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Déduction

DÉDUCTION

Dans le langage ordinaire, on parle de déduction pour désigner tout type d’inférence. En sciences et en philosophie, une déduction est le processus par lequel on tire une conclusion nécessaire d’autres choses connues avec certitude (Descartes). La déduction en discours naturel s’appuie sur des prémisses explicites ainsi que sur des conditions contextuelles qui ne sont pas exprimées linguistiquement.

1. Dans le langage ordinaire

Dans la langue ordinaire, les mots déduire, déduction peuvent signifier :
— “Soustraire, soustraction”.
— “Dériver de, dérivation effectuée par un calcul ; implication”, sens utilisé en argumentation.
Cette homonymie n’est pas périlleuse, car les contextes d’usage sont bien distincts.

Déduction fonctionne comme un terme couvrant, pour désigner toute espèce de discours où une conclusion est dérivée, ou présentée comme dérivée, d’un ensemble de données prises comme point de départ.

Sherlock Holmes décrit comme suit sa célèbre “méthode déductive”, au cours d’une conversation avec son ami Watson, qui lui rend visite.

Sherlock Holmes décrit comme suit sa célèbre “méthode déductive”, au cours d’une conversation avec son ami Watson, qui lui rend visite.

Sherlock Holmes décrit comme suit sa célèbre “méthode déductive”, au cours d’une conversation avec son ami Watson, qui lui rend visite.

[Holmes] […] Vous ne m’aviez pas dit que vous comptiez reprendre le collier de misère ?
[Watson] — Mais comment le savez-vous ?
Je le vois, ou je le déduis plutôt de ce que je vois. Vous avez été souvent mouillé ces temps derniers et vous avez une servante extrêmement maladroite et négligente.
— Mon cher Holmes, dis-je, ceci est trop fort. Il y a quelques siècles, on vous aurait sûrement brûlé vif comme sorcier. Il est parfaitement exact que j’ai dû faire jeudi dernier une longue course dans la campagne, et que je suis rentré trempé et couvert de boue ; mais comme je ne porte pas aujourd’hui les mêmes vêtements, je ne comprends pas ce qui vous l’a fait découvrir. Quant à Marie-Jeanne, elle est incorrigible et ma femme lui a donné son congé ; mais une fois de plus, je ne vois pas comment vous avez pu le deviner.
Il esquissa un petit sourire moqueur et frotta l’une contre l’autre ses longues mains osseuses.
— C’est enfantin, dit-il ; je vois d’ici que sur le rebord de votre soulier gauche, éclairé en ce moment par le feu, le cuir est sillonné de six coupures parallèles. Il est clair que ces coupures ont été faites par quelqu’un qui a gratté très négligemment le tour des semelles afin d’en enlever la boue desséchée. De là, vous le voyez, ma double déduction, que vous étiez sorti par un très mauvais temps et que vous aviez chez vous un très fâcheux spécimen de domesticité londonienne. Quant à votre profession, il est bien évident que quand quelqu’un entre chez soi avec sur  lui une forte odeur d’iode, qu’il a sur l’index une tache de nitrate d’argent et que son chapeau haut de forme est déformé là où il cache son stéthoscope, il faudrait être stupide pour ne pas en déduire qu’il est médecin.
Arthur Conan Doyle, Un scandale en Bohème. 1891.[1]

Le raisonnement de Holmes est “déductif” au sens où il part d’un indice constaté et l’associe à une histoire vraisemblable, dont la conclusion est ratifiée par Watson. L’histoire reconstruite joue le rôle d’hypothèse explicative de ce fait constaté.

2. Déduction et démonstration

    • Grec apodeixis, ἀπόδειξις “preuve, preuve déductive, argument” (LSJ)

La connaissance obtenue par démonstration, ou connaissance apodictique est produite au moyen d’une déduction valide. Descartes définit la déduction comme :

Toute conclusion nécessaire tirée d’autres choses connues avec certitude. […] On sait la plupart des choses d’une manière certaine sans qu’elles soient évidentes, pourvu seulement qu’on les déduise de principe vrais et connus, au moyen d’un mouvement continu et sans aucune interruption de la pensée qui voit nettement par intuition chaque chose en particulier. (Descartes [1628], p. 16).

Kleene établit la distinction suivante entre démonstration et déduction ([1967], p. 41) :
— La démonstration prouve des théorèmes à partir de propositions vraies. Ces propositions sont des axiomes ou ont été établies par une démonstration antérieure.
— La déduction déduit des conséquences de propositions admises à titre d’hypothèses. Dans le raisonnement par l’absurde, la proposition sur laquelle opère le calcul a le statut d’une hypothèse (vérité provisoire). Elle perd son statut de vérité provisoire lorsqu’il est montré qu’elle conduit à des conséquences absurdes.

Démonstration et déduction formelles se présentent comme des listes de formules, telles que chaque ligne de la liste :

— soit correspond à une formule vraie ou admise par hypothèse (cf. supra)
— soit est déduite d’une paire de formules qui la précèdent par une règle unique, la règle de détachement (modus ponens) (Id. p. 42)

Implication, règle de détachement, déduction valide

L’implication est un connecteur logique, noté “→”, permettant de former à partir de deux expressions bien formées, A et B, une nouvelle expression bien formée AB, dont la validité est définie par la table de vérité de ce connecteur.

Sur cette base, la règle de détachement permet de déduire B des deux prémisses A → B et A par une déduction en trois pas :

(1)     A → B               Prémisse (1)
(2)     A                       Prémisse (2)
(3)     B                       Prémisse (1), Prémisse (2), détachement

Le même raisonnement peut s’exprimer comme une implication correspondant à une loi logique, “si l’implication est vraie et l’antécédent vrai, alors le conséquent est vrai” :

[(AB) & A] → B

La règle de détachement assure la transmission de la vérité depuis ce stock de propositions jusqu’à une conclusion qui hérite de cette vérité.

3. Validité, correction (soundness), productivité

Une suite de formules est une déduction logiquement valide (valid) si elle respecte les règles de la déduction ; elle est correcte (fondée, sound) si elle part de prémisses vraies

La notion de validité formelle n’est pas suffisante pour rendre compte du processus de raisonnement. Pour qu’un raisonnement (une déduction) soit valide,  fondé [sound], et productif, il doit respecter d’autres conditions. Le raisonnement correct doit se dérouler dans un même espace sémantique. En pratique, cela signifie que les données sur lesquelles le raisonnement s’appuie relèvent d’un même domaine scientifique ou expérientiel. Par exemple, l’inférence “la lune est un fromage mou, donc Napoléon est mort à Sainte Hélène” est valide, puisque le faux implique le vrai, mais le raisonnement est absurde, il part d’une proposition portant sur un être du cosmos et en déduit une vérité historique.
À l’intérieur d’un domaine cohérent, le raisonnement doit combiner les données de façon productive. La conclusion doit apporter une instruction, accroître les connaissances, ou du moins réduire l’incertitude. Considérée comme une forme de raisonnement, l’implication “P, donc P” est un raisonnement logiquement valide (le vrai implique le vrai, et le faux implique le faux). Mais cette inférence est vide, elle n’apporte rien de nouveau ; sa conclusion n’est qu’une répétition de la prémisse ; le raisonnement “n’avance pas”.
Le raisonnement doit partir de d’affirmations vraies ou en principe vérifiables, ou du moins plus probables que leurs contraires ; il doit prouver, montrer quelque chose. Le raisonnement hypothético-déductif introduit dans la démonstration des éléments de réalité correspondant au contenu de propositions vraies.

4. Condition nécessaire et condition suffisante

L’argumentation par la définition rappelle le raisonnement déductif procédant à partir de propositions vraies a priori. Les multiples formes de l’argumentation par l’absurde permettent de rejetet une hypothèse admise à titre exploratoire.
La distinction entre condition nécessaire et suffisante définit le concept d’implication et la règle de détachement. Elle est de première importance pour le raisonnement naturel, où elle opère telle quelle, tout en étant soumise à des conditions contextuelles.

Considérons l’implication vraie “s’il pleut, la pelouse est mouillée”, notée P → M

— M est une condition nécessaire (CN) pour P.
S’il pleut, la pelouse est nécessairement mouillée.

— P est une condition suffisante (CS) pour M.
Il suffit qu’il pleuve pour que la pelouse soit mouillée.

Par ailleurs, on sait que “Si on arrose, la pelouse est mouillée” : la pluie est une autre condition suffisante pour que la pelouse soit mouillée. Ni la pluie ni l’arrosage ne sont des conditions nécessaires pour que la pelouse soit mouillée.

