Règles

Trois concepts de règle interviennent dans l’étude de l’argumentation.

— Règles exprimant des régularités observées sur les données
— Règles exprimant des normes (au sens impératif) permettant l’évaluation d’une argumentation.
— Règles exprimant des recommandations (recettes) assurant la réussite d’une intervention argumentative : comment s’y prendre pour convaincre une personne d’acheter quelque chose, ou d’adhérer à tel slogan.

1. Règles générales de l’interaction

Règles de l’interaction — L’interaction argumentative en langue naturelle obéit aux divers systèmes de règles qui ont été proposés pour l’interaction en général, par exemple à la règle de justification des suites non préférées:

Dans une conversation, en général les seconds tours non préférés comme les refus sont accompagnés par des justifications (D’après SIL, Dispreferred second part)

Principe de coopération — Le principe de coopération exprime non seulement ce que les participants font effectivement (régularité observationnelle), mais ce qu’il est raisonnable qu’ils fassent (régularité rationnelle).

Principes de politesse — Les principes de politesse linguistique régulent la relation en fonction des concepts de face et de territoire. Dans la conversation ordinaire, ces règles jouent contre la ratification des contradictions et le développement d’argumentations explicites.

2. Règles portant plus spécifiquement sur la parole argumentative

2.1 Règles attachées au site argumentatif

En tant que lieu de parole, chaque site argumentatif, parlement, tribunal, salle de classe produit son règlement et sa coutume auxquelles doivent se soumettre les intervenants dans ce lieu, V. Site. Ce règlement peut être élaboré et révisé selon des procédures sui generis explicites, et son applications contrôlée par les autorités compétentes sur ce lieu. Les règles déterminent les thèmes qui seront traités, définit les rôles qui s’y jouent et les personnes qualifiées pour prendre ces rôles, ainsi que les procédures selon lesquelles se déroule une action légitime, du point de vue de ce lieu. Elles précisent les droits à la parole, à quelle quantité de parole, ainsi que l’ordre de succession des tours de parole ; elles peuvent par exemple interdire et réprimer les chevauchements et les interruptions. En l’organisant, elles contribuent à définir la rationalité du lieu comme rationalité locale.

L’Assemblée nationale française est dotée d’un Règlement [1]  dont le chapitre XII porte sur « La tenue des séances plénières ». Il contient entre autres les règles suivantes

— Sur la prise de parole
Art. 54, 1 — Aucun membre de l’Assemblée ne peut parler qu’après avoir demandé la parole au Président et l’avoir obtenue, même s’il est autorisé exceptionnellement par un orateur à l’interrompre. En ce dernier cas, l’interruption ne peut dépasser deux minutes

— Sur la position de l’orateur
Art. 54, 3
— L’orateur parle à la tribune ou de sa place ; le Président peut l’inviter à monter à la tribune.

— Sur la durée des interventions
Art. 54, 3 — Quand le Président juge l’Assemblée suffisamment informée, il peut inviter l’orateur à conclure. Il peut également, dans l’intérêt du débat, l’autoriser à poursuivre son intervention au‑delà du temps qui lui est attribué.
Art 55, 1 — Dans tous les débats pour lesquels le temps de parole est limité, les orateurs ne doivent, en aucun cas, excéder le temps de parole attribué à leur groupe.

— Sur le contenu des interventions
Art. 54, 6 — L’orateur ne doit pas s’écarter de la question, sinon le Président l’y

rappelle. S’il ne défère pas à ce rappel, de même que si un orateur parle sans
en avoir obtenu l’autorisation ou prétend poursuivre son intervention après
avoir été invité à conclure, le Président peut lui retirer la parole.

2.2 « Règles pour une controverse honorable »

Levi Hedge, dans ses Elements of Logick, or a Summary of the General Principles and Different modes of Reasoning propose un ensemble de sept « Rules for honorable controversy » (1838, p. 159-162). Ces règles sont les suivantes.

Règle 1. Les termes dans lesquels est formulée la question à débattre, le point précis en question, doivent être définis de façon suffisamment claire pour qu’il n’y ait aucune incompréhension à leur égard.
Règle 2. Les parties en présence doivent considérer qu’elles sont sur un pied d’égalité en ce qui concerne le thème débattu. Chacune doit considérer que l’autre possède autant de talent, de connaissance, et est animé du même désir de la vérité qu’elle-même ; et qu’il est donc possible qu’elle ait tort et que son adversaire ait raison.
Règle 3. Tout usage d’expressions dénuées de sens ou de pertinence par rapport au thème du débat doit être strictement évitée.
Règle 4. On [2] ne doit se permettre aucune considération touchant à la personne de l’adversaire.
Règle 5. Personne n’a le droit d’accuser son adversaire d’avoir des mobiles cachés [indirect motives].
Règle 6. On ne doit pas imputer à une personne les conséquences de sa thèse, à moins qu’elle ne les revendique expressément [The consequences of any doctrine are not to be charged on him who maintains it, unless he expressly avows them].
Règle 7. Comme la vérité, et non pas la victoire est le but proclamé de toute controverse, toutes les preuves produites par l’une ou l’autre partie doit être examinée avec objectivité et sincérité [fairness and candor]. Toute tentative pour piéger [ensnare] un adversaire par des artifices sophistiques [by the arts of sophistry], ou pour affaiblir la force de son raisonnement par l’humour, la chicane ou en le tournant en ridicule [by wit, caviling, or ridicule] est une violation des règles de la controverse honorable.
Levi Hedge, « Rules for honorable controversy », Elements of Logick, or a Summary of the General Principles and Different modes of Reasoning, 1838, p. 159-162.

