention”, mais seulement au sens que le mot a dans l’invention, inventeur d’un trésor pour parler de la “découverte” et de son auteur. La rhétorique n’invente pas ses arguments au sens courant du terme, elle les découvre.

1. Une technique universelle de recherche de l’information

1.1 Organisation et questionnement du réel ordinaire

Le questionnement de l‘inventio repose sur une ontologie, qui est dérivée des Catégories d’Aristote (1b 25 sq. ; Tricot, p. 5). Cette ontologie organise le monde des événements selon les paramètres suivants :

Personne, Action, Temps, Lieu, Manière, Cause ou Raison …

Il s’agit d’une ontologie occidentale ; nous parlons d’ontologie tout court par ignorance d’autres ontologies. Les paramètres qui la composent varient selon les auteurs.
Selon Benveniste (1966, ch. VI), ces catégories de pensée sont liées aux catégories de langue. Ces paramètres sont des “têtes de chapitres” qui permettent d’effectuer un premier découpage de la réalité. Ils peuvent être rapprochés du système de complémentation des phrases, et de celui des mots interrogatifs.

Paramètres Question Exemple
Personne focus Qui ? Pierre
Temps Quand ? hier
Action Quoi ? a pu rencontrer Paul
Quantité Combien ? deux fois
Lieu Où ? à la brasserie Georges
Manière (*) Comment ? avec beaucoup de précautions
Moyen Comment ? grâce à la complicité de Paul
But, raison Pourquoi ? pour discuter de leurs affaires

On peut parler de topique interrogative en référence aux questions elles-mêmes, ou de topique substantielle en référence aux informations concrètes qui leur répondent.
L’application systématique de cette grille interrogative fournit une méthode d’enquête permettant de collecter exhaustivement et d’organiser les informations relatives à un événement quelconque. Cette méthode interrogative est extrêmement efficace, toujours utilisée dans les enquêtes ordinaires sur le monde, et on ne voit pas comment elle pourrait ne pas l’être.
Elle est connue actuellement comme la méthode “QQOQCCP, Qui ? Quoi ? Où ? Quand ? Comment ? Combien ? Pourquoi ?” (“Five W” en anglais). Au Moyen Âge, elle guidait la pratique des confesseurs pour traquer le péché (Robertson & Olson, 2017). On peut parler de questions “inquisitoires” [1] , au sens où une inquisition est définie comme une « enquête, recherche méthodique, rigoureuse » (TLFi, Inquisitoire) . Elle constitue un socle de la pensée ordinaire occidentale.

Les mots interrogatifs ont déjà été reconnus dans diverses langues à des fins différentes : à des fins spéculatives, dans le latin des scolastiques : cur, quomodo, quando [pourquoi, comment, quand] ; à des fins militaires en allemand, où la tétralogie “Wer ? Wo ? Wann ? Wie ?” est enseignée à toutes les recrues militaires comme canevas des renseignements que tout éclaireur en reconnaissance doit être capable de se procurer et de rapporter à ses chefs. (Tesnière 1959, p. 194)

[1]  Bien distinctes des questions inquisitoriales, posées par l’Inquisition, tribunal religieux créé au au Moyen Age par l’église catholique.

1.2 Exploitation de la topique interrogative

Du point de vue de la rhétorique, ces questions topiques guident la quête d’arguments, en focalisant sur chacun des points les plus généraux où il faut chercher les informations constituant la substance des arguments. Ces points sont désignés métaphoriquement comme des lieux, topoï (sg. topos) en grec, loci (sg. locus) en latin, V. Topos ; Types d’argument.