4.1 Déductions valides

— Si une condition suffisante de M est satisfaite, alors M est le cas (est vraie).

La déduction utilise la règle dite du modus (ponendo) ponens. Elle procède en affirmant (ponendo, “en posant”) la vérité de l’antécédent A pour affirmer, (ponens) la vérité du conséquent B. On parle également d’affirmation de l’antécédent (voir supra, règle de détachement) :

P →: P est une condition suffisante pour M ; s’il pleut, l’herbe est mouillée
P : cette condition suffisante est réalisée : Il pleut
Donc M est réalisée : l’herbe est mouillée

La même déduction par modus ponens peut s’effectuer à partir de la conjonction “non (A & non B)” : l’implication est vraie si et seulement si on n’a pas à la fois l’antécédent vrai et le conséquent faux. Cette vérité correspond par exemple au fait qu’une situation où il pleuvrait sans que l’herbe ne soit mouillée n’est pas concevable dans un monde régi par les lois physiques telles que nous les connaissons.

— Si une condition nécessaire de P n’est pas satisfaite, alors P n’est pas le cas (est fausse)

La déduction utilise la règle dite du modus (tollendo) tollens. En “enlevant” (tollendo), c’est-à-dire en niant, le conséquent M, elle permet “d’enlever”, c’est-à-dire de nier l’antécédent P,

P →: M est une condition nécessaire pour P ; s’il pleut, l’herbe est mouillée
Non M : cette condition nécessaire n’est pas réalisée ; l’herbe n’est pas mouillée
Donc non P : donc P n’est pas réalisée ; donc il ne pleut pas.

4.2 Déductions non valides (paralogismes de la déduction)

Selon la définition de la déduction (supra §2), si une ligne de la déduction n’est pas un axiome et n’est pas obtenue par application de la règle de détachement modus ponens, alors la liste a la forme d’une déduction, mais n’est pas une déduction valide ; elle est paralogique. C’est le cas des déductions suivantes.

Paralogisme de négation de l’antécédent

L’absence de réalisation d’une condition suffisante du conséquent ne permet pas d’affirmer la fausseté de ce conséquent. La déduction suivante est non valide :

P → M : P est une condition suffisante pour M ; s’il pleut, l’herbe est mouillée
Non-M : cette condition suffisante n’est pas réalisée ; il ne pleut pas
*donc non-P : *donc P n’est pas réalisée ; *l’herbe n’est pas mouillée.

Paralogisme d’affirmation du conséquent

La réalisation d’une condition nécessaire de l’antécédent ne permet pas d’affirmer la vérité de cet antécédent. La déduction suivante est non valide :

P → M : P est une condition nécessaire pour M ; s’il pleut, l’herbe est nécessairement mouillée
M : cette condition nécessaire est réalisée ; l’herbe est mouillée
*donc P ; *donc P est réalisée ; *donc il pleut.

Dans le premier cas, une condition suffisante pour que l’herbe soit mouillée (la pluie) a été indûment considérée comme nécessaire ; dans le second cas, une condition nécessaire pour (qu’on puisse dire que) il pleut (à savoir : l’herbe est mouillée) a été indûment considérée comme suffisante.

4.3 Pragmatique de la déduction

Les notions de paralogismes d’affirmation du conséquent et de négation de l’antécédent sont bien définies dans le cadre d’un système logique, où toutes les composantes du raisonnement sont explicitées. Le langage ordinaire autorise ellipses et sous-entendus, son interprétation repose sur des connaissances contextuelles. Supposons que le sol ne puisse être mouillé que si l’une au moins des quatre conditions suffisantes est réalisée : 1) on a arrosé, 2) il a plu, 3) il y a une fuite de canalisation, 2) il y a de la rosée. S’il est contextuellement évident que l’on n’a pas arrosé (je sais ce que j’ai fait, et personne ne s’amuse à venir arroser mon jardin), qu’il n’y a pas de fuite d’eau (pour la bonne raison qu’il n’y a pas de canalisation dans le jardin), et qu’il n’y a pas de rosée (parce que l’heure est passée), alors je peux dire en toute sécurité que si l’herbe est mouillée, c’est parce qu’il pleut ou qu’il a plu.

C’est seulement la forme superficielle du raisonnement qui est paralogique. Son évaluation doit tenir compte du raisonnement implicite complet, au cas par cas, qui a permis d’éliminer les autres conditions suffisantes, transformant la dernière de celles-ci en condition nécessaire et suffisante. Plus que de l’application de principes de charité interprétative, de tels raccourcis correspondent à la mise en pratique des règles de quantité et de manière de Grice, V. Coopération.

Cette conclusion ne montre aucune incapacité de “la logique” à exprimer de telles situations, elle montre seulement que la mise en forme logique de la déduction telle qu’on croit la lire dans une paire d’énoncés est plus complexe que ne le laisse penser leur forme apparente.


[1] Arthur Conan Doyle, Un scandale en Bohème. 1891, Strand Magazine. Cité d’après la trad. de J. de Polignac. https://www.atramenta.net/lire/un-scandale-en-boheme/34808. P. 3-4.


 

Débat

DÉBAT

L’argumentation est une activité à la fois monologale et dialogale, qui se déploie dans le débat, source de légitimité sociale et scientifique, lieu où la rationalité argumentative s’affronte et s’articule à l’autorité et au pouvoir.
Le débat n’est cependant pas la panacée où se dissolvent les oppositions sociales et intellectuelles. Il peut se transformer en un spectacle sophistique dont se nourrissent les argumentative personalities, les personnalités querelleuses.

1. Variété des opérations dans le débat argumenté

Le débat est un genre qui mobilise toutes les facettes de l’activité argumentative, au point qu’on assimile parfois les deux termes, débattre c’est argumenter pour convaincre : construire des points de vue, produire de bonnes raisons, interagir avec des personnes et des points de vue différents, nouer des alliances plus ou moins éphémères, intégrer / concéder / réfuter / détruire les positions des autres, s’impliquer personnellement sur des enjeux de décision, de vérité et de pouvoir afin de faire triompher ce qu’on avance comme de bonnes raisons.

Le débat ayant lieu sur un site et selon un certain cadrage, il distribue les tours de parole selon différents types de séquences correspondant à des opérations qui ne sont pas toutes argumentatives : présentation des participants ; recherches d’information auprès d’eux et ailleurs ; gestion des différentes phases de l’interaction ; digressions et plaisanteries, etc.
Il est ainsi légitime de se demander quelles en sont les séquences proprement argumentatives d’un débat argumentatif, ou quelle est la proportion de temps consacrée à discuter sur le fond et celle passée à des considérations annexes.
Si le débat argumentatif a un objectif précis, comme la discussion de travail, la variété de séquences s’accroît encore : exposés, lecture de rapports ; rédaction d’actes, etc.

L’importance prise par sa variété médiatique fait que le débat est souvent associé à la polémique, alors qu’il existe de nombreux exemples de discussions et de débats coopératifs, dans le cadre professionnel ou familial. D’une façon générale, polémicité et coopération caractérisent des types de tours de parole ou des moments du débat, plus que des formes de débat en général.

2. Le débat participatif informé et argumenté, source de légitimité sociale

Le débat participatif citoyen est mis au centre de la vie démocratique, et étendu aux décisions de la vie ordinaire : démocratie conjugale, familiale, scolaire, professionnelle… où on considère que les meilleures pratiques sont celles qui font sa part au débat.

Dans une perspective fondationniste, on peut considérer qu’une décision sociopolitique est légitime si elle est conforme à, ou dérivable d’un pacte originel, d’un contrat social auquel les ancêtres, ou les représentants idéaux de la communauté, auraient adhéré librement aux temps mythiques des origines, ou adhèreraient dans un espace rationnel idéal.

La perspective démocratique valorise la légitimation par le débat. Une décision est considérée comme légitime seulement si elle a été argumentée publiquement de façon ouverte, libre et contradictoire. La décision légitime de fait est celle qui survit au débat ; qu’il s’agisse de la meilleure décision de droit, c’est-à-dire de celle qui est soutenue par le meilleur argument, est une autre question ; l’autorité et le pouvoir font la différence.
La forme et le destin de l’argumentation dans le débat et la discussion dépendent du pouvoir dont disposent les participants, s’ils ont ou non capacité de décision sur l’affaire en cours. Si elle est prise à la majorité, la décision contraint la minorité, qu’elle soit ou non persuadée, et que l’argument l’ayant emporté soit ou non le meilleur aux yeux de tel ou tel évaluateur.