Ces règles sont, pour certaines, familières. La règle 5 correspond à l’accusation de mobile caché: “vous vous ralliez à cette proposition non pas parce que vous l’approuvez mais pour plaire à la directrice”, V. Mobile.
La règle 6 est originale, et renvoie au problème de l’agenda caché, voire du complot, V. Pragmatique.

Ce système introduit du socialement convenable ([honorable]) dans une situation où les participants risquent de ne pas appliquer spontanément les règles ordinaires de coopération et de politesse.

2.3 Règles pragma-dialectiques et fallacies

La pragma-dialectique définit les règles de la rationalité critique, qui doivent fonctionner comme “Un code de conduite pour des interlocuteurs raisonnables (“A Code of Conduct for Reasonable Discussants”, van Eemeren & Grootendorst 2004, p. 190). Elles sont destinées à des partenaires ayant recours à la discussion comme moyen de résoudre leurs différences d’opinion. Une fallacie est définie comme une violation d’une de ces « dix commandements » (id., 190-196),

1e commandement. Liberté — Les parties ne doivent pas faire obstacle à la libre expression des points de vue ou à leur mise en doute.
2e — Charge de la preuve — Celui qui avance un point de vue est obligé de le défendre si l’autre partie le lui demande.
3e — Point de vue — Lorsqu’on attaque un point de vue, cette attaque doit porter sur le point de vue tel qu’il a été authentiquement proposé par l’autre partie.
4e — Pertinence — On ne peut défendre un point de vue qu’en avançant une argumentation relative à ce point de vue.
5e — Prémisses implicites— On ne doit pas nier une prémisse qu’on a laissée implicite ou présenter faussement comme une prémisse quelque chose qui a été laissé implicite par l’autre partie.
6e — Point de départ — On ne doit pas présenter faussement une prémisse comme un point de départ accepté, ni nier une prémisse représentant un point de départ accepté.
7e — Schème d’argument [argument scheme] — On ne doit pas considérer qu’un point de vue a été défendu de façon concluante si la défense n’a pas été effectuée au moyen d’un schème d’argument approprié [an appropriate argumentation scheme] et correctement appliqué.
8e — Validité — On ne doit utiliser dans son argumentation des arguments qui sont logiquement valides ou qu’on peut rendre valide en explicitant une ou plusieurs prémisses implicites.
9e — Clôture — Si un point de vue n’a pas été défendu de façon concluante, celui qui l’a avancé doit le retirer. Si un point de vue a été défendu de façon concluante, l’autre partie doit retirer les doutes qu’il avait émis vis-à-vis de ce point de vue.
10e — Usage — On ne doit pas faire usage de formulations insuffisamment claires ou dangereusement ambigües [insufficiently clear or confusingly ambiguous], et on doit interpréter les formulations de l’autre partie de façon aussi prudente et exacte [carefully and accurately] que possible.
Eemeren, F. H. van R. Grootendorst et A. F. Snoeck Henkemans, 2002, p. 182-183.

On” traduit l’expression “a party” toutes les fois qu’elle s’applique à l’une et l’autre des parties en présence.

Cette version de base du système de règles pragma-dialectiques est inspirée des propositions de l’école d’Erlangen pour la définition d’un “ortholangage” rationnel, V. Logiques pour le dialogue. Dans un esprit gricéen, elles introduisent ou imposent de la coopération là où elle ne serait pas spontanément pratiquée par les participants. Le jeu repose sur la notion de standpoint, “point de vue”. Il correspond à un traitement dialectique de la différence de point de vue, avec un proposant affirmant le point de vue et répondant aux attaques d’un opposant qui le met en doute. La règle 9 rappelle le but du jeu : régler la différence d’opinion soit en éliminant l’opinion insoutenable, soit en éliminant le doute sur l’opinion bien justifiée.

Ce système de règle rend compte des jugements de validité des locuteurs (Eemeren, Garssen, Meuffels 2009). Il est également possible de dégager les règles implicites auxquels les locuteurs se réfèrent pour leurs évaluations à partir de l’observation de leurs pratiques (Doury 2003, 2006).

4. Sur la question des règles

En rhétorique classique, les règles de la convenance portent sur l’adaptation du discours à son objet et à ses partenaires et à son lieu d’énonciation  (gr. prepon, lat. aptum, Lausberg [1960] § 1055-1062), pour une aristocratie de la langue et de l’esprit.
Le système des péchés de langue est un système de contrôle de la parole dans un milieu religieux.
À la suite de Grice et dans le système pragma-dialectique,  la coopération est vue comme un impératif de la communication rationnelle.

V. Fallacies ; Argumentation (2) ; Tranquillité ; Paradoxes ; Dialectique ; Charge de la preuve ; Évidence ; Reprise discursive ; Pertinence; Rôles;  etc.


[1] https://www.google.com/search?client=firefox-b-d&q=r%C3%A8glement+de+l%27assembl%C3%A9e+nationale
[2]On” traduit l’expression “a party” toutes les fois qu’elle s’applique à l’une et l’autre des parties en présence.