Examinons maintenant les lieux [loci] qui fournissent les arguments. […] pour moi, ce sont des bases [sedes] où se cachent les arguments et d’où il faut les tirer. En effet, toutes les terres ne produisent pas la même chose […] ; de même parmi les poissons, les uns aiment les fonds plats, les autres les fonds rocheux […] ; de même, n’importe quel argument ne peut être tiré de n’importe où et il ne faut pas chercher sans discrimination. (Quintilien, I. O, V, 10 § 20-21 ; p. 132-133)

La discussion de la méthode de questionnement est reprise par Quintilien, dans la discussion des « états de cause » (I. O. III, 6 ; Cousin p. 160 sq. V. Stase). La liste des questions permettant de trouver des informations sur l’événement s’étend à

La définition, le genre, l’espèce, les différences, les propriétés, l’élimination (finitio), la division, l’origine, les accroissements, les similitudes, les dissemblances, les contraires, les conséquences, les causes efficientes, les effets, les résultats, la comparaison, qui est subdivisée en plusieurs espèces. (id. V, 10, 94).

Cette liste utilise le même principe de liste de points qui doivent être interrogés pour constituer un tableau du fait discuté. Dans une perspective judiciaire, la question de l’acte “ Quoi ? De quoi s’agit-il ?” porte sur la définition, et se subdivise selon les éléments essentiels de la définition. Se constitue ainsi une liste de types d’arguments en fonction de leur source :  arguments tirés de la définition, du genre, de l’espèce… de l’origine (de la cause…), des analogues, des contraires, etc.

Une question topique est une question portant sur un de ces paramètres, considéré métaphoriquement comme un “lieu”. L’ensemble de ces questions constitue ainsi une topique. Chacun de ces lieux généraux constitue un domaine spécifique, lui-même structuré selon un ensemble de paramètres liés à des sous-questions constituant des sous-topiques, voir §2 Topique de la personne). Les “têtes de chapitres” pertinentes ainsi déterminées sont les points d’engendrement du texte.

D’une façon générale, tout domaine structuré est organisable selon cette méthode de questionnement. Comme ces “têtes de chapitres” correspondent à des types d’arguments, le terme topique peut être utilisé pour désigner un ensemble des types d’arguments caractérisant le domaine, ou les plus courants dans le domaine, V. Topique politique ; Topique juridique.

1.3 La méthode

Ces rubriques permettent d’atteindre des informations qui peuvent être très précises et concrètes,

— Quand [avez-vous établi le contact] ?
— Le 23 juillet 2020 à 20h32.

L’ensemble des informations recueillies permet de constituer une documentation exhaustive et méthodique sur un événement. Cette documentation peut être utilisée comme base d’une description, d’une narration, d’un rapport, d’un article de journal, d’un essai etc. Elle n’est pas, dans son principe, liée spécifiquement à un souci argumentatif, mais les informations qu’elle réunit peuvent aussi être traitées comme des données qui, structurées par un principe inférentiel, conduiront à des conclusions.

La qualité de la documentation obtenue dépend entièrement de la façon dont sont obtenues les réponses, selon qu’elles sont ou non construites sur une base empirique.

— Elles peuvent être fournies a posteriori, c’est-à-dire après une enquête complète et documentée sur les spécificités du cas. Les arguments obtenus sont dits “non techniques”, parce qu’obtenus sans le secours de l’art rhétorique.

— Elles peuvent être forgées a priori. L’argumentation s’alimente alors d’endoxa, de représentations socialement admises et d’idées préconçues plausibles, au sens d’approuvées par le groupe social concerné. Les conclusions de ces argumentations sont des “preuves rhétoriques”, “preuves techniques, qui peuvent être d’une efficacité redoutable lorsqu’elles se substituent à l’enquête empirique, V. Probable, plausible, vraisemblable.

Dans les deux cas, la base documentaire réunie nourrit la machine inférentielle argumentative. Si elle fonctionne sur la base de données endoxales, a priori, obtenue par la méthode “technique”, une argumentation de bureau produira une conclusion elle-même endoxale. Cette argumentation endoxale se développe naturellement lorsque les données concrètes manquent, ou que l’information disponible ne va pas dans le sens de la cause. C’est alors que le rhéteur déploie, à ses risques et périls, son habileté “technique” en suppléant à l’information factuelle manquante l’information plausible exprimée par les lieux communs. Les certitudes s’appuyant sur la doxa viennent alors combler les lacunes de l’information.