L’espace du débat est, en principe, un espace égalitaire et libre ; en un sens, il est négateur des rapports de force externes, au moins il les suspend. Mais cela ne veut pas dire sans règles : chaque lieu de débat impose son format, ses règles, et son autorité régulatrice qui veille au respect des normes formelles ou substantielles reconnues en ce lieu. Le débat présuppose la démocratie autant qu’il la promeut.

Les débats permettent parfois d’y voir plus clair, produisent d’abondantes conclusions, mais pas forcément des décisions. Si le débat exclut les considérations de pouvoir pour atteindre la rationalité, le changement d’opinion et le consensus restent sans conséquences concrètes. Pour passer à la décision, puis à l’action, il ne suffit pas d’invoquer la mystérieuse catalyse opérée par la volonté, les émotions et les valeurs qui transformeraient les convictions partagées en action. Il existe un large espace entre l’argumentation et la décision, et un autre encore entre la décision et la mise en œuvre. En matière politique et sociale, la décision et son application relèvent de l’exercice d’un pouvoir défini par sa capacité d’exécution, et pour cela disposant de moyens matériels, incluant l’usage de la violence légitime et la possibilité de contrainte.

3. Le débat, instrument de formation scientifique

L’argumentation est traditionnellement liée au droit, à la politique et par là aux sciences humaines, V. Démonstration. La recherche sur le débat argumenté dans les apprentissages mathématiques et scientifiques, couplée avec l’éducation à la citoyenneté scientifique et technique,  s’est développée depuis la fin des années 80, et de manière exponentielle depuis les années 2000 (Arsac, Shapiron, Colonna 1992 ; Erduran & Jiménez-Aleixandre (eds), 2007 ; Schwarz & Baker (eds) (2017) [1], etc.).

La salle de classe peut ressembler à un lieu de dialogue idéal sur les sujets où les consciences sont libres. C’est un lieu favorable pour se construire une opinion informée, où on peut même envisager de changer d’opinion. L’espace scolaire ne neutralise pas les paradoxes fondamentaux de l’argumentation, en particulier, argumenter en faveur de P affaiblit P. On le constate particulièrement dans les débats sur les parasciences et les pseudomédecines (Doury 1997).
Dès qu’interviennent les questions de savoir, il faut gérer le fait que le changement de représentation doit se faire obligatoirement dans le sens de l’acquisition des connaissances, et non pas d’un renforcement des préjugés qu’on voulait combattre, qu’il s’agisse de savoirs sociaux ou de savoirs scientifiques. C’est en ce point qu’intervient le guidage par le professeur. Lorsqu’il s’agit de connaissances notamment, ses interventions sont autorisées  (authoritative) et non pas autoritaires (authoritarian). D’une façon générale, il y a un saut du débat à l’apprentissage ; c’est le professeur qui détermine la conclusion (Buty & Plantin, 2009).

Le débat n’est pas une panacée capable de résoudre ou de dissoudre à lui seul tous les maux personnels, sociaux ou planétaires. C’est une ressource puissante, qui demande de la méthode ; la mise en débat est une décision politico-didactique qui appelle elle-même une justification et une organisation complexes (Polo 2021).

4. Limites et critique du débat

4.1 Contraintes liées au format même du débat

L’empire du débat, particulièrement du débat médiatique polémique, est la cible d’un argumentaire critique qui comprend notamment les points suivants, V. Péchés de langueFallacies 4 : Port-Royal.
Comme activité pédagogique au service de l’éducation et des apprentissages, le débat argumentatif rencontre aussi ses limites, qui permettent d’en définir les bonnes pratiques. Par exemple, le débat scolaire se cadre spontanément selon le format du match sportif ou débat médiatique polémique, ce qui ne contribue pas forcément au développement harmonieux de la formation. Il est donc nécessaire d’opérer un cadrage spécifique à l’activité et aux buts poursuivis, et au rôle de chacun, notamment du professeur.

Livré à lui-même, le débat maximise les différences et promeut ainsi une forme potentiellement agressive de l’argumentation.
Les participants peuvent se sentir menacés dans leur identité même. L’appel à la confrontation des points de vue dans un face à face public peut altérer les relations aux autres, ce qui peut s’avérer contre-productif.
Le débat politico-social obéit à un principe d’externalisation des opinions. Mais dire en public ce que l’on pense et à quel camp on se rattache n’est pas forcément une activité sans conséquence sous toutes les latitudes.

4.2 Artifices et désengagement

Le recours à l’argumentation et au débat peut n’être qu’un artifice de présentation. Pour introduire un sujet quelconque, un personnage historique ou un événement politique, on montre qu’il est le point focal de deux discours antagonistes ; les choses ne seraient intéressantes que dans la mesure où elles irradient un peu de chaleur polémique.
Laisser ouvert un débat est un topos de transition qui permet au conférencier de se désengager de son exposé et de passer la parole à la salle. Pour un présentateur journaliste, c’est aussi une manière de ne pas prendre de responsabilité, et de ne pas risquer de s’aliéner telle fraction de ses lecteurs et auditeurs.
La posture dubitative et interrogative est parfois très confortable. Elle permet le cas échéant d’esquiver la contradiction, notamment d’affirmer impunément des positions contradictoires, commodément articulées par un mais, V. Connecteurs argumentatifs.

4.3 Un espace potentiellement sophistique

Le débat est un lieu potentiellement sophistique, où trouvent à s’employer toutes les techniques de manipulation. Dès que les enjeux deviennent réellement importants et que s’institutionnalisent les débats citoyens, interviennent des spécialistes du débat bien formés, cordiaux et sympathiques, vis-à-vis desquels le citoyen ordinaire qui ne consacre pas toute sa vie à tel ou tel débat précis, aura du mal à faire valoir ses positions.

Devenant une fin en soi, le débat se dramatise et se spectacularise. Il perd tout lien avec la recherche de la vérité, de l’accord, de l’approfondissement des différences ou de la clarification des positions en présence, V. Rire. Le public enchanté s’active à sa propre manipulation.

Les différences peuvent être un fonds de commerce. Discuter peut devenir un hobby et une identité. Au Moyen Âge, le péché de contentio était le péché des moines dialecticiens orgueilleux, péché d’intellectuel, et en particulier du premier d’entre eux, Abélard (1079-1142), V. Consensus.


[1] Arsac, Gilbert ; Shapiron, Gisèle ; Colonna, Alain & al. 1992. Initiation au raisonnement déductif au collège. Une suite de situations permettant l’appropriation des règles du débat mathématique. Lyon, Presses Universitaires de Lyon.
Buty, Christian ; Plantin, Christian (eds) 2009. Argumenter : du débat à l’apprentissage. Lyon, Presses Universitaires de Lyon.
Doury, Marianne 1997. Le débat immobile – L’argumentation dans le débat médiatique sur les parasciences. Paris, Kimé.
Polo, Claire 2020. Le débat fertile. Explorer une controverse dans l’émotion. Grenoble, UGA.
Schwarz, Baruch B. ; Baker Michael J. (eds) 2016. Dialogue, argumentation and education: History, theory and practice. Cambridge University Press.


 

Coopération, Principe de –

PRINCIPE DE COOPÉRATION

Selon H. P. Grice,l’intelligibilité de la conversation est régie par

un principe général que les participants sont supposés (ceteris paribus) respecter, qui s’énonce comme suit :
Faites que votre contribution à la conversation soit telle qu’elle est attendue, au stade où elle est produite et en fonction du but commun ou de l’orientation de l’échange auquel vous participez (1975, p. 45).

Ce principe, appelé « Principe de coopération »  demande aux participants de fournir des informations pertinentes, vraies, clairement exprimées et dans la juste quantité. Il se spécifie sous quatre formes, « Quantité, Qualité, Relation et Manière » (ibid.). Le principe de coopération porte sur la gestion de l’action conversationnelle, sur la façon de “faire de la conversation ensemble”.

— Le principe de quantité demande que soit fournie exactement la quantité d’information nécessaire, ni plus ni moins.

— Le principe de qualité demande que l’information soit vraie (ou crue vraie par le locuteur), condition que l’on retrouve dans tous les systèmes prétendant régler l’interaction argumentative.

— Le principe de relationbe relevant”, porte sur la pertinence de l’intervention. Il est lié au mode de relation de ce qui est dit au thème du dialogue ; Grice reconnaît qu’il est parfois difficile d’identifier ce qui est pertinent dans un échange. La règle pragma-dialectique no 4 porte sur cette même exigence, V. Pertinence ; Règle.

— Le principe de manière correspond à l’impératif “be perspicuous”, “soyez clairs”. Sous cette entrée, on retrouve le rejet de l’obscurité d’expression, V. Vague ; Généralisation ; de l’ambiguïté (la première des fallacies aristotéliciennes) ; de l’« unnecessary prolixity », correspondant à la fallacie de verbiage qui condamne l’amplification rhétorique.

Grice affirme que ces règles expriment le caractère rationnel des principes qui régissent la conversation :

Une de mes thèses explicites est de considérer la parole [talk] comme un cas particulier, un genre de comportement intentionnel [purposive], authentiquement [indeed] rationnel (1975, p. 47),

aussi bien que leur caractère raisonnable : il s’agit non seulement de

Quelque chose à quoi nous nous conformons EN FAIT, mais aussi de quelque chose qu’il est RAISONNABLE [reasonable] de faire, et que nous NE DEVONS PAS abandonner (ibid. ; majuscules dans le texte).

On peut rapprocher ces quatre impératifs de ceux qu’avance l’argumentation normative.
En situation argumentative, la notion de coopération est une question stratégique redéfinie par les participants, qui ne sont pas forcément disposés à coopérer à leur propre réfutation. Les règles spécifiques, qu’elles se réclament de la discussion honorable ou rationnelle, sont une imposition de coopération sur les participants.

Les énoncés violant des principes de Grice ne sont pas éliminés comme des fallacies, mais compris comme des actes de langage indirects. Lorsqu’un participant constate que quelque chose n’est pas conforme à telle règle conversationnelle, sa réaction n’est pas d’accuser le partenaire de faire une contribution non pertinente ou irrationnelle, mais bien de se demander ce que veut dire et faire celui qui semble ne pas respecter les règles, et pour quelles raisons il ne le fait pas. L’analyse des fallacies retrouve cette orientation interprétative toutes les fois qu’elle adjoint à sa logique une pragmatique qui prend en compte les conditions contextuelles de l’échange analysé.

Dans certains contextes stratégiques comme le tribunal, qui ne sont pas ceux envisagés par Grice, certains locuteurs sont institutionnellement déliés de certaines de leurs obligations de coopération, V. Politesse ; Silence §4 ; Charge de la preuve §1.3. Il n’y a rien de scandaleux ou de fallacieux à cela, dans la mesure où les partenaires sont conscients d’être dans un tel contexte intentionnellement opaque.


 

Conversion

CONVERSION d’un énoncé

On obtient la proposition converse d’un énoncé en permutant deux de ses actants essentiels.
L’opération peut permettre de retourner de façon spectaculaire un énoncé clé d’une argumentation (antimétabole, contre-accusation).

1. En logique

En logique, deux propositions sont converses si elles permutent leur sujet et leur prédicat.P est Q” et “Q est P” sont des propositions converses.

La conversion logique joue sur la quantification. La proposition converse d’une proposition vraie n’est pas forcément vraie.

— La proposition universelle négative et sa converse sont équivalentes :
Aucun P n’est Q <=> Aucun Q n’est P

— La proposition particulière affirmative et sa converse sont équivalentes :
Certains P sont Q <=> Certains Q sont P

— La proposition universelle affirmative et sa converse ne sont pas équivalentes :
Tous les P sont Q *<=>* tous les Q sont P
On a seulement : Tous les P sont Q <=> certains Q sont P

— La proposition particulière négative et sa converse ne sont pas équivalentes :
Certains P ne sont pas Q *<=>* Certains Q ne sont pas P

Certains Français sont alcooliques amorce un discours critique sur les Français et l’alcool. La réplique  Oui, mais certains alcooliques ne sont pas Français réoriente la conversation vers l’alcoolisme comme un problème général, pas spécifiquement Français.

2. En langue naturelle

En langue naturelle, le mécanisme de la conversion correspond à celui de l’antimétabole. Il peut s’appliquer à n’importe quelle structure binaire, moyennant quelques ajustements “N1 de N2” / N2 de N1”, ou sur le groupe < Adj + Nom > :

Mieux vaut une fin effroyable que cet effroi sans fin.
Il se battait pour une Allemagne européenne, plus jamais une Europe allemande (Felipe González, à propos de Helmuth Kohl. El País, 07-01-2017)

Certains prédicats comme louer admettent la conversion, V. Homonymie :

Si [Propriétaire] loue un appartement à [Locataire]
alors [Locataire] loue un appartement à [Propriétaire]

Utilisée comme instrument polémique, l’antimétabole permet de restructurer l’expression de l’adversaire, c’est-à-dire d’inverser l’orientation de son discours, V. Orientation.

On peut contre-argumenter de façon radicale une proposition en soutenant sa converse, V. Causalité ; Analogie.

L1 : — A est cause de B ; A est comme B ; A imite B.
L2 : — Pas du tout, c’est B qui est cause de A ; ­qui est comme A ; qui imite A.

De même une stratégie radicale de défense consiste en une conversion des rôles d’accusateur et d’accusé, en appliquant le principe “it takes one to know one” : “si tu m’accuses, c’est parce que le coupable c’est toi !” V. Contre-accusation; Réciprocité; Stase. La réplique enfantine “c’est celui qui le dit qui y est” sert à convertit l’accusation :

L1 : — C’est toi qui a volé l’orange !
L2 : — Non, c’est toi, parce que c’est celui qui le dit qui y est.

Le fait que L1 accuse L2 est utilisé par L2 comme un argument pour accuser L1.


 

Convergence – Liaison – Série

CONVERGENCE – LIAISON – SÉRIE

Une argumentation complète minimale a la forme “un énoncé argument, un énoncé conclusion”. La composante “conclusion” est exprimée par un seul énoncé ou par un bref passage conclusif de tonalité fortement assertive, alors que la composante “argument”, soit le discours environnant la conclusion et orienté vers elle, peut être beaucoup plus long et complexe.

La distinction entre argumentations liées, convergentes et en série porte sur la structure qu’il convient d’attribuer à ce discours ; à ces trois types, il faut ajouter l’épichérème, pour lequel il n’y a, à ma connaissance, pas de nom moderne. On distingue ces trois modes de structuration, selon que le discours orienté vers la conclusion est composé :

— De plusieurs arguments co-orientés, V Convergence.

— De plusieurs énoncés, dont la combinaison produit un argument, V. Liaison.

— De plusieurs argumentations, dont la conclusion de l’une est prise comme argument par la suivante, V. Série; Sorite.

— De plusieurs sous-argumentations qui renforcent les prémisses produisant la conclusion, V. Épichérème.


 

Convergence

CONVERGENCE

Deux ou plusieurs arguments sont convergents lorsqu’ils soutiennent indépendamment la même conclusion ; ils sont coorientés vers cette conclusion. On parle alors d’argumentation ou de raisonnement convergent ou multiple (ang. convergent, multiple argument). La convergence est un des modes d’organisation des discours complexes soutenant une conclusion, V. Liaison ; Série.
On a affaire à un cumul d’arguments, qui, pris séparément, peuvent être relativement faibles, peu concluants, mais qui, pris en bloc, se renforcent (“deux raisons valent mieux qu’une”) : “Mon ordinateur commence à vieillir, il y a des promotions sur ma marque favorite, je viens de toucher une prime, j’achète !”. Chacun des arguments est orienté vers la conclusion, “J’achète !”.

Chaque argument fournit une “bonne raison” autonome. Chacune de ces argumentations (Arg_i => Conclusion) est ici schématisée globalement. Si on rétablit ces lois de passage, on obtient le schéma suivant, à comparer avec celui de l’argumentation liée, V. Modèle de Toulmin.

De la même manière, des contre-arguments peuvent converger pour réfuter une conclusion.

La structure ouverte de l’argumentation convergente est caractéristique du filet argumentatif, opposé à la chaîne démonstrative. Dans la chaîne démonstrative, chaque pas est nécessaire et suffisant ; si une étape n’est pas valide, la chaîne se brise. Dans le cas du filet argumentatif, si un maillon du filet se rompt, le filet peut toujours être utilisé pour prendre des poissons, du moins les plus gros.

Les scripts argumentatifs ont une structure d’argumentations convergentes, dans leur partie positive comme dans leur partie réfutative.

1. Disposition des arguments convergents

Dans la rhétorique classique, la théorie de l’organisation générale du discours (dispositio) porte sur les différentes capacités de persuasion attribuées aux divers arrangements d’arguments convergents de force différente.
Si les arguments convergents sont de force très différente, la présence d’un argument faible à côté d’un argument fort risque de nuire à l’ensemble de l’argumentation, particulièrement si cet argument clôt l’énumération : Faut-il commencer par l’argument le plus fort ou le réserver pour la fin ? Faut-il commencer par l’argument le plus faible, ou l’enfouir comme une incidente quelque part ailleurs dans le discours ?