2. Topique de la personne

2.1 Paramètres de la personne

Dans le cadre des représentations et des valeurs de la société romaine du 1er siècle, Quintilien considère les paramètres suivants qui guident l’enquête sur une personne :

Famille ? — Nation, patrie ? — Sexe ? — Âge ? — Fortune, condition ? — Dispositions caractérielles ? — Genre de vie ?

Cet ensemble constitue la sous-topique attachée à la question Qui ? de la topique substantielle universelle précédemment définie. Tous les autres lieux admettent leurs propres sous-topiques : topique du lieu, du temps, etc.

L’argumentation rhétorique “technique” élabore ses conclusions sur ces endoxa, en l’absence ou au mépris des données concrètes de l’enquête. Quintilien propose les lignes argumentatives suivantes.

— « La famille, car on croit généralement que les fils ressemblent à leurs père et mère et à leurs ancêtres, et cette ressemblance est parfois la cause de leur comportement, honnête ou honteux » (I. O., V, 10, 24 ; p. 133). L’enquête sur la famille permettra par exemple de recueillir des informations “son père est de bonne famille”, ou “son père a été condamné”. Les informations venant sous ce topos fournissent les arguments permettant par exemple l’application de la règle “tel père, tel fils”, qui fonde des inférences comme :

Le père a été condamné, donc le fils a une “lourde hérédité”.
Il a commis une erreur, mais son père est de bonne famille, bon sang il ne saurait mentir, il mérite donc une seconde chance.

Le topos “À père avare, fils prodigue” s’oppose au précédent : si le père a un vice, le stéréotype sociolinguistique n’attribue pas au fils la vertu correspondante, mais soit le même vice, soit le vice opposé.

— « La nation », « la patrie » (ibid., 24 ; 25 ; p.133). La question sur la nation permet de dégager les stéréotypes nationaux : “s’il est Espagnol, il est fier, s’il est Britannique, il est flegmatique”. Ces conclusions “il est fier, il est flegmatique” serviront ensuite comme prémisses pour d’autres conclusions désirées.

— « Le sexe,étant donné qu’on croit plus aisément à un vol de la part d’un homme, à un empoisonnement de la part d’une femme » (ibid., 25 ; p. 133-4). Si l’enquête sur l’empoisonnement conclut à la culpabilité d’une femme, tout est dans l’ordre.

— « L’âge », qui peut être une circonstance atténuante ou aggravante ; « l’état physique car l’on invoque souvent comme argument pour la débauche la beauté, pour l’agressivité la force » (ibid., 25 ; p. 134). Autrement dit, “il est beau, c’est un débauché” est plus vraisemblable-persuasif que “il est beau, donc il mène une vie de saint”. Si A est plus fort que B, alors “A est plus agressif que B” est vraisemblable, et, en conséquence, si A et B se sont battus, “c’est A qui a attaqué B”, en d’autres termes, A supporte la charge de la preuve. Ces inférences se retournent par appel au paradoxe du vraisemblable : “c’est B qui a attaqué A, parce qu’il savait que les vraisemblances (les apparences) étaient contre A”.

— « La fortune », « la différence de condition entre un homme célèbre ou un homme obscur, un magistrat ou un simple particulier, un père ou un fils, un citoyen ou un étranger, un homme libre ou un esclave, un homme marié ou un célibataire, un père de famille ou un homme sans enfants » (ibid., 26 ; p. 134). Sous cette rubrique viennent l’ensemble des rôles sociaux et les lieux communs qui leur sont associés. S’il est possible de dire de quelqu’un que c’est un paysan du Danube, on pourra lui appliquer le topos de la personne qui dit forcément la vérité, V. Richesse. Un vieil homme de la campagne, assis sur un banc dans le soleil couchant, donnera certainement quelque réflexion profonde et vraie sur le temps qu’il va faire et l’état actuel du monde.