C’est un grand chasseur, il a tué deux lions, trois sangliers et un lapin de garenne.

Les arguments convergents peuvent être simplement juxtaposés (disposition paratactique), ou connectés :

(Arg1) ; (Arg2) ; (Arg3) ; donc Concl.
Arg, en outre Arg et enfin Arg, donc Concl

Les connecteurs non seulement Arg1 mais Arg2 ; en outre Arg2 ; en plus Arg2 ; sans parler de Arg2… produisent outre l’effet de cumul, un effet de radicalisation croissante de l’argumentation. Cet effet est net dans le cas du connecteur d’ailleurs :

[Conclusion] puisque Arg1, Arg2… et d’ailleurs Argn
Mais non, Pierre ne viendra pas dimanche, il a du travail, comme d’habitude, d’ailleurs sa voiture est en panne.

Le locuteur considère que le premier argument est suffisant pour la conclusion, mais qu’il ajoute en plus, “pour faire bonne mesure”, un autre argument. Ducrot et al. (1980, p. 193-232) décrivent l’argument introduit par d’ailleurs comme « l’argument du camelot ». L’image fait référence à la pratique des marchands ambulants vendant par lots une marchandise de qualité médiocre, et ajoutant sans cesse au lot de nouveaux éléments, par exemple en ajoutant une bouilloire (ici, l’argument introduit par d’ailleurs)  pour rendre plus attractif un lot de casseroles (ici, les autres arguments):

Le locuteur prétend viser une conclusion r, il donne pour cette conclusion l’argument P qui la justifie. Et dans un second mouvement discursif, il ajoute un argument Q, allant dans le même sens que P. Dans la mesure où P tout seul devrait déjà conduire à r, Q est ainsi présenté comme n’étant pas nécessaire pour l’argumentation. (Bourcier & al., 1980, p. 195)

On peut considérer que chaque argument apporte une partie de la vérité, et que ces contributions peuvent être arithmétiquement ajoutées pour constituer un grand discours décisif. On peut aussi penser que, par nature, chaque argument est présenté comme suffisant, et que leur ajout obéit en fait à la logique de la mise en rayon de tous les produits disponibles, tous plus satisfaisants les uns que les autres.

2. Réfutation point par point

Pour réfuter la conclusion d’une argumentation convergente, on doit réfuter chacun des arguments qui soutiennent cette conclusion ; à une argumentation convergente, on répond ainsi par une réfutation point par point ; c’est une argumentation au cas par cas, limitée aux cas qui ont été avancés par l’adversaire.


 

Contre-

Le préfixe prépositionnel contre- sert à former une série de mots très utilisés en argumentation.

1. Contre-accusation

La contre-accusation est une stratégie stasique qui produit une nouvelle situation argumentative en inversant les rôles d’accusateur et d’accusé et mettant l’accusateur sur la défensive.

1. Discours, Contre-discours
Proposition, Contre-proposition

Les notions de Discours (D) et de Contre-Discours (CD) sont corrélatives : D et CD sont produits dans le champ d’une même question argumentative, QA, à laquelle ils proposent des réponses différentes.

Le CD est second par rapport au discours D . Il a le statut de second tour de parole en réaction au premier tour de parole que constitue le discours D.
D présente des arguments ArgX soutenant la proposition PX en réponse à la QA.
—Le CD est réactif et critique ; il ne ratifie pas D et s’efforce montrer par diverses manœuvres que PD doit être transformée ou rejetée. Pour cela, il s’en prend à tous les constituants du discours D, tout en focalisant sur le rejet de ses arguments et conclusions.
Cette réaction  s’appuie sur des arguments positifs ArgY soutenant la contre-proposition PY en réponse à la QA (voir infra)

Défini comme un discours d’opposition, discours minoritaire qui ne dispose pas des leviers du pouvoir, le contre-discours se distingue du discours non par sa structure (les deux contiennent des éléments positifs et négatifs), mais par le fait qu’il supporte la charge de la preuve.

2. Contre-argument, contre-argumentation

On peut distinguer deux types de contre-arguments CA et de contre-argumentation, les CA structurels et les CA contextuels.

2.1 Contre-arguments et contre-argumentation structurels

Le CD peut
Tenter de détruire le discours D, par exemple en le ridiculisant, V. Mépris.
Présenter des contre-argumentations structurelles à l’argumentation avancée par D, soit en présentant des objections visant à modifier PX, soit en réfutant les argumentations ArgX.

2.1 Contre-arguments et contre-argumentation contextuels

Sous la même QA, peut se développer d’une part, un discours D qui développe la proposition P, et d’autre part, un discours D’ qui réfléchit au même problème selon d’autres critères, et lui trouve une solution P’, différente de P, en s’appuyant sur des arguments et des argumentations Arg’ en s’abstenant systématiquement de mentionner D.
D’
est simplement un discours autre qui choisit de ne pas mentionner le discours concurrent, mais de se concentrer sur la construction de sa propre position.
Une telle stratégie fortement assertive permet de focaliser positivement l’intervention, elle évite les paradoxes de la réfutation, mais peut être considérée comme une forme de mépris des arguments avancés par une partie adverse, “même pas digne d’une réfutation”.

Les deux discours D et D’ peuvent en théorie se développer en parallèle, sur le mode de la coexistence pacifique, V. Antithèse

Toutefois, D’ prend automatiquement valeur de CD lorsqu’il est mis en rapport avec D dans l’espace discursif qui les fonde, celui de la QA.
Par le jeu de la négation en situation polarisée, le fait de fournir une raison de faire B, incompatible avec A, se transforme en raison de ne pas faire A. L’argumentation en faveur de B est une contribution à la réfutation de A (Brandt & Apothéloz 1991, p. 98-99).
Les arguments positifs qui soutiennent D’ peuvent être désignés, relativement à D, comme des contre-arguments contextuels c’est-à-dire “des arguments qui défendent une proposition autre”.

V. Contradiction ; Antithèse ; Paradoxe.

3. L’asymétrie Proposition (D) vs Contre-proposition (CD)

3.1 Deux discours en équilibre (stase)

Lorsque le dialogue argumentatif est engagé, particulièrement lorsque la QA a une longue histoire, les deux discours en présence combinent en miroir deux types d’opérations

    • Travail négatif de rejet de l’autre discours.
    • Travail positif de construction d’une proposition autre.

Le discours X présente : 

Une proposition, PX
Une argumentation positive arguments structurels de X, en faveur de PX
qui fonctionnent contextuellement comme des contre-(ArgY)
Une argumentation réfutative des contre-(ArgY), soit des arguments réfutant les arguments et l’argumentation propres du contre-discours

Le discours Y présente : 

Une proposition, PY
Une argumentation positive arguments structurels de Y, en faveur de PY
qui fonctionnent contextuellement comme des contre-(ArgX)
Une argumentation réfutative des contre-(ArgX), c’est-à-dire des arguments réfutant les arguments et l’argumentation propres de X

Dans ce cas, les notions de contre-discours et de discours sont relatives; X est le contre-discours de Y et Y le contre-discours de X.

3.2 La charge de la preuve rompt l’équilibre

Sous une QA concrète, cette symétrie est rompue par la charge de la preuve, qui bride l’un ou l’autre discours.
On peut alors parler, dans l’absolu, de discours et de contre discours. Si Y supporte la charge de la preuve, il est dans l’absolu, contre-discours de X.


 

 

Contraires, Termes –

Termes OPPOSÉS, OPPOSITION

 

1. Opposition entre termes

En philosophie, à la suite d’Aristote, on distingue quatre formes d’opposition entre concepts.
La relation d’opposition est introduite dans les Catégories (Chap. 10 et 11) et dans la Métaphysique (L. I, Chap. 4). Les concepts entrant dans une relation d’opposition sont classés sous quatre catégories :

1. Les relatifs (corrélatifs) le double / la moitié (2)
2. Les contraires le mal / le bien — blanc / noir
3. La privation et l’habitude (possession) la cécité / la vue
4. L’affirmation et la négation il est assis / il n’est pas assis

Selon Hamelin (1), ces corrélatifs se déduisent par « filiation », à partir des deux oppositions polaires, 1. et 4., par renforcements successifs du contenu négatif de l’opposition de  1. à 4, ou par affaiblissement de ce contenu de 4. à 1.

La négation s’origine au pôle 1.,  l’opposition des relatifs. C’est « celle qui contient le moins de négation »  (id.), les relatifs étant définis l’un par l’autre :

[Le relatif se réfère] de quelque manière que ce soit à son corrélatif. [Il] n’est ce qu’il est que par référence à son opposé.
[Les corrélatifs] sont ontologiquement simultanés. (Hamelin, p. 132-133)

— La négation atteint son maximum au pôle 4, avec « l’opposition la plus absolue [qui] est celle des contradictoires » (p. 141) :

Cette opposition « a pour caractère propre et privilégié de séparer le vrai du faux, l’un ou l’autre des deux opposés contradictoires étant vrai et l’autre faux. » (H. p. 140).

Dans cette généalogie, la relation de possession / privation se situe du côté de la négation forte, entre l’opposition des contraires et l’opposition des contradictoires. Elle admet une zone intermédiaire où on peut voir plus ou moins bien, avant de devenir plus ou moins aveugle. (3)

Les termes contraires sont une variété de termes opposés. Le terme contraire recouvre les contraires au sens strict et les contradictoires.

2. Figures et fonctions de l’opposition en argumentation (récapitulation)

Entrées principales

Antithèse

Argumentation A contrario  

Contradiction – Non Contradiction

Argumentation par les  Contraires

Propositions Contraires et Contradictoires

Argumentation sur les termes Corrélatifs

Négation — Dénégation

Figures d’Opposition

Réfutation

Réfutation par l’impossibilité du contraire

Listes de figures d’oppostion

Les rhétoriques des figures situent diversement les figures d’opposition, et ne réunissent pas les mêmes figures sous cet intitulé.

— Bonhomme : l’opposition recouvre l’antithèse et l’oxymore ; c’est une figure syntaxique, opposée aux figures morphologiques, sémantiques, et à base référentielle (1998 : 47).

— Fontanier : l’opposition est une espèce du genre trope « en plusieurs mots, ou improprement [dit] », et recouvre les variétés prétérition, ironie, épitrope, astéisme et contrefision ([1977]/1821 :143-154).
Dans le traité Des figures du discours autres que les tropes ([1977]/1827), l’antithèse est une « figure de style par rapprochement », comme la comparaison, la réversion, l’enthymémisme, la parenthèse et l’épiphonème.

— Lausberg ; dans le monde de l’ornatus, l’antitheton est une des quatre figures sémantiques (avec la finitio, la conciliatio, la correctio), et recouvre cinq figures : la regressio, la commutatio, la distinctio, la subiectio et l’oxymoron (§§787-807).

La liste suivante réunit 22 figures d’opposition.

Annomin ation             ►        Paronymie

Adynaton                     ►        Maximisation

Antanaclase                 ►        Inversion d’orientation

Antéoccupation            ►        Prolepse

Antimétabole               ►        Inversion d’orientation

Antiparastase               ►        Inversion d’orientation; Antithèse

Apodioxis                    ►        Mépris

Astéisme                      ►        Paronymie

Contraires

Dilemme

Distinguo

Dubitation                    ►        Question argumentative

Énantiose                     ►        Désaccord

Épitrope

Euphémisme                ►        Maximisation

Hypobole                     ►        Prolepse

Interrogation                ►        Question argumentative ; Question rhétorique ;

Ironie

Oxymore                     ►        Non Contradiction

Métathèse                    ►        Prolepse

Paradiastole                 ►        Inversion d’orientation

Préocccupation            ►        Prolepse

Procatalepsis               ►        Prolepse

Prolepse

Subjection                    ►        Question argumentative

 

Cette liste, certainement redondante et non exhaustive, est proposée dans l’ordre alphabétique. Chacun de ces termes n’apparaît pas forcément dans toutes les typologies des figures, et si un terme apparaît dans une typologie, il peut y occuper des positions très différentes, en fonction des principes de classement adoptés. En outre, dans chaque typologie, « chaque catégorie de figure est définie par son marquage dominant, tout en présentant des traits secondaires non négligeables » (Bonhomme 1998, p. 14), qui seront peut-être mis en avant dans une autre typologie. Chacun de ces classements a sa logique, et chacune de ces logiques a ses limites.

Regroupement de figures selon les phases de développement de la situation argumentative

Le regroupement suivant se propose d’ordonner schématiquement quelques figures de la contradiction dialogique, en les rapportant aux moments clés du développement de la situation argumentative. Ce procédé permet également d’évoquer, par attraction, d’autres figures possibles, principalement celles qui ont trait au traitement monologique de la question, et quelques figures qui apparaissent au terme du développement du processus argumentatif. 

  • S’approprier la question argumentative

Le locuteur s’approprie la question pour la traiter monologiquement par des figures dites de communication : interrogation (interrogatio), subjection (subjectio), dubitation (dubitatio).
Question argumentative

  • Invalider le discours opposé

Dans les figures d’invalidation du discours, l’argument présenté ou la position construite par ,l’interlocuteur ne sont pas considérés en substance dans le discours du locuteur, mais rejetés en bloc, par des évaluations visant à :

— le détruire, notamment sur la base d’un défaut langagier.

— en particulier, le ridiculiser :
par le coup du mépris (apodioxis)
par maximisation absurdifiante (adynaton)
par l’ironie.

Une série de figures de déstabilisation tendent à désorienter le discours contraire. On utilise les mots de l’opposant pour leur faire dire le contraire de ce qu’ils disent : “ton propre discours, tes propres mots te réfutent: antanaclase ; antimétabole.

 

Il est extrêmement difficile pour un argument de pénétrer le discours de l’autre. Il ne suffit pas qu’un argument soit dit, qu’un point de vue soit exprimé, il faut encore qu’il soit entendu et repris, même pour être réfuté ou déformé ; ces actes, pour négatifs qu’ils puissent paraître, marquent en fait l’émergence de la collaboration argumentative. Les formes suivantes intègrent des éléments du discours de l’autre :

— Intégration partielle, Distinguo ; Dissociation
— Intégration à des fins de réfutation, après reprise et reformatage :

antéoccupation (prolepse, hypobole) métathèse,
Réfutation, Épitrope, Objection.

— Réfutation faible correspondant en pratique à une confirmation :

Réfutation, Paradoxe, Prolepse.

 

Ces figures peuvent être mises en relation systématique avec diverses facettes du développement des situations argumentatives. Elles correspondent à des moments stratégiques de l’argumentation dialoguée. Elles sont de claires manifestations d’une argumentation qui opère par confrontation directe des points de vue en compétition, avant même l’apparition des arguments.


(1) Hamelin Octave 1905 / [1985]. Le système d’Aristote. Publié par L. Robin. Paris,Vrin.

(2) Comprendre : “le double est le double de ce qui en est la moitié” (id. p. 148)

(3) Les plantes ne possèdent pas la vue, mais elles ne sont pas faites pour la posséder ; en ce sens, on ne dit pas que le géranium est aveugle.

Selon Hamelin, « le type de l’opposition de l’habitude (possession) et de la privation, c’est la cécité et la vue dans un sujet fait pour en jouir de la vue, et à l’époque où il doit en jouir. » (p. 136), ce qui n’est pas le cas des végétaux.

Ne peuvent être dits aveugles que les êtres d’un genre capable de voir. Certains humains ont perdu la vue, ils sont dits aveugles. Certains animaux terrestres (taupe, lombric), ont des yeux dysfonctionnels, incapables de voir,  sont également dits aveugles. De même, les poissons ne sont pas des mammifères, mais ils ont des yeux. Certains poissons ont des yeux dysfonctionnels, et sont en conséquence également dits aveugles.

Corrélatifs

Argumentation sur les termes  CORRÉLATIFS

 

Elle prend pour argument une prédication sur un des membres d’une paire de corrélatifs et conclut à la validité de la prédication correspondante ou de son contraire faite sur l’autre membre:  “le père est banquier, le fils sera trader” ; “à père avare, fils prodigue”.

1. Termes corrélatifs

Les termes corrélatifs sont également dits relatifs, ou réciproques, et considérés comme une forme de termes contraires :

Les relatifs sont [des opposés] par définition ; [ils sont] « ontologiquement simultanés] (Hamelin [1905], p. 133).

Mère et enfant sont des termes corrélatifs ; ils entrent dans une relation d’inférence immédiate : “si A est la mère de B, alors B est l’enfant de A”. D’une façon générale, les prédicats R1 et R2 sont des corrélatifs si :

A_R1_B <=> B_R2_A
.

mère / enfant                                   cause / effet
vendre / acheter                              double / moitié

Les termes corrélatifs sont définis l’un par l’autre ; “père de —” est défini comme “homme ayant E1 et E2 pour enfants” ;“ enfant de —” comme “garçon ou fille de ”.