— « Les dispositions caractérielles : car l’avarice, l’irascibilité, la pitié, la cruauté, la sévérité, et autres traits semblables, portent souvent à croire ou à ne pas croire à un acte donné » (ibid., 27, p. 134) : “l’assassinat a été commis de manière particulièrement cruelle, Pierre est cruel, donc l’assassin, c’est lui”.

— « Le genre de vie », « fastueux ou frugal ou sordide ; les occupations aussi (car l’activité diffère s’il s’agit d’un paysan, d’un homme de loi, d’un homme d’affaire, d’un soldat, d’un marin, d’un médecin. » (Ibid.). Se situent sous cette rubrique toutes les caractéristiques relevant de l’éthos professionnel.

— « Les prétentions des individus à paraître riches ou éloquents, justes ou influents » (id., 28), V. Mobiles

— « Les activités et les paroles antérieures », qui servent à déterminer les mobiles et les précédents (ibid., 28, p. 134).

— « Les troubles de l’âme, […] la colère, l’épouvante » (ibid., 28, p.134-135), V. Émotions.

— « Les desseins » (ibid., 29, p.135), c’est-à-dire les prétentions et les intentions.

— « Le nom », V. Nom (ibid., 30, p.135).

2.2 Tirer le portrait

Les questions associées à ces paramètres de la personne permettent de recueillir et de structurer l’information caractérisant un être ou un événement donné. En regroupant les réponses à ces questions, on peut construire un portrait comme le suivant :

Un homme de trente ans, français, breton, allure sportive, de bonne famille, n’ayant jamais terminé ses études, très aimable avec ses voisins, vivant seul, ayant beaucoup d’amis, menant une vie rangée, employé dans une pharmacie, sans grande ambition…

Chacun des éléments constituant ce portrait est en lui-même parfaitement recevable, et peut être légitimement pris pour prémisse dans une enquête concernant cette personne.

D’autre part, à chacune de ces informations correspond des endoxa caractéristiques, sur les hommes de trente ans, les français, les bretons, etc.

2.3 Argumenter sur les données collectées

Le questionnement guide la constitution d’un stock de prémisses. Le raisonnement part de d’information comme “Pierre est un X”, prend pour principe de caractérisation le stéréotype “les X sont comme ça”, et conclut que “Pierre est comme ça”.

Soit la question argumentative “Untel a-t-il commis ce crime affreux ?

1) L’enquête suit le fil du questionnement, à commencer par la question Qui ? Qui est Untel ? ; cette question couvre la question dérivée “Quelle nationalité ?”. On enregistre ici le fait que Untel est Syldave.

Cette information factuelle figure normalement dans le dossier de Untel, mais on ne sait pas si elle se révélera pertinente pour l’enquête. Elle peut l’être, par exemple si Untel est à l’étranger et si se pose la question de son extradition. Dans ces cas, l’information est un élément matériel du dossier, indiscutable (a-stasique) et comme telle, elle est considérée par la rhétorique comme un élément non technique.

2) Endoxon sur les Syldaves. De nombreux stéréotypes de tous ordres sont attachés à la nationalité, “les Syldaves sont comme ça”. Chacun de ces jugements comporte une orientation argumentative particulière. Par exemple, supposons qu’il se dise que “les Syldaves sont d’un naturel paisible/sanguinaire”.

3) L’instanciation de cet endoxon est exploitée comme un argument allant dans le sens de l’innocence / de la culpabilité de Untel. Si l’instanciation de la définition endoxale dit que “Untel est (certainement) d’un naturel paisible / sanguinaire”, on en dérive, par application directe au cas considéré, “la culpabilité de Untel est peu plausible/plausible”.

On continuera la recherche en posant toutes les questions constituant la topique interrogative de la personne, voir infra. Puis on enchaînera par les autres questions composant la topique interrogative générale … où, quand, … cela s’est-il passé ?

D’autres questions topiques posées à propos du même Untel pourraient fournir d’autres orientations, éventuellement incompatibles.

Ces questions mettent à jour des possibilités, qui créent des présomptions et placent la charge de la preuve sur la base de jugements préétablis, indépendamment du résultat de toute enquête détaillée sur l’affaire.

2.4 La littérature de “caractères”

Elle fournit une technique de construction du portrait. Elle établit ainsi un lien entre argumentation et littérature, littérature des “Caractères”, en premier lieu ceux de Théophraste, mais, d’une façon générale, littérature des portraits et des mœurs. On passe de l’éthos à l’éthopée. On n’est plus dans le domaine de l’auto-fiction mais dans celui de la fiction tout court. Cet éthos fictionnel articule l’éthos en action et en paroles : on décrit les actions de l’Avare ou du Bavard et on reproduit ses discours.

De tels portraits décontextualisés peuvent être utilisés comme des stocks de jugement autorisés sur le type de personnage qu’ils dépeignent, V. Autorité. Ils servent de préparation à l’exercice de l’argumentation en situation, qui les appliquera à une personne particulière.

Historiquement, la littérature des portraits est liée à un processus éducatif, esthétique et cognitif cohérent d’écriture et de pensée contrôlées et systématiques, l’antithèse même d’une écriture automatique.

3. “Cette mauvaise fertilité des pensées communes” (Port-Royal)

Un lieu commun substantiel, ou lieu commun tout court, est fondamentalement un jugement partagé dans une communauté, sans aucun sens péjoratif. Un tel jugement trouve son usage optimal quand il est utilisé comme argument, puisqu’il est difficilement récusable dans cette communauté. Il exprime un accord socialement ratifié, préalablement à son usage dans une argumentation particulière. Les lieux communs constituent un plus petit dénominateur social partagé, et en tant que tels, sont de puissants instruments de cohésion orateur-auditoire.
Ces lieux communs peuvent porter sur n’importe quel élément de réalité; leur liste n’est pas close. Les plus prestigieux de ces lieux communs substantiels étaient rassemblés dans des “commonplace books”, ou “livres de sagesse”, comme les Adages d’Erasme, une forme littéraire qui n’a plus cours.

Mais la machine à collecter les prémisses est en fait surpuissante. Lorsqu’elle repose exclusivement sur des associations de certitudes constituant la doxa, elle permet de produire rapidement des images plausiblespersuasives, des choses et des événements, et par conséquent difficiles à réfuter sinon par d’autres endoxa, — mais empiriquement vides.
Port-Royal a sévèrement blâmé « cette mauvaise fertilité de pensées communes » :

Car tout ce qu’on peut prétendre par cette méthode est de trouver sur chaque sujet diverses pensées générales, ordinaires, éloignées […]. Or tant s’en faut qu’il soit utile de se procurer cette sorte d’abondance, qu’il n’y a rien qui gâte davantage le jugement.
Rien n’étouffe plus les bonnes semences que l’abondance des mauvaises herbes : rien ne rend un esprit plus stérile en pensées justes et solides que cette mauvaise fertilité de pensées communes. L’esprit s’accoutume à cette facilité, et ne fait plus d’effort pour trouver les raisons propres, particulières et naturelles, qui ne se découvrent que dans la considération attentive de son sujet. (Arnauld & Nicole, [1662], III, XVII; p. 235)


 

Inutilité, Arg. de l’– de l’article de loi

Arg. de l’INUTILITÉ d’un article de loi

 

L’argument de l’inutilité de la loi invalide les interprétations qui amèneraient à considérer que deux articles de loi sont redondants, donc que l’une d’entre elles est inutile. L’interprétation est rejetée, et on lui en préfère une autre qui n’interfère pas avec une autre loi.

L’argument de l’inutilité de la loi (ab inutilitate legis [1]) relève de la logique juridique. Il intervient lors de l’interprétation des lois et règlements. Cet argument invalide les argumentations qui amèneraient à considérer que deux lois sont redondantes, donc que l’une d’entre elles est inutile. C’est un principe d’économie.

Cet argument présuppose que le code est bien fait, et qu’aucun de ses éléments n’en paraphrase un autre ; il est supposé être laconique. Autrement dit, une interprétation d’une loi qui aboutit à rendre superflue une autre loi doit être rejetée : “l’interprétation I du passage A fait du passage B une reformulation du passage A, qui devient dès lors inutile. Il faut donc préférer une autre interprétation du passage A”. C’est une forme d’argumentation par l’absurde (conséquences indésirables).

L’argument de l’inutilité de la loi s’applique aux cas où l’énoncé d’une loi présuppose un état de fait ; toute nouvelle loi sur cet état de fait est donc inutile :
— Si l’établissement est interdit aux mineurs, il n’est pas besoin de préciser qu’il est interdit aux mineurs de consommer de l’alcool dans cet établissement ; il est inutile de légiférer sur ce point.
— Mais s’il est interdit aux mineurs de consommer de l’alcool dans l’établissement, c’est qu’il leur est permis de fréquenter l’établissement ; sinon la loi leur interdisant la consommation d’alcool serait inutile.

Supposons que le règlement d’une association demande que les décisions soient prises en assemblée générale, et qu’elle interdise à ses membres de voter sur les questions qui les concernent. Ces adhérents peuvent-ils être présents lors de la discussion de ces questions, ou doivent-ils sortir de la salle? Peuvent-ils participer aux séances de discussion sur ces questions?

Argumentation par l’inutilité du règlement : Oui, ils peuvent participer. Non, on n’a pas besoin d’établir une nouvelle règle précisant qu’ils peuvent participer. En effet, pour voter il faut faire partie de l’assemblée ; si on vous interdit de voter, c’est bien parce que vous faites partie de l’assemblée ; si vous ne faisiez pas partie de l’assemblée, alors il ne servirait à rien de vous interdire de voter. La précision est donc inutile. La disposition interdisant de voter doit être prise stricto sensu, elle n’a pas à être renforcée par une interdiction de participation ou de discussion.
— Argument “ce qui va sans dire va encore mieux en le disant” : “les personnes concernées ne prennent pas part au vote, mais participent à la séance de discussion sur les questions les concernant” ; le nouveau règlement est plus clair, au prix d’une légère redondance.

Principe d’économie et textes sacrés — Ce principe d’économie vaut pour les textes sacrés. Considérons le problème de l’application du topos des contraires à une prescription de la forme : “Ne faites pas cela dans telles et telles conditions”. Dans les cas ordinaires, on conclut que : “Hors de ces conditions, vous pouvez le faire”. La discussion a été menée dans le cas du Coran. Dans certains passages, on constate que parfois le texte mentionne explicitement le cas contraire (Coran, 4-23), selon le schéma :

(a) Ne faites pas cela dans telles et telles conditions. Hors de ces conditions, faites-le.

Alors que dans d’autres cas, le cas contraire n’est pas explicité :

(b) Ne faites pas cela dans telles et telles conditions !

Dans ce second cas, peut-on “compléter” par le topos des contraires ? Si on se donne la latitude d’ajouter au texte “Hors de ces conditions, faites-le !”, comme on le fait dans les cas courants, on rend inutile la précision littérale apportée dans le premier cas. Si l’on postule que le texte sacré est parfait, où rien n’est inutile ou superflu, alors on n’a pas de droit de conclure quoi que ce soit sur ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire dans le cas (b) ; ou alors, on doit se fonder sur une autre source de droit, par exemple la tradition.


[1] Arg. ab inutilitate (legis) ; de utilitas “utilité, intérêt”, et  lex “loi” ; argument de l’inutilité (de la loi). Angl. arg. from superfluity.