2. Topos des corrélatifs

Les opérations sur les corrélatifs correspondent au topos no 3 de la Rhétorique d’Aristote, « à propos des impôts : s’il n’est pas honteux pour vous de les vendre, il ne l’est pas non plus pour nous de les acheter » (Rhét., II, 23, 1397a25 ; Chiron, p. 381). Ces inférences ont des limites ; selon ce topos :

S’il est permis d’acheter 2 g de haschich, alors il est permis de vendre 2 g de haschich.

Mais la vente de drogue est poursuivie, alors que la possession de drogue en petite quantité est tolérée.

Le principe suivant traite deux paires de corrélatifs savoir / apprendre, commander / obéir par le topos des contraires :

Si tu veux savoir commander, tu dois d’abord apprendre à obéir.


 

Contraires, Arg. par les —

Argumentation par les termes OPPOSÉS
ou CONTRAIRES

Cette argumentation permet de soutenir ou de réfuter une assertion combinant deux termes, en substituant à ces deux termes deux termes opposés. Selon que ce nouvel énoncé est ou non vrai (plausible), la première assertion est confirmée ou réfutée.

1. Topos des contraires

En anglais, “topic from the opposite” (Freese et Rhys Roberts) ; “from the contrary” (Ryan).
Comme les contraires sont un type particulier d’opposés, et que le topos vaut pour les contradictoires, on peut parler du topos des contraires.
Le topos jouant sur deux paires d’opposés, on peut utiliser le pluriel “topos des opposés”. On dit avec le même sens argument a contrario.

Cicéron considère que l’enthymème fondé sur les opposés est l’enthymème par excellence ; le topos des opposés est le premier dans la liste des topoï rhétoriques d’Aristote :

Un lieu des enthymèmes démonstratifs se tire des contraires : il faut examiner si le contraire d’un sujet a un prédicat contraire à celui du premier ; réfuter dans la négative, confirmer dans l’affirmative. (Rhét., II, 23, 1397a7 ; Dufour, p. 115)

Cet énoncé abstrait définit le topos des opposés et son contexte d’usage, l’examen d’une question. Il y a un doute à propos de la vérité d’un jugement.

Jugement : S (sujet) — P (prédicat)
Question d’enquête : “Est-ce que S est P ?” ; “la chose S a-t-elle la qualité P ?”;   “P est-il prédicable de S ?

Règle: « Examiner si le contraire d’un sujet a un prédicat contraire à celui du premier »
Le contraire du sujet S est non S. Le contraire de la qualité P est non P
On regarde si “non S est non P

Conclusion:
sinon S est non P” est vraie, alorsS est P” est vraie”
sinon S est non P” est fausse, alorsS est P” est fausse.

En bref, le topos des opposés permet de tester la proposition “S est P”:

si non S n’est pas non P, alors S n’est pas P       =>  “S est P” est réfutée
si non S est non P, alors S est P                            => “S est P” est confirmée.

De même, si “S est P” est (tenu pour) vraie, le topos légitime la conclusion “non S est non P” :

si S est P alors non S est non P

Le topos produit des argumentations comme la suivante, qui suggère une action concrète.

Si respirer la poussière de charbon noir l’a rendu malade, alors en buvant du lait blanc il retrouvera la santé.
Si la pluie froide l’a enrhumé, une tisane chaude lui fera du bien.

Le topos des opposés correspond à la loi de négation opérant sur les échelles argumentatives

1.1. Un topos transculturel

L’application du topos des opposés est un réflexe sémantique. Raisonner à partir d’opposés est un mode de pensée fondamental, tout comme le raisonnement causal, le raisonnement par analogie ou par définition. Comme le topos a fortiori, le topos des opposés a une validité transculturelle. Les deux exemples suivants proviennent de la tradition chinoise.

68, 1 Les gens se conforment communément à quatre interdits. Le premier commande de ne pas construire d’annexe à l’ouest de la maison. On estime que cela porte malheur et peut être fatal. […].
68, 2 Bâtir une aile à l’ouest porterait malheur : cela signifie-t-il que démolir une telle annexe, ou en construire une à l’est, soit au contraire source de chance ?
Wang Chong. Discussions critiques, “De quatre interdits”[1].

 [Les épouses] souhaitent ardemment la mort du roi. Ce qui me le fait croire ? Les épouses n’ont aucun lien de sang avec le souverain, aussi ne lui sont-elles chères que tant qu’elles sont désirables. Et du proverbe qui dit fort justement “À mère aimée, fils chéri” on peut déduire la réciproque “À mère délaissée, fils méprisé”.
Han Fei Tse ou le Tao du Prince, Les précautions contre les siens.[2]

1.2 Forme générique et forme logique du topos des opposés

Le topos des opposés est exprimé par Aristote dans une langue à la fois ordinaire dans sa construction et technique par l’usage qu’elle fait d’un vocabulaire spécialisé, termes rhétoriques comme topos ou enthymème, ou relevant d’une ontologie grammaticale comme sujet ou prédicat. Ces termes sont indéterminés, “un sujet (un être), une propriété (un prédicat)”. Il s’agit d’une formulation générique du topos.
Le topos exprimant une structure commune à un ensemble d’enthymèmes, on parle également du topos comme d’une forme logique. La forme logique du topos des opposés est très simple (ce n’est pas le cas de tous les topoï) ; selon la formulation de Ryan (1984, p. 97), elle s’écrit :

1A — Si A est le contraire de B, et C le contraire de D,
Alors, si C n’est pas prédiqué de A, alors D n’est pas prédiqué de B.

1B — Si A est le contraire de B, et C le contraire de D,
Alors, si C est prédiqué de A, alors D est prédiqué de B.

Selon la formulation de Walton & al. (2008, p 107) l’argumentation “from opposites” a deux formes :
Forme positive :

L’opposé du sujet S a la propriété P
donc S a la propriété non-P (l’opposée de la propriété P)

— Forme négative:

L’opposé du sujet S a la propriété non-P
donc, S a la propriété P (l’opposé de la propriété non-P)

En pratique, on voit que la “forme logique” s’obtient en remplaçant les indéfinis (les variables), par des lettres. La proposition de départ est notée sous la forme standard des propositions analysées “A est C” (Ryan), ou “S est P” (Walton). Il s’agit d’une abréviation d’écriture, très utile car elle permet d’éviter les formulations tortueuses parfois nécessaires pour bien exprimer la coréférence.
Néanmoins, une réelle “forme logique” serait une expression pouvant entrer dans un calcul ; en fait, ici, le seul calcul nécessaire est de l’ordre de l’actualisation de la forme générique (topos) dans une forme spécifiée (enthymème).

2. Une ressource dialectique

Le topos des opposés est une ressource dialectique. Si le proposant soutient que “A est B”, l’opposant peut examiner ce qu’il en est de la relation du contraire de A avec le contraire de B. Sous forme de dialogue :

— Confirmation :

Proposition : Le courage est une vertu
Topos des contraires :  Contraire de courage : couardise, lâcheté ;

               Contraire de “— être une vertu” : “— être un vice”.
Argumentation : “Le courage est (bien) une vertu, puisque la lâcheté est (indiscutablement) un vice”.

C’est dans cette fonction de confirmation que le topos des opposés sert à l’amplification oratoire ou poétique.

— Réfutation

Proposition : l’agréable est bon (les choses agréables sont toujours bonnes)
Topos des opposés : contraire de agréable : désagréable ; contraire de bon : mauvais.
Nouvelle question : “Le désagréable, est-il (toujours) mauvais ?” Non, car l’huile de foie de morue est désagréable, mais elle est bonne pour la santé. Donc on en déduit que l’agréable n’est pas toujours bon, et la proposition “l’agréable est bon” est réfutée.
Argumentation : Ce qui est agréable n’est pas toujours bon, puisque ce qui est désagréable n’est pas toujours mauvais.

Il s’ensuit que “agréable” n’est pas un trait définitoire de “bon”. “Être bon” n’est pas un prédicat propre ou essentiel de “être agréable”, V. Classification. Les choses agréables ne sont bonnes que par accident. En revanche “être une vertu” est un trait définitoire de courage; le courage est une espèce du genre vertu. Le topos des opposés est l’instrument permettant de construire une définition essentialiste.

3. Le topos des opposés est-il intrinsèquement fallacieux ?

3.1 Le topos des opposés est logiquement invalide

Appliqué à l’implication logique, “P implique Q”, le topos valide la conclusion “non P implique non Q”. Cette conclusion n’est pas “quasi-logique”, mais simplement fausse, une condition suffisante étant prise pour nécessaire et suffisante.
La négation logique s’applique à un prédicat en tant qu’il affirme quelque chose d’un sujet, mais pas à un nom. Une bouteille et une sombre pensée sont des non-vaches : Comme le topos est formulé en langue naturelle, l’application de la négation sous l’une ou l’autre de ses formes à un terme quelconque sera toujours discutable. Mais celui qui demande qu’on précise les choses devient vulnérable à l’accusation de “chercher des querelles sémantiques”.

3.2 Le topos des opposés est valide sous condition

Considérons un univers dont on sait qu’il contient deux sortes d’objets, des cubes et des balles ; que ces objets sont rouges ou verts (ou exclusif) ; que les objets de même forme sont de même couleur. Situation : l’observateur ne peut voir qu’un seul objet, par exemple une balle, qui est verte. Dans ce cas, une balle est un non cube ; et le non vert est le rouge. On voit que les balles sont vertes ; on peut donc conclure que les non balles (les cubes) sont non verts (c’est-à-dire rouges).

4. Topos des opposés en littérature

Dans ses fonctions de confirmation et de réfutation, le topos des opposés permet de développer une amplification oratoire poétique sans perdre sa valeur argumentative de confirmation. L’exemple suivant est tiré du Paradis perdu de Milton.

Satan mène la guerre contre les anges, et vient de subir une cruelle défaite. Il « appelle de nuit ses potentats au conseil » et leur explique comment une nouvelle arme de son invention — la poudre et le fusil — leur permettra de prendre leur revanche.

He ended, and his words their drooping cheer
Enlighten’d, and their languish’d hope reviv’d
Th’invention all admir’d, and each how he
To be th’inventor mifs’d; so easy’ it feemed
Once found, which yet unfound moft would have thought
Impossible.

Milton, Paradise Lost, [1667], Book VI, 498-501;

Il dit : ses paroles firent briller leur visage abattu et ravivèrent leur languissante espérance. Tous admirent l’invention ; chacun s’étonne de n’avoir pas été l’inventeur ; tant paraît aisé, une fois trouvée, la chose qui non trouvée aurait été crue impossible !
Milton, Le Paradis perdu [1667]. Livre 6, v. 498-501

La même conclusion vaut pour l’œuf de Christophe Colomb : “ce qui semblait impossible avant paraît facile après”.

5. Comment s’applique le topos

Dans les exemples précédents, le topos transforme de manière assez transparente une structure “S est P” en “non-S est non-P”. Dans d’autres cas, le sujet est plus profondément enraciné dans le discours, sa perception et sa reconstruction sont plus complexes. Considérons le passage suivant :

It took billions of years and ideal conditions before humans appeared on the planet, maybe one global warming will be enough to make it disappear (texte original)
Il a fallu des millions d’années avant que les humains n’apparaissent sur la planète, peut-être suffira-t-il d’un seul réchauffement global pour qu’elle disparaisse

Dans tous les cas, une argumentation est nécessaire pour montrer que tel passage correspond à tel type d’argument, V. Type d’argumentation. Ce passage composé de deux énoncés juxtaposés est-il structuré par le topos des contraires ?

1) On a affaire à une structure inférentielle bien marquée, qui part d’une affirmation catégorique portant sur le passé, pour proposer une affirmation restreinte, modalisée sur le futur :

E1, maybe (futur) E2

Dans le langage de Toulmin, on est dans une structure “Data, so, Modal, Claim”. Les énoncés corrélés ont la même structure, et expriment des consécutions. Ce parallélisme laisse bien augurer d’une occurrence du topos des opposés..

La structure à prendre en considération pour l’opération n’est pas la structure grammaticale simple “S est P”, mais la structure consécutive “Conditions, Résultat”, “C a abouti à R”, “C (résultatif) R” :

It took billions of years and ideal conditions before humans appeared on the planet
it took B before A = B has been necessary for A
[condition C1] billions of years and ideal conditions [résultat R1]
humans appeared on the planet

May be one global warming will be enough to make it disappear
May be W will be enough for D
[condition C2] one global warming [résultat R2] [makes] it disappear

2) On recherche donc de possibles opposés sur les éléments fondamentaux de la structure
C (résultatif) R”.
— Les résultats appear / disappear sont clairement opposés :

humans appeared on the planet / to make [humanity] disappear

— Les conditions sont-elles dans une relation d’opposition ? La condition C2, one global warming n’est pas quelque chose de simple, qu’on puisse opposer directement à la condition de C1, it took billions of years and ideal conditions. Néanmoins, C1 et C2 ont clairement des orientations argumentatives opposées.

a) C1, « it took billions of years and ideal conditions before … » :

billions of years est orienté vers “c’est très long” ;
ideal conditions est orienté vers “c’est très rare et difficile à obtenir” ;
— la construction “it takes X to Y” est orientée vers “il a fallu beaucoup pour réaliser Y”.

Les trois orientations déterminées par C1 convergent sur la conclusion “c’est un processus très complexe”.

b) C2, “one global warming will be enough

— le déterminant “one” oriente vers l’unicité, “just one”, et la simplicité ;
— will be enough signifie “as much as needed” pour un certain accomplissement. La condition est suffisante, alors que pour la production de l’humanité, il a fallu la conjonction de deux conditions.
— will be enough est orienté vers une limitation, “no more than”, peut-être “less than expected”, pour l’obtention de tel ou tel résultat.

Les deux orientations déterminées par C2 convergent sur la conclusion “c’est un processus très simple”.

Selon cette reconstruction, la structure du discours analysé correspond bien au topos des opposés :

Produire A a été très difficile — so — may bedétruire A sera très simple.

De tels exemples suggèrent que la formulation classique du topos est très simplifiée.

6. Conclusions triviales et non-triviales produites par le topos des opposés

Le raisonnement par les contraires peut produire des conclusions banales, de vaines reformulations analytiques de l’énoncé originel. Lorsque argument et conclusion ont exactement le même degré d’évidence, il n’y a pas de réduction de l’incertitude et la règle semble tourner à vide.
Néanmoins, il peut être utile de clarifier le sens des mots, et le topos des opposés peut y contribuer :

Il est bon d’être tempérant, attendu qu’il est nuisible de manquer de contrôle (Aristote, Rhét., II, 23 ; Chiron, p. 376)

Il existe cependant des cas où l’inférence réflexe vers les opposés peut ou doit être inhibée. Appliqué à la prière de demande “Paix à ceux qui vous aiment”, le topos des opposés conclut quelque chose comme “Guerre à ceux qui ne vous aiment pas”.

Considérons l’argumentation :

Si la guerre est cause des maux présents, c’est avec la paix qu’il faut les réparer. (Ibid.)

Cette conclusion se heurte à l’argument suivant, “nous avons échoué par manque de détermination et de radicalité” :

Si nous avons en effet de gros problèmes, c’est parce que nous avons mené une guerre limitée ; c’est la guerre totale, et non la paix qui résoudra nos problèmes.

L’opposant utilise toujours le topos des contraires. Il oppose toujours “maux présents / plus de problèmes” ; il n’oppose plus la paix à la guerre, mais deux types de guerres “guerre limitée (problèmes) / guerre totale (plus de problème)”.

Le topos des opposés peut réfuter une proposition de renouvellement du leadership politique:

Ceux qui ont plongé le pays dans la crise ne sont peut-être pas les mieux placés pour nous sortir du pétrin.
Nous ne pouvons pas faire confiance aux mêmes mécanismes de marché défaillants pour réussir à sortir le pays de cette crise. (d’après Linguee, 25-10-2015)

De même, les conclusions suivantes ne sont pas triviales :

S’il n’est pas juste de se laisser aller à la colère envers qui nous a fait du mal contre son gré, celui qui nous a fait du bien parce qu’il y était forcé n’a droit à aucune reconnaissance. (Aristote, Rhét., II, 23; 1397a10-15 ; Dufour, p. 115)

Autrement dit, “pour faire réellement le bien, il faut avoir la capacité de faire le mal”, V. Réfutation par l’impossibilité du contraire.

Mais si les mensonges débités aux mortels les peuvent persuader, tu dois aussi admettre le contraire : combien de vérités ne trouvent chez eux aucune créance ! (Id.)

Le réflexe des opposés est un exemple typique de la façon dont l’argumentation conduit, par des formulations différentes, à voir les choses sous un nouvel angle, ou, comme dirait Grize, sous un nouvel éclairage, V. Schématisation.

7. L’opposition “argument a pari VS argument sur les opposés”

V. A pari


[1] Wang Chong, Discussions critiques. Trad. du Chinois, présenté et annoté par Nicolas Zuffery. Paris, Gallimard, 1997, p. 200-201. Wang Chong a vécu de 27 à 97 (environ).
[2] Chap. 17Han Fei Tse ou le Tao du Prince, Présenté et trad. du chinois par J. Levi. Paris, Le Seuil. 